Les Marches et les trois légations
brait en strophes immortelles la beauté fatale de l'Italie, de nouveau livrée aux barbares du Nord, et la mélancolie de la ville éternelle, enveloppée dans son désert comme dans un manteau de deuil. Rome redevenait Cosmopolis.
Salamon se montre fort mécontent de l'asile que Pie Vil accorde aux Bonaparte déchus et ne rend pas justice à un sentiment de bonté qui fait tant d'honneur au Pontife. Il regarde Lucien et Fesch comme les ennemis de sa candidature et comme les soutiens acharnés d'Isoard:
« M™° Lucien est arrivée d'Angleterre. Tous ces bons Italiens sont allés la voir. Elle a été parfaitement accueillie du Pape à Castelgandolfo. On ne conçoit pas la prédilection des Romains et du Pape pour cette famille. On ne peut l'expliquer que par la peur. »
Il était plus simple de reconnaître que Fesch avait racheté ses torts d'ambassadeur par un grand dévouement à l'égard du Pape prisonnier, et que Lucien ne méritait aucune disgrâce, puisqu'il était resté brouillé avec son tout-puissant frère pendant toute la durée de l'empire.
Les premières difficultés du gouvernement pontifical restauré trouvent dans Salamon un critique peu indulgent :
« Ceux qui gouvernent le Pape le font sortir souvent pour aller dans les églises, ce qui était très rare autrefois, c'est un manque de tact et de prévoyance à présent : c'est ignorance de tout ce qui se dit à Rome depuis la noblesse jusqu'au facchino (porte-faix) , tout le monde est mécontent. Les denrées sont chères, beaucoup de gens sont dépossédés de leurs places pour avoir servi directement ou indirectement le gouvernement des Français. Des
évêques forcés de subir un procès ou abdiquer l'épiscopat, des prélats deprelatisés, des chanoines privés de leurs bénéfices, et c'est porté à un tel point que je n'ai pas osé prendre à mon service le cuisinier de Tournon, ni le cocher de Miollis qui m'auraient convenu par leur mérite.
« Le jour de l'octave des morts on engagea Sa Sainteté de venir à l'église de VAvc Maria située dans la rue dite del Corso, la plus fréquentée de Rome, pour y donner la bénédiction. On ne dit pas grand'chose en le voyant passer, mais pendant le temps qu'on disait le salut, il s'attroupa une si grande foule dans tout le long de la rue qu'à peine on pouvait y passer ; à peine le Saint-Père fut sorti de l'église que des cris épouvantables se firent entendre. Le peuple, une bouteille de verre blanc à la main, criait : olio, olio. On avait permis que des monopoleurs ou accapareurs fissent sortir de Rome beaucoup de cette denrée sous le gouvernement provisoire. Sa Sainteté, au lieu de donner des bénédictions à droite et à ofauche comme à son ordinaire, açritait de toute manière sa main comme pour faire taire ou apaiser le peuple, enfin Elle parvint ainsi à la place de Venise qui est la fin del Corso.
« Dès le lendemain on a vu paraître et afficher dans toutes les rues la notificazione que je joins pour Votre Excellence. Elle décèle bien la faiblesse et le peu de moyen de ce gouvernement. On permet l'usage du lard et de la graisse blanche (saindoux) les vendredis et les samedis. Il ignore que plus on est faible avec la multitude, plus elle est exigeante K »