EN UN ACTE,ET ENVERS DE DIX SYLLABES
Représentée pour la première fois , sur le théâtre Italien ,
le 30 décembre 1789 ;
El reprise, au théâtre Français, le li octobrç i8o£u
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C^EST dans rétude d^un procureur dont j^étaîs le maître clerc , et lorsque j^étudiais le droit et la jurisprudence , que cette pièce a été composée. Ce délassement agréable servait de diversion à des occupations graves et à des études sérieuses. Aussi , ayant commencé ce petit ouvrage au mois de décembre 1780, ne Pai-je fini qu^en avril ou mai 1782. Je m'en suis donc amusé pendant dix-huît mois ; je ne pouvais y employer que mes momens de loisir ; encore n'y donnais-je que ceux où je me sentais, comme on dit , en verve , et où j'éprouvais un vif désir de faire quelques vers. Je puis dire que j'ai beaucoup travaillé cette bagatelle , et que j'a| £iit mes efforts pour l'écrire avec correction et avec élégance. Il me semblait peindre une jolie miniature ; il fallait la soigner et la finir.
Je fis connaissance vers ce tems avec Forgeot, qui devint mon ami, et qu'une mort prématurée a ravi aux lettres et à l'art dra-
maiîque , quUl aimait avec passion et qu^il connaissait bien. Il était plus âgé que moi de deux ou trois ans. (Il en avait alors vingt-cinq ou vingt-six, et moi vingt-deux ou vingt-trois:
cette différence est quelque chose à cette époque de la vie.) Il venait de faire représenter avec succès , sur le théâtre Italien , les Deux Oncles, comédie fort jolie et fort gaie en un acte ; je lui accordais beaucoup de confiance , comme à mon ancien et comme à un auteur déjà applaudi sur la scène. Je lui portai mon ^na<r/mandre un matin , dans sa petite chambre de garçon , chez son père. 11 prit mon manuscrit et le lut d^abord avec beaucoup de plaisir. Il revint ensuite à une seconde lecture , et, le crayon à la main , fit des coupures nom^ bi^euses et considérables. « 11 faut , me disait- » il , conserver tout ce qui est nécessaire à la » contexture de Touvrage , et tout ce qui est » piquant et qu'on peut espérer de faire ap- » plaudir ; pour le reste , il feut le retrancher » impitoyablement. » En disant cela, il promenait son crayon sur de longues tirades dont j^étais si content ! et que je trouvais si jolies ! Cependant je n^opposai point de résistance. Il opéra si bien que de neuf cents vers qu^ayait la
pièce , il la réduisit à six cents. Je ne doute pas qu^elle n^y ait gagné , et le succès a justifié la { rigueur de mon ami ; mais )e dois y avoir perdu
quelques morceaux agréables que j^aurais pu conserver en variantes , si j'avais tenu davan-^ tage à mes vers.
Forgeot, qui avait donné son premier ouvrage à la Comédie italienne , m^engagea à présenter le mien à ce même théâtre. Il me conduisit chez un comédien , homme d'esprit , homme de talent , réunissant Thonnéteté de la conduite et du caractère à des manières pleines à-la-fois de franchise et de politesse. C'était M. Granger, qui a joué d'origine le rôle d'Anaximandre« Cet acteur m'accueillit , m'encouragea, tout jeune et tout inconnu que j'étais. Ma pièce y que je lus moi-même à l'assemblée , fut reçue avec acclamation. J'eus à me louer des comédiens italiens pendant les répétitions. Je me souviens que , remerciant Raymond de ce qu'il avait bien voulu se charger du petit rôle de Mélidore : C*est un mauvais rôle, lui disais-je ; il me répondit obligeamment : Le rôle est fort court; mais il n'y a pas de mauvais rôle dans une jolie pièce comme la vôtre.
La première représentation fut fort applau-
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8 PRÉFACEi
die ; et les journaux du teins s^accordèrent à donner des éloges à cet opuscule, dont ils loue-* rent particulièrement le style. Quelques-uns firent cette remarque critique , quUl y a une trop forte invraisemblance à ce qu^Aspasie ne reconnaisse pas son tuteur, lorsqu^il lui parle en sortant du temple des Grâces. Mais , sans compter le changement des habits , des ma« nières, du langage, changement déjà suffisant pour tromper la jeune pupille, qui est loin de s^y attendre et de le soupçonner, ne doit - on rien accorder à l'intervention des déesses ^ N'est-ii pas évident qu -elles ont voulu faire et qu'elles ont fait un miracle ^
Il n'y avait pas assez long-tems que j'étais sorti du collège pour ne pas me souvenir de ce beau passage du sixième livre de l'Odyssée :
« Alors la fille de Jupiter, la sage Pallas , » £ait paraître Ulysse d'une taille plus grande et » plus majestueuse ; elle embellit «es cheveux » bouclés et tournés en anneaux semblables à » ceux de la fleur d'hyacinthe. €omme un ha* » bile ouvrier, à qui Vulcain et Minerve ont » enseigné tous les secrets de son art, roéle » l'or à l'argent , et fait des ouvrages qui char- » ment tous les yeux ; ainsi la Déesse répand la
» grâce et la beauté sur la tête et sur les épaules jo du héros. »
J'avais aussi présente Timitation que Virgile en a faite :
ResiitU yEneaSj clarâque in luce refuhii, Os kumerosque Deo similis } namque ipsa decoram Cœsariem nato geniirLx lunienque juueniœ Purpureum, ei lœios oculis affldrat honores, Quale manus addunt ehori decus , aui uhiflavo Argentum pariusve lapis circumdatur auro,
iEneid. , lib. I.
Si les Grâces se sont mêlées de la métamorphose d\\naximandre , si elles ont daigné répandre sur lui leurs dons les plus aimables , est-il étonnant qu'on ne reconnaisse pas le triste philosophe ? Ce n'est plus le même homme ; tout le monde doit s'y tromper comme Aspasie.
Quand cette pièce a été reprise au théâtre Français en i8o5 , il me semble que l'objec<tion n'a pas été renouvelée.
J'ai trouvé , pour cette remise , beaucoup de zèle et de talens chez les acteurs chargés des différens rôles, et particulièrement chez M. Damas, qui a donné au rôle d'Anaximandre une couleur vraie ; il a su fondre ensemble la no-
blesse , la brusquerie , la mélancolie et la grâce ; je lui ai dû , en grande partie , le nouveau suc^ ces que la pièce a obtenu.
Une romance très-agréable de M. François de Neuchâteau m'a fourni l'idée première de ma petite comédie. Je fais imprimer ici cette romance pour le plaisir des lecteurs , et pour rendre à son auteur l'hommage que je lui dois.
ROMAlïCE.
L'esprit et les talens font bien ; Mais, sans les Grâces, ce n'est rien.
Sous le beau nom d'Anaximandre , Chez les Grecs un sage vivait ; Chacun accourait pour T entendre; Athène en foule le suivait.
La profondeur et la justesse Se rencontraient dans ses discours ; Mais , pour plaire aux yeux des Amours , Il faut de la délicatesse.
L'esprit et les talens font bien ; Mais, sans les Grâces, ce n'est rien.
Le philosophe Anaximandre Aux belles offrit son encens ; .
Car les savans ont le cœur tendre , £t tout philosophe a des sens.
Mais les Athéniennes volages , Rejetèrent ses tendres vœux; Et de frivoles amoureux Virent préférer leurs hommages.
L'esprit et les talens font bien ; Mais, sans les Grâces, ce n'est rien*
la
Piqué de les trouver rebelles, Le sage s^en fut chez Platon ; Platon était Tami des belles , Et même des rois , nous dit-on.
Il humanisait son génie ; A souper, il brillait le soir; Et, malgré son profond savoir, n était bonne compagnie.
L^esprit et les talens font bien ; MaiS| sans les Grâces , ce n'est rien.
* Apprenez-moi, mon cher confrère,
» Dit le sage disgracié,
» Comment chez vous , à Fart de plaire ,
» Le génie est associé.
» Je veux me former sur vos traces ,
» Votre conseil fera ma loi.
» —Eh bien! dit Platon, croyez-moi,
» Mon cher, sacrifiez aux Grâces. »
L'esprit et les talens font bien; Mais, sans les Grâces, ce n'est rien.
Dans une chapelle voisine
Anaximandre s'en alla;
Aglaé, Thalie, Euphrosine
Sourirent en le voyant là.
Il fut initié par elles
Dans 4eurs mystères enchanteurs ;
Il revint coaronnë de fleurs, U ne trouva plus de cruelles.
Uesprit et les talens font bien ; Hais, sans les Grâces, ce n'est rien.
La métamorphose soudaine Du pédant fit Thomme du jour ; Les bonnes fortunes d'Athène Tinrent TaccueiUir tour-à-tour; Et quand il trouvait sur ses traces Quelque pédant de mauvais ton , U lui disait : « Croyez Platon , » Mon cher, sacrifiez aux Grâces, v
L'esprit et les talens font bien ; Mais, sans les Grâces, ce n'est rien.
PERSONNAGES
ANAXIMAJVDRE,
PHROSINE
ASP ASIE y sœur de Phrosine.
MÉLIDORE
Une PRfiTRJESSE DE5 GrAC£S.
Deux autres Prêtresses,
La scène est à Athènes.
GOMEDIK
Le théâtre représente un bosquet sacré qui environne le temple des Grâces; les arbres et les fleurs du bosquet doivent être distribués avec goût , et orner la scène ; l'architecture du temple , dont on voit le portique , doit être simjde , mais élégante.