‹ ŒuvresChapitre 139 sur 240 · MEUNIER DE SANS-SOUCI · texte numérisé non relu

MEUNIER DE SANS-SOUCI

L^HOHHE est, dans ses écarts, un étrange problème.

Qui de nous , en tout tems , est fidèle à soi-même i"

Le commun caractère est de n'en point avoir ;

Le tnalïn incrédule , on est dévot le soir.

Tel s'élËve et s'abaisse , an gré de l'atmospbère ,

Le liquide métal enfermé sous le verre.

L'homme est bien variable!... et ces malheureux rois,

Dont on dit tant de mal, ont dn bon quelquefiMS ;

Je l'avouerai sans peine , et ferai plus encore ,

J'en citerai pour preuve un irait qui les honore.

2o6 LE MEUNIER DE SANS-SOUCI.

Il est de ce héros, de Frédéric second , Qui, tout roi qu'il était, fut un penseur profond; Redouté de l'Autriche , envié dans Versailles, Cultivant les beaux arts au sortir des batailles , D'un royaume nouveau la gloire et le soutien , Grand roi, bon philosophe, et fort mauvais chrétien.

Il voulait se construire un agréable asile , Où, loin d'une étiquette arrogante et futile. Il pût , non végéter , boire , et courir des cerfs , Mais des faibles humains méditer les travers. Et mêlant la sagesse à la plaisanterie , Souper avec Dàrgens , Voltaire et la Mettrie.

Sur le coteau riant par le prince choisi , S'élevait le moulin du meunier Sans-Souci.

Le vendeur de farine avait pour habitude D'y vivre au jour le jour , exempt d'inquiétude ; Et de quelque côté que vint soufBer le vent.

Il y tournait son aile , et s'endormait content.

Très-bien achalandé , grâce à son caractère , Le moulin prit le nqm de son propriétaire , Et des hameaux voisins , les filles , les garçons. Allaient à Sans-Souci pour danser aux chansons. Sans-Souci !... Ce doux nom, d'un favorable augure. Devait plaire aux amis des dogmes d'Epicure.

Frédéric le trouva conforme à ses projets, Et du nom d'un moulin honora son palais.

Hélas ! est*ce une loi , sur notre pauvre terre , Que toujours deux voisins entre eux auront la guerre ï

Que la soif d^ envahir et d^étendre ses droits Tourmentera toujours les meuniers et les rois ? En cette occasion le roi fut le moins sage ; Il lorgna du voisin le modeste héritage : On avait fait des plans fort beaux sur le papier , Où le chëtif enclos se perdait tout entier.

Il fallait, sans cela, renoncer à la vue, Rétrécir la façade et courber l'avenue .

Des bâtimens royaux Tordinaire intendant Fit venir le meunier , et d'un ton important : « Il nous faut ton moulin : que veux-tu qu'on t'en donne ? » — Riendutout; car j'entendsnelevendreàpersonne. •> Il vous faut est fort bon ; mon moulin est à moi , '» Tout aussi bien au moins que la Prusse est au roi. » — Allons , ton dernier mot , bon homme , et prends-y garde* » — Faut-il vous parler clair ? — Oui. — C'est quejele garde- » Voilà mon dernier mot. » Ce refus effronté. Avec un grand scandale, au prince est raconté. Il mande auprès de lui le meunier indocile , Presse , flatte , promet ; ce fut peine inutile : Sans-Souci s'obstinait : « Entendez la raison, » Sire ; je ne peux pas vous vendre ma maison : » Mon vieux père y mourut ; mon fils y vient de naître ; » C'est mon Postdam à moi ; je suis têtu peut-être; » Ne l'étes-vous jamais P Tenez , mille ducats , » Au bout de vos discours , ne me tenteraient pas. » Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste. » Les rois mal aisément souffrent qu'on leur résiste.

2o8 LE MEUNIER DE SANS-SOUCI.

Frédéric un moment par Thumeur emporté :

« Pardieu ! de ton moulin c'est bien être entêté ! » Je suis bon de vouloir Rengager à le vendre ! >' Sais-tu que , sans payer, je pourrais bien le prendre ? » Je suis le maître. — Vous ? de prendre mon moulin ? M Oui , si nous n'avions pas des juges à Berlin. »

Le monarque à ce mot revint de son caprice , Charmé que sous son règne on crût à la justice. Il rit ; et se tournant vers quelques courtisans : « Ma foi, Messieurs , je crois qu'il faut changer nos plans. » Voisin , garde ton bien ; j'aime fort ta réplique. »

Qu'aurait-on fait de mieux dans une république P ' Le plus sûr est pourtant de ne pas s'y fier ; Ce même Frédéric, juste envers un meunier, Se permit mainte fois telle autre fantaisie , Témoin ce certain jour qu'il prit la Silésie; Qu'à peine sur le trêne , avide de lauriers , Epris du beau renom qui séduit les guerriers , Il mit l'Europe en feu. Ce sont là jeux de prince : On respecte un moulin ; on vole une province.

rOLIVIER,

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