FABLE DE JOATHAM
TiaiE DE LA BIBLE.
< Livn des Jngef , chapitre IX , verset 8- }
Dâhs un yillage ou bourg de notre république * Demeuraient deux marchands, forts sur la politique. L'un d'épices et d'huile y tenait magasin ^ Aux ivrognes du lieu Tautre yendait son vin ; Tous les deux bons vivans , bien faits, de bonne mine , Faibles de sens commun, robustes de poitrine , Prêts à parler sur tout , sans se douter de rien , Ainsi que tels et tels que vous connaissez bien. Ayant de longs discours étourdi l'assemblée , Tous deux pour électeurs furent choisis d'emblée ; Et satisfaits d'eux-méme ainsi que du scrutin , Pour se rendre au chef-lieu , se mirent en chemin. Les jacobins, la paix, les cloches , les finances , Leur font dire, en marchant , cent mille impertinences;
** Cette pièce de vers a été composée en 1796.
210 L'OLIVIER, LE FIGUIER, etc.
Vers midi , pour diner , on entre an cabaret ; Là, ponr passer le tems, avant que tout soit prêt, L'ëpicier, bel esprit, et jaloux de s'instruire, Veut qu'on lui donne un livre on des papiers à lire.
« N'avez- voDS rien de neuf qui vienne de Paris? » J'aime fort les journaux, lorsqu'ils sont bien écrits; » Le Miroir est profond , b Moniteur est drôle ; » Tous pourriez bien dans peu m'y voir jouer un rôle. . .
» — Ah! parbleu, croyez-vous, répondit l'hôtelier, » Que je m'amuse après ce fatras de papier?
» Ce n'e^t pas en lisant que je fais mon commerce ; » J'ai mon four à chauffer , mon vin à mettre en perce; » S'il entre un livre ici , ce sera le premier. » Attendez cependant — il me reste ^ an grenier, » De ma pauvre défunte un livre de prière , » Et la Bibte en lambeaux^ tratttant dads la poussière. » -— Une Bible? eh bien ! soit; il faut s'en contenter. » L'hôte , en la secouant , s'empresse à l'apporter ; Et du livre enfumé la page jaunissante S'ouvre , fort à propos , à la fable suivante :
Les arbres , rassemblés pour une élection ( Ce mot de nos lecteurs piqua l'attention ), De la place à donner, brillante et difficile ^ Firent l'offre d'abord à l'Olivier fertile; Par ses fruits exceliens il était ttnotamé , Chéri pour sa douceur , et de tdus estimé.
Il refusa l'honneur que Ton voulait lui faire ; n Qui ? moi ? dit*il , que j'aille , à moi-même contraire ,
FABLE. 2îi
» Aux fareurs des partis me livrant désormais ,
» Oublier que je suis un symbole de paix ?
» Je ne sais point baïr ; vos débats , vos querelles ,
» Et vos inimitiés , qui deviennent mortelles ,
» M'éloignent sans regret d^un poste glorieux
» Où je m'attirerais un peuple d'envieux ;
» Je ne veux éblouir ni gouverner personne ;
» Jouissez de mes fruits qu'avec plaisir je donne ;
» Pour être à ma manière utile , si je peux ,
» Un beau tems et la paix, c'est tout ce que je veux.»
Recevant à son tour un semblable message , Le Figuier ne fut pas moins modeste et moins sage ; « Pour tant d'éclat , dit-il , je ne fus point nourri ; » Les regards du soleil , la faveur d'un abri , » Un coin dans le verger, que faut-il davantage ? » Ab! je serai toujours content de mon partage , » Si je puis à loisir , dans mon obscurité , » Conduire d'heureux fruits à leur maturité ; » Veiller au bien de tous est un soin trop pénible : » C'est bien moins un honneur qu'une charge terrible ; » Je la cède aux plus forts , aux plus hardis que moi ; n Je crains moins d'obéir, que de donner la loi. »
De ce double refus les arbres s'étonnèrent.
Et vers la Vigne alors tous les vœux se tournèrent ; Mais elle : « Y pensez-vous P' Mon nectar précieux, » La force et le plaisir des hommes et des dieux , » Voudrais-je , dites-moi , cesser de le répandre » Pour un stérile honneur dont il faudrait dépendre ?
ai2 L'OLIVIER, LE FIGUIER, etc.
» La santë , la gaité , ce sont là mes bienfaits;
» MUrai-je embarrasser d^infnictueut projets ,
» Éveiller la malice , armer la calomnie
» Souvent encouragée , et rarement punie ,
» Et par l'ingratitude enfin me voir payer,
» Persécuter peut-être , ou du moins oublier,
» Votre idole aujourd'hui , demain votre victime ?
» A quelque autre portez votre frivole estime...
» — A moi , dit le Buisson ( qui se mit sur les rangs ,
Et de ses doigts crochus arrêtait les passans ) ,
» A moi , mes bons amis ; je suis par la nature
» Bien pourvu , bien armé , pour repousser l'injure;
» Mes aiguillons piquans sauront vous protéger ,
» Percer vos ennemis, et vous en bien venger;
» Vons pourrez vous cacher dans mon sein favorable ;
» Je suis bas , tortueux , obscur , impénétrable. »
Enfin, à sa manière , il osait se vanter.
Et par quelques échos se faisait répéter.
Qui sait être impudent a de grands avantages;
Si bien que , lorsqu'on eut recueilli les suffrages ,
Le Buisson se trouva nommé par grand hasard.
Chacun en fut honteux ; mais il était trop tard.
« Collègue, interrompit l'amateur de vendange,
» Cette Bible a raison , et parle comme un ange.
» Deux préceptes fort bons sont cachés là dessous.
» D'abord, les grands emplois ne sont pas faits pour nous ;
» Première instruction qui doit nous être utile :
M Songeons à débiter, moi, mon vin , toi , ton huile.
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» Ponr nous peindre tous deux, et sous nos propres traits, » Lai Vigne et l'Olivier semblent là mis exprès ; » De plus, souyenons-nous de chercher le mérite; » Forçons-le d'accepter les emplois qu'il ëvite; » A tous nos électeurs portons cette leçon. »
L'ont-ils mise à profit? On craint que le Buisson M'ait trop su quelquefois , par une erreur insigne , Ecarter le Figuier, l'OIiyier et la Vigne.
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