‹ ŒuvresChapitre 148 sur 240 · UNE · texte numérisé non relu

UNE

MISTIFICATION * DE POINSINET.

Du petit Poinsinet on garde la mémoire.

Au comique Opéra, théâtre de sa gloire / Les airs de Philidor embellirent ses vers ; Des cercles à la mode il peignit les travers ; Mais les siens ont servi de texte à mainte histoire* On lui persuadait les contes les plus fous ; Il les tenait pour yrais , les contait après vous; n n'examinait rien : il était né pour croire.

Pour son propre mérite , il n'avait pas besoin De l'en persuader que quelqu'un prit le soin. Volontiers sur ce point on s'en conte à soi-même.

Dans les plaisans accès de son orgueil extrême , Zaïre lui semblait une œuvre d'écolier ,

4» (c MUtifier, abuser de la crédulité de quelqu'un pour le

rendre ridicule. »

( Dictionn. de l'Académie. )

ce MUtifioaiion , action de mistifier. »

( Ibid. )

Et qui n^ëgalait pas Tom-Jone et le Sorcier. *

Dés mistificateurs la malice ordinaire Lui mit eu tête un jour de détrôner Voltaire ; Il ne tenait qu'à lui ; pour en venir à bout, Poinsinet manquait-il de génie et de goût ?

Voltaire avait sur lui pourtant un avantage:

C'était d'avoir appris l'anglais dans son jeune âge ; Le fripon avait mis cette étude à profit , Pillé Pope et Shekspire *^, et n'en avait rien dit. Avec un tel secours , de combien de couronnes Se chargerait le front de l'auteur de Tom-Jones ? Sur la scène française il produirait Otway , Congrève le comique, et Rowe , et Wicherley ; Puis , se multipliant , son flexible génie- Ferait voir la science avec le goût unie; Il saurait , vers les cieux dirigeant son essor, Y rejoindre Newton, puis s'élever encor ; Quel charme de pouvoir lire le sage Locke , Et l'ingénieux Swift, et le grand Brolingbroke ! Il en serait content; c'étaient des songe-creux; Mais bientôt, à bon droit prenant le pas sur eux,- Il approfondirait morale et politique.

Et d'ailleurs , accablé de gloire poétique ,

* Opéras comiques de Poinsinet. Il est encore auteur du Cercle y ou la Soirée à la Mode, jolie comédie jouée au théâtre Français.

** On écrit en anglais Shakespeare , et Ton prononce Checspire.

23o UNE MISTIFICATION DE POINSINET.

Il deyait aspirer à des succ&s nouveaux ,

Donner à la fortune aussi quelques travaux ;

Il parviendrait à tout; il pouvait y prétendre ;

Et ce n'ëtait pas lui que Ton ferait attendre.

On projetait d^avoir à Londre un résident ,

Qui servit en secret les droits du prétendant ,

Mission délicate , emploi diplomatique !

Grands dangers à courir; traitement magnifique!

On lui gardait ce poste ; et dans son cabinet

Le roi même avait dit : Je songe à Poinsinet;

Mais entend-il l'anglais ? SUl Tentend , je le nomme.

Il n'en fallait pas tant pour décider notre homme.

L'orgueil, l'ambition à-la~fois le poussant,

Au complot des railleurs le voilà qui consent ;

Aidant à le tromper , un bon ami lui prête -

Une maison des champs , favorable retraite ,

Où l'écolier nouveau , solitaire et caché ,

Se renferme , au travail nuit et jour attaché.

Il ne sait pas d'anglais le premier mot; n'importe: De quoi ne vient à bout une volonté forte ?

Des livres!... c'est là tout ce dont il a besoin , Et de l'en bien pourvoir ses amis ont pris soin. On n'a rien négligé pour compléter la ruse ; Mieux le tour réussit, plus la troupe s'amuse.

Il se fatigue ; il veille ; il apprend , lit, relit ; Sa mémoire de mots se charge et se remplit ; Il ne se donne pas un instant de relâche , Impatient d'atteindre à la fin de sa tâche.

ANECDOTE. 23i

Enfin , apr&s huit mois , content de ses progris , * Il court à ses amis... mais Dieu sait les regrets ! Dieu sait s^il plaint le tems quMl perdit à slnstruire!... Car c^est.... le bas-breton qu^il commence à traduire. Le bas-breton?... O ciel !... Messieurs, tous qui riez, M'auriez-yous pas de même été mistifiés ?

Quant à moi , j*ai cru voir qu^en plus d^une rencontre Ce qu'on doit nous montrer n'est pas ce qu'on nous montre. Sur maint grave sujet dissertans, disputans , Savans, rhéteurs , docteurs , sophistes , charlatans , Jaloux de soutenir Thonneur de leurs écoles , Etendent peu de sens dans beaucoup de paroles; Leur galimathias long-tems donna le ton; Heureux le bon esprit qui sait n'y rien comprendre! C'est l'anglais avec eux que vous croyez apprendre; Que vous enseignenf-ils?... Hélas ! du bas-breton.

ou

Page 1