‹ ŒuvresChapitre 154 sur 240 · R£M£DE CONTRE L'ENNUI · texte numérisé non relu

R£M£DE CONTRE L'ENNUI

 la brillante cour du fils de Constantin, De deux jeunes Césars s'écoulait le destin ; Julien et Gallus avaient yu , par les crimes , Leur père et tous les leurs désignés pour victimes , L'un sur l'autre égorgés , payer de tout leur sang L'honneur d'être placés près du suprême rang. De ce carnage , eux seuls sauvés par leur faiblesse Devaient languir oisifs , dans l'ombre et la moljesse , Indifférens au peuple , inconnus aux soldats , Sans crainte , aussi long-tems qu'on ne les craindrait pas. Mais, dans un sort pareil, des penchans tout contraires. Sans les rendre ennemis , séparaient les deux frères. En vains amusemens Gallus perdait ses jours; La chasse , les chevaux , de volages amours , La musique, la danse, et la bruyante orgie , Laissaient un yide affreux dans son ame flétrie ,

Et quand tout prévenait ou flattait âes désirs, Il était malheureux à force de plaisirs.

Julien , loin du monde , et dans la solitude , Goûtait les voluptés compagnes de Tétude ; Des âges anciens il remontait le cours , Sondait le cœur humain, et suivait ses détours. Ce qui charme l'esprit, l'étend, le fortifie, La poésie auguste et la philosophie , L'art de persuader par de touchans discours , Etaient le noble emploi de ses nuits, de ses jours; Parmi les souverains se cherchant un modèle , Il méditait le livre où s'est peint Marc-Aurèle, Ou demandait , pour prix d'un travail assidu , A Platon l'éloquence , à Zenon ta vertu.

De son frère , un matin , visitant la retraite, « Je vous vois, dit Gallus, l'ame bien satisfaite : » Comment donc faites-vous ? et quels sont vos plaisirs? » Car enfin vos travaux vous laissent des loisirs ; » Vous n'êtes pas toujours attaché sur un livre ; » Pour moi , je suis bien las de ma façon de vivre; »' A vous ouvrir mon cœur je suis accoutumé : » L'ennui règne à la cour, et j'en suis consumé. » C'est un supplice affreux que tous les jours j'endure. » Mon frère , j'en mourrai , s'il faut que cela dure ; » Je bâille en y pensant. » Julien lui répond : « Je vous plains d'être en proie à cet ennui profond ; » Ce mal m'est inconnu ; mais j'y sais un remède. » — Ah ! Dieu! s'il est ainsi , venez donc à mon aide ,

ANECDOTE. -i55

p Dît Gallus. — J'y consens , et dès demain matin

» Je vous fais éprouver ce remède certain.

» Venez voir avec moi mon champêtre domaine ,

» Doux présent que m'a fait ma noble aïeule Hélène ;

» Aux premiers traits du jour il nous faudra partir ;

» C'est là qu'avant la nuit j'espère vous guérir.

9 Un assez court chemin tous deux peut nous y rendre. »

Gallus, le lendemain, ne se fit point attendre. A l'heure dite, il vient. Les deux jeunes Césars De la riche Bysance ont quitté les remparts; Le char vole; on abrège, en causant, le voyage. Julien à Gallus adresse ce langage :

« Auriez-vous oublié le vieillard Nicoclès , » Qui de nos premiers ans vit les premiers progrès ? • V Notre père , autrefois , nous le donna pour maître ; » Il prit de nous des soins qu'on sut mal reconnaître : i> Son mérite à la cour était trop étranger ; » Souvent, par sa droiture, il s'y mit en danger. » Notre jeune raison , par la sienne guidée , » Fut préservée alors de toute fausse idée ; » On redoutait pour nous de si sages leçons ; » On arracha le maître à ses chers nourrissons. » A le revoir, mon frère, auriez-vous quelque joie? » — Sans doute ; auprès de nous qu'il vienne , qu'on l'emploie ; ^> J'ai su de ses leçons moins profiter que vous; » Mais c'était un bon homme! il jouait avec nous; » Sa vertu n'jivait rien de triste ni d^austère; » Eh! qu'est-il devenu? — » Le croiriez-vous, mon frère?

aS6 JULIEN ET GALLUS.

» Depuis que de la cour il est disgracié , » Haï des courtisans , et du monde oublié , » Moins satisfait du sort que de sa conscience , » Et dans les justes dieux mettant sa confiance , » Il ylt pauvre et caché ; deux filles avec lui , » De ses jours avancés £siible et dernier appui , » Languissent sans époux; leur père, qui les aime, » Soufire de leur malheur bien plus que du sien même. » — O ciel! vous m^affligez; nous leur ferons du bien, » Je veux m'en souvenir. » Pendant cet entretien, Aux yeux des voyageurs la maison se découvre; On y touche ; on arrive , et la porte qui s'ouvre Laisse voir un vieillard que deux jeunes beautés Soutiennent doucement, marchant à ses côtés.

A ce tableau touchant, Gallus, Tame attendrie. Reconnaît Nicoclès; il s'émeut, il s'écrie :

« Ah! mon frère, c'est lui! c'est notre vieil ami! »

Le vieillard s'avançant d'un pas mal affermi : « Est-il vrai ? je revois mes augustes pupilles ! - » J'espère un tems* meilleur et des dieux plus faciles , » Puisque je vous retrouve et peux vous approcher; » Moi, chez César! lui-même a daigné me chercher! » Son ordre auprès de lui m'appelle en ces retraites ! » — Mon père , ce n'çst point chez César que vous êtes, » Lui répond Julien: ce domaine, à mes yeux, » Ne fut jam^s si cher, jamais si précieux » Que lorsqu'il m'est permis d'en faire un digne usage: » De ma reconnaissance il est le faible gage ,

» Oui , nous sommes chez vous. » Ce discours imprëyu ,

Par le rang au savoir cet hommage rendu ,

La bonté de César peinte sur son visage ,

Excite des transports que son frère partage ;

ISicocIès , ses enfans , voudraient parler tous trois ^

Et tous trois pour parler ne trouvent point de voix.

Dans leurs yeux attendris , des pleurs , un doux sourire ,

Sont bien plus éloquens que ce qu'ils pourraient dire.

Julien satisfait : « Mon père , suivez-moi ;

>• Venez voir votre bien; il vous plaira, je croî ;

» Sans s'étendre fort loin , ce riant apanage

» Peut suffire au bonheur , peut contenter un sage. »

Il leur fait parcourir le modeste logis ; On n'y voit point briller l'or, les meuMes exquis; L'aimable aisance y règne et l'orgueil s'en exile ; De simples ornemens , dont chacun est utile , Y. promettent au maître un commode séjour.

Que de reconnaissance, et de joie, et d'amour^ S'échappe enfin des cœurs de l'heureuse famille ! Quels regards! quels discours! le sentiment y brille, Non l'esprit : ils n'ont pas le talent des flatteurs. On s'avance au jardin, plein de fruits et de fleurs; D'une eau fraiche et limpide une source y bouillonne ; Un peu de bois encor s'y joint et le couronne. « Quoi ! disait le vieillard , tout ceci m'appartient ! N Qu'un asile si doux me charme et me convient 1 » Julien ! ô ,mon fils ! c'est toi qui me le donnes ! » Mes filles que tu vois , si touchantes , si bonnes ,

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