III
» Leur vieux père aujourd'hui les lëgue à tes bienfaits !
» Tranquille sur leur sort, je puis mourir en paix! »
Toutes deux, cependant, spectacle plein de charmes!
Sur les mains de César laissaient couler leurs larmes ,
Levaient au ciel les yeux ^ et d'une égale ardeur
L'invoquaient pour un père et pour un bien&iteur.
Gallus est pénétré d'une scène si tendre ;
Il ne peut se lasser et de voir et d'entendre i
Félicite son frère , et se plaint en secret
De n'être que témoin d'un si généreux trait.
n contemple ces lieux , cette aimable demeure :
ft Heureux vieillard , ici vous pourrez , à toute heure ,
» Voir à vos pieds voler mille légers vaisseaux
» Sillonnant l'Hellespont , se croisant sur les eaux;
» Et sur l'autre rivage à vos yeux se déploie
» La campagne du Xante et la place où fut Troie.
» Ici vous goûterez le frais et le repos ;
» D'une orageuse cour vous oublierez les flots ;
» Au bord d'une fontaine aux ondes murmurantes ,
» Sur des lits de verdure et de fleurs odorantes,
» Vos fiUes chaque jour s'asseoiront près de vous;
» Charmeront vos loisirs et les rendront plus doux ,
» Tantôt par leurs discours , tantôt par la lecture
» De vers qu'embellira leur voix touchante et pure.
» De l'injuste destin vous braverez les coups ,
» Mon père , et vous serez bien plus heureux que nous. »
Mais enfin au logis l'appétit les ramène; La table les rassemble ; elle est frugale et saine :
On sert du lait, da miel ^ et des fruits savoureux; Des vases ciselés coule un vin généreux ; Un facile abandon , une gaîté décente ^
Assaisonne les mets que Famitié présente.
Le vieillard prend sa lyre , et ses accords touchans , D'Aglaé , de Mysis accompagnent les chants.
Gallus à leurs talens prodigue son suffrage.
Julien cependant veut finir son ouvrage :
<c Mon père et vous , dit-il , vous , aimables objets , » J^ose former pour vous encor d^autres projets ; » De vertus et d'attraits votre jeunesse ornée , » Doit s'approcher bientôt des autels d'hyménée ; » Un père avec plaisir y guidera vos pas ; » De fortunés époux vous ouvriront leurs bras ; » Pour former cette chaîne et la rendre légère , » Acceptez quelques dons de Tun et l'autre frère : » Oui, Gallus avec moi veut être de moitié; » Sa main dote Mysis , et la mienne^glaé. »
A ces mots , des deux sœurs les chastes fronts rougissent ; Leurs yeux se sont baissés ,.et leurs traits s'embellissent. D'un regard expressif , et lui serrant la main , Gallus a de son frèfe approuvé le dessein.
Bienfaiteur à son tour, de quelle jouissance L'enivrent les accens de la reconnaissance !
Le charme qu'il éprouve est tout nouveau pour lui !...
Mals^dàns l'azur des cieux déjà Yesper a lui ; Déjà montrant son disque et sa pâle lumière , Phœbé sur l'horizon vient remplacer son frère.
26o JULIEN ET GALLUS.
« Que voîs-je? est-ce la nuit?... Qu'avec rapidité
» Le tems dérobe ici son cours précipité !
» Qit le prince étonné : nous arrivons à peine ! .
» La journée est trop courte , et sa fin trop soudaine ;
» Je n'en ai pas senti les instans s'écouler.
» ^.^ C'est que le triste ennui ne vint pas s'y mêler,
» Lui dit alors son frère ; à cette maladie
» Vous savez maintenant comment on remédie ;
» Il ne tiendra qu'à vous de l'éloigner toujours.
» — Oui , le remède est sûr ; j'y veux avoir recours,
» Mon frère ; et si l'ennui revient pour me surprendre,
» En faisant des heureux, je saurai m'en défendre.
» Voilà ma guérison ; vous me l'aviez bien dit. »
A ce noble discours Julien applaudit.
Gallus de ce beau jour conserva la mémoire ; Lui-même avec plaisir en racontait l'histoire ; Il sut toujours depuis, répandant les bienfaits. Tout prince qu'i^t^t , ne s'ennuyer jamais.
Nous pouvons tous connaître un semblable délice. Dans l'état le plus humble , on peut rendre service , Et d'un plus malheureux être le bienfaiteur; Il n'est à ce plaisir nul ennui qui ne cède....
Finis3ons; aussi bien je pourrais, j'en ai peur. Faire éprouver le mal , en parlant du remède.
Mes chers amis, ma Muse , dans ses rimes , A tons vos goûts se prèle volontiers; Fuisqu'à présent vous aimez les sorciers , Que vos romans , drames et pantomimes, Rares tissus d'inventions sublimes , Sont tout noircis de diable et d'enfer, Je veux aussi mettre en jea Lucifer.
Plaçons d'abord noire scène en Espagne ; Car à Paris , dans ce siècle de fer ,
26i LE DOYEN DE BADAJOZ.
Traits de sorciers seraient contes en Tair ; De plus en plus Tincrédulité gagne.
Bien est-il vrai pourtant qu'aux boulevarts Et même ailleurs j on voit sur le théâtre Danser le diable, et cent spectres hagards , Masques hideux de singes, de lézards, Le front cornu , la peau noire ou yerdâtre , De leur laideur offensant les regards; Chacun y court ; on en est idolâtre; Tant nous gardons'le vrai goût des beaux arts !
De Badajoz Téglise cathédrale Eut un doyen pour ses talens cité ; Sans endosser l'hermine doctorale Seul il valait une université.
Droit , médecine, arts et théologie.
Il savait tout, excepté la magie.
Cet art puissant , qui fait qu'on est devin , Il l'ignorait; c'était son grand chagrin.
A sa douleur on lui montre un remède.
Quelqu'un lui dit qu'il existe à Tolède , Dans un faubourg, vivant incognito , Un magicien nommé don Mendrito, Du grand Albert le disciple et l'émule.
Il ne remet l'affaire au lendemain ; Incontinent il fait seller sa mule , Et de Tolède enfilant le chemin , Chez Mendrito va descendre au plus vite.
Descendre ?. . . non ; il monte en an grenier
CONTE. a63
(Car des sayans c'est l'ordinaire gite);
Il se présente , et dit : « Seigneur sorcier ,
» Mon nom pour vous n'est pas nouveau peut-être ;
» De Badajoz vous voyez le doyen ;
» Tous nos savans me surnomment leur maître ;
» Mais c'est trop peu, si vous n'êtes le mien.
» Enseignez-moi la science profonde
» Dont le pouvoir s'étend sur l'autre monde.
» Vous en serez récompensé dans peu ;
» Un vieux prélat n'a que moi de neveu ;
» Il m'est bien cher ; le ciel lui soit en aide !
» Mais à son âge , il faut , s'il plalt à Dieu ,
» Que mon tour vienne, et que je lui succède.
» Ce pas-là £sdt , je monterai plus haut ;
» Car , entre nous , chacun sent ce qu'il vaut ;
» Jugez alors pour moi quelles délices
» De m'acquitter de vos rares services !
» Je vous promets... — Eh! oui; j'entends fort bien f
» Vous promettez, et vous ne tiendrez rien,
» Dit le sorcier; bien dupe qui s'y fie !
» Cherchez ailleurs un maître de magie.
» J'en ai tant vus de ces grands prometteurs ,
» Qu'après l'essa^ j'ai reconnu menteurs !
» Que m'ont valûmes complaisances folles?
» Des complimens , du vent , et des paroles ; '
» D'ingratitude à la fin je suis las !
» Allez , vous dis-je , on ne m'y reprend pas*
i> — Quoi ! se peut7il ?. . . Ah ! j'ai peine à le croire,
a64 LE DOYEN DE BADAJOZ.
» Dit le chanoine en poussant un hélas ?
» Quoi ! vous ayez rencontré des ingrats!
» £st*il possible?... A-t-on Tame assez noire ?.•• »
Et là dessus il cita force traits
Fris des auteurs , dans la fable et Thistoire ,
Sur- tout S^nèque au traité des Bien&its;
Car le Doyen avait de la mémoire.
Don Mendrito vint à s'humaniser.
Eh ! le voyen de pouvoir refuser Un digne prêtre , un homme des plus sages ^ Qui savait tant et de si beaux passages !
« Allons , dit-il , encore celui-ci :
» D'une fenêtre à Tinstant il s'approche ^ » Et dit fort haut les termes que voici :
» Inès , mettez deux perdrix à la broche, :
» Monsieur Vabbé soupe ce soir ici. »
Fuis au Doyen , d'un ton plus radouci :
« Passons , mon cher , dans mon laboratoire ; 3» Je vous y veux expliquer le grimoire. »
Notre Doyen ne se fait pas prier; Dans peu de tems, le docile écolier Far ses progrès sait étonner son maître , Tant était vif son désir de connaître !
Rapidement s'écoule un mois entier.
Voilà qu'un jour , tandis qu'à la science Il s'appliquait , arrive en diligence Une voiture avec maint estafier ; C'est le grand-chantre avec le trésod^r x
Et quatre anciens, envoyés du chapitre Vers le Doyen ; la députatidn Le complimente et lui donne le titre De Monseigneur. Une indigestion Vient d'enyoyer son oncle prendre place Parmi les saints qu'on chante à la pré&ce :
Il est ëvéque , et d'une seule yoix Tout le chapitre a fait ce digne choix.
Don M endrifo , présent à l'ambassade , Avec esprit saisit le bon moment; D'un ton aisé , louangeur , mais point fade , A Monseigneur il fait son compliment ; Puis il ajoute : « A présent , je me flatte » Que sa Grandeur ne sera pas ingrate.
» En peu de mots sachez quel est mon but :
» Je n'ai qu'un fils , bon prêtre , s'il en fut. » Il dit la messe , il lit dans le bréviaire » Passablement ; mais , à ne vous rien taire , » On n'en fera jamais un grand sorcier ; » Mais ce serait un bon bénéficier.
»*— Cela suffit , et j'en fais mon affaire , » Dit le prélat , non pas4)our le moment ; » Avec des gens qu'il faut que je ménage j» J'ai par malheur un autre engagement ; >» Vous attendrez; j'ai promis; c'est dommage. 3> Comptez sur moi, mais ne nous quittons pas; 3» De vos leçons j'ai grand besoin encore; ^ A Badajoz suiyez-moi de ce pas ,
» Et quelque jour, mon maître , que j'honore ^ » Reconnaîtra si de lui je bas cas. »
Dans ce discours qui n^eût pris assurance ?
L'attachement , le respect , Fespërance y Du cœur humain mobile tout-puissant , Détermina le sorcier complaisant.
Le bon prëlat , le prenant dans sa chaise , A Badajoz le mène obligeamment.
Dans le palais il eut son logement ; Il en donnait ses leçons plus à Taise ; Même au besoin , des soins du diocèse n se mêlait , et fort élégamment Tournait un prône , ou bien un mandement.
De sa façon , mainte oraison funèbre , De Monseigneur rendit le nom célèbre.
Il composa plus d'un beau règlement Pour les obits et pour le séminaire ; Le diable fut, cette fois, grand-vicaire.
Un tel métier n'était pas trop le sien ; Mais j quand il veut , le diable fait tout bien.
Il n'était bruit, aux deux bouts du royaume ^ Que de Tévéque à Badajoz placé ; C'était un saint , c'était un Ghrysostàme , De son vivant digne d'être enchâssé ; La chrétienté n'avait son second tome.
Un an après , un riche archevêché
Vient à vaquer; c'est celui de Séville.
' Le sage Alphonse , alors roi de Castille ^
Veut devant lui que la double croix brille ; li est rente de deux cent mille écus ; Une abbaye encore, et des plus grasses^ Un beau matin arrive au pardessus.
Bref, il obtient Tabondance des grâces Du Saint-Esprit ; mais il n'est pas au bout.
Lorsque des gens la fortune s'avise , Vous les voyez courir , aller à tout , D'un train rapide, et la foule est surprise.
Un an après , de par Sa Sainteté , Le cbapeau rouge, à Séville apporte , Vient sur son front s'unir avec la mitre , Et de la foi le souverain arbitre , Du Dieu très-baut le vicaire sacré , Le nomme encor légaA à latere , L'appelle à Rome , où sa docte éminence Va gouverner , faire mainte ordonnance , Mener un train de prince , être flatté Par les petits, parles grands détesté.
Son rang l'appelle au sacré consistoire :
II y parait , il y soutient sa gloire ; C'est un prodige : on n'a rien vu de tel; Tant de talent tient du surnaturel.
Un an après , événement terrible !
Le Pape meurt ; car le Pape est mortel , Tout comme nous, bien qu'il soit infaillible « L'Eglise alors d'un nouveau cbef visible Doit faire choix : un conclave est formé ,
De toutes parts exactement fermé ;
Mais au-dehors , au-dedans on intrigue ;
Les factions, la cabale , la brigue ,
Régnent, Dieu sait ! en yain on se fatigue.
A l'emporter trop bien accoutumé ,
Le cardinal espagnol est nommé ;
Le voilà Pape ! on Tadore , on Fencense ;
Il tient les clefs du royaume des cieux ;
Il tient encor , ce qui , dit-on , vaut mieux ,
L'utile clef de la sainte finance.
Sitôt qu'il eut des pontifes romains Ceint la thiare, et goûté les maximes n enrichit les neveux santissimes , Frère, oncle, tante, et les petits-cousins.
Tous ses parens , éloignés ou prochains , Eurent leur part; il en vint des centaines :
Tout ce qui vint retourna les mains pleines.
Et Mendrito, me demandera-t-on , Que faisait-il ?... Mendrito ? le pauvre homme. De Badajoz à Séville et dans Roine Avait suivi constamment son patron , A chaque pas présentant sa supplique , Et recevant toujours même réplique.
Pour demander il prenait mal son tems , D'autres avaient su prendre les devants ; C'était un prince , ou c'était la maîtresse Du vieux ministre, et puis une duchesse ^ Puis un bâtard du cardinal-infant ;
C'était , â Rome , un filleul du saint Père , Un beau jeune homme , à la cour tout-puissant.
De ces raisons, malgré qu'il n'y crût guère, Il s'efforçait de paraître content ; Car il craignait encore de déplaire.
Mais lorsqu'enfin chacun eut eu son tour ^ n s'enhardit , et croit pouvoir un jour Venir aussi réclamer son salaire.
Il représente , en toute humilité , Ses longs travaux, son assiduité , Touche deux mots de la reconnaissance , Qu'on lui promit, et qu'on est en puissance De lui prouver. « A votre Sainteté , » Si désormais je ne suis plus utile , » Si dans mon art j'ai su la rendre habile M Autant que moi , ne puis-je en liberté , » Avec mon fils , dans un modeste asile , » Jouir enfin d'un repos mérité ?
» Un philosophe , un ecclésiastique » Doivent de peu savoir se contenter.
» Il ne nous faut que de quoi subsiste ; M Une retraite , un viager modique , » Serait pour nous un présent magnifique. »
Le très-saint Père accueillait Torateur D'un air affable et d'un sourire honnête; Et cependant il cherchait dans sa tête Ce qu'il ferait de son cher précepteur.
Dans peu d'instans sa réponse fut prête.
Pour écondoire un chétif magicien , Obscur savant, pauvre homme de génie, II ne fallait tant de cérémonie.
Ses documens n'étant plus faons i rien ; De^bons témoins content que le saint Père Par ce discours montra son caractère.
ce Notre cher fils , nous sommes informés » Que tous les jours , seul , vous vous enfermez Pour pratiquer d'horribles sortilèges , » Qui sont, mon fils, autant de sacrilèges.
» Vous vous damnez ; nous en sommes fâchés :
» Nous devrions , pour de si grands péchés , » Vous infliger très-rude pénitence.
» Remerciez notre extrême indulgence , » Qui , pour tout ordre , et pour tout châtiment , » D'auprès de nous vous bannit seulement.
» Nous vous mandons , sans délai ni remise , » De quitter Rome et l'Etat de l'église; » Faute de quoi , comme hérétique ou juif, » Nous vous faisons^ dans trois jours, brûler vif. >*
Sans sourciller, sans lui faire un reproche , Don Mendrito cria cette fois-ci :
« Inès , diez les perdrix de la broche :
» Monsieur Vabbi ne soupe pas ici, »
A ces seuls mots , le malheureux élève , Frappé soudain, s'éveille d'un beau rêve , Et se retrouve... oà.^ dans Uétroit réduit Oik le sorcier l'a d'abord introduit.
Même au cadran d^une vieille pendule
Il voit qu^un tour s^est à peine achevé ,
Tandis qu'il a si doucement rêvé.
Sans déserter la magique cellule ,
£n moins d'une heure il fut deux fois mitre ,
Puissamment riche , et noblement titré ,
Prélat , légat, et cardinal , et pape ;
Et tout cela dans un clin-d'œil s'échappe ;
Tout est magie et prestige , sinon
Qu'il reste dupe encor plus que fripon y
Dix fois ingrat et cent fois ridicule.
Muet, confus, il sort de la maison; Près de la porte il trouve encor sa mule Toute sellée, et monte sur son dos.
Comme il montait , Lucifer en personne Lui saute en croupe , et prononce ces mots D'un ton de voix dont le Doyen frissonner « Comme tu vins , retourne à Badajoz , » Et souviens-toi , que même aux yeux du diable , -» L'ingratitude est un vice effroyable. »
LE