L'OBSERVATEUR EN DÉFAUT
BoNŒiL porte dans la société un $ingttlier défaut : il veut y deviner tout le monde. Depuis qu'il se croit auteur comique , pour avoir Sût deul ou trois petits ouvrages de théâtre , il s'est persuadé qu'il doit observer sans cesse ; il donne un sens mystérieux au geste le plus indifférent ; il explique jusqu'aux moindres signes , et pénètre les intentions. Sortez-vous avec lui ? Il vous dira la profession de tous les passans , d'où ils viennent , à quoi ils pensent , ce qu'ils vont faire , si vous le pressez , il ajoutera ce qu'ils feront pendant la semaine entière.
Il était hier k une assemblée publique ; de quoi s'y est-on occupé ? Qu'a-t-on dit pour les assiâtans ? Informe^-vous-çn d'uù autre : Bonœil n'en sait rien ou le sait mal. Mais voulez-vous apprendre ce que diraient tous bas deux hommes qui étaient a$sis loin de lui 9 à
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ratttre extrémité de la salle ? il vous le répétera mot & mot; il les voyait, cela lui suffit; il a compris toute leur conversation , il la sait par cœur ; il vous rendra leur entretien dans tous ses détails, et vous protestera , de la meilleure foi du monde , qu'il n'y met pas un mot du sien.
Malheureusement Bonœil a plus de vivacité que de pénétration , en sorte qu'il se laisse aller à ses premières idées et se trompe asse:& souvent dans ses conjectures ; et comme il a plus d'amour-propre que de vivacité , il ne revient pas facilement de son opinion ; au contraire , chaque découverte ne fait que l'y confirmer ; il a beau tomber en défaut , il croit toujours tenir la piste , et tout lui paraîtra possible , excepté qu'il se soit trompé.
Bonœil est marié; sa femme aune soeur , veuve depuis plusieurs années , mais encore jeune et jolie ; les. deux sœurs ont beaucoup d'amitié l'une pour Tautre , et se voient fort souvent»
Un jour , en rentrant chez lui , Bonœil les y trouve ensemble, et toutes seules; sa belle-sœur avait encore les yeux rouges de larmes ; on' se lève avec précipitation lorsqu'il entre ; on affecte un air de gaité ; il entend sa belle-sœur dire tout bas , à sa femme , ces mots qui éveillent son génie observateur : Sur-^taui , n'en parkpa& à ion mari.
Aussitôt son imagination travaille; quel est donc ce grand secret qu'on veut lui cacher ? Il est inutile d'interroger sa femme : eUe est discrète , et ne dira rien ;,
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mais qu^a-t-il besoin qn^on le lui dise ? encore un mat, un geste échappé devant lui , et il aura tout deviné.
En effet , peu de jours apr^, il conduit sa femme chez sa belle-sceur ; à peine se sont-elles embrassées , que la première demande à l'autre : « Hé bien ! il n'est pas revenu ? — Hélas ! non , répond la belle-sœur ; je vois qu'il ne faut plus l'espérer , et je tâche d'en prendre mon parti. »
La demande et la réponse sont prononcées d'un air assez indifférent; mais rien n'est indifférent pour l'observateur Bonœil ; il a remarqué dans sa belle-soeur un chagrin concentré ; à son âge , quelle en serait la cause , si ce n'est un amant qui l'abandonne et qu'elle regrette ? : Elle est bonne , sensible : elle ne peut avoir éprouvé qu'une passion réelle et profonde ; Bonoeil la plaint sin-i cèrement.
Ici, il me prend une envie... Mais non, j'aurais tort. . . cependant. . . me voilà dans un grand embarras! Vous dirai -je , Lecteur, moi qui suis dans la confidence , le secret de la belle-sœur? Je devrais peut- être, ea narrateur habile , entretenir et piquer votre curiosité par ma réticence ; mais je vous crois d'un aussi bon naturel que mon héros ; sans doute , vous vous intéressez comme lui pour cette pauvre affligée ; je sacrifie généreusement mon amour-propre , et pour ne pas vous causer trop d'alarmes , je vous apprendrai dès à présent que la belle-sœur avait perdu depuis quelques jours un très-beau chat angora qu'elle aimait beaucoup. Vous.
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pouvez aisément , Lecteur, en songeant à quelques-unes des femmes de yotre connaissance , évaluer à peu de chose près le degré de douleur qu'avait dû causer à la belle-sœur de Bonoeil la perte de Vobjet d'une si tendre et si innocente passion.
Ce ne fut point au cbat que Bonœil s'avisa de penser; cela eût été trop simple. Il cherche long-tems quel peut être le volage ; aucun ne s'ofire à ses conjectures. Sa belle-sœur vit fort retirée , et ne voit presque personne ; preuve d'amour de plus : quand on aime , toute société est fade, excepté celle de l'objet aimé.
Très-résolu de percer ce mystère , il retourne voir sa belle-sœur; il l'examine, il jette en avant quelques roots équivoques , parle de la douleur qu'il a remarquée ; on ne la nie pas ; il donne même à entendre que sa femme a laissé pénétrer Iç secret : « Enfin , je sais , ditil , je sais ce qui vous afHige , et je le sais si bien que je suis venu tout exprès pour vous témoigner la part que je prends à votre peine , et tâcher de vous consoler. — Oui ! moquez-vous de moi , avec votre compassion ; car vous autres hommes n'avez pas la moindre, sensibilité pour de pareils accidens, — J'en ai toujours pour ce qui affecte mes amis. — Au reste, grondez-moi, faites-moi honte de ma faiblesse ; corrigez-m'en si vous le pouvez , ou plutôt croyez que j'en suis corrigée toutà-fait ; je n'aurai plus de ces folles affections , je me le
suis bien promis , et je vous le promets — Ne jurons
de rien, ma pauvre belle-sœur; n'aviez-vous pas fait
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dé]k le serment de n'en plus avoir ? — Eh! oui , vraiment, deux ou trois fois, chaque fois qu'ils m'ont quittée. — Vous n'en avez eu que deux ou trois diiférens ? — C'est bien assez. — Cela prouve au moins que vous les gardez long-tems. — Le plus long-tems que je peux: quand je les perds , ce n'est jamais ma faute. — Je le crois. — Aussi le coup m'en est plus sensible ; et c'est un chagrin auquel je ne veux plus être exposée. — Encore une fois , ma belle-sœur , ne jurons de rien. »
Après cette conversation, Bonœil fut plus persuadé que jamais de la réalité de sa conjecture.
Peu de jours après , il trouva par hasard , sur la cheminée de sa femme , une lettre de sa belle-soeur ; elle était décachetée; la curiosité et le désir insurmontable de vérifier ses observations l'èmporlèrent ; il lut.
Après quelques petits détails de commissions et d'emplettes, il tomba sur ces lignes, dont chaque mot le fit frémir :
« J'ai grand'peur que ton curieux de mari n'ait très- » bien deviné le sujet de mon chagrin. Serait-ce toi » qui m'aurais trahie ? Je me flatte que non. Mais ap- » prends que je suis à demi consolée de la perte que >» j'ai faite. J'attends avec impatience la naissance de ce » petit être qui tiendra auprès de moi la place de son » père , que j'aimais si follement. Je lui en donnerai le » nom ; j'espère qu'il sera beau comme lui ; mais je me >> flatte qu'il sera moins ingrat , et qu'il ne me quittera » jamais. »
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Pour le coup, les soupçons de Bonœil devinrent d'une gravite alarmante. II n'est que trop clair, se disait-il à lui-même , que je ne me suis pas trompe : malheureuse femme !... abandonnée dans cet état par celui même ?... Enfin, le mal est fait; à défaut de remède , cherclions-y du moins des adoucissemens. Elle n'a pas de fortune ; c'est dans une occasion semblable que je me réjouis d'en avoir pour venir à son secours.
Plein de son idée , il loue un appartement dans une campagne isolée ; il retient une sage-femme ; peu s'en fallut qu'il n'achetât une layette ; mais il aima mieux attendre la naissance de l'enfant.
Ces précautions prises, il retourna voir sa belle-«sœur; l'embarras était de traiter avec elle un chapitre si délicat ; il craignait, tout à-la-fois, et de la faire rougir de sa faute , et de l'humilier par les offres qu'il voulait lui faire ; naturellement généreux , lorsqu'il oblige , c'est toujours avec des égards et des ménagemens.
Il commença donc par rappeler doucement le malheur qu'elle avait éprouvé, le chagrin qui en avait été la suite : « Quoi ! vous y pensez encore ? lui dit-elle en souriant. — Assurément , reprit-il , je me mets à votre place : n'ai~je pas eu des peines de ce genre ? — Vous , qui êtes si raisonnable ! — C'est pour cela que je suis indulgent; mais, ma chère belle-sœur , n'auriez-vous pas besoin d'un peu ^e dissipation ? Si vous vous déplaciez !... si vous alliez passer quelque tems à la campagne!... Nous sommes dans l'intention » nu
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femme et moi , d'y prendre un appartement. — Je vous remercie , et jMrai vous y yoir quelquefois ; mais il faut que )e reste à Paris. -^ Je ne vous le conseille pas.; y os voisins , le public pénétreraient la cause de votre douleur. — Vraiment , c'est une affaipe faite ; je ne l'ai point cachée ; le public en dira tout ce qui lui plaira. — C'est prendre votre parti bien courageusement ; mais d'ailleurs votre santé exigera des ménagemens et des soins. 4* Oh ! rassurez- vous; je ne suis pas encore sotte au point qu'un chagrin pareil prenne sur ma santé. . . — Cependant, dans l'état où vous êtes !... — Comment ! dans l'état où je suis ! que voulez-vous dire ? — Vous savez que je suis assez pénétrant !... — Eh bien ! qu'avez-vous pénétré ? — Vous savez aussi combien je vous aime, et 'j'ose dire que vous me deviez cette confidence. — Mais quelle confidence ? — Avouez- moi... Pardon ; mais il faut enfin lâcher le mot ; avouez-moi. . . que vous êtes grosse , ajouta-t-il timidement et en baissant la voix. — J'avouerai plutôt que vous êtes fou , s'écria-t-elle en colère; maisoùdonc avez-vouspris.'^. . . — Il est fort que vous prétendiez le nier ; vous l'avez écrit à ma femme ; j'ai vu votre lettre , et puisqu'il faut tout vous dire , l'appartement à la campagne est loué pour vous , et vous y viendrez faire vos couches. — Mais quel galimathias me faites-vous là ? — Ne vous fâchez pas , ma chère amie ; tenez , voici votre lettre ; soyez de bonne foi avec un firère qui vous aime. »
La belle-sœur jeta les yeux sur sa lettre , partit d'un
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éclat de rire , quitta un moment la chambre , et y ren* Ira bientôt , portant dans une corbeille un joli petit chat angora. « Le voilà , le voilà , dit - elle en se tenant les cAtés à force de rire , ce petit être qui doit tenir auprès de moi la place de son père ! c^est le fils de mon beau jMbin que j^aimais tant , que j^ai tant regretté , et qui m'a quitté pour aller courir les gouttières !.. . Votre femme , mon frère , s'est moquée de vous , ou bien , c'est encore là un de yos traits de gme , une de vos profondes observations!... »
Bonoeil resta pétrifié ; son amour-propre souffrit un moment ; mais bientôt mon homme leva le siège , et sortit en se disant tout bas à lui-même : ce Elle m'a donné le change assez adroitement ; mais j'ai bien vu dans ses yeux qu'elle me trompait ; il y a sûrement là-dessous quelque chose que je découvrirai. »
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