‹ ŒuvresChapitre 236 sur 240 · QU'ON SE FAIT A SOI-MÊME · texte numérisé non relu

QU'ON SE FAIT A SOI-MÊME

FaUit enim yitiiun speeie virtmtis et umhrd.

, JVTiVAL, Mt. l4*

L'ombre d'une Tertn couvre sovTcnt vn Tice.

II. existe I moins conimaBément qu'on ne croit , de ces hommes perfides et méchans qui trompent et font du mal de dessein forme. La main de la nature a si profondément gravé dans nos cœurs l'amour du vrai et du juste , qu'on ne parvient qu'à grand'peine à l'en arracher entièrement.

Mais il me semble qu'il y a une autre espèce de franchise et d'honnêteté , malheureusement plus rare. J'entends celle qui, consiste à ne pas nous tromper et nous pervertir nous-mêmes , celle qui nous défend d'être nos propres dupes , et nous met en garde contre nos passions et nos penchans. L'approbation secrète que nous donnons toujours , et même malgré nous , aux actes de vertu , nous rendrait insupportable la conscience de nos vices. Aussi ne manque*t-onpas de prétextes spécieux.

de raisons colorées pour se justifier à ses propres yeux ; et tel a commis des crimes , qui s'est cru non -seulement irrëprochable , mais peut - être vertueux et digne de louanges. Ainsi, beaucoup de gens qui auraient en horreur seulement la pensée de tromper autrui , se trompent souvent eux-mêmes. Ils sont honnêtes gens , loyaux si Ton veut , au moins dans un sens ; mais il n'en est pas moins vrai que dans les occasions les plus importantes ils deviennent à leur propre égard des menteurs et des fripons.

Ariste est juge ; Ariste est un homme juste ; il a ; comme dit Tribonien , la constante et perpétuelle volonté de rendre à chacun son droit , ou de moins il croit ravoir ; il est au-dessus , bien au-dessus de la corruption grossière ; mais que, dans une affaire qu' Ariste doit rapporter, il ait été sollicité, je ne dirai point par sa maîtresse , il n'est plus d'âge à en avoir une , encore moins par sa femme , dont il ne se soucie guère , mais par un ami qu'il estime , par un homme qu'il considère, ou à qui il ait des obligations ; le voilà qui, sans s'en' apercevoir, penche tout du c6té qui lui est recommandé ; les moyens de défense de cette partie lui paraissent in- £sd]libles ; ceux de l'adversaire sont tous pitoyables; il épouse la cause qu'il croit , qu'il veut croire la bonne ; il s'en pénètre , il la fait valoir , il la plaide avec opiniâtreté et acharnement ; et l'honnête Ariste , dupe d'uii sentiment honnête , commet une grande injustice en sûreté de conscience.

422 MÉLANGES EN PJIOSE.

Clëon, aimable jeune homme, a fait connaissance avec Lëonore ; on l'avait instrait d'avance que Lëonore ëtait une riche héritiàre ; mais que lui importe P II a trouvé cette jeune personne jolie et spirituelle ( quoi-» qu'en général elle ne passe pas pour l'être ) ; il a

vu dans ses yeux une douceur, une sensibilité!

II .ne peut plus être heureux sans elle ; il confie à ses amis la passion la plus vraie , la plus ardente ; il les fa-» tigue des perfections de Léonore ; il est surpris et filché de voir qu'ils ne partagent pas son enthousiasme. Il la demande en mariage ; on la lui accorde ; le voilà le plus fortuné des hommes; malheureusement quelques circonstances forcent à différer le jour de cette union si désirée; en attendant, il est accueilli familièrement dans la maison , et regardé comme un futur époux. Mais un fâcheux incident survient ; une banqueroute ruine Léonore ; il ne lui reste rien que ses charmes , son esprit et sts excellentes qualités ; n'est-ce pas assez pour Cléon ? Un cœur aussi délicat que le sien ne met point dans la balance le bonheur et l'argent , l'amour et l'intérêt ; il aime Léonore pour elle - même , non pour sa fortune ; ce n'est donc point le revers arrivé à cette jeune personne qui a fait changer Cléon sur son compte ( c^est du moins ce qu'il se persuade)*; mais, en la voyant dàvan* tage , il a reconnu que jamais leurs caractères ne sympathiseraient ensemble; il ne comprend pas comment, il a pu s'y tromper quelque tems; il trouve sa physionomie triste , son esprit commun ; il la soupçonne même

d'être méchante : en un mot , il en est i chercher les moyens de se dédire. Ses amis, auxquels il vient raconter un changement dont il est lui-môme surpris , le regardent et se mettent à sourire : tous aperçoivent fort bien le motif du refroidissement de Cléon ; lui seul ne s'en doute pas , il se suppose inconstant , et se le pardonne ; par-là il échappe à la honte de se croire intéressé , bassesse qu'il ne se pardonnerait jamais.

Sophie est du plus heureux caractère. Elle joint à une beauté rare une sensibilité exquise. Ses parens se sont retirés à la campagne, oik ils vivent dans la solitude. Elle a par conséquent peu d'occasions de voir du monde , et consacre beaucoup de tems i la lecture. Sa jeune tête s'est échauffée avec les romans, les histoires d'amour, les poésies passionnées. Elle a copié la lettre d'Héloïse à Abeilard , et elle la sait par cœur. Elle rêve délicieusement au bonheur qu'il y aurait d'être aimée d'un Saint- Preux; elle se sent digne d'être une Julie d'Etange. Ainsi ses lectures continuelles ont encore attendri une imagination naturellement tendre; elles lui ont fait prendre des idées romanesques du commerce de la vie , et sur-tout de l'amour. La douce union des cœurs , les passions éternelles, les obstacles, les malheurs d^ amans, leur constance qui survit à tout , et les fait jouir de leurs peines; voilà les pensées qui lui sont sans cesse présentes. Le jeune Robert , cousin éloigné de Sophie , est venu passer quelque tems à la campagne chez ses parens. Elle a bientôt cru remarquer , dans son jeune parent , toutes

les vertus 9 toutes les perfections de Tétre imaginaire dont elle était depuis long • tems ëprise. Chaque coupd^œil , chaque parole de Robert a confirmé la pauvre en&nt dans cette opinion. Tout ce qu'elle souhaitait de rencontrer dans un amant , i) le possède au suprême, dégré. Quand elle relit la Nouvelle Hiloïse , elle pense que Saint-Preux devait avoir tous les traits , la taille, le maintien , et sur-tout les yeux de son cousin. Ses parens se sont aperçus de la situation de son ame; en vain, ils lui ont objecté qu^elle n'avait pas vu Robert assez longtems pour le connaître et le juger. Elle a regardé ces avis comme venant d'êtres froids , et que leur grand âge rend insensibles au mérite àe son amant. Peu s'en faut qu'elle ne se plaigne d'être tyrannisée , et qu'elle ne se prépare à devenir l'héroïne d'un nouveau roman. Ainsi elle s'est passionnément éprise, non pas de Robert , mais de l'être idéal que son imagination avait créé , et qu'elle a cru retrouver dans le premier objet qui s'est offert. Il n'est pas impossible que son cousin justifie par la suite cette préférence; il ne l'est pas non plus que Sophie soit capable de conserver, même après le mariage , l'illusion qu'elle s'est faite; mais elle s'est mise dans un péril évident.

Dorante , père d'un fils unique , travaille , sue et s'intrigue pour augmenter sa fortune, déjà considérable ; il flatte les hommes puissans; il passe les matinées dans les bureaux et les antichambres , et les soirées dans les salons ; complaisant , empressé , vil louangeur de qui-

conque lui peut être utile ; il est dur et intéressé, cherche partout son profit ; et, pourvu qu'il gagne, n'est ni délicat ni difficile sur le choix des moyens ; mais gardez-yous de faire à Dorante le moindre reproche d'avarice et de cupidité ; gardez-vous sur-tout de croire qu'il se le fasse à lui-même ; au contraire il se regarde comme un bon père de famille ; il se persuade qu'il en remplit les devoirs; il vous assurera de très-bonne foi que pour son compte il n'aspire qu'au repos et à se retirer des affaires ; mais c'est pour son fils qu'il travaille ; il veut lui assurer une existence indépendante , honorable ; il est père , en un mot, et bon père; c'est ainsi que de ses vices il se fait une vertu.

Ou a dit que les grandes pensées viennent du cœur. Je crois qu'on pourrait dire, avec quelque vérité, que les pensées justes en, viennent aussi. Sans droiture de cœur , il est mal-aisé de garder un jugement sain ; de même que , sans une grande rectitude de jugement , on risque d'être dupe des faiblesses du cœur.

On pense généralement que les hommes sont toujours conduits par leur intérêt ; mais lorsqu'ils se trompent sur leur intérêt véritable ! ou lorsque , le connaissant très-bien , ils sont entraînés par leur entêtement dans une opinion contraire à leur intérêt , ou par une passion qui les subjugue , même sans les aveugler ! Il est donc bien plus juste de penser que les hommes sacrifient souvent leurs intérêts à leurs opinions , et plus souvent encore leurs opinions à leurs passions.

Apprenons donc à nous défier de nos propres illasions. Différentes suivant les divers caractères et les situations diverses , il n'est presque personne qui n'y soit sujet , d'autant plus dangereuses, que ces mensonges, ces trahisons envers nous-mêmes peuvent entrer plus ou moins dans les âmes les plus délicates. Nous sommes alors d'accord avec nous pour nous séduire; et , au lieu de combattre nos erreurs, nous nous en rendons les esclaves volontaires. Ainsi, non-seulement les méchans sont trompés et conduits aux crimes par des passions hideuses ; mais les hommes les plus respectables , pour se laisser trop aller à des penchans vertueux et purs , peuvent tomber dans de grandes fautes et dans des erreurs criminelles. Decipimur speck recti. L'exagération dont les bons cœurs doivent le plus se garder, c'est l'exagération du bien. Mais malheureusement ce dernier précepte convient à peu de personnes.

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