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ALLÉGORIE

TRADUITE DU GREC d'uN AUTEUR INCONNU.

Rarus enim ferme sensus eommunis

JovKHAL , sat. 8.

En dépit de son nom , le sens commun est rare.

Ariston, mon respectable père , avait un ami intime , nommé Noagore, Celui-ci ne se prodiguait pas; il semblait, à en juger par son nom % qu'il dût se trouver partout; et, dans la réalité , on le rencontrait chez peu de nos concitoyens.

Je crois que Noagore était de Béotie; du moins il avait un peu de la pesanteur et de la simplicité qu'on attribue aux hommes de cette province ; sa conversation n'était pas brillante , elle n'était que juste ; son ton n'était pas déci»f et tranchant, il était celui de la modestie et du doute. Koagore ne se laissait point surprendre aux apparences , et ne prononçait qu'après avoir écouté et examiné : s'il se permettait quelque plaisanterie, elle n'altérait jamais l'exactitude de son discours;

. « Noos , sens, esprit j Jgoraios, public, trivial, commuBà Noagore, c'est comme qui dirait sens commun^

ennemi de toute exagération, il n'aiBrmait pas sans preuve que telle chose ou telle action était exécrable ou merveilleuse ; il disait tout uniment qu'elle lui paraissait bonne ou mauvaise; et quand on voulait bien l'entendre , il ajoutait les raisons qui la lui faisaient trouver telle.

On conçoit que , dans une ville brillante et frivole comme Athènes, Noagore ne devait pas être beaucoup fêté : il semblait ennuyeux et froid aux jeunes gens , aux femmes , aux beaux esprits qui ne voulaient que plaire , aux orateurs qui ne cherchaient qu'à émouvoir : cependant son excellente réputation faisait que tout le monde voulait au moins passer pour le connaître : c'eût été une injure de dire à un homme que son avis sur quoi que ce fût serait improuvé par Noagore : cependant j'ai connu tel philosophe , tel membre même de l'Aréopage , à qui il n'arrivait pas deux fois sur dix de mériter le compliment contraire.

Socrate a peut-être été le seul qui ait toujours vécu avec lui en bonne intelligence ; on m'a assuré qu'ils ne se quittaient pas , et que les inspirations du démon familier de Socrate n'était autre chose que les conseils de son sage ami.

Mon père , qui faisait le plus grand cas de Noagore , le consultait à tout moment; il m'a pourtant avoué qu'il avait quelquefois négligé de prendre ses avis , ou que les ayant reçus il s'en était écarté dans sa conduite , et qu'il avait toujours eu lieu de s'en repentir.

Je recevais donc d'excellentes instructions par la

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bouche de mon père : il voulait me faire aimer son ami , et me mettre avec lui dans une étroite liaison : mais j'étais jeune et livré aux passions démon âge; Tair, ^ave de Noagore m'effrayait, ou plutôt je n'étais pas en état de sentir son mérite et le prix de ses avertissemens.

« Je n*avais pas vingt ans quand j'eus le malheur de perdre mon père ; maître de moi-même , je commençai par oublier ses leçons ; je me souvenais à peine du nom de Noagore ; je poussai même le délire jusqu'à parler de loi avec dédain , et le tourner eu ridicule.

Tous ceux que je voyais habituellement pensaient comme moi, c'est-à-dire qu'ils ne pensaient guère; nous ne disions pas un seul mot oà l'on pût soupçonner Noagore d'être pour quelque chose : notre conduite répondait à nos'discours. Les courtisanes, la. parure, le jeu et la bonne chère nous jetaient dans des dépenses excessives : en moins de deux ans , mon patrimoine fut dissipé.

Alors , ne pouvant plus me divertir , et regrettant le passé j je m'avisai de songer à l'ami de mon père : mais où te trouver P C'était après l'époque ' oà notre Athènes, long'tems déchi]?ée par les factions de Cléon , d' Akibiade, de Nicias, avait enfin passé sous le joug des

< n paraît que l'auteur vivait entre la 88" et la g8* oljmpîade, c est-à-dire l'an du monde 557 3 à 36ia. Spnrécil est «zactemjent conforme k Tbisloire de oe tepi».

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trente tyrans établis par Ljsandre le Lacédiémonien. L'heureux et sage Trasybnie avait depuis chassé les trente ; il avait voulu nous rendre la liberté ; et comme chacjue citoyen avait droit de demander vengeance du sang de ses proches et Je ses amis , qu'on avait répandu dans le tems de cette cruelle oppression , il avait fait engager par serment les Athéniens à oublier tout le passé. La loi d'amtiistie {amnistie veut dire ouUi ) portée par Trasybule , qui le premier employa ce mot dans une loi , était le moyen le plus sûr de rétablir la tranquillité ; mais elle ne renaît pas si promptement après de pareilles secousses. Toutes les passions furent long-tems à se calmer ; Socrate fut sacrifié à la haine des prêtres deux ans après l'expulsion des trente : je n'avais que trop de raisons de penser que Noagore s'était pour long-tems exilé de notre pays : chaque mot que j'entendais sortir de la bouche de nos citoyens , dans ces tems de divisions et de trouble , l'eût fait frémir et s'enfuir bien au-delà des bornes du territoire de l'Attique.

Triste et désolé , je risquai d'aller plusieurs fois aux assemblées publiques chercher quelqu'un du moins qui pût m'apprendre ce qu'il était devenu ; mais je ne voyais et n'entendais que de vains discoureurs , ^ue je jugeais facilement être ses ennemis irréconciliables.

Un jour , je rencontrai un personnage à l'extérieur sévère , à la mine composée : il me vit inquiet , il vint à moi obligeamment; quand je l'eus instruit de l'objet de

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mes recberclies , il me loua beaucoup de ce qu'à mon âge je désirais me lier avec Noagore ; « Qui peut mieux que moi , ajouta~t-il , tous en donner les moyens ? Il n^habite plus que chez moi ; j'ai l'honneur de le posséder seul. Venez. » Je le suivis dans sa maison; là, je fus introduit près d'un triste personnage qui se donnait effrontément pour Noagore , . dont il avait quelques traits; mais je reconnus en lui un certain Païdarque * que j'avais vu ailleurs , et que je n'avais jamais pu souffrir. Je le quittai brusquement.

Une autre fois , cherchant toujours Noagore , je rencontrai par hasard ses deux filles , Aploë ^ et Sophrosyne ^ ; elles étaient seules , négligées , et paraissaient cependant satisfaites ; elles m'apprirent que Noagore -avaitété plusieurs fois outragé publiquement par Anaïde ^ et Laléte ^ , deux de nos plus impertinens rhéteurs ; ils avaient entraîné tous nos citoyens dans leur parti , et enfin étaient parvenus à faire proscrire Noagore, au point qu'il était devenu dangereux pour lui de se montrer. Elles m'annoncèrent qu'elles étaient sut le point de l'aller rejoindre , et qu'on ne les verrait bientôt plus dans Athènes.

Enfin , il n'y a pas long-tems que , me promenant au

» PaYdarcÂon , rëgent, pédant.

• Jploé, simplicité.

3 Sophrosuné , modestie.

4 Anaidés, impudent.

& Laléféf bavard.

Céramique ' , aprèf deux heures passées dans une méditation profonde , )e crus apercevoir de loin Noagore ; je ne me trompais pas : c'était lui-même ; je Tabordai. «« Depuis , me dit-il , que les Athéniens se sont repentis de la mort de Socrate , depuis qu'ils ont révoqué Tarrét de sa condamnation , et lui ont élevé une statue de bronze de la main du fameux Lysippe , j'ai cru pouvoir risquer de reparaître au milieu d'eux; mais j'arrive à peine, et je me vois forcé de repartir : mes ennemis sont nombreux et puissans ; je crois que l'air trop vif de ce paysci m'est contraire , et qu'il ne me sera jamais permis d'y faire un long séjour. »

Je suppliai Noagore de demeurer ; je lui rappelai son amitié pour mon père ; nous eûmes ensemble une conversation assez longue , et dont j'aurais profité peutêtre f sans un incident qui la dérangea.

Aspasie vint à passer près de moi ; Aspasie que j'avais tant aimée , et qui avait le plus contribué à ma ruine ! . . . Je brûlais de courir près d'elle ; Noagore me retint un moment ; mais bientôt, voyant que j'allais lui échapper : m Allez , me dit-il , allez joindre cette coquette; je vois qu'il ne m'est pas possible de demeurer plus long-tems avec vous. >»

A ces mots il me quitta ; je ne l'ai pas revu depuis , et j'ai eu le malheur de ne rencontrer dans Athènes personne qui pût m'en donner des nouvelles.

> Promenade d'Athènes.' Il est assez singulier que ce mot, h Céramique, «ignifie précisément les Tuileries.

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