AVIS AU PUBLIC
INsiaÊ OAIfS UN JOVRITAL.
JElixir précieux , très •- commode et très- agréable à prendre, qui réjouit les sens et Tesprit , et produit sur les personoes qui eu font usage des effets aussi merveilleux que satisfaisans pour elles. •
Le docteur Papelardini , de la nombreuse famille des Adulanti de Rome , ayant fait ses ëtudes chez les ci-devant jésuites , se flatte de posséder le secret d'un élixir qui ne peut manquer d^étre bien accueilli du public. De nombreuses expériences lui en assurent le succès. Il est le médecin , ou , pour mieux dire , le docteur des fous. Il n'est pas assez fou lui-môme pour essayer de les guérir ; mais il leur procure un enivrement plein de
* « On n'a que faire d'ayoir peur de trop charger la com-
» plaisance ; la manière dont on )0ue les hommes a beau être
» visible , les plus fins sont toujours de grandes dupes du côte
ï> de la flatterie ; et il n'y a rien de si impertinent et de ti
» ridicule^ qu'on ne fasse^ avaler, lorsqu'on l'assaisonne de
» louanges. »
( MoliAr£ , V Ai* are, acte I , scène i'*. )
^ Ce morceau est imité de l'anglais de the Guardian ( le Mentor ) , n° 1 1 . L'original est de Pope , on de Ga y. III. 28
charme , où ils trouvent la consolation et le bonheur. S'il est yrai , comme tous les philosophes en convieiinent , que le bonheur et le malheur résident principalement dans rimagination , peut-on trop vanter un spécifique dont refiet infaillible est de rendre chacun content de soi-même et de lui faire croire que les autres le sont aussi P
Ce spécifique, est une espèce d'élixir que )'appelle sciroppo di lusinga ' , autrement la grande panacée pour toutes les faiblesses humaines. C'est un remède qui se conforme à tous les goûts , -à tous les tempéramens , et ne fait jamais qu'aider la nature chez les sujets auxquels il est administré ; du reste , l'odeur et l'opération n'en ont rien que d'agréable : on peut le prendre à toute heure, sans garder la chambre , et au bal , et à la comédie, tout aussi bien que chez soi. Il fortifie l'ame abattue , détruit ou corrige ce qu'elle trouve de dur et d'amer dans la connaissance d'elle-même. Dès la première dose , il répand dans toute l'économie animale une chaleur bénigne qui accélère le cours des esprits , réjouit le cerveau , ranime la contenance et la physionomie. Le malade se sent guéri de toute réflexion affligeante, de toute défiance injurieuse à son mérite ; il n'a plus qu'à jouir voluptueusement du spectacle de ses perfections. Quand je dis le malade , j'entends le plus désespéré ; ef il n'est point de pensée si cruelle , si opiniâtre , point
» En français , sirop de flatterie.
d^habitttde de penser si absolument fonnée , dont on ne puisse se guérir avec mon remède. On le prend par Toreille , et l'on se le fait donner par qui Ton veut , par une servante , par l'homme le plus inepte et le plus balourd. J'ai même observé que sa vertu augmente à proportion de la simplicité réelle ou apparente de celui qui l'a présenté.
J'avertis qu'on contrefait mon élixir , et que beaucoup de personnes se mêlent d'en distribuer; mais elles le préparent si grossièrement , qu'il peut faire mal au cœur et donner des nausées; le mien est de la plus fine espèce : )'ai retrouvé la recette de celui . que le poète Boileau préparait pour Louis XIV.
A cause de sa bonne qualité , j'en ai vendu énormément dans toutes les cours de l'Europe , d'où je reçois encore tous les jours de nouvelles demandes.
Depuis deux semaines seulement que je suis arrivé à Paris , je pourrais citer déjà plus de cent cures faites par mon élixir. Je me contenterai d'indiquer les plus remarquables.
Un homme en place commençait à craindre que ses fautes n'eussent des suites trop funestes ; au lieu de parler à tort et à travers dans les assemblées publiques, il y gardait un triste silence ; il ne se trouvait plus as^ez de forces pour l'énorme fardeau dont il est chargé ; il était tourmenté d'inquiétudes et d'insomnies. Quelques personnes, qui avaient besoin de sa protection, lui ont fait présent de plusieurs phioles de mon élixir. Elles ont
pronoiicé , en les lai offrant , les mots de Lycurgue , de Solon , de Dimosthènes ; ce citoyen est pariaitement rétabli , et dans le plus heureux ëtat de bonne opinion de lui-même , de confiance indéfinie dans l'étendue de ses lumières et le pouvoir de son éloquence ; il est même assez fort pour ne pas daigner écouter, et pour mépriser profondément quiconque n^est pas de son avis sur quelque matière que ce àoit.
Un jeune commis voyait souvent un étudiant en médecine , son ami d'enfance , et nouvellement arrivé de son département ; en peu de tems il en avait gagné la maladie de se croire très-ignorant , accompagnée d'un désir ardent de s'instruire ; il éprouvait des attaques de honte du tems qu'il avait perdu et des chaleurs de travail ; il n'avait plus de goût pour la toilette ; enfin il était considérablement changé ; mais quelques femmes de sa connaissance lui ayant fait prendre de mon remède, il a retrouvé bientôt toute sa vivacité et sa présomption ; il se garde bien d'ouvrir un livre , et de chercher aucune occupation raisonnable ; mais il fredonne entre ses dents , parle haut , dit de petits mots qui n'ont ni suite ai sens , et ricane de satis&ction aux jolis traits et aux calemboui^ft qui lui échappent ; en un mot , il est tout aussi bien qu'il ait jamais été.
Trois jeunes personnes, soeurs , avaient eu quelques légers accès de réflexion ; on me les fit voir ; l'une d'elles était déjà devenue sérieuse , circonspecte ; enfin elle était réduite à un si triste état , qu'elle ressentait des atteintes
de prudence et d'économie. Elles n'ont pris que deux onces de mon sciroppo di lusinga , qui leur a été administré, par des petits-maitres , dans un bal où elles sont allées, et elles sont heureusement délivrées de toutes ces idées qui les tracassaient ; elles ne sont plus occupées que de leur beauté , de leur parure , du plaisir de médire , de dépenser de Targent , et de courir le bal et le spectacle , où elles prononcent avec toute Tintrépidité possible sur le mérite des pièces et le talent des acteurs. Leur tante , âgée de quarante ans , et fort riche , à la veille d'épouser un très-joli garçon de vingt-deux ans , fut travaillée de quelques doutes sur la sincérité des sentimens que son futur lui témoignait ; recours à mon spécifique ; il a opéré très-promptement , le tempérament de l'a malade étant bien disposé : la noce va se faire sous peu de jours; mais j^ai déclaré, pour cette fois (car je ne suis point un charlatan ) , que je ne garantissais pas qu^aprës le mariage il ne survint une rechute , dont la guérison pourrait être très-difficile.
Un acteur , qui faisait ses débuts sur le théâtre d'une grande ville de département , fut si mal accueilli , qu'il en devint sur- le -champ muet , et ne put achever son rôle. Depuis ce tems , le bruit d'un sifflet le faisait tom« ber en pâmoison , et il ne pouvait même entendre prononcer la lettre 5, sans éprouver des mouvemens de spasme. Je connus bientôt les causes de sa maladie; et, en faisant prendre au malade une seule dose' de mon sciroppo préparé secundùm artem y j'eus la satisfaction de
le rétablir dans sa folie ordinaire ; il est si bien guéri , qu'il se propose de débuter sur un des théâtres de la capitale , rhiyer prochain.
Je supprime un plus long détail , et je me hâte d'exhorter toutes sortes de personnes à recourir prompte— ment à mon remède.
PAPELAaniNI.
P. 5. J'espère , Messieurs , que vous voudrez bien donner place à cet avis dans votre journal. Acceptez, comme une marque de ma reconnaissance, quelques gouttes de mon élixir.
hommes instruits talens ....
connaiss . . . util égance du sty ....
• . . heur . . . choix des sujets
Noie des Béiacteurs du journal.
La dose dont nous gratifiait le docteur Papelardini se trouvait jointe à son post^scriptum ; fsn égard pour nos lecteurs, nous avons pris soin de la supprimer ; mais cette drogue est si subtile et si tenace , que nous n'avons pu empêcher qu'elle ne laissât les marques qu'on aperçoit ci-dessus.