LIVRE Ylt. tOO
guerre , je m'assis pour entendre chanter ce prisonnier, et pour Tencourager à souffrir les tourments comme un Indien. Je dis à l'un de mes voisins qui paraissait fort touché : « Fils « de l'humanité , ce guerrier a-t-il été pris en combattant « avec courage , ou bien est-ce un enfant des faibles , que « rhomicide Areskoui > a saisi dans sa fuite ? »
« Le guerrier me répondit : « Ce n'est point un soldat qur « va cesser de vivre; c'est un chef de la prière * , qui , banni « de la France pour des opinions religieuses , n'a pu suppor- « ter les chagrins de l'exil. Vaincu par le sentiment qui sub- « jugue tous les hommes , il est revenu déguisé dans son « pays : le jour, il se tenait caché dans un souterrain ; la nuit, « il errait autour du champ paternel , à la clarté des astres « qui présidèrent à sa naissance. Quelques misérables l'ont « reconnu dans ces promenades où il respirait en secret l'air « de sa patrie ; ils l'ont dénoncé : la loi le condamne à mort « pour avoir rompu son ban. «
« Le guerrier se tut, et je vis un vieillard s'avancer au milieu de la foule. Arrivé aux piliers de sang , ce vieillard dépouilla sa robe , se mit à genoux , et adora. Ensuite , mettant un pied assuré sur le premier barreau de l'échelle , et s'élevant d'échelon en échelon , il semblait monter vers le ciel. Ses cheveux blancs flottaient sur son cou ridé et bruni par l'âge ; on voyait sa vieille poitrine à nu , qui respirait tranquillement sous sa tunique entr' ouverte : il jeta un dernier regard sur la France , et la mort le lia par la cime comme une gerbe moissonnée.
« .Te me levai dans le trouble de mes sens , qui ne m'avait pas d'abord permis de me dérober à l'abominable spectacle. Je m'écriai : « Remenez-moi à mes déserts ! reconduisez-moi « dans mes forêts ! » et je m'éloignai à grands pas. Longtemps j'errai à l'aventure tout en pleurs, et comme hors de moimême. Mais enfin la lassitude du corps par\int h distraire 1t»s fatigues de l'âme ; et , me trouvant aussi harassé qu'un
» Ci^iiic (le la piierre. — - Vn nihiistre protostanl.
ItO LES NATCHEZ.
chasseur qui a poursuivi un cerf agile , je fus contraiat de demander quelque part les dons de Thospitalité.
« Je heurte à la porte d'une très-belle cabane; un esclave vient m'ouvrir : « Que veux-tu ? » nae dit-il brusquement. « Va dire à ton maître , répondi^-je , qu'un guerrier des chairs « rouges veut boire avec lui la coupe du banquet. » L'esclave se prit à rire , et referma la porte.
a Cette épreuve ne me découragea point. A quelque distance , dans une petite voie écartée , une habitation assez semblable à nos huttes s'offrit à mes regards. Je me présente sur Ib seoîl de cette demeure. J'aperçois au fond d'une case obscure wn guenrrier demi-nu , une femme et trois enfants : j'augurai bien de mes hôtes i lorsque je via qu'ils restaient tranquilles à mon aspect comme des Indiens. J'entre dans la cabane , je m'as^^ieds au foyer, dont je salue le manitou domestique; et, prenant dans mes bras le plus jeune des trois enfants , ces douces lumières de leur» mère , j'entonne la chanson du suppliant.
» Quand cela fut fait, je dis en français : « J'ai faim, >» et le guerrier me répondit : « Tu as faim? » ce qui me fit penser qu'il avait été voyageur chez les peuples de la solitude. Il se leva , prit un gâteau de maïs noir, et me le donna : je ne le pus manger, car je vis la mère répandre une larme, et les enfants dévorer des yeux le pain que je portais à ma bouche. Je le distribuai à leur innocence , et je dis au guerrier leur père : « Les mânes des ours n'ont donc pas été apaisés par « des sacrifices la neige ■ dernière , puisque la ebasse n'a pas « été bonne et que tes enfants ont faim.î* — Faim! répondit » mon hôte, oui! Pour nous autres misérables, cette faim « dure toute notre vie. »
« Je repartis : « Il y a sans doute quelque autre guerrier « dont le soleil a regardé les érables , et dont les flèches ont « été plus favorisées du grand Castor : il te fera part de son « abondance. » L'homme sourit amèrement, ce qui me fit juger que j'avais dit une chose peu sage.
• Année.