LIVRE VIII
« O sont donc là les Natchez ! Manitou de mes malheurs , « ne me trompez-vous point encore ? Est-ce la langue de mon « pays que je viens d'entendre? Mon oreille ne m'a-t-elle « point déçu ? »
« Je touchais les mains, le visage, le vêtement de mes frères. Je dis à la troupe étonnée : « Mes amis , mes chers « amis , parlez , répétez ces mots que je n'ai point oubliés ! « Parlez , que je retrouve dans votre bouche les doux accents « de la patrie ! O langage chéri des génies , langage dans « lequel j'appris à prononcer le nom de mon père, et que j'en- « tendais lorsque je reposais encore dans le seiu maternel ! »
« Les Natchez ne pouvaient revenir de leur surprise : au désordre de mes sens , ils se persuadèrent que j'étais un homme possédé d'Athaënsic , pour quelque crime commis dans un pays lointain; ils songeaient déjà à m'écarter, comme un sacrilège , du bois du temple et des bocages de la Mort.
« La foule grossissait. Tout à coup un cri s'élève ; je pousse moi-même un cri en reconnaissant les chefs compagnons de mon esclavage dans ta patrie , et , en m'élançant dans leurs bras , nous mêlons nos pleurs d'amitié et de joie. . . « Chactas ! Chactas ! » C'est tout ce qu'ils peuvent dire dans leur attendrissement. Mille voix répètent : « Chactas ! Chac- « tas ! Génies immortels , est-ce là le fils d'Outalissi , ce Chac- « tas que nous n'avons point connu , et qu'on disait enseveli « au sein des flots ? »
« Telles étaient les acclamations. On entendait un bruit confus , semblable aux échos des vagues dans les rochers. Mes amis m'apprirent qu'arrivés à Québec sur le vaisseau , après mon naufrage, ils retournèrent d'abord chez les Iroquois , d'où ils vinrent , après trois ans , conter mes malheurs à mes parents et à mon pays. Leur récit achevé, ils me conduisirent au temple du Soleil , où je suspendis mes vêtements en offrande. De là , après m'être purifié «t avant d'avoir pris aucune nourriture, je me rendis au bocage de la Mort, pour saluer les cendres de mes aïeux. Les vieillards m'v vinrent
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trouver, car la nouvelle de mon retour avait déjà volé de cabane en cabane. Plusieurs d'entre eux me reconnurent à ma ressemblance avec mon père. L'un disait : « Voilà les.cheveux n d'Outalissi. » Un autre : » C'est son regard et sa voix. » Un troisième : « C'est sa démarche ; mais il diffère de son « aïeui par sa taille, qui est plus élevée.»
«Les hommes de mon âge accouraient aussi , et, à l'aide de^SKbnstances reproduites à ma mémoire, ils me rappelaient les jours de notre jeunesse : alors je retrouvais sur leurs visages des traits qui ne m'étaient point inconnus. Les matrones et les jeunes femmes ne pouvaient rassasier leur curiosité : elles m'apportaient toutes sortes de présents.
« La sœur de ma mère existait encore, mais elle était mourante : mes amis me conduisirent auprès d'elle. Lorsqu'elle entendit prononcer mon nom , elle fit un effort pour me regarder; elle me reconnut, me tendit la main, leva les yeux au ciel avec un sourire , et accomplit sa destinée. Je me retirai l'âme en proie aux plus tristes pressentiments, envoyant mon retour marqué par la mort du dernier parent que j'eusse au monde.
« Mes compagnons d'esclavage me menèrent à leur hutte d'écorce; j'y passai la nuit avec eux. Nous y racontâmes sur la peau d'ours beaucoup de choses tirées du fond du cœur, de ces choses que l'on dit à un ami échappé d'un grand danger.
« Le lendemain, après avoir salué la lumière, les arbres, les rochers , le fleuve et toute la patrie , je désirai rentrer dans la cabane de mon père. Je la trouvai telle que l'avaient mise la solitude et les années : un magnolia s'élevait au milieu, et ses branches passaient à travers le toit ; les murs crevassés étaient recouverts de mousse , et un lierre embrassait le coih tour de la porte de ses mains noires et chevelues.
« Je m'assis au pied du magnolia , et je m'entretins avec la foule de mes souvenirs. « Peut-être, me disais-je, selon ma « religion du désert , est-ce ma mère elle-même qui est revenue « dans sa cabane , sous la forme.de ce bel arbre ! » Ensuite je caressais le tronc de ce suppliant réfugié au foyer de mes