‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 37 sur 59 · LIVRE DIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIEME

Déjà les Natchez s'approchaient de Fennemi. Chépar fait un signe : le centre de Farmée se replie, et démasque les foudres ; à chaque bronze se tient un guerrier avec une mèche enflammée. L'infanterie exécute un mouvement rapide : les grenadiers du premier rang tombent un genou en terre; les deux autres rangs tournent obliquement, et présentent , par les brisures de la ligne, le flanc et les armes aux Indiens. A ce mouvement, les Natchez s'arrêtent, et retiennent toutes leurs voix ; un silence et une immobilité formidables régnent des deux côtés : on n'entend que le bruit des ailes de la Mort , qui plane sur les bataillons.

Lorsque l'ardente canicule engendre dans les mers du Mexique le vent pestilentiel du midi , ce vent destructeur pousse , en haletant , une haleine humide et brûlante. La nature se voile : les paysages s'agrandissent; la lumière scarlatinje des tropiques se répand sur les eaux , les bois et les plaines ; des nuages pendent en énormes fragments aux deux horizons du ciel; un midi dévorant semble être levé pour toujours sur le monde : on croit toucher à ces temps annoncés de l'embrasement de l'univers : ainsi paraissent les armées arrêtées l'une devant l'autre , et prêtes à se charger avec furie. Maisl'épée de Chépar a brillé.... Muse, soutiens ma voix , et tire de l'oubli les noms de ces guerriers dignes d'être connus de l'avenir !

Une fumée blanche , d'où s'échappent à chaque instant des feux , enveloppe d'abord les deux armées. Une odeur de salpêtre, qui irrite le cçurage , s'exhale de toutes parts. On en-

tend le cri des Indiens , la voix des chefs français , le hennissement des chevaux , le sifflement de la balle , du boulet et des bombes , qui montent avec une lumière dans le ciel.

Tant que les Natchez conservent du plomb et des poudres, leurs tubes empruntés à FEurope ne cessent de brûler dans la main de leurs chasseurs : tous les coups que dirige un œil exercé portent le deuil dans le sein de quelque famille. Les traits des Français sont moins sûrs : les bombes se croisent sans effet dans les airs, comme Torbe empenné que des enfants se renvoient sur la raquette. Folard est surpris de l'inutilité de son art, et Chépar, de la résistance des Sauvages. Mais lorsque ceux-ci ont épuisé les semences de feu qu'ils avaient obtenues des peuples d'Albion , Adario élève la voix :

« Jeunes guerriers des tribus du Serpent et du Castor , sui- « vez vos pères; ils vont vous ouvrir le chemin. » Il dit, et fond à la tête des sachems sur les enfants des Gaules. Outougamiz l'entendit, et se tournant vers ses compagnons : « Amis, imitons nos pères! » Suivi de toute la jeunesse, il se précipite dans les rangs des Français.

Comme deux torrents formés par le même orage descendent parallèlement le flanc d'une montagne, et menacent la mer de leur égale fureur : ainsi les deux troupes des sachems et des jeunes guerriers attaquent à la fois les ennemis; et comme la mer repousse ces torrents , ainsi l'armée française oppose sa barrière à l'assaut des deux bataillons. Alors corn* mence un combat étrange. D'un côté , tout l'art de la moderne Bellone , telle qu'elle parut aux plaines de Lens , de Rocroi et de Fleurus ; de l'autre , toute la simplicité de l'antique Mars , tel qu'on le vit marcher sur la colline des Figuiers et aux bords du Simoïs. Un vent rapide balaye la fumée , et le champ de bataille se découvre. La difficulté du terrain, encombré par les forêts abattues, rend l'habileté vaine , et remet la victoire à la seule valeur ; les chevaux engagés entre les troncs des arbres déchirent leurs flancs ou brisent leurs pieds ; la pesante artillerie s'ensevelit dans des marais; plus loin, les lignes de l'infanterie, rompues par

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l'impétuosité des Sauvages , ne peuvent se reformer sur ntt terrain inégal , et Ton combat partout homme à homme.

Maintenant, ôCalliope, quel fut le premier IVatchez qui signala sa valeur dans cette mêlée sanglante?

Ce fut vous, fils magnanime du grand Siphane, indomptable et terrible Adario.

Les Sauvages ont raconté que sous les ombrages de la Floride , dans une île au milieu d'un lac qui étend ses ondes comme un voile de gaze , coule une mystérieuse fontaine. Les eaux de cette fontaine peuvent redresser les membres plies par les ans < , et rebrunir , au feu des passions , la chevelure sur la tête blanchie des vieillards. Un étemel printemps habite au bord de cette source : là , les ormeaux n'entretiennent avec le lierre que des amitiés nouvelles ; là , les chênes sont étonnés de ne compter leurs années que par Tâge des roses. Les illusions dé la vie , les songes du bel âge , hîibitent avec les zéphyrs les feuilles de lianes qui projettent sur le Cristal de la fontaine un réseau d'ombre. Les vapeurs qui s'exhalent des bois d'alentour sont les parfums de la jeunesse ; les colombes qui boivent l'eau de la source , les fleurs qu'elle arrose dans son cours , ont sans cesse des œufs dans leur nid , des boutons sur leur tige. Jamais l'astre de la lumière ne se couche sur ces bords enchantés , et le ciel y est toujours entr'ouvert par le sourire de l'Aurore.

Ce fiit à cette fontaine , dont la renommée attira les premiers Eifropéens dans la Floride , que le génie de la patrie alla , d'après le récit des Natchez , puiser un peu d'eau : il verse , an milieu de la bataille , quelques gouttes de cette eau sur la tête du fils de Siphane. Le sachem sent rentrer dans ses veines le sang de sa première jeunesse : ses pas deviennent rapides ; son bras s'étend et s'assouplit ; sa main reprend la fermeté de son cœur.

Il y avait , dans l'armée française , un jeune homme nommé Sylvestre , que le chagrin d'un amour sans espérance avait

' TradiUon histmiiiuc.

amené sur ces rives lointaines pour y chercher la gloire ou la mort. Le riche et inflexible Aranville n'avait jamais voulu consentir à Phymen de son fils avec Tindigente Isabelle. Adario aperçut Sylvestre au moment où il essayait de dégager ses pieds d'une vigne rampante : le sachem , levant sa massue , en décharge un coup sur la tête de Théritier d' Aranville : la tête se brise comme la calebasse sous le pied de la mule rétive. La cervelle de Tinfortuné fume en se répandant à terre. Adario insulte par ces paroles à son ennemi :

« En vérité, c'est dommage que ta mère ne soit pas ici! « elle baignerait ton front dans Feau d'esqume ! Moi qui ne « suis qu'un barbare, j'ai grossièrement lavé tes cheveux dans « ton sang ! Mais j'espère que tu pardonneras à ma débile « vieillesse , car je te promets un tombeau... dans le sein des « vautours. »

En achevant ces mots , Adario se jette sur Lesbin ; il lui enfonce son poignard entre la troisième et la quatrième côte, à l'endroit du cœur : Lesbin s'abat comme un taureau que le* stylet a frappé. Le sachem lui appuie un pied sur le cou ; d'une main il saisit et tire à lui la chevelure du guerrier, de l'autre il la découpe avec une partie du crâne, et , suspendant l'horrible trophée à sa ceinture, il assaillit le brave Hubert, qui l'attendait. D'un coup de son fort genou Adario lui meurtrit le flanc , et, tandis qu'Hubert se roule sur la poussière, du tranchant de sa hache l'Indien lui abat les deux bras , et le laisse expirer rugissant.

Comme un loup qui , ayant dévoré un agneau , ne respire plus que le meurtre, le saciiem vise l'enseigne Gédoin^ et d'une flèche lui attache la main au bâton du drapeau français, il blesse ensuite Adhémar, le fils de Charles. Habitant des rives de la Dordognc, Adhémar avait été élevé avec toute sorte de tendresse par un vieux père dont il était le seul appui , et qu'il nourrissait^e l'honorable prix donné à sesarmes. MaisCharles ne devait jamais presser son fils dans ses bras , au retour des pays lointains. La hache du sachem , atteignant Adhémar au visage , lui enleva une partie du front , du nez et des lèvres. Le

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soldat reste quelque temps debout, objet affreux, au milieu de ses compagnons épouvantés : tel se montre un bouleau dont les Sauvages ont enlevé Fécorce au printemps ; le tronc mis à nu, et teint d'une sève rougie, se fait apercevoir de loin parmi les arbres de la forêt. Adhémar tombe sur son visage mutilé , et la nuit étemelle Tenvironne.

Comme une laie de Cilicie , ou comme un tigre du désert de Sahara , qui défend ses petits , Adario , redoublant de fureur à la vue de ses propres exploits , s'écrie : « Voilà comme « vous périrez tous , vils étrangers ! tel est le sort que vous « réservent lesNatcbez ! » En même temps il arrache un mousquet à Kerbon, et lui plonge dans la bouche la baïonnette ; le triple glaive perce le palais et sort par le haut du crâne de la pâle victime , dont les yeux s'ouvrent et se ferment avec effort. Adario abandonne l'arme avec le cadavre , qui demeurent écartés et debout , comme les deux branches d'un compas.

Soulevant une pierre énorme, telle que deux Européens la porteraient à peine pour marquer la borne de quelques jeux dans une fête publique , le sachem la lance aussi légèrement qu'une flèche contre le fils de Malherbe. La pierre roule , et fracasse les jambes du soldat : il frappe le sol de son front, et , dans sa douleur, mord les ronces ensanglantées. O Malherbe, la faux de la mort te moissonne au milieu de tes belles années ! mais tant que les Muses conserveront le pouvoir d'enchanter les peuples, ton nom vivra comme ceux des Français auxquels ton illutre aïeul donna l'immortalité !

Partout Adario se fait jour avec la hache, la massue, le poignard ou les flèches. Geblin , qu'enivre la gloire ; d'Assas , au nom héroïque ; l'imprudent d'Estaîng , qui eût osé défier Mars lui-même ; Marigny , Comines , Saint- Alban , cèdent au fils de Siphane. Animés par son exemple, les Natchez viennent mugissant comme des taureaux sauvages , bondissant comme des léopards. La terre se pèle et s'écorche sous les pas redoublés et furieux des guerriers; des tourbillons de, poussière

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répandent de nouveau la nuit sur le champ de bataille ; les visages sont noircis; les armes, brisées; les vêtements, déchirés ; et la sueur coule en torrents du front des soldats.

Alors le ciel envoya l'épouvante aux Français. Fébriano, qui combattait devant le sachem, fut le premier à prendre la fuite, et les soldats, abandonnés de leurs chefs, ouvrent leurs rangs.

Adario et les sachems y pénétrèrent avec un bruit semblsk ble à celui des flots qui jaillissent contre les épieux noircis, plantés devant les murs d'une cité maritime. Chépar, du haut d'une colline, voit la défaite de l'aile gauche de son armée; il ordonne à d'Artaguette de faire avancer ses grenadiers. En même temps Folard, parvenu à sauver quelques bronzes, les place sur un tertre découvert, et commence à foudroyer les sachems.

Vous prévîtes le dessein du commandant des Français, vaillant frère de Céluta ! et, pour sauver vos pères, vous vous élançâtes, soutenu des jeunes Indiens, contre la troupe choisie. Trois fois les compagnons d'Outougamiz s'efforcent de rompre le bataillon des grenadiers, trois fois ils se viennent briser contre la masse impénétrable.

L'ami de René s'adressant au ciel : « O génies , si vous « nous refusez la victoire, accordez-nous donc la mort ! » Et il attaque d'Artaguette.

Deux coursiers, fils des vents , et amants d'une cavale, fille d'Éole, du plus loin qu'ils s'aperçoivent dans la plaine, courent l'un à l'autre avec des hennissements. Aussitôt que leurs haleines enflammées se mêlent , ils se dressent sur leurs jarrets, s'embrassent, couvrent d'écume et de sang leur crinière, et cherchent mutuellement à se dévorer; puis tout à coup se quittant pour se charger de nouveau, tournant la croupe, dressant leurs queues hérissées , ils heurtent leurs soles dans les airs : des étincelles jaillissent du demi-cercle d'airain qui couvre leurs pieds homicides. Ainsi combattaient d'Artaguette et Outougamiz ; tels étaient les éclairs qui par-

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taient de Tacier de leurs glaives. La foudre dirigée par Folard les oblige à se séparer, et répand le désordre dans les rangs des jeunes T^atchez.

* Tribus du Serpent et de la Tortue, s'écrie le frère de tt Câuta, soutenez Fassaut de d'Artaguette, tandis que je « vais , avec les alliés , m' emparer des tonnerres ! »

Il dit : les guerriers alliés marchent derrière lui deux à deux, et s'avancent vers la colline où les attend Folard. Intrépides Sauvages, si mes chants se font entendre dans l'avenir, si j'ai reçu quelque étincelle du feu de Prométhée, votre gloire s'étendra parmi les hommes aussi longtemps que le Louvre dominera les flots de la Seine, aussi longtemps que le peuple de Clovis continuera d'être le premier peuple du monde, aussi longtemps que vivra la mémoire de ces laboureurs qui viennent de renouveler le miracle de votre audace dans les champs de la Vendée ' .

Outougamiz commence à gravir la colline : bientôt il disparaît dans un torrent de feu et de fumée : tel Hercule s'élevait vers l'Olympe, dans les flammes de son bûcher ; tel sur la voie d'airain, et près du temple des Ëuménides, un orage ravit (Kdipe au séjour des dieux. Rien n'arrête les Indiens , dont le péril s'accroît à mesure qu'ils approchent des bouches dévorantes. A chaque pas la mort enlève quelques-uns des assaillants. Tansou, qui se plaît à porter un arc de cèdre, reçoit un boulet au milieu du corps ; il se sépare en deux conune un épi rompu par la main d'un enfant. Kiousse, qui, prêt à s'engager dans les chaînes de l'hymen, avait déjà éteint le flambeau dans la cabane de sa maîtresse, voit ses pieds rapides soudainement écrasés ; il tombe du haut d'un roc dans une terre limoneuse, où il demeure enfoncé jusqu'à la ceinture; Tani est frappé d'un globe d'airain à la tête; son crâne emporté se va suspendre par la chevelure à la branche fleurie d'un érable.

De tous ces guerriers, Sépine suivait Outougamiz avec le

' On voit, par ce passage, à quelle époque ce livre a été écrit.

plus d'ardeur. Ce héros descendait d'0£kala, qui avait régné sur les Siminoles. Cffikala eut trois fils : Nape, qui devançait les chevreuils à la course; Téran, qui épousa Mtianis, dont les esprits stériles fermèrent le sein ; et Scoute, qui fut le dernier des trois enfants d'OEkala. Scoute eut de la chaste Nibila la charmante Élisoé et le Oer Alisinape, père de Sépine. Cet ardent Sauvage avait promis à sa mère de lui apporter la chevelure du commandant des Français; mais il avait négligé de faire des sacrifices aux génies, et il ne devait plus rentrer dans la cabane de ses pères. Un boulet Tatteignit dans les parties inférieures du corps. Renversé sur la terre, il se roule dans ses entrailles. Son ami Télaza lui tend la main pour Taider à se relever, mais un second boulet arrache le bras seeourable qui va frapper Outougamiz.

Déjà il ne restait plus que soixante guerriers de la troupe qui escaladait la colline des foudres : ils arrivent au sommet. Outougamiz, perçant à travers les baïonnettes que Folard oppose à ses efforts, s'élance le premier sur un canon, abat la tête du cyclope qui allait y porter la mèche, embrasse le tube, et appelle à lui les Sauvageis. Là se fait un carnage épouvantable des Français et des Indiens. Folard crie aux premiers : <« Quelle honte pour vous si vous étiez vaincus ! » Outougamiz crie aux seconds : « Encore un moment de courage, « et à nous la victoire! »'

On entend le frémissement du sang qui se dessèche et s'évapore en tombant sur la machine rougie, pour la possession de laquelle on combat. Les décharges des mousquets et des batteries font de la colline un effroyable chaos. Tels sont les mugissements, les ténèbres et les lueurs de TEtna, lorsque le volcan se réveille : un ciel d'airain, d'où tombe une pluie de cendre, s'abaisse sur les campagnes obscurcies, au milieu desquelles la montagne brille comme un funèbre flambeau ; des fleuves d'un feu violet sillonnent les plaines mouvantes; les hommes, les cités, les monuments, disparaissent, et Yulcain, vainqueur de Neptune, fait bouillonner les mers sur ses fourneaux embrasés.

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