LIVRE X
Toutes les fureurs de la guerre se rassemblent autour du bronze qu'a saisi le frère de Céluta. Les Indiens tâchent d'ébranler*la lourde masse, et de la précipiter du haut du coteau : les uns Tembrassent par sa bouche béante ; les autres poussent avec effort les roues, qui laissent dans le sol de profondes traces-, ceux-ci tournent contre les Français les armes qu'ils leur ont arrachées ; ceux-là se font massacrer sur le canon que souillent la moelle éparse, les cervelles fumantes, les lambeaux de chair, les fragments d'os. Chaque soldat, noirci par le salpêtre., est couvert du sang de ses amis et de ses ennemis. On se saisit par les cheveux ; on s'attaque avec les pieds et les mains : tel a perdu les bras , qui se sert de ses dents pour combattre : c'est comme un festin de la mort. Déjà Folard est blessé; déjà l'héroïsme de quelques Sauvages l'emporte sur tout l'art européen, lorsqu'un.grenadier parvient à mettre le feu au tube. Aussitôt la couleuvre de bronze dégorge ses entrailles avec un dernier rugissement : sa destinée étant accomplie , elle éclate, mutile, renverse, tue la plus grande partie des guerriers qui l'environnent. L'on n'entend qu'un cri, suivi d'un silence formidable.
Comme deux flottes puissantes, se disputant l'empire de Neptune, se rencontrent à l'embouchure de l'antique Égyptus ; le combat s'engagea l'entrée de la nuit. Bientôt un vaisseau s'enflamme par sa poupe pétillante : à la lueur du mouvant incendie on distingue la mer, semblable à du sang et couverte de débris : la terre est bordée des nations du désert ; les navires, ou démâtés, ou rasés au niveau des vagues, dérivent en brûlant. Tout à coup le vaisseau en feu mugit; son énorme carcasse crève, et lance jusqu'au ciel les tubes d'airain, les pins embrasés , et les cadavres des matelots : la nuit et le silence s'étendent sur les ondes. Outougamiz reste seul de toute sa troupe, après l'explosion du foudre. Il se voulait jeter parmi les Français ; niais le génie de l'amitié lui fait au fond du cœur cette réprimande : « Où cours-tu, insensé? de « quel fruit ta mort peut-elle être maintenant à ta patrie? Ré- « serve ce sacrifice pour une occasion plus favorable, et sou-
« vi«ns-toi que tu as un ami. » Ému par ces tendres sentiments, le Gis de Tabamica bondit du haut de la colline, va se plonger dans le fleuve ; et, ranimé parla fraîcheur de Tonde, il rejoint les guerriers qui n'avaient cessé de combattre contre d'Artaguette.
Les sachems, aussi prudents qu*intrépides, craignant d'être coupés dans leur retraite, s'étaient réunis aux bataillons de leurs fils. Tous ensemble soutenaient à peine les efforts de Beaumanoir, qui, du côté des Français, obtenait l'honneur de la journée. Beaumanoir avait pour ancêtre ce fameux chevalier breton qui but son sang au combat des Trente. Douze générations séparaient Beaumanoir de cette source illustre : Etienne, Matthieu, Charles, Robert, Geoffroy, le second Etienne, Paul, Françds, qui mourut à Jarnac; Creorge le Balafré, Thomas, François deuxième du nom, et Jean le Solitaire, qui habitait le donjon d'où l'on découvre la colline isolée ' que couronnent les ruines d*un temple druidique.
Armé d'un casse-tête à l'instar de l'ennemi , Beaumanoir ravage les rangs des Natchez : Aciario soutient à peine sa furie. Déjà le vieux Nabal , le riche Lipoé , qui possédait deux cents peaux de castor , trente arcs de bois de merisier et trois cabanes ; Ouzao , de la tribu du Serpent ; Arimat , qui portait un aigle d'azur sur son sein , une perle à sa lèvre, et une couronne de plumes sur sa tête : tous ces guerriers avaient péri sous les ongles de ce fi^ lion , Beaumanoir.
On remarquait dans l'armée des Natchez un sachem redouté, le robuste Nipane; trois fils secondaient son courage : Tanitien aux oreilles découpées, Masinaïke, favori de sa mère, et le grand Ossani. Les trois !Nipanides , s'avançant à la tête des Sauvages , lançaient leurs flèches contre les Français , et se retiraient ensuite à l'abri de la valeur de leur père. Comme un serpent à la peau changeante , à la queue sonore, reposant aux ardeurs du soleil , veille sur ses enfants qui se jouent autour de lui ; si quelque bruit vient à se faire entendre , les
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jeunes reptiles se réfugient dans la bouche de leur mère ; Tamour les renferme de nouveau dans le sein dont Famour les fit sortir : tel était Nipane et ses fils.
Au moment où les trois frères allaient attaquer Beaumanoir, Beaumanoir fond sur eux comme le milan sur des colombes. Nipane, qui observe le mouvement du guerrier français , s'avance pour secourir les objets de sa vigilante tendresse. Privé d'une victoire qu'il regardait comme assurée , le soldat breton se tourne vers le sachem , et l'abat d'un coup de massue.
A la vue de IVipane terrassé, lesNatchez poussent un cri : Tanitien , Masinaïke et Ôssani lancent à la fois leurs flèches contre le meurtrier de leur père. Beaumanoir se baisse pour éviter la mort , et , se jetant sur les trois jeunes Sauvages , il les immole.
Nipane, revenu de son évanouissement , mais répandant le sang par les yeux et par les narines , ne peut , heureux dans son infortune, apercevoir ses fils étendus à ses côtés. « O « mes fils , di^il d'une voix mourante , sauvez mon corps de « la rage des Français ! Est-il rien de plus pitoyable qu'un « sachem renversé par Areskoui? Les ennemis comptent 4ses « cheveux blancs et insultent à son cadavre : Insensé , di- « sent-ils , pourquoi quittais-tu le bâton de chêne? Ils le dé- « pouîUent, et plaisantent entre eux sur les restes inanimés du « vieillard. » Nipane 'expire , parlant en vain à ses fils , et , arrivé chez les morts, il gémit de retrouver ces mêmes fils qui l'ont précédé dans la tombe.
Le grand prêtre, armé d'une torche ardente, rallie les Sauvages autour du corps de Nipane. Adario et Outougamiz enlèvent le cadavre ; mais Beaumanoir saisit d'une main le sachem , l'oblige à lâcher sa proie, tandis que de l'autre main il lève la massue. Adario recule, et détourne le coup. Alors le ciel marque à la fois la fin de la gloire et de la vie de Beaumanoir. D'un revers de sa hache , Adario fend le côté de son ennemi : le Breton sent l'air entrer dans sa poitrine par un chemin inconnu , et son cœur palpiter à découvert.
Ses yeux deviennent blancs ; il tord les lèvres ; ses dents craquent; la massue échappe à sa main ; il tombe : la vie l'abandonne ; ses membres se roidissent dans la mort.
Adario s'élançant sur Beaumanoir pour lui enlever la chevelure : « A moi , Natchez ! s'écrie-t-il , Nipane est vengé! » Les Sauvages jettent de grandes clameurs, et reviennent à l'attaque. Du côté des Français, les tambours battent la charge, la musique et les clairons retentissent : d'Artaguette, faisant baisser la baïonnette à ses grenadiers , s'avance pour protéger le corps de son loyal compagnon d'armes. La mêlée devient horrible : Lameck reçoit au-dessous des côtes un coup d'épée, comme il saisissait par les pieds le cadavre de Beaumanoir. La membrane qui soutenait les entrailles de Lameck est rompue ; elles s'affaissent dans les aines , lesquelles se gonflent comme une outre. L'Indien se pâme avec d'accablantes douleurs , et un dur sommeil ferme ses yeux.
Le sort du noble Yatzi ne fut pas moins déplorable : ce guerrier descendait des rois Yendats, qui avaient régné sur les grands lacs. Lorsque les Iroquois envahirent la contrée de ses pères , sa mère le sauva dans une peau d'ours, et, l'emportant à travers les montagnes , elle devint suppliante aux foyers des Natchez. Élevé sur ces bords étrangers , Yatzi déploya au sortir de l'enfance la générosité d'un roi et la vaillance de ses ancêtres. Sa hutte étaitouverte à tous les infortunés, car il Pavait été lui-même : la solitude n'avait point de cœur plus hospitalier.
Yatzi voit dans les rangs ennemis un Français qu'il avait reçu jadis sur la natte : le fils de l'exil, prenant à sa ceinture un calumet de paix , s'avance pour renouveler l'alliance de la cabane; mais le Français , qui ne le reconnaît pas, lui appuie un pistolet sur la poitrine : le coup part; la balle fracasse la moelle épinière ; Yatzi , enveloppé d'une nuit soudaine, roule aux pieds de son hôte. Son âme , égarée sur ses lèvres , est prête à s'envoler vers celui qui reçoit le voyageur fatigué.
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Transporté de colère , Siégo , autre banni des bois canadiens ; Siégo, qui était né sous un savanier (car sa mère fut surprise des douleurs de Fenfantement en allant à la fontaine ) , Siégo prétend tirer une vengeance éclatante du sort que vient d'éprouver son ami. Insensé qui courait lui-même à sa perte ! fine balle lancée au hasard lui crève le réservoir du fiel. Le guerrier sent aussitôt sur sa langue une grande amertume ; son haleine expirante fait monter, comme parle jeu d'une pompe, le sang qui vient bouillonner à ses lèvres. Ses genoux chancellent ; il s'affaisse doucement sur Tinfortuné Yatzi , qui , d'un dernier mouvement convulsif , le serre dans ses bras : ainsi l'abeille se repose dans le calice de la miraculeuse dionée ; mais la fleur se referme sur la fille du ciel , et rétouffe dans un voile parfumé.
Les Indiens à leur tour arrachent à la vie une foule de Français , et sarclent le champ de bataille. A la supériorité de l'art, ils opposent les avantages de la nature : leurs coups sont moins nombreux , mais ils portent plus juste. Le climat ne leur est point un fardeau ; les lieux où ils combattent sont ceux où ils s'exercèrent aux jeux de leur enfance ; tout leur est arme , rempart ou appui ; ils nagent dans les eaux , ils glissent ou ils volent sur la terre. Tantôt cachés dans les herbes , tantôt montés sur les chênes , ils rient du boulet . qui passe sur leur tête ou soUs leurs pieds. Leurs cris , leurs chants , le bruit de leurs chichikoués et de leurs fifres , annoncent un autre Mars , mais un Mars non moins redoutable que celui des Français. Les cheveux rasés ou retroussés des Indiens , les plumes et les ornements qui les décorent , les couleurs qui peignent le visage du Natchez, les ceintures où brille la hache, où pend le casse-tête et le couteau d'escalpe , contrastent avec la pompe guerrière européenne. Quelquefois les Sauvages attaquent tous ensemble, remplissant l'espace qui les sépare des ennemis, de gestes et de danses héroïques ; quelquefois ils viennent un à un combattre un adversaire qu'ils ont remarqué comme étant le plus digue d'éprouver leur valeur.
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Outougamiz se distÎDgae de nouveau dans cette lutte re*^ naissante. On le prendrait pour un guerrier échappé récemment au repos de ses foyers, tant il déploie de force et d'ardeur. Le tranchant de sa hache était fait d*un marbre aiguisé avec beaucoup de soin par Akomanda , aïeul du jeune héros. Ce marbre avait ensuite été inséré , comme une greffe , dans la tige fendue d'un plant de cormier : Tarbuste , en croissant, s*était refermé sur la pierre ; et, coupé à une longueur de flèche, il était devenu un instrument de mort dans la main des guerriers.
Outougamiz fait tourner Farme héréditaire autour de sa tête , et , la laissant échapper , elle va , d'un vol impétueux , frapper Yalbel au-dessous de l'oreille gauche : la vertèbre est coupée. Le soldat ami de la joie penche la tête sur l'épaule droite, tandis que son sang rougit son bras et sa poitrine : on dirait qu'il s'endort au milieu des coupes de vin répandues , comme il voulait faire dans les orgies d'un festin.
Le rapide Sauvage suit la hache qu'il a lancée , la reprend, et en décharge un coup effroyable sur Bois-Kobert , dont la poitrine s'ouvre comme celle d'une blanche victime sous le couteau du sacrificateur. Bois-Robert avait pour aïeul ce guerrier qui escalada les rochers de Fécamp. Il comptait à peine dix-sept années : sa mère , assise sur le rivage de la France , avait longtemps regardé, en répandant des pleurs, le vais- . seau qui emportait le fils de son amour. Outougamiz est tout à coup frappé de la pâleur du jeune homme , de la grâce de cette chevelure blonde qui ombrage un front décoloré, et descend , second voile , sur des yeux déjà recouverts de leurs longues paupières.
« Pauvre nonpareille , lui dit-il , qui te revêtais à peine « d'un léger duvet, te voilà tombée de ton nid I Tu ne cban- « teras plus sur la branche! Puisse ta mère , si tu as une " mère , pardonner à Outougamiz ! Les douleurs d'une mère « sont bien grandes. Hélas ! tu étais à peu près de mon âge ! » Et moi aussi , il me faudra mourir ! Mais les esprits sont té- « moins que je n'avais aucune haine contre toi ; je n'ai fait
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« ce mal qu'en défendant la tombe de ma mère. » Ainsi vous parliez , naïf et tendre Sauvage ; les larmes roulaient dans vos yeux. Bois-Robert entendit votre simple éloge fu^èbre , et il sourit en exhalant son dernier soupir.
Tandis que , vaincus et vainqueurs , les Français et les Natchez continuent de toute part le combat, Chépar ordonne aux légers dragons de mettre pied à terre , d'écarter les arbres et les morts , pour ouvrir un passage à la pesante cavalerie et au bataillon helvétique. L'ordre est exécuté. On roule avec effort , on soulève , avec des leviers faits à la hâte , le tronc des chênes , les débris des canons et des chars : un écoulement est ouvert aux eaux dont le fleuve a inondé la plaine.
De paisibles castors, dans des vallons solitaires , s'empressent à finir un commun ouvrage : les uns scient des bouleaux et les abattent sur le courant d'une onde , afin d'en former une digue ; les autres traînent sur leur queue les matériaux destinés aux architectes ; les palais de la Venise du désert s'élèvent; des artisans de luxe en tapissent les planchers avec une fraîche verdure, et préparent les salles du bain, tandis que des constructeurs bâtissent plus loin , au bord du lac , les agréables châteaux de la campagne. Cependant de vieux castors pleins d'expérience dirigent les travaux de la république, font préparer les magasins de vivres , placent des sentinelles avancées pour la sûreté du peuple , récompensent les citoyens diligents , et exilent les paresseux : ainsi l'on voyait travailler les Français sur le champ des combats. Partout se forment des pyramides où les guerriers moissonnés par le fer sont entassés au hasard : les uns ont le visage tourné vers la terre , qu'ils pressent de leurs bras roidis ; les autres laissent flotter leurs chevelures sanglantes du haut des pyramides funèbres, comme les plantes htimides de rosée pendent du flanc des roches ; ceux-ci sont tournés sur le côté ; ceux-là semblent regarder le ciel de leurs yeux hagards, et sur leurs traits immobiles la mort a fixé les convulsions de la vie fugitive. Des têtes séparées du tronc , des membres mutilés , remplissent les vides de ces
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trophées ; du sang épaissi cimente ces épouvantables monuments de la rage des hommes et de la colère du ciel. Bien différents s'élèvent dans une riante prairie, au milieu des ruisseaux et des doux ombrages , ces monceaux d'herbes et de fleurs tombées sous la faux de l'homme champêtre : Flore, un râteau à la main , invite les bergers à danser à la fête printanière; et les jeunes filles, avec leurs compagnes, se laissent rouler en folâtrant du sommet de la meule embaumée.
La trompette. sonne, et la cavalerie se précipite dans les chemins qui lui sont ouverts. Un bruit sourd s'élève de la terre , que l'on sent trembler sous ses pas. Des batteries soudainement démasquées mugissent à la fois. Les échos des forêts multiplient la voix de ces tonnerres, et le Meschacebé y répond en battant ses rives. Satan mêle à ce tumulte des rumeurs surnaturelles qui glaceraient d'ef&oi les cœurs les plus intrépides. Jamais tel bruit n'avait été ouï, depuis le jour où le Chaos, forcé de fuir devant le Créateur, se précipita aux conGns des mondes arrachés de ses entrailles ; un fracas plus affreux ne se fera point entendre lorsque, la trompette de l'ange réveillant' les morts dans leur poussière , tous les tombeaux s'ouvriront à la fois , et reproduiront la race pâlissante des hommes. Les légions infernales répandues dans les airs obscurcissent le soleil ; les Indiens crurent qu'il s'allait éteindre. Tremblantes sur leur base, les Andes secouèrent leurs glaçons , et les deux Océans soulevés menacèrent de rompre l'isthme qui joint l'une et l'autre Amérique.
Suivi de ses centaures, Causans plonge dans les rangs des Natchez. Comme , dans une colonie naissante , un laboureur, empruntant de son voisin des poulains et des cavales, les fait entrer dans une grange où les gerbes de froment sont régulièrement étendues; des enfants , placés au centre de l'aire, contraignent par leurs cris joyeux les paisibles animaux à fouler les richesses rustiques : ime charmante harmonie règne entre la candeur des enfants, l'innocence des dons de C^rès, et la légèreté des jeunes poulains qui bondissent sur les épis , en suivant leurs mères • Causans et ses chevaux homicides
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broient sous leurs pas une moisson de héros. Et comme des abeilles dont un ours a découvert les trésors dans le creux d'un chétie se jettent sur le ravisseur et le percent de leur aiguillon , ainsi , 6 INatchez , le poignard à la main ,' vous résistez aux cavaliers et à leur chcdT, fils du brave Henri et de Faimable Laure.
Les chevaux percés de flèches bondissent, se cabrent, secouent leur crinière, frottent teur bouche écumante contre leur pied roidi , ou lèvent leurs naseaux sanglants vers le ciel ; superbes encore dans leur douleur guerrière, soit qu'ils aient renversé leurs maîtres, soit qu'ils les emportent à travers le champ de bataille. '
Peut-être , dans Tdrdeur dont les combattants étaient animés, tous les Français et tous les Indiens allaient périr, si, des bords entr'ouverts du firmament, Catherine des Bois, qui voyait ce massacre , n'eût levé les mains vers le trône du Tout-Puissant. Une voix divine se fit entendre : « Vierge com- « pâtissante, cessez vos douleurs; ma miséricorde viendra « après ma justice. Mais bientôt Fauteur de tous ces maux « va suspendre lui-même, afin de mieux favoriser ses pro- « jets, la fureur des guerriers. »
Ainsi retentirent dans Fétemité ces paroles, qui tombèrent de soleil en soleil , et descendirent, comme une chaîne d'or, jusqu'aux abîmes de la terre.
En môme temps le roi des enfers , jugeant le combat arrivé au point nécessaire pour Faccomplissement de ses desseins , songe à séparer les combattants.
Il vole à la grotte où le démon de la nuit se cache pendant que le soleil anime la nature. La reine des ténèbres était alors occupée à se parer. Les Songes plaçaient des diamants dans sa chevelure azurée ; les Mystères couvraient son front d'un bandeau, et les Amours , nouant autour d'elle les crêpes de son écharpe, ne laissaient paraître qu'une de ses mamelles , semblable au globe de la lune : pour sceptre , elle tenait à la main un bouquet de pavots. Tantôt elle souriait dans un profond silence , tantôt elle faisait entendre des chants comme
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ceux du rossignol; la volupté rouvrait sans cesse ses yeux, qu'un doux sommeil fermait sans cesse; le bruit de ses ailes imitait le murnmre d'une source ou le frémissement du feuillage ; les zéphyrs naissaient de son haleine. Ce démon de la nuit avait toutes les grâces de Tange de la nuit ; mais , comme celui-ci , il ne présidait point au repos de la vertu , et ne pouvait inspirer que des plaisirs ou des crimes.
Jamais le monarque des ombres n'avait vu sa fille aussi charmante. « Ange ravissant , lui dit-il , il n'est pas temps de « vous parer : quittez ces brillants atours , et prenez votre « robe des tempêtes. Vous savez ce que vous me devez : vous « n'étiez pas avant la chute de l'homme, et vous avez pris « naissance dans mes ténèbres. »
La Nuit, fille obéissante, arrache ses ornements : elle se revêt de vapeurs et de nuages, comme lorsqu'elle veut favoriser des amours funestes ou les noirs complots de l'assassin. Elle attelle à son char deux hiboux qui poussent des cris dolents et lamentables : conduite par le prince ^es enfers, elle arrive sur le champ de bataille.
Soudain les guerriers cessent de se voir, et ne portent plus dans l'ombre que des coups inutiles. Le ciel ouvre ses cataractes ; un déluge , se précipitant des nues , éteint les salpêtres de Mars. Les vents agitent les forêts ; mais cet orage est sans tonnerre , car Jéhovah s'est réservé les trésors de la grêle et de la foudre.
Le combat cesse : Chépar fait sonner la retraite : l'armée française se replie confusément dans l'obscurité, et rétrograde vers ses retranchements. Chaque chef suit avec sa troupe le chemin qu'il croit le plus court, tandis que des soldats égarés tombent dans les précipices, ou se noient dans les torrents.
Alors la Nuit , déchirant ses voiles et calmant ses souffles , laisse descendre une lueur incertaine sur le champ du combat, où les Indiens étaient demeurés épars. Aux reflets de la lune, on apercevait des arbres brisés par les bombes et les boulets , des cadavres flottants dans le débordement du Wes^