‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 44 sur 59 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

on entend retentir le cri des Natchez ; un parti de celte nation portait la flamme chez les Illinois. L'épouvante et la confusion se mettent dans la foule assemblée autour du frère d'Amélie; les jongleurs prennent la fuite; les femmes et les enfants les suivent : on se disperse sans écouter la voix des chefs , sans se réunir pour se défendre. Dans la terreur dont les esprits sont frappés , la petite troupe des Tïatchez pénètre jusqu'au lieu du sang. Un jeune chef, la hache à la main, devance ses compagnons. Qui déjà ne Ta nommé? C'est Outougamiz. Il est au bûcher ; il a coupé les liens funestes.

Toutes les paroles de tendresse et de pitié prêtes à s'échapper de son âme, par lui sont étouifées. Rien n'est fait encore : René n'est pas sauvé ; un seul instant de retard le peut perdre. Revenus de leur première frayeur , les Illinois se sont aperçus du petit nombre des Natchez ; ils se rassemblent avec des cris, et entourent la troupe libératrice. Les efforts de cette troupe lui ouvrent un chemin; mais que peuvent douze guerriers contre tant d'ennemis? En vain les Natchez ont placé nu milieu d'eux le frère d'Amélie : ses blessures le rendent boiteux et pesant; sa main percée d'une flèche ne peut lever la hache , et presque à chaque pas il va mesurer la terre.

Outougamiz charge le frère d'Amélie sur ses épaules ; le fardeau sacré semble lui avoir donné des ailes : le frère de CéUita glisse sur la pointe des herbes; on n'entend ni le bruit de ses pas , ni le murmure de son haleine. D'une main il retient son ami , de l'autre il frappe et combat. A mesure qu'il s'avance vers la forêt voisine , ses compagnons tombent un à un à ses côtés : quand il pénétra avec René dans la forêt, il restait seul.

Déjà la nuit était descendue ; déjà Outougamiz s'était enfoncé dans l'épaisseur des taillis , où , déposant René parmi de longues herbes , il s'était couché près de lui : bientôt il entend des pas. Les Illinois allument des flambeaux qui éclairent les plus sombres détours du bois.

René veut adresser les paroles de sa tendre admiration au jeune Sauvage , rjais celui-ci lui ferme la bouche : il connais-

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sait Toreille subtile des Indiens. 11 se lève, trouve avec joie que le frère d'Amélie a repris quelque force , lui ceint tes reins d'une corde , et l'entraîne au bas d'une colline qui domine un marais.

Les deux infortunés cherchent un asile au fond de ce marais : tantôt ils plongent dans le limon qui bouillonne autour de leur ceinture , tantôt ils montrent à peine la tête au-dessus des eaux. Ils se frayent une route à travers les herbes fiquatiques qui entravent leurs pieds comme des liens , et parviennent ainsi à de hauts cyprès , sur les genoux ■ desquels ils se reposent.

Des voix errantes s'élèvent autour du marais. Des guerriers se disaient les uns aux autres : « 11 s'est échappé. » Plusieurs soutenaient qu'un génie l'avait délivré. Les jeunes Illinois se faisaient de mutuels reproches , tandis que des sachems assuraient qu'on retrouverait le prisonnier, puisqu'on était sur ses traces ; et ils poussaient des dogues dans les roseaux. Les vok se firent entendre ainsi quelque temps : par degrés elles s'éloignèrent , et se perdirent enfin dans la profondeur des forêts.

Le souffle refroidi de l'aube engourdit les membres de René; ses plaies étaient déchirées par les buissons et les ronces , et de la nudité de son corps découlait une eau glacée : la fièvre vint habiter ses os , et ses dents commencèrent à se choquer avec un bruit sinistre. Outougamiz saisit René de nouveau , le réchauffa sur son cœur ; et quand la lumière du soleil eut pénétré sous la voûte des cyprès , elle trouva le Sauvage tenant encore son ami dans ses bras.

Mère des actions sublimes ! toi qui , depuis que la Grèce n'est plus , as établi ta demeure sur les tombeaux indiens , dans les solitudes du nouveau monde ! toi qui , parmi ces déserts , es pleine de grandeur , parce que tu es pleine d'innocence î Amitié sainte, prête-moi tes paroles les plus fortes et les plus naïves , ta voix la plus mélodieuse et la plus tou-

■ On appelle genoux du cyprès chauve les grosses racines qui sortent de (erre.

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