LIVRE XII
chante, tes sentiments exaltés , tes feux immortels, et toutes les choses ineffables qui sortent de ton cœur , pour chanter les sacriflces que tu inspires! Oh! qui me conduira aux champs des Rutules , à la tombe d'Euryale et de Nisus , où la Muse console encore des mânes fidèles ! Tendre divinité de Virgile , tu n'eus à soupirer que la mort de deux amis : moi j'ai à peindre leur vie infortunée.
Qui dira les douces larmes du frère d'Amélie? qui fera voir ses lèvres tremblantes , où son âme venait errer ? qui pourra représenter sous l'abri d'un cyprès , parmi des roseaux , Outougamiz, sa chaîne d'or, manitou de l'amitié, serrée à triple nœud sur sa poitrine; Outougamiz soutenant dans ses bras l'ami qu'il a délivré , cet ami couvert de fange et de sang, et dévoré d'une fièvre ardente ? Que celui qui le peut exprimer nous rende le regard de ces deux hommes , quand, se contemplant l'un l'autre en silence , les sentiments du ciel et du malheur rayonnaient et se confondaient sur leur front. Amitié, que sont les empires , les amours , la gloire , toutes les joies de la terre , auprès d'un seul instant de ce douloureux bonheur ?
Outougamiz , par cet instinct de la vertu qui fait deviner le crime , avait ajouté peu de foi au récit d'Ondouré ; ce qu'il recueillit de la bouche de divers guerriers augmenta ses doutes. Dans tous les cas , René était mort ou pris , et il fallait ou lui donner la sépulture , ou le délivrer des flammes.
Outougamiz cache ses desseins à Céluta : il n'avertit qu'une troupe de jeunes Natchez qui consentent à le suivre. Il se dépouille de tout vêtement, et ne garde qu'une ceinture pour être plus léger ; il peint son corps de la couleur des ombres , ceint le poignard , s'arme du tomahawk ' , attache sur son cœur la chaîne d'or, suspend de petits pains de maïs à son côté, jette l'arc sur son épaule, et rejoint dans la forêt ses compagnons. 11 se glisse avec eux dans les ténèbres : arrivé au Bayouc des Pierres , il le traverse , aborde la rive opposée ,
> Hache.
194 LES MATCHEZ.
pousse le cri du castor qui a perdu ses petits, bondit, et il disparaît dans le désert.
Huit jours entiers il marche, ou plutôt il vole : pour lui plus de sommeil, pour lui plus de repos. Ah! le moment, où il fermerait la paupière ne pourrait-il pas être le moment même qui lui ravirait son ami? Montagnes , précipices , rivières , tout est franchi : on dirait un aimant qui cherche a se réunir à Tobjet qui l'attire à travers les corps qui s'opposi^t à son passage. Si Texcès de la fatigue arrête le frère de Céluta , s'il sent malgré lui ses yeux s'appesantir, il croit entendre une voix qui lui crie du milieu des flamines : « Outougamiz, « Outougamiz , où est le manitou que je t'ai donné ?» A cette voix intérieure, il tressaille , se lève, baise b ehsulne d'<Nr, et reprend sa course.
La lenteur avec laquelle les Illinois retournèrent à leurs villages donna le temps à Outougamiz d'arriver avant la eoosomption de l'holocauste. Ce Sauvage n'est plus le simple, le crédule Outougamiz : à sa résolution, à son adresse, à la manière dont il a tout prévu, tout calculé, on prendrait ce soldat pour un chef expérimenté. Il sauve René , mais en perdant ses nobles compagnon^, troupe d'amis qui oibe à l'amitié ce magnanime sacrifice ! il sauve René , l'entraîne dans le marais; mais que de périls il reste encore à surmonter!
Le lieu où les deux amis se reposèrent d'abord étant trop voisin du rivage , Outougamiz résolut de se réfugier sous d'autres cyprès qui croissaient au milieu dos eaux : lorsqu'il voulut exécuter sou dessein, il sentit toute sa détresse. Un peu de pain de maïs n'avait pu rendre, les forces à René; ses.douieurs s'étaient augmentées, ses plaies s'étaient rouvertes; une (lèvre pesante l'accablait, et l'on ne s'apercevait de sa vie qu'à ses souffrances.
Accablé par ses chagrins et ses travaux , affaibli par la privation presque totale de nourriture , le frère de Cleluta eût eu besoin pour lui-même des soins qu'il prodiguait à son arai. Mais il ne s'abandonna point au désespoir ; son âme , s'agrandissant avec les périls , s'élève comme un chêne qui semble