‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 47 sur 59 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

« la sagesse, l'homme qui pourra pénétrer celles de votre ami- « tié. Ne craignez rien; j'ai dans le jardin de mon père des « simples pour guérir tous les arbres, et en particulier les « érables blessés. »

En prononçant ces paroles, qu'Outougamiz croyait entendre , rindienne , fille du songe , prit un air de majesté : sa tête se couronna de rayons ; deux ailes blanches bordées d'or ombragèrent ses épaules divines. L'extrémité d'un de ses pieds touchait légèrement la terre, tandis que son corps flottait déjà dans l'air diaphane.

« Outougamiz , semblait dire le brillant fantôme , élève-toi K par l'adversité. Que les vertus de la nature te servent d'é- « chelons pour atteindre aux vertus plus sublimes de la reli- « gion de cet homme à qui tu as dévoué ta vie : alors je re- « viendrai vers toi , et tu pourras compter sur les secours de « l'ange de l'Amitié. »

Ainsi parle la vision au jeune Natchez, plongé dans le sommeil. Un parfum d'ambroisie , embaumant les lieux d'alentour, répand la force dans l'âme du frère de Céluta , comme l'huile sacrée qui fait les rois , ou prépare l'âme du mourant aux béatitudes célestes.

En même temps le rêve devient magnifique : le séraphin , dont il produit l'image , poussant la terre de son pied comme un plongeur qui remonte dû fond de l'abîme , s'élève dans les airs. Cette vertu calme ne se meut point avec la rapidité des messagers qui portent les ordres redoutables du Tout-Puissant ; son assomption vers la région de l'éternelle paix est mesurée, grave et majestueuse. Aux champs de l'Europe, un globe lumineux , arrondi par la main d'un enfant des Gaules , perce lentement la voûte du ciel ; aux champs.de l'Inde , l'oiseau du paradis flotte sur un nuage d'or, dans le fluide azuré du firmament.

Outougamiz se réveille; la voix du héron annonçait le retour de l'aurore : le frère de Céluta se sentait tout fortifié par son rêve et par son sommeil. Après quelques moments employés à rassembler ses idées, l'indien , rappelant et les périls

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passés et les dangers à venir, se lève pour commencer sa journée. Il visite d'abord les blessures de René , frotte les membres engourdis du malade avec un bouquet d'herbes aromatiques , partage avec lui quelques morceaux de maïs , change les joncs de la couche, renouvelle Tair en agitant les branches des cyprès , et replace son ahii sur de frais roseaux : on eût dit d'une matrone laborieuse qui arrange au matin sa cabane , ou d'une mère qui donne de tendres soins à son fils.

Ces dioses de l'amitié étant faites, Outougamiz songe à se parer avant d'accomplir les desseins qu'il méditait. Il se mire dans les eaux, peigne sa chevelure, et ranime ses joues décolorées avec la pourpre d'une craie précieuse. Ce Sauvage avait tout oublié dans son héroïque entreprise, hors le vermillon des fêtes, mêlant ainsi l'homme et Ten^auit, portant la gravité du premier dans les frivolités du second, et la simplicité du second dans les occupations du premier : sur l'arbre d'Atalante, le bouton parfumé qui sert d'ornement à la jeune fille grossit auprès de la pomme d'or qui rafraîchit la bouclie du voyageur fatigué.

La nature avait placé dans le cœur d'Outougamiz Tintelligence qu'elle a mise dans la tête des autres hommes : le souffle divin donnait à la Pythie des vues de l'avenir moins claires et moins pénétrantes, que l'esprit dont il était animé ne découvrait au frère de Céluta les malheurs qui pouvaient menacer son ami. Saisissant le Temps corps à corps, l'Amitié forçait ce mystérieux Protée à lui révéler ses secrets.

Outougamiz, ayant pris ses armes, dit au nouveau Philoctéte couché dans son antre, mais que l'amitié des déserts, plus fidèle que celle des palais, n'avait point trahi : « Je vais K chercher les dons du Grand Esprit, car il faut bien que tu « vives, et il faut aussi que je vive. Si je ne mangeais pas, « j'aurais faim, et mon âme s'en irait dans le pays des âmes. « Et comment ferais-tu alors? Je vois bien tes pieds, mais ils « sont immobiles ; je vois bien tes mains, mads elles sont froi- « des , et ne peuv^t serrer les miennes. Tu es loin de ta forêt « et de ta retraite : qui donnerait la pâture à l'hermine Mes-

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« sée, si le castor qui raccompagne allait mourir? Elle bais<* « serait la tête, ses yeux se fermeraient, elle tomberait en « défaillance : les chasseurs la trouveraient expirante, et di- «> raient : « Voyez Thermine blessée loin de sa forêt et de sa « retraite ! »

A ces mots Tlndien s'enfonça dans la C3rprière, mais non sans tourner plusieurs fois la tête vers le lieu où reposait la vie de sa vie. lise parlait incessamment, et se disait : « Ou- « tougamiz, tu es un chevreuil sans esprit; tu ne connais « point les plantes, tune fais rien pour sauver ton frère. » Et il versait des larmes sur son peu d'eiqpérience, et il se reprochait d*être inutile à son ami.

Il chercha longtemps dans les détours du marais des herbes salutaires : il cueillit des cressons , et tua quelques oiseaux. En revenant à Tasile consacré par son amitié, il aperçut de loin les joncs bouleversés et épars. 11 approche, appelle, touche à la couche, soulève les roseaux : le frère d'Amélie n'y était plus!

Le désespoir s'empare d'Outougamiz : prêt à se briser la tête contre le tronc des cyprès, il s'écrie : « Où es-tu ? m'as-tu « fui comme un faux ami ? Mais qui t'a donné des pieds ou « des ailes? Est-ce la Mort qui t'a enlevé?... »

Tandis que le Sauvage s'abandonne à ses transports, il croit entendre un bruit à quelque distance : il se tait, retient son haleine, écoute : puis soudain se plonge dans l'onde, bondit, nage, bondit encore, et bientôt découvre René qui se débat expirant contre un Illinois.

Outougamiz pousse le cri de mort : TefTort qu'il fait en s'élançant est si prodigieux, que ses pieds s'élèvent au-dessus de la surface de l'eau. Il est déjà sur l'ennemi, le renverse, se roule avec lui parmi les limons et les roseaux. Comme lorsque deux taureaux viennent à se rencontrer dans un marais, où il ne se trouve qu'un seul lieu pour désaltérer leur soif, ils baissent leurs dards recourbés; leurs queues hérissées se nouent en cercle; ils se heurtent du front; des mugissements sortent de leur poitrine, l'onde jaillit sous leurs pieds, la sueur coule

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autour de leurs cornes et sur le poil de leurs flancs. Outouganûz est vainqueur; il lie fortement avec des racines tressées son prisonnier au pied d'un arbre, et étend à Fombre, sous le même arbre, Tami qu'il vient encore de sauver.

Par les violentes secousses que le frère d'Amélie avait éprouvées , ses plaies s'étaient rouvertes. Le Natchez, dans le premier moment de sa vengeance, fut près d'immoler l'illinois.

« Gomment, lui dit-il, as-tu pu être assez cruel pour en- « traîner ce cerf affaibli.? S'il eût été dans sa force, lâche en- « nemi, d'un seul coup de tête il eût brisé ton bouclier. Tu « mériterais bien que cette main t'enlevât ta chevelure. »

Outougamiz s'arrêtant comme frappé d'une pensée : « As- « tu un ami? » dit-il à l'Illinois. « Oui, » répondit le prisonnier.

« Tu as un ami ! » reprit le frère de Céluta , s'approchant de lui et le mesurant des yeux ; a ne va pas faire un men- « songe. »

.. « — Je dis la vérité, » reprit l'Illinois.

« Eh bien ! » s'écria Outougamiz tirant son poignard après avoir approché de son oreille la petite chaîne d'or ; « eh bien ! « rends grâces à ce manitou qui vient de me défendre de te « tuer : il ne sera pas dit qu'Outougamiz, de la tribu du Ser- « peut, ait jamais séparé deux amis. Que serait-ce de moi, si « tu m'avais privé de René ? Ah ! je ne serais plus qu'un che- « vreuil solitaire. Tu vois, ô Illinois, ce que tu allais faire; u et ton ami serait ainsi! et il irait seul murmurant ton nom « dans le désert! Non, il serait trop infortuné! et ce serait « moi...! »

Le Sauvage coupe aussitôt les liens de l'Illinois. « Sois lift bre, lui dit-il ; retourne à l'autre moitié de ton âme, qui te « cherche peut-être, comme je cherchais à l'instant ma cou- « ronne de fleurs, lorsque tu étais assez inhumain pour la « dérober à ma chevelure. Mais je compte sur ta foi : tu ne « découvriras point mon lieu à tes compatriotes. Tu ne leur % diras point : « Sous lé cyprès de l'amitié, Outougamiz le

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