LIVRE XII
« Simple a caché la chair de sa chair. » Jure par ton ami que « tes lèvres resteront fermées, comme les deux coupes d'une « noix que la lune des moissons n'a point achevé de mûrir. »
a — Moi, Nassoute, reprit l'étranger, je jure par mon aipi, A qui est pour moi comme un baume lorsque j'ai des peines « dans le cœur ; je jure que je ne découvrirai point ton lieu, a et que mes lèvres resteront fermées comme les deux cou- A pes d'une noix que la lune des moissons n'a point achevé « de mûrir. »
A ces mots Nassoute allait s'éloigner, lorsque Outougamiz l'arrêta, et lui dit : « Où sont les guerriers itlinois? — Crois* « tu, répliqua l'étranger, que je sois assez lâche pour te Tap- « prendre? » Frère de Céluta, vous répondîtes : « Va retrou- « ver ton ami : je te tendais un piège ; si tu avais trahi ta pa- « trie, je n'eusse point cru à ton serment, et tu tombais sous €< mes coups. »
Nassoute s'éloigne : Outougamiz vient donner ses soins au frère d'Amélie, comme s'il ne s'était rien passé, et comme s'il n'y eût aucun lieu de douter de la foi de l' Illinois, puisqu'il avait fait le serment de l'amitié.
Quelques jours s'écoulèrent : les blessures de René commençaient à se cicatriser; les meurtrissures étaient moins douloureuses; la fièvre se calmait. Le frère d'Amélie serait revenu plus promptement à la vie, si une nourriture abondante avait pu rétablir ses forces ; mais Outougamiz trouvait à peine quelques baies sauvages ; elles manquèrent enfin : il ne resta plus au frère de Céluta qu'à tenter les derniers efforts de l'amitié.
Une nuit, il sort furtivement du marais, cachant son en* treprise à René, et laissant çà et là des paquets flottants de roseaux pour reconnaître la route , si les génies lui permettaient le retour. 11 monte à travers le bois de la colline, il découvre le camp des Illinois, où il était résolu de pénétrer.
Des feux étaient encore allumés : la plupart des familles dormaient étendues autour de ces feux. Le jeune Natchez, après avoir noué sa chevelure à la manière des guerriers en-
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nemts, s'avance vers Tun des foyers. Il aperçoit un cerf à demi dépouillé, dont les chairs n'avaient point encore pétillé sur la braise. Outougamiz en dépèce avec son poignard les parties les plus tendres, aussi tranquillement que s'il eût préparé un festin dans la cabane de ses pères. Cendant on voyait çà et là quelques Illinois éveillés, qui riaient et chantaient. La matrone du foyer où le frère de Céluta dérobait une part de la victime, ouvrit elleHnéme les yeux; mais elle prit l'étranger pour le jeune fils de ses entrailles, et se replongea dans le scmimeil. Des cliasseurs passent auprès de l'ami de René, lui souhaitent un ciel bleu, un manteau de castor, et l'espérance. Outougamiz leur rend à demi-voix le salut de l'hospitalité.
Un d'entre eux s'arrétant, lui dit : « Il a singulièrement « échappé. — Un génie sans doute Ta ravi, » répond le frère de Céluta. L'IlIinois repartit : a 11 est caché dans le marais ; « il ne se peut sauver, car il est environné de toutes parts : « nous boirons dans son crâne. >»
Tandis qu'Outougamiz se trouvait engagé dans cette conversation périlleuse, la voix d'une femme se fit entendre à quelque distance; elle chantait : « Je suis l'épouse de Ven- « clao. Mon sein, avec son bouton de rose, est comme le du- « vet d'un cygne que la flèche du chasseur a taché d'une « goutte de sang au milieu. Oui , mon sein est blessé, car je « ne puis secourir l'étranger qui respecta la Viei^e des derniè- « res amours. Puissé-je du moins sauver son ami ! » L'Indienne se tut; puis, s'approchant du ISatchez dans les ombres, elle continua de la sorte :
« La nonpareille des Florides croyait que l'hiver avait changé a sa parure, et qu'elle ne serait point reconnue parmi les ai- « glesdes rochers, chez lesquels elle cherchait la pâture ; mais « la colombe fidèle le découvrit, et lui dit : « Fuis, impru- « dent oiseau ; la douceur de ton chant t'a trahi. »
Ces paroles frappèrent le firère de Céluta : il lève les yeux, et remarque les pleurs de la jeune femme ; il entrevoit en même temps les guerriers amiés qui s'avancent. Il chai^
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sw ses épaules une partie de to dépouilfe du cerf, s'enfonce dans les ombres , franchit le bois , rentre dans les détours du marais, et après quelques heures de fatigue et de périls se retroure auprès de son ami.
Un ingénieux mensonge lui servit à cachera René sa dangereuse aventure ; mais il fallait préparer le banquet : le jour, on en pouvait voir la fumée; la nuit, on en pouvait découvrir les feux. Ootougamiz préféra pourtant la nuit : il espéra trouver un moyen de masquer la lueur de la fiamme.
Lorsque le soleil fut descendu sous Thorizon, et que les dernières teintes du jour se furent évanouies , Flndien tira une étincelle de deux branches de eyprès en les frottant Tune contre Tautre, et en embrasa quelques feuilles. Tout réussit d'abord ; mais les roseaux secs , placés trop près du foyer , prennent feu , et jettent une grande lumière. Outougamiz les veut précipiter dans Teau , et ne fait qu'étendre la flamme. Il s'élance sur le monceau ard^at, et cherche à l'écraser sous ses pieds. René épuise ses forces renaissantes pour seconder son ami : soins inutiles ! le feu se propage , court en pétillant sur la cime séchée des joncs , et gagne les branches résineuses des cyprès. Le vent s'élève , des tourbillons de flammes , d'étincelles et de fumée montent dans les airs , qui prennent une couleur sanglante. Un vaste incendie se déploie sur le marais.
Comment fuir .^ comment échapper à l'élément terrible, qui, après s'être éloigné de son centre, s^en rapprocliait, et menaçait les deux amis? Déjà étaient consumés les paquets de joncs sur lesquels le frère de Céluta aurait pu tenter encore de transporter René dans d'autres parties du marais. Essayer de passer an désert voisin : les cruels Illinois n'y campaient-ils pas? ]^'était-il pas probable qu'attirés par Tincendie» ils fumaient toutes les issues? Ainsi lorsqu'on croit être arrivé au comble de la misère, on aperçoit par delà de plus hautes adversités. 11 est difficile au fils de la femme de dire : « Ceci est le dernier degré du malheur. »
Outougtimiz était presque vaincu par la fortune : il voyait
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perdu tx>ut ce qu'il avait fait jusqu'alors. Il n'avait donc sauvé i»on ami du cadre de feu que pour brûler cet ami de sa propre main ! Il s'écria d'une voix douloureuse : « René , c'est moi « qui t'immole ! Que tu es infortuné de m'avoir eu pour « îinii! »
Le frère d'Amélie , d'un bras affaibli et d'une main pâle , pressa tendrement le Sauvage sur son sein. « Crois-tu , lui « dit-il , qu'il ne me soit pas doux de mourir avec toi ? Mais « pourquoi descendrais-tu au tombeau ? Tu es vigoureux et « habile; tu te peux frayer un chemin à travers les flammes. « Revole à tes ombrages : les Natchez ont besoin de ton cœur « et de ton bras ; une épouse , des enfants embelliront tes « jours , et tu oublieras une amitié funeste. Pour moi , je n'ai « ni patrie ni parents sur la terre : étranger dans ces forêts, « ma mort ou ma vie n'intéresse personne; mais toi, Outouf gamiz , n'as-tu pas une sœur ? »
« — Et cette sœur , répliqua Outougamiz , n'a-t-elle pas « levé sur toi des regards de tendresse ? Ne reposes-tu pas i' dans le secret de son cœur? Pourquoi l'as-tu dédaignée? a Que me conseilles-tu? De t'abandonner ! Et depuis quand « t'ai-je prouvé que j'étais plus que toi attaché à la vie ? Dea puis quand m'as-tu vu me troubler au nom de la mort? « Ai-je tremblé quand, au milieu des Illinois, j'ai brisé les tt liens qui te retenaient? Mon cœur palpitait de crainte « quand je te portais sur mes épaules, avec des angoisses que « je n'aurais pas échangées contre toutes les joies du monde? » Oui, il palpitait ce cœur, mais ce n'était pas pour moi! « Et tu oses dire que tu n'as point d'ami ! Moi , t'abandonner ! « moi, trahir l'amitié ! moi, former d' «mitres liens après ta « mort ! moi , heureux sans toi , avec une épouse et des en- <c fants ! Apprends-moi donc ce qu'il faut que je raconte à « Céluta en arrivant aux Natchez ! Lui dirai-je : « J'avais « délivré celui pour lequel je t'appelai en témoignage de « l'amitié ; le feu a pris à des joncs; j'ai eu peur,, j'ai fui : « j'ai vu de loin les flammes qui ont consumé mon ami ? » « Tu sais mourir , prétends-tu , René ; moi , je sais plus , je