‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 49 sur 59 · LIVRE Xir · texte numérisé non relu

LIVRE Xir

« sais vivre. Si j'étais dans ta place et toi dans la mienne, « je ne t'aurais pas dit : « Fuis, et laisse-moi. » Je t'aurais • dit : « Sauve-moi , ou mourons ensemble. »

Outougamiz avait prononcé ces paroles d'un ton qui ne lui était pas ordinaire. Le langage de la plus noble passion était sorti, dans toute sa magnificence ^ des lèvres du simple Sauvage. « Reste avec moi , s'écria à son tour le frère d'Amé- « lie : je ne te presse plus de ftiir. Tu n'es pas fait pour de « tels conseils. »

A ces mots , quelque chose de serein et d'ineffable se répandit sur le visage d'Outougamiz , comme si le ciel s'était entr'ouvert , et que la clarté divine se fût réfléchie sur le front du frère de Céluta. Avec le plus beau sourire que l'ange des amitiés vertueuses ait jamais mis sur les lèvres d'un mortel , rindien répondit : « Tu viens de parler comme un homme ; « je sens dans mon sein toutes les délices de la mort. »

Les deux amis cessant d'opposer à l'incendie des efforts impuissants et de tenter une retraite impossible , assis l'un près de l'autre , attendirent l'accomplissement de leur destinée.

I^a flamme se repliant sur elle-même avait embrasé le cyprès qui leur servait d'asile ; des brauéons commençaient à tomber sur leurs têtes. Tout à coup, à travers les masses de feu et (le fumée , on entend un léger bruit dans les eaux. Une espèce de fantôme apparaît : ses cheveux sont consumés sur ses tempes ; sa poitrine et ses bras sont à demi brûlés , tandis que le bas de son corps dégoutte d'une eau bourbeuse. « Qui « es-tu? lui crie Outougamiz; es-tu l'esprit de mon père « qui vient nous chercher , pour nous conduire au pays des n âmes.?»

" — Je suis Venclao, répond le spectre , l'ami de Nassoute , a auquel tu as donné la vie , et l'époux de Nélida , cette vierge « des dernières amours, que ton ami a respectée. Je viens « payer ma double dette. La flamme a découvert votre asile; « les tribus des Illinois environnent le marais; déjà plusieurs « guerriers nagent pour arriver jusqu'à vous ; je les ai de-

206 LES NATGHEZ.

« vaneés. Nassonte nous attend à Fendroit de la rive que » Ton a conGée à sa garde. Hâtons-nous. »

Venclao passe un bras vigoureux sous le bras du frère d* Amélie, et fait signe à Outougamiz de le soutenir du côté opposé. Ainsi entrelacés , tous trois se plongent dans les eaux; ils s'avancent à travers des champs de cannes embrasées , tantôt menacés par le feu , tantôt prêts à s'engloutir dans ronde. Chaque instant augmente le danger ; des cris , des voix se font entendre de toutes parts. Tels furent les Ifèrils d'Énée lorsque , dans la nuit fatale d'Ilion , il allait a la lueur des flammes y par des rues solitaires et détournées , cacher sur le mont Ida , et les anciens dieux de Tantique Troie , et les dieux futurs du Capitole.

Outougamiz , Venclao et René arrivent au lieu où Pïassoute les attendait. Le frère d'Amélie est à Tinstant placé sur un lit de branchages que Venclao , Nassoute et Outougamiz portent tour à tour. Ils s'éloignent à grands pas du fatal marais ; toute la suit ils errent par le silence des bois. Aux premiers rayons de l'aurore , les deux Illinois s'arrêtent , et disent aux deux guerriers ennemis : « Natchez , implorez vos « manitous ; fuyez. Nous vous avons rendu vos bienfaits. « Quittes envers vous , nous nous devons maintenant à notre « patrie. Adieu. »

Venclao et Nassoute posent à terre le lit du blessé , met<tent un bâton de houx dans la main gauche du frère d'Amélie , donnent h Outougamiz des plantes ntédlcinales , de la farine de maïs , deux peaux d'ours , et se retirent.

Les deux fugitifs continuèrent leur chemin. René marclKiit lentement le premier , courbé sur le bâton qu'il soulevait ù peine ; Outougamiz le suivait , répandant des feuilles séchées, afin de cacher l'empreinte dé son passage : l'hôte des forêts est moins habile à tromper la meute avide que ne l'était l'Inëlen à mêler les traces de René , pour le dérober à la recherche de l'ennemi.

Parvenu sur une bruyère , Outougamiz dit tout à coup :

LIVBE XII. 207

« J'entends des pas précipités ; » et bientôt après une troupe d'Illinois se montre à rb(»rizon vers le nord. Le couple infortuné eut le temps de gagner un bois étroit qui bordait l'autre extrémité; il y pénètre, et, l'ayant traversé, il se trouve à Fendroit même où s'était donné le combat si fetal au Grand Chef des Natchez et au frère d'Amélie.

A peine les deux amis foulaient-ils le champ de la mort , qu'ils ouïrent l'ennemi dans le bois voisin. Outougamiz dit à René ; « Couche-toi à terre : jeté viendrai bientôt trouver. » René ne voulait plus disputer sa vie; il était las de lutter si longtemps pour quelques misérables jours ; mais il fut encore obligé d'obéir à l'amitié. Son infatigable libérateur le couvre des effroyables débris du combat, et s'enfonce dans l'épaisseur d'une forêt.

Lorsque des enfants ont découvert le lieu où un rossignol a bâti son nid^ la mère, poussant des cris plaintifs et laissant pendre ses ailes , voltige , comme blessée , devant les jeunes ravisseurs, qui s'égarent à sa poursuite et s'éloignent du gage fragile de ses amours : ainsi le frère de Céluta, jetant des voix dans la solitude, attire les ennemis de ce coté, et les écarte du trésor plus cher à son cœur que l'œuf plein d'espérance ne l'est à l'oiseau amoureux.

Les Illinois ne purent joindre le léger Sauvage à qui l'amitié avait , pour un moment , rendu toute sa vigueur . Ils approchaient du pays des Natchez , et, n'osant aller plus loin , ils abandonnèrent la poursuite.

Le frère de Céluta vint alors dégager René des ruines hideuses qui avaient protégé sa jeunesse et sa beauté. Les deux amis reprirent leur chemin au lever de l'aurore , après s'être lavés danç une belle source. Il se trouva que les restes glacés sous lesquels René avait conservé l'étincelle de la vie étaient ceux de deux Natchez, d'Aconda et d'Innée. Le frère d'Amélie les reconnut, et, frappé de cette fortune extraordinaire, il dit à Outougamiz : « Vois-tu ces corps déûgurés, « déchirés par les aigles et étendus sans honneur sur la terre .î> « Aconda et Irinée y vous étiez deux amis comme nous ! vous

908 LES NÂTGHEZ.

« fûtes jeunes et infortunés comme nous ! Je vous ai vus pé- « rir, lorsque, abattus , j'essayais encore de vous défendre. « Outougamiz , tu confiais , cette nuit même , Tami vivant « au secret de deux amis décédés. Ces morts se sont ranimés « au feu de ton âme , pour me prêter leur abri. »

Outougamiz pleura sur Aconda et sur Irinée ; mais il était trop faible pour leur creuser un tombeau.

Comme des laboureurs, après une longue journée de sueurs et de travaux, ramènent leurs bœufs fatigués à leur chaumière : ils croient déjà découvrir leur toit rustique ; ils se voient déjà entourés de leurs épouses et de leurs enfants : ainsi les deux amis , en approchant du pays des Natchez, commençaient à sentir renaître Fespérance; leurs désirs franchissaient Fespace qui les séparait de leurs foyers. Ces illusions, comme toutes celles de la vie, furent de courte durée.

Les forces de René , épuisées une dernière fois , touchaient à leur terme; et , pour comble de calamité , il ne restait plus rien des dons de Yenclao et de Nassoute.

Outougamiz lui-même succombait : ses joues étaient creuses ; ses jambes amaigries et tremblantes ne portaient plus son corps. Trois fois le soleil vint donner la lumière aux hommes , et trois fois il retrouva les voyageurs se traînant sur une bruyère qui n'offrait aucune ressource. Le frère d'Amélie et le frère de Céluta ne se parlaient plus; ils jetaient seulement par intervalles l'un sur l'autre des regards furtifs et douloureux. Quelquefois Outougamiz cherchait encore à aider la marche de René : deux jumeaux qui se soutiennent à peine s'appuient de leurs faibles bras , et ébauchent des pas incertains aux yeux de leur mère attendrie.

Du lieu où les amis étaient parvenus , jusqu'au pays des Natchez , il ne restait plus que quelques heures de chemin ; mais René fut contraint de s'arrêter. Excité par Outougamiz , qui le conjurait d'avancer, il voulut faire quelques pas , afin de ne point ravir volontairement à son sublime ami le fruit de tant de sacrifices : ses efforts furent vains. Outougamiz

LIVBE XII. 209

essaya de le porter sur ses épaules ; mais il plia et tomba sous le fardeau.

Non loin du sentier battu murmurait une fontaine ; René s'en approcha en rampant sur les genoux et sur les mains , suivi d'Outougamiz qui pleurait : le pasteur affligé accompagne ainsi le chevreau qui a brisé ses pieds délicats en tombant d'une roche élevée , et qui se traîne vers la bergerie.

La fontaine marquait la lisière même de la savane qui s'étend jusqu'au Bayouc des Pierres , et qui n'a d'autres bornes à l'orient que les bois du fort Rosalie. Outougamiz assit son compagnon au pied d'un saule. Le jeune Sauvage attachait ses regards sur le pays de ses aïeux : être venu si près ! « René , dit-il , je vois notre cabane. »

« — Tourne-moi le visage de ce côté , » répondit le frère d'Amélie. Outougamiz obéit.

Le frère de Céluta eut un moment la pensée de se rendre aux Natchez pour y chercher du secours ; mais craignant que l'homme de son cœur n'expirât pendant son absence, il résolut de ne le point quitter. Il s'assit auprès de René , lui prit le front dans ses deux mains , et le pencha doucement sur sa poitrine : alors , baissant son visage sur une tête chérie, il se prépara à recueillir le dernier soupir de son ami. (lomme deux fleurs que le soleil a brûlées sur la même tige . ainsi paraissaient ces deux jeunes hommes , inclinés l'un sur l'autre vers la terre.

Un bruit léger et le souffle d'un air parfumé firent relever la tête à Outougamiz : une femme était à ses côtés. Malgré la pâleur et le vêtement en désordre de cette femme , comment l'Indien l'aurait-il méconnue ? Outougamiz laisse échapper de surprise et de joie le front de René ; il s'écrie : « Ma sœur, « est-ce toi .î* »

Céluta recule; elle s'était approchée des amis sans les découvrir; le son de la voix de son frère l'a étonnée : « Mon « frère ! répond-elle ; mon frère ! les génies me l'ont ra\ i ! « l'honime blanc a expiré dans le «adre de feu ! Tous les

« jours je viens attendre les voyageurs à cette limite ; mais ifs « ne reparaîtront plus! »

Outougamiz se lève , s'avance vers Céluta , qui aurait pris la fuite si elle n*avait remarqué avec une pitié profonde la marche chancelante du guerrier. Vous eussiez vu sur le front de rindienne passer tour à tour le sentiment de la plus profonde terreur et de la plus vive espérance. Céluta hésitait encore , quand elle aperçoit , attaché au sein de son frère , le manitou de Famitié. Elle vole à Outougamiz , qu'elle embrasse et soutient à la fois ; mais Outougamiz :

« Je Tai sauvé ! il est là ! mais il est mort si tu n'as rien « pour le nourrir. »

L'amour a entendu la voix de l'amitié ! Céluta est déjà à genoux : timide et tremblante , elle a relevé le front de l'étranger mourant; René lui-même a reconnu la fille du désert, et ses lèvres ont essayé de sourire. Outougamiz, la tête penchée dans son sein , les mains jointes et tombantes , disait : « Témoin du serment de Famitié , ma sœur, tu viens « voir si je Fai bien tenu. J'aurais dû ramener mon ami plein « de vie, et le voilà qui expire ! je suis un mauvais ami , un « guerrier sans force. Mais toi, as-tu quelque chose pour ra- « nimer mon ami?

« — Je n'ai rien , s'écrie Céluta désespérée. Ah ! s'il eilt été « mon époux, sll eût fécondé mon sein, il pourrait boire « avec son enfant à la source de la vie f » Souhait divin de l'amante et de la mère !

La chaste Indienne rougit comme si elle eût craint d'avoir été comprise de René. Les yeux de cette femme étaient fixés au ciel , son visage était inspiré : on eût dit que , dans une illusion passionnée , Céluta croyait nourrir et son fils et le père de son fils.

Amitié , qui m'avez raconté ces mervdlles , que ne me donnâtes-vous le talent pour les peindre ! j'avais le cœur pour les sentir'.

1 C'esl ici que s'arrête la première partie des Nalchez, celle qu'on peut en ap|)elt;r l'épopée. Ce qui suit n'est pins qu'un simple récit, pour Iciiuel l'auteur, l'euancaot à la forme épi(iue, adopte celle de la narration.

Lorsque Céïutîi rencontra les deux amis an bord de la fontaine, il y avait déjà plusieurs jours qu'elle était errante dans les bois. Une fièvre ardente Tavait saisie à la nouvelle de la captivité de René : le départ subit d^Outougamiz redoubla les maux de F infortunée, car elle devina que son frère avait volé à la délivrance de «on ami. Or, cette seconde victime n'aurait-elle pas été immolée à la rage des Illinois ?

La fille de Tabamica s'était obstinée à demeurer seule dans sa cabane. Un jour , couchée sur la natte de douleur , elle vit entrer Ondouré. Les succès de cet homme avaient enflé son orgueil ; ses vices s'étaient augmentés de toute l'espérance de ses passions. Sûr maintenant d' ^kansie , qui connaissait son crime et qui en profitait, Ondouré se croyait déjà mattre du pouvoir absolu , sous le nom de tuteur du jeune Soleil : il songeait à rétablir l'ancienne tyrannie ; et , après avoir trompé les Français , il se flattait de trouver quelque Inoyen de les perdre. "*

Une seule chose menaçait l'ambition du Sauvage, c'était un sentiment plus fort que cette ambition même , c'était Tamour toujours croissant qu'il ressentait pour Céluta : la vanité blessée, la soif de la vengeance, la fougue des sens, avaient transformé cet amour en une sorte de frénésie , dont les accès pouvaient réveiller la jalousie de la Femme Chef.

Dans la première exaltation de son triomphe , Ondouré accourut donc à la demeure de la sœur d'Outougamiz. 11 s'avança vers la couche où languissait la vierge solitaire. « Ce- « luta , dit-il , réveille-toi t » et il lui secouait rudement la main. « Réveille-toi , voici Ondouré : n'es-tu pas trop heu- « reuse qu'un guerrier comme moi veuille bien encore te « choisir pour maîtresse, toi , rose fanée par le misérable * blanc dont les manitous nous ont délivrés ? »

Céluta essaye de repousser le barbare. « Comme elle est

2i? LES NATCHEZ.

« charmante dans sa folie ! s'écrie Ondouré ; que son teint « est animé ! que ses cheveux sont beaux ! » Et le Sauvage veut prodiguer des caresses à sa victime.

Dans ce moment , Akansie , que l'instinct jaloux égarait souvent autour de la cabane de sa rivale , parait sur le seuil de la porte. Alors Céluta : « O mère du Soleil ! secourez- « moi. » Ondouré laisse échapper sa proie : confondu , lionteux, balbutiant, il suit Akansie, qui s'éloigne les yeux sanglants, Fâme agitée par les furies.

Les parentes de Céluta , qui Tavaient voulu garder dans l'absence de son frère , reviennent offrir leur secours à leur an;ie : elles voient le désordre de sa couche. Céluta leur tait ses nouveaux chagrins; elle affecte de sourire, elle prétend qu'elle se sent soulagée : on la croit, on se retire. Libre des soins qui l'importunent , la fille de Tabamica sort au milieu de la nuit , s'enfonce dans les forêts , et va sur le chemin du pays des Illinois attendre des protecteurs qu'elle rencontre^ protecteurs qu'elle supposait perdus sans retour, alors même qu'elle les cherchait encore.

Qui sauvera les trois infortunés ? Céluta seule conserve un peu de forcé"; mais a-t-elle le temps de voler jusqu'au village des Natchez? René et Outougamiz n'auront-ils point, expiré avant qu'elle revienne ? Elle pose jJoucement la tête de René sur la mousse , et se lève : la Providence aura pitié de tant de malheurs. Des guerriers se montrent vers la forêt. Qui sontils ? N'importe ! Dans ce moment Céluta implorerait le secours même d'Ondouré.

« Qui que vous soyez , » s'écrie-t-elle en s'avançant vers les guerriers , a venez rendre la vie à René et à mon frère ! »

Des soldats et de jeunes officiers du fort Rosalie accompagnaient le capitaine d'Artaguette à la source même où reposaient les deux amis , source dont les eaux avaient la vertu de cicatriser les blessures. D'Artaguette reconnaît à la voix l'Indienne , qu'il n'aurait pas reconnue à ses traits , tant ils étaient altérés. « Est-ce vous, ma sœur, ma libératrice? ^ s'écrie à son tour le capitaine.

LES NÀTGHBZ. 213

Céluta vole à lui , verse des pleurs de douleur et de joie , saisit la main de son frère adoptif , la porte avec ardeur à ses lèvres, cherche à entraîner d'Artaguette vers la fontaine, en répétant le nom d'Outbugamiz et de René : la troupe se hâte sur les pas de Céluta.

Bientôt on découvre deux hommes , ou plutôt deux spectres, l'un couché, l'autre debout, mais près de tomber; on les environne. « Chasseurs , dit Outougamiz, je puis mourir « à présent; prenez soin de mon ami! » et il s'affaissa sur le gazon.

On croyait dans la colonie , comme aux Natchez , que René avait été brûlé par les Illinois. Les secours sont prodigués aux deux mourants : ce fut Céluta qui offrit les premiers aliments à son frère et à Fami de son frère. D'Artaguette essayait de soutenir l'un et l'autre d'un bras encore mal assuré. Jacques , le grenadier attaché au généreux capitaine , est envoyé aux INatehez pour annoncer le retour miraculeux. Lès guerriers et les femmes accourent, les sachems les suivent. Déjà les Français avaient entrelacé des branches d'arbres sur lesquelles étaient déposés séparément les deux amis. Huit jeunes ofQciers portaient tour à tour les couches sacrées, comme ils auraient porté les trophées de Thonneur. Auprès de ces lits de feuillage marchaient Céluta , pleine d'un bonheur qu'elle n'osait croire , et d'Artaguette , dont le front pâle annonçait qull manquait encore du sang à un noble cœur.

Ce fut dans cet ordre que la foule des Natchez rencontra la pompe triomphale de l'amitié , élevée par les mains de la vaillance. Les bois retentirent d'acclamations prolongées; on se presse , on veut savoir jusqu'aux moindre^s circonstances d'une délivrance dont Outougamiz parle à peine , et que René ne peut encore raconter. Les jeunes gens serraient la main d'Outougamiz , et se juraient les uns aux autres une amitié pareille dans l'adversité. Les sachems disaient à Adario et à Chactas qu'ils avaient d'illustres enfants : « C'est vrai, » répondaient les deux vieillards. Adario même était attendri.

Les femmes et les enfants caressaient Céluta ; Mila la vou-

214 LES NATCUE2.

lak porter, bieii qu^eile se sentît un peu triste au mtlieii de la joie. Dans Tefifusion générale des cœurs, les militaires français avaient leur part des éloges. D'Artaguette disait à Géluta : « Ma sœur, votre frère soutient bien son rôle de « libérateur. » René, qui entendit ces mots, murmura d'une voix mourante : « Vous ne savez rien ; Outougamiz ne vous « apprendra pas ce qu'il a fait : c'est moi qui vous le dirai , si « je vis. » Tous les yeux versaient aussi des larmes sur les jeunes Indiens qui s^étaimt immolés au triomphe de Tamitié.

Ondouré et Akansie seuls n'étaient pas présents à cette scène : les méchants fuient comme un supplice le spectacle de la vertu récompensée. René fut déposé chez son père Ghactas ; mais Adario voulut qu'on portât son neveu Outougamiz et sa nièce Gâuta à sa cabane , afin de prendre soin lui-même de ce couple , qu'il reconnaissait di^e de son sang.

CHidouré avait apaisé Akansie par ces mensonges, par ces serments et ces caresses que la passion trompée ne croit plus , mais auxquels elle se laisse aller comme à sa dernière ressource. Quand on a fait un pas dans le crime , on se persuade qu'il est impossible de reculer, et Ton s'abandonne à la fatalité du mal : la Femme Chef se voyait forcée de servir les projets d'un scélérat , d'élevé Ondouré jusqu'à elle , pour se justifier de s'être abaissée jusqu'à lui. Le retour de Rmé avait rallumé dans le cœur d'Ondouré les flammes de la jalousie ; déçu dans sa vengeance, il lui devenait ^us que jamais nécessaire d'atteindre au rang suprême pour exécuter, comme souverain, le crime qu'il avait manqué comme sujet. Il alarme la Femme Chef : « Il est possible, lui dit-il , que René m'ait vu lancer « la flèche; le seul moyen de dominer tous les périls est de « s'élever au-dessus de tous les pouvoirs. Que je sois tuteur « de votre fils ; que l'ancienne garde des Allouez soit rétablie , « et je vous réponds de tout. » Akansie ne pouvait plus rien refuser; elle avait livré sa vertu.

L'Indien , afin de mieux réussir dans ses desseins , s'adressa d'abord aux Français.

Traité rudement par Chépar, Fébriano avait repris peu à

LES KATCHE2. 2 I T»

peu, à force d'humiliations, son ascendant sur lé vieux mititaire : la bassesse se sert des affronts qu'elle reçoit comme d'un marchepied pour s'élever. Mais le renégat sentait que son crédit était affaibli s'il ne parvenait à détruire , par quelque service éclatant, la fâcheuse impression qu'avaient laissée ses premiers conseils. I^ goutemeur de la Louisiane avait témoigné son mécontentement au eomfmandant du fort Rosalie, et, dans la lettre où il lui annonçait Fenvoi de troupes nouvelles , il l'invitait à réparer une imprudence dont souffrait la colonie,

Fébriano épiait donc l'occasion de regagner sa puissance , au moment où Ondouré cherchait le moyen de satisfaire son ambition. Ces deux traîtres , |adis compagnons de débauche, l)ar une conformité de passions avaient conçu l'un et l'autre une haine violente contre René. L'homme sauvage alla trouver l'homme policé ; il lui parla de la mort du Soleil : a Dans les « changements prêts à s'opérer aux Natchez , lui dit-il , si le « commandant des Français me veut seconder, je lui ferai « obtenir les concessions , objets de tant de troubles et de « malheurs. »

Ravi d'une proposition qui le rendait important en le rendant utile , Fébriano court avertir Chépar : celui-ci consent à recevoir Ondouré au milieu de la nuit, sur un des ra vélins du fort.

« Sachem des Français , dit Ondouré en l'abordant , je ne « sais ce que vous méditez. De nouveaux guerriers vous sont « arrivés ; peut-être est-ce votre dessein de lever encore une « fois la hache contre nous? Au Heu de vous engager dans « cette route incertaine , je puis vous mener à votre but par « une voie plus sâre. Depuis longtemps je suis l'ami des Fran- « çais ; employez votre autorité à me faire élever à la place « qui me rendra tuteur du jeune Soleil. Je m'engage alors « à vous faire céder les terres que vous réclamez , et dont vos « députés et les nôtres doivent régler les limites. Dans deux « jours la nomination de l'édile aura lieu. Que l'on envoie « par vos ordres des présents aux jeunes guerriers, aux ma-

216 LES.RATCHLZ*:

» troues et aux prêtres, et je l'emporterai sur mes compéti- « leurs. »

Flatté d'entendre parler de sa puissance, regardant comme un grand coup de politique de mettre Ondouré, qu'il croyait l'ami de la France, à la tête des Natchez, espérant surtout, réparer sa faute par l'obtention des terres dont on lui fait la promesse , Chépar se précipite dans le projet d'Ondouré : il charge Fébriano de la distribution des présents.

Ondouré retourne auprès d'Akausie, qu'il s'étonne de trouver abattue : il en est du crime comme de ces boissons amères que l'habitude seule rend supportables. « Il ne s'agit plus n d'hésiter, s'écrie Ondouré : voulez-vous commander avec N moi , ou voulez-vous rester esclave sous un sachem de votre K famille ? Songez qu'il y va de votre vie et de la mienne : si n n9us ne sommes pas assez forts pour proscrire nos enne- « mis, nous serons proscrits par eux. Tôt ou tard quelque « voix accusatrice révélera le secret de la mort du Soleil, et, N au lieu de monter au pouvoir, nous serons traînés au sup- « plice. Allez donc ; parlez aux matrones, obtenez leurs voix ; « je cours m'assurer de celles des jeunes guerriers. Outougan miz , qui balance seul mon crédit auprès d'eux ; Outouga- K miz , encore trop faible , ne peut sortir de sa cabane. Que « le jongleur dévoué à nos intérêts fasse s'expliquer les gé- K nies, et nous triompherons de la résistance de Chactas et « d'Adario. »

L'assemblée générale de la nation étant convoquée pour procéder au choix de l'édile, Chactas proposa d'élever René , son fils adoptif, à cette place importante; mais le jongleur déclara que l'étranger, coupable à la fois de la disparition du serpent sacré , de la mort des femelles de castors , et de la guerre dans laquelle le vieux Soleil avait péri, était réprouvé du Grand Esprit.

Le frère d'Amélie rejeté, Adario présenta son neveu Outougamiz , qui venait de faire éclater tant de vertu et de vaillance : Outougamiz fut écarté, à cause de la simplicité de sa vertu. Chactas et Adario ne voulaient point pour eux-mêmes

une. charge dont leur âge ne leur permettait plus Tèxercice.

Akansie désigna à son tour Ondouré : ce nom fit rougir les hommes qui conservaient encore quelque pudeur. Chactas.repoussa de toute la dignité de son éloquence un guerrier dont il osa peindre les vices. Adario , qui sentait le tyran dans Ondouré, mena<^a de le poignarder s'il attentait jamais' à la liberté de la patrie ; mais les présents de Fébriano avaient produit leur effet : les matrones enchantées par des parures, les jeunes guerriers séduits par des armes , un assez bon nombre de sachems à qui l'ambition ôtait la prudence^ soutinrent le candidat delà Femme Chef. Les manitous consultés approuvèrent l'élection d'Ondouré. Ainsi l'éducation d'un enfant qui devait un jour commander à des peuples fut remise à des mains oppressives et souillées : le champ empoisonné de Gomorrhe fait mourir la plante qu'on lui confie, ou ne porte que des arbres dont les fruits sont remplis de cendre.

Cependant les blessures de René se fermaient ; des simples , connus des Sauvages , rétablissaient ses forces aveè une étonnante rapidité. 11 n'avait qu'un moyen de payer à Outougamiz la dette d'un amitié sublime , c'était d'épouser Céluta. Le sacrifice était grand : tout lien pesait au frère d'Amélie; aucune passion ne pouvait entrer dans son cœur, mais il crut qu'il se devait immoler à la reconnaissance ; du moins ce n'était pas à ses yeux démentir sa destinée , que de trouver un malheur dans un devoir.

Il fit part de sa résolution à Chactas : Chactas demanda la main de Céluta à Adario ; Outougamiz fut rempli de joie en apprenant que son ami allait devenir son frère. Céluta, rougissant, accorda son consentement avec cette grâce modeste qui respirait en elle; mais elle éprouvait quelque chose de plus que ce plaisir mêlé de frayeur qu'éprouve la jeune vierge' prête à passer dans les bras d'un époux. Malgré l'amour qui entraînait vers René la fille de Tabamica, malgré la félicité dont elle se faisait l'image , elle était frappée d'une tristesse involontaire ; un secret pressentiment serrait sou

LES NATCHEZ. lU

eœur : René lui inspirait une terreur dont elle ne se pouvait défendre ; elle sentait qu'elle allait tomber dans le sein de cet homme comme on tombe dans un abîme.

Les parents ayant approuvé le mariage, Ghactas dit à René : « Bâtis ta cabane, portes-y le collier pour charger les « fardeaux , et le bois pour allumer le feu : chasse pendant « six nuits; à la septième, Céluta te suivra à tes foyers.»

René établit sa demeure dans une petite vallée qu'arrosait une rivière tributaire du Meschacebé. Quand l'ouvrage fut fini , on découvrait de la porte delà nouvelle cabane les prairies du vallon entrecoupées d'arbustes à fleurs : une forêt , vieille comme la terre, couvrait les collines, et dans l'épaisseur de cette forêt tombait un torrent.

Des danses et des jeux signalèrent le jour du mariage. Placés au milieu d'un cercle de leurs parents , René et Céluta fiirent instruits de leurs devoirs : on conduisit ensuite les époux au toit qu'ils devaient habiter.

L'aurore les trouva sur le seuil de la cabane : Céluta , un bras jeté autour du cou de René, s'appuyait sur le jeune homme. Les yeux de l'Indienne , avec une expression de respect et de tendresse, cherchaient ceux de son époux. D'un cœur religieux et reconnaissant , elle offrait sa félicité au Maître de la nature, comme un don qu'elle tenait de lui : la rosée de la nuit remonte , au lever du soleil , vers le ciel d'où elle est descendue.

Les regards distraits du frère d'Amélie se promenaient sut la solitude : son bonheur ressemblait à du repentir. René avait désiré un désert , une femme et la liberté : il possédait tout cela , et quelque chose gâtait cette possession. Il aurait béni la main qui , du même coup , Feût débarrassé de son malheur passé et de sa félicité présente, si toutefois c'était une félicité.

Il essaya de réaliser ses anciennes chimères : quelle femme était plus belle que Ciluta ? Il l'emmena au fond des forêts, H promena son indépendance de solitude eh solitude ; mais quand il avait pressé sa jeune épouse contre son sein , au mi-

lieu des précipices; quand il l'avait égarée dans la région des nuages , il ne rencontrait point les délices qu'il avait rêvées.

Le vide qui s'était formé au fond de son âme ne pouvait plus être comblé. René avait été atteint d'un arrêt du ciel , qui faisait à la fois son supplice et son génie; René troublait tout par sa présence : les passions sortaient de lui, et n'y pouvaient rentrer : il pesait sur la terre qu'il foulait avec impatience , et qui le portait à regret.

Si l'impitoyable Ondouré avait pénétré dans le cœur du frère d'Amélie, s'il en avait connu toute la misère, s'il avait vu les alarmes de Céluta et l'espèce d'épouvante que lui inspirait son mari, l'union du couple infortuné n'aurait point fait sentir au Sauvage les tourments qu'il éprouva lorsque la renommée lui apprit la nouvelle de cette union. Qu'importait à Ondouré d'avoir satisfait son ambition ? Céluta échappait à son amour ! René n'était point encore immolé à sa jalousie ! Les succès du détestable Indien lui coûtaient cher : il était obligé de subir la tendresse d'ime femme odieuse ; il avait fait à Chépair des promesses qu'il ne pouvait ni ne voulait remplir. Comment perdre ces étrangers du fort Rosalie qui étaient devenus ses maîtres , puisqu'ils possédaient une partie de son secret? comment sacrifier ce rival , que les mauvais génies avaient envoyé aux Natchez poiu: le désespoir d'Ondouré ?

Plusieurs projets s'offrirent d'abord à la pensée de l'édile ; mais les uns n'étaient pas assez sûrs , les autres n'enveloppaient pas assez de victimes^ Le dégoût de l'état de nature , le désir de posséder les jouissances de la vie sociale , augmentaient le trouble des esprits d'Ondouré : il dévorait des regards tout ce qu'il apercevait dans les habitations des blancs ; on le voyait errer à travers les villages , l'air farouche , l'œil en feu , les lèvres agitées d'un mouvement convulsif.

Un jour qu'il promenait ainsi ses noires rêveries , il arrive à la cabane de René : le frère d'Amélie parcourait alors les déserts avec Céluta. Mille passions , raille souvenirs accom-

pagnés de mille desseins funestes , agitent le cœur d'Ondouré. Il fait d*abord à pas lents le tour de la hutte; bientôt il heurte à la porte, l'ouvre, et jette des regards sinistres dans l'intérieur du lieu. Il y pénètre, s'assied au foyer solitaire, comme ces génies du mal attachés à chaque homme , et qui, selon les Indiens, se plaisent à fréquenter les demeures abandonnées. Des lits de jonc, des armes européennes, quel* ques voiles de femme , un berceau , présent de la famille de Céluta, tout ce qui frappe la vue d'Ondouré accroît son sup* plice : « C'est donc ici qu'ils ont été heureux ! » murmuret-il à voix basse. Son imagination s'égare; il se lève, disperse les roseaux des couches , et brise les armes , dont il jette au loin les éclats. Les parures de Céluta appellent ensuite sa rage . il les soulève d'une main tremblante, les approche de sa bouche comme pour les couvrir de baisers, puis les déchire avec fureur. Déjà ses bras se levaient sur le berceau , lorsqu'il les laisse tout à coup retomber à ses côtés ; sa tête se penche sur sa poitrine , sou front se couvre d'un nuage sombre ; le Sauvage paraît travaillé par la conception douloureuse d'un crime.

C'en est fait ! les destinées de Céluta , les destinées du frère d'Amélie , les destinées des Français , sont fixées î Ondouré pousse un profond soupir, et souriant comme Satan à ses perversités : « Je te remercie, dit-il, ô Athaënsic! tu m'as « bien inspiré ! Génie de cette cabane , je te remercie ! tu « m'as conduit ici pour me découvrir les moyens d'accomplir « mes vengeances , d'atteindre à ta fois le but de mes desseins « divers. Oui , vous périrez , ennemis d'Ondouré ! et toi , Cé- « luta K.. » 11 ne se révèle à lui-même toute l'horreur et toute l'étendue de son projet que par un cri ^u'il pousse en sortant de la cabane : ce cri fut entendu des Français et des Natchez ; les premiers en frissonnèrent; les seconds prévirent la ruine de leur patrie.

Lorsque René revint de ses courses, il fut frappé du désordre de sa cabane , sans en pouvoir pénétrer la cause : nourrie dans la religion des Indiens , Céluta tira de ce désordre

un présage funeste. Elle n'avait point rapporté le bonheur de son pèlerinage au désert : René était pour elle inexplicable; elle avait cependant aperçu quelque chose de mystérieux au fond du cœur de Thomme auquel elle était unie ; mais cet homme ne lui avait point révélé ses secrets , il ne les avait racontés à personne. Après son retour à sa cabane, René sembla devenir plus sombre et moins affectueux : la timide Céluta n'osait l'interroger; elle ne tarda pas à prendre pour de la lassitude ou de l'inconstance ce qui n'était que l'effet du malheur et d'un caractère impénétrable. Le hasard vint donner quelque apparence de réalité aux premiers soupçons de la sœur d'Outougamiz.

René traversait un jour une cyprière , lorsqu'il entendit des cris dans un endroit écarté : il court à ces cris. 11 aperçoit entre les arbres une Indienne se débattant contre un Européen. A l'apparition d'un témoin , le ravisseur s'enfuit. Le frère d'Amélie avait reconnu Fébriano et Mila. a Ah ! s'é- « cria l'adolescente en se jetant dans ses bras , si tu avais « voulu m' épouser , tu n'aurais pas été obligé de venir à « mon secours. Que je te remercie , pourtant l J'ai eu si « grand'peur lorsque l'homme noir m'a surprise, que j'ai « fermé les yeux de toutes mes forces , dans la crainte de le « voir. » René sourit ; il rassura la jeune Sauvage , et lui promit de la reconduire chez sou père. Il l'aida d'abord à laver son visage meurtri. Mila lui dit alors : « Que ta main est « douce ! c'est tout comme celle de ma mère! Les méchants! « ils racontent tant de mal de toi , et tu es si bon ! » Quand il se fallut quitter, Mila trouva que le chemin était si court ! Elle fondit en larmes , et s'échappa en disant : « Je ne suis « qu'une linotte bleue , je ne sais point chanter pour le chas? « seur blanc. » Le frère d'Amélie reprit le chemin de sa cabane, et ne songea plus à cette aventure.

Elle fut bientôt connue d'Ondouré; elle lui fournit l'occasion d*ajouter une calomnie de plus à toutes celles qu'il inventait pour assouvir sa haine; il se félicita de pouvoir faire partager à Céluta ces tourments de jalousie qu'il avait connus

par elle. La rencontre de René et de Mila fut représentée à la chaste sœur d'Outougamiz comme rinfidélité de Thomme qu'elle aimait. Céluta pleura , et cacha ses larmes.

Cependant Céluta était mère; Tépouse féconde n'assuraitelle pas les droits deFamante? Lorsque René eut la certitude que sa femme portait un enfant dans son sein , il s'approcha d'elle avec un saint respect; il la pressa doucement, de peur de la blesser : « Femme, lui dit-il, le ciel a béni tes en- « trailles! »

Céluta répondit : « Je n'ai pas osé faire des vœux avant « vous pour l'enfant que le Grand Esprit m'a donné. Je ne « suis que votre servante : mon devoir est de nourrir votre fils t« ou votre fille, je tâcherai d'y être fidèle. »

Le front du frère d'Amélie s'obscurcit. « Nourrir mon fils « ou ma fille! dit-il avec un sourire amer : sera-t-il plus heu- « reux que moi? sera-t-elle plus heureuse que ma sœur ? Qui « aurait dit que j'eusse donné la vie à un homme? » Il sortit, laissant Céluta dans une inexprimable douleur.

Ondouré poursuivait ses projets : malgré l'autorité d'Adario et de Chactas, il avait rétabli dans toute leur puissance les Allouez, gardes dévoués au despotisme des anciens Soleils ; il avait dépéché des messagers, avec des ordres secrets, pour toutes les nations indiennes. Plus que jamais il trompait le commandant du fort Rosalie à l'aide de fausses confidences : il lui faisait dire par Fébriano que, sans l'opposition d'Adario, de Chactas et de René, il serait entièrement maître du conseil des Natchez ; que ces trois ennemis du nom français l'empêchaient de tenir sa promesse. Ondouré invitait Chépar à les enlever quand il lui en donnerait le signal. Par cette politique, il avait le double dessein de livrer ses adversaires aux étrangers, et de soulever les Natchez contre ces mêmes étrangers, lorsque ceux-ci se seraient portés à quelque violence contre deux saehems idoles de la patrie.

Il fallait néanmoins ne rien précipiter; il fallait que toutes les forces des Indiens fussent secrètement rassemblées, aiin de frapper sûrement le dernier coup. Il était en même temps

LES NATCIIEZ. 223

aussi difîQcile de modérer ces éléments de discorde que de les faire agir de concert. Les trêves, sans cesse renouvelées, suspendaient à peine des hostilités toujours prêtes à renaître : les Français et les !Natchez s'exerçaient aux armes, en cultivant ensemble les champs où ils se devaient exterminer.

Plusieurs mois étaient nécessakes à Ondouré pour Texécution de son vaste plan. Chépar, de son côté, n'avait point encore reçu tous les secours qu'il attendait. Une paix forcée par la position des chefs régnait donc dans la colonie; les Indiens, en attendant l'avenir, s'occupaient de leurs travaux et de leurs fêtes.

Mila, ayant des liens de famille avec Céluta, vint remercier celui qu'elle appelait son libérateur. Elle lui apporta une gerbe de maïs qui ressemblait à une quenouille chargée d'une laine dorée : « Voilà, lui dit-elle, tout ce que je te puis doii- « ner, car je ne suis pas riche. » René accepta l'offrande.

Céluta sentit ses yeux se remplir de larmes, mais elle reçut sa jeune parente avec son inaltérable douceur; elle caressa même avec bonté l'aimable enfant, qui lui demanda si elle assisterait à la moisson de la folle-avoine*. Céluta lui dit qu'elle s'y trouverait. Mila sortit pleine de joie, en voyant René tenir encore dans sa main la gerbe de maïs.

Depuis le jour oij le capitaine d'Artaguette avait ramené aux ;Natchez les infortunés amis, il était allé à la Nouvelle- Orléans voir son frère, le général Diron d'Artaguette, et te jeune conseiller Harlay, qui devait épouser Adélaïde, fille du gouverneur de la Louisiane. Il revint au fort Rosalie la veille de la moisson annoncée par Mila. Il avait appris le mariage du frère d'Amélie avec Céluta : la reconnaissance que le capitaine devait à cette belle Sauvage, le tendre penchant qui l'entraînait vers elle, l'estime qu'il sentait pour René, le conduisirent à la cabane d^s nouveaux époux. Il trouva la famille réunie prête à partir pour la moisson : Chactas, Adario, Céluta, René, Outougamiz, rétabli dans toute sa force; Outou-

' Sorte de vii qui c^rolt dans les rivières.

gamiz, qui avait oublié ce qu'il avait fait, et qui fuyait lorsque René racontart les prodiges de sa délivrance.

D'Artaguette fut reçu avec la plus touchante hospitalité par Céluta, qui l'appelait son frère. Outougamiz lui dit : a Cé- « luta t*a sauvé, tu as sauvé mon ami : je t'aime; et si nos « nations combattent encore, ma hache se détournera de a toi. » René proposa au capitaine d'assister à la fête de la moisson : « Très-volontiers, » répondit d'Artaguette. Ses regards ne se pouvaient détacher de Céluta, dont une secrète langueur augmentait la beauté.

On s^embarque dans des canots, sur la rivière qui coulait au bas de la colline où la cabane de René était bâtie. On remonte le courant pour arriver au lieu de la moisson. Les chênes-saules dont la rivière était bordée y répandaient Tombre; les pirogues s'ouvraient un chemin à travers les plantes qui couvraient de feuilles et de fleurs la surface de Teau. Par intervalles, Fœil pénétrait la profondeur des flots roulant sur des sables d'or, ou sur des lits veloutés d'une mousse verdoyante. Des martins-pécheurs se reposaient sur des branches pendantes au-dessus de Ponde, ou fuyaient devant les canots, en rasant le bord de la rivière.

On arrive au lieu désigné : c'était une baie où la folle-avoine croissait en abondance. Gë blé, que la Providence a semé en Amérique pour le besoin des Sauvages, prend racine dan^ les eaux ; son grain est de la nature du riz : il donne une nourriture douce et bienfaisante.

A la vue du champ merveilleux, les Natchez poussèrent des cris, et les rameurs, redoublant d'efforts, lancèrent leurs pirogues au milieu des moissons flottantes. Des milliers d'oiseaux s^enlevèrent, et, après avoir joui des bienfaits de la nature, cédèrent leur place aux hommes.

En un instant les nacelles furent cachées dans la hauteur et l'épaisseur des épis. Les voix qui sortaient du labyrinthe mobile ajoutaient à la magie de la scène. Des cordes de bouleau furent distribuées aux moissonneurs ; avec ces cordes ils saisissai^it les tiges de la fblle-avoine, qu'ils liaient en gerbe ;

lES NATCBEZ. 225

puis, inclinant cette gerbe sur le bord de la pirogue , ils In frappaient avec un fléau léger; le grain mûr tombait dans le fond du canot. Le bruit des fléaux qui battaient les gerbes, le murmure de l'eau, les rires elles joyeux propos des Sauvages, animaient cette scène, moitié marine, moitié rustique.

Le champ était moissonné : la lune se leva pour éclairer le retour de la flotte; sa lumière descendait sur la rivière, entre les saules à peine frémissants. De jeunes Indiens et de jeunes Indiennes suivaient les canots à la nage, comme des Si* rênes ou des Tritons ; l'air s'embaumait de l'odeur de la moisson nouvelle, mêlée aux émanations, des arbres et des fleurs. La pirogue du Grand Chef était à la tête de la flotte, et un prêtre, debout à la poupe de cette pirogue, redisait le chant consacré à l'astre des voyageurs :

« Salut, épouse du Soleil! tu n'as pas toujours été heu- « reuse ! lorsque, contrainte par Athaënsic de quitter le lit « nuptial, tu sors des portes du matin, tes bras arrondis, « étendus vers l'orient, appellent inutilement ton époux.

« Ce sont encore ces beaux bras que tu entr'ouvres lorsque « tu te retournes vers l'occident, et que la cruelle Athaënsic a force à son tour le Soleil à fuir devant toi.

« Depuis ton hymen infortuné, la mélancolie est devenue « ta compagne ; elle ne te quitte jamais, soit que tu te plaises « à errer à travers les nuages, soit qu'immobile dans le cieK n tu tiennes tes yeux fixés sur les bois, soit que, penchée au « bord des ondes du Meschacebé, tu t'abandonnes à la rêve- « rie, soit que tes pas s'égarent avec les fantômes le long des « pâles bruyères.

« Mais, ô Lune, que tu es belle dans ta tristesse! L'Ourse « étoilée s'éclipse devant tes charmes, tes regards veloutent « l'azur du ciel; ils rendent les nues diaphanes : ils font bril- « 1er les fleuves comme des serpents ; ils argentent la cime « des arbres; ils couvrent de blancheur le sommet des monte tagnes ; ils changent en une mer de lait les vapeurs de là * vallée.

« C'est ta lumière , ô Lune , qui donne de grandes pensées

« aux sacliems; c'est ta lumière qui remplit le cœur d'un « amaut du souvenir de sa maîtresse: à ta clarté, la mère « veille au berceau de son fils ; à ta clarté , les guerriers maru chent aux ennemis delà patrie; à ta clarté, les chasseurs « tendent des pièges aux hôtes des forêts ; et maintenant à ta « clarté, chargés des dons du Grand Esprit, nous allons re- « voir nos heureuses cabanes. »

Ainsi chantait le prêtre : à chaque strophe , la conque mêlait ses sons au chœur générai des Natchez ; un recueillement religieux avait saisi Céluta, René, d'Artaguette, Outougamiz , Adario et le vieux Chactas : le pressentiment d'un avenir malheureux s'était emparé de leur cœur. La tristesse est au fond des joies de l'homme : la nature attache une douleur à tous ses plaisirs ; et quand elle ne nous peut refuser le bonheur, par un dernier artifice elle y mêle la crainte de le perdre. Une voix vint arracher les amis à leurs graves réflexions ; cette voix semblait sortir de l'eau ; elle disait : « Mon « libérateur, me voici. » René , d'Artaguette , Outougamiz , Chactas, Adario, Céluta, regardent dans le fleuve, et ils aperçoivent Mila qui nageait auprès du canot. Enveloppée d'un voile , elle ne montrait au-dessus de l'eau que ses épaules demi-nues et sa tête humide ; quelques épis de folle-avoine, capricieusement tressés , ornaient son front. Sa figure riante brillait à la clarté de la lune , au milieu de l'ébène de ses cheveux ; des filets d'argent coulaient le long de ses joues : on eût pris la petite Indienne pour une naïade qui avait dérobé la couronne de Cérès.

« Outougamiz , disait-elle , viens donc te baigner av«c « moi : pour le guerrier blanc, ton frère , j'en aurais peur. »

Outougamiz saute par-dessus le bord de la pirogue. Mild se mit à nager de concert avec lui. Tdntôt elle se balançait lentement, le visage tourné vers le ciel ; vous eussiez cru qu'elle 'dormait sur les vagues ; tantôt, frappant de son pied l'onde élastique, elle glissait rapidement dans le fleuve. Quelquefois, s'élevant à demi , elle avait l'air de se tenir debout ; quelquefois ses bras écartaient l'onde avec grâce : dans cette posi-

LES NATCHGZ. 227

tion elle tournait un peu la tête , et rextrémlté de ses pieds se montrait à la surface des flots. Son sein, légèrement enflé à Toeil sous le voile liquide, paraissait enfermé dans un globe de cristal : elle traçait , par ces mouvements , une multitude de cercles qui , se poussant les uns les autres , s'étendaient au loin : Mila s'ébattait au milieu de ces ondulations brillantes , comme un cygne qui baigne son cou et ses ailes.

La langueur des attitudes de Mila aurait pu faire croire qu'elle cherchait des voluptés cachées dans ces ondes mystérieuses , mais le calme de sa voix et la simplicité de ses pa* rôles ne décelaient que la plus tranquille innocence. Il en était ainsi des caprices de l'élégante Jndienne avec Outougamiz : elle passait à son cou un bras humide; elle approchait son visage si près du sien, qu'elle lui faisait sentir à la fois la fraîcheur de ses joues £t la chaleur de ses lèvres. Liant ses pieds aux pieds de son compagnon de bain , elle n'était séparée de lui que par l'onde , dont la molle résistance rendait encore ses entrelacements plus doux ; « N'était-ce pas ainsi, « disait-elle, que tu étais couché avec René sur le lit de ro-^ « seaux , au fond du marais.^ » Il ne fallait chercher dans ces jeux que ceux d'un enfant plein de charme ; et si quelque chose d'inconnu se mêlait aux pensées de Mila , ce n'était point à Outougamiz que s'adressaient ces pensées.

Tant de grâces n'avaient point échappé à la fille de Tabamica : moins René y avait paru sensible , plus elle craignit une délicatesse affectée. Rentrée dans sa demeure , elle se trouva mal : bien que son sein maternel n'eât encore compté que sept fois le retour de l'astre témoin des plaisirs de Mila, Géluta sentit que l'enfant de René se hâterait d'arriver à la triste lumière des cieux , afin de partager les destinées de son père.

Le frère d'Amélie avait passé la nuit dans les bois : au lever du soleil il ne retrouva Céluta , ni dans la cabane , ni à la fontaine , ni au champ des fleurs. Il apprit bientôt que , pressée pendant la nuit par les douleurs, son épouse s'était

retirée à la hutte que lui avaient bâtie les matrones , selon Tusage , et qu'elle resterait dans cette hutte un nombre de jours plus ou moins long , selon le sexe de Tenfant.

Céluta pensa perdre la vie en la donnant à une fille que Ton porta à son père , et qu'en versant des pleurs il nomma Amélie. Cette seconde Amélie paraissait au moment d'expirer : René se vit obligé de verser l'eau du baptême sur la tête de l'enfant en péril ; l'enfant poussa un cri. Le baptême, parmi les Sauvages, était regardé comme un maléfice : Ondouré accusa le guerrier blanc d'avoir voulu faire mourir sa fille, par dégoût pour Céluta , et par amour pour une autre femme. Ainsi s'accomplissait le sort de René : tout lui devenait fatal , même le bonheur.

L'enfant vécut , et les jours de retraite expirèrent : Céluta revînt à son toit, où l'attendaient ses-parents. Les vêtements de la jeune mère étaient nouveaux : elle ne devait rien porter de ce qui lui avait servi autrefois : son enfant était suspendu à sa mamelle. Lorsqu'elle mit le pied sur le seuil de sa cabane, ses yeux , jusqu'alors baissés avec modestie , se levèrent sur René, qui lui tendait les bras pour recevoir son enfant : tout ce que la passion d'une amante , tout ce que la dignité d'une épouse, tout ce que la tendresse d'une mère , tout ce que la soumission d'une esclave, tout ce que la douleur d'une femme, peuvent jamais réunir de plus touchant, fut exprimé par le regard de Céluta. « Je ne vous ai donné qu'une fille , dit-elle ; « pardonnez à la stérilité de mon sein : je ne suis pas heu- « reuse. »

René prit son enfant , l'éleva vers le ciel , et le remit dans les bras de sa mère. Tous les parents bénirent la fille de Céluta : Outougamiz lui suspendit un moment au cou le manitou d'or, et sembla la consacrer ainsi au malheur.

Chez les Sauvages, ce sont les parents maternels qui imposent les noms aux nouveau-nés. Selon la religion de ces peuples , le père donne Fâme à l'enfant, la mère ne lui donne que le corps : on suppose d'après cela que la famille de la

LES NÀTGHEZ. 229

femme connaît seule le nom que le corps doit porter. René, s'obstinant à appeler sa fille Amélie , blessa de plus en plus les mœurs des Indiens.

Depuis qu'il était père , sa tristesse était singulièrement augmentée. Il passait des jours entiers au fond des forêts. Quand il revenait chez lui , il prenait sa fille sur ses genoux, la regardait avec un mélange de tendresse et de désespoir, et tout à coup la remettait dans son berceau , comme si elle lui faisait horreur. Céluta détournait la tête et cachait ses larmes , attribuant le mouvement de René à un sentiment de haine pour elle.

Si René rentrant au milieu de la nuit adressait des mots de bonté à Céluta , c'était avec peine qu'elle parvenait à dissimuler l'altération de sa voix ; si René s'approchait de son épouse pendant le jour, elle lui laissait adroitement sa fille dans les bras, et s'éloignait de lui ; si René montrait quelque inquiétude dé la santé chancelante de la sœur d'Outougamiz, celle-ci en attribuait le dérangement à la naissance d'Amélie« Elle disait alors des choses si touchantes , en s'efforçant de prendre un air serein , que son trouble paraissait davantage à travers ce calme de la vertu résignée.

Mila se retrouvait partout sur les pas du frère d'Amélie ; elle venait souvent à la cabane, où Céluta l'accueillait toujours avec douceur.

« Si tu étais ma mère , disait Mila à l'épouse afQigée , je « serais toujours avec toi; j'entendrais le guerrier blanc te « parler de l'amitié de ton frère, et te raconter des histoires « de son pays. Nous préparerions ensemble la couche du « guerrier blanc; et puis , quand il dormirait, je rafraîchi- « rais son sommeil avec un éventail de plumes. »

Mila terminait ordinairement ses discours en se jetant dans les bras de Céluta : c'était chercher la tranquillité au sein de Forage , la fraîcheur au milieu des feux du midi. La jeune Indienne obtenait un regard de pitié des yeux dont elle faisait couler les larmes; elle sollicitait l'amitié d'un cœur qu'elle venait de poignarder.

I^ mère de Mila, impatiente de ses courses, avait menacé sa fille de lui jeter de Feau au visage, châtiment qu'infligent à leurs enfants les matrones indiennes. Mila avait répondu qu'elle mettrait le feu à la cabane de sa mère ; les parents avaient ri, et Mila avait continué de chercher René.

Un soir, celui-ci était assis au bord d'un de ces lacs que l'on trouve partout dans les fbréts du nouveau monde. Quelques baumiers isolés bordaient le rivage ; le pélican , le cou reployé , le bec reposant comme une faux sur sa poitrine , se tenait immobile à la pointe d'un rocher; les dindes sauvages élevaient leur voix rauque du haut des magnolias ; les flots du lac , unis comme un miroir, répétaient les feux du soleil couchant.

Mila survint. « Me voici ! dit-elle; je suis tout étonnée , je « t'assure, j'avais peur d'être grondée. »

« — Et pourquoi vous gronder ? » dit René.

« Je ne sais , » répondit Mila en s'asseyant et s'appuyant sur les genoux du guerrier blanc.

« N'auriez-vous point quelque secret.? » répliqua René. « Grand Esprit ! s'écria Mila , est-ce que j'aurais un secret ? « J'ai beau penser, je ne me souviens de rien. »

Mila posa ses deux petites mains sur les genoux de René , inclina la tête sur ses mains , et se mit à rêver en regardant le lac. René souffrait de cette attitude, mais il n'avait pas le courage de repousser cette enfant. Il s'aperçut , au bout de quelque temps, que Mila s'était endormie.

Age de candeur, qui ne connais aucun péril ! âge de confiance, que tu passes vite! « Quel bonheur pour toi, Mila, <t murmura sourdement René, si tu dormais ici ton dernier « sommeil ! »

« — Que dis-tu? s'écria Mila tbée de son assoupissement. « Pourquoi m'as-tu réveillée? Je faisais un si beau rêve! »

« — Vous feriez mieux, dit René, de me chanter une « chanson , plutôt que de dormir ainsi comme un enfant. » « — C*est bien vrai , dit Mila ; attends , que je me réveille. » Et elle frotta ses yeux humides de sommeil et de larmes.

LES NATCIIEZ. 23 t

. « Je me souviens, reprit-elle, d*une chanson de Céiuta. « O Céiuta ! comme elle est heureuse ! comme elle mérite de « l'être! C*est ta femme, n'est-ce pas? »

Mila se prit à chanter; elle avait dans la voix une douceur mêlée dHnnocence et de volupté. Elle ne put chanter longtemps ; elle brouilla tous ses souvenirs , et pleura de dépit de ne pouvoir redire la chanson de Céiuta.

La mère deMila, qui la suivait, la trouva assise aux genoux de René; elle la frappa avec une touffe de lilas qu'elle tenait à la main , et Mila s'échappa en jetant des feuilles à sa mère. L'impnidente colère de la matrone révéla la course de sa fille ; le bruit s'en répandit de toutes parts. Mila ellemême s'empressa de dure à Céiuta qu'elle avait dormi sur les genoux du guerrier blanc , au bord du lac. Céiuta n'avait pas besoin de ce qu'elle prenait pour une nouvelle preuve du maK beur qui l'avait frappée. .

Le frère d'Amélie connaissait trop les passions pour ne pas apercevoir ce qui naissait au f^nd du cœur de Mila; il devint plus sévère avec elle : cette rigueur effraya la gentille Sauvage. Ses sentiments repoussés se replièrent sur tout ce qui aimait René, sur Céiuta, sur Outougamiz , qui avait délivré le guerrier blanc avec tant de courage , et qui avait si bien nagé dans le fleuve. Mila rencontrait souvent Outougamiz dans les cabanes : la naïveté héroïque du jeune homme plaisait à la naïveté malicieuse de la jeune fille.

« Tu as sauvé ton ami du cadre de feu , disait un jour Mila « à Outougamiz. C'est bien beau ! j'aurais voulu être là. — tt Tu m'aurais beaucoup gêné , répondit le frère de Céiuta , « parce que tu aurais eu fiiim ; et que t'aurais-je donné à « manger ? »

« — C'est vrai, répliqua l'Indienne; mais si j'avais été « avec toi , j'aurais pris la tête de ton ami dans mes deux « mains, j'aurais réchauffé ses yeux avec mes lèvres; et, pour « voir si son cœur battait encore, j'aurais mis ma main sur « son cœur. » Et Mila portait la main au cœur d'Outougamiz.

232 LES NAGTHEZ.

« Ke fais pas cela, dit le Sauvage. EstH;e'que tu serais dc- « veDue amoureuse? — Non certainement, s'écria l'In- « dienne étonnée ; mais je le demanderai à Céluta. »

L'âme de la jeunesse, en prenant àon essor, essaye de tous les sentiments, goûte, comme Tenfant, à toutes les'^oupes, douces ou amères , et n'apprend à s'y connaître que par Fexpérienee. Attirée d'abord par René, Mila trouva bientôt en lui quelque chose de trop loin d'elle. Le cœur d'Outougamiz était le cœur qui convenait à celui de Mila ; leur sympathie une fois déclarée promettait d'être durable, et cette sympathie allait naître.

Hélas ! ces simples et gracieuses amours , qui auraient dû couler sous un ciel tranquille , se formaient au moment des orages ! Malheureux , ô vous qui commencez à vivre quand les résolutions éclatent! Amour, amitié, repos, ces biens qui composent le bonheur des autres hommes , vous manqueront ; vous n'aurez le temps ni d'aimer ni d'être aimés. Dans l'âge où tout est illusion , l'affreuse vérité vous poursuivra ; dans l'âge où tout est espérances , vous n'en nourrirez aucune : il vous faudra briser d'avance les liens de la vie , de peur de multiplier des nœuds qui si tôt doivent se rompre !

René , vivant en lui-même , et comme hors du monde qui l'environnait , voyait à peine ce qui se passait autour de lui ; il ne faisait rien pour détruire des calomnies qu'il ignorait , ou qu'il aurait méprisées s'il les eût connues; calomnies qui n'en allaient pas moins accumuler sur sa tête des malheurs publics et des chagrins domestiques. Se renfermant au sein de ses douleurs et de ses rêveries dans cette espèce de solitude morale , il devenait de plus en plus farouche et sauvage : impatient de tout joug , importuné de tout devoir, les soins qu'on lui rendait lui pesaient : on le fatiguait en l'aimant. Il ne se plaisait qu'à errer à l'aventure ; il ne disait jamais ce qu'il devenait, où il allait ; lui-même ne le savait pas. Était-il agité de remords ou de passions , cachait-il des vices ou des vertus? c'est ce qu'on ne pouvait dire. Il était possible de tout croire de lui , hors la vérité.

LES INATCHEZ. 23»

Assise à la porte de sa cabane, Céluta attendait son mari des journées entières. Elle ne l'accusait point , elle n'accusait qu'elle-même : elle se reprochait de n'avoir ni assez de beauté ni assez de tendresse. Dans la générosité de son amour, elle allait jusqu'à croire qu'elle pourrait devenir l'amie de toute autre femme maîtresse du cœur de René; mais quand elle portait son enfant à son sein, elle ne pouvait s'empêcher de le baigner de larmes. Lorsque le frère d'Amélie revenait, Céluta apprêtait le repas ; elle ne prononçait que des paroles de douceur; elle ne craignait que de se rendre importune; elle ébauchait un source qui expkait à ses lèvres ; et lorsque , jetant des regards furtifs sur René , elle le voyait pâle et agité, elle aurait donné toute sa vie pour lui rendre un moment de repos.

Chactas essayait quelquefois d'apaiser par sa tranquille raison les troubles de l'âme du frère d'Amélie ; mais il ne lui pouvait arracher son secret. « Qu'as-tu ? lui disait-il. Tu vou- « lais la solitude; ne te suffît-elle plus ? Avais-tu pensé que « ton cœur était inépuisable ? Les sources coùlent-elles touo jours? »

« — Mais qui empêche , répondait René ^ quand on s'aper- « çoit de la fuite du bonheur, de clore la vie ? Pourquoi des « amis inséparables n'arrivent-ils pas ensemble dans le monde « où les félicités ne passent plus ?

« — Je n'attache pas plus de prix que toi à la vie, répli- « quait le sachem expérimenté : vous mourez , et vous êtes « oublié; vous vivez , et votre existence n'occupe pas plus de « place que votre mémoire. Qu'importent nos joies ou nos « douleurs dans la nature ? Mais pourquoi t'occuper toi-même A de ce qui dure si peu ? Tu as déjà rempli parmi nous les « devoirs d'un homme envers ta patrie adoptive : il t'en reste » d'autres à accomplir. Peut-être n'attendras-tu pas long- « temps ce que tu désires. »

Les paroles de la vieillesse sont des oracles : tout, en effet, commençait à précipiter la catastrophe aux Natchez. Les messagers d'Ondouré étaient revenus avec de^paroles favo*

rables de la part des nations indiennes. Le commandant français , qui avait reçu de nouveaux soldats , n'avait pas besoin d'être excité secrètement, comme il l'était, par Fébriano, pour exciter des violences contre René , Ghactas et Adario. Chépar pressait Ondouré détenir ses promesses relativement au partage des terres; Ondouré répondait qu'il les mettrait à exécution aussitôt qu'on l'aurait débarrassé de ses adversaires.

Les calomnies répandues par Ondouré, à l'aide du jongleur, avaient produit tout leur effet contre le frère d'Amélie : pour les Natchez , Timpie René était le complice secret des mauvais desseins des Français; pour les Français , le traître René était l'ennemi de son ancienne patrie.

La Êimille de Cbactas, au milieu de laquelle Mila passait maintenant ses jours, prenait un matin son repas accoutumé dans la cabane de Géluta, lorsqu'elle vit entrer le grenadier Jacques : il était chargé d'un billet du capitaine d'Artagnette, adressé au 61s adoptif de Cbactas , ou , dans son absence , au vénérable sachem lui-même. Ce billet informait René de l'ordre qui venait d'être donné de l'arrêter avec Adario. « Vous h n'avez pas un moment à perdre pour vous dérobera vos en- « nemis , mandait le capitaine au frère d'Amélie. Vous êtes « dénoncé comme ayant porté les armes contre la France ; « un conseil de guerre est déjà nommé afin de vous juger. « Adario , qu on retiendra prisonnier tant que les terres ne « seront pas concédées , répondra de la conduite des Nat- « chez. On n'ose encore toucher à la tête de Cbactas. »

A cette lecture , Céiuta fut saisie d'un tremblement ; pour la première fois elle bénit l'absence de René ; depuis deux jours il n'avait point paru. Céiuta, Mila et Outougamiz convinrent de courir dans les bois , de chercher le frère d'Amélie, et de le tenir éloigné des cabanes ; Cbactas , avec le reste de la famille , se hâta de se rendre chez Adario.

Instruit du sort qu'on lui prépare , Adario refuse de fuir : il déploie une natte, s'assied à terre. Fatigué des cris qu'il entend : « Indigne famille ! dit-il d'une voix terrible , que m€

« conseillez-vous? Moi! me cacher devant* des brigands! <t donner un tel exemple à la jeunesse ! Chactas , j'attendais « d'autres sentiments d'un des pères de la patrie. »

„ __ De quelle utilité peut être à la patrie votre captivité « ou votre mort? répondit Chactas; en vous retirant, au « contraire, dès demain peut-être nous pourrons nous dé- « fendre contre les oppresseurs de notre liberté ; mais aujour- « d'hui le temps nous manque; je ne sais quelle main per- « fide a écarté la plupart des jeunes guerriers. »

« —Non, dit Adario, je ne me retirerai point; je vous « laisse le soin de me venger. »

Adario se lève et prend ses armes : safamille n'ose s'opposer à son dessein. Le sachem se rassied : un profond silence règne autour de lui.

On entend au dehors les pas d'une troupe de concessionnaires, conduits par Fébriano. A la gauche du sachem était son fils ; derrière lui , sa vieille épouse, et sa jeune fille, mère d'un enfant qu'elle tenait dans ses bras; devant lui , Chactas appuyé sur un bâton blanc.

Fébriano entre, déploie un ordre, et commande à Adario

de le suivre.

« Oui , je te vais suivre , répond le sachem ; je vois que tu « m'as reconnu ; je t'ai fait assez peur le jour de la bataille « pour que tu te souviennes de moi. »

Adario s'élance de sa natte , et appuie le bout d'un javelot sur la poitrine de Fébriano. Chactas , dont les regards ne dirigent plus les mains tremblantes, cherche en vain, dans la nuit qui l'environne , à détourner les coups et à faire entendre des paroles pacifiques. Le renégat recule, et sa troupe avance. Des cris s'échappent de la midtitude remplissant les lieux d'alentour. Les femmes éplorées se suspendent aux fusils des concessionnaires. Une voix s'élève, la bande armée tire : le fils d' Adario tombe mort à ses côtés. Le sachem se défend quelque temps derrière le corps de son fils; Chactas, renversé, est foulé aux pieds. Une épaisse fumée monte dans les airs; la cabane est en flammes; tout fuit. Lié des mams

236 LES N4TCHEZ.

de Fébriano , Adario est conduit avec sa femme , sa fille et son petit-fils , au fort Rosalie. D'autres sicaires du complice d'Ondouré, envoyés à la demeure de René, n'avaient trouvé que le silence et la solitude.

Les habitants de la colonie accoururent en foule sur le passage des prisonniers. Ceux-ci auraient inspiré une pitié profonde , s'il ne suffisait pas d'être malheureux parmi les hommes pour en être haï et persécuté. D'Artaguette, qui avait refusé de conduire des soldats aux J^ïatchez , subissait lui-même une captivité militaire , et ne pouvait plus être d'aucun secours à la famille enchaînée.

Le conseil de Chépar s'étant assemblé , Fébriano déclara qu' Adario s'était armé , qu'il avait méprisé les ordres du roi, et qu'on avait été obligé de l'enlever de vive force. Deux avis furent ouverts : le premier, de transporter le rebelle aux îles; le second , de le vendre, avec sa famille, au fort Rosalie. Ce dernier avis l'emporta. Le commandant choisit le parti le plus violent , comme le plus capable de frapper les Natchez d'une épouvante salutaire : l'imprudence et la dureté paraissent souvent aux esprits étroits de l'habileté et du courage. Il fut donc résolu qu' Adario , sa femme et ses enfants , seraient , à l'instant même , publiquement vendus , et employés aux travaux de la colonie.

Ondouré passa secrètement quelques heures au fort Rosalie : Fébriano l'informa du jugement rendu par le conseil ; le Sauvage s'en réjouit, ainsi que du meurtre du fils d' Adario et de l'incendie de la'cabane. Il regrettait seulement de n'avoir pu abattre du premier coup sa principale victime , mais il s'en consolait dans la pensée que René n'avait échappé à son sort que pour peu de temps.

L'Indien espérait trouver la rage des Watchez à son comble, et les esprits disposés à tout entreprendre : il ne se trompait pas. Revenu du fort Rosalie , il se rendit au lieu où Chactas , après l'enlèvement d' Adario, avait rassemblé les tribus : c'était au bord du lac des bois , dans l'endroit où Mila s'était endormie sur les genoux de René.

Le chef parut avec un firont triste au milieu de Fassem* blée. Tous les yeux se tournèrent vers lui. Les jeuneis guerriers, à peine de retour d'une longue chasse, s'écrièrent : « Tu- « teur du Soleil, que nous conseillez-vous? »

« —Mon opinion, «répondit modestement le rusé Sauvage, « est celle des sachems. »

Les sachems louèrent cette modération , excepté Chactas, qui découvrit l'hypocrite.

« Que la Femme Chef s'explique , » dit-on de toutes parts.

A — O malheureux Natchez ! dit Akensie subjuguée et cri- « minelle , on conspire ! » et elle se tut.

« 11 la feut forcer de parler ! » fut le cri de la foule. Alors Ondouré :

« Remarquez , 6 guerriers, que le fils adoptif de Ghactas , ft que l'on représentait comme une des victimes désignées « par Chépar, a pourtant été soustrait à la trahison de nos » ennemis, tandis qu'Adario est dans les fers. Sachems et « guerriers , avez-vous quelque confiance en moi ? »

— « Oui , oui ! » répétèrent mille voix. Celle de Ghactas , dans ce moment de passion , ne fut point écoutée.

« Voulez-vous faire, reprit Ondouré, ce que j'ordonnerai « pour votre salut.?»

A Parlez, nous vous obéirons , » s'écria de nouveau l'as-* semblée.

« £h bien ! dit Ondouré , rentrez dans vos cabanes , ne « montrez aucun ressentiment, ayez l'air soumis, supportez « de nouvelles injustices , et je vous promets... Mais il n'est « pas temps de parler. Je découvrirai au grand prêtre ce « qu'Athaënsic m'a inspiré. Oui , Natchez , Athaënsic m'est » apparue dans la vallée ! ses yeux étaient deux flammes ; ses » cheveux flottaient dans les airs, comme les rayons du soleil « à travers les nuages de la tempête; tout son corps était « quelque chose d'immense et d'indéfinissable : on ne pou- » vait la voir sans ressentir les terreurs de la mort. « Délivre « la patrie , m'a-t-elle dit ; concerte toute chose avec le serti viteur de mes autels

338 LES N4TC1IEE.

« Alors Tesprit m'a révélé ce que je

« devais d'abord apprendre au seul jongleur : ce sont des R mystères redoutables. »

L'assemblée frémit. Le grand prêtre s'écria : « N'en dou- « tons point , Athaënsic a remis sa puissance à Ondouré. » Guerriers , le tuteur du Soleil vous commande , par ma « voix , de vous séparer. Retirez-vous, et reposez-vous sur le « ciel du soin de votre vengeance. »

A ces mots les Sauvages se dispersèrent, pleins d'une horreur religieuse qu'augmentaient l'ombre et le calme des forêts.

Ondouré ne désirait point armer, dans ce moment, les Natchez contre les Français; ils n'étaient pas assez forts pour triompher , et tout se serait réduit à une action aussi peu décisive que la première. Ce n'était pas d'ailleurs un combat ouvert et loyal que voulait le Sauvage; il prétendait porter un coup plus sûr, mais plus ténébreux. Or, tout n'était pas préparé , et le jour où le complot pouvait éclater avec succès était encore loin.

L'amant dédaigné de Céluta avait fait de l'absence de son rival un nouveau moyen de calomnie : non content de perdre René dans l'opinion des Natchez , il le faisait chercher de toutes parts pour le livrer aux Français. Avec un dessein bien différent, Céluta s'était empressée de suivre les traces de son époux ; mais elle avait en vain interrogé les rochers et les bruyères. Elle sortait de sa cabane , elle y revenait , dans la crainte que René n'y fût rentré par un autre chemin : quelquefois elle songeait à se rendre au fort Rosalie , se figurant que l'objet de sa tendresse y avait déjà été conduit ; quelquefois elle s'asseyait au carrefour d'un bois , et ses regards s'enfonçaient dans les divers sentiers qui se déroulaient sous l'ombrage; elle n'osait appeler René , de peur de le trahir par les sons mêmes de sa voix. Amélie ne quittait point les bras maternels , et Céluta retrouvait des forces en pleurant sur ce dier témoin de sa douleur.

Outougamiz , toujours inspiré quand il s'agissait des pé-

rils de son ami , avait été plus heureux que sa sœur : depuis longtemps il s'était aperçu que le frère d'Amélie aimait à diriger ses pas vers une colline qui bordait le Meschacebé , et dans le flanc de laquelle s'ouvrait une grotte fun^re : il commença ses recherches de ce côté. Un autre instinct conduisit Mila au même lieu : la colombe au loin transportée trQuve, à travers les champs de l'air , le chemin qui la ramène à sa compagne.

Les deux fidèles messagers se rencontrèrent à l'entrée de Ja grotte. « Qui t'amène ici.' » dit Mila à Outougamiz.

« Mon génie, » répondit le Sauvage; et il montrait la chaîne d'or. « Et toi , Mila , qui t'a conduite de ce côté? »

« — Je n'en sais rien , répliqua l'Indienne ; quelque chose « qui est peut-être la femme de ton génie. Tu verras que nous « avons deviné, et que le guerrier blanc est ici. >

En effet , ils aperçurent René assis en face du fleuve , sous la voûte de la caverne : on voyait auprès de lui un livre, des fruits , du maïs et des armes. Cette caverne était un lieu redouté des Natchez : ils y avaient déposé une partie des os de leurs pères. On racontait qu'un esprit de la tombe veillait jour et nuit à cette demeure.

« Oh ! s'écria Mila , j'aurais bien peur si le guerrier blanc « n'était ici. »

Étonné de l'apparition de son frère et de la jeune Indienne , René crut qu'ils s'étaient donné rendez-vous dans ce sanctuaire, propre à recevoir un serinent; et comme il appelait leur union de tous ses vœux, il fut charmé de cette rencontre.

Outougamiz et Mila ne dirent rien au frère d'Amélie du véritable objet de leur descente à la grotte : tant les cœurs naïfs deviennent intelligents quand il s'agit de ce qu'ils aiment! Ils comprirent que s'ils révélaient à René les périls dont il était menacé , loin de pouvoir l'arrêter , il échapperait à leur tendresse. Le couple ingénu laissa donc l'homme blanc croire ce qu'il voudrait croire , et ne songea qu'à le retenir dans cette retraite par le charme d*un entretien amical.

Le frère de Céluta ignorait ce qui s'était passé aux Nat-

chez : il supposait qu'Adario se serait éloigné avec Cbaetas» jusqu'au moment où les enfants du Soleil pourraient venger leur injure. Outougamiz eût désiré calmer les inquiétudes de sa sœur, mais il ne voulait pas quitter René; il espérait que Mila trouverait quelque prétexte pour quitter la grotte , et pour aller rassurer la femme infortunée.

« Mon sublime frère , » dit René au jeune Sauvage avec un sourire qui rarement déridait son front , « accours-tu en- « core pour me délivrer? Pourquoi ces armes ? Je n'ai aucun * danger à craindre : je ne suis qu'avec les morts , et tu sais ft qu'ils sont mes amis. £t vous , petite Mila , que cherchez- « vous ? la vie sans doute .^ Elle n'est pas ici , et vous ne pour- « riez la rendre à cette foule poudreuse, qui peut-être ne con- « sentirait pas à la reprendre. »

Le religieux Outougamiz gardait le silence ; Mila tremblait , et dans sa frayeur se serrait fortement contre Outougamiz. Un faible rayon du jour, en pénétrant dans la caverne, ne servait qu'à en redoubler l'borreur : les ossements blanchis reflétaient une lumière fantastique; on eût cru voir remuer et s'animer l'immobile et l'insensible dépouille des hommes. Le fleuve roulait ses ondes à l'entrée de la grotte, et des herbes flétries pendantes à la voûte frémissaient au souffle du vent.

Mila , en voulant s'avancer vers René , ébranla un tas d'ossements qui roulèrent sur elle. « J'en mourrai ! j'en mour- « rai ! » s'écria Mila : c'était comme quelque chose de singulier.

« Ma jeune amie, dit le frère d'Amélie, rassurez-vous. — « Je te jure, répliqua l'Indienne, que cela a parlé. »

« — Parlé ! » dit Outougamiz.

René sourit , fit asseoir Mila auprès de lui , et prenant la main de l'enfant :

« Oui , dit-il , cela a parlé : les tombeaux nous disent que « dans Içur sein finissent nos douleurs et nos joies ; qu'après « nous être agités un moment sur la terre , nous passons au « repos éternel. Mila est charmante , son cœur palpite de

« toutes les sortes d'amour; mon admirable frère est tout « âme : encore quelques soupirs sur la terre (et Dieu veuille « qu'ils soient de bonheur !) , le cœur de Mila se glacera pour « jamais, et les cendres de l'homme à qui l'amitié fit faire <c des prodiges seront confondues avec la poussière de celui n qui n'a jamais aimé, v

René s'interrompit , appuya son front sur sa main , et regarda couler le fleuve.

• « Parle encore , dit Mila ; c'est si triste et pourtant si « doux ce que tu dis ! »

René, ramenant ses regards dans l'intérieur de la caverne, et les fixant, sur un squelette , dit tout à coup : « Mila, pour- « rais-tu m'apprendre son nom ? »

a —Son nom ! répéta l'Indienne épouvantée , je ne le sais ". pas : ces morts se ressemblent tous. »

« — Tu me fais voir ce que je n'aurais jamais vu seul , dit « Outougamiz : est-ce que les morts sont si peu de chose? »

« — La nature de l'homme est l'oubli et la petitesse , répon- « dit le frère d'Amélie; il vit et meurt ignoré. Dis-moi, Ou- « tougamiz , entends-tu l'herbe croître dans cette tête que « j'approche de ton oreille ? Non sans doute. £h bien î les « pensées qui y végétaient autrefois ne faisaient pas plus de « bruit à l'oreille de Dieu. L'existence coule à l'entrée du « souterrain de la mort, comme le Meschacebé à l'entrée de « cette caverne : les bords de l'étroite ouverture nous empén chent d'étendre nos regards au-dessus et au-dessous sur le » fleuve de la vie ; nous voyons seulement passer devant n nous une petite portion des hommes voyageant du berceau « à la tombe dans leur succession rapide , sans que nous « puissions découvrir où ils vont et d'où ils viennent. »

« — Je conçois bien ton idée , s'écria Mila. Si je disais à « mon voisin, placé dans une autre caverne au-dessus de celle « où nous sommes : Voisin , as-tu vu passer ce flot qui était « si brillant? (je suppose une jeune fille) il me répondrait «* peut-être : J'ai vu passer un flot troublé , car il s'est élevé « de l'orage entre ma caverne et la tienne. »

a — Admirablement , Mila ! dit René : oui , tels nous pa- « raissons en fuyant sur la terre ; notre éclat , notre bonheur , « ne vont pas loin , et le flot de notre vie se ternit avant de « disparaître. »

« — Voilà que tu m'enhardis , s'écria Mila. J'avais tant de «i peur en entrant dans la grotte ! Maintenant je pourrais tou- « cher ce que je n'osais d'abord regarder. » La main de Mila prit la tête de mort , que René n'avait pas replacée avec les autres. Elle en vit sortir des fourmis.

« La vie dans la mort , dit René : c'est par ce côté que « le tombeau nous ouvre une vue inunense. Dans ce cerveau , « qui contenait autrefois un monde intellectuel , habite un « monde qui a aussi son mouvement et son intelligence ; ces « fourmis périront à leur tour. Que renaîtra-t-il de leur grain « de poussière ? »

René cessa de parler. Animée par le premier essai de son esprit , Mila dit à Outougamiz :

« Je songeais que si j'allais t'épouser, et que tu vinsses à « mourir comme ceux qui sont ici , je serais si triste que je 9 mourrais aussi. »

« — Je t'assure que je ne mourrai pas , » dit vivement Outougamiz : « si tu veux m'épouser, je te promets de vivre. »

« — Oui , dit Mila , belle promesse ! Avec ton anûtié pour « le guerrier blanc-, tu me garderais bien ta parole! »

Mila , qui avait oublié de rejeter la relique qu'elle tenait de la main de René, échauifait contre son sein l'^figie pâle et glacée : les beaux cheveux de la jeune fille ombragaieut en tombant le front chauve de la mort. Avec ses joues colorées, ses lèvres vermeilles , les grâces de son adolescence , Mila ressemblait à ces roses de l'églantier qui croissent dans les cimetières champêtres, et qui penchent leurs têtes sur la tombe.

Les grandes émotions nées du spectacle de la grotte funèbre , l'ardente amitié du frère de Céluta pour René , avaient pu seules éloigner un moment de la pensée d'Outougamiz le souvenir du péril qui environnait ses parents et sa patrie ;

LES NATGHëZ. 243

V Indien Gt un léger signe à Mila, qui comprit ce signe, et s'écria : « Qu'il y a longtemps que je suis ici ! Comme je « vais être grondée ! » Et elle s'enfuit , non pour aller trouver sa mère , mais pour aller apprendre à Céluta que le guerrier blanc était en sûreté. Le frère de Céluta demeura auprès du frère d'Amélie ; feignant un peu de lassitude et de souffrance, il déclara qu'il se voulait reposer dans la grotte : c'était le moyen d'y retenir son ami.

Tandis qu'ils' étaient renfermés dans ce tabernacle des morts , des scènes de deuil afiQigeaient le fort Rosalie.

Si Chactas, au lieu d'Adario, se fût trouvé prisonnier, il eût, par de sages discours , consolé ses amis : mais Adario , muet et sévère , ne savait point faire parler avec grâce son cœur sur ses lèvres; il songeait peu à sa famille, encore moins à luimême: toutes ses pensées , toutes ses douleurs étaient réservées à son pays.

Pour subir l'arrêt du conseil , et pour être vendu à l'enchère, il avait été conduit sur la place publique, où la foule était assemblée. Sa femme , et sa fille qui portait son jeune fils dans ses bras, le suivaient en pleurant. Le sachem se tourna brusquement vers elles, et leur montra de la main les cabanes de la patrie : les deux femmes étouffèrent leurs sanglots. Un large cercle se forma autour de la famille indienne : les principaux marchands qui faisaient la traite des nègres et des Indiens s'avancèrent. On commença par dépouiller les esclaves. L'épouse et la fille d'Adario , cachant leur nudité de leurs mains , se pressaient honteuses et tremblantes contre le vieillard , dont le corps était tout couvert d'anciennes cicatrices et tout meurtri de nouveaux coups.

Les traitants , écartant les bras chastes des Indiennes , livraient ces femmes à des regards encore plus odieux que ceux de l'avarice. Des femmes blanches, instruites dans l'abominable trafic , prononçaient sur la valeur des effets à vendre.

« Ce vieillard , disait un colon en frappant le sachem de « son bambou, ne vaut pas une pièce d'or : il est. mutilé de la

« main gauche ; il est criblé de bles&ures ; il est fdus qiiè « sexagénaire ; il n'a pas trois années à servir. »

« — D'ailleurs , » disait un autre colon, qui cherchait à ravaler l'objet de l'encan pour l'obtenir à bas prix , « ces Sau- <' vages sont des brutes qui ne valent pas le quart d'un nè- « gre : ils aiment mieux se laisser mourir, que de travailler " pour un maître. Quand on en sauve un sur dix, on est bien « heureux. »

Discutant de la sorte , on tâtait les épaules , les flancs , les bras d'Adario. « Touche-moi, misérable, disait l'Indien; je « suis d'une autre espèce que toi ! »

« -'■ Je n'ai point vu de plus insolent vieillard , » s'écria un des courtiers de chair humaine; et il rompit sa gaule de frêne sur la tête du sachem.

On fit ensuite des remarques sur les femmes : la mère était vieille, affaiblie par le chagrin; elle n'aurait plus d'enfants. La fille valait un peu mieux , mais elle était délicate , et les premiers six mois de travail la tueraient. L'enfant^ qu'on arracha tout nu à la mère, fat à son tour examiné : il avait les membres gros, il promettait de grandir : « Oui, dit un « brocanteur , mais c'est un capital avancé sans rentrée certt taine ; il faut nourrir cela en attendant. »

La mère suivait , avec des yeux où se peignait la plus tendre sollicitude, les mouvements qu'on faisait faire à son fils; elle craignait qu'on ne l'en séparât pour toujours. Une fois l'enfant, trop serré, poussa un cri; l'Indienne s'élança pour reprendre le fruit de ses entrailles ; on la repoussa à coups de fouet : elle tomba, toute sanglante, la face èontre terre, ce qui fit rire aux éclats l'assemblée. On lui rejeta pourtant son fils, dont les membres étaient à moitié disloqués. Elle le prit, l'essuya avec ses cheveux , et le cacha dans son sein. Le marché fut conclu : on rendit les vêtements à la famille.

Adario s'attendait à être brûlé ; quand il sut qu'il était esclave, sa constance pensa l'abandonner : ses yeux cherchaient un poignard , mais on lui avait enlevé tout moyen de s'affranchir. Un soupir, ou plutôt un sourd rugissement , s'échappa

bES NATCHKZ. 24$

du fond de la poitrine du sachem , lorsqu'on le conduisit aux cases des nègres, en attendant le jour du travail. Là, avec sa famille , Adario vit danser et chanter autour de lui ces Africains qui célébraient la bienvenue d'un Américain , enchaîné avec eux par des Européens , sur le sol où il était né. Dans ce troupeau d'hommes se trouvait le nègre Imley , accusé de vouloir soulever ses compagnons de servitude : on ne Pavait pu convaincre de ce crime ou de cette vertu; il en avait étQ quitte pour cinquante coups de fouet. Il serra secrètement ^a main d' Adario.

Cette même nuit, qui plaçait ce sachem au rang des esclaves , apportait de nouveaux chagrins à Outougamiz : il ne pouvait plus prolonger l'erreur au frère d'Amélie, ni le retenir sous un vain prétexte dans la grotte funèbre ; il se déter^ mina donc à rompre le silence.

« Tu m'as fait faire , dit>-il' à René , le premier mensonge « de ma vie. Je ne suis point malade, et Mila ne m'avait pas « donné de rendez-vous ici. Son bon génie, qui ne ressemble <( cependant pas au mien , lui avait découvert ta retraite , et « nous étions accourus pour t'obliger à te cacher. »

« — Me cacher ! dit René ; tu sais que ce n'est guère ma « coutume. »

« — C'est bien pour cela , répondit Outougamiz , que j'ai « menti. Je savais que je te fâcherais si je te proposais de » rester dans la caverne; pourtant Chactas t'ordonnait d'y « rester. »

Outougamiz fit à sa manière le récit de ce qui s'était passé aux Natchez , ajoutant qu' Adario aurait certainement pris le parti de se rétirer, aûn de mieux se préparer à combattre.

« Je n'en crois rien , » dit René se levant et saisissant ses armes ; « mais allons défendre Céluta , qui ignore oii je suis , « et qui doit être dans une, vive inquiétude. »

« — Et pourquoi donc, reprit Outougamiz , Mila nous a- « t-elle quittés ? Elle a plus d'esprit que toi et que moi , et elle « vole comme un oiseau. »

René voulut sortir de la grotte; Outougamiz se jette ait

246 LFS NATCHEZ.

devant de lui. « II ii*y a pas encore assez longtemps que le « soleil est couché, dit le jeune Sauvage; attends quelques « moments de plus. Tu sais que c'est la nuit que je te délivre. »

Ce mot arrêta le frère d'Amélie , qui pressa Outougamiz dans ses bras.

Ils ouïrent alors dans les eaux du fleuve le bruit d'une pirogue; cette pirogue aborde presque aussitôt à la grotte : file était conduite par le grenadier Jacques et par d' Artaguette lui-même. Le capitaine saute sur le rocher, et dit à René :

« Vous êtes découvert ; Ondouré vous a fait suivre; il vient « d'indiquer au commandant le lieu de votre retraite. Ins- « truit , par le hasard , de cette nouvelle , j'ai forcé mes arrêts « pendant la nuit; je me suis jeté dans cette pirogue avec » Jacques; grâce au ciel, nous arrivons les premiers! Mais « fuyez! il y a des vivres dans l'embarcation; traversez le « fleuve, vous serez en sûreté sur l'autre bord. Ne balancez « pas ! Adario n'a pas voulu se retirer, il a été pris avec sa « famille : son fils a été tué à ses côtés; le sachem lui-même, » conduit au fort, a été vendu comme esclave. Nous tâche- « rons de réparer le mal : vous ne feriez que l'aggraver en « tombant entre les mains de nos ennemis. »

L'étonnement et l'indignation soulevaient la poitrine de Ilené : « Capitaine , dit-il , tandis qu'on égorge mes amis , ce « n'est pas sans doute sérieusement que vous me proposez la « fuite. Adario esclave ! son fils massacré ! Et ma femme et « ma fille , que sont-elles devenues ? Courons les défendre ; « soulevons la nation ; délivrons la terre généreuse qui m'a « donné l'hospitalité!... »

« — Nous prendrons soin de votre femme , de votre fille , « de Chactas , de tous vos amis , dit d'Artaguette en interrom- » pant René; mais vous les perdrez dans ce moment, si vous « vous obstinez à vous montrer. Partez, encore une fois; « épargnez-moi le malheur de vous voir saisir sous mes yeux. « Songez que vous exposez ce brave grenadier. »

« — Quelle vie que la mienne ! » s'écria René avec l'accent du désespoir; puis tout à coup : « Eh bien ! génà*eux d'Arta-

LES NATCHI5Z. 547

« guette, je ne vous exposerai point; je n'exposerai point ce « brave grenadier; je ne compromettrai point, comme vous « mêle dites, ma femme, ma fille, Chactas et mes amis; ft mais ne me comptez pas ébranler dans la résolution que je « viens de prendre : je ne suis point un scélérat, obligé de me « cacher le jour dans les cavernes , la nuit dans les forêts. « J'accepte votre pirogue, je pars, je descends à la Nouvelle- « Orléans , je me présente au gouverneur, je demande quel « est mon crime , je propose ma tête pour celle d'Adario : j'ob* « tiendrai sa grâce, ou je périrai. »

Le capitaine , en admirant la résolution de René , tâcha de le dissuader de la suivre : « Vos ennemis , lui dit-il , sont de « petits hommes : ils ne sentiront ni votre mérite, ni le prix « de votre action. Étranger, inconnu , sans protecteurs, vous <c ne réussirez pas; vous ne parviendrez même pas à vous « faire entendre. Je ne vous le puis cacher : d'après les calom- « nies répandues contre vous , d'après la puissance de vos « calomniateurs, la rigueur de Fautorité militaire dans une « colonie nouvelle peut vous être funeste. »

« — Tant mieux , répondit brusquement le frère d'Amélie; « le fairdeau est trop pesant , et je suis las. .Te vous recom- « mande Céluta, sa fille, ma seconde Amélie!... Chactas, « mon second père!... » Puis, se tournant vers Outougamiz, qui n'avait rien compris à leur langage français , il lui dit en natchez :

« Mon ami, je vais faire un voyage: quand nous reverrons- « nous ? qui le sait? Peut-être dans un lieu où nous aurons « plus de bonheur : il n'y a rien sur la terre qui soit digne de « ta vertu. »

« — Tu peux partir si tu veux , répondit Outougamiz ; mais « tu sais bien que je sais te suivre et te retrouver. Je vais aller « chercher Mila, qui a «plus d'esprit que moi; j'apprendrai « par elle ce que tu ne me dis pas. »

On entendit le bruit des armes. « Je ne cherche plus à vous « retenir, dit le capitaine. J'écrirai pour vous à mon frère le « général , et à mon ami le conseiller Harîay. » D'Artaguette

248 LES NATCUëZ.

ordonne au grenadier de sortir de ia pirogue ; il y fait entrer René : celui-ci , repoussant le rivage avec un aviron , est entraîné par le cours du fleuve.

Fébriano ne trouva plus le frère d'Amélie ; il rencontra seulement le capitaine d'Artaguette et le grenadier; il ne douta point que Kené ne dût son salut à leur dévouement : il y a des hommes qu'on peut toujours accuser d'avoir fait le bien , comme il y en a d'autres qu'on peut toujours soupçonner d'avoir fait le mal. D'Artaguette jeta un regard de mépris à Fébriano , qui n'y répondit que par un geste menaçant adressé à Jacques. Outougamiz, en voyant s'éloigner le frère d'Amélie, s'était dit : « Je le suivrais bien à la nage; mais il faut <t que je consulte Mila. » Et il était allé consulter Mila.

On peut juger du soulagement de Céluta quand , après de longues heures d'attente , elle vitaccourir sa jeune amie , dont le visage riant annonçait de loin que le glierrier blanc était en sûreté. « Céluta , s'écria IVIila toute haletante , tu aurais été « assise trois lunes de suite à pleurer, que tu n'aurais rien <« trouvé. Moi, j'ai été tout droit, sans qu'on me le dît, à la « grotte où étajt mon libérateur ; Outougamiz y arrivait en « même temps que moi. Grand Esprit , j'aurais eu tant de «( peur, si je n'avais eu tant de plaisir! Imagine-toi que ton « frère garde ton mari dans la grotte, où ils parlent comme « deux aigles. »

Céluta comprit sur-le-champ que René était dans la caverne funèbre avec Outougamiz. Elle embrassa la petite Indienne, lui disant : « Charmante enfant, tu me fais à présent autant « de bien que tu m'as fait de mal. »

tt —Je t'ai fait du mal ! repartit IMila. Comment? Est-ce que « tu ne veux pas que j'épouse ton frère Outougamiz le Sini- « pie? !Nous venons pourtant de nous promettre de nous ma- « rier dans la grande caverne. » Et Mila fuit de nouveau , (lisant : « Je reviens, je reviens; mais il faut que je m'aille « montre]" à ma mère. »

Céluta remplit une corbeille de gâteaux et de fruits , suspendit sa fille à ses épaules, et, appuyée sur un roseau , s'a-

vança vers la grotte des Ancêtres. Il était plus de minuit lorsqu'elle y arriva : elle ne se put défendre d'une sécrète terreur, à Tabord de ce lieu redoutable. Elle s'arrête, écoute : aucun bruit ne frappe son oreille; elle nomme à voix basse Outougamiz, n'osant nommer René : aucune voix ne répond à ^a voix.

« Us dorment peut-^tre , » se dit-elle, et elle pénètre dans le souterrain ; elle marcbe sur des os roulants , répétant à chaque pas ces mots : « Êtes*vous là ? y> Ses accents s'évanouissent dans le silence de la mort. L'Indienne se sent prête à défaillir; elle promène ses regards dans les ombres de ce tombeau ; nul être vivant n'y respire.

Céluta sort épouvantée : elle gravit la rive escarpée, jette les yeux sur le fleuve et sur les campagnes, à peine visibles à la lueur des étoiles ; elle appelle René et Outougamiz, se tait, recommence ses cris, les suspend encore , s'épuise en coursés inutiles , et ne se résout à reprendre le chemin de sa cabane que quand elle aperçoit les premières teintes du jour.

La fille de Tabamica traversait le grand village , abandonné par la plupart des Indiens depuis l'enlèvement d'Adario; elle entend marcher derrière elle ; elle tourne la tête , et aperçoit son frère. « Où est ton ami.? » s'écrie-t-elle. « Il est Ci parti, répond Outougamiz ; il ne reviendra peut-être jamais : « mais qu'est-ce que cela fait, puisque je vais le rejoindre? « Je ne sais pas où il est allé ; mais Mila me le dira. » Mila , échappée à sa mère , arrive dans ce moment. Elle voit Céluta en pleurs , et Outougamiz avec cet air inspiré qu'il avait lorsque l'amitié faisait palpiter son cœur. Elle apprend le sujet de leurs nouvelles alarmes : « Vous voilà bien embarrassés « pour rien , leur dit-elle : allons au fort Rosalie ; l'autre bon « guerrier blanc nous apprendra où est mon libérateur. » Elle ouvrit la corbeille que portait Céluta , distribua les fruits et les gâteaux , en prit sa part, et se mit à^descendre vers la colonie , se faisant suivre du frère et de la sœur.

Le soleil éclairait alors une seène affreuse. Adario avait été reçu avec des chants et des danses par les hommes noirs.

250 l'Es natchez.

oompagnoDS de sa servitude : la nuit s'écoula dans cette joie des chaînes. Au lever du jour, le chef de Tatelier conduisit le sachem au champ du travail, avec vn troupeau de bœufs et de nègres. Des soldats campaient sur les défrichements.

.La captivité d'Adario et de sa famille était un exemple dont le commandant prétendait effrayer ce qu'il appelait les mutins. On avait appris que la nuit s'était passée tranquillement aux Natchez, et Ton ignorait que cette tranquillité était Teffet des complots mêmes d'Ondouré. Chépar crut les Indiens abattus, et, pour achever de dompter leur esprit d'indépendance, il leur voulut montrer le plus fameux de leurs vieillards, après Chactas, réduit à la condition d'esclave. L'ordre fut donné de laisser approcher les Sauvages, mais sans armes, s'ils se présentaient au champ du travail.

Le commandeur des nègres , un fouet à la main , fit un signe à Adario, et lui prescrivit de sarcler les herbes dans une plantation de maïs : le sachem ne daigna pas même jeter un regard sur le pâtre d'hommes. Mais déjà la femme du sachem , et sa fille qui portait son enfant sur ses épaules , étaient courbées sur un sillon : « Que faites-vous? » leur eria Adario d'une voix terrible. Elles se relevèrent; le fouet les contraignit de se courber de nouveau. Adario recevait les coups qui s'adressaient à lui , et qui lui enlevaient des lambeaux de chair, comme si son corps eût été le tronc d'un chêne.

Dans Ce moment on vit venir un vieillard aveugle, conduit par un enfant; c'était Chactas : malgré la délibération du conseil et l'opposition d'Ondouré, Chactas s'était présenté seul avec le calumet de paix à la porte du fort Rosalie. Chépar avait refusé de recevoir le sachem , qui s'était fait mener alors au champ du travail.

Chactas était si respecté, même des Européens, que le commandeur ne crut pas devoir l'empêcher d'approcher de son ami. Les deux vieillards demeurèrent quelque temps serrés dans les bras l'un de l'autre : « Adario, dit Chactas , « j'ai aussi porté des fers. »

LES NAtCREZ. 251.

« — Tu ne voyais pas les arbres &e la patde, » neprit Adario.

« — Tu reprendras himtèi ta liberté, dit Ghacias : nous « périrons tous, ou tu seras délivré.

« -^ Peu importe , répliqua Adario : mes mains sont dé- ' sormais déshonorées. Après tout, je n'ai qu'un jour à vivre ; « mais cet enfant que tu vois^ le fils du fils que les brigands « ont tué hier à mes côtés , cet enfant toute une vie esclave ! »

4( —Vieillards , c'est assee , s'écria le commandeur; sépa- « ree-vous. »

« — Attends du moins , répondit Adario, que Chactas ait « embrassé mon dernier enfant. Ma fille , apporte-moi mon « petit-fils : que je le dépose dans les bras de mon vieil ami ; « que cet ami libre lui donne une bénédiction qui n'appartient « plus à ces mains enchaînées. »

La fille d' Adario remet en tremblant Triant à son aïeul : Adario le prend , le baise tendrement , l'élève vers le ciel , le reporte de nouveau à sa bouche paternelle , penche sa tête sur le visage de l'enfant qui sourit : le sachem presse le nourrisson sur son sein , fait un pas à l'écart comme pour verser des larmes sur le dernier né de sa race , et reste quelques moments immobile.

Adario se retourne : il tient par un pied l'enfant étranglé; il le lance au milieu des Français. « Le premier est mort 11- « bre, s'écrie-t-il; j'ai ddivré le second : le voilà ! »

Des clameurs confuses s'élèvent : O crime ! disaient les uns ; 6 vertu ! disaient les autres. Les Sauvages présents à cespec* tacle , bien qu'ils eussent déposé leurs armes , selon les or* dres, se précipitent sur les soldats; une rude mêlée s'engage^ les Indiens sont repoussés. Adario est plongé dans les cachots du fort ; sa fille seule est avec lui , sa fille qui ne nourrit pluf l'enfant ravi à son sein par la main paternelle! La vieille épouse d' Adario , frappée d'un glaive inconnu au milieu de l'émeute , était allée rejoindre dans la tombe son fils et son petit-fils.

252r LES NATCHGZ.

Tout était possible désormais à rambition et aux crimes d'Ondouré ; Findignatioa des Natchez ne connaissait plus de bornes ; il les pouvait faire entrer dans tous les desseins par lesquels il avait promis de les venger. Il ne s'agissait plus que de calmer une tempête trop violemment excitée, et dont Ondouré n'était pas encore prêt à recueillir les ravages. Il fallait atteindre René, échappé aux premiers complots ; il fallait parvenir, au milieu du massacre des Français , à immoler le frère d'A mélie , à ravir Céluta , et à monter enfin au rang suprême, en rétablissant l'ancien pouvoir des Soleils : telles étaient les noires pensées que le chef indien roulait dans son âme.

Le frère d'Amélie avait à peine perdu de vue le pays des Natchez, que, se contentant de gouverner la pirogue avec un aviron placé en arrière , il s'était abandonné au cours des flots. La beauté des rivages , le premier édat du printemps dans les forêts , ne faisaient point diversion à sa tristesse.

Il traça quelques lignes au crayon sur des tablettes :

« Me voici seul. Pïaturequi m'environnez, mon cœur vousf u idolâtrait autrefois : serais-je devenu insensible à vos cbar- « mes ? Le malheur m'a touclié ; sa main m'a flétri.

« Qu'ai-je gagné en venant sur ces bords .^ Insensé , ne te (t devais-tu pas apercevoir que ton cœur ferait ton tourment, « quels que fussent les lieux habités par toi ?

« Kêveries de ma jeunesse , pourquoi renaisssez-vous dans « mon souvenir ? Toi seule , 6 mon Amélie , tu as pris le parti « que tu devais prendre ! Du moins si tu pleures , c'est dans « les abris du port : je gémis sur les vagues , au milieu de « la tempête. >»

En approchant de la Nouvelle-Orléans , René vit une croix plantée par des missionnaires , sur de hautes collines , dans Fendroit où l'on kvait trouvé le corps, d'un homme assassiné. Il aborde au-rivage , attache sa pirogue sous un peuplier, et accomplit un pèlerinage à la croix : il ne devait point Itre exaucé , car il allait demander, non le pardon de ses

LES NATCHBZ. 258

fautes, mais la rémission de ces souffrances que Dieu impose à tous les hommes. Arrivé au pied du calvaire, il s'y prosterne :

(t O toi qui as voulu laisser sur la terre Finstrument de « ton supplice comme un monument de ta charité et de Ti- « niquité du niéchant ! divin voyageur ici-bas , donne-moi « la force nécessaire pour continuer ma route. J'ai à traverse ser encore des pays brûlés par le soleil ; j'ai faim de ta « manne, ô Seigneur ! car les hommes ne m'ont vendu qu'un « pain amer. Rappelle-moi vite à la patrie céleste : je n'ai pas « ta résignation pour boire la lie du calice; mes os sont fati- « gués , mes pieds sont usés à force de marcher : aucun hôte « n'a voulu recevoir l'étranger; les portes ont été fermées con- « tre moi. »

René dépose au pied de la croix une branche de chêne en ex-voto. 11 descend les collines, rentre dans sa pirogue, et bientôt découvre la capitale de la Louisiane.

Il passe au milieu des vaisseaux à l'ancre ou amarrés le long des quais. Comme il traversait un labyrinthe de câbles , il fut iiélé du bord d'une frégate à laquelle était dévolue la police du port. On lui cria en français avec un porte-voix : « De <t quelle natijon indienne étes-vous.^ » Il répondit : « ^Natchez. » On ordonne au frère d'Amélie d'aborder la frégate.

Le capitaine, étonné de rencontrer un Français sous l'habit d'un Indien, lui demanda ses passe-ports : René n'en avait point. Questionné sur l'objet de son voyage , il déclara ne pouvoir s'en ouvrir qu'au gouverneur. Sa pirogue étant visitée, on y découvrit les tablettes, dont les pages crayonnées parurent inintelligibles et suspectes. René fut consigné à bord de la frégate , et un officier expédié à terre : celui-ci était chargé d'apprendre au gouverneur qu'on avait arrêté un Français déguisé en Sauvage; que les réponses de cet homme étaient embarrassées , et ses manières extraordinaires. Le capitaine ajoutait , dans sa lettre , que l'étranger refusait de dire son nom , et qu'il demandait à parler au gouverneur : l'officier portait aussi les tablettes trouvées dans la pirogue.

LES NATCIIEZ. 22

254 LES NATCHfcZ.

L'alarme était vive à la Kouvelle-Orléans : depuis le combat livré aux Natcliez, et dans lequel ces Sauvages avaient montré tant d'habileté et de valeur, on n'avait cessé d'être inquiet. I^ commandant du fort Rosalie faisait incessamment partir des courriers chargés de rapports formidables sur l'indocilité des Indiens. Les divers chefs se trouvaient nonmiésdans ces dépêches : c'étaient ceux queFébriano, à l'instigation d'Ondouré, prenait soin de dénoncer au crédule Chépar. Adario, Chactas même, et René surtout, étaient représentés comme les auteurs d'une conspiration permanente, comme des hommes qui, voulant la rupture des traités et la continuation de la guerre, s'opposaientà l'établissement des concessionnaires. Un dernier messager annonçait la capture d'Adario , et faisait craindre un mouvement parmi les Sauvages.

Si Ottdouré accablait René de ses calomnies, Fébriano lui prétait ses crimes : le peuple racontait que le frère d'Amélie avait marché sur un crucifix ; qu'il avait vendu son âme au démon ; qu'il passait sa vie dans les forêts avec une femme indienne abandonnée à la magie; qu'ayant été tué dans une bataille contre les Illinois, un Sauvage, nécromancien comme lui, lui avait rendu la vie : élévation du génie, dévouement de l'amour, prodiges de l'amitié et de la vertu , vous serez toujours incompréhensibles aux hommes.

Le gouverneur, à la lecture de la lettre du capitame , ne douta pas que l'étranger ne fût cet homme inconnu, naturalisé [Natchez : il ordonna de le conduire devant lui. Le bruit se répandit aussitôt dans la ville que le fameux chef français des Natchez était fait prisonnier : les rues furent obstruées d'une foule superstitieuse, et les fenêtres bordées de spectateurs. Au milieu de ce tumulte, René, escorté d'un détachement de soldats de marine, débarque à la cale du port; des cris de vive le roi! retentissent, comme si l'on eût remporté quelque victoire. Cependant l'étonnement fut extrême lorsque , au lieu du personnage attendu , on ne vit qu'un beau jeune homme dont la démarche était noble sans fierté, et qui n'avait sur le front ni insolence ni remords.

LES NATCnEZ. 255

Le gouverneur reçut René dans une galerie où se trotivaient réunis les offlciers, les magistrats et les principaux habitants de la ville. Adélaïde, fille du gouverneur, avait aussi voulu voir celui qu'elle connaissait par les récits du capitaine d'Artaguette , et dont elle venait de lire les tablettes avec un mélange d'intérêt et d'étonnement. Lorsque René parut, il se fit un profond silence. Tl s'avança vers le gouverneur, et lui dit : « Je vous étais venu chercher. La fortune , « pour la première fois de ma vie, m'a été favorable : elle « m'amène devant vous plus tôt que je ne l'aurais espéré. »

La contenance, les regards, la voix de l'étranger surprirent l'assemblée ; on ne pouvait retrouver en lui le vagabond sans éducation et sans naissance que dénonçait la renommée. Le gouverneur, d'un caractère froid et réservé, fut lui-même frappé de l'air de noblesse du frère d'Amélie : il y avait dans René quelque chose de dominateur, qui s'emparait fortement de l'âme. Adélaïde paraissait tout agitée; mais son père, loin d'être mieux disposé en faveur de l'inconnu , le regarda dès lors comme infiniment plus dangereux que l'homme vulgaire dont parlaient les dépêches du fort Rosalie.

« Puisque vous m'étiez venu chercher, dit le gouverneur, « vous aviez sans doute quelque chose à me dire : quel est « votre nom ? »

«t — René, » répondit le frère d'Amélie.

« Tout le monde l'avait supposé, » répliqua le gouverneur. « Vous êtes Français, et naturalisé Natchez ? Eh bien ! que me « voulez-vous? »

« — Puisque vous savez déjà qui je suis, répondit René, « vous aurez sans doute aussi deviné le sujet qui m'amène. « Adopté par Chactas, illustre et sage vieillard de la nation « des Natchez, j'ai été témoin de toutes les injustices dont on « s'est rendu coupable envers ce peuple. Un vil ramas d'hom- « mes, enlevés à la corruption de l'Europe, a dépouillé de « ses terres une nation indépendante. On a troublé cette na- « tion dans ses fêtes, on l'a blessée dans ses mœurs, contra- « riée dans ses habitudes. Tant de calamités l'ont enfin sou-

« levée ; mais avant de prendre les armes elle vous a demandé, « et elle a espéré de vous justice : trompée dans son attente , « de sanglants combats ont eu lien. Quand on a vu qu'on ne <( {)ouvait dompter les Natchez à force ouverte, on a eu re- « cours à des trêves, mal observées par les chefis de la colonie. « 11 y a peu de jours que le commandant du fort Rosalie s'est « porté aux derniers outrages ; j'ai été désigné avec Adario, « frère du père de ma femme, comme une des premières vic- « times. On a saisi le sacliem, on Ta vendu publiquement : « j'ignore les malheurs qui ont pu suivre cette monstrueuse « violence. Je me suis venu remettre en vos makis, et me « proposer en échange pour Adario.

« Je n'entrerai point dans des justifications que je dédai- « gne, ne sachant d'ailleurs de quoi on m'accuse : le soupçon « des hommes est déjà une présomption d'innocence. Je viens « seulement vous déclarer que s'il y a quelque conspirateur « parmi les Natchez, c'est moi; car je me suis toujours opposé « à vos oppressions. Comme Français , je vous puis paraître « coupable; comme homme, je suis Innocent. Exercez donc sur « moi votre rigueur; mais souffrez que je Vous le demande : « Pouvez-vous punir Adario d'avoir défendu son pays.^ Be- « venez à des sentiments plus équitables; brisez les fers d'un « généreux Sauvage, dont tout le crime est d'avoir aimé sa « patrie. Si vous m'ôtez la liberté et si vous la rendez au sa- « chem, vous satisferez à la fois la justice et la prudence. « Qu'on ne dise pas qu'on nous peut retenir tous deux : en « brisant les fers d' Adario, vous disposerez en votre faveur « les Indiens, qui révèrent ce vieillard, et qui ne vous par- « donneraient jamais son esclavage ; en portant sur mei vos « vengeances, vous n'armerez pas un bras contre vous; per- « sonne, pas même moi, ne réclamera contre la balle qui me « percera la poitrine. »

On ne saurait décrire l'effet que ce discours produisit sur rassemblée. Adélaïde versait des larmes : appuyée sur le dos du fauteuil de son père, elle avait écouté avidement les paroles du frère d'Amélie ; on voyait se répéter sur le visage de

cette jeune femme tous les mouvements de crainte ou d'espérance que le prisonnier faisait éprouver à son cœur.

« Avez-vous porté les armes contre les Français? «> dit le gouverneur.

« — Je ne me suis point trouvé au combat des Natchez, ré- « pondit René ; fêtais alors dans les rangs des guerriers qui « marchaient contre les Illinois ; mais si j'avais été au grand « village, je n'aurais pas hésité à combattre pour ma nouvelle « patrie. » Le gouverneur se leva et dit : « C'est au conseil « de guerre à prononcer. » U ordonna de déposer l'étranger à la prison militaire.

René fut conduit à la prison, et, le lendemain, transféré de la prison au conseil. On lui avait nommé un défenseur ; mais il refusa de s'entretenir avec lui , et ne le voulut pas même voir. Ce défenseur, Pierre de Harlay, ami du capitaine d'Artaguette, était au moment d'épouser Adélaïde ; il partageait avec la fille du gouverneur l'attrait qu'elle se sentait pour René : le refus même que celui-ci avait fait de l'entendre ne le rendit que plus ardent dans la cause d'uu homme ressemblant si peu aux autres hommes.

La saUe du conseil était remplie de tout ce qu'il y avait de plus puissant dans la colonie. Les militaires chargés de l'instruction du procès firent à René les questions d'usage; quelques lettres du commandant du, fort Rosalie furent produites contre lui. On lui demanda ce que signifiaient les phrases écrites sur ses tablettes ; si ce nom d'Amélie n'était point un nom emprunté, et cachant quelque mystère. L'infortuné jeune homme pâlit. Une joie cruelle s'était glissée au fond de son cœur : se sentir innocent et être condamné par la loi était, dans la nature des idées de René, une espèce de triomphe sur l'ordre social. Il ne répondit que par un sourire de mépris aux accusations de trahison : il fit ï éloge le plus touchant de Céluta , dont on avait prononcé le nom. Il répéta qu'il était venu uniquement pour solliciter la délivrance d'Adario, oncle de sa femme, et qu'on pouvait au reste faire de lui tout ce qu'il plairait à Dieu.

258 LES NATC.IIEZ.

Harlay se leva :

« Mon client, dit-il, n'a pas plus voulu s'expliquer avec « moi qu'avec ses juges ; il a refusé de se défendre : mais n'est-il « pas aisé de trouver dans ses courtes réponses quelques mots « qui jettent de la lumière sur un complot infâme? Avec « quelle vivacité il a parlé de l'Indienne unie à son sort ! Et «I quelle est cette femme? c'est cette Céluta, connue de toute « la colonie pour avoir arraché aux flammes un de nos plus « braves officiers. Ne serait-il pas possible que la beauté de « cette généreuse Sauvage eût allumé des passions qui pour- <« suivent aujourd'hui leur vengeance sur la tête d'un inno- « cent? Je n'avance point ceci sur de simples conjectures. « Cette nuit même, j'ai examiné tous les papiers ; j'ai fait des « recherches, et je me suis procuré la lettre que je vais lire « au conseil. »

Ici Pierre de Harlay lut une lettre datée du fort Rosalie : cette lettre était écrite par le grenadier Jacques à sa mère , qui demeurait à la Nouvelle-Orléans. Le soldat exprimait , dans toute la franchise militaire , son admiration pour son capitaine d'Artaguette, son estime pour René, sa compassion t)our Céluta, son mépris pour Fébriano et pour Ondouré.

« Cette lettre , s'écria le défenseur de René , porte un ca- « ractère d'honnêteté et de vérité auquel on ne se peut mé- « prendre. La justice doit-elle aller si vite ? JN'est-il pas de son « devoir d'entendre les témoins en faveur de l'accusé? Je « sais qu'une commission militaire juge sans appel et som- « mairement; mais cette procédure rapide n'exclut pas l'é- « quité. Je ne veux pour preuve de l'innocence de l'accusé « que la démarche qui le livre aujourd'hui au glaive des lois. « Quoi ! vous accepteriez cette tête qu'il est venu vous offrir « pour la tète d'un vieillard? 11 est aisé de persécuter un t' homme sans amis et sans protecteurs ; il est aisé de lui pro- « diguer les épithètes de vagabond et de traître : la seule « présence de mon client a déjà donné un démenti à ces « basses calomnies. Enfin , quand on s'obstinerait dans une K accusation qui ne porte que sur des faits dénués de preuve,

LES WATCnEZ. 359

« je soutiens que René n'est plus Français, et qu'il ne vous « appartient pas de le juger.

« J'ignore quels motifs ont pu porter rhomme qui compa- « raît aujourd'hui devant vous à quitter la France ; mais que ^ l'on ait le droit de changer de patrie , c'est ce que l'on ne « saurait contester. Des tyrans m'auront enchaîné , des en- « nemis m'auront persécuté , j'aurai été trompé dans mes aff- « fections , et il ne me serait pas permis d'aller chercher ail- « leurs la liberté, le repos, et l'oubli de l'amitié trahie? La « nature serait donc plus généreuse que les hommes, elle « qui ouvre ses déserts à l'infortuné , elle qui ne lui dit pas , • Tu habiteras telle forêt ou telle autre ; mais qui lui dit : « Choisis les abris les plus convenables aux dispositions de « ton âme. Soutiendriez-vous que les Sauvages de la Loui- « siane sont sujets du roi de France? Abandonnez cette » odieuse prétention. Assez longtemps ont été opprimés ces « peuples , qui jouissaient du bonheur et de l'indépendance <« avant que nous eussions introduit la servitude et la corrup- « tion dans leur terre natale. Soldats-juges , vous portez au- *♦ jourd'hui deux épées : Dieu vous a remis le glaive de sa « puissance et celui de sa justice ; prenez garde de les lui « rendre ébréohés ou couverts de taches : on émousse le pre- « mier en frappant la liberté , on souille le second en répan- « dant le sang innocent. »

L'orateur cessa de parler. L'auditoire était visiblement ému. Adélaïde, cachée dans une tribune, ne se put empêcher d'applaudir ; ce fut la plus douce récompense de Harïay : ce couple , que les liens d'un amour heureux allaient unir , prenait seul , par une sympathie touchante , la défense d'un étranger qui devait à une passion tous ses malheurs.

On fit retirer l'accusé ; les juges délibérèrent. Ils inclinaient à trouver René coupable ; mais ils se divisèrent sur la question de droit , relative au changement de patrie. Ils remirent au lendemain la prononciation de la sentence. René dit à llarlay : « Je ne vous connaissais pas quand j'ai refusé

200 LES NATcaez.

« de vous entendre ; je ne vous remercie pas, car vous m'a- «t vez trop bien défendu. Dites à la fille du gouverneur que « je lui souhaiterais le bonheur , si mes vœux n'étaient des <' malédictions. «

Le frère d'Amélie fut reconduit en prison, entre deux rangs de marchands d'esclaves , de mariniers étrangers , de trafiquants de tous les pays ^ de toutes les couleurs , qui l'accablaient d'outrages sans savoir pourquoi.

Rentré dans la tour de la geôle , René désira é^'.rire quelques lettres. Le gardien lui apporta une mauvaise feuille de papier, un peu d'encre dans le fond d'un vase brisé, et une vieille plume : laissant ensuite le prisonnier, il ferma la porte, qu'il assujettit avec les verrous. Demeuré seul^ René se mit à genoux au bord du lit de camp, dont la planche lui servit de table ; et , éclairé par le faible jour qui pénétrait à travers les barreaux d'une fenêtre grillée, il écrivit à Ghactas : il chargeait le sachem de traduire les deux lettres qu'il adressait en même temps à Céluta et à Outougamiz.

La femme du geôlier entra ; un enfant de six à sept ans lui aidait à porter une partie du souper. René demanda à cette femme si elle n'aurait pas quelque livre à lui prêter : elle répondit qu'elle n'avait que la Rible. Le prisonnier pria là geôlière de lui confier le livre saint. Adélaïde n'avait point oublié René ; et lorsqu'il demanda une lampe pour passer la nuit, le gardien , adouci par les présents de la fille du gouverneur, ne refusa point cette lampe.

Le lendemain , on trouva aux marges de la Rible quelques mots à peine lisibles. Auprès du quatrième verset du septième chapitre de V Ecclésiastique, on déchiffrait ces mots:

« Comme cela est vrai ; la tristesse du cœur est une plaie « utiicer selle lJydJis\^ chagrin, toutes les parties du corps de- » viennent douloureuses ; les os meurtris ne trouvent plus de « couche assez molle. Tout est triste pour le malheureux , « tout saigne comme son cœur : c'est une plaie univerh selle ! »

D'autres passages étaient conimenlés dans le même esprit.

LES NATCliKZ. 2GI

Ce premier verset du dixième chapitre de Job , Afon âme est fatiguée de ma vie , était souligné.

Une des furieuses tempêtes de Féquinoxe du printemps s'était élevée pendant la nuit : les vents mugissaient; les vagues du fleuve s'enflaient comme celles de la mer; la pluie tombait en torrents. René crut distinguer des plaintes à travers ' le fracas de l'orage : il ferma la Bible , s'approcha de la fe^ nétre , écouta , et n'entendit plus rien. Comme il regagnait le fond de sa prison , les plaintes recommencèrent ; il retourna à la fenêtre : les accents de la voix d'une femme parviennent alors distinctement à son oreille. Il dérange la planche qui recouvrait la grille de la croisée, regarde à travers les barreaux , et, à la lueur d'un réverbère agité par le vent , il croit distinguer une femme assise sur une borne en face de la prison : « Malheureuse créature ! lui cria René , pourquoi « restez-vous exposée à l'orage ? Avez-vous besoin de quelque « secours ? »

A peine avait-il prononcé ces mots , qu'il voit l'espèce de fantôme se lever, et accourir sous la tourelle. Le frère d'Amélie reconnaît le vêtement d'une femme indienne ; une lueur mobile du réverbère vient en même temps éclairer le visage pâle de Céluta ; c'était elle ! René tombe à genoux , et d'une voix entrecoupée de sanglots : « Dieu tout-puissant , dit-il , «< sauve cette femme! » Céluta a entendu la voix de René; les entrailles de l'épouse et de la mère tressaillent de douleur et de joie. La sœur d'Outougamiz fut quelques moments sans pouvoir prononcer une parole; recouvrant enfin la voix, elle s'écrie : « Guerrier, où es-tu .î* je ne te vois pas dans l'om- « bre et à travers la pluie. Excuse-moi , je t'importune : je « suis venue pour te servir. Voici ta fille.

« — Femme, répondit René, c'est trop de vertu! retire- « toi ; cherche un abri ; n'expose pas ta vie et celle de ta fille. « Oh ! qui t'a conduite ici ? »

Céluta répondit : « Ne crains rien , je suis forte; ne suis- « je pas Indienne ? Si j'ai fait quelque chose qui te déplaise, « punis-moi , mais ne me renvoie pas. »

262 LES PÏATGHEZ.

Cette réponse brisa le cœur de René : « Ma bien-aimée , « lui dit-il , ange de lumière , fuis cette terre de ténèbres ; tu « es ici dans un antre où les hommes te dévoreront. Du moins « pour le moment, tâche de trouver quelque retraite. Tu re- « viendras , situ le veux , quand Torage sera dissipé. »

Cette permission vainquit en apparence la résistance de Céluta. « Bénis ta fille, dit-elle à René avant que je ne m'é- « loigne; elle est faible : la pâture a manqué au petit oiseau , « parce que son père n'a pu lui aller chercher des graines dans « la savane. »

En disant cela , la mère ouvrit le méchant manteau chargé de pluie sous lequel elle tenait sa fille abritée; elle éleva Tinnocente créature vers la tourelle, pour recevoir la bénédiction de René. René passa ses mains à travers les barreaux , les étendit sur la petite Amélie , et s'écria : « Enfant , ta mère te « reste ! »

Céluta cacha de nouveau son trésor dans son sein , et feignit de se retirer ; mais elle n'essaya point de retourner aux pirogues qui l'avaient amenée , et elle s'arrêta à quelque distance de la prison.

Céluta , Mila et Ontougamiz étaient arrivés au fort Rosalie au moment où Adario , après avoir étouffé son fils , venait d'être plongé dans les cachots : ils furent arrêtés , comme parents et complices du saehem et de. René. La colonie se croyait au moment d'être attaquée par les Natçhez : on ne voyait que des hommes et des femmes occupés à mettre à l'abri les meubles et les troupeaux de leurs habitations , à élever des redoutes , à creuser des fossés , tandis que les soldats, sous les armes , occupaient toutes les avenues du fort. Le mouvement de la foule avait séparé Céluta de Mila et d'Outougamiz : celui-ci , en voulant défendre 1 Indienne , dont l'extrême gentillesse provoquait la grossièreté d'une troupe d'habitants débauchés , fut traité de la manière la plus barbare.

Chactas n'était plus au fort Rosalie, quand la fille de Tabamica y vint chercher des renseignements sur le voyage de

LES NATCUEZ. 263

René. Les jeunes Sauvages avaient enlevé le sacliem au milieu du tumulte , et l'avaient remporté aux Natchez ; mais Céluta retrouva son protecteur accoutumé. Le péril , qui paraissait imminent , avait forcé Chépar de lever les arrêts de d'Artaguette : le capitaine rencontra Céluta comme Fébriano la faisait traîner en prison , avec une espérance impure qu'il ne dissimulait point. « Je réclame ma sœur, dit d'Artaguette » en poussant rudement Fébriano ; j'en répondrai au comte mandant. Quant à vous , monsieur, » ajouta-t-il en regardant le misérable soldat jusqu'au fond de l'âme , « vous sa- « vez où me trouver. »

Après avoir conduit Céluta dans une maison au bord du fleuve , le capitaine envoya le grenadier Jacques chercher la négresse Glazirne, qui parlait la langue des Natchez. Cette pauvre femme accourut avec son enfant , et servit de truchement à une autre femme infortunée comme elle. D'Artaguette apprit alors à Céluta que René était descendu à la INouvelIe- Orléans , dans le dessein de solliciter la délivrance d'Adario. « Je ne l'ai pu retenir, dit-il , et peut-être n'ai;je qu'un mo- « ment pour vous sauver vous-même. Où voulez-vous a^ler ? »

« — Retrouver mon mari , » répondit Céluta.

La négresse traduisit aisément ces simples paroles : la langue et le cœur des épouses sont les mêmes sous les palmiers de l'Afrique et sous les magnolias des Florides.

Des Yazous , qui se trouvaient au fort Rosalie , étaient prêts à se rendre à la Nouvelle-Orléans : d'Artaguette proposa à sa sœur adoptive de la confier à ces Sauvages : elle accepta avec joie la proposition. Le capitaine lui donna un billet pour le général d'Artaguette , et un autre pour Harlay : il recommandait le couple infortuné à son frère et à son ami. Céluta s'embarqua sur les pirogues , qui déployèrent au soufQe du nord leurs voiles de jonc et de plumes.

La flottille des Yazous toucha à la Nouvelle-Orléans le jour même où le frère d'Amélie avait comparu devant le conseil. Céluta ne put descendre à terre que le soir : pour comble de malheur, elle avait perdu les billets du capitaine. La nièce

2G4 LES M4TCHBZ.

d'Adario savait à peine quelques mois de français; elle pria le chef indien, qui venait souvent à la Nouvelle-Orléans échanger des pelleteries contre des armes , de s'informer du sort de René. Le Sauvage n'alla pas loin sans apprendre ce qu^ Céluta désirait connaître ; il sut que le fils adoptif de Chactas était enfermé dans la hutte du sang < , et qu'on lui devait casser la tête : tel était le bruit populaire.

La fille de Tabamlca, au lieu d'être abattue par ce récit, sentit son âme s'élever : celle qui, timide et réservée , rougissait à la seule vue d'un étranger, se trouva tout à coup le courage d'affronter une ville remplie d'hommes blancs; elle demanda au chef sauvage s'il savait où était la hutte du sang, et s'il l'y pourrait conduire : sur la réponse affirmative du chef, Céluta, portant Amélie à son sein, suivit son guide. La nuit était déjà avancée et la pluie commençait à tomber, lorsqu'ils arrivèrent au noir édifice. Le Yazou , le montrant de la main à la femme natchez , lui dit : « Voilà ce que tu » cherches; » et, la quittant, il retourna à ses pirogues.

Restée seule dans la rue , Céluta contemplait les hauts murs de la prison , ses tourelles, ses double» portes , ses guichets surbaissés , ses fenêtres étroites défendues par des grilles ; demeure formidable qui avait déjà l'air antique de la douleur, sur cette terre nouvelle, dans une colonie d'un jour. I^es Européens n'avaient point encore de tombeau en Amérique , qu'ils y avaient déjà des cachots ; c'étaient les seuls monuments du passé pour cette société sans aïeux et sans souvenirs.

Consternée à la vue^de cette bastille , Céluta demeura d'abord immobile, puis fraippa doucement à une porte; le soldat de garde contraignit l'Indienne à se retirer. Elle fît le tour de la prison par des rues de plus en plus désertes : le ciel continuant à se charger de nuages, et les roulements de la foudre se multipliant, l'infortunée s'assit sur la borne où René l'aperçut du haut de la tour. Elle mit sa fille sur ses

' La prison.

LBS MATCH eZ. 26&

genoux , se pencha sur elle pour la garantir de la pluie et la réchauffer contre son cœur. Un violent coup de tonnerre ayant fait lever les yeux à Céluta , elle fut frappée d'un^ayon de lumière qui s'échappait à travers une fenêtre grillée : par un instinct secret , elle ne cessa plus de regarder cette lumière, qui éclairait l'objet d'un si tendre et si fidèle amour, l^lusieurs fois Céluta appela René; les vents emportèrent ses cris. Ce fut alors qu'elle commença à chanter de longues chansons , dont l'air triste et les paroles plaintives lui servirent à la fois à se faire entendre de son mari et à endormir son enfant.

Cette pauvre jeune mère , après avoir été reconnue du frère d'Amélie , s'était retirée pour lui obéir. Elle languissait à quelque distance : ses membres étaient engourdis ; le froid et la pluie avaient pénétré jusqu'à sa fille, qui se glaçait au sein maternel.

Céluta promenait des regards tristes sur ces déserts habités, où pas une cabane ne s'ouvrait à ses misères, quand elle découvrit auprès d'elle une petite lueur qui semblait sortir de terre. Une trappe se leva ; une femme âgée mit la tête au soupirail, pour voir si l'orage commençait à s'éloigner. Cette vieille aperçut Céluta. « Oh, pauvre Indienne ! s'écria-t-.elle , « descends vite ici. » Elle acheva d'ouvrir la trappe, et, avançant une main ridée , elle aida l'épouse de René à descendre dans le caveau , dont elle referma l'entrée.

Il n'y avait dans cette espèce de souterrain qu'un lit recouvert d'un lambeau de laine : une serge grossière , clouée à une poutre, servait de rideau à cette couche. Deux morceaux de bois vert , dans le milieu d'un large foyer , jetaient, sans se consumer, de grosses fumées : une lampe de fer suspendue à un crochet brûlait dans le coin noirci de ce foyer. Une escabelle était placée devant un rouet , dont la fusée de coton annonçait le travail de la maîtresse de ce réduit.

I^ vieille femme jeta dans le feu quelques copeaux , et , prenant son escabelle , elle en voulut faire les honneurs à Céluta.

206 LES AATCHËZ.

« Femme Chef de la cabane profonde, dit Tlndienne, tu <i es une matrone ; tu dois être la lumière du conseil des « guarriers blancs, si j'en juge par ton hospitalité. A toi ap- « partient la natte; moi je ne suis encore qu'une jeune « mère, w

£)n disant cela, Céluta s'assit sur la pierre du foyer, débarrassa sa fille de ses langes trempés d'eau, et la présenta à la flamme.

« Bon, voici un enfant à présent! s'écrie la vieille dans la « langue de la sœur d'Outougamiz. Tu es Natchez ? J'ai été « longtemps aux Natchez; mais, pauvre chétive créature, « comme tu es mouillée ! que tu as l'air malade ! £t puis voilà » un enfant ! »

Céluta fondit en larmes en entendant des paroles si affectueuses prononcées dans la langue de son pays; elle se jeta au cou de la matrone. « Attends, attends, » dit celle-ci. Elle courut en trébuchant à son lit , en arracha la couverture qu'elle vint chauffer au feu, dépouilla malgré elle Ciéluta d'une partie de ses vêtements, et l'enveloppa avec le nourrisson dans la couverture brûlante.

« Vénérable femme blanche , aussi bonne que la femme « noire du fort, disait Céluta, je suis bien malheureuse de « ne t'avoir pas reçue dans ma cabane aux Natchez. »

La femme blanche n'écoutait pas; elle préparait du lait dans une calebasse. Elle l'offrit à l'Indienne , qui fut obligée d'y porter ses lèvres, afin de ne pas déplaire à son "hôtesse.

La vieille prit alors la petite Amélie , et la déposa dans son tablier; chantant d'une voix cassée, elle faisait danser devant la flamme l'enfant qui souriait. Céluta regardait ces jeux avec des yeux de mère , tandis que toutes ses pensées se reportaient vers son mari.

« Jacques était tout comme cela quand il était petit, dit la « vieille ; bon enfant , ne pleurant jamais ! 11 avait seulement « les cheveux plus noirs que ceux de cette mignonne. «

« — Quel était ce Jacques , ma mère.^ » dit Céluta.

« Comment ! reprit la vieille femme avec vivacité , Jac-

« ques , mon fils ! tout le monde le connaît , un des plus « beaux grenadiers qui soient dans les troupes du roi , et un « des plus vaillants aussi. Le brave garçon ! c'est lui qui me « nourrit ; sans lui je ne pourrais pas vivre , car je suis trop « vieille pour travailler. Je suis bien fâchée de n'avoir pas^la « dernière lettre que mon fils m'écrivait , je te la lirais : si le « capitaine d'Artaguette savait ce que Jacques dit de lui , il « serait bien fier. Ils ont été ensemble , Jacques et le capi- « taine , chercher un gentilhorawie appelé René, dans une « grande caverne.... »

Céluta interrompit cette effusion de la tendresse et de l'orgueil maternel, en jetant de nouveau ses beaux bras autour de son hôtesse. « Grand Esprit, s'écria-t-elle en sanglotant, « tu es la mère de ce pauvre guerrier, compagnon de mou « frère d'Artaguette ! C'est la mère de ce guerrier qui me re- « çoit dans sa cabane ! »

« — Qu'as-tu ? « demanda la vieille. « Ce que j'ai ! dit Cé- « luta ; ne suis-je pas la femme de René.? »

« — Comment ! s'écria à son tour la mère de Jacques, tu « serais cette Céluta qui a sauvé le capitaine ! et à cause de a cela ils veulent tuer ton mari l » Le coup frappa Céluta au cœur : elle s'évanouit.

Ayant bientôt repris ses sens par les soins de sa charitable hôtesse , elle lui dit : « Femme blanche, voilà le jour ; laisse- « moi retourner à la hutte du sang , je veux rejoindre mon « mari. » La vieille trouva que c'était juste ; elle couvrit sa tête d'une petite cornette blanche , et ses épaules d'un petit mantelet rouge ; elle prit sa béquille dans sa main , et se prépara à conduire l'Indienne à la prison.

« Je ne te puis blâmer, disait-elle à Céluta : si Jacques fait «c quelque chose de bien , et qu'il soit envoyé aux galères , « j'irai aussi avec lui. »

Céluta , vêtue de nouveau de sa tunique indienne , et ayant enveloppé sa fille dans les peaux séchées, monta les degrés perpendiculaires qui conduisaient à la trappe ; la vieille la suivit

268 LES NATCH£Z.

avec peine : quand elles se trouvèrent dans la rue, l'orage était dissipé. Le soleil , émergeant d'une nuit sombre , éclairait le fleuve , les campagnes et la ville , de même que sortirent de lenr demeure ténébreuse les deux merveilles de l'amour conjugal et de l'amour maternel.

« Nous touchons à la prison , dit la mère de Jacques ; on « ne t'en ouvrira pas la porte , et tu ne pourras pas parler à ^ René : si tu m'en crois , nous irons plutôt chez le gouver- « neur. » Géluta se laissa conduire par sa vénérable hôtesse.

Elles se mirent en route. Chemin faisant, elles entendirent un bruit confus de cloches et de musique : la vieille se signa pour l'agonie que sonnait la cloche , et s'avança vers le palais du gouvernement, où la musique annonçait une fête.

En réjouissance du mariage prochain d'Adélaïde avec le défenseur de René, un bal avait été donné, malgré le procès du frère d'Amélie et l'orage de la nuit : il était dans le caractère du gouverneur de ne rien changer aux choses préparées , quels que fussent les événements. Le bal durait encore lorsque le jour parut. La mère de Jacques et Céluta entrèrent dans les premières cours du palais; les esclaves blancs et noirs , qui attendaient leurs maîtres , s'attroupèrent autour des étrangères : les éclats de rire et les insultes furent prodigués à Ftnfortune et à la jeunesse, qui se présentaient sous la protection de la vieillesse et de l'indigence. « Si Jacques « était ici , disait la vieille , comme il vous obligerait à me « faire place I »

Les deux femmes pénétrèrent avec peine jusqu'aux soldats de garde aux portes : ils reconnurent la mère de leur camarade, et la laissèrent passer. Plus loin, elle fut arrêtée de nouveau pajç le concierge. La fête finissait ; on commençait à sortir du palais : Adélaïde se montra à une fenêtre avec Harlay ; le couple généreux parlait avec vivacité et semblait oublier la fête : en jetant les yeux dans la cour, il aperçut les étrangères repoussées par le concierge. Le vêtement indien frappa Adélaïde , qui fit signe à la vieille de s'approcher sous

le balcon : « Ma jeune dame ^ dit la mère de Jacques , c'est « la femme de René qui veut parler à votre père , et Ton ne « nous veut pas laisser entrer. »

« — La femme du prisonnier ! s'écria Adélaïde ; cette jeune « Sauvage qui a sauvé le capitaine d'Artaguette ! » Adélaïde, obéissant aux mouvements de son bon coeur, ouvre les portés, et, dans toute la parure du bal d'un brillant hyménée , se précipite au-devant de la malheureuse Géluta. L'Indienne lui présentait sa fille, et lui disait : « Jeune femme blanche , « le (jrand Esprit vous bénira : vous aurez un petit guerrier « ^ui sera plus heureux que ma fille.

« — Que je suis fâchée de ne pas la comprendre ! disait « Adélaïde : je n'ai jamais entendu une plus douce voix. »

Dans la pompe de ses adversités , Géluta paraissait d'une beauté divine : son front pâli était ombragé de ses cheveux noirs ; ses grands yeux exprimaient l'amour et la mélancolie ; son enfant , qp'elle portait avec grâce sur son sein , montrait son visage riant auprès du visage attristé de sa mère : le malheur , l'innocence et la vertu ne se sont jamais prêté tant de charmes.

Tandis qu'on se pressait autour de Géluta , on entendit au dehors prononcer ces mots dans la foule : « Vous ne passe- « rez pas ! » Une voix d'homme répondait à des menaces , mais dans une langue inconnue. Le mouvement s'accroît ; un Sauvage , défendant une femme , se débat au milieu des soldats, et, poussé et repoussé, arrive jusqu'à la porte du palais. Il disait , les yeux étincelants :

« Je suis venu chercher mon ami par l'ordre de ce manitou « ( et il montrait une chaîne d'or ) ; je ne veux faire de mal à « personne. Mais est-il ici un guerrier qui m'ose empêcher « de passer?

« — Mon frère ! » s'écria Géluta.

« — Oh ! bien ! dit Mila : Outougamiz , voici ta sœur ! »

T^ mère de Jacques expliquait ce colloque à Adélaïde, qui fit entrer tous ces Sauvages dans le palais.

« Bon manitou , disait !Mila en embrassant son amie , que

« je hais ces chairs blanclies ! Nous avons frappé à leurs ca- « banes pour demander Thospitalité , et on nous a presque « battus. Et puis de grandes huttes si larges, si vilaines! « des guerriers si sauvages ! »

« — Tu parles trop, ditOutougamiz. Cherchons Ononthio ' ; « il faut qu'il me rende mon ami à l'instant. »

Outougamiz quitte Céluta, et, suivi de Mila, fend la presse à travers les salles. Les spectateurs regardaient avec surprise ce couple singulier, qui , occupé d'un sentiment unique, n'avait pas l'air d'être plus étonné au milieu de ce monde nouveau que s'il eût été dans ses bois.

« Ne me déclarez pas la guerre , disait Outougamiz en « avançant toujours; vous vous en repentiriez. » Faisant tourner son casse-tête , il ouvrait à Mila un large chemin. La confusion devient générale : la musique se tait, le bal cesse , les femmes fuient. Le roulement des carrosses qui veulent s'éloigner, le bruit du tambour qui rappellc'les soldats, la voix des officiers qui font prendre les armes , ajoutent au sentiment de terreur , et augmentent le désordre. Adélaïde, la mère de Jacques, Céluta, Mila, Outougamiz, sont emportés et séparés par la foule : le gouverneur montra un grand ressentiment de cette scène.

Le conseil de guerre s'était assemblé , afin de prononcer l'arrêt qui devait être lu à René dans la prison. Les charges examinées de nouveau ne parurent pas suffisantes pour motiver la peine de mort ; mais le frère d'Amélie fut condamné à être transporté en France , comme perturbateur du repos de la colonie. Un vaisseau du roi devait mettre à la voile dans quelques heures ; le gouverneur , irrité du bruit dont René avait été l'objet, ordonna d'exécuter sur-le-champ la sentence, et de transporter le prisonnier à bord de la frégate.

René connut presque à la fois le jugement qui le condamnait à sortir de la Louisiane , et l'ordre de l'exécution immédiate de ce jugement : il se serait réjoui de mourir; il fut

' Le gouverneur.

LES NATCtlEZ. 27!

consterné d'être banni. Renvoyer en France le frère d'Amélie, c'était le reporter à la source de ses maux. Cet homme , étranger sur ce globe , cherchait en vain im coin de terre où il pât reposer sa tête : partout où il s'était montré, il avait créé des misères. Que retrouverait-il en Europe? une femme malheureuse. Que laisserait-il en Amérique ? une femme malheureuse. Dans le monde et dans le désert, son passage avait été marqué par des souffrances. La fatalité qui s'attachait à ses pas le repoussait des deux hémisphères ; il ne pouvait aborder à un rivage qu'il n'y soulevât des tempêtes : sans patrie entre deux patries, à cette âme isolée, immense, orageuse, il ne restait d'abri que l'Océan.

En vain René demanda à ne pas subir le supplice de l'existence ; en vain il sollicita la commutation de la peine de vivre en un miséricordieux arrêt de mort : on ne l'écouta point. Il désira parler à Céluta ; on n'admit pas que cette Indienne fût sa femme légitime ; on lui refusa toute communication avec elle, pour abréger des scènes qui troublaient, disait-on, la tranquillité publique.

L'arrivée d'une troupe d'Yazous , suivie de celle d'Outou- ^amiz , avait donné lieu à mille bruits : on prétendait que des Sauvages s'étaient introduits en grand nombre dans la ville, avec le dessein de délivrer leur chef, le guerrier blanc. Ces bruits parurent assez inquiétants au gouverneur pour qu'il fît lK)rder d^nfanterie et de cavalerie la route que René devait suivre en se rendant de la prison au fleuve.

Le palais du gouvernement n*était pas loin de la prison. Céluta , suivant le cours de la foule , se retrouva bientôt devant le sombre édifice dont le souvenir était trop bien gravé dans sa mémoire. Là, le torrent populaire s'était élargi et arrêté ; Céluta ignorait ce qui se passait; mais , en voyant cette multitude autour de la hutte du sang , elle comprit qu'un nouveau désastre menaçait la tête de René. Repoussée d'un peuple ennemi des Sauvages , elle ne trouva de pitié que chez les boldats : ils la laissèrent entrer dans leurs rangs. Les mains

372 LES NÀTCHEZ.

armées sont pr^^que toujours généreuses ; rien n'est plus ami de rinfortune que la gloire.

Deux heures s'étaient écoulées de cette sorte , lorsqu'un mouvement général annonça la translation du prisonnier. Un piquet de dragons , le sabre nu , sort de la cour intérieure de la prison ; il est suivi d'un détachement d'infanterie, et , derrière ce détachement , entre d'autres soldats , marche le frère d'Amélie.

Céiuta s'élance, et tombe aux pieds de son mari avec son enfant. René se penche sur elles, les bénit de nouveau; mais la voix lui manque pour dire un dernier adieu à la fille et à la mère. Le cortège s'arrête , les larmes coulent des yeux des soldats. Céiuta se relève, entoure René de ses bras, et s'écrie : « Où menez-vous ce guerrier ? Pourquoi m'empêche- « riez-vous de le suivre .^^ son pays n'es^il pas le mien.^ »

« — Ma Céiuta , disait René , retourne dans tes forêts , va « embellir de ta vertu quelque solitude que les Européens « n'aient point souillée ; laisse-moi supporter mon sort ; je ne « te l'ai déjà que trop fait partager. »

« — Voilà mes mains , répondit Céiuta ; qu'on les charge « de fers; que l'on me force, comme Adario, à labourer le « sillon : je serai heureuse , si René est à mes côtés. Prends « pitié de ta fille; je l'ai portée dans mon sein. Permets que « je te suive comme ton esclave , comme la femme noire des « blancs. Me refuseras-tu cette grâce ? »

Cette scène commençait à attendrir la foule impitoyable qui , un moment auparavant, trouvait la sentence trop douce, et qui aurait salué avec des hurlements de joie le supplice de René. Le commissaire chargé de faire exécuter l'arrêt du conseil ordonne de séparer les deux époux et de continuer la marche; mais un Sauvage, se courbant et* passant sous le ventre des chevaux , se réunit au couple infortuné, et s'écrie : « Me voici encore! Je l'ai sauvé des Illinois, je le sauverai « bien de vos mains , guerriers de la chair blanche ! »

« — C'est vrai , » dit Mila , sortant à son tour de la foule.

« — Et si Jacques était ici, dit une vieUie femme, tout « cela ne serait pas arrivé. »

Forcés à regret d'obéir, les militaires écartèrent Céluta , Mila , Otttougamiz , et la mère de Jacques. René est conduit au rivage du Meschacebé. La chaloupe de la frégate, que montaient douze forts matelots , et que gardaient des soldats de marine , attendait le prisonnier : on l'y fait entrer. Au coup de sifQet du pilote , les douze matelots enfoncent à la fois leurs rames dans le fleuve : la chaloupe glisse sur les vagues comme la pierre aplatie qui, lancée par la main d'un enfant, frappe le flot , se relève , bondit et rebondit en efQeurant la surface de l'onde.

Céluta s'était traînée sur le quai. Une frégate était mouillée au milieu du Meschacebé; virée à pic sur une ancre, elle plongeait un peu la proue dans le fleuve : son pavillon flottait au grand mât ; ses voiles étaient à demi déferlées : on apercevait des matelots sur toutes les vergues et de grands mouvements sur le pont. La chaloupe accoste le vaisseau : tous ceux qui étaient dans cette chaloupe montent à bord ; la chaloupe elle-même est enlevée, et suspendue à la poupe du bâtiment. Une lumière et une fumée sortent soudain de la frégate, et le coup de canon du départ retentit : de longues acclamations y répondent du rivage. Céluta avait aperçu René : elle tombe évanouie sur des balles de marchandises qui couvraient le quai.

Ce fut alors qu'un Sauvatge s'élança dans le Meschacebé , s'efforçant de suivre à la nage le vaisseau qui fuyait devant une forte brise, tandis qu'une Indienne se débattait entre les bras de ceux qui la retenaient, pour l'empêcher de se précipiter dans les flots.

Un murmure lointain se fait entendre ; il approche : la foule, qui commençait à se disperser, se rassemble de nouveau. Voici venir un officier qui disait à des soldats : « Où « est-elle? où est-elle? » et ils répondaient : « Ici, mon capi- « taine, » lui montrant Céluta sur les ballots. D'Artaguette se précipite aux genoux de Céluta. « Femme, s'écria-t-il , que

« ton âme, au séjour de paix qu'elle habite , reçoive les vœux <« de celui qui te doit la vie , et que tu honorais du nom de « frère ! »

A ces paroles , les soldats mettent un genou en terre comme leur capitaine ; la multitude , emportée par ce sentiment du beau qui touche quelquefois les âmes les plus communes, se prosterne à son tour, et prie pour l'Indienne : le bruit du fleuve qui battait ses rives accompagnait cette prière, et la main de Dieu pesait sur la tête de tant d'hommes, involontairement humiliés aux pieds de la vertu.

Céluta ne donnait aucun signe de vie ; la profonde léthai^e dans laquelle elle était plongée ressemblait absolument à la mort ; mais sa flUe vivait sur son sein , et semblait communiquer jquelque chaleur au cœur de sa mère. L'épouse de René avait la tête penchée sur le front d'Amélie, comme si, en voulant donner un dernier baiser à son enfant, elle eût expiré dans cet acte maternel.

En ce moment on vint dire à d'Artaguette qu'il y avait là tout auprès une autre Indienne qui ne cessait de pleurer. M C'est Mila! s'écria le capitaine : qu'on lui dise mon nom, « et elle va venir. » Les soldats apportent dans leurs bras Mila échevelée, le visage meurtri, les habits déchirés. Elle n'eut pas plutôt reconnu d'Artaguette qu'elle se jeta dans son sein , s'écriant : « C'est lui qui est une bonne chair blanche ! Il ne « m'empêchera pas de mourir; » et, suspendant ses bras au cou du capitaine , elle se serrait fortement contre lui.

Mais tout à coup elle aperçoit Céluta ; elle quitte d'Artaguette, se précipite sur son amie en disant : « Céluta ! ma mère ! « meilleure que ma mère ! sœur d'Outougamiz ! femme de « René! voici Mila! elle est seule! Comment vais-je faire « pour enterrer tes os? car tu n'es pas aux Natchez. 11 n'y « a ici que des méchants qui n'entendent rien aux tombeaux. »

Les soldats firent alors un mouvement; ils répétaient tous ces mots : « Entrez , entrez , notre mère !» Et la mère de Jacques, avec sa cornette blanche, son manteau d'écarlate et sa béquille , s'avança dans le cercle des grenadiers.

LES ISATCIIEZ. 2^5

« Mon capitaine, dit-eile à d' Artaguette , voici la mère de « Jacques, qui vient aussi voir ce que c'est que tout ceci. Je « suis bien vieille pourtant, comme dit le conseiller Harlay , « qui est un honnête homme; et Dieu soit loué! car il n'y « en a guère. »

La vieille avisant Géluta : « Bon Dieu ! n'est-ce pas là la » jeune femme à qui j'ai donné à manger cette nuit ? Comme « elle parlait de vous , mon capitaine ! — Pauvre vieille créa- « ture ! dit d'Artaguette, seule, dans toute une ville, recevoir, « réchauffer, nourrir Céluta ! et toi-même nourrie de la paye a de ce digne soldat ! »

La mère de Jacques examinait attentivement Céluta ; elle prit une de ses mains. « Retire-toi , matrone blanche , lui dit Ci Mlla ; tu ne sais pas pleurer. »

« — Je le sais aussi bien que toi , » repartit en natchez la vénérable Française.

« — Magicienne! s'écria Mila effrayée, qui t'a appris la « langue des chairs rouges.^ »

« — Capitaine, » dit la mère de Jacques sans écouter Mila , « cette jeune femme n'est pas morte : vite du secours ! » Mille voix répètent : « Elle n'est pas morte ! »

Céluta donnait en effet quelques signes de vie. « Allons , « grenadiers, dît la vieUle, à qui on laissait tout faire, il faut u sauver cette femme, qui a sauvé votre capitaine : portons « la mère et l'enfant chez le général d'Artaguette. »

Un dragon prêta son manteau ; on y coucha Céluta ; Mila prit dans ses bras la petite Amélie , et ne pleurait plus qu'Outougamiz et René. Des soldats, soulevant le manteau par les quatre coins , enlevèrent doucement la fille de Tabamica ; le cortège se mit en marche.

Le soleil , qui se couchait , couvrait d'un réseau d'or les savanes et la cime aplatie des cy prières sur la rive occidentale du fleuve ; sur la rive orientale , la métropole de la Louisiane opposait ses vitrages étincelants aux derniers feux du jour : les clochers s'élevaient au-dessus des ondes comme des flèches de feu. Le Meschaccbé roulait entre ces deux tableaux

276 LES NÀTCRfiZ.

ses vagues de rose, tandis que les pirogues des Sauvages et les vaisseaux des Européens présentaient aux regards leurs mâts ou leurs voiles teints de la pourpre du soir.

Déposée sur une couche, dans un salon de l'habitation du frère du capitaine d'Artaguette , Céluta ne parlait point encore; ses yeux entr'ouverts étaient enveloppés d'une ombre qui leur dérobait la lumière. Des cris prolongés de vive le roi! se font entendre au dehors; la porte de la salle s'ouvre avec fracas : le grenadier Jacques, tête nue, sans habit, les reins serrés d'une forte ceinture , paraît. « Les voici, » dit-il. René entre avec Outougamiz : personne ne pouvait parler, dans le saisissement de l'étonnement et de la joie.

« Mon capitaine, » reprit le grenadier, adressant la parole à d'Artaguette, « j'ai exécuté vos ordres; mais on m'a re- « mis les paquets trop tard; la frégate était partie. J'ai couru « le plus vite que j'ai pu à travers le marais , afin de la rejoin- « dre au Grand Détour : heureusement elle avait été obligée « de laisser tomber l'ancre, le vent étant devenu contraire. « Je me suis jeté à la nage pour aller à bord , et j'ai rencon- « tré au milieu du fleuve ce terriblft Sauvage que j'avais vu « au combat du fort Rosalie ; il était prêt à se noyer quand « je suis arrivé à lui. »

Mila a volé dans les bras d'Outougamiz ; René est auprès de Géluta ; Jacques soutient sa vieille mère , qui lui essuie le front et les cheveux; Adélaïde et Harlay se viennent joindre à leurs amis.

Céluta commençait à faire entendre quelques paroles inarticulées d'une douceur extrême. « Elle vient de la patrie des « anges, dit le capitaine; elle en a rapporté le langage. » Mila , qui regardait Adélaïde, disait : « C'est Céluta ressusci- « tée en femme blanche. » Tous les cœurs étaient pleins des plus beaux sentiments : la religion, l'amour, l'amitié, la reconnaissance , se mêlaient à ce soulagement qui suit une grande douleur passée. Ce n'était pas, il est vrai, un retour complet au bonheur, mais c'était un coup de soleil à travers les nuages de la tempête. L'ame de l'homme, si sujette à

l'espérance , saisissait avec avidité ce rayon de lumière , hélas ! trop rapide. « Tout le monde pleure encore ! disait Mila ; « mais c'est comme si l'on riait. »

Ces rencontres, en apparence si mystérieuses, s'expliquaient avec une grande simplicité. Le capitaine d'Artaguette avait tour à tour sauvé et délivré au fort Rosalie René, Céluta, Mila et Outougamiz ; Céluta , Mila et Outougamiz avaient suivi René à la Nouvelle-Orléans, tous trois entraînés par le dévouement au malheur, tous trois arrivés à quelques heures de distance les uns des autres, pour se mêler à des scènes de deuil et d'oppression.

D'une autre part, Ondouré s'était vu au moment d'être pris dans ses propres pièges : s'il avait désiré une attaque de Chépar contre Adario et Chactas, pour se délivrer du joug de ces deux vieiUards, il ne s'attendait pas à la scène que produisit l'esclavage du premier sachem. Il craignit que ces violences, en amenant une rupture trop prompte entre les Français et les Sauvages, ne fissent avorter tout son plan. Dans cette extrémité, l'édile, fécond en ressources, se hâta d'offrir l'abandon des terres pour le rachat de la liberté d' Adario ; Chépar accepta l'échange, et d'Artaguette fut chargé de porter la convention à la Nouvelle-Orléans.

Le capitaine arriva à l'instant même où le conseil venait de prononcer la sentence contre René. D'Artaguette, après avoir annoncé au gouverneur la pacification des troubles, réclama le prisonnier comme son ami et comme son frère. Il montra des lettres d'Europe qui prouvaient que René tenait à une famille puissante. Cotte découverte agit plus que toute autre considération sur un homme à la fois prudent et ambitieux :

« Si vous croyez , dit le gouverneur au capitaine , qu'on a « trop précipité cette affaire, il est encore temps d'envoyer « un contre-ordre : mais qu'on ne me parle plus de ce René, « en faveur duquel Harlay et Adélaïde n'ont cessé de m'im- « portuner depuis trois jours. »

La cédule pour l'élargissement du prisonnier fut signée ; mais, délivrée trop tard, elle serait devenue inutile sans le

278 LES NATCULZ.

dévouement du grenadier Jacques : le capitaine avait amené avec lui ce fidèle militaire. Taudis que celui-ci suivait la frégate, d'Artaguette, instruit de toutes les circonstances de Tapparition de Céluta , de Mila et d'Outougamiz, s'empressa de chercher ces infortunés : il fut ainsi conduit par les soldats au lieu où il trouva Céluta expirante.

Le bonheur, ou ce qui semblait être le bonheur, comparé aux maux de la veille, rendit à l'épouse de René, sinon toutes ses forces, du moins tout son amour. Le capitaine d'Artaguette et le général son frère se proposèrent de donner à leurs amis une petite fête, bien différente de celle qu'avait entrevue Céluta au palais du gouverneur. Adélaïde et Harlay y furent invités les premiers; Jacques et sa mère étaient du nombre des convives. La riante villa du général avait été livrée à ses ilotes, et Mila et Outougamiz s'en étaient emparés comme de leur cabane.

Le simple couple n'avait pas plutôt vu tout le monde heureux, qu'il ne s'était plus souvenu de personne : après avoir parcouru les appartements et s'être miré dans les glaces, il s'était retiré dans un cabinet rempli de toutes les parures d'une femme.

» Eh bien ! dit Mila , que penses-tu de cette grande hutte?

« -.Moi, dit Outougamiz, je n'en pense rien.

« — Comment! tu n'en penses rien? » répliqua Mila en colère.

« — Écoute, dit Outougamiz, tu parles maintenant comme « une chair blanche , et je ne t'entends plus.< Tu sais que je «t n'ai point d'esprit : quand René est fait prisonnier par les « Illinois ou par les Français, je m'en vais le chercher. Je n'ai « pas besoin de penser pour cela ; je ne veux point penser du « tout, car je crois que c'est là le mauvais manitou de René. «

« — Outougamiz, dit Mila en croisant les bras et s'asseyant <i sur le tapis, tu me fais mourir de honte parmi toutes ces « chairs blanches; il faut que je te remène bien vite. J'ai fait « là une belle chose de te suivre? Que dira ma mère? ^lais » tu m'épouseras, n'esl-cepas? »

LKS NATCHEZ. 279

« — Sans doute, dit Outougamiz, mais dans ma cabane, « et non pas dans cette grande vilaine hutte. As-tu vu ce sa- « chem à la robe noire, qui était pendu au mur, qui ne re- « muait point, et qui me suivait toujours des yeux »? »

« — C'est un esprit, répondit Mla. La grande salle où je « me voyais quatre fois * me plaît assez : elle n'est cependant « bonne que pour les blancs, chez lesquels il y a plus de corps « que d'âmes. »

a — ]\'est-ce pas de la salle des ombres dont tu veux parti 1er? dit Outougamiz. £lle ne me platt point du tout à moi : « je voyais plusieurs Mila, et je ne savais laquelle aimer. Re- « tournons à nos bois, nous ne sommes pas bien ici. »

« — ïu as raison, dit Mila; et j'ai peur d'être jugée comme « René. »

« — Comment jugée! » s'écria Outougamiz. « Ron! re- « partit Mila, est-ce que je ne t'aime pas? est-ce que je n'ai « pas pitié de ceux qui souffrent? est-ce que je ne suis pas « juste, belle, noble, désintéressée? N'en voilà-t-il pas assez « pour me faire juger et mourir, puisque c'est pour cela qu'ils « voulaient casser la tête à René ? »

« — Partons, Mila ! dit Outougamiz. Léger nuage de la lune « des fleurs , le matin ne te colorerait point ici dans un ciel « bleu ; tu ne répandrais point la rosée sur l'herbe du vallon , a tîi ne te balancerais point sur les brises parfumées. Sous le « ciel nébuleux des chairs blanches, tu demeurerais sombre; « la pluie de lorage tomberait de ton sein, et tu serais déchi- « rée par le vent des tempêtes. »

Mila se souvint que l'heure du festin approchait. On lui avait dit que tout ce qui était dans le cabinet était pour elle. Elle se plaça devant une glace, essayant les robes, qu'elle ne savait comment arranger; elle finit cependant par se composer, avec des voiles, des plumes, des rubans et des fleurs, un habillement que n'aurait pas repoussé la Grèce. Suivie d'Ou-

' Un portrait. — ' Des glaces.

byGoftgle

'JSO , LES NATCHEZ.

touganûz, avec un mélange d'orgueil et de timidité, elle se rendit à la salle du festin.

Céluta était aussi parée, mais parée à la manière des Indiennes : elle avait refusé un vêtement européen, malgré les prières d'Adélaïde. Sur un lit de repos, elle recevait les marques de bienveillance qu'on lui prodiguait, avec une confusion charmante, mais, sans cet air d'infériorité que donne, chez les peuples civilisés, une éducation servile; elle n'avait au visage que cette rougeur que les bienfaits font monter d'un cœur reconnaissant sur un iront ouvert.

Mila fit la joie du festin; tous les yeux étaient fixés avec admiration sur Outotigamiz, dont René avait raconté les miracles« « Comme il ressemble à sa sœur ! » disait Adélaïde, qui ne se lassait point de le regarder. « Quel frère! et quelle « sœur! » répétait-elle. A ces noms de frère et de sœur, René avait baissé la tête.

« Mila la blanche, dit la future épouse d'Outougamîz à « Adélaïde, tu ris; mais j'ai cependant noué ma ceinture aussi « bien que toi. » René servait d'interprète. Adélaïde fit demander à Mila pourquoi elle l'appelait Mila la blanche. Mila posa la main sur le cœur de Harlay son voisin, ensuite sur celui d'Adélaïde, qui rougissait; et elle se prit à rire : « Boa, « s'écria-t-elle, demande-moi encore pourquoi je t'appelle « Mila la blanche! Voilà comme je rougis quand je regarde « Outougamiz. »

On ne brise point la chaîne de sa destinée : pendant le repas, d'Artaguette reçut une lettre du fort Rosalie. Cette lettre, écrite par le père Souël, momentanément revenu aux Natchez, avertissait le capitaine qu'une nouvelle dénonciation contre René venait d'être envoyée au gouverneur général , que, malgré la délivrance d'Adario, on conservait de grandes inquiétudes ; que divers messagers étaient partis des Natchez dans un dessein inconnu ; qu'Ondouré accusait Chactas et Adario de l'envoi des messagers, tandis qu'il était probable que ces négociations secrètes avec les nations indiennes étaient l'œu-

vre même d'Ondouré et de la Femme Chef. Le père Souël. ajoutait que si René avait été rendu à la liberté, il lui conseillait de ne pas rester un seul moment à la Nouvelle-Orléans, où ses jours ne lui paraissaient pas en sâreté.

D'Artaguette , après le repas, eommuniqua cette lettre à René, et Finvita à retourner sur-le-champ aux Natchez. « Moi-même, dit-il, je partirai incessamment pour le fort Ro- « salie; ainsi nous allons bientôt nous retrouver. Quant à « Céluta, vous n'avez plus rien à craindre; il lui serait impos- « sible dans ce moment de vous suivre ; mais mon frère, Adé- « laide et Harlay lui serviront de famille; lorsqu'elle sera « guérie, elle reprendra le chemin de son pays : vous la pour- « rez venir chercher vous-même à quelque distance de la Nou- « velle-Orléans. »

René voulait apprendre son départ à Céluta : le médecin s'y opposa, disant qu'elle était hors d'état de soutenir une émotion violente et prolongée. Le capitaine se chargea d'annoncer à sa sœur indienne la triste nouvelle, quand René serait déjà loin : il se flattait de rendre le coup moins rude par toutes les précautions de l'amitié.

Avant de quitter la Nouvelle-Orléans , le frère d'Amélie remercia ses hôtes, Jacques et sa mère, le général d'Artaguette , Adélaïde et Harlay. » Je suis sans doute, leur dit^l, « un homme étrange à vos yeux ; mais peut-^tre que mon ft souvenir vous sera moins pénible que ma présence. »

René se rendit ensuite auprès de sa femme : il la trouva presque heureuse; elle tenait son enfant endormi suc son sein. Il serra la mère et la fille contre son cœur avec un attendrissement qui ne lui était pas ordinaire : reverrait-il jamais Céluta ^ quand et dans quelles circonstances la reverrait-il.^ Rien n'était plus déchirant à contempler que ce bonheur de Céluta : elle en avait si peu joui ! et elle semblait le goûter au moment d'une séparation qui pouvait être étemelle ! L'Indienne elle-même , effrayée des étreintes affectueuses de son mari , lui dit : « Me faites-vous des adieux ?» Le frère d'A-

382 LES rVATCUEZ.

inélie ne lui répondit rien. Malheur à qui était pressé dans les bras de cet homme ! il étouffait la félicité.

Dès la nuit même René quitta la Nouvelle-Orléans avec Outougamiz et Mila ; ils remontèrent le fleuve dans un canot indien. En arrivant aux Natchez , un spectacle inattendu se présenta à leurs regards.

Des colons poussaient tranquillement leurs défrichements jusqu'au centre du grand village et autour du temple du Soleil; des Sauvages les regardaient travailler avec indifférence , et semblaient avoir abandonné à l'étranger la terre où reposaient les os de leurs aïeux.

Les trois voyageurs virent Adario , qui passait à quelque distance ; Os coururent à lui : au bruit de leurs pas , le sachem tourna la tête , et fit un mouvement d'horreur en apercevant le frère d'Amélie. Le vieillard* frappa dans la main de son neveu , mais refusa de prendre la main du mari de sa nièce : René venait d'offrir sa vie pour racheter celle d'Adario !

« Mon oncle, dit Outougamiz , veux-tu que je casse la tête « à ces étrangers qui sèment dans le champ de la patrie? — « Tout est arrangé , » répondit Adario d'une voix sombre ; et il s'enfonça dans un bois.

Outougamiz dit à Mila : « Les sachems ont tout arrangé ; « il ne reste plus à faire que notre mariage. » Mila retourna chez ses parents , dont elle eut à soutenir la colère ; elle les apaisa, en leur apprenant qu'elle allait épouser Outougamiz. René se rendit à la cabane de Chactas : le sachem était au moment de partir pour une mission près des Anglais de la Géorgie.

Devenu le maître de la nation , Ondouré avait dérobé à Chactas la connaissance d'un projet que la vertu de ce sachem eût repoussé; il éloignait l'homme vénérable, afin qu'il ne se trouvât pas au conseil général des Indiens , où le plan du conspirateur devait être développé.

Le noble et incompréhensible René garda , avec Char las et

LES NATGHEZ. 283

le reste des Natchez , un profond silence sur ce qu'il avait fait pour Adario ; il ne lui resta de sa bonne action que les dangers auxquels il s'était exposé. Le frère d'Amélie se contenta de parler à son père adoptif de la surprise qu'il avait éprouvée en voyant les Français promener leur charrue aux environs des bocages de la Mort : le vieillard apprit à René que cet abandon des terres était le prix de la délivrance d'Adario. Ghactas ne connaissait pas la profondeur des desseins d'Ondouré ; il ignorait que la concession des champs des Natchez avait pour but de séparer les colons les uns des autres , de les attirer au milieu du pays ennemi , et de rendre ainsi leur extermination plus facile. Par cette combinaison infernale, Ondouré , en délivrant Adario , gagnait l'affection des Natchez , de même qu'il obtenait la confiance des Français en leur payant la rançon d' Adario , rançon qui leur devait être si funeste.

« Au reste, dit Chactas à René, les sachems m'ont com- « mandé une longue absence ; ils prétendent que mon expé- « rience peut être utile dans une négociation avec les Euro- « péens. Mon grand âge et ma cécité ne peuvent servir de » prétexte pour refuser cette mission : plus on me suppose « d'autori]:é, plus je dois l'exemple de la soumission , à une « époque où personne n'obéit. Que ferais-je ici ? Le Grand « Chef a disparu ; le malheur a rendu Adario intraitable ; « ma voix n'est plus écoutée; une génération indocile s'est « élevée, et méprise les conseils des vieillards. On se cache « de moi, on me dérobe des secrets : puissent-ils ne pas « causer la ruine de ma patrie !

« Toi , René , conserve ta vie pour la nation qui t'a adop- « té ; écarte de ton cœur les passions que tu te plais à y « nourrir: tu peux voir encore d'heureux jours. Moi, je tou- « che au terme de la course. En achevant mon pèlerinage «t ici-bas , je vais traverser les déserts où je l'ai commencé, « déserts que j'ai parcourus, il y a soixante ans, avec Atala. - Séparé de mes passions et de mes premiers malheurs par « un si long intervalle , mes yeux fermés ne pourront pas

fS4 LES NATCHEZ.

« même voir les forêts nouvelles qui recouvrent mes ancien* « nés traces et celles de la fille de Lopez. Bien de ce qui « existait au moment de ma captivité chez les Mnscogulges « n'existe aujourd'hui; le monde que j'ai connu est passé : « je ne suis plus que le dernier arbre d'une vieille futaie « tombée, arbre que le temps a oublié d'abattre. »

René sortit de chez son père le cœur serré , et pré^^geant de nouveaux malheurs. Arrivé à sa cabane , il la trouva dévastée;^ s'assit sur une gerbe de roseaux séchés, dans un coin du foyer, dont le vent avait dispersé les cendres. Pensif, il rappelait tristement ses chagrins dans sa mémoire, lorsqu'un nègre lui apporta une lettre de la part du père Souël : ce missionnaire était encore retenu pour quelques jours au fort Rosalie. La lettre venait de France; elle était de la su- [)érieure du couvent de... ; elle apprenait à René la mort de la sœur Amélie de la Miséricorde.

Cette nouvelle , reçue dans une solitude profonde, au milieu des débris de la cabane abandonnée de Céluta, réveilla au fond du cœur du malheureux jeune homme des souvenirs si poignants, qu'il éprouva pendant quelques instants un véritable délire. Il se mit à courir à travers les bois comme un insensé. Le père Souël , qui le rencontra , s'empressa d'aller chercher Chactas : le sage vieillard et le grave religieux parvinrent un peu à calmer la douleur du frère d'Amélie. A force de prières , le sachem obtint de la bouche de l'infortuné un récit longtemps demandé en vain. René prit jour avec Chactas et le père Souël , pour leur raconter les sentiments secrets de son âme. Il donna le bras au sachem, qu'il conduisit, au lever de l'aurore, sous un sassafras, au bord du Meschacebé; le missionnaire ne tarda pas à arriver au rendezvous. Assis entre ces deux vieux amis, le frère d'Amélie leur révéla la mystérieuse douleur qui avait empoisonné son existence ' .

Quelques jours après cette confession déplorable, René

• Ici se trouvait le récit de René. Voyez l'épisode de René.

LES NÀTCHEZ. 285

fut mandé au conseil des ISatchez : Chactas était parti pour la Géorgie; le père Souël avait repris le chemin de sa mission.

René trouva quelques sacbems , presque tous parents d'Akansie , assemblés dans la cabane du jeune Soleil : Ondouré était à leur tête ; il rayonnait de la joie du crime. Les vieillards , fumant leurs calumets dans un profond silence , reçurent le mari de Céluta avec un visage menaçant.

« «Prends ces colliers , lui dit Ondouré d'un air moqueur ; « va traiter avec les Illinois : tu fus la cause de la guerre , « beau prisonnier; sois Tinstrument de la paix. »

Qu'importaient au frère d'Amélie ces insultes ? Qu'était-ce que ces peines communes, auprès des chagrins qui rongeaient son cœur.^ Il prit les colliers, et sortit en déclarant qu'il obéirait aux ordres dessachems.

Dans la disposition où se trouvait alors René , ce n^était pas sans un amer plaisir qu'il se voyait obligé à s'éloigner de Céluta : il la supposait au moment de revenir aux Natchez. Une course solitaire parmi les déserts convenait encore en ce moment au frère d'Amélie : il se pourrait du moins livrer à sa douleur sans être entendu des hommes. II ne chercha point son frère, alors occupé de son mariage avec Mila : il était trop juste que , pour tant de courage et de sacriflces , Outougamiz jouit d'une lueur de félicité.

Il entrait dans les précautions d'Ondouré d'éloigner le guerrier blanc : il craignait que celui-ci, demeuré aux Natchez, ne démêlât quelque chose des trames ourdies. Le tuteur du Soleil désirait encore que Céluta , à son retour de la Nouvelle- Orléans, se trouvât seule, afin qu'elle pût être livrée sans défense aux persécutions d'un détestable amour. Ce chef avait calculé le temps que devait durer le voyage du frère d'Amélie : selon ce calcul de la jalousie et de la vengeance , René ne pouvait revenir aux Natchez que quelques jours avant la catastrophe, assez tôt pour y être enveloppé, trop tard pour la prévenir. , ,

Furieux d'avoir vu sa proie échapper à ses premiers pie-

ges, Ondouré s'était abandonné à de nouvelles calomnies contre le fils adoptif de Chactas. Dans ui) conseil assemblé la nuit sur les décombres de la cabane d'Adario , le tuteur du Soleil avait dépeint René comme Fauteur de tous les maux de la nation. Remontant jusqu'au jour de l'arrivée de l'étranger aux ISatchez , il avait rappelé les présages sinistres qui signalèrent cette arrivée, la disparition du serpent sacré, le meurtre des femelles de castor, la guerre contre les Illinois , suite de ce meurtre , et la mort du vieux Soleil , résultat de cette guerre. Ondouré chargeait ainsi l'innocence de ses propres iniquités.

Entrant dans la vie privée de son rival , le chef parla de la prétendue infidélité de René envers Céluta , du maléfice du baptême employé pour faire périr un enfant devenu odieux à un père criminel ; il parla du manitou funeste donné à Outougamiz pour altérer la raison du naïf Sauvage. Ondouré représenta les liaisons du frère d'Amélie et du capitaine d'Artaguette comme la première cause de toutes les trahisons et de toutes les violences des Français.

a Quant aux persécutions que cet homme semble essuyer « de ses compatriotes , ajouta-t-il, ce n'est évidemment qu'un ce jeu entre des conspirateurs. Remarquez que René échappe « toujours à ces persécutions apparentes : il n'a point été « pris aux Natchez avec Adario. Sous le prétexte de délivrer « ce sachem , il est allé rendre compte à la Nouvelle-Orléans « de ce qui se passait au fort Rosalie. On a feint déjuger le « mari de Céluta ; mais la preuve que ce n'était qu'un vain << appareil , déployé pour nous donner plus de confiance dans « un traître , c'est que ce traître n'a point subi sa sentence , « et qu'à la grande surprise des Français eux-mêmes , il est « revenu sain et sauf aux Natchez. Vous ne douterez pas un « moment des pernicieuses intrigues de ce misérable, si vous « observez son inclination à errer seul dans les bois : il «< craint que sa conscience ne se montre sur son visage, et il ««i se dérobe aux regards des hommes. »

Ondouré obtint un succès complet; le conseil fut con-

vaincu : comment ne Taurait-il pas été ? Quelle liaison dans les faits ! quelle vraisemblance dans les accusations ! Tout se transforme en crime : pas un sourire qui ue soit interprété , pas une démarche qui u'ait un but ! Les sentiments que René inspire deviennent des sujets de calomnie : s'il a sauvé Mila, c'est qu'il Ta séduite ; s'il a fait d'Outougamiz le modèle d'une amitié sublime , c'est qu'il a jeté un sort à ce simple jeune homme. Des rapports d'estime avec d'Artaguette sont une trahison ; un acte religieux est un infanticide ; un noble dévouement pour un sachem est une basse délation ; les persécutions , les souffrances même .ne sont que des moyens d<3 tromper; et si René cherche la solitude, c'est qu'il y va cacher des remords ou méditer des forfaits. Dieu tout-puissant , quelle est la destinée de la créature lorsque le malheur s'attache à ses pas! Quelle lumière as-tu donnée aux mortels pour connaître la vérité ? quelle est la pierre de touche où l'innocence peut laisser sa marque d'or ?

Les sachems déclarèrent que René méritait la mort, et qu'il se fallait saisir du perfide. Ondouré loua le vertueux courroux des sachems , mais il soutint qu'il était prudent de ne. sacrifier le principal coupable qu'avec les autres coupables, une mort prématurée et isolée pouvant faire avorter le plan général. Il proposa donc d'éloigner seulement René jusqu'au jour où le grand coup serait frappé. Le jongleur déclara que telle était la volonté des génies : le conseil adopta l'opinion d'Ondouré.

L'intégrité d'Adario avait elle-même été surprise : l'erreur dans laquelle il était fut la cause des regards farouches qu'il lança au frère d'Amélie , lorsque celui-ci revint de la j\ouvelle-Orléans. Si les Indiens rencontraient l'homme blanc dans les bois , ils se détournaient de lui comme d'un sacrilège. René, qui ne voyait rien , qui n'entendait rien , qui ne se souciait de rien , partit pour le pays des Illinois , ignorant que la sentence de mort dont les juges civilisés l'avaient menacé à la Nouvelle-Orléans , avait été prononcée contre lui aux Natchez par dos juges sauvages.

28S LES MATCHEZ.

On voit quelquefois à la fin de Tautomne une fleur tardive; elle sourit seule dans les campagnes, et s'épanouit au milieu des feuilles sécbées qui tombent de la cime des bois : ainsi les amours de Mila et d'Outougamiz répandaient un tlernier charme sur des jours de désolation. Avant de demander la jeune fille eu mariage , le frère de Céluta se conforma à la coutume indienne, appelée V Épreuve du flambeau : éteindre le flambeau qu'on lui présente , c'est pour une vierge donner son consentement à un hymen projeté.

Outougamiz , tenant une torche odorante à la main, sortit au milieu de la nuit ; les brises agitaient les rayons d'or de rétoile amoureuse , comn» on raconte que les zéphyrs se jouaient à Paphos dans la chevelure embaumée de la mère des Grâces. Le jeune homme entrevoit le toit de sa maîtresse : des craintes et des espérances soulèvent son sein. 11 s'approche , il relève l'écorce suspendue devant la porte de la cabane de Mila , et se trouve dans la partie même de cette cabane où l'Indienne dormait seule.

La jeune fille était couchée sur un lit de mousse. Un voile d'écorce de mûrier se roulait en écharpe autour d'elle; ses bras nus reposaient croisés sur sa tête, et ses mains avaient laissé tomber des fleurs.

Un pied tendu en arrière , le corps penché en avant , Outougamiz contemplait à la lueur de son flambeau la scène eliarmante. Agitée par les illusions d'un songe, Mila murmure quelques mots ; un sourire se répand sur ses lèvres. Outoup:amiz croit distinguer son nom dans des paroles à demi formées; il s'incline au bord de la couche, prend une branche de jasmin des Florides échappée à la main de Mila , et réveille la fille des bois , en passant légèrement sur sa bouche virginale la fleur parfumée.

Mila s'éveille , fixe des regards effrayés sur son amant , sourit, reprend son air d'épouvante, sourit encore. « C'est « moi ! s'écrie Outougamiz , moi , le frère de Céluta , le guer- « rier qui veut être ton époux. » IMila hésite , avance ses lèvres pour éteindre la torche de l'hymen , retire la tête avec

LES N\TCHEZ. 289

précipitation, rapproche encore sa bouche du flambeau... La nuit s'étend dans la cabane.

Quelques instants de silence suivirent Finvasion des ombres. Outougamiz dit ensuite à Mila : « Je t'aime comme la « lumière du soleil ; je veux être ton frère. »

« —Et moi, ta sœur, » répondit Mila.

« — Tu deviendras mon épouse , continua l'ami de René ; « un petit guenier te sourira ; tu baiseras ses yeux , tu lui «( chantQtas les exploits de ses pères; tu lui apprendras à pro- « noucer le nom d'Outougamiz. »

« — Tu me fais pleurer, répondit Mila : moi, je t'accom- « pagnerai dans les forêts , je porterai tes flèches , et j'allu- « merai le bûcher de la nuit. »

La lune descendait alors à l'occident : un de ses rayons , pénétrant par la porte de la hutte , vint tomber sur le visage et sur le sein de Mila. La reine des nuits se montrait au milieu d'un cortège d'étoiles : quelques nuages étaient déployés autour d'elle, comme les rideaux de sa couche. Dans les bois régnait une sorte de douteuse obscurité, semblable à celle d'une âme qui s'entr'ouvre pour la première fois aux tendres passions de la vie. Le couple heureux tomba dans un recueillement d'esprit involontaire : on n'entendait que le bruit de la respiration tremblante de la jeune Sauvage. Mais bientôt ]\lila :

« Il faut nous quitter : l'oiseau de l'aube a commencé son a premier chant ; retourne, sans être aperçu, à ta demeure. « Si les guerriers te voyaient , ils diraient : Outougamiz est « faible ; les Illinois le prendront dans la bataille , car il fré- « quente la cabane des indiennes. »

Outougamiz répondit : a Je serai la liane noire qui se dé- « tourne dans la forêt de tous, les autres arbres, et qui va « chercher le sassafras, auquel elle veut uniquement s'atta- « cher. »

Mila secouvritla tête d'un manteau , et dit : « Guerrier, je « ne te vois plus. »

LES NiTCHEZ. 25

Outougamiz enterra le flambeau nuptial à la porte de la câ* bane , et s'enfonça dans les bois.

lie mariage fut célébré avec la pompe ordinaire chez les Sauvages. Les deux époux souf&aient de cet appareil , et se disaient : « r^ous ne nous marions pa& pour éfre heureux, « puisque nos amis ne le sont pas. » Laissés seuls dans leur cabane nouvelle, ils y goûtèrent une joie digne de leur innocence. Ils pleurèrent aussi , comme ils en avaient fait le projet. Les larmes qui coulaient de leurs yeux descend^ent jusqu'à leurs lèvres, et Mila disait, enrecevantles embrassements d'Outougamiz : « Ta bouche touche la mienne à travers les « malheurs de René. »

Hélas ! le ûdèle Indien allait verser bien d'autres pleurs ! Ce n'était pas assez pour le tuteur du Soleil d'avoir perdu le frère d'Amélie auprès de la foule , de l'avoir fait condamner au conseil des vieillards ; il le voulait frapper jusque dans le cœur d'un ami.

Le succès des complots d'Oudouré exigeait qu'Outougamiz assistât à la grande assemblée des Sauvages , où le plan général devait être développé.

Si Outougamiz était absent de cette assemblée , il ne porterait point le joug du sermeut que Ton y devait prononcer , et il pourrait dans ce cas s'opposer au complot à l'instant de l'exécution.

Si Outougamiz ne croyait pas René coupable de trahison envers les Natchez , rien n'empêcherait le frère de Céluta , aussitôt qu'il connaîtrait le secret , de le confier au frère d'Amélie.

11 fallait donc (combinaison digne de Penfer î) qu'Outougamiz fût enchaîné par un serment, et que, persuadé en même temps du crime de René , il se trouvât placé entre la nécessité de perdre son ami pour sauver sa patrie , ou de perdre sa patrie pour sauver son ami.

Le lendemain du mariage de l'héroïque ami et de la courageuse amie de Beué , le jour même où Mila , toute brillante

LES NATGHEZ. !29l

de ses félicités , conversait avec Outougamiz sur une natte semée de flears, Ondouré entra dans la cabane.

« Maavais esprit ! s'écria Mila , que viens-tu faire ici ? viens • « tu nous porter malheur ? »

Ondouré , affectant un sourire ironique , s'assit à terre , et dit :

« Outougamiz , je viens t'offrir les vœux que je fais pour « toi ; tu méritais d'être heureux. »

« — Heureux ! repartit Outougamiz ; et quel homme l'est « plus que moi ? Où pourrais-tu rien trouver de comparable à (1 ma femme et à mon ami? »

« — Je ne veux point détruire tes illusions , » dit Ondouré d'un air attristé ; « mais si tu savais ce que toute la nation « sait ! quel méchant manitou fa lié avec cette chair blanche !

« Tuteur du Soleil , » répliqua Outougamiz rougissant , » je te respecte; mais ne calomnie pas mon ami. Il vaudrait « mieux pour toi que tu n'eusses jamais existé. »

Ondouré repartit : « Admirable jeune homme , que n'as-tu ft trouvé une amitié digne de la tienne ! »

« — Chef, » s'écria Outougamiz avec l'accent de l'impatience, « tu me tourmentes comme lèvent qui agite la flamme « du bûcher. Qu'y a-t-il ? que veux-tu ? que chercbes-tu ? »

« — O patrie ! patrie ! » dit avec un soupir Ondouré.

Au mot de patrie , les yeux d'Outougamiz se troublent ; il se lève précipitamment de sa natte et s'approche d'Ondouré, qui s'était levé ^son tour. La crainte de quelque affreux secret avait passé à travers le cœur du frère de Céluta.

« Qu'y a-t-il donc dans la patrie.^ » dit le noble Sauvage. « Faut-il prendre les armes.^ marchons. Où sont les ennemis .'»

« — Les ennemis, dit Ondouré , ils sont dans nos entrail- « les ! Nous étions vendus , livrés comme des esclaves : un « traître... »

« — Un traître! Nomme-le, » s'écria Outougamiz d'une voix où mille sentiments contraires avaient mêlé leurs accents; H nomme-le; mais prends garde à ce que tu vas « dire. »

292 LES NATCHBZ.

Ondouré observe Outougamiz, dont les mains tremblaient de colère ; il saisit le bras du jeune homme pour prévenir le premier coup; il s*écrie : « René! »

« — Tu mens , » réplique Outougamiz cherchant à dégager son bras ; « je t'arracherai ta langue infernale ; je ferai de toi « un mémorable exemple. »

Ailla se jette entre les deux guerriers. « Laisse vivre ce « misérable, dit-elle à Outougamiz; chasse-le seulement de a ta cabane. »

A la voix de Mila, les transports d'Outougamiz s'apaisent.

« Tuteur du Soleil ! dit-il , je le vois à présent , tu te voua tais amuser de ma simplicité; mais ne renouvelle pas ces « jeux , cela me fait trop de mal. »

« — Je te quitte, dit Ondouré ; bientôt tu me rendras plus « de justice : interroge le prêtre du Soleil et ton oncle Ada- <» rio. » Ondouré sort de la cabane.

Outougamiz veut paraître tranquille , il ne Test plus ; il se veut reposer, et il ne sait comment les joncs de sa natte sont plus piquants que les épines de l'acacia. 11 se relève , marche, s'assied de nouveau. Milalui parle, et il ne l'entend pas. <t Pourquoi , murmurait-il à voix basse , pourquoi ce « chef a-t-il parlé ? J'étais si heureux ! » •

« — N'y pense plus , lui dit Mila ; les paroles du méchant « sont comme le sable qu'un vent brûlant chasse au visage : « il aveugle et fait pleurer le voyageur. — • Tu as raison , a Mila , s'écrie Outougamiz ; me voilà bien tranquille à pré- « sent. »

Infortuné ! le coup mortel est frappé : tu ne trouveras plus le repos ; ton sommeil, naguère léger comme ton innocence, se va charger de songes funestes. Tel est le bonheur des hommes , un mot suffît pour le détruire. Douce confiance de l'âme , union intime et sacrée , adieu pour toujours ! Sainte amitié , elles sont passées tes délices ! tes tourments commencent : finiront-ils jamais ?

« Mila , dit Outougamiz , je me sens malade ; je veux aller « voir le jongleur. »

LES NATCREZ. 293

n — Le jongleur ! repartit Mila. Neva pas voir cet lionime- <* là. René t'aime, tul*aimes : il te doit suffire, comme tu me « suffis. Si la colombe prête l'oreille à la voix de la corneille, « celle-ci lui dira des choses qui la troubleront , parce qu'elle " ne parle pas son langage. »

« —Ce n'est pas pour parler de René qu« je veux voir le « jongleur, dit Outougamiz ; je suis malade , il me guérira. » . Mila posa la main sur le cœur d'Outougamiz , et dît à son époux, en le regardant avec un demi-sourire : « Malade.^ « oui , bien malade , puisqu'un mensonge vient de sortir de « tes lèvres. »

Outougamiz s'obstina à vouloir consulter le jongleur qu'Ondouré hii avait exprès nommé dans ses révélations mystérieuses. « Ya donc, dit Mila, pauvre abeille de la savane; mais « évite de te reposer sur la fleur empoisonnée de l'acota. «

L^bomme ne peut être parfait. Aux qualités les plus héroïques, Outougamiz mêlait une faiblesse : de la crainte de Dieu , crainte salutaire sans laquelle il n'y a point de vertu , Outougamiz était descendu jusqu'à la plus aveugle crédulité. La simplicité de son caractère le rendait facile à tromper : un prêtre était pour le frère de Céluta un oracle ; et si ce ministre du Grand Esprit parlait au nom de la patrie, de la patrie si chère aux Sauvages , quel moyen pour Outougamiz d'échapper à ce double pouvoir de la terre et du ciel.^

L'ami de René arrive à la porte de la cabane du jongleur : dans ce moment même Ondouré sortait de la demeure du prêtre, et , avec un regard qui disait tout, il laissa le passage libre à l'ami de René. Le jongleur , apercevant Outougamiz , se mit à tracer des cercles magiques : Outougamiz élève vers lui une voix suppliante.

« Qui parle ? s'écrie le prêtre d'un air égaré. Quel auda- « eieux mortel trouble l'interprète des génies? Fuyez, prou fane ! la patrie demande seule mes prières. O patrie ! tu » nourrissais un monstre dans ton sein ! L'infâme étranger « méditait ta ruine : par lui les femelles des castors ont été « massacrées ; il trahissait Céluta ; il versait sur la tête do

" son enfant Feau mortelle du maléfice. Gomme il trompait « ce jeune et innocent Outougamiz ! Mallieur à toi , époux de « Mila ! si désormais tu ne te séparais de ce traître , si tu re- « fusais de croire à ses crimes ! Les fantômes s'attacheraient à « tes pas , et les os de tes aïeux s'agiteraient dans leur tombe. »

Le jongleur bondit hors de sa cabane , et se jeta dans une forêt , où on Teutendit pousser des hurlements.

Le frère de Céluta demeure anéanti : une sueur froide , qu'il croit sentir découler de son coeur et pénétrer à travers ses membres , l'inonde. 11 faudrait avoir fait les prodiges d'amitié d'Outougamiz, pour pouvoir peindre sa douleur : René un traître! lui? Qui l'ose ainsi calomnier? Où est-il le calomniateur, qu'Outougamiz le puisse dévorer ? Mais n'estce pas le prêtre du Soleil , celui qui commerce avec les esprits , celui qui parle au nom de la patrie? Malheureux ! tu ne crois pas, quand le ciel même t'ordonne de croire ?. . . Non, cet ami n'est point coupable; des monstres seuls ont élevé la voix contre lui. Le frère de Céluta vengera René aux yeux de la nation ; l'éloquence descendra sur les lèvres d'Outougamiz; il s'exprimera mieux que Chactas; il proposera de combattre les accusateurs... Je pars , je vole où m'appelle le manitou d'or... Insensé! n'entends-tu pas le cri des fantômes? ne vois4u pas se lever les os de tes pères , qui viennent témoigner des crimes de ton ami ?

Telle est la faible peinture des combats qui se passaient dans l'àme du frère de Céluta . Il quitte la cabane du jongleur ; lent et pâle , il se traîne sur la terre ; il croit ouïr des bruits dans l'air, et l'herbe murmurer sous ses pas. Où va-t-il?... il l'ignore. Quelque chose de fatal le pousse involontairement vers Adario. Adario est son oncle; Adario lui tient lieu de père ; Adario , dans l'absence de Chactas , est le premier sachem de la nation ; enfin, Adario est le plus affligé des hommes. Le malheur est aussi une religion : il doit être consulté ; il rend des oracles : la voix de l'infortune est celle de la vérité. Voilà ce que se disait Outougamiz en allant chercher le rigide vieillard.

LES iNATCllEZ. 395

Le sachenx avait vu tuer son fils à ses côtés, et les flammes dévouer sa cal^ane ; le «achem avait étouffé son petit-fils de ses propres mains ; la femme du sachem était tombée dans l'émeute qui suivit l'affreux sacrifice : il ne restait de toute sa famille , à Adario , que la fille même dont il avait étranglé l'enfant. Renfermé , avec cette fille , dans les cachots du fort ' Rosalie , il avait dû terminer ses jours à un gibet : « Élève- « moi bien haut, » disait-il au bourreau qui le conduisait au supplice , « afin que je puisse découvrir , en expirant , les ar- <i bres de ma patrie. » On sait pourquoi , comment, et à quel prix et dans quel dessein Ondouré racheta là vie d' Adario. Ce fut un grand spectacle que le retour de l'ami de Chactas aux Natchez. Le sachem ressemblait à un squelette échappé de la tombe : quelques cheveux gris, souillés de poussière, tombaient des deux côtés de sa tête chauve : ses vêtements pendaient en lambeaux. Il cheminait en silence, les yeux baissés; sa fille venait derrière lui, dans le même silence, comme la victime marche après le sacrificateur : elle portait, attachés à ses épaules , un berceau vide et les langes désormais inutiles d'un nouveau-né.

Adario ne voulut point relever sa cabane : il établit sa demeure au milieu des bois. Sa fille suivait de loin son terrible père, n'osant lui parler, veillant sur ses jours, s'asseyant quand il s'asseyait, avançant quand il poursuivait sa route. Quelquefois le sachem contemplait les Français qui labouraient les champs de sa patrie : l'ange exterminateur n'aurait pas lancé des regards plus dévorants sur un monde dont le Dieu vivant aurait retiré sa main.

Après la délivrance d' Adario , Ondouré déroula aux yeux du vieillard le plan d'une grande vengeance. Il lui présenta pour but la liberté des ]Natchez , et l'expulsion de la race des blancs de tous les rivages de l'Amérique ; il lui cacha les ressorts secrets, les sentiments honteux, les mystérieuses lâchetés qui faisaient mouvoir cette conspiration : Adario u eiit jamais empmnté le voile du crime pour couvrir un seul mo-« inent la vertu.

296 l'Es NATCHEZ.

I^ sachem assista au conseil secret conToqué la nuit par Ondouré ; il approuva ce que le tuteur du Soleil exposa de ses desseins; savoir : la convocation des nations indiennes dans une assemblée générale, afin de prendre contre les étrangers une mesure commune ; il ratifia la condamnation de René, de René qu'il croyait coupable d'impiété et de trahison. Ces résolutions adoptées, les vieillards voulurent déterminer Adario à se livrer à ses occupations ordinaires.

« Tant que je respirerai, dit le sachem, je n'aurai d'abri « que la voûte du ciel. Comme défenseur de la patrie, je suis « innocent; comme père, je suis criminel. Je consens h vivre K encore quelques jours pour mon pays; mais Adario s'est « réservé le droit de se punir, lorsque les Piatehez auront « cessé d'avoir besoin de lui. »

C'était à ce cœur inflexible, c'était à l'homme le moins compatissant aux sentiments de la nature , à l'homme le plus aigri par le chagrin , que l'ami de René allait demander des conseils en sortant de Taudience du prêtre.

Outougamiz trouva le sachem à moitié nu , assis au bord d'un torrent sur la pointe d'un roc : il hii raoonte les inspirations du jongleur. Adario fait à soâ neveu le tableau des prétendus crimes de René. « Tu me tues comme ton fils ! » s'écrie le frère de Céluta avec un accent dont le sachem même fut touché.

Jamais le malheur ne se grava si subitement et d'une manière plus énergique sur le front d'un homme , que sur celui d'Outougamiz : plus le marbre est pur, plus l'inscription est profonde. L'infortuné s'éloigne d' Adario : il saisit la chaîne d'or, la regarde avec passion , la veiiU; jeter dans le torrent , puis la presse contre son cœur et la suspend de nouveau sur sa poitrine. Cependant Qutougamiz ignorait le sort réservé à René : Adario avait peint l'homme blanc coupable, mais il n'avait pas voulu accabler entièrement son neveu; il s'était abstenu de l'instruire de la sentence des sachems, sentence prononcée d'ailleurs sou$ le sceau du secret. Le souvenir de Mila vint, comme une brise rafraîchissante , soulager un. peu

le brûlant chagrin d'Outougamiz : le jeune époux songe que répouse nouvelle , qui porte encore sur sa tête la couronne du premier matin, est déjà demeurée veuve sous son toit; il se détermine à chercher des consolations auprès de sa compagne.

Mila vole à lui : elle s*aperçoit qu'il chancelle ; elle le soutient en disant : « C'est la liane qui appuie maintenant le « tulipier. Eh bien ! je te l'avais prédit ! Âssieds-toi, et repose « ta tête sur mon sein. Que t'ont dit les méchants? »

« — Ils m'ont répété ce que m'avait dit Ondouré , » répondit Outouganriz. « Adario parle aussi comme le jongleur. »

« — Quand ce serait Kitchimanitou lui-même, s'écria Mila, « je soutiendrais qu'il fait un mensonge : moi , je croirais aux « calomnies répandues contre mon ami l Celui qui t'a donné « le manitou d'or croirait-il le mal qu'on lui dirait de toi ? »

Cette question fit monter les larmes dans les yeux d'Outougamiz; Mila pleurant à son tour : « Ah! c'est un bon « guerrier que le guerrier blanc ! Ils le tueront, j'en suis sûre. »

« — Ils le tueront ! reprit Outougamiz : qui t'a dit cela? »

« — Je le dievine , répondit l'Indienne : si tu ne sauves « René une troisième fois , ils le mettront dans le bocage de « la Mort. »

« — Non, non ! s'écria Outougamiz , ou j'y dormirai près « de lui. Que ne suis-je déjà au lieu de mon repos ! Tout est « si agité à la surface de la terre îtout est si calme une lon- « gueur de flèche au-dessous ! Mais Mila , la patrie ! »

« — La patrie ! repartit Mila ; et que me fait à moi la patrie, « si elle est injuste? J'aime mieux un seul cheveu d'Outou- « gamiz innocent, que toutes les têtes grises des sachems per- « vertis. Qu'ai-je besoin d'une cabane aux Natchez ? j'en puis « bâtir une dans un lieu oij il n'y aura personne : j'emmène- « rai mon mari , et son ami avec moi , malgré vous tous , mé- « chants! Voilà comme j'aurais parlé au jongleur. Il aurait « fait des tours , tracé des cercles , bondi trois fois comme un « orignal ; j'aurais ri à sa face , joué , tourné , sauté comme « lui et mieux que lui. Il y a là un génie (et elle appuyait la

298 LES NATGHBZ.

« main sur son cœur ) qui n'obéit point aux noirs enchante- « ments. »

a — Comme tu me consoles! comme tu parles bien! s'écrie « Fexcellent Sauvage ; tu me voudrais donc suivre dans le « désert? »

Mila le regarda, et lui dit : « C'est comme si le ruisseau di- « sait à la fleur qu'il a détachée de son riviige et qu'il entraîne « dans son cours : Fleur, veux-tu suivre mon onde ? La fleur '< répondrait : !Non , je ne le veux pas ; et cependant les flots la <c pousseraient doucement devant eux. -»

L'aimable Indienne avait préparé le repas du soir : après avoir mouillé ses lèvres dans la coupe , elle retourna à ce lit nuptial non chanté , qui ne tirait sa pompe que de sa simplicité et de la grâce des deux époux. Les jeunes bras de Mila bercèrent et calmèrent les chagrins d'Outougamiz , comme ces légères bandes de soie qui pressent et soulagent à la fois la blessure d'un guerrier.

Heures fugitives, dérobées par l'amour à la douleur, que vous deviez promptement disparaître ! Déjà le conseil des sachems avait reçu les premiers colliers de ses messagers secrets : toutes les nuits, Ondouré rassemblait quelques-uns des chefe dans les cavernes. Le gouverneur delà Louisiane, moins facile à tromper que le commandant du fort Rosalie, ne s'endormait point au milieu des périls : il regrettait d'avoir rendu la liberté au frère d'Amélie ; et s'il ne fit pas arrêter Céluta , c'est qu'il se laissa fléchir aux larmes d'Adélaïde.

Lorsque Céluta apprit le départ de René , on essaya inutilement de la retenir à la Nouvelle-Orléans. En vain Adélaïde , Harlay, Je général d'Artaguette (le capitaine avec le grenadier étaient retournés aux Natchez), lui représentèrent que ses forces ne suffiraient pas aux fatigues d'un si long voyage : elle conjura sa sœur et ses frères de la chair blanche , comme elle les appelait, de la laisser reprendre le chemin de son pays. Il fallut céder à ses ardentes prières , que traduisait la vieille jnère de Jacques. Céluta embrassa avec émotion cette i)auvre et vénérable matrone son hôtesse dans la nuit funeste. » Mon

« frère et ma sœur, dit^elle 5 Harlay et à Adélaïde, souvenez- « vous de Céluta quand vous serez au pays des blancs. J'es* ft père vous retrouver quelque jour dans la contrée des âmes, « si Ton permet l'entrée de la belle forêt que vous habiterez « à de misérables Indiennes comme moi. »

La fille du gouverneur conduisit son amie jusqu'aux pirogues d'un grand parti de Pannis qui se préparaient à remonter le fleuve : là se renouvelèrent de tendres adieux. Céluta s'embarqua sur la flotte pannisienne. « Adieu , disait-elle à « Adélaïde, qui pleurait assise au rivage : que les bons génies « vous rendent vos bienfaits ! Je ne vous reverrai plus sur la « terre, où vous resterez longtemps après moi; mais je tâ- « cherai de faire le moins de mal que je pourrai dans mon « rapide passage , afin de me rendre digne de votre souve- « nir. » Les pirogues s'éloignèrent.

Lorsque Céluta sortit de la ville des Français , son front était couvert de la pâleur des chagrins et d'une maladie cessant à peine. Sa fille , qui montrait déjà dans son regard quelque chose de la beauté et de la tristesse d'Amélie ; sa illle , dont le jour natal n'avait point encore été éclairé deux fois par le soleil, semblait elle-même au moment d'expirer. Céluta la tenait suspendue à ses épaules dans des peaux blanches d'hermine : tel un cygne qui transporte ses petits les place entre son cou flexible et ses ailes un peu soulevées ; les charmants passagers se jouent à demi cachés dans le duvet de leur mère.

L'âme entière de Céluta était partagée entre son enfant et son époux : que de maux déjà passés ! quels étaient ceux qui devaient naître encore ? Les pirogues avaient à peine remonté le Meschacebé pendant quelques heures, que les Pannis, par un de ces caprices si fréquents chez les Sauvages , s'arlêtèrent sur la rive orientale du fleuve. Céluta descendit à terre avec ses conducteurs ; mais ceux-ci , par un autre caprice , se dispersèrent bientôt , les uns commençant une chasse , les autres se rembarquant sans bruit. Céluta s'était assompie à l'écart, derrière un rocher qui lui cachait le fleuve :

ta nuit était venue. Quand Tépouse de René se réveilla , elle était abandonnée.

L'insouciance indienne l'avait délaissée , le courage indien la soutint : elle était accoutumée à la solitude. Les ténèbres empêchaient les Pannis de voir la sœur d'Outougamiz , et le vent ne leur permettait pas d'entendre ses cris; résignée, elle attendit le jour.

Lorsque Taurore parut, Céluta sortit de l'abri du rocher : regardant les différents points du ciel , elle se dit : « Mon « mari est de ce côté-là. » Et ses pas se dirigèrent vers le septentrion. Elle n'eut pas même la pensée de retourner à la Nouvelle-Orléans ; elle se trouvait plus en sûreté dans les bois que parmi les hommes. Pour sa nourriture elle comptait sur les fruits sauvages , et son sein suffirait au besoin de sa fille.

Tout le jour elle marcha , cueillant çà et là quelques baies dans les buissons.

A l'heure où la hulotte bleue commence à voltiger dans les forêts américaines , Céluta atteignit le sommet d'une colline ; elle se détermina à passer la nuit au pied d'un tamarin , dans le tronc caverneux duquel les Indiens allumaient quelquefois le feu du voyageur. Au midi on découvrait la ville des blancs; au couchant, leMeschacebé; au nord , de hautes falaises où s'élevait une croix.

Prenant dans ses bras la fille de l'homme des passions , Céluta lui présenta son sein, que l'enfant débile serrait à peine dans ses lèvres : un jardinier arrose une plante qui languit ; mais elle continue de dépérir , car la terre ne l'a point reçue favorablement à sa naissance. Dans son effroi maternel , Céluta n'osait regarder le tendre nourrisson , de peur d'apercevoir les progrès du mal; ses yeux , chargés de pleurs , erraient vaguement sur les objets d'alentour. Telles furent vos douleurs dans la solitude de Bersabée, malheureuse Agar, lorsque , détournant la vue d'Ismaël , vous dites : « Je ne « verrai point mourir mon enfant. » La nuit fut triste et froide.

Au lever du jour , après avoir fait un repas de pommes de mai et de racines de canneberge , la voyageuse , chargée de son trésor , reprit sa route. La monotonie du désert n'était interrompue que par la vue encore plus monotone de \gi croix. Cette croix était celle où René avait accompli un pèlerinage en descendant à la Nouvelle-Orléans ; Dieu seul savait ce qu'avait demandé en secret le fervent pèlerin. Une pierre encore tachée du sang de l'homme assassiné gisait près de Tarbre expiatoire : un torrent s'écoulait à quelque distance.

La sœur d'Outougamiz s'assit sur la pierre du meurtre : eUe prit involontairement dans sa main la branche de chêne que René avait déposée en ex-voto au pied du calvaire ; les regards de l'Indienne se fixaient sur le rameau desséché qu'elle balançait lentement , comme si elle eût trouvé une ressemblance de destinée entre elle et la branche flétrie. Céluta rêvait au bruit aride du vent dans les bois de la croix, et dans la cime de quelques chardons qui perçaient les roches. Plusieurs fois elle crut entendre des voix , comme si les anges de la Croix et de la Mort eussent conversé invisiblement dans ce lieu.

L'épouse de René se hâta de quitter un monument de douleur, qu'elle supposait gardé parles esprits redoutables des Européens. Le large vallon qui termine le plateau des bruyères la conduisit au bord d'un courant d'eau. Dans le fond de ce vallon s'élevaient de petits tertres couverts de tulipiers , de liquidambars , de cyprès , de magnolias , et autour desquels se repliait l'onde qui portait son tribut au Meschacebé. Du sein de la terre échauffée sortait le parfum de l'angdique et de différentes herbes odorantes.

Attirée et presque rassurée par le charme de cette solitude, Céluta s'assied sur la mousse et prépare le banquet maternel. Elle couche Amélie sur ses genoux , et déroule l'une après l'autre les peaux d'hermine dont l'enfant était enveloppé. Quelques larmes , tombées des yeux de la mère , ranimèrent la fille souffrante , comme si cet enfant ne devait tenir la vie que de la douleur.

802 LES NATCHBZ.

Quand Céluta eut prodigué à sa fille ses caresses et ses soins, eUe cherelia pour elle-même un peu de nourriture.

Les lieux où elle se trouvait avaient naguère été habités par une tribu indienne. On voyait encore dans un champ anciennement moissonné quelques rejets de maïs , et Tépi de ce blé sauvageon était rempli d'une crème onctueuse : il servit au repas de Céluta.

Vers le baisser du soleil , la sœur d'Outougamiz se retira à l'entrée d'une grotte tapissée de jasmin desFIorides, et environnée de buissons d'azaléas. Dans cette grotte se vinrent réfugier une foule de nonpareilles , de cardinaux , d'oiseaux moqueurs , de perruches , de colibris , qui brillaient comme des pierreries au feu du couchant.

La nuit se leva, revêtue de cette beauté qu'elle n'a que dans les solitudes américaines. Le ciel étoile était parsemé de nuages blancs semblables à de légers flocons d'écume, ou à des troupeaux errants dans une plaine azurée. Toutes les bêtes de la création , les biches , les caribous , les bisons , les chevreuils , les orignaux, sortaient de leur retraite pour pattre les savanes. Dans le lointain on entendait les chants extraordinaires des raines , dont les unes, imitant le mugissement du bœuf laboureur, les autres , le tintement d'une cloclie champêtre , rappelaient les scènes rustiques de l'Europe civilisée, au milieu des tableaux agrestes de l'Amérique sauvage.

Les zéphyrs embaumés par les magnolias", les oiseaux cachés sous le feuillage, murmuraient d'harmonieuses plaintes, que Céluta prenait pour la voix des enfants à naître : elle croyait voir les petits génies des ombres , et ceux qui président au silence des bois , descendre du firmament sur les rayons de la lune ; légers fantômes qui s'égaraient à travers les arbres et le long des ruisseaux. Alors elle adressait la parole à sa fille couchée sur ses genoux ; elle lui disait : « Si j'a- « vais le malheur de te perdre à présent , que deviendrais-je ? « Ah ! si ton père m'aimait encore , je t'aurais bientôt re- « trouvée ! Je découvrirais mon sein ; j'épierais ton âme er- « rante avec les brises de l'aube , sur la tige humectée des

LES NÀTCHEZ. 303

« fleurs , et mes lèvres te recueilleraient dans la rosée. Mais « ton père s'éloigne de moi , et les âmes des enfants ne rente trent jamais dans le sein des mères qui ne sont point ai- « mées. »

L'Indienne versait , en prononçant ces mots , des larmes religieuses, semblable à un délicieux ananas qui a perdu sa couronne, et dont le cœur exposé aux pluies se fond et s'écoule en eau.

Des pélicans , qui volaient au haut des airs , et dont le plumage couleur de rose réfléchissait les premiers feux de l'aurore, avertirent Céluta qu'il était temps de reprendre sa course. Elle' dépouilla d'abord son enfant, pour le baigner dans une fontaine où se désaltéraient, en allongeant la tête, des écureuils noirs accrochés à l'extrémité d'une liane flottante. La blanche et souffreteuse Amélie, couchée sur l'herbe, ressemblait à un narcisse abattu par l'orage, ou à un oiseau tombé de son nid avant d'avoir des ailes. Céluta enveloppa dans des mousses de cyprès plus fines que la soie sa fille purifiée; elle n'oublia point de la parer avec des graines de diflférentes couleurs et des fleurs de divers parfums ; enfin elle la renferma dans les peaux d'hermine, et la suspendit de nouveau à ses épaules par une tresse de chèvre-feuille : la pèlerine qui s'avance pieds nus dans les montagnes de Jérusalem porte ainsi les présents sacrés qu'elle doit offrir au saint tombeau.

La fille de Tabamica traversa , sur un pont de liane , la rivière qui lui fermait le chemin. Elle avait à peine marché une heure , qu'elle se trouva engagée au milieu d'un terrain coupé de flaques d'eau remplies de crocodiles. Tandis qu'elle hésite sur le parti qu'elle doit prendre, elle entend haleter derrière elle ; elle tourne la tête, et voit briller les yeux vitrés et sanglants d'un énorme reptile. Elle fuit; mais elle heurte du pied un autre monstre, et tombe sur les écailles sonores. Le dragon rugit , Céluta se relève, et ne sent plus le poids léger que portaient ses épaules. Elle jette un cri : prête à être dévorée, elle n'est attentive qu à ce qu'elle a perdu. Tout à

coup les deux moustres , dont elle sentait déjà la brûlaiite haleine sur ses pieds , se détournent ; ils se hâtent vers une autre proie. Que les regards d'une mère sont perçants \ ils découvrent parmi de hautes herbes l'objet qui attire les affreux animaux. Céluta s'élance , saisit son enfant ; et ses pas, que n'aurait point alors devancés le vol de l'hirondeUe, la portent au sommet d'un promontoire d'où l'œil suit au loin les détours du Meschacebé.

Victoire d'une femme , qui dira ton orgueil et tes joies ? L'astre des nuits , qui vient de dissiper dans le ciel les nuages d'une tempête , paraît moins beau que la pâle Céluta , triomphante au désert. Amélie avait ignoré le péril ; elle ne s'était pas même réveillée dans son lit de mousse; sa parure conservait la fraîcheur et la symétrie. Chargée du berceau où l'innocence dormait sous des fleurs, Céluta avait accompli sa fuite, comme l'élégante canéphore achevait sa course , sans déranger dans sa corbeille les guirlandes et les couronnes. Mais la frayeur, qui n'avait pu troubler l'enfant , avait exercé son pouvoir sur la mère; le sein de Céluta s'était tari : ainsi , quand la terre est ébranlée par les secousses de l'Etna , disparaît une fontaine dans les champs de la Sicile , et l'agneau demande en vain l'eau salutaire à la source épuisée.

Que Céluta manquât de nourriture pour son enfant ; que Bon sein fât stérile quand son cœur surabondait de tendresse , voilà ce que l'Indienne ne pouvait comprendre. Elle accusait sa faiblesse , elle se reprochait jusqu'à ses douleurs, jusqu'à l'excès de sa frayeur maternelle. Elle cherchait une cause à ce châtiment du Grand Esprit : elle se demandait si elle avait cessé d'être fidèle à son époux , si elle avait aimé assez sa fille, si elle avait été injuste envers ses amis , si elle avait souhaité du mal à ses ennemis, si sa cabane , sa famille, sa tribu , son pays, les manitous , les génies , n'avaient point eu à se plaindre d'elle. Les yeux levés vers le séjour du Père nourricier des hommes , elle montrait au ciel son sein desséché , réclamant sa fécondité première, se plaignant d'une x'ir gueurnon méritée.

LES NÀTCH£Z. 30A

Tout à coup Amélie, déposée sur Therbe, pousse un gémissement ; elle sollicite le festin accoutumé ; ses mains suppliantes se tournent vers sa mère. Le désespoir s'empare de la sœur d'Outougamiz; elle prend son enfant dans ses bras, le presse sur son sein avec des sanglots : que ne pouvait-elle Tabreuver de ses larmes! du moins cette source était inépuisable.

Une inspiration funeste fait battre le cœur de la femme délaissée : Céluta se dit que le lait maternel n'était que le sang de son époux, que c'était René qui retirait à lui cette source de vie ; mais ne pouvait-elle pas elle-même s'ouvrir une veine, et remplacer par son propre sang le sang qui se refusait aux lèvres de sa fille?

Peut-être aurait-elle pris quelque résolution extrême, si ses regards n'avaient aperçu des fumées qui montaient des deux cotés du Mescbaeebé, et qui annonçaient l'habitation de l'homme. Cette vue rendit des forces à Céluta ; l'Indienne n'était pas d'ailleurs tout à fait déterminée à mourir, car son époux vivait, et vivait infortuné. Elle descendit donc du promontoire, portant le cher et funeste gage de son amour; mais le fleuve était plus éloigné qu'il ne lui avait paru, et lorsqu'elle arriva sur ses bords la nuit enveloppait le ciel.

La fumée des cabanes s'était perdue dans les ombres ; la lune, en se levant, versa sur les flots du Meschacebé moins de lumière que de mélancolie et de silence. Céluta cherchait des yeux quelque nacelle. Ses regards suivaient, dans leur succession rapide, les lames passagères qui tour à tour élevaient leur sommet brillant vers l'astre de la nuit. Elle aperçut un objet flottant.

Bientôt elle vit sortir du fleuve, à quelques pas d'elle, un jeune nègre presque entièrement nu : une pagne lui ceignait les reins, à la mode de son pays, et sa tête était ornée d'une couronne de plumes rouges. Il chantait à demi-voix quelque chose de doux dans sa langue; il étendait les bras vers les eaux, et semblait adresser à un objet invisible des paroles passionnées. Céluta reconnut Iniley, qui la reconnut à son tour;

os.

il s'approcha d'elle en s'écrient : « Cékitaî ô redoutable « Niang ' ! Céluta ici ! »

Céluta répondit : « Je viens de la ville des Pleurs; la biche « des Natchez va perdre son faon que voilà, car son sein est « tari» »

Alors Imley : « La biche des Natchez ne perdra point son « faon; nous trouverons une mère pour le nourrir. Céluta est « belle comme une fétiche bienfaisante. »

« — Comment Imley est-il dans ce lieu? » dit Céluta.

« ~ Mon ancien maître, répondit Imley, après m'avoir bat- " tu, parce que j'aimais ma liberté, m'a vendu à l'habitant des «t cases voisines. Venez avec moi, je vous donnerai du maïs « et une femme noire de mes bois, pour allaiter l'enfant rouge « de vos forêts; les blancs ne sauront rien de tout cela. »

Céluta se mit à suivre son guide.

« Et tu es toujours infortunée, pauvre Céluta ! disait en « marchant l'Africain. Et moi aussi je suis bien malheureux « le jour ; mais la nuit!... » Imley posa un doigt sur sa bou*> che , en signe de mystère.

« Et la nuit tu es moins à plaindre, dit Céluta ; moi je « pleure toujours. »

« — Céluta, reprit Imley, si tu savais ! elle est belle comme « le palmier des sables ! Quand elle dit au sourire de venir vi^ <t siter ses lèvres, ses dents ressemblent aux perles de la rosée « dans les feuilles rouges du bétel. »

L'enfant de Cham arrêtant tout à coup Céluta, et lui montrant le fleuve : « Vois-tu la cime argentée de ces copalmes, « là-bas sur les eaux ? Vois-tu tout auprès les ombres de ces « hêtres pourpres, presque aussi belles que celles du front de « ma maîtresse? Vois-tu les deux colonnes de ces papayas en- « tre lesquelles apparaît la face de la lune, comme la tète de « mon Izéphar entre ses deux bras levés pour me caresser? « Eh bien ! ce sont les arbres d'une île. Ile de l'Amour, île « d'Izéphar, les ondes ne cesseront de baigner les rivages,

* Dieu du mal : rArimanc des nègres.

« les oiseaux d'enchanter tes bois, et les brises d'y soupirer a la volupté ! C'est là, Céluta !... Elle habite sur Tautre bord « du Meschacebé ; moi j'ai ma case sur cette rive ; chaque nuit « elle traverse à la nage le bras du fleuve pour se rendre dans « l'île : son Imley s'y trouve toujours le premier. Je reçois « Izéphar au moment où elle sort de l'onde ; je la cache dans « mon sein; je lui sers d'abri et de vêtement; nos baisers « sont plus lents que ceux des brises qui caressent les fleurs « del'aloès au déclin du jour; deux beaux serpents noirs s'en- « trelacent moins étroitement : nous sommeillons au bord du <{ fleuve, en disputant de paresse avec ses ondes.

« Souvent aussi nous parlons de la patrie : nous chantons « Miaug, Zanhar ', et les amours des lions. Je reprends toutes i( les nuits la parure que tu me vois, et que je portais quand « j'étais libre sous les bananiers de Madinga. J'agite la force « de ma main dans les airs ; il me semble que je lance encore « la zagaie contre le tigre, ou que j'enfonce dans la gueule « de la panthère mon bras entouré d'une écorce. Ces souvenirs ft remplissent mes yeux de larmes plus douces que celles du V- benjoin, ou que la fumée de la pipe chargée d'encens. Alors <t je crois boire avec Izéphar le lait du coco sous l'arcade de « figuiers ; je m'imagine errer avec ma gazelle à travers les « forêts de girofliers , d'acajous et de sandals. Que tu es belle, « ô mon Izéphar! tu rends délicieux tout ce qui touche à tes « charmes. Je voudrais dévorer les feuiUes de ton lit, car ta « couche est divine, ô fille de la Nuit ! divine comme le nid « des hirondelles africaines, comme ce nid qu'on sert à la « table de nos rois, et que composent avec des débris de fleurs « les aromates les plus précieux. »

Ainsi disait Imley ; il baisait l'air en feu autour de lui, et chargeait rélher brûlant d'aller trouver les lèvres de la femme aimée, par la route impatiente des désirs.

La petite Amélie vint alors à jeter un cri. Imley imposa ses

* Dieu du bien.

808 LES MATCHEZ.

deux mains sur la tête de la mère , et dit : « Vous êtes la « femme des tribulations. »

A quoi Céluta répondit : « Je prie le Grand Esprit qu'Izé- A phar ait des entrailles plus heureuses que les miennes. »

Enfant des peuples de Gain, vous répliquâtes avec une grande vivacité : « J'aime Izéphar comme une perle ; mais son « sein ne portera jamais un esclave : Féléphant m'a enseigné a sa sagesse. >>

En conversant de la sorte, l'épousé de René et son guide étaient arrivés aux cases des nègres de l'habitation. Les toits écrasés de ces cases se montraient entre de hauts tournesols. Imley et Géluta traversèrent des carrés d'ignames et de patates, que l'esclave africain cultive dans ses courts moments de loisir, pour sa subsistance et [K)ur celle de sa famille. Un calme profond régnait dans ces lieux : sur cette terre étrangère, dans la couche de la servitude, le sommeil berçait ces exilés des illusions de la liberté et de la patrie. Imley dit à voix basse à Géluta : « Ils dorment , mes frères noirs ! les « insensés ! ils prennent des forces, afin de travailler pour un « maître. Moi... »

L'Américaine et l'Africain entrèrent dans une case dont Imley poussa doucement la porte. Il se dépouilla de sa pagne, qu'il cacha sous des chaumes : « Gar, disait-il , nos maîtres « prétendent que l'habit de mon pays est une fétiche qui leur « portera malheur. » Il reprit l'habit de l'esclave, et réveilla une femme. Gette femme descend de son hamac de coton bleu, souffle des charbons assoupis, en jetant dans le foyer des caiines de sucre desséchées ; une grande flamme éclaire subitement l'intérieur de la case. Géluta reconnaît la négresse Glazime! Glazime demeuré immobile d'étonnemeut. Les deux femmes se prennent à pleurer.

« Bonne mère des pays lointains, dit Céluta, votre petite H fille indienne est prête à mourir; mon sein s'est fermé : * j'espère que le vôtre est resté ouvert à votre fils. »

Glazirne répondit : « Je croyais ne plus vous revoir. Mon

LES NATCUEZ. 869

« maître, aux Natcbez, m'a vendue avec Imley, parce que « j'avais eu trop de pitié de vous chez le bon blanc d'Arta- « guette. Mon maître n'aimait point la pitié : voilà ma joie « dans son berceau. »

Glazirne découvrit un berceau caché sous une natte , prit son nourrisson, le mit à une de ses mamelles, suspendit à l'autre l'enfant de Céluta, et s'assit à terre.

Quand l'épouse de René vit cette pauvre esclave presser sur son sein les deux petites créatures , si étrangères par leur pays, si différentes par leur race, si ressemblantes par leur misère; quand elle la vit les nourrir en leur prodiguant ces petits chants, ce langage maternel, le même en tous climats, elle adressa au ciel la prière de la reconnaissance. Elle regardait les deux enfants : comparant la faiblesse de sa fille à \a force du fils de Glazirne, eÛe dit avec un mélange de joie, de douleur et d'une tendre jalousie : « Femme noire , que ton fils « est grand et fort ! il est pourtant de l'âge de ma fille ! »

« — Femme rouge , dit Glazirne en se levant , j'ai commencé « par ta fille; prends maintenant pour toi ces ignames, et A bois ce suc d'une plante de mon pays , qui te rendra la fé- « condité. Mais hâte-toi de féloigncr, le jour va naître ; mon « nouveau maître hait les femmes indiennes; ne reviens plus « aux cases. Cache-toi dans la forêt ; Imley te conduira à un « lieu secret, connu de nous autres esclaves. Au milieu du « jour je t'irai porter la pâture^ et au milieu de la nuit, pieu- « rer avec toi. Mon cœur n'est point fait de l'acier des blancs ; « je ne suis point née sans père ni sans mère , quoique ma « mère m'ait vendue pour un collier. »

Glazirne remplit une coupe dQ bois de citronnier d'une liqueur particulière , et la présenta à la voyageuse, comme la Madianite offrait un vase d'eau à l'étranger, au bord du puits du Chameau. Céluta vida la coupe et sortit avec Imley, qui la conduisit au lieu désigné.

A l'heure où les cigales, vaincues par l'ardeur du soleil, cessent leurs chants , Céluta entendit un cri : c'était celui que les nègres poussent dans le désert pour écarter les serpents et

810 LBS IfATGHBZ.

les tigres. Elle découvrit Glazime, qui regardait s'il n'y avait point de blancs alentour.

La négresse , se glissant dans le bois , déposa quelque chose au pied d'un arbre, et se retira. Géluta, s'avançant à son tour, enleva la calebasse déposée. Il y avait du lait pour la fille , des fruits et des gâteaux pour la mère : ce commerce clandés^ tin de l'infortune et de la misère se faisait à la porte du riche et de l'heureux.

Les ombres revinrent sur la terre. Céluta ouït vers le milieu de la nuit un bruissement léger; elle étendit la main dans les ténèbres , et rencontra bientôt celle de Glazime : le bonheur repousse le bonheur, mais les larmes appellent les larmes ; elles viennent se mêler dans les cœurs des infortunés , comme ces eaux sympathiques qui se cherchent à travers les feuilles d'un livre mystérieux , et qui y font paraître , en se confondant, des caractères disposés d'avance par l'amour.

La négresse apportait avec elle son fils : elle mit l'hostie pacifique entre les bras de l'Indienne, qui sentit ce compliment à la façon de la nature. Les deux femmes s'assirent ensuite sous un térébiuthe dans une clairière; elles parlerait de leur frère d'Artaguette , que l'une avait sauvé , que l'autre avait ramené blessé au camp des Français. Glazime prononça des paroles magiques de son pays sur la fille de Céluta , sur ce vaisseau à peine ébauché que la flamme avait à demi dévoré dans le chantier de la vie. Puis la négresse ouvrit le haut de sa tunique d'esclave , dans laquelle elle tenait cachée une colombe : elle rendit la liberté à l'oiseau blanc , qui, plein de frayeur, allongeait le cou hors du sein de l'Africaine. Cet emblème d'une âme pure qui s'envole vers les cieux , échappée des prisons de la vie , rappelait en même temps l'idée de la liberté que Glazime avait perdue. »

« Est-ce que tu crois que ma fille va mourir, dit Géluta , <c puisque la colombe s'est envolée?

« — Non , dit Glazirne ; la colombe a porté au redoutable « Niang les paroles que j'ai murmurées tout bas , pour guérir « ta fille. »

LES NATCUEZ. 311

« — Fais à la mode de ton pays , repartit Flndienne : je « m'y accoutumerai mieux qu'à la mode du pays des blancs. »

Glazime déroula une feuille de roseau dans laquelle elle avait enveloppé un coquillage de Tocéan africain ; elle adressa à cette fétiche des reproches et des prières. Céluta porte à ses lèvres ce manitou du malheur. Religion des infortunés , vous êtes partout la même ! les chagrins ont une source commune : cette source est le cœur de Thomme.

Ces femmes sauvages, si remplies des merveilles de Dieu, voulurent endormir leurs enfants : elles les placèrent sur des peaux moelleuses, l'un auprès de l'autre, dans les festons d'une liane fleurie qui descendait des branches d'un vieux liquidambar : le fils de Glazime tout nu et obscur comme l'ébène , la fille de Céluta parée d'un collier et éclatante comme l'ivoire; ensuite elles agitèrent doucement le berceau suspendu. Céluta chantait , et la nature lui inspirait à la fois Tair et les paroles de son hymne au Sommeil.

« Enfants , plus heureux que vos mères , que votre som- « meil soit également paisible et sans songes! IS'étes-vous « point sur cette branche de fleurs les deux génies de la nuit et « dé la lumière? vous êtes blanc et noir comme ces jumeaux « célestes.

a L'un porte la chevelure dorée du matin ; l'autre couvre « son front du léger crêpe du soir. Charmantes nonpareilles, « reposez ensemble dans ce nid : soyez plus heureux que a vos mères. »

Les accents de la voix de Céluta étaient pleins de mélodie : ils sortaient de son âme ; et son âme était comme une lyre sous la main des anges. Sollicité au repos par le ralentissement graduel du mouvement de la branche, le couple innocent s'endormit : les mères confièrent à la brise le soin de balancer encore leurs gracieux nourrissons.

Mais le maukawis commençait à chanter le réveil de l'aurore ; les deux amies songèrent à se séparer : avant de quitter ce lieu , elles amassèrent quelques pierres pour en faire une

313 LES NATGB£Z.

marque au siècle futur, et les appelèrent , chacune dans sa langue , l'autel des Femmes affligées.

L'Africaine promit de revenir. Cependant l'Indienne en vain espéra de revoir sa compagne; sa compagne ne reparut plus. Une fois seulement Céluta ctut avoir entendu dans le lointain la voix de Glazirne : il arrive que les vents de l'automne jettent le soir, sur nos bords , un oiseau de l'autre hémisphère ; nous comptons retrouver au matin l'hôte de la tempête, mais il est déjà remonté sur le tourbillon, ^ son cri , du milieu des nuages , nous apporte son dernier adieu.

Après deux jours d'attente , Céluta se résolut à poursuivre sa route ; il lui tardait de revoir ses amis. Elle part; elle fran^ chit des ruisseaux sur des branches entrelacées , légers ponts que les Sauvages jettent en passant ; elle traverse des marais , en sautant d'une racine à une autre racine ; elle se cache quelquefois auprès d'une habitation où des blancs prennent leur repas dans le champ par eux labouré : lorsqu'ils se sont retirés , elle accourt avec une nuée de petits oiseaux qui guettaient comme elle les miettes tombées de la table de l'homme. Après une marche longue et pénible, elle entre dans ses forets natales, et arrive enfin aux Natchez.

Le premier Indien qu'elle aperçoit, c'est Ondouré. Le bourreau a reconnu la victime; il s'avance vers elle, et, d'une voix adoucie, il la félicite de son retour. « Où est René.î* dit « Céluta ; chef cruel , te devais-je rencontrer le premier ! »

« -— Ton mari , » répondit Ondouré avec une modération de langage que ses regards démentaient; « ton mari est allé , fi par ordre des sachems, chanter le calumet de paix aux « Illinois. »

Quand on s'est attendu à quelque malheur, tout ce qui n'est pas ce malheur semble un bien. « Il vit ! » s'écrie Céluta , et elle se sent soulagée.

Les Sauvages environnent bientôt la nièce d'Adario ; Mila et Outougamiz fendent la foule, et se précipitent dans le sein de leur sœur.

« Je suis la femme de ton frère , » s'écrie Mila sanglotant de joie ; « mais je suis toujours ta petite fille. »

« — Tu es la femme de mon frère ? » dit Géluta avec un mouvement de plaisir dont elle ne se rendit pas compte ; .« aime-le , et partage ses peines ! »

« — Oh ! dit Mila , j'ai déjà plus pleuré pour lui dans quel- « ques jours que je n'ai pleuré pour moi dans toute ma « vie. »

La voyageuse, conduite à sa cabane, la trouva dévastée, telle que René l'avait trouvée lui-même à son retour. Géluta jeta un regard triste sur la vallée^ sur la rivière, sur le sentier de la colline à demi caché dans l'herbe, sur tous ces objets où son œil découvrait des traces de la fuite du temps. La cabane fut promptement rétablie dans son premier ordre par Outougamiz et par Mila ; ils y vinrent demeurer avec leur sœur^

Cependant le couple ingénu n'osa raconter à Géluta , déjà trop éprouvée , ce qui s'était passé aux Natchez pendant son absence; il n'osa lui dire les malheurs d'Adario, les calomnies dont René était la victime , les vertueuses inquiétudes d'Outougamiz. La fille de Tabamica voyait qu'on lui cachait quelque chose : tout lui paraissait extraordinaire , l'éloignement de Ghactas et de René , l'établissement des Français sur le champ des Indiens , l'affectation des Indiens qui murmuraient des paroles de paix du même air qu'ils auraient entonné l'hymne de guerre. Adario n'était point venu voir sa nièce ; où était-il.? Géluta résolut d'aller trouver son oncle, de lui demander l'explication de ces mystères, et de s'éclaircir du sort de René.

Enveloppée d'un voile , elle sort de sa cabane , lorsque les étoiles , déjà chassées de l'orient par le crépuscule , semblaient s'être réfugiées dans la partie occidentale du cieh Elle glisse le long des prairies, comme ces vapeurs matinales qui suivent le cours des ruisseaux; elle arrive au grand village, cherche la cabane d'Adario , et ne trouve qu'un amas de cendres. Un chasseur vient à passer : « Ghasseur, lui dit Géluta, où est

« maintenant la demeure d'Adario? » Le chasseur lui montre un l)ois avec son arc, et continue sa route.

La sœur d'Outougamiz s'avance vers le bois; elle aperçoit à rentrée la fille d'Adario , sentinelle vigilante qui observait de loin les mouvements de son père. Le sachem «rrait lentement entre les arbres , comme un de ces spectres de la nuit qui se retirent au lever du jour. Sa tête chauve et ses membres dépouillés étaient humides de rosée; sa hache, si terrible dans les combats, reposant sur une de ses épaules nues près de son oreille, semblait lui conseiller la vengeance.

Céluta ne se sentait pas la hardiesse d'aborder le sachem ; elle l'entendit pousser de profonds soupirs. Le vieillard tourne tout à coup la tête , et s'écrie d'une voix menaçante : « Qui « suit mes pas ? »

« — C'est moi , » répond doucement Céluta.

« — C'est toi , ma nièce ! Ne me présente pas ton enfant ; « mes mains sont dévorantes. »

« — Je n'ai point apporté ma fille , » reprend l'épouse de René , qui déjà embrasse les genoux du sachem : « Et ma « cousine ? » ajoute Céluta d'une voix suppliante.

« — Ta cousine ! dit Adario ; où est-elle ? Qu'elle vienne ! « elle n'a plus rien à craindre de mes embrassements. »

La fille d'Adario , assise à l'écart sur une pierre, regardait de loin cette scène avec un mélange de terreur et d'envie. Elle accourt au signe que lui fait Céluta : pour la première fois , depuis le retour du fort Rosalie , elle se sent pressée sur le cœur paternel par la main qui lui a ravi son fils. Adario , surmontant de la tête ces deux femmes, et les sarrant contre sa poitrine avec son bras armé de la hache , ressemblait à un bûcheron qui va couper deux arbustes chargés de fleurs.

Le sachem , se dégageant des caresses de ces femmes : « Il « n'est pas temps de pleurer comme un cerf ; c'est du sang « qu'il nous faut. » Montrant d'une main la terre à Céluta, et de l'autre la voûte des arbres : « Voilà , lui dit-il , le lit et « le toit que les étrangers m'ont laissés. »

« — Est-ce eux qui ont incendié ta cabane ? dit Céluta ; tes « enfants t'en pourront bâtir une autre. »

Les lèvres d'Adario tremblèrent, son regard parut égaré; il saisit sa nièce par la main : « Mes enfants ! dis-tu ; mes « enfants , ils sont libres ! Ils ne rebâtiront point ma hutte « dans la terre de Tesclavage. »

Adario rejeta avec violence la main de Céluta. La fille du sachem cachait dans ses cheveux son visage baigné de larmes. Céluta s'aperçut alors que sa cousine ne portait point, son fils : elle eut un affreux soupçon de la vérité.

L'épouse de René crut devoir calmer ces douleurs , dont elle ne connaissait pas encore la source, par. quelques paroles d'amour. « Sachem , dit^îUe , tu es un rempart pour les « INatchez ; et j'espère que mon mari reviendra bientôt chargé a de colliers pacifiques. »

« — N'appelle pas ton mari , dit le vieillard , l'infâme que « la colère d'Atbaënsic a vomi sur ces rivages. Si lu conser- « ves encore quelque attachement pour lui , 6te-toi de de- « vant mes yeux : que le roc qui me sert de couche ne soit (i pas souillé de l'empreinte de tes pas ! »

« — Ah î s'écrie Céluta , voici le commencement des mys- « tères dont j'étais venue demander l'explication. Eh bien ! « Adario , qu'a donc fait René ? parle, je t'écoute. »

Adario s'appuie contre un chêne , et répète à Céluta la longue série des calomnies inventées par Ondouré. A ce discours , qui aurait dû foudroyer l'Indienne , vous l'eussiez vue prendre un air serein , une contenance Iiardie : « Je respire ! « dit-elle , cher et malheureux époux ! Si je t'avais jamais « soupçonné , maintenant tu serais pur à mes yeux comme «< la rosée du ciel. Que le monde entier te déclare coupable, « je te proclame innocent ; que l'univers te déteste , j'aurai le « bonheur de t'aimer sans rivale. Mol , t'abandonner , lorsa que tu es calomnié, persécuté! »

Les grandes âmes s'entendent : Adario admira sa nièce. « Tu es de mon sang , dit-il , et c'est pour cela que l'amour

« de la patrie triomphera dans ton cœur de l'amour d'un * liomme. Que peux-tu opposer à ce que je t'ai raconté ? »

« — Ce que j'y oppose? répliqua vivement Céluta : le malf> heur de René. Mon mari coupable! Il ne l'est point : tu en « as trop dit, Adario , pour me convaincre. !N'as-tu pas été « jusqu'à me parler de Mila ? C'est à moi d'avoir affaire avec « mon cœur , de dévorer mes peines , si j'en ai : mais chérit cher à me faire croire à des trahisons envers les Natchez , « par le ressentiment d'une infidélité qui ne regarderait que « moi ! Sachem , je rougis pour ta vertu ! j'ignorais que ton « grand cœur fût si sensible à un chagrin de femme ! »

La fureur d' Adario s'allume ; il ne voit dans ce dévouement de l'amour conjugal que la faiblesse d'un esprit fasciné par la passion. Blessé des paroles de Céluta, il s'écrie : « Tremble , misérable servante d'un blanc ; tremble qu'un « indigne amour te fasse hésiter sur tes devoirs ! Apprends a que si ton sang était demandé par la patrie, cette main qui « a étouffé mon fils te saurait bien retrouver. » Adario, s'arrachant du chêne contre lequel il est appuyé , va chercher la caverne des ours pour y fuir la vue des hommes , aussi insensible au mal qu'il a fait que le poignard qui ne sent pas les palpitations du cœur qu'il a percé.

Le coup a pénétré jusqu'aux sources de la vie : la victime s'est débattue contre le trait au moment où ce trait l'a frappée ; mais à la blessure refroidie s'attache une douleur cuisante. Céluta ne croit point au crime de René, mais il suffît qu'on accuse celui qu'elle aime pour qu'elle soit navrée de douleur ; elle ne croit pas à l'inconstance de son époux : elle ne supposera jamais René capable d'avoir donné pour femme sa maîtresse à son ami. Mais que font la raison, l'élévation des sentiments , la générosité de caractère, contre ces vagues soupçons qui traversent le cœur ? On s'en défend , on les repousse : vaine tentative ! ils renaissent comme ces songes qui se reproduisent dans le cours d'un pénible sommeil.

Céluta regagne à pas tremblants sa cabane ; elle y trouve

LES NÀTCHEZ. 317

ses aimablos hôtes. « Mon frère , dit-elle en entrant , je sais <t tout : on trame quelque complot. Sauvons ton ami ! »

« — C'est parler cela, » dit Mila en avançant d'un air courageux son joli visage. « Ce n'est pas comme toi , Outougamisi, « qui es triste comme un chevreuil blessé : sauvons René l « c'est ce que je disais tantôt. ^

Les deux sœurs et le frère s'assirent ensemble sur la même natte , approchèrent leurs trois têtes , et se mirent à exami* ner comment ils pourraient sauver René. Les conspirations des bons ne sont pas comme celles des méchants : on nuit facilement , on répare avec peine. Le fond du secret était ignoré de la femme, de l'ami et de l'amie de René : ils ne pouvaient donc apporter de remède à un mal dont la nature leur était inconnue. Mila ne savait autre chose que de tuer Ondouré : elle soutenait par son caractère résolu le frère et la sœur , dont les âmes , disait-elle , étaient aussi pesantes que le vol d'un aigle blanc. « Les sachems , ajoutait Mila, N ont plus de sagesse que nous , mais ils n'aiment point. Op* « posons nos cœurs à leurs têtes , et nous saurons bien com- « ment agir quand le moment sera venu. »

Prêt à consommer ses forfaits, Ondouré sentait ses passions s'exalter. Céluta , de retour de son pèlerinage, parut toute divine aux yeux du scélérat, tliie femme en pleurs , une femme qui vient de faire des choses extraordinaires , a des attraits irrésistibles : plus l'âme s'élève vers le ciel , plus le corps se couvre de grâce ; et le criminel , pour son supplice comme pour celui de sa victime, aime particulièrement la beauté qui tient à la vertu? « Quoi \ cette femme , disait On- « douré , si dévouée à mon rival-, ne m'accorderait pas même « un sourire ! Céluta , tu seras à moi ! j'assouvirai sur toi mes « désirs , fusses-tu dans les bras^ de la mort. »

Au milieu de son triomphe, Ondouré éprouvait pourtant une vive inquiétude : la jalousie de la Femme Chef, endormie pendant les troubles aux Natchez et pendant l'absence de Céluta , jetait maintenant de nouvelles flammes; elle me- Baçait le tuteur du Soleil d'un éclat qui l'eût percbi. Vne

8 18 LES NATCHE2.

soèue inattendue fut au moment de produire la catastrophe qu'il redoutait. ^

La fête de la pèche avait été proclamée, fête sacrée à laquelle personne ne se pouvait dispenser d'assister. Céluta s'y rendit avec Mila et son frère : le grand prêtre ordonna la danse générale des femmes. La sœur d'Outougamiz fut obligée de figurer dans ce chœur religieux : émue par ses souvenirs , se laissant aller à une imagination attendrie, elle commence à faire parler ses pas , car la danse a aussi son langage ; tantôt elle lève les bras vers le ciel, comme le rameau d'un suppliant; tantôt elle incline sa tête, eomme une rose afifaissée sur sa tige. L'air de langueur et de tristesse de Céluta ajoutait un charme à ses grâces.

Ondouré dévorait des yeux la touchante Sauvage ; Akansie, qui ne le perdait pas de vue, se sentait prête à rugir coHHne une lionne. Dans l'illusion de sa passion , elle crut pouvoir lutter avec sa rivale, et descendit dans l'arène. Les mouvements de la femme jalouse étaient durs ; ses mains s'agitaient par convulsions , ses pas se marquaient par intervalles courts et précipités ; le crime avait l'air de peser sur le ressort qui la faisait tressaillir. Honteux pour elle, le tuteur du Soleil détourna la vue : la Femme Chef s'en aperçut, et , n'ayant le courage ni de cesser ni de continuer la danse , elle se mit à tourner sur elle-même avec des espèces de hurlements.

Alors Mila , qui voulut tenir compagnie à sa sœur et se rire d'Akansie , vint voltiger sur le gazon. Ses pieds et ses bras se déploient par des mouvements brillants et onduleux ; elle se balance comme un jeune peuplier caressé des brises : le sourire de l'amour est sur ses lèvres , l'ivresse du plaisir , dans ses yeux ; c'est un faon qui bondit , un oiseau qui vole; elle se joue , flotte , nage dans Fair comme un papillon.

Le contraste qu'offraient les trois femmes étonnait les Natchez et les Français présents à la fête : c'étaient la douleur ,^ la jalousie et le plaisir qui mêlaient leurs pas. Un

LES NATCHEZ. Si 9

hymne ordinairement chanté à cette cérémonie était répété en dialogue par les danseuses; Céluta disait :

« Retire-toi , vagabonde du désert : le bruit de tes pleurs « est pour moi plus détestable que celui de l'ondée qui perd « la moisson : je hais les infortunés. Ma cabane se plaît dans « la solitude : jamais un tombeau ne m'a détournée de mon «t chemin ; je le foule aux pieds , et je passe sur son gazon. »

La Femme Chef répondait :

« Je suis étrangère, je suis le serpent noir qui ne fait point « de mal. Mon époux est loin, mon enfant va mourir : ma- « trône de la cabane solitaire, sois bonne, donne à manger « à ma faim; les génies t'en récompenseront : celui que tu « aimes ne sera jamais loin , ni ton enfant prêt à mourir. »

Mila répliquait :

« Viens dans ma cabane , viens , pauvre étrangère : mal- « heur à qui repousse l'infortuné ! Viens, n'implore plus <t cette matrone. C'est une femme de sang : ses mains sont « homicides , les lèvres de son enfant ne caressaient point « son sein; elles la faisaient souffrir. Lorsque son enfant lui « disait, « Ma mère! » elle n'aVait jamais besoin de sou- « rire. Viens dans ma cabane , pauvre étrangère : malheur à « qui poursuit l'innocent ! »

Il était temps que cette danse cessât : Céluta et Akansie étaient prêtes à s'évanouir. Le hasard , en mettant dans leur bouche le chant opposé à leur position et à leur caractère , les accablait. Quelle leçon pour la Femme Chef! le persécuteur avait pris un moment la place du persécuté , afin que le premier eût une idée de sa propre injustice. Lorsqu'à la lin du chant les trois fenmies vinrent à mêler leurs voix , il sor^ tit de ces voix confondues des spns qui arrachèrent un cri d'étonnement à la foule. La mère du Soleil quitta brusque^ ment les jeux , faisant signe à Ondouré de la suivre : il ne lui osa désobéir.

Le couple impur arrive à la cabane du Soleil. Akansie éclate en reproches : « Voilà donc, s'écrie-t-elle , celui à qui ««j'ai tout sacrifié ! Honneur , repos , vertu , tout a péri dans.

320 LES NÀTCHEZ.

« la fatale passion qui me dévore ! Pour toi j'ai livré mon « âme aux mauvais génies; pour toi j'ai consenti à laisser « tuer le Grand Chef. J'ai approuvé tous tes complots : es- « clave de ton ambition comme de ton amour, je me suis « étudiée à satisfaire les moindres caprices de tes crimes. « Heureuse , autant qu'on peut l'être sous le poids d'une <v conscience bourrelée, je me disais : Il m'aime! Esprit des « ombres , enseignez-moi ce qu'il faut faire pour conserver «. son cœur! De quel nouveau forfait dois-je souiller mes « mains, pour donner plus de charmes à mes caresses ? Parle , » je suis prête : renversons les lois , usurpons le pouvoir, « immolons la patrie, et, s'il le faut, l'enfant royal que j'ai « porté dans mes flancs ! »

Ces paroles , sortant à flots pressés d'un sein qui les avait longtemps retenues , suffoquent la misérable-Akansie : elle tombe dans les convulsions du désespoir aux pieds d'Ondouré. Effrayé des révélations qu'elle pouvait faire, le monstre eut un moment la pensée d'étouffer sa complice au milieu de cette crise de remords, avant que le repentir la rendît à l'innocence ; mais il avait encore besoin du pouvoir de la Femme Chef : il la rappelle donc à la vie , il essaye de la calmer par des paroles d'amour. « Tu ne me tromperas plus, <v. dit-elle; je n'ai déjà été que trop crédule; j'ai vu tes regards (i idolâtrer ma rivale; je les ai vus se détourner de moi avec « dégoût. Je repousse tes caresses ; tu te les reprocherais , ou « peut-être , en me les prodiguant , les oflrirais-tu , dans le « secret de ton cœur, à cette Céluta qui te méprise. »

Akansie s'arrête, comme épouvantée de ce qu'elle va dire : ses yeux sont tachés de sang, son sein se gonQe, et rompt les liens de fleurs dont il était entouré. Elle s'approche du chef inquiet, appuie ses mains aux épaules du guerrier, et, parlant d'une voix étouffée, presque sur les lèvres du traître : « Écoute, lui dit-elle, plus d'amour; il ne me faut à présent « que des vengeances ! J'ai favorisé tes projets , sers les miens ! K Que Céluta soit enveloppée , avec sou mari , dans le massa- « cre que tu médites. Je veux tenir dans ma main cette tête

LES NA.TCHEZ. 321

«'charmante, la présenter par ses cheveux sanglants à tes « baisers. Si tu hésites à m'offrir ce présent , dès demain j'as- « semble la nation , je rends Téclat à la vertu que tu as ter- « nie, je dévoile tes crimes et les miens, et nous recevrons « ensemble le châtiment dû à notre perversité. »

Akansie, les yeux attachés sur ceux d'Ondouré, clierche à surprendre sa pensée : « Pï'est-ce que cela que tu deman- « des pour Rassurer de mon amour? » répondit l'homme infernal d'un ton glacé , « tu seras satisfaite : tu m'as livré « René , je te livrerai Céluta. »

« — Mais avant qu'elle soit à toi ! » s'écrie Akansie.

Ce mot fit hocher la tête à Ondouré : le scélérat vit qu'il était deviné. Il recula quelques pas. « Il faut donc tout te « promettre ! » s'écria-t-il à son tour.

Il sort, méditant un crime qui le délivrerait de la crainte de voir publier ceux qu'il avait déjà commis. Les affreux amants se quittèrent , pénétrés de l'horreur qu'ils s'inspiraient mutuellement : au seul souvenir de ce qu'ils avaient découvert dans l'âme l'un de l'autre , leurs cheveux se hérissaient,

Céluta, dont la tête venait d'être demandée et promise , était rentrée dans sa cabane, plus languissante que jamais : elle avait trouvé Amélie accablée d'une fièvre violente. IVlila prenait l'enfant dans ses bras, et lui disait : « Fille de René , « en cas que tu viennes à mourir, j'irai, le matin, respirer « ton âme dans les parfums de l'aurore. Je te rendrai ensuite « à Céluta ; car que serait-ce si une autre femme allait te ra- « vir à nous, si tu descendais, par exemple, dons le seio « d' Akansie? »

Outougamiz, qui écoutait ce monologue, s'écria : « Mila, « tu es toute notre joie et toute notre tristesse. Est-ce que tu <t vas bientôt cueillir une âme? Tu me donnerais envie de « mourir, pour renaître dans ton sein. »

L'idée de la mort, tout adoucie qu'elle était par cette gracieuse croyance , ne pouvait cependant entrer dans le cœur d'une mère sans l'épouvanter. Cette mère demandait inutilement des nouvelles de son époux. On n'avait point entendu

parler de René depuis son départ. Chactas était absent ; le capitaine d'Artaguette et le grenadier Jacques, après avoir passé un moment au fort Rosalie, avaient été envoyés à un poste avancé sur la frontière des tribus sauvages ; tous les appuis manquaient à la fois à Céluta , et elle allait encore être pilvée de la protection d'Outougamiz.

Un soir, assise avec sa sœur à quelque distance de sa cabane , elle entendit du bruit dans Fombre : Mila prétendit qu'elle voyait un fantôme. « Ce n'est point un fantôme , dit « Iraley; c'est moi qui viens visiter Céluta. — Guerrier noir, « s'écria Céluta, qui te ramène ici? Glazime est-elle avec « toi , cette colombe étrangère qui a réchauffé ma petite co- « lombe sous ses ailes .^ »

« — Glazime est toujours esclave, répondit Imley; mais « j'ai rompu mes chaînes et celles d'Izéphar. Ondouré , le fa- « meux chef, me nourrit dans la forêt, en attendant Tassemfc blée au grand lac. »

« — De quelle assemblée parles-tu ? » demande Céluta étonnée.

« Tais-toi, reprit Imley, c'est un secret que je ne sais pas a entièrement; mais Outougamiz sera du voyage. Céluta, <t nous serons tous libres ! Izéphar est avec moi : depuis qu'elle « est fugitive , jamais elle n'a été si belle. Si tu la voyais « dans les grandes herbes où je la cache le jour, tu la pren- « drais pour une jeune lionne. Quand la nuit vient, nous « nous promenons , en parlant de notre pays , où nous allons « bientôt retourner. J'entends déjà le chant du coq de ma « case ; je vois déjà à travers les arbres la fumée des pipes des <( Zangars! » Imley, dansant et chantant, s& replongea dans ie bois , laissant Mila riante , et charmée du caribou noir.

L'indiscrète légèreté de l'Africain jeta Céluta dans de nouvelles inquiétudes : quel était le voyage que devait bientôt entreprendre Outougamiz, et dont l'Indien n'avait jamais parlé ?

Outougamiz n'avait pu parler de ce voyage , car il ignorait encore ce qu'il était au moment d'apprendre. Imley , chef

LES NATCIIEZ. 323

des noirs qu'Ondouré avait débauchés à leurs maîtres, pour les armer un jour coutre les blancs , ne savait pas lui-même le fond du complot : il connaissait seulement quelques détails qu'on s'était cru obligé de lui apprendre , aûn de soutenir son courage et celui de ses compagnons.

L'apparition d'Imley ne fut précédée de celle d'Adario que de quelques heures. Le sachem vint à la cabane de Céluta chercher son neveu ; il Femmàie dans un champ stérile et dépouillé, où toute surprise était impossible; il parle ainsi au jeune homme :

« L'assemblée générale des Indiens pour la délivrance des « chairs rouges a été convoquée au nom du Grand Esprit « parles Natchez. Quatre messagers ont été envoyés avec le « calumet d'alliance aux quatre points de l'horizon : les guer- « res particulières sont pour un moment suspendues. Le ca- » lumet a été remis à la première nation que les messagers « ont rencontrée; cette nation l'a porté à une autre , et ainsi « de suite jusqu'à la limite où la terre a été bornée par le ciel « et l'eau : nulle tribu n'a désobéi 5 Tordre de Kitchim2nitou ' . « Des députés de tous les peuples sont en marche pour le « rendez-vous , fixé au rocher du grand lac. Le conseil des « sachems t'a nommé avec le jongleur et le tuteur du Soleil , « pour assister à l'assemblée générale.

« Outougamiz , il faut partir : la patrie te réclame ; raontre- «■ toi digne du choix des vieillards. Cependant si tu te sentais <i faible , dis-le-moi : nous chercherons un autre guerrier, ja- « loux de faire vivre son nom dans la bouche des hommes. « Toi , tu prendras la tunique de la vieille matrone; le jour, « tu iras dans les bois abattre de petits oiseaux avec des flè- « ches d'enfant; la nuit, tu reviendras secrètement dans les « bras de ta femme , qui te protégera ; elle te donnera pour a postérité des filles que personne ne voudra épouser. »

Outougamiz regarda le sachem avec des larmes d'indignation, a Qu'ai-je fait? lui dit-il. Ai-je mérité que mon oncle

' Le Grand Esprit.

824 LES NÂTCHEZ.

« me parle ainsi ? Depuis quand ai-je refusé de donner mon fc sang a mon pays? Si j'ai jamais eu quelque amour de la * vie , ce n'est pas en ce moment. »

— « Nourris cette noble ardeur, s'écrie Adario. Oui ! je le « vois; tu es prêt à sacrifier... »

« — Qui? » dit Outougamiz en l'interrompant.

<k -!- Toi-même, » repartit le sachem, qui sentit l'imprudence de la parole à demi échappée à ses lèvres. « Va, mon neveu , « va t'occuper de ton départ; tu apprendras le reste sur le <t rocher du grand lac. » Adario quitta Outougamiz, et celuici rentra dans la cabane de René, plein d'une nouvelle tristesse dont il ne pouvait trouver la cause. On sait par quelle profondeur de haine et de crime Ondouré avait voulu qu'Outougamiz se trouvât à l'assemblée générale, afin de le lier par un serment qu'il ne pourrait rompre^

Mila et Géluta observaient Outougamiz; elles le virent préparer ses armes dans un endroit obscur de la cabane ; il tira de son sein la chafne d'or, et lui dit : « Manitou , te « porterai-je avec moi ? oui ; les guerriers disent que tu me r feras mourir, je te veux donc garder. » Les deux soeurs étaient hors d'elles-mêmes en entendant Outougamiz parler ainsi.

« Mon frère, dit Céluta , tu vas donc faire un voyage? » « — Oui , ma sœur, » répondit le jeune guerrier. a __ Seras-tu longtemps? dit Mila. Je sais que tu vas au '. rocher du grand lac. »

« — Cela est vrai, repartit Outougamiz; mais comment le '( sais-tu? Il s'agit de la patrie , il faut partir. »

Mila ne trouvait plus de paroles : assise sur sa natte , elle pleurait; un Allouez de la garde du Soleil se présente. « Guer- » rier, dit-il à Outougamiz , les sachems assemblés t'attena dent. »

« — Je te suis , » répond Outougamiz. Mila et Céluta volent à leur mari et à leur frère. « Quand te reverrons-nous ? » dirent-elles en l'entourant de leurs bras.

« — Les lierres , répondit Outougamiz , ne pressent que les

LES NATCH£Z. 325

« vieux chênes : je suis trop jeune encore pour que vous vous « attachiez à moi ; je ne vous pourrais soutenir. »

« — Si je portais ton fils dans mon sein, dit Mila , me « quitterais-tu? Comment ferons-nous sans René et sans Ou- « tougamiz? »

« — Tu es sage comme une vieille matrone, Mila , » repartit le Sauvage.

« — Tïe te fie pas à nies cheveux blancs , dit Mila avec un « sourire; c*est de la neige d'été sur la montagne : elle fond « au premier rayon du soleil. »

L'Allouez pressant Outougamiz de partir, Géluta s*écria : « Grand Esprit, fais qu'il nous rapporte le bonheur! » prière qui n'arriva pas jusqu'au ciel. Les deux femmes restèrent sur le seuil de la cabane à écouter les pas d'Outougamiz , qui retentissaient dans la nuit. Quand elles n'entendirent plus rien, elles rentrèrent , et pleurèrent jusqu'au lever du jour.

Arrivé à la grotte des sachems, Outougamiz apprit que le jongleur et Ondouré, avec leur suite et les présents , étaient déjà partis , et qu'il les devait rejoindre. Les vieillards exhortèrent le frère de Céluta à soutenir Fhonneur et la liberté de sa patrie. Le même garde qui l'avait amené au conseil le con- ^ dui&iit dans la forêt, où se croisaient divers chemins. Outougamiz marcha vers le nord ; il trouva le jongleur et Ondouré au lieu désigné : ce lieu était la fontaine même où Géluta avait rencontré son mari et son frère, lors de leur retour du pays des Illinois.

Sur la côte septentrionale du lac Supérieur s'élève une roche d'une hauteur prodigieuse ; sa cime porte une forêt de pins; de cette forêt sort un torrent qui, se précipitant dans le lac, ressemble à une zone blanche suspendue dans l'azur du ciel. Le lac s'étend comme une mer sans bornes ; l'île des Ames apparaît à peine à l'horizon. Sur les cotes du lac, la nature se montre dans toute sa magnificence sauvage. Les Indiens racontent que ce fut du sommet de la Roche Isolée que le Grand Esprit examina la terre après l'avoir faite, et qu'en mémoire de cette merveille il voulut qu'une partie de cette

LES NATCHBZ. 23

326 LES NATCBEZ.

terre reslât visible du lieu d'où il avait contemplé la création au sortir de ses mains.

C'était à ce rocher, témoin des œuvres du Grand Esprit , que toutes les nations indiennes se devaient réunir. Une flotte aussi nombreuse que singulière commençait à s'assembler au pied du rocher : le canot pesant de Flroquois voguait auprès du canot léger du Huron; la pirogue de l'illinois, d'un seul tronc de chêne, flottait avec le radeau du Pannis; la barque ronde du Poutoùois était soulevée par la yague qui ballottait Foutre de l'Esquimau.

Les députés des Natchez gravirent la roche sauvage; de jeunes Indiens de toutes les tribus les accompagnèrent. Sur les deux rives du torrent , dans l'épaisseur du bois, ils construisire^t , en abattant des pins , une salle dont les troncs des arbres renversés formaient les sièges. Au milieu de cet amphithéâtre ils allumèrent un immense bûcher.

Toutes les nations étant arrivées , elles montèrent au rocher du Grand Esprit, et vinrent occuper tour à tour l'enceinte préparée.

Les Iroquois parurent les premiers : nulle autre nation n'aurait osé passer avant eux. Ces guerriers avaient la tête rasée , à l'exception d'une touffe de cheveux qui composait, avec des plumes de corbeau, une espèce de diadème; leur front était peint en rouge ; leurs sourcils étaient épilés : leurs longues oreilles découpées se rattachaient sur leur poitrine. Chargés d'armes européennes et sauvages , ils portaient une carabine en bandoulière, un poignard à la ceinture, un casso-téte à la main. Leur démarche était fière , leur regard , intrépide : c'étaient les républicains de l'état de nature. Seuls de tous les Sauvages , ils avaient résisté aux Européens , et dompté les Indiens de l'Amérique septentrionale. Le Canada était leur pays. Ils entrèrent dans la salle du conseil en exécutant le pas d'une danse guerrière ; ils prirent , à la droite du torrent, la place la plus honorable.

Après eux parurent les Algonquins, reste d'une nation autrefois si puissante , et qu'après trois siècles de guerre les

LBS NATGH£Z. 327

Iroquois avaient presque exterminée. Leur langue , devenue la langue polie du désert, comme celle des Grecs et des Romains dans Fancien monde, attestait leur grandeur passée. Us n'avaient que deux jeunes hommes pour députés : ceux-ci, d'une taille élevée , d'une contenance guerrière , ne portant ni ornements ni peintures, entrèrent simplement et sans danser dans l'enceinte. Ils passèrent devant les Iroquois , la tête haute, et se placèrent en silence sur la gauche du torrent, en face de leurs ennemis.

Les Hurons venaient les troisièmes : vifs , légers , braves , d'une figure sensible et animée; c'étaient les Français du nouveau-monde. De tout temps alliés d'Ononthio ' et ennemis des Iroquois , ils occupaient quelques bourgades autour de Québec. Ils se précipitèrent dans la salle du conseil , jetèrent en passant un regard moqueur aux Iroquois , et s'assirent auprès de leurs amis les Algonquins.

Un prêtre suivi d'un vieillard , et ce vieillard suivi luimême d'un guerrier sur l'âge, arrivèrent après les Hurons. Le prêtre n'avait pour tout vêtement qu'une étoffe rouge, roulée en écharpe autour de lui : il tenait à la main deux tisons enflammés , et murmurait à voix basse des paroles magiques. Le vieillard qui le suivait était un sagamo ou un roi ; ses cheveux longs flottaient sur ses épaules ; son corps nu était chargé d'hiéroglyphes. Le guerrier qui marchait après le vieillard portait sur la tête un berceau , par honneur pour les enfants qu'on adorait dans son pays. Ces trois Sauvages représentaient les nations Abénaquises , habitantes de l' Acadie et des côtes du Canada. Us prirent la gauche des Iroquois.

Un homme , dont le visage annonçait la majesté tombée , se présenta le cinquième sur le rocher. Un manteau de plumes de perruches et de geais bleus , suspendu à son cou par un cordon , flottait derrière lui comme des ailes. C'était un empereur de ces anciens peuples qui habitaient jadis la Virginie, et qui depuis se sont retirés dans les montagnes aux confins des Carolines.

• Le gouverneur du Canada.

Un autre débris des grandeurs sauvages venait après Ytmpereur virginien : il était clief des Paraoustis, races indigènes des Carolines, presque totalement extirpées par les Européens. Le prince était jeune , d'une mine fière , mais aimable; tout son corps, frotté d'huile, avait une couleur cuivrée; un androgyne, être douteux très-commun chez les Paraoustis, portait les armes de ce chef. Un ionas, prêtre, ou un jongleur, le précédait en jouant d'un instrument bizarre.

Parurent alors les députés des nations confédérées de la Floride, les fameux Criques, Muscogulges, Siminoles et Chéroquois. Un nez aquilin , un firont élevé , des yeux longs , distinguaient ces Indiens des autres Sauvjages : leur tête était ceinte d'un bandeau , ombragée d'un panache; en guise de tunique , ils portaient une chemise européenne bouffante , rattachée par une ceinture ; le mico ou le roi marchait à leur tête; des esclaves yamasées et des femmes gracieuses les suivaient. Tout ce cortège entra avec de grandes cérémonies : les nations déjà assises, excepté les Iroquois , se levèrent, et chantèrent sur son passage. Les Criques s'assirent au fond de la salle, sur les troncs des pins qui faisaient face au lac , et qui n'étaient point encore occupés.

Les Chicassaws et les Illinois , voisins des Natchez , leur ressemblaient par rhabillement et par les armes. Après eux défilèrent les députés des peuples transmeschacebéens : les Clamoëts, qui soufflaient en passant dans l'oreille des autres Sauvages pour les saluer ; les Cénis, qui portaient au bras gauche un petit plastron de cuir pour parer les flèches ; les Macoulas , qui habitent des espèces de ruches , comme des abeilles ; les Cachenouks , qui ont appris à faire la guerre à cheval , qui lancent une fronde avec le pied , et cassent , en galopant, la tête à leurs ennemis ; les Ouras , au crâne aplati , qui marchent en imitant la danse de l'ours , et dont les joues sont traversées par des os de poissons.

Des Sauvages petits , d'un air doux et timide , vêtus d'un . habit qui leur descendait jusqu'à la moitié des cuisses, s'a-

LES NiLTGHEZ. 32i^

vancèrent : ils afaient sur la tête des touffes de plumes ; à la main , des quipos; aux bras et au cou, des colliers de cet or qui leur fut si funeste. Un cacique portait devant lui le premier calumet envoyé de Tile de San-Salvador pour annoncer aux nations américaines Farrivée de Colomb. On reconnut les tristes débris des Mexicains. Il se fit un profond silence dans rassemblée à mesure que ces Indiens passaient.

Les Sioux, peuple pasteur, anciens hôtes de Chactas , auraient fermé la marche , si derrière eux on n'eût aperçu les Esquimaux. Une triple paire de chaussons et de bottes fourrées abritaient les cuisses , les Jambes et les pieds de ces Sauvages ; deux casaques, Fune de peau de cygne, l'autre de peau de veau marin , enveloppaient leur corps ; un capuchon , ramené sur leur tête , laissait à peine voir leurs petits yeux couverts de lunettes; un toupet de cheveux noirs, qui leur pendait sur le front , venait rejoindre leur barbe rousse. Ils menaient en laisse des chiens semblables à des loups ; de la main droite ils tenaient un harpon , de la main gauche, une outre remplie d'huile de baleine.

Ces pauvres barbares , en horreur aux autres Sauvages , furent repoussés de tous les rangs où ils se voulurent asseoir : le cacique mexicain les appela , et leur fit une place auprès de lui; Outougamiz le remercia de son hospitalité. L'assemblée ainsi complète , un grand festin fut servi. Les guerriers des diverses nations s'étonnaient de ne point voir Chactas; tous croyaient avoir été convoqués par son ordre , et les vieillards avaient amené leurs fils pour être témoins de sa sagesse. Ondouré balbutia quelques excuses, où , mieux instruit , on eût découvert ses crimes.

C'était au coucher du soleil que devait commencer la délibération ; Outougamiz ne savait ce qu'il allait apprendre , mais il pressentait quelque chose de sinistre. L'ouverture de la salle était tournée vers le couchant , de sorte que les députés, assis dans le bois sur le tronc des pins, découvraient la vaste perspective du lac et le soleil incliné sur J'horizon : le bûcher brûlait au milieu du conseil. La roche élevée por-

380 LES IfATCHEZ.

tait dans les airs, comme sur un piédestal, et ce bois né avec la terre, et cette assemblée de Sauvages, prête à délibérer sur la liberté de tout un monde.

Aussitôt que le disque du soleil toucha les flots du lac par delà l'île des Ames, le jongleur des Natchez , les bras tendus vers Fastre du jour, s'écria : « Peuples, levez-vous! » Quatre interprètes des quatre langues mères de l'Amérique répétèrent le commandement du jongleur , et les députés se levèrent.

Le silenee règne : on n'entend que le bruit du torrîent qui coule au milieu du conseil , et qui cesse de gronder en se précipitant dans le lac , où il n'arrive qu'en vapeur.

Tous les yeux sont fixés sur le jongleur : il déploie lentement un rouleau de peaux de castor ; la dernière enveloppe s'entr'ouvre : on aperçoit des ossements humains !

« Les voilà, s'écrie le prêtre, ces témoins redoutables! « Ossements sacrés, vous reposerez encore dans une terre libre! Oui, pour vous nous allons entreprendre des choses « qui ne se sont point encore vues ! sur vous , nous allons « prêter le serment d'un secret plus profond que les abîmes « de la tombe, dont nous vous avons retirés. »

Le jongleur s'arrête , puis s'écrie de nouveau : « Peuples , « jurez! » Il prononce ainsi la formule du plus terrible des serments :

« Par le Grand Esprit , par Athaënsic , par les cendres de « nos pères, par la patrie, par la liberté , je jure d'adhérer « fidèlement à la résolution qui sera prise, soit en général « par tous les peuples , soit en particulier par ma nation. Je « jure que , quelles que soient les mesures que les peuples en « généra] , ou ma nation en particulier, adoptent dans cette « assemblée , je garderai un inviolable secret. Je ne révéle- « rai ce secret ni à mes frères, ni à mes sœurs, ni à mon « père, ni à ma mère, ni à ma femme, ni à mes amis, en- « core moins à ceux contre qui ces mesures pourraient être n adoptées. Si je révèle ce secret , que ma langue soit coupée « en morceaux , que l'on m'enferme vivant dans un tombeau.

« qu'Athaënsic me poursuive , que mon corps après ma mort « soit livré aux mouches , et que mon âme n'arrive jamais au « pays des âmes !»

Agité du génie de la mort , le jongleur se tait ; il promène des yeux hagards sur l'assemblée , que glace une religieuse terreur. Tout à coup les Sauvages, déployant un bras armé, s'écrient : « Nous le jurons ! »

Le soleil tombe sous l'horizon , le lac bat ses rivages , le bois murmure, le bûcher du conseil pousse une noire fumée, les ossements semblent tressaillir : Outougamiz a juré. •

11 a juré ! et comment eût-il pu ne pas prononcer le serment? La religion , la mort , la patrie , avaient parlé ! cent vieillards avaient promis de se taire sur la délivrance de toutes les nations américaines !

Ondouré avait prévu pour Outougamiz cet entraînement inévitable; il jeta un regard plein d'une joie affreuse sur l'infortuné : Outougamiz sentit passer sur lui ce fatal regard. Il leva les yeux, et lut son malheur au visage du monstre. Un cri aigu sort de la poitrine du frère de Céluta : « René est « mort ! j'ai tué mon ami 4 »

Ce cri , ce désespoir trouble l'assemblée. Ondouré explique tout bas aux sachems que ce neveu du grand Adario a quelquefois des accès de frénésie, effet d'un sort à lui jeté par un magicien de la chair blanche. Les prêtres entourent le jeune Sauvage, et prononcent sur lui des paroles mystérieuses. Outougamiz revient du premier égarement de sa douleur : il n'ose ^ plus se plaindre devant les ministres du Grand Esprit; il écoute la délibération qui commence. Un vague espoir lui reste de trouver le moyen d'échapper à des maux qu'il prévoit , mais que cependant il ne connaît pas , puisqu'il ignore ce qu'on va proposer.

Ondouré porte la parole au nom des Natchez. Six sachems , chargés de garder dans leur mémoire le discours du chef, se distribuèrent les bûchettes qui devaient servir à noter la partie du discours que chacun d'eux était obligé de retenir.

« L'arbre de La paix , dit Ondouré , étendait ses rameaux « sur toute la terre des chairs rouges, qui croyaient être seules « dans le monde. Nos pères vivaient rassemblés à Tombre '( de Farbre : les forêts ne savaient que faire de leurscbevreuils, « et les lacs , de leurs poissons.

« Donnez douze colliers de porcelaine bleue. »

Le jongleur des Natchez jette douze colliers au milieu du conseil.

« Un jour , reprit Ondouré , jour fatal ! un bruit vint du-le- •> vant; ce bruit disait : Des guerriers, vomissant le feu et ^< montés sur des monstres marins , sSnt arrivés à travers le « lac sans rivages. Nos aïeux rirent : guerriers mexicains « que je vois id , vous savez si le bruit disait vrai !

« Nos pères, enfin convaincus de Fapparition des étrangers, « délibérèrent. Ils dirent : Bien que les étrangers soient « blancs , ils n*en sont pas moins des hommes : on leur doit « l'hospitalité.

« Alléchés par nos richesses , les blancs descendirent de « toutes parts sur nos rives. Mexicains, ils vous ensevelirent « dans la terre ; Chicassaws , ils vous obligèrent de vous en- « foncer dans la solitude ; Paraoustis, ils vous exterminèrent ; « Abénaquis , ils vous empoisonnèrent avec une poudre ; Iro- « quois , Algonquins , Hurons , ils vous détruisirent les un» « par les autres ; Esquimaux , ils s'emparèrent de vos filets ; « et nous, infortunés Natchez, nous succombons aujourd'hui. « sous leurs perfidies. Nos sachems ont été enchaînés; le « champ qui couvrait les cendres de nos ancêtres est labouré « par les étrangers que nous avions reçus avec le calumet de « paix.

« Donnez douze peaux d'élan pour la cendre des morts. » Le jongleur donne douze peaux d'élan.

«Mais pourquoi, continua Ondouré, m'étendrais-je sur « les maux que les étrangers ont fait souffrir à notre patrie.' a Voyez ces hommes injustes se multiplier à Tinfini , tandis » que nos nations diminuent sans cesse. Ils nous détruisent « encore plus par leurs vices que par leurs armes; ils nous

LIS NÂTCHBZ. 333

^ dévorent en s'approchant de nous : nous ne pouvons res- « pirer Tair qu'ils respirent; nous ne pouvons vivre sur le » même sol. Les blancs , en avançant et en abattant nos bois , « nous chassent devant eux comme un tiDupeau de chevreuils « sans asile. La terre manquera bientôt à notre fuite, et le « dernier des Indiens sera massacré dans la dernière de ses « forêts.

« Donnez un grand soleil de pierre rouge, pour le malheur « des Natchez. »

Le jongleur jette une pierre en forme de soleil au centre du conseil.

Ondouré se rassied : les Sauvages frappent leurs casse-têtes en signe d'applaudissements.

Le chef natchez , voyant les esprits préparés à tout entendre , crut qu'il était temps de dévoiler le secret. Il se lève de nouveau, et, reprenant la parole, il fait observer d'abord qu'un «oup soudainement frappé est le seul moyen de délivrer les Indiens; qu'attaquer les blancs à force ouverte, c'était s^exposer à une destruction certaine , puisque ceux-ci étaient sûrs de triompher par la supériorité de leurs armes; que le crime étant prouvé , peu importait la manière de le punir ; que se laisser arrêter par une pitié pusiUanime , c'était sacrifier la liberté des générations à venir aux petites considérations d'un moment. « Voici donc , di^il , ce que les Natchez vous pro- « posent. »

Le silence redouble dans l'assemblée ; Outougamiz sent sa peau se coller à ses os.

« Dans tous les lieux où il se trouve des blancs , il faut que « les Indiens paraissent leurs amis et même leurs esclaves. « Une nuit , les chairs rouges se lèveront à la fois , et exter- « mineront leurs ennemis. Les esclaves noirs nous aideront *c dans notre vengeance , qui sera la leur ; deux races seront a délivrées du même coup : les Indiens, chez lesquels il n'y a K point d'étrangers, se réuniront à leurs frères opprimés pour « accomplir la justice.

« Le moment de cette justice sera fixé à l'époque des grands

834 LES IfATCHU^

« jeux chez les nations. Ces jeux offriront le prétexte naturel « des rassemblements; mais comme il est essentiel que le « coup soit frappé partout la même nuit , on formera des ger- « bes de roseau contenant autant de roseaux qu'il -y aura de « jours à compter du jour de Touverture des jeux au jour de « Texécution; les jongleurs seront chargés de la garde de ces « gerbes ; chaque nuit ils retûreront un roseau et le brûleront , « de sorte que le dernier roseau brûlé sera la dernière heure « des blancs. Jetez un poignard. »

Le jongleur jette un poignard aux pieds des guerriers.

Ici se brisent les paroles d'Ondouré, de même que se rompent quelquefois ces chaînes de fer qui attachent les prisonniers dans les cachots : libre d'une attention pénible, le conseil commence à s'agiter. Un murmure d'horreur, d'étonnement, de blâme, d'approbation, circule dans les rangs de l'assemblée, grossit, et bientôt éclate en mille clameurs. Les Sauvages montés sur les pins abattus n'étaient éclairés^ dans la profondeur de la nuit , qu'à la lueur des flammes du bûcher; on les eût pris, à travers les branches et les troncs des arbres , pour un peuple répandu parmi les ruines et les colonnes d'une ville embrasée. Tous voulaient parler à la fois ; on se menaçait, on levait les massues ; le cri de guerre, poussé de la cime du roc, se perdait sur les flots du lac, où le bûcher du conseil se reflétait comme un phare sinistre.

Les jongleurs courant çà et là, agitant des baguettes , maniant des serpents, au lieu de rétablir la paix, ne faisaient qu'augmenter le désordre. On venait de mettre aux prises les principes les plus chers aux hommes : la liberté de tout temps, la morale de toute éternité. Ondouré avait (îbnçu le crime et les détails du crime , le plan et les moyens d'exécution, avec la férocité d'un tigre et la ruse d'un serpent. Cependant le calme peu à peu se rétablit. Outougamiz , qui veut élever la voix , est sévèrement réprimandé par les sachems ; c'était aux Iroquois à se faire entendre. Le chef de cette nation s'étant levé, on prête une oreille attentive et inquiète à l'opinion d'un peuple si célèbre.

Digiti

L'orateur répéta d^abord , selon Tusage , le discours entier d'Ondouré , dont chaque division lui était soufflée par un des six sachems chargés des bûchettes de la mémoire. Ensuite , répondant à ce discours, il dit :

« Ce que le chef des Matchez a proposé est grand y mais « est-il juste? Chaotas, mon vieil ami, n'est pas là-dedans; « j'y vois Adario : les yeux de Chactas sont tombés comme « deux étoiles , sous un ciel qui annonce l'orage. J'ai dit. 1 « Nous ne sommes point les amis des blancs; depuis deux « cents neiges nous les combattons; mais une injustice jus- « tifie-t-elle un meurtre ? Deviendrons-nous , en nous ven- « géant , semblables aux chairs blanches ? L'Iroquois est un « chêne qui oppose la dureté de son bois à la hache qui le « veut couper ; mais il ne laisse point tomber ses branches "( pour écraser celui qui le frappe. On n'est pas libre parce « qu'on se dit libre : la première pierre de la cabane de la « liberté est la vertu. J'ai dit.

« L'Iroquois avait cru qu'il s'agissait de s'associer pour lever « la hache ' : veut-on chanter la guerre à l'étranger, Tlroquois « se met à votre tête. Marchons, volons. L'Iroquois rugit « comme un ours, U fend les flots des chairs blanches, il « brise les têtes avec sa massue , il crie : Suivez-moi au fort <* des blancs ! U s'élance dans le fossé ; de son corps il vous « fait un pont comme une liane pour passer sur le fleuve de « sang, pour rendre la liberté aux chairs rouges. Voilà l'Iro- « quois ! mais l'Iroquois n'est pas une fomne ; il ne suce pas « le sang de l'oiseau qui dort. J'ai dit. »

L'orateur, en prononçant la dernière partie de son discours, imitait à chaque parole l'objet dont il empruntait l'image. Il disait : « Marchons, » et il marchait; « volons , » et il étendait les bras. Il rugissait comme un ours , il frappait les pins avec son casse-tête, U montait à l'escalade , il se jetait en arc comme un pont.

Des acclamations , les unes de joie , les autres de rage ,

. * Déclarer la guerre.

336 LES RATCHBZ.

ébranlent le bois sacré. Outoogamiz s*éeriait : « Voilà Tlro* « quois, voilà Chactas, voilà moi, voilà René, vmlà Géluta, « voilà Mila! »

Ondouré paraissait consterné : de ses dessdns avortés, y ne lui restait que le crime. Un Chicassaws , prenant impétueusement la parole , rompit Tordre de la délibération , et rendit Tespérance au tuteur du Soleil.

a Quoi ! dit ce Chicassaws, est-ce bien un Iroqnois que « nous venons d'entendre ? Le peuple qui devrait nous soutea nir dans une guerre sacrée nous abandonne ! Si ces <»gueil- « leux cyprès , qui portaient jadis leur tête dans le ciel , sont « devenus des lierres rampants, qu'ils se laissent fouler aux « pieds du chasseur étranger! Quant au Chicassaws , déler- « miné à délivrer la patrie , il adopte le plan des I^atchez. »

Ces paroles furent vivement ressenties par les Iroquois , qui donnèrent aux Chicassaws le nom de daims fugitiâ et de furets cruels. Les Chicassaws répliquèrent en appelant les Iroquois oiseaux parleurs , et loups changés en dogues apprivoisés. Toutes ces nations, se divisant, semblaient prêtes à se charger sur la pointe du roc, à se précipiter dans le lae avec l'eau du torrent et les débris du bûcher, lorsque les jongleurs parvinrent à obtenir un moment de silence. Le grand prêtre des Natchez , du milieu des branches d'un pin dont il tient le tronc embrassé , s'écrie :

a Par Michabou, génie des eaux, dont vous troublez ici « l'empire , cessez vos discordes funestes ! Aucune nation « présente à cette assemblée n'est obligée de suivre l'opinion « d'une autre nation : tout ce qu'elle a promis , c'est le secret , « et elle ne peut le dévoiler sans périr subitement. Trois « opinions divisent le conseil : la première rejette le plan des « Natchez , la seconde l'adopte , la troisième veut garder la « neutralité. Eh bien! que chaque peuple suive l'opinion à « laquelle il se range , cela n'empêchera pas ceux qui veulent « une vengeance éclatante de l'accomplir. Quand nos frères « demeurés en paix sur leurs nattes verront nos succès , peut- « être se détermineront-ils à nous imiter. »

LES NÀTGHBZ. 337

La sagesse du jongleur fut louée et son avis adopté. Alors se fit la séparation dans l'assemblée : les Indiens du nord et de Fest , les Iroquois à leur tête , se déclarèrent opposants au projet des Natchez ; les peuples de Touest , les Mexicain^ , les Sioux, les Pannis, dirent qu'ils ne blâmaient ni ne désapprouvaient le projet, mais qu'ils voulaient vivre en paix; les peuples du midi, et ceux qui, en remontant vers le septentrion, habitaient les rives du Meschacebé, les Cbicassaws, les Yazous, les Miamis, entrèrent dans la conjuration. Mais tous ces peuples , quelles que fussent leurs diverses opinions, avaient juré sur la cendre des morts qu'ils garderaient un secret inviolable ; et tous déclarèrent de nouveau , avec cette foi indienne rarement démentie, qu'ils seraient fidèles à leur serment.

« Le voilà donc décidé le sort des blancs aux Natchez ! » s'écria Ondouré dans un transport de joie , en voyant le nombre considérable des nations du midi engagées dans le complot.

Jusqu'alors un rayon d'espérance avait soutenu le malheureux Outougamiz ; mais quand un tiers dej'assemblée se fut déclaré pour le projet du tuteur du Soleil , l'ami de René se sentit comme un homme dont le Créateur a détourné sa face. Il s'avance , ou plutôt il se traîne au milieu de l'assemblée : les uns , selon leur position , le voyaient comme une ombre noire sur la flamme du bûcher; les autres l'apercevaient comme le génie de la douleur à travers le voile mobile de la flamme.

« Eh bien ! » dit-il d'une voix concentrée, mais qu'on entendait dans l'immense silence de la terre et du ciel , « il faut « que je tue mon ami ! C'est moi sans doute , Ondouré , « que tu chargeras de porter le coup du poignard. Nations , « vous avez surpris ma foi : hélas ! elle n'était pas difficile à « surprendre ! Je suis simple ; mais ce que vous ne surpren- « drez pas , c'est l'amitié d'Outougamiz. Il se taira , car il a « prêté le serment du secret ; mais quand vous serez prêts à « frapper, Outougamiz , avec le manitou d'or que voici , ser^

33S LES nATGHBZ.

« débout devant René. Forgez le fer bien long : pour attein- « dre le cœur de mon ami , il faut que ce fer passe par le « mien. »

Le jeune homme se tut : ses yeux étaient levés vers le firmament; c'était range de T Amitié redemandant sa céleste patrie. Les sachems écoutaient, pleins de pensées ; ils entrevoyaient un secret qu'ils croyaient important de connattre ; ils commandaient le silence au conseil : les prodiges de l'amitié d'Outougamiz , connus de toute la solitude , faisaient l'admiration des jeunes Sauvages.

Le fîrère de Géluta ramenant ses regards sur l'assemblée : « Guerriers , pourquoi êtes-vous muets? Enseignez-moi donc « ce qu'il faut que je dise à ma sœur et à ma fraime, lors* « qu'elles viendront au-devant de moi. Que dirai-je à René « lui-même? Lui dirai-je : Chevreuil, que j'avais trouvé « dans le marais des Illinois, viens, que je rouvre la blessure « que ma main avait fermée ? »

Outougamiz , portant tout à coup ses deux mains à sa poitrine : « Je t'arracherai bien de mon sein , affreux secret ! « s'écria-t-il. Os de mes pères , vous avez beau vous soulever « et marcher devant moi , je parlerai ; oui, je parlerai ; je ne « serai point un assassin ! René , écoute , entends-tu ?. . . Voilà « tout ce qui s'est passé au conseQ; ne va pas le répéter ! Mais, « René, n'es-tu pas coupable?... Ah! Dieu! j'ai parié, j'ai » violé mes serments , j'ai trahi la patrie ! » Outougamiz défaillit devant le bûcher; si les guerriers voisins ne l'eussent retenu , il tombait dans la flamme. On le couche à l'écart sur des branches.

Cet évanouissement donna le temps au jongleur et à Ondouré de répéter ce qu'ils avaient déjà dit de la frénésie d'Outougamiz , causée par un maléfice. Impatientes de partir, les nations se levèrent , et l'on oublia le frère de Céluta.

Les tribus qui avaient adopté le plan des Natchez reçurent du jongleur les gerbes Cinéraires : dans chaque gerbe il y avait douze roseaux. L'époque des grands jeux , qui duraient douze jours , commençait le dix-huitième jour de la lune des

LBS NATGHSZ. 339

chasses ; c'était ce jour-là même que les jongleurs , chez les différentes nations conjurées , devaient brûler le premier roseau : les autres roseaux, successivement retirés pendant onze nuits, annonceraient le massacre avec l'épuisement de la gerbe.

Les Indiens commencèrent à descendre le sentier étroit et dangereux qui conduisait au bas du rocher. Lorsqu'ils arrivèrent au rivage, le jour éclairait l'horizon, mais il était sombre; et le soleil, envdoppé dans les nuages d'une tempête , s'était levé sans aurore. Les Indiens se rembarquèrent dans leurs canots , se dirigeant vers tous les points de Fhorizon : la flotte , bientôt dispersée , s'évanouit dans l'immensité du lac. Le jongleur et Ondouré abandonnèrent les derniers le rocher du conseil. Ils invitèrent Outougamiz , qui avait repris ses sens, à les suivre ; l'ami de René, les regar^ dant avec horreur, leur répondit que jamais il ne se trouverait dans la société de deux pareils méchants : ils le quittèrent sans insister davantage. Qu'importait à Ondouré qu'Outougamiz se précipitât ou non du haut du rocher? Outougamiz était lié par un serment qu'il ne romprait sans doute jamais ; mais si , dans son désespoir, il attentait à sa vie , le secret de la tombe paraissait encore plus sûr à Ondouré que celui de la vertu.

Outougamiz demeure assis sur la pomte du rocher, en face du lac , à l'endroit où le torrent , quittant la terre , s'élançait dans l'abtme : la grandeur des sentiments que ce spectacle inspirait s'alliait avec la grandeur d'une amitié sublime et malheureuse. Les flots du lac , poussés par le vent , mordaient leurs rivages, dont ils emportaient les débris : partout des déserts autour de cette mer intérieure , elle-même solitude vaste et profonde; partout l'absence des hommes, et la présence de Dieu dans ses œuvres.

Le coude appuyé sur son genou , la tête posée dans sa main , les pieds pendants sur l'abîme, ayant derrière lui le bois du conseil , naguère si animé , maintenant rendu à la solitude, Outougamiz fut longtemps à fixer ses résolutions : il

840 LB8 RATCHEZ.

se détermina à vivre. Si les blancs allaient découvrir le complot , qui défendrait la patrie , qui défendrait Géluta, qui défendrait Mila , dont le sein porte peut-élare le fils d'Outougamiz ? Ou ne peut pas révéler le secret à René , puisque René est peut-être coupable , comme Taffirment les sachems; maLs n'y a-t-il pas quelque moyen de sauver Tbomme blanc ? Cbactas reviendra, Chactas sera initié au mystère : la sagesse de ce sachem ne peut-elle prévenir tant de malheurs ? Si Outougamiz se précipite dans le lac, sa mort sera inutile à René ; celui-ci n*en périra pas moins : Outougamiz , en prolongeant sa vie , peut trouver une occasion inespérée de mettre à Fabri les jours de son ami. Ah ! si Ton pouvait faire savoir le secret à Mila, qui a tant d'esprit, elle aurait bientôt tout arrangé! Qui sait aussi si l'innocence de René ne sera pas découverte.^ Alors quel bonheur ! comme les obstacles s'aplaniraient ! comme on passerait du désespoir au comble de la joie!

Outougamiz , après avoir roulé toutes ces pensées dans son âme , se lève : « Vivons , dit-il , ne laissons pas à Céluta le « poids de tous les maux; ne nous reposons pas lâchement « dans la tombe. Adieu , bois du sang ! adieu , rocher de ma- « lédiction : puisse Athaënsic te prendre pour son autel! »

Outougamiz se précipite par l'étroit sentier, laissant au bûcher du conseil quelques cendres qui fumaient encore ; image de ce qui ireste des vains projets des hommes.

Le frère de Céluta marcha tout le jour et une partie de la nuit suivante : des Sioux , qu'il rencontra , le portèrent , dans leur canot, de fleuve en fleuve jusqu'au pays des Illinois : ceux-ci , craignant une nouvelle invasion des Natchez , s'étaient retirés à deux cents lieues plus haut , vers l'occident. Outougamiz, reprenant sa route par terre, traversa les champs témoins des prodiges de son amitié. Le poteau où René devait être brûlé était encore del)out : Outougamiz embrassa ce monument sacré. Il descendit aux marais, et visita la racine sur laquelle il avait tenu son ami dans ses bras ; il retrouva les roseaux séchés dont il couvrait, pendant la nuit, l'objet de sa tendresse ; il ramassa quelques plumes des oiseaux dont

i] avait nourri son frère, il dit : « Belles plumes, si jamais je « suis heureux , je vous attacherai avec des fils d'or, et je vous « porterai autour de mon front les jours de fêtes. Auriez-vous « jamais cru que je tuerais mon ami? »

Cet homme excellent cherchait à puiser dans àes souvenirs de nouvelles forces , pour qu'elles devinssent égales aux périls de René; il se retrempait, pour ainsi dire, dans ses malheurs passés , pour s'endureir contre son malheur présent; il s'excitait à l'amitié par son propre exemple, tandis qu'il s'accusait naïvement d'être changé , et d'avoir juré la mort de René.

Suivant ainsi son amitié à la trace, l'Indien arrive jusqu'aux Natchez : là commencèrent ces douleurs qui ne devaioit plus finir. René était-il revenu? Gomment soutenir sa première entrevue ? Que dire aux deux femmes affligées ?

René n'était point encore aux Natchez. Ondouré seul et le jongleur avaient devancé de deux aurores le retour du malheureux Outougamiz. Les jours de Géluta et de Mila s'étaient écoulés dans la plus profonde retraite. Par l'hahitude de souffrir et par la longueur du temps , l'épouse de René était tombée dans une tristesse profonde : la tristesse est le relâchement de la douleur ; sorte d'intermission de la fièvre de l'âme, qui conduit à la guérifion ou à la mort. Il n'y avait plus que les yeux de Céluta à sourire; sa bouche ne le pouvait plus.

« Tu me semblés un peu calme, » disait Mila.

a — Oui , lui répondait sa sœur ; je suis faite à présent à la «( mauvaise nourriture r mon cœur s'alimente du chagrin « qu'il repoussait avant d'y être accoutumé. »

La nuit qui précéda l'arrivée d'Outougamiz , les deux Indiennes veillèrent plus tard que de coutume : elles s'occupaient de René, inépuisable sujet de leurs entretiens. Lorsqu'elles furent couchées sur la natte , elles continuèrent de parler, et, faisant au milieu de leur adversité des projets de bonheur, elles s'endormirent avec l'espérance : l'enfant malade s'assoupit avec le hochet qu'on lui adonné dans son berceau.

843 LES NATCBEZ.

A leur réveil , Mila et Géluta trouvèrent debout devant elles Outougamiz, pâle, défait, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte. Elles s*élancent de leur couche : « Mon frère! — « Mon mari î » dirent-elles à k fois. « Qu'y a-t-il ? René estft il mort? Allez- vous mourir? »

« •— Cen est fait, ^ répond l'Indien sans changer d'attitude; « plus d'épouse , plus de soeur! »

« — René est mort! » s'écrie Céluta.

« — Que dis-tu? » repartit Outougamiz avec une Joie sau- « vage; René est mort? Kitchimanitou soit béni! »

« — Ciel! dit Céluta , tu désires la mort de ton ami ! De « quel malheur est-il donc menacé? »

« — Nous sommes tous perdus ! » murmure Outougamiz d'une voix sombre. Se dégageant des bras de sa femme et de sa sœur , il se précipite hors de la cabane : Mila et Céluta le suivent.

Elles sont arrêtées tout à coup par Ondouré. « Ave2>*Tous « vu Outougamiz ? » leur dit-il d'un air alarmé. « Oui , ré- « pondent-elles ensemble ; il est hors de ses sens , nous vo- « Ions après lui. »

« — Que vous a-t-il dit? » reprit le tuteur du Soleil.

« — Il nous a dit que nous étions tous perdus, » répliqua- Céluta.

« — Ne le croyez pas, dit le chef rassuré ; tout va bien au « contraire; mais Outougamiz est malade : je vais chercher « Adario. »

Comme Ondouré s'éloignait, Outougamiz, par un autre sentier, se rapprochait de la cabaine : il marchait lentement, les bras croisés. Les deux femmes, qui s'avançaient vers lui, l'entendaient parler seul ; il disait : « Manitou d'or, tu m'as « privé de la raison : dis-moi donc maintenant ce qu'il faut « faire. »

Mila et Céluta saisissent l'infortuné par ses vêtements.

« Que voulez-vous de moi ? s'écrie-t-il. Oui , je le jure , « j'aimerai René en dépit de vous ; je me ris des vers du sé- " pulcre, qui déjà dévorent mes chairs vivantes. Je frapperai

LES NATGHEZ. 843

« mon ami sans doute ; mais je baiserai sa blessure , je su- " cerai son sang; et, quand il sera mort, je m'attacherai à « son cadavre , jusqu'à ce que la corruption ait passé dans « mes os. »

Les deux Indiennes éplorées embrassaient les genoux d'Oùtouganûz : il les reconnaît. « C'est nous , dit Mila , parle! »

Outougamiz lui met la main sur la bouche : « Qu'as-tu « dit ? On ne parle plus , à moms que ce ne soit comme une « tombe : tout vient à présent des morts. Il y a un secret. »

« — Un secret ! repartit vivement Mila , un secret pour tes « amis! De quoi s'agit-il donc? de notre vie? de celle de « René?»

Alors Outougamiz : « Arrache-moi le cœur, » dit-il à Mila en lui présentant son sein , où la jeune épouse applique ses lèvres de flamme.

« ï*ïe déchirez pas ainsi mes entrailles , dit Géluta : parle , « mon cher Outougamiz ; viens te reposer avec nous dans ta « cabane. »

Une voix foudroyante interrompit cettescène. « As-tu parlé ? « disait cette voix ; la terre a-t-elle tremblé sous tes pas ? » ^ « Non , je n'ai pas parlé , » répondit Outougamiz en se tournant vers Adario, que conduisait Ondouré; « mais ne a croyez plus trouver en moi le docile Outougamiz : homme « de fer , allez porter votre vertu parmi les ours du Labrador ; « buvez avec délices le sang de vos enfants. Quant à moi, je » ne boirai que celui que vous ferez entrer de force dans ma « bouche; je vous en rejetterai une partie au visage, et je « vous couvrirai d'une tache que la mort n'elTacera pas. »

Adario fut terrassé. « Que me reproches-tu? dit-il à sou '< neveu. Mes enfants ?... Barbare, cent fois plus barbare « que moi ! »

Il n'en fallait pas tant pour abattre le ressentiment d^Outougamiz. « Pardonne , dit-il au vieillard ; oui , j'ai été cruel ; « Outougamiz pourtant ne l'est pas! Je suis indigne de ton « amitié, mais laisse-moi la mienne; laisse-moi mourir; « console, après moi, ces deux femmes. Je t'en avertis, je

344 LES NÀTCHEZ.

« succomberai, je parlerai : je n'ai pas la force d'aller jus- « qu'au bout. »

« — Nous consoler ! dit Céluta ; est-ce là l'homme qui conn sole? Jusqu'ici je me suis tue, j'ai écouté, j'ai deviné : il « s'agit de la mort de René. Allons, Outougamiz , couronne « ton ouvrage , égorge celui que tu as délivré ! Sa voix mou- « rante te remerciera encore de ce que tu as fait pour lui ; il « cherchera ta main ensanglantée pour la porter à sa bouche ; « ses yeux ne te voient déjà plus , mais ils te cherchent en- « core ; ils se tournent vers toi avec son cœur expirant. »

« ~ L'entends-tu , Adario ? dit Outougamiz. Résiste si tu « le peux ! »

Outougamiz saisit Céluta , et , dans les étreintes les plus tendres , il se sent tenté de l'étouffer.

« Femmes , s'écrie Adario , retirez- vous avec vos larmes. »

« — Oui , oui ! dit Mila , prends ce ton menaçant; mais sa- « che que nous sauverons René malgré toi , malgré la patrie : « il faut que cette dernière périsse de ma propre main ; j'inc( cendierai les cabanes. »

« — Vile ikouessen » , s'écria le vieillard, si jamais tu oses « te présenter devant moi avec ta langue maudite , tu n'échap- « peras pas à ma colère. »

« — Tu m'appelles ikouessen ! dit Mila; de qui.î» de mon n libérateur? Tu as raison : je ne serais pas ce que je suis, si « je n'avais dormi sur ses genoux ! »

« — Quitte ces femmes, » dit le vieillard à son neveu ; « ce « n'est pas le moment de pleurer et de gémir. Viens avec les « sachems, qui nous attendent. » Outougamiz se laissa entraîner par Adario et par Ondouré.

Mila et Céluta, voyant leurs premiers efforts inutiles, cherchèrent d'autres moyens de découvrir le secret d'Outougamiz. Par les mots énigmatiques du jeune guerrier, elles savaient qu'il y avait un mystère , et par sa douleur elles devinaient que ce mystère enveloppait le frère d'Amélie. Dans

• Courtisane.

LES NÀTCHEZ. 345

cette pensée , avec toute l'activité de l'amitié fraternelle et de ramour conjugal , elles suspendirent leurs plaintes ; elles convinrent de se séparer , d'aller chacune de son côté errer à rentrée des cavernes où s'assemblait le conseil. Elles espéraient surprendre quelques paroles intuitives de leur destinée. ^

Dès le soir même, Gâuta se rendit à la Grotte des Rochers ; et Mila , à la Caverne des Reliques.

En approchant de celle-ci, le souvenir des instants passés dans ces mêmes lieux se présenta vivement au cœur de Mila. Les sachems n'étaient pas dans la caverne; Mila n'entendit rien : la Mort ne raconte point son secret. Céluta n'avait pas été plus heureuse; les deux sœurs rentrèrent non instruites, mais non découragées, se promettant de recommen> cer leurs courses.

Outougamiz fut plusieurs jours sans paraître : Adario l'avait emmené dans le souterrain où s'assemblaient les chefis des conjurés, et où l'on s'efforçait, par les tableaux les plus pathétiques de la patrie opprimée, par les plus grossiers mensonges sur René, par toute l'autorité du grand prêtre, de lutter contre la force de l'amitié. Lorsque le frère de Céluta voulut sortir, les gardes du Soleil eurent ordre de le suivre de loin; des sachems et Adario lui-même marchaient à quelque distance sur ses traces.

Il se rendît à la cabane de René; Céluta était absente ; Mila , solitaire, attendait le retour de son amie. En voyant entrer Outougamiz, elle lui sourit d'un air de tendresse et de surprise. Mila avait quelque chose de charmant ; on aurait passé ses jours à la voir sourire. « Je croyais , dit-elle à son « mari , que tu m'avais abandonnée. Où es-tu donc allé ? Je « ne t'avais pas revu depuis le jour où tu es revenu du dé- « sert. » Elle fit signe à Outougamiz de s'asseoir sur la natte. Outougamiz répondit qu'il était resté avec les sachems; et, plein d'une joie triste en entendant Mila lui parler avec tant de douceur, il s'assit auprès d'elle.

Mila suspendit ses bras au cou du jeune Sauvage : « Tu es

« infoitané, lui dit-elle, et moi je suis malheureuse. Après « une si longue absence, pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt « me consoler? Tu n'as plus ta raison ; j'ai à peine la mienne, n Retirons-nous dans les forêts : je serai ton guide; tu mar- ^ cheras appuyé sur moi, comme Faveugle conduit par l'a- « veugle. Je porterai les fruits à ta bouche , j^essuierai tes « larmes , je préparerai ta couche ; tu reposeras ta tête sur » mes genoux lorsque tu la sentiras pesante ; tu me diras alors « le secret. René viendra nous trouver, et il pleurera avec « nous. »

« — Qu'il ne pleure pas! dit Outougamiz; s'il pleure, je « parlerai. Je veux qu'il me promette de ne pas m'aimer , a afin que je tienne mon serment. S'il dit qu'il m'aime , je « le tuerai, parce que je trahirais mon pays. »

Mila crut qu'elle allait découvrir quelque chose ; mais toutes ses grâces et toutes ses séductions furent inutiles. Ses caresses , dont une seule aurait suffi à tant d'autres hommes pour leur faire vendre la destinée du monde , échouèrent contre la gravité de la douleur et contre la foi du serment. Mila trouva dans son mari une résistance à laquelle elle ne s'était pas attendue; elle ignorait à quel point Outougamiz était passionné pour la patrie ; quel empire la religion avait sur lui ; quelle force ajoutait à sa vertueuse résistance l'idée que René était coupable, et que ce blanc pourrait apprendre le secret aux autres blancs, si le secret lui était révélé. Céluta, qui ressemblait davantage à son frère , et qui le connaissait mieux , avait désespéré dès le premier moment de lui faire dire ce qu'il croyait devoir taire ; elle l'admirait en versant des larmes.

La saison décimait vers l'automne ; saison mélancolique, où l'oiseau de passage qui s'envole, la verdure qui se flétrit, la feuille qui tombe , la chaleur qui s'éteint , le jour qui s'abrège , la nuit qui s'étend , et la glace qui vient couronner cette longue nuit 9 rappellent la destinée de l'homme. Les grands jeux devaient être bientôt proclamés : le jour du massacre approchait. Aucune nouvelle de René ne parvenait à Céluta; Fin-

LES NATGHBZ. 347

dienne ne savait plus si elle devait craiudre ou désirer le retour du voyageur. Un matin, elle vit entrer dans sa cabane le religieux d'une mission lointaine. Ce n'était pas un prêtre d'autant de science que le père Souël , ni d'un zèle à provoquer le martyre ; mais c'était un homme charitable et doux. Il ne se mêlait jamais de ce qui ne le regardait pas , et ne cherchait à convertir les âmes au Seigneur que par l'exemple d'une bonne vie. Il portait la robe et la barbe d'un capucin sans orgueil et sans humilité; il trouvait tout simple que son ordre eût conservé les usages et les habits d'autrefois , comme il lui semblait tout naturel que ces usages et ces habits eussent changé.

Géluta s'avança an-devant du missionnaire : « Chef de la « prière , lui dit-elle , tu m'honores de venir à ma hutte ; mais « le maître n'est pas ici , et je crains qu'une femme ne te re- « çoive pas aussi bien que tu le mérites. » Le père lui répondit en s'inclinant : «^ Je ne vous aurais pas importunée de « ma visite , si le capitaine d' Artaguette ne m'eût ordonné de « vous apporter une lettre de votre mari. »

Céluta rougit d'espérance et de crainte ; elle prit la lettre que le missionnaire lui présentait, et la pressa sur son cœur.

Mila , qui était avec sa sœur dans la cabane , et qui tenait la petite Amélie sur ses genoux , ne voulait pas qu'on se donnât le temps de servir la cassine au religieux , impatiente qu'elle était d'entendre l'explication du collier. Céluta , plus hospitalière, prépara le léger repas.

1 Tandis qu'elle s'occupait de ce soin , le religieux voyant la fille de René dans les bras de Mila, la bénit, et demanda si cette petite était chrétienne. L'enfant ne paraissait point effrayé , et souriait au vieux solitaire. Celui-ci , interrogé par les deux sœurs , fit , les larmes aux yeux , l'éloge du capitaine d' Artaguette et du brave grenadier Jacques. Céluta apprit avec peine que son frère blanc , fixé à un poste éldgné, était souffrant depuis plusieurs mois.

Mila dit au missionnaire : « Chef de la barbe, n'as-tu ja- « mais été repoussé des huttes ? — Mon bâton , répondit le

348 LES NATGHEZ.

« père, est toujours derrière la porte. » Géluta servit la cassine. Quand cela fut fait , elle tira la lettre qu'elle avait mise dans son sein , et pria le père de la traduire.

Inexplicable contradiction du cœur humain ! Cette femme qui, la veille, s'alarmait du silence de son mari, désirait presque maintenant la continuation de ce silence. Que contenait la lettre? annonçait-elle le retour prochain de René.' jetait-elle quelque lumière sur le secret d'Outougamiz ? dissiperait-elle ou confirmerait-elle les soupçons qui s'étaient élevés contre René? Assises devant le missionnaire, les deux sœurs fixant les yeux sur ses lèvres , écoutaient des sons qui n'étaient pas encore produits. Le père ouvre la lettre , prend sa barbe dans sa main gauche , élève de sa main droite le papier à la hauteur de ses yeux , et parcourt en silence la première page. A mesure qu'il avançait dans la lecture, on voyait l'étonnement se peindre sur son visage. Céluta était comme le prisonnier de guerre assis sur le trépied avant d'être livré aux flammes ; Mila , perdant toute patience , s'écria : « Explique-nous donc le collier : est-ce que tu ne le com- « prends pas? » Le père traduisit en natchez ce qui suit :

Page 1