LETTRE DE RENÉ A CÉLUTA
« Au désert, la trente-deaxième neige de ma naissance.
« Je comptais vous attendre aux Natchez ; j'ai été obligé de « partir subitement, sur un ordre des sachems. J'ignore quelle « sera l'issue de mon voyage : il se peut faire que je ne vous « revoie plus. J'ai dû vous paraître si bizarre, que je serais « fâché de quitter la vie sans m'étre justifié auprès de vous.
« J'ai reçu de l'Europe, à mon retour de la Nouvelle-Or- « iéans , une lettre qui m'a appris l'accomplissement de mes « destinées : j'ai raconté mon histoire à Chactas et au père « Souël : la sagesse et la religion doivent seules la connaître.
« Un grand malheur m'a frappé dans ma première jeunesse j « ce malheur m'a fait tel que vous m'avez vu. J'ai été aimé , « trop aimé : l'ange qui m'environna de sa tendresse mysté-
« rieuse ferma pour jamais, sans les tarir ^ les sources de « mon existence. Tout amour me fit horreur : un modèle de « femme était devant moi, dont rien ne pouvait approcher ; « intérieurement consumé de passions , par un contraste inex- « plicable je suis demeuré glacé sous la main du malheur.
« Céluta , il y a des existences si rudes qu'elles semblent « accuser la Providence, et qu'elles corrigeraient de la manie A d'être. Depuis le commencement de ma vie , je n'ai cessé « de nourrir des chagrins : j'en portais le germe en moi , « comme l'arbre porte le germe de son fruit. Un poison in- « connu se mêlait à tous mes sentiments : je me reprochais «jusqu'à ces joies nées de la jeunesse, et fugitives comme « elle.
« Que fais-je à présent dans le monde , et qu'y faisais-je 1 auparavant ? j'étais toujours seul , alors même que la vic- « time palpitait encore au pied de l'autel. Elle n'est plus , « cette victime; mais le tombeau ne m'a rien ôté ; il n'est pas « plus inexorable pour moi que ne l'était le sanctuaire. ]Néan- « moins je sens que quelque chose de nécessaire à mes jours « a disparu. Quand je devrais me réjouir d'une perte qui dé- « livre deux âmes , je pleure ; je demande, comme si on me « l'avait ravi, ce que je ne devais jamais retrouver; je désire « mourir; et , dans une autre vie , une séparation qui me tue « n'en continuera pas moins l'éternité durante. ' « L'éternité ! peut-être, dans ma puissance d'aimer , ai-je « compris ce mot incompréhensible. Le ciel a su et sait en- « core, au moment même où ma main agitée trace cette let- « tre, ce que je pouvais être : les hommes ne m'ont pas « connu.
« J'écris assis sous l'arbre du désert, au bord d'un fleuve « sans nom, dans la vallée où s'élèvent les mêmes forêts qui « la couvrirent lorsque les temps commencèrent. Je suppose, « Céluta , que le cœur de René s'ouvre maintenant devant « toi : vois-tu le monde extraordinaire qu'il renferme ? 11 sort « de ce cœur des flammes qui manquent d'aliment, qui dévo- « reraient la création sans être rassasiées, qui te dévoreraient
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« toi-même. Prends garde, femme de vertu! recule devant « eii!t abîme : laisse-le dans mon sein! Père tout-puissant, tu « nfas appelé dans la solitude; tu m*as dit : René ! René ! « qu'as-tu fait de ta sœur? Suis-je donc Gain ? »
CONTINUÉE AU LBTEH DE l'AUBOBE.
« Quelle nuit j'ai passée! Créateur , je te rends grâces ; j'ai N encore des forces , puisque mes yeux revoient la lumière « que tu as fiaite! Sans flambeau pour éclairer ma course, « j'errais dans les ténèbres : mes pas , comme intelligents « d'eux-mêmes , se frayaient des sentiers à travers les lianes « et les buissons. Je cherchais ce qui me fuit; je pressais le « tronc des chênes ; mes bras avaient besoin de serrer quelque « chose. J'ai cru , dans mon délire , sentir une écorce sride « palpiter contre mon cœur : un degré de chaleur de plus, et « j'animais des êtres insensibles. Le sein nu et déchiré, les « cheveux trempés de la vapeur de la nuit, je croyais voir « une femme qui se jetait dans mes bras ; elle me disait : Viens « échanger des feux avec moi, et perdre la vie! mêlons des « voluptés à la mort ! Que la voûte du ciel nous cache en tom- « bant sur nous !
« Céluta , vous me prendrez pour un insensé : je n'ai eu « qu'un tort envers vous , c'est de vous avoir liée à mon sort. « Vous savez si René a résisté , et à quel prodige d'amitié il « a cru devoir le sacrifice d'une indépendance qui du moins « n'était funeste qu'à lui. Une misère bien grande m'a ôté « la joie de votre amour , et le bonheur d'être père : j'ai vu « avec une sorte d'épouvante que ma vie s'allait prolonger « au delà de moi. Le sang qui fit battre mon cœur douloureux <i animera celui de ma fille : je t'aurai transmis , pauvre « Amélie, ma tristesse et mes malheurs! Déjà appelé par la « terre , je ne protégerai point les jours de ton enfance ; plus « tard, je ne verrai point se développer en toi la douce image « de ta mère , mêlée aux charmes de ma sœur et aux grâces « de la jeunesse. Ne me regrette pas : dans l'âge des passions « j'aurais été un mauvais guide.
LKS NATCHEZ. 8âl
« €éluta> je vous recommande particulièrement Amélie : « son nom est un nom fatal. Qu'elle ne soit instruite dans « aucun art de TEurope ; que sa mère lui cache Texcès de sa « tendresse : il n'est pas bon de s'accoutumer à être trop aimé. « Qu'on ne parle jamais de moi à ma fille; elle ne me doit « rien : je ne souhaitais pas lui donner la vie.
« Que René reste pour elle un homme inconnu , dont l'é- « trange destin raconté la fasse rêver sans qu'elle en pénètre « la cause : je ne veux être à ses yeux que ce que je suis , un « pénible songe.
« Céluta, il y a dans ma cabane des papiers écrits de ma « main : c'est l'histoire de mon cœur; elle n'est bonne à perte sonne, et personne ne la comprendrait : anéantissez ces Ci chimères.
« Retournez sous le toit fraternel ; brûlez celui que j'ai (( élevé de mes mains ; semez des plantes parmi ses cendres ; « rendez à la forêt l'héritage que j'avais envahi. Effacez le « sentier qui monte de la rivière à la porte de ma demeure ; « je ne veux pas qu'il reste sur la terre la moindre trace de « mon passage. Cependant j'ai écrit un nom sur des arbres, « dans la profondeur des bois : il serait impossible de le re- « trouver; qu'il croisse donc avec le chêne inconnu qui le « porte ! Le chasseur indien s'enfuira à la vue de ces caractè- « Tes gravés par un mauvais génie.
« Donnez mes armes à OutoUgaraiz ; que cet homme su- « blime fasse, en mémoire de moi, un dernier effort : qu'il « vive. Cbactas me suivra, s'il ne m'a devancé.
« Si enfin , Céluta , je dois mourir, vous pourrez chercher « après moi l'unioi^ d'une âme plus égale que la mienne. <c Toutefois ne croyez pas désormais recevoir impunément » les caresses d'un autre homme ; ne croyez pas que de fai- « blés embrassements puissent effacer de votre âme ceux de « René. Je vous ai tenue sur ma poitrine au milieu du dé- <' sert, dans les vents de l'orage, lorsque, après vous avoir «• portée de l'autre côté d'un torrent , j'aurais voulu vous poi- «• gnarder pour fixer le bonheur dans votre sein , et pour me
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« punir de vous ayoir donné ce bonheur. C'est toi , Être su- « préme , source d'amour et de beauté, c'est toi seul qui me « créas tel que je suis , et toi seul me peux comprendre. Oh ! « que ne me suis-je précipité dans les cataractes, au milieu des « ondes écumantes ! je serais rentré dans le sein de la nature « avec toute mon énergie. Oui , Céluta , si vous me perdez , « vous resterez veuve : qui pourrait vous environner de cette « flamme que je porte avec moi , même en n'aimant pas ? Ces A solitudes que je rendais brûlantes vous paraîtraient glacées « auprès d'un autre époux. Que chercheriez-vous dans les « bois et sous les ombrages ?I1 n'est plus pour vous d'illusions, « d'enivrement, de délire : je t'ai tout ravi en te donnant « tout , ou plutât en ne te donnant rien , car une plaie in- « curable était au fond de mon âme. Ne crois pas, Céluta, « qu'une femme à laquelle on a fait des aveux aussi cruels, « pour laquelle on a formé des souhaits aussi odieux que les « miens ; ne crois pas que cette fenune oublie jamais l'homme « qui l'aima de cet amour ou de cette haine extraordinahre. -^ « Je m'ennuie de la vie ; l'ennui m'a toujours dévoré : ce a qui intéresse les autres hommes ne me touche point. Pasteur « ou roi , qu'aurais-je fait de ma houlette ou de ma couronne ? <c Je serais également fatigué de la gloh*e et du génie, du « travail et du loisir, de la prospérité et de l'infortune. En « Europe, en Amérique, la société et la nature m'ont lassé. « Je suis vertueux sans plaisir : si j'étais criminel , je le serais « sans remords. Je voudrais n'être pas né, ou être à jamais « oublié.
« Que ce soit ici un dernier adieu ^ ou que je doive vous « revoir encore, Céluta, quelque chose médit que ma desti- « née s'accomplit; si ce n'est pas aujourd'hui même, elle « n'en sera que plus funeste : René ne peut reculer que vers « le malheur. Regardez donc cette lettre comme un testa- « ment. »
La lecture était achevée, que Céluta ne relevait point sa tête, qui s'était penchée sur son sein : toute la sagacité de Mila n'avait pas sufQ pour expliquer le collier ; toute la reU-
gion du missionnaire n^avait pu pénétrer le sens de la leUre ; mais le cœur d'une épouse Tavait mieux compris : rien n'est intelligent comme l'amour malheureux. Géluta apprenait qu'elle n'était point aimée ; qu'un lien paternel ne lui avait pas même attaché René; qu'il y avait, dans l'âme de cet homme, du trouble, presque du remords , et qu'il se repentait d'un malheur comme on se repentirait d'un crime.
Géluta releva lentement son front abattu : « Allons, dit-elle, « mon mari est encore plus infortuné que je ne le supposais ; « un méchant esprit l'a persécuté : je dois être son bon génie. »
Le religieux rendit la lettre à l'Indienne en lui disant : « Souffrir est notre partage ; la nouvelle aUiance que Jésus- « Christ a faite avec les hommes est une alliance de douleur : « c'est de son sang qu'il l'a scellée ; je vais prier pour vous. »
Le missionnaire tomba à genoux, et, les mains jointes, il répéta, dans la langue des Natchez , l'Oraison Dominicale : le calme de cette prière fut une espèce de baume répandu sur une plaie vive. Quand le père prononça ces mots : Délivreznous du mal, les deux femmes sanglotèrent d'attendrissement. Alors le religieux , se relevant avec peine , ramena son froc sur sa tête grise , traversa la cabane d'un pas grave , reprit son bâton à la porte, et alla, aussi rapidement que lui permettait sa vieillesse, consoler d'autres adversités.
Mila, qui portait toujours Amélie, la rendit à Géluta : celle-ci la reçut en la couvrant de baisers et en fondant en larmes. Mila , qui devinait sa sœur , lui dit : « Tu l'aimeras « pour toi, toi qui es sa mère; moi, je l'aimerai pour son « père. »
Mais Mila se sentait aussi un peu découragée. Qui avait donc pu trop aimer René? Quand on arracherait le guerrier blanc à la mort , que gagnerait-on à cela , puisqu'il ne voulait pas vivre ? Mila ne s'arrêtant pas longtemps à ces réflexions, et revenant à son caractère :
« G'est assez pleurer pour un collier obscur, mal interprété, « quenousne comprenons ni toi, ni moi, ni le père de la barbe. « Le danger est à la porte de notre cabane : pourquoi mêler
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« à des peines véritables des peines chimériques ? Entre la réa- « lité du mal et les songes de nos cœurs, nous ne saurions » où nous tourner. Occupons-nous du présent , nous pense- « rons une autre fois à l'avenir. Découvrons le secret; sau- « vous René, et, quand nous l'aurons sauvé, il faudra bien « qu'il s'explique. »
— « Tu as raison , dit Céluta; sauvons mon mari. » Mila prit Amélie dans ses bras ; puis la rendant encore à sa mère : « Tiens , dit-elle , je désirais avoir un petit guerrier, je n'en » veux plus ; garde ta fiUe : elle te préfère à moi quand elle « pleure; elle me préfère à toi quand elle rit. Ne dirait-on pas « que le coUier lui fait aussi verser des larmes? » Mila sortit, pour aller à la découverte du secret.
René avait écrit une autre lettre aux sachems, pour leur annoncer que les Illinois ne paraissaient pas encore disposés à recevoir le calumet de paix. Plus heureux dans sa mission, Chactas avait tout obtenu des Anglais de la Géorgie : il se disposait à revenir. Le tuteur du Soleil espérait que le vieillard serait mort avant de revoir sa cabane : on racontait qu'il touchait à sa fin.
La Femme Chef, attendant la tête de sa rivale, laissait en apparence Ondouré plus tranquille ; mais elle le surveillait avec toute l'activité de la jalousie. Le Sauvage, craignant toujours de se trabb, n'échappait au péril qu'à l'aide de précautions dont il lui tardait de se délivrer.
D'un autre côté, il était difficile que le secret d'une conjuration connue de tant de monde ne transpirât pas au dehors. De temps en temps il s'élevait des bruits dont tout commandant moins prévenu que celui du fort Rosalie eût recherché la source. Le gouverneur général avait écrit à Chépar de ne se pas laisser trop rassurer par la concession des terres. Une lettre d'Adélaïde , adressée à René, s'étant trouvée dans les dépêches , Ondouré , que Fébriano instruisait de tout , s'empressa d'annoncer une nouvelle trahison du fils adoptif de Chactas ; mais en même temps , pour achever de tromper le commandant , et pour avoir Pair de ne s'occuper que de
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plaisirs , il ordonna une chasse au buffle de Tautre côté du Meschacebé.
Mila n'eut pas plutôt appris cette nouvelle , qu'elle dit a Céluta : « Il nous faut aller à celte chasse , où se trouveront a toutes les matrones ; je veux que le jongleur m'apprenne a aujourd'hui même le secret. » Céluta consentit tristement à suivre Mila; elle doutait du succès de sa jeune amie, qui refusait de dire le moyen dont elle se comptait servir pour faire parler le jongleur.
Le jour de la chasse arrivé , les deux sœurs partirent ensemble : elles marchaient seules hors de la foule, car tout le monde les fuyait comme on fuit les malheureux. On s'embarque dans les canots ^ on traverse le fleuve ; on descend sur l'autre rive ; on entre dans les savanes parsemées d'étangs d'une eau saumâtre , où les bufQes viennent lécher le sel.
Divisés en trois bandes , les chasseurs commencent l'attaque : on voyait bondir les buffles au-dessus des grandes forêts de cannes de plus de quinze pieds de hauteur. Mila avait quitté Céluta. Elle s'était attachée aux pas du jongleur, qui prononçait des paroles afin d'amener les victimes sous la lance des guerriers. Un buffle blessé fond tout à coup sur le magicien , qui prend la fuite : le buffle est arrêté par les chasseurs ; mais le prêtre continue à s'enfoncer dans les cannes , et , entendant courir derrière lui , il fuit encore plus vite : ce n'était pourtant que Mila qui volait sur ses traces, comme les colibris volent sur la cime des roseaux. Elle appelle le jongleur ; celui-ci tourne enfin la tête , et , reconnaissant une femme , il se précipite à terre tout haletant.
« Je t'assure , dit Mila en arrivant à lui , que j'ai eu autant « de peur que toi. Je te suivais , parce que tu m'aurais sauvée. « D'une seule parole, tu aurais fait tomber le buffle mort à « tes pieds. »
« — C'est vrai , » dit le jongleur reprenant un air solennel ; u mais que j'ai soif! »
Mila portait à son bras une corbeille , et , dans cette corbeille , un flacon et une coupé.
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« Le Grand Esprit m'a bien inspirée, s'écria Mila : j*ai « par hasard id de l'essence de feu ^ Ah! bon génie, û un « homme comme toi allait mourir, que deviendraient les « Natchez? »
« •— Mila , « dit le prêtre essuyant son front et se rapprochant de la malicieuse enchanteresse, « tu m'as toujours sem- « blé avoir de l'esprit comme ime hermine. »
« — £t toi , » dit Mila versant l'essence de feu dans la coupe, « tu m'as toujours paru beau comme le génie qui « préside aux chasses, comme le Grand lièvre honoré dans « les forêts. » Le prêtre vida la coupe.
Les Sauvages, passionnés pour les liqueurs de l'Europe, recherchent les fdmées de l'ivresse comme les peuples de rorient les vapeurs de l'opium. « Je ne t'avais jamais vu de « si près, » dit Mila remplissant de nouveau la coupe, et la présentant à la main avide du jongleur. « Que tu es beau! « que tu es beau ! On dit que tu parles tant de langues ! Est-ce « que tu entends tout ce que tu dis? »
. Triplement enivré de vin , d'amour et de louanges, le prêtre comm^çait à faire parler ses yeux. Mila remplit encore la coupe, la porte de sa main droite aux lèvres du jongleur, et , appuyant doucement sa main gauche sur son épaule , semble regarder avec admiration sa victime déjà séduite.
Le lieu était solitaire , les roseaux, élevés. « MOa.' » dit le jongleur.
« — Que veux-tu? » dit l'Indienne affectant un air troublé et un peu honteux.
« — Approche-toi, » repartit le prêtre. Mila parut se vouloir défendre.
ft Pï'aie pas peur, dit le prêtre ; je puis répandre la nuit au* « tour de nous. »
« — C'est pour cela que j'ai tant de peur! » répondit Mila; « tu es un si grand magicien ! » Le prêtre, prenant Mila dans ses bras , l'attira sur ses genoux. « Bois donc à ton tour, « charmante colombe, » dit-il.
* EaïKle-Tie.
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« Moi ! » s'écria Mila. Elle feignit de porter la liqueur à sa bouche, tandis que le prêtre, tournant la coupe, cherchait à boire sur le bord que les lèvres de Mila avaient touché.
Le jongleur commençait à sentir les effets du poison ; les objets flottaient devant ses yeux.
« Ne vois-je pas, dit-il à Miia, une grande cabane? » C'étaient des roseaux agités par le vent.
« Oui, dit Mila, c'est la cabane où les sachems sont rassem- « blés pour délibérer sur la mort de René. »
« — C'est étonnant, » repartît le prêtre balbutiant ; « car « ce n'est pas encore si tôt. »
Le cœur de Mila tressaillit; elle pressa involontairement le jongleur, qui la serra à son tour dans ses bras.
« Pas encore si tôt? dit Mila; mais c'est... »
« — La douzième nuit, pendant la lune des chasses, » dit le prêtre.
« — Je croyaiS) répondit Mila, que c'était la treizième? »
« — - Je sais mieux cela que toi, repartit le jongleur; il y a « douze roseaux dans la gerbe; nous en retirons un chaque « nuit. »
« — C'est fort bien imaginé, dit Mila ; et René sera tué « quand tu retireras le dernier ? — Oui, dit le prêtre ; et il sera « tué le premier de tous. »
Le prêtre voulut ravir un baiser à Mila, qui, au lieu de ses lèvres, lui présenta l'essence de feu. « J'aimerais mieux l'au- « tre coupe, » dit le jongleur.
« — Mais, reprit Mila, tu dis que René sera tué le premier de « tous; on tuera donc d'autres chairs blanches? — Eh! cer- « tainement, dit le jongleur, riant de la simplicité de Mila; « cela seraM'autant plus admirable, qu'ils seront assemblés « comme un troupeau de chevreuils pour regarderies grands « jeux. »
« ^ Oh ! comme j'y danserai avec toi \ » s'écria Mila, appliquant , avec le dégoût de la nature , mais l'exaltation de l'amitié, un baiser sur le front du jongleur; « je n'avais
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« pas entendu parier de ces grands jeux. J'aime tant les « jeux! »
« *- Toutes leâ nations qui ont juré le secret, dit le jon- « gleur, se rendront aux Natchez. Outougamiz le Sinaple a « juré comme les autres; nous le forcerons de tuer son « René. »
Mila se lève, s'arrache aux bras du prêtre qui tombe, et dont le iront va frapper la terre. Cet homme eut une idée confuse de la faute qu'il venait de commettre ; mais Tivresse remportant, il s'endormit.
Mila cherche Céluta ; elle l'aperçoit seule, assise à l'écart ; elle lui dit : « Tout est découvert; les blancs seront massa- « crés aux grands jeux : ton mari périra le premier. »
L'épouse de René est prête à s'évanouir ; son amie la soutient : a Du courage ! dit-elle; il faut sauver René. Je cours « au fort avertir Chépar. Toi, va chercher Outougamiz.
« — Arrête ! s'écrie Céluta; qu'aa-tu dit? avertir Chépar! n Malheureuse ! ton pays ! »
Ces mots retentissent dans le cœur de Mila; immobile, elle fixe ses regards sur sa sœur, puis s'écrie : « Périsse la patrie « qui a pu tramer un complot si odieux ! Ce n'est plus qu'un « repaire d'assassins. Je cours les dénoncer. »
Céluta frémit : « Mila, dit-elle, songea ta mère, à ton père, « à moi, à Outougamiz. Ne vois-tu pas qu'en prévenant un « massacre, tu ne le fais que changer en un meurtre beau- « coup plus terrible pour toi? »
Mila frémit; elle n'avait pas aperçu cet autre péril; mais tout à coup : « Je ne m'attendais pas , lorsqu'il s'agissait de « la vie de René, que tu serais si calme ; que . a balancerais « prudemment, comme un sachem, le^ien et le mal. »
« —Femme, reprit Céluta avec émotion, quel que soit ton » cœur, tune m'apprendras pas à aimer ; mais ne crois pas « non plus m'aveugler : je serai maintenant aussi malheureuse « que mon frère, et aussi discrète que lui. Je sais mourir de « douleur; je ne sais pas perdre ma patrie. »
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Mila embrasse Céluta. « Pardonne-moi, dit-elle, je suis « trop au-dessous de toi pour te juger. »
Mila raconte à sa sœur comment elle a surpris la foi du jongleur. Céluta blâme doucement son amie : « On ne fait « pas impunément ce qui n'est pas bien, lui dit-elle. Quand il « n'y aurait que le tourment du secret que tu viens d'appren- « dre, secret dont tu réponds à présent devant ton pays, ne « serais-tu pas déjà assez punie? »
Mila et Céluta se déterminèrent à aller trouver Outougamiz : elles le rencontrèrent sur le bord du fleuve , loin de la chasse, à laquelle il n'avait pris aucune part. En voyant s'avancer les deux femmes, Outougamiz, pour la première fois, fut tenté de s'éloigner. Que pouvai^il leur dire.^* N'était-il pas aussi malheureux qu'elles.? Céluta lui dit en l'abordant : « Ne « nous fuis pas; nous ne te demandons plus rien; nous con- « naissons tes malheurs. Mon frère , je ne t'accuse plus ; je « t'admire : tu es le génie de la vertu comme celui de l'ami- « tié. » Outougamiz ne comprit pas sa sœur.
« Pleurons tous trois , dit Mila, nous savons tous trois le « secret.
« —Vous savez le secret! » s'écrie d'une voix formidable le jeune Indien. « Qui vous Fa dit? ce n'est pas moi! je n'ai « pas menti au Grand-Esprit! je n'ai pas violé le serment des « morts! je n'ai pas tué la patrie! » Et, plein de l'ef&oi du parjure, il échappe aux bras dans lesquels il eût voulu mourir. Mila vole sur ses pas sans le pouvoir rejoindre. Céluta, abandonnée, se jette dans une pirogue avec des chasseurs qui repassaient le fleuve, et regagne sa cabane.
Un ami qui disparatt au moment d'un grand danger laisse un vide immense : Céluta appelle sa sœur en approchant de sa demeure ; aucune voix ne lui répond : Mila n'était point rentrée sous le toit fraternel. Céluta pénètre dans la cabane; elle en parcourt les différents réduits, revient à la porte, regarde dans la campagne, et ne voit personne. Accablée de fatigue, elle s'assied près du foyer, tenant sa fille dans ses
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bras. Là, se livraât à ses pensées , elle est encore moins oppressée par le péril du moment que par le souvenir de la lettre de René. La sœur d'Outougamiz n'était point aimée, elle ne le serait jamais. Et c'était celui qu'elle adorait, celui qu'elle cherchait à sauver aux dépens de ses jours, qui lui avait fait ce barbare aveu ! Géluta se trouvait tout à coup jetée hors de la vie; elle sentait qu'elle s'enfonçait dans une solitude , comme l'être mystérieux qui avait trop aimé René.
Le maukawis chanta le coucher du soleil, le pois parfumé de la Virginie éclata à la première veille de la nuit, la fin de la nuit fut annoncée par le en de la cicogne, et l'amie de Céiuta ne revint pas. L'aube ouvrit les barrières du ciel sans ramener la nymphe, sa compagne fidèle : couronnée de fleurs, Mila paraissait chaque matin comme la plus jeune des Heures ; précédant les pas de l'Aurore, elle semblait lui donner ou tenir d'elle ses charmes et sa fraîcheur.
Quand Céiuta vit poindre le jour, ses alarmes augmentèrent : que pouvait être devenue sa sœur? Une pensée se présente à l'esprit de la fille de Tabamica : en demeurant avec Céiuta, Mila n'habitait point sa propre cabane; la cabane de Mila était celle d'Outougamiz. N'était-il pas possible qu'Outougamiz eût voulu retourner à ses foyers, et que son épouse y fût rentrée avec lui?
Céiuta passa à son cou l'écharpe où était suspendu un léger berceau : elle place dans le berceau cet enfant voyageur, qui souriait par-dessus l'épaule de sa mère. Elle sort, elle arrive bientôt au toit qui lui rappelle de si doux et de si tristes souvenirs ; c'était là qu'eUe habitait avec Outougamiz, lorsque René la vint visiter ; c'était par la porte entr'ouverte de cette cabane qu'elle avait aperçu l'étranger dans le buisson d'azaléa. Comme le cœur lui battit lorsque le guerrier blanc s'assit auprès d'elle ! Avec quelles délices elle prépara le festin du serment de l'amitié! Qu'ils sont déjà loin ces jours qui virent naître un amour si tendre ! Doux enchantements du cœur, projets d'un bonheur sans terme et sans mesure, qu'êtes-vous devenus? Cabane qui protégeâtes la jeunesse d'Où-
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tougamiz et de Géluta, serez-vous changée comme vos maiires? aurez-vous vieilli comme eux?
Oui , cette cabane n'était plus la même ; depuis longtemps inha])îtée, elle était vide et sans génies tutélaires : quelques petits oiseaux y faisaient leurs nkls, et Fherbe croissait alentour.
Environnée d'assassins, abandonnée de tous ses amis, livrée sans défense à l'amour impur du tuteur du Soleil , accablée du malheur et de l'indifférence de René, G§luta ne désirait plus qu'une tombe, pour s'y reposer à jamais. Comme elle s'éloignait de la cabane , où elle n'avait trouvé personne > elle aperçut Adarioqui cheminait lentement, traînant ses lambeaux , et s'appuyant sur le bras d'Outougamiz ; elle fut frappée de terreur en remarquant que Mila n'était pas avec eux. Le vieillard penchait vers la terre ; le poids du chagrin paternel avait enfin courbé ce front inflexible : Adario n'était plus qu'un mort resté quelques jours parmi les vivants , pour se venger.
Céluta s'avança vers lui. « Te voilà, ma fille, » lui dit-il d'une voix pleine d'une douceur inaccoutumée ; « j'allais chez « toi ; mais puisque nous sommes auprès de la cabane de ton « frère , arrêtons-nous là. Le vieux chasseur commence à trou- « ver la course un peu longue ; il se repose partout où il ren- « contre un abri. »
Touchée du changement du vieillard , et attendrie par sa bonté , Céluta entra avec son frère et son oncle dans la cabane déserte. Us furent obligés de s'asseoir sur le sol humide : « C'est ma couche de tous les jours , dit Adario ; il faut que « je m'habitue à la terre. »
Incertain pour la première fois de sa vie, le sachem avait l'air de rassembler ses pensées , de dbercher ses paroles. Outougamiz, se réveillant comme d'un songe, et reconnaissant le lieu où il était, dit en secouant la tête : « Adario, tu njes a pas prudent de m'avou» amené ici : tu veux que je tue René , « et c'est ici même que je lui ai juré une amitié éternelle. J'ai » juré depuis , il est vrai , que je le tuerais ; mais , dis-moi ,
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« ^auquel des deux serments dois- je être Adèle P N'est-ce pas « au premier ? »
« — C*est à ta patrie que tu as fait le dernier, » répliqua Adario , « et tu Tas prononcé sur les os de tes aïeux. »
« — Sur des ossements apportés par le jongleur, » répondit Outougamiz ; « mais étaient-ce ceux de mes ancêtres ? Tai « voulu connaître la vérité. Je suis ailé cette nuit sur la tombe « de mon père ; je me suis couché sur le gazon , j'ai prêté To- « reille ; mon père était dans sa tombe , car je l'entendais « creuser avec ses mains pour venir vers moi. La couche de « poussière , entre nous deux , n'était pas plus épaisse qu'une « feuille de platane. Je sentais mon coeur refroidir, à mesure « que le cœur du mort s'approchait de ma poitrine; il me « communiquait ses glaces. J'étais calme et heureux : c'était « comme le sommeil. »
« — Insensé ! s'écria Adario , ton amitié t'égare. »
« — Pour ce mot-là , dit Outougamiz , ne le prononce ja- R mais, Adario; tu n'entends rien à l'amitié. Si tu voulais « appeler encore mon père en témoignage contre moi , tu te « tromperais; car il a reçu mon serment d'amitié dans cette « cabane , ainsi que cette femme que tu ne daignes seulement « pas regarder, et qui pleure... Je vois René ; il vient réda- « mer, en ce lieu même , le serment que je lui ai fiadt. Le ma- » nitou d'or s'agite sur ma poitrine : non, mon ami! non, « mon frère î je ne renie point mon serment! Approche , que « je le renouvelle entre tes mains , entre celles de ma sœur : « Je te jure... »
« ^ Impie! » s'écrie Adario , lui portant une main ridée à la bouche ; « crains que la terre ne te dévore comme l'onde a « englouti Mila. »
« — Mila ! » dirent à la fois le frère et la sœur.
« ^ Oui , Mila , » répète Adario d'une voix in^sirée : « elle « a su le secjret , et elle apéri 1 »
Outougamiz reste pétrifié ; Géluta inonde la terre de ses lar* niés. Adario, un bras levé entre son neveu et sa nièce, semble encore proférer le mot qui vient de les anéantir : Elle a péri !
LBS NATGHBZ. .^63
Outougamiz se lève , prend sa sœur par la main , la coutraint de se lever, la regarde quelque temps en silence, et lui dit : « 11 ne sera plus aimé. René ! le seul cœur qui t'aimât encore, « le seul qui te voulût sauv^, le seul qui protestât de ton « innocence, a cessé de battre ; car ma sœur et moi nous dou- « tons: nous sommes sans force, nous ne savons nous déci- « der ni pour la patrie ni pour Famitié. Céluta , j'ai perdu ma « femme, tu as peardu ta compagne, celle qui t'a suivie à la « cité des blancs , qui t'a soignée dans mon absence , qui fa « soutenue dans Tabsence de cet autre que nous allons tuer. « MUa morte! René moirt! sa petite fille va l»entôt mourir! « Chactas, qui s'en va aussi! Céluta, resterons^nmes seuls? »
Céluta ne pouvait répondre. Outougamiz se toiuBe veis Adario , toujours assis à terre. Il lève son casse-téte , et dit : « Qui a tué Mila.^ »
« — Athaënsic , répond froidement Adario ; l'esprit de mal- « heur Ta saisie : elle s'est elle-même précipitée dans le « fleuve. »
« ~ Si je savais , » reprit le jeune Sauvage les dénis serrées , «c qu'un homme eût porté la main sur Mila , fût-il mou « propre père.... Et puis j'irais trouver Cbépar, et me mettre « à la tête des chabrs blanches. »
Adario , se levant indigné et secouant ses lambeaux : ^ J'ai » cru , infâme , que tu n'en voulais qu'à mes cheveux blancs ; « je te les livrais avec joie , afin de t'engager à garder le se- <' cret , à sauver la patrie. Je me disais : Il lui faut une liba- « tion de sang pour satisfaire au premier serment qu'il a M fait : qu'il la puise à mes veines ! Mais que l'ombre même « de la pensée de trahir ton pays ait pu passer dans ton lâche « cœur!... Retire-toi, scélérat! je te vais livrer aux sachems, « qui te voulaient faire périr avec ta sœur lorsqu'ils ont « appris l'indiscrétion du prêtre. J'avais juré de votre vertu, « je m'étais engagé pour elle; je venais demander à Céluta le « serment du secret : vous êtes deux traîtres , et je vous aban- « donne. »
264 LES NATCHSZ.
Âdario fait un mouvement pour se retirer; Géiuta Tarrête. n Désespérez de moi, lui dit-elle, mais non pas d'Outouga- « miz. »
« — Et pourquoi, dit celui-ci, veux-tu qu'il espère de moi? « Oui , je sauverai mon ami , si Ton ne me prévient par ma « mort. »
n ^ Allons , dit Adario , épouse fidèle , ami généreux , révé- « lez le secret à René , livrez ensuite votre pays aux étrangers ; N mais , dignes enfants , songez qu'avant cette victoire il faut '<. avoir incendié nos cabanes , il faut avoir égorgé vos proches » et vos amis , il faut avoir arraché un à un les cheveux de la » tête d' Adario , il faut avoir fait de son crâne la coupe du « festin de René. »
Pendant ce discours affreux , Céluta et Outougamiz ressemblaient à deux spectres. Adario s'approche de sa nièce. « Ma « Céluta, lui dit-il, faut-il qu' Adario tombe à tes pieds? « Parle, et tu le verras à tes genoux , celui qui n'a jamais fléchi u devant personne. Mon enfant, René doit mourir quelque » jour, puisqu'il est homme; mais ta patrie , si tu le veux, ta « patrie peut être immortelle. Ta cousine, ma pauvre fille, A n'a-t-elle pas perdu son fils unique; et ne sais-tu pas par « quelle main? IN'ai-je pas arraché ma postérité, pour qu'elle « ne poussât pas des racines dans une terre esclave ? R^arde- « moi , et ose dire qu'il ne m'en a rien coûté ! ose dire que « mes entrailles déchirées ne saignent plus, que la plaie que « je leur ai faite est guérie ! S'il reste dus enfants libres aux «. r^atchez , Céluta , ils te devront leur liberté ; ils te souriront « dans les bras de leur mère; les bénédictions t'accompagne- « ront quand tu traverseras les villages de ta patrie ; les sa- « chems se rangeront avec respect sur ton passage ; ils s'é- « crieront : Faites place à Céluta! Ces moissons florissantes, « c'est loi qui les auras semées; ces cris de joie et d'amour, a c'est toi qui les exciteras. Qu'est-ce que le sacrifice d'une « passion que le temps doit éteindre , auprès de ces plaisirs « puisés dans la plus grande des vertus? Peux-tu balancer?
LKS NATCHEZ. Z(âh
« peux-tu consentir à n*être qu'une femme vulgaire daus ta « passion , qu'une femme criminelle dans ta conduite , quand « tu peux te donner en exemple à Funivers ? »
Outougamiz avait écouté dans un sombre silence; Géluta paraissait suspendue entre la mort et la vie. « Que veux-tu de « moi? » dit-elle d'une voix tremblante. « Un serment pareil « à celui de ton frère , répond Adario : jure entre mes mains « que tu garderas le secret; que tu ne le révéleras pas au cou- « pable, qui le divulguerait , à un homme dont tu ne possè- « des pas même Tamour, et qui te trahissait comme la pa- « trie. »
Ces mots entrèrent profondément dans le cœur de Céluta ; mais la noble créature, s*élevant au-dessus de son malheur, répondit : « Pourquoi supposes-tu que je ne possède pas le « cœur de mon époux ? Crois-tu par là me déterminer à Tim- « moler à ma tendresse méconnue.^ Si René ne m'aime pas , « c'est que je ne suis pas digne de lui ; c*est une raison de plus « de le sauver, et, par mon dévouement, de mériter son <( amour, v
Elle s'arrête, car ses larmes , qu'elle avait retenues et qui coulaient intérieurement , l'étouffaient :« Adario, repritn elle , tu es ingrat : René , à la cité des blancs , proposa sa « tête pour la tienne... »
« — Ne crois pas ce mensonge, » dit Adario en l'interrompant ; « cette scène était arrangée entre nos ennemis pour « nous inspirer plus de confiance dans un traître. »
« -^ Malheureux René ! s'écria Céluta , quel fatal génie a fait méconnaître jusqu'à ta vertu ! »
a — Céluta , dit Adario , le temps s'écoule. Les jeux vont « être proclamés : es-tu amie ou ennemie? Déclare-toi ; range- « toi du coté des blancs , ou jure le secret. »
La sœur d'Outougamiz regarde autour d'elle ; elle croit entendre des voix lamentables sortir des bocages de la Mort : la fille de René gémit dans son berceau. Après quelques moments de silence : « Voici l'arrêt, » dit Céluta. Adario et Outougamiz écoutent.
366 LES NATCHKZ.
« Mon frère a pu jurer , parce qu'il ne savait pas à quoi • Taigageait son serment ; moi , qui connais d*avanoe les eon- « séquences de ce serment , je serais une femme dénaturée si « je le prononçais. Je ne jurerai donc point; mais pour te :( consoler, Adario , sache que si ma vertu ne me fait garder « le secret, tous les serments de la terre seraient inutiles. »
En prononçant ces mots, Céluta parut transfigurée et rayonnante : « C'est assez! » s'écrie Adario, pressant sur son sein la main de cette femme; « je suis satisfait , les sachems H le seront. Tu viens de faire un serment plus redoutable que « celui que je te demandais. »
Adario retourne au conseil des sachems, et Outougamiz prête encore au vieillard Tappui de son bras. Céluta reprend le chemin de la cabane de René : son âme était comme un abîme où les chagrins divers roulaient confondus.
La plaie la plus récente devint peu à peu la plus vive : lorsque réponse de René , descendue au fond de son cœur , commença à débrouiller le chaos de ses souffrances , celle que lui causait la perte de Mila se fit cruellement sentir. Céluta se représentait tout ce que valait sa sœur : quelle inépuisable gaieté, avec un cœur profondément sensible ! Toiseau chantait moins bien que IVIila , et elle aimait mieux. Les peines même qu'elle donnait étaient mêlées de plaisirs, et elle donnait tant de plaisir sans mélange de peines ! Ces cheveux charmants sont maintenant souillés dans les limons du fleuve! cette bouche, que Famour semblait entr'ouvrir, est remplie de sable ! Cette femme qui était tout âme il y a quelques heures, cette femme que la vie animait de toute sa mobilité , maintenant froide , fixée à jamais dans les bras de la mort ! Qu'elle a été vite oubliée , la tendre amie qui n'existait que pour ses amis ! Sa famille n'y pense déjà plus ; Ou- 4)0ugamiz même a été entraîné ailleurs : personne ne rendra les honneurs funèbres à la jeune, à l'innocente, à la courageuse Mila.
' Ces réflexions , auxquelles s'abandonnait Céluta en retournant à sa cabane , la firent changer de route ; elle chemina
LES MATCHëZ. 957
vers le fleuve pour y chercher le corps de son amie. Célutn avait iDJustement accusé son frère; Outougamiz u^avait point oublié Mila. Après avoir reconduit Adario, il descendit au rivage du Mesehaeebé; il regarda d'abord passer Teau, et côtoya ensuite le fleuve attentif à chaque objet que le courant entraînait , il crut ouïr un murmure : « Est-ce toi qui <i parles, Mik? dit-il; es-tu maintenant une vague l^ère, « une brise habitante des roseaux? Te joues-tu , poisson d'or « et d'azur , à travers les forêts de corail ? MoMe hirondelle, « traces-tu des cercles à la surface du fleuve? Sous ta robe « de plume , d'écaillé ou de cristal , ton cœur aime encore et « plaint René. »
Un jeune magnolia, que le Mesehaeebé avait environné dans sa deniière inondation, fixa longtemps W regards d'Outougamiz : il lui semUait voir Mila debout dans l'onde.
Outougamiz s'assit sur la rive : « Pourquoi, dit-il, Mila, « ne me réponds-tu pas , toi qui pariais si bien ? Quand tu « pleurais sur René, tes yeux étaient comme deux perles au R fond d'une source ; ton sein , mouillé de larmes , était « comme le duvet blanc du jonc, sur lequel le vent a fait jail- « lir quelques gouttes d'eau. Tu étais tout mon esprit : à « présent que je suis seul , je ne saurai comment enlever « mon ami aux sachems : puis tu étais si sûre de son inno- « cence! »
Mila , avant de disparaître, avait dit au frère et à la sœur qu'ils cherchaient des moyens extraordinaires de sauver René, tandis qu'il y en avait un tout naturel, auquel ils ne songeaient pas : c'était d'aller au-devant du guerrier blane , de le retenir loin des Natchez autant de jours qu'il serait nécessaire pour le soustraire au péril. Mila avait ajouté que si René résistait, ils l'attacheraient au pied d'un arbre ; car elle mêlait toujours les raisons de l'enfance aux inspirations de l'amour et aux conseils d'une sagesse prématurée. Outougamiz , au bord du fleuve , se souvint du dernier conseil de Mila. « Tu as raison, » s'écrta-t-il. 11 jette au loin tout ce
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qui peut retarder la rapidité de sa course , et , trompant la vigilance des Allouez attachés à ses pas , il vole comme une flèche lancée par la main du chasseur.
A peine avait-il quitté le fleuve , que Céluta parut sur le rivage. Elle s^arrétait à chaque pas, regardait parmi les ros^ux , s^avançait sur la dernière pointe des promontoires , cherchait, comme on cherche un trésor, la dépouille de sa jeune amie; elle ne trouva rien. « Le Meschacebé est aussi « contre nous, » dit-elle; et elle retourna à sa cabane , épuisée de fatigue et de douleur.
Revenu de son ivresse , le jongleur avait conservé le sentiment confus de son indiscrétion : il courut en faire l'aveu au tuteur du Soleil. Ondouré , après s'être emporté contre le prêtre , se hâta de rassembler le conseil. Il déclara qu'il était très-probable que Mila , instruite du secret, l'aurait révélé à Céhita ; il annonça en même temps aux sachems qu'il n'y avait plus rien à craindre de Mila, car déjà elle n'existait plus. Adario s'opposa à tout arrêt de sang contre sa nièce, et s'engagea à obtenir d'elle un serment qu'elle tiendrait aussi religieusement qu'Outougamiz. Les vieillards cédèrent au désir d'Adarkx ; il fut pourtant résolu que si le frère et la soeur laissaient échapper la moindre parole, on les immolerait à la sûreté de tous.
On mit aussi en délibération la mort immédiate de René , en cas qu'il revînt avant le jour du massacre ; mais Adario fit remarquer que si Ton frappait ce traître isolément , on alarmerait les blancs ses complices ; qu'on s'exposerait surtout aux effets du désespoir d'Outougamiz et de Céluta, lorsque ce désespoir pourrait encore nuire à l'exécution générale du complot. On trouva donc plus prudent de laisser les choses telles qu'elles étaient , et de ne faire aucun mouvement.
Il ne manquait au succès des plans d'Ondouré que la mort de Chactas , et les divers messagers commençaient à apporter la nouvelle de cette perte irréparable. Quant à la profanation de Céluta dans les bras d'un monstre, Oudouré se
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croyait déjà sûr de sa proie. Ces ressorts si compliqués , ces plans si tortueux, ùeUe double intrigue dans le conseil aux Matchez et dans le conseil au fort Rosalie; cette trame si laborieusement ourdie et néanmoins si fragile; tout avait été imaginé et conduit par Ondouré , afin de satisfaire une passion criminelle, et d'atteindre , par le triomphe de Tamour , au plus haut degré de l'ambition. Mais Fexcès de l'orgueil et de la joie fut encore au moment de perdre Ondouré ; il ne put s'empêcher d'aller insulter sa victime. Délivré de la présence de Mila , il osa paraître dans la solitude sacrée de Céluta ; il osa prononcer des paroles de tendresse à la plus misérable des femmes , à celle dont presque tous les malheurs étaient son ouvrage. Ondouré oubliait que la jalousie comptait ses pas , et qu'il pouvait être puni par la passion même , cause première de tous ses crimes.
Or, des hérauts allaient publiant l'ouverture des grands jeux et la durée de ces jeux , qui devait être de douze jours. Tout était en mouvement parmi les Natchez et dans la colonie ; car les Français , avides de plaisirs , même dans les bois , se promettaient d'assister à une fête pour eux si funeste. Le commandant , invité , regardant désormais les Natchez comme les sujets du roi de France , accordait toute sa protection à cette pompe nationale. Il avait reçu plusieurs fois des avis salutaires; mais Fébriano et les autres créatures d'Ondouré maintenaient Chépar dans son aveuglement ; la fête même contribuait à le rassurer. « Des gens qui conspi- « rent , disait^il, ne jouent pas à la balle et aux osselets. » Il y a un bon sens vulgaire qui perd les hommes communs.
De toutes parts des groupes, joyeusement assemblés, riaient, chantaient et dansaient en attendant l'ouverture des jeux. Les Chicassaws , les Yasous , les Miamis , tous les peuples entrés dans la conspiration , arrivaient au grand village. Là était campée une famille dont les femmes , encore chargées de bagages , déposaient à terre leur fardeau, ou suspendaient aux arbres le berceau de leurs enfants. Ici , des In-
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dkns allumatent le feu de leur camp et préparaient leur re- [)as. Plus loin , des voyageurs lavaient leurs pieds dans un niisseau , ou se délassaient étendus sur Fherbe. Au détour d*un bois paraissait une tribu qui s'avançait, couverte de poussière , dans Tordre de marche : les oiseaux s'envolaient, les chevreuils s'enfuyaient ou s'arrêtaient curieusement sur les collines, à regarder ce rassemblement d'hommes. Les colons , quittant leurs habitations , venaient jouir des préparatifs des jeux : ils ignoraient quelle couronne était promise aux vainqueurs.
La gerbe de roseaux avait été déposée dans le temple d'Athaënsic , sous l'autel de ce génie des vengeances. Un jongleur veillait à sa garde. Le premier roseau devait être retiré par trois sorcières dans la nuit qui suivrait l'ouverture des jeux : partout où des colonies européennes étaient établies , même chose devait s'accomplir.
Un rayon d'espoir se glissait au fond du cœur de Géluta. René n'arrivait pas : encmre quatorze jours d'absence, et il échappait à sa destinée. Quelque accident Taurait-il retenu .' Outougamiz l'aurait-il rencontré? car Géluta ne doutait point que son frère , qu'on avait vu passer dans les bois, n'eût volé au-<levant de son ami. Se laissant aller un moment à ces rêves de bonheur qui nous poursuivent jusqu'au sein de l'infortune , l'Indienne oubliait et les périls de chaque heure et les torts que pouvait avoir René : elle s'élevait en pensée au séjour des anges, tandis qu'elle était attachée à la terre , semblable au palmier qui réjouit sa tête dans la rosée du ciel , mais dont le pied s'enfonce dans un sable aride.
Les espérances de Géluta auraient été des craintes pour Ondouré, s'il n'avait su que le frère d'Amélie revenait après avoir échoué dans ses négociations , ce qui rendait l'auteur de la guerre avec les Illinois plus suspect que jamais aux INatchez. Ondouré savait encore qu'Outougamiz n'avait point rencontré René : les Allouez envoyés sur les traces du jeune Sauvage ne laissaient rien ignorer au tuteur du Soleil. Le
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bruit du prochain retour de René se répandit bientôt au grand village , et, en dissipant la dernière illusion deTiéluta, acheva d'accabler cette femme déjà trop malheureuse.
Le jour de l'ouverture des jeux était enfin arrivé. A quelque distance du grand village s'étendait une vallée tout environnée de bois qui croissaient en amphithéâtre sur les collines , et qui formaient les entours de cette belle salle bâtie des mains de la nature : là devaient se célébrer les jeux ; le jeu de la balle et ensuite celui des osselets. La fête commença au lever du soleil.
Le grand prêtre s'avançait à la tète des joueurs : il tenait en main une crosse peinte en bleu, ornée de banderoles, de joncs et de queues d'oiseaux ; des jongleurs , couronnés de lierre, suivaient le grand prêtre. Venait ensuite Ondouré, conduisant son pupille, le jeime Soleil, âgé de huit ans : la Femme Chef , le front pâle, accompagnait son fils. Derrière elle, rangés deux à deux , paraissaient les vieillards des Chicassaws, des Yazous, et des autres alliés. Une bande nombreuse de musiciens avec des conques , des fifres et des tambourins, escortait les sachems. Les jeunes guerriers deminus, et armés de raquettes, se pressaient pêle-mêle sur les pas de leurs pères. Une foule immense, composée d'enfants, de femmes , de colons, de soldats, de nègres, remplissait les bois de l'amphithéâtre. Chépar lui-même était là , entouré de ses officiers. Toutes les cabanes étaient désertes : la douleur seule était restée au foyer de René.
Les joueurs descendus dans l'arène , le grand prêtre frappe des mains , et l'hymne des jeux est entonné en chœur. La première acclamation de cinq ou six peuples réunis fut étonnante : Céluta Fentendit sous son toit abandonné ; c'était la voix de la mort appelant le frère d'Amâie.
CHOEUR GÉNÉBAL.
« Est-ce l'aile de l'oiseau qui fend l'air.? est-ce la flèche « qui siffle à mon oreille? ISon, c'est la balle qui fuit devant la « raquette. O mon œil ! sois attentif à la balle , ou je farra-
« cherai. Que dirait la raquette, si elle restait veuve delà balle « qu'elle aime? »
LES JEUNES GUEBBIEBS.
« Empruntons les pieds du chevreuil pour marier la ra- « quette à la balle. »
UN PKÊTBE.
« Les femmes étaient nées d'abord sans la moitié de leurs « grâces : un jour, le génie de l'Amour jouait à la balle dans « les bois du ciel ; la balle va frapper à la poitrine la [^us (1 jeune des épouses du génie : brisé par le coup , le globe se « transforme en un double sein , dont la' bouche d'un nou- « veau-né fit éclore le dernier charme. »
UN GUEBBIEB.
« La balle est un jeu noble et viril; mais qui pourrait chan- « ter les osselets? c'est aux osselets que l'on gagne les ri- « chesses, c'est aux osselets qu'on obtient une tendre « épouse. »
LES SAGHEMS.
« Cest aux osselets qu'on perd la raison; c'est aux osselets « qu'on vend sa liberté. »
LES JONGLEUKS.
« Deux parts ont été faites de nos destinées ; l'une boime , <' l'autre mauvaise. Le Grand 'Esprit mit la première dans un <t osselet blanc, la seconde, dans un osselet noir. Chaque « homme en naissant, avant qu'il ait les yeux ouverts, prend « son osselet dans la main du Grand Esprit. »
LES SAGHEMS.
« Qu'importe que l'osselet de notre destinée soit noir ou « blanc? nous jouons dans la vie assis sur une tombe : à peine « avons-nous tiré notre osselet heureux ou fatal , la Mort , » qui marque la partie , nous le redemande. »
Les joueurs se séparent en deux bandes; les Natchez d'un
LES NATGHEZ. 373
eoté , ies Chicassaws de Tautre. A un signal donné , le plus adroit des guerriers natchez , placé à son poteau , frappe d'un coup de raquette la balle qui fuit, comme le plomb sort du tube enflammé des chasseurs; un Chicassaws la reçoit , et la renvoie avec la même rapidité. Elle est repoussée vers les Chicassaws , qui la reprennent de nouveau. Un mouvement gêné* rai commence ; la balle est chassée et reçhassée : tantôt elle vole horizontalement, et vous verriez les joueurs se baisser tour à tour comme des épis sous le passage d'une brise; tantôt elle est lancée au ciel à perte de vue : tous les yeux sont levés pour la découvrir dans les airs , toutes les mains tendues pour la recevoir dans sa chute. Soudain des guerriers se jettent à l'écart, se groupent, s'entremêlent , se déploient, ^e rassemblent encore; la balle saute à petits bonds sur leurs raquettes, jusqu'au moment où un bras vigoureux , la déga* géant du conflit, la reporte au centre de l'arène. Les cris d'espérance ou de crainte, les applaudissements et les risées, le bruit de la course , le sifQement de la balle , les coups de raquettes, la voix des marqueurs , les ronflements de la conque , font retentir le^ bois.
Au milieu de ce bruit et de ce mouvement les âmes étaient diversement occupées : les Français jouissaient en pleine confiance de ce spectacle , tandis que les conjurés comptaient leurs victimes. Il n'y avait rien de plus affreux que ces plaisirs qui couvraient le massacre de toute une colonie. Qtie d'hommes ont pris pour un jour de fête celui qui devait leur apporter la mort!
Les jeux furent suspendus pour le festin , servi à l'ombre d'une futaie d'érables, au bord d'un courant d'eau ; ils recommencèrent ensuite : on ne savait de quel côté se déciderait la victoire , dont le prix était réglé à mille peaux de bêtes sauvages. Tout à coup le spectacle est interrompu ; les sachems se lèvent, la foule se porte vers la colline du nord ; on entend répéter ces mots : « Voici notre père , voici Chactas ! Hélas î « il est mourant ! Outougamiz vient d'annoncer son arrivée. >>
Eu effet, Outougamiz, qui n'avait pas rejoint René, avait
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rencontré le sachem , que portait une troupe de jeunes Chéroquois. La réputation de Chactas était telle , que le commandant français lui-même suit la multitude pour aller au-devant du vieillard. lia foule poussait des cris d'amour sur le passage de rhomine vénérable ; mais les yeux étaient remplis de larmes, car on voyait que Chactas n'avait plus que qudques heures à vivre : son visage toujours serein annonçait Textréme fatigue et la décrépitude; sa voix était si Êiible, qu'on avait de la peine à l'entendre. Cependant le sachem répondait avec sa bonté et son calme ordinaires à ceux qui lui adressaient la parole. Un jeune guerrier remarquant que les cheveux argentés du vieillard avaient encore blanchi : « C'est « vrai , mon enfant, dit Chactas ; j'ai pris ma parure d'hiver . « et je vais m'enfermer dans la caverne. » Un sachem du parti d'Ondouré lui parlait des jeux et de la paix de la patrie; il répondit : « L'eau est paisible au-dessus de la cata- « racte ; elle n'est troublée qu'au-dessous. >
Outougamiz , qui marchait auprès du lit de feuillage sur lequel les Chéroquois portaient Cl»ctas, passait d'un profond abattement à une incompréhensible joie : « Ah ! disait-U tout « haut , c'est ainsi que j'ai vu porter René quand je Faimais , « et que je ne le voulais pas tuer, avant que Mila m'eût quitté « pour toujours. »
Ces deux noms frappèrent l'oreille de Chactas. « Mon ex- « cellent Outougamiz, lui dit-il, tu parles de René et de » Mila; et Céluta, où est-elle? Où sont mes chers enfants, « pour que je les embrasse avant de mourir ? »
« — Cliéne protecteur! s'écria Outougamiz, nous allons « tous nous mettre à l'abii sous ton ombre, excepté Mila, « qui s'est fait une eooehe au fond des eaux. — Héroïque et « bon jeune homme, dit Chactas, je crains que le chêne ne « soit tombé avant qu'ilt'ait pu garantir de l'orage. » Chactas demanda où était Adario; on lui dit qu'il habitait les forêts.
Ondouré , à ce triomphe de la vertu, éprouvait de mortelles inquiétudes, L'arrivée inattendue et la prolongation de la vie
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d« Cliactas semblaient déranger les projets du conspirateur. Il craignait que le sachem ne découvrît ses trames , et qu'un entretien secret d'un moment avec Céluta et Outougamiz ne détruisit l'œuvre de deux années. Désirant séparer le plus tôt possible Outougamiz de Chactas , Ondouré eut l'imprudence de s'avancer jusqu'à la couche du vieillard , pour le supplier de se livrer au repos. Chactas , le reconnaissant à la voix, lui dit:
« O le plus faux des hommes , tu n'as donc pas encore ap- « pris à rougir? »
« — Courage , Chactas ! s'écria Outougamiz , tu parles tout « comme Mila! » Ondouré, balbutiant, avait perdu son effronterie accoutumée.
« Mes enfants! » dit Chactas, élevant la voix et s'adressant à la foule qu'il entendait autour de lui , mais qu'il ne voyait pas, « voilà un des plus dangereux scélérats que la terre ait « produits. C'est notre faiblesse qui fait sa tyrannie; il y a « longtemps que j'ai deviné les secrets de ce traître. »
Ces paroles violentes, dans la bouche d'un vieillard si modéré et si sage, produisirent un effet extraordinaire. Ondouré se crut perdu. Outougamiz encourageait le tumulte : « Allez chercher Céluta, s'écriait-il; voici que tout est ar- « rangé : René est sauvé ! Je ne le tuerai pas ! Quel dommage « que Mila soit morte ! »
Quelques sachems restés fidèles à Chactas racontaient qu'Ondouré était vraisemblablement le meurtrier du vieux Soleil ; qu'il avait séduit la Femme Chef; qu'il s'était emparé de l'autorité par violence ; qu'il méditait dans ce moment même d'autres forfaits. Les Sauvages étrangers paraissaient troublés. Le commandant français commençait à s'étonner de ce mot de complot, redit de toutes parts. La destinée d'Ondouré ne semblait plus tenir qu'à un fil , lorsque les prêtres et les sachems du parti du traître répétèrent l'histoire du maléfice jeté par un magieien delà chair blanche sur Outougamiz et sur le vénérable Chactas. Les absurdités religieuses
employées précédemment dans des occasions pareilles eurent leur succès accoutumé; la foule superstiti^ise les crut, de préférence à la vérité. Chactas fut porté à sa cabane. Chépar retourna au fort, toujours disposé par Fébriano à se confier à Ondouré , et à soupçonner le frère d'Amélie. Le soleil étant coucbé, les Sauvages remirent au lendemain la continuation des jeux.
Mais Forage conjuré pour un moment menaçait d'éclater de nouveau. Chactas, à peine déposé dans sa cabane, avait demandé la convocation d'un conseil , désirant s'entretenir avec les sachems avant d'expirer. Il était impossible aux conjurés de se refuser au dernier vœu de l'illustre vieillard, sans se rendre suspects et odieux à la nation. Ondouré s'empressa de chercher Adario, et de lui parler de Oiactas, dont la tête , disait-il , était affaiblie par les approches de la mort. Adario, regardant de travers le Sauvage : « Il te convient « bien, misérable guerrier, de t'exprimer de la sorte sur le plus « grand des sachems et sur l'ami d' Adario! Ote-toi de devant « mes yeux , si tu ne veux que je punisse tes paroles insen- « sées. »
Ces deux vieillards étaient le désespoir d'Ondouré : Chactas ne connaissait point les desseins du scélérat , et les aurait renversés s'il les eût connus ; Adario méprisait le tuteur du Soleil, et l'aurait poignardé s'il avait pu croire que, par le massacre des blancs, il aspirait à la tyrannie. Les sachems s'empressèrent de tenir le conseil dans la cabane de Chactas ; Adario s'y rendit le premier.
Outougamiz était allé trouver sa sœur. Assise à ses foyers solitaires, et descendue dans son propre cœur, Céluta y avait remué, pour ainsi dire, tous ses chagrins; elle les en avait tirés l'un après l'autre : sa fille, Mila, Outougamiz, René, s'étaient tour à tour présentés à ses craintes et à ses regrets; elle n'avait oublié de pleurer que sur elle. Les grandes douleurs abrègent le temps comme les grandes joies; et les larmes qui coulent avec abondance emportent rapidement les
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heures dans leur cours. Céluta ignorait l'interruption des jeux, le retour de son frère, et l'arrivée de Chactas. Outougamiz se précipite dans la cabane, et s'écrie :
« Me voici ! le voilà ! Chactas , Chactas lui-même ! Je Fai « trouvé, au lieu de René; il est arrivé! Nous serons tous « sauvés 4 Ah ! si Mila n'était pas morte ! Elle s'est trop pres- « sée ! Allons , prends ton manteau et ta fille , allons vite voir « Chactas. 11 est peut-être mort à présent , mais nous n'en K sommes pas moins sauvés. »
A ces paroles, inintelligibles pour tout autre que pour Céluta, rindiehne éleva son cœur vers le Grand Esprit, et se hâta de chercher son manteau. Outougamiz lui ordonnait d'aller vite , prétendait l'aider, et ne disait que retarder ses apprêts. Quand le frère et la sœur sortirent de la cabane , la nuit atteignait le milieu de son cours. Dans ce moment même les trois vieilles femmes attachées au culte d'Athaénsic entraient dans le temple , et, en présence du chef des prêtres , brûlaient un des roseaux de la gerbe : on aurait dit des Parques coupant le premier fil de la vie de René.
Outougamiz et Céluta arrivèrent à la cabane de Chactas : le conseil n'était pas fini , et les Allouez placés alentour les empêchèrent d'approcher. On n'a jamais su ce qui se passa dans ce conseil assemblé au bord du lit frinèbre de Chactas , et présidé par la vertu mourante. Les gardes les plus voisins de la porte saisirent seulement quelques mots lorsque les voix s'élevaient au milieu d'une discussion animée. Une fois Chactas répondit à Adario :
« Je crois aimer la patrie autant que toi ; mais je l'aime « moins que la vertu. »
Quelque temps après il dit : « J'ignore ce que vous préten- '( dez ; mais quiconque est obligé^ de cacher ses actions ne « fait rien d'agréable au Grand Esprit. »
On entendit ensuite la Femme Chef discourir d'un ton passionné, sans pouvoir recueillir ses paroles. Chactas dit après elle :
ft Vous le voyez , cette femme est en proie aux remords ;
« elle ne dit pas tout , mais sa conscience lui pèse : pourquoi « son complice , Tinfâme Ondouré , n'est-il pas ici ? »
Sur une observation qu'on- lui faisait sans doute, Chactas repartit :
« Je le sais : les jeunes guerriers doivent préférer les con- « seils d'Adario aux miens; la jeunesse aime les brasiers qui « se font sentir à une grande distance , et qui la forcent à « reculer. Elle dédaigne ces feux mourants dont il se faut « approcher pour recueillir une chaleur prête à s'éteindre. »
Adario répliqua quelque chose.
« Mon vieil ami, répondit Chactas, nous avons parcouru « ensemble un long chemin. Je vous aime, et vais vous atten- <i dre. !Ne calomniez pas René : pardonnez-lui l'excès dans « le bien, et ni vous ni moi ne vaudrons mieux que lui. »
Ici le trouble parut régner dans le conseil : les sachems parlaient ensemble; la voix de Chactas ramena le silence; il disait :
« Qu'entends-je? il y a eu une assemblée générale des Nat- « chez au rocher du lac ! Mila s'est précipitée dans le fleuve ! « René est absent , et on Taccuse sans l'entendre ! Céluta est « plongée dans la douleur! Outougamiz paraît insensé! « Akansie se repent ! Les jeux proclamés semblent cacher « quelque résolution funeste. On m'a éloigné , et mon retour « jette de la confusion parmi vous!... Grand Esprit, tu me « rappelles à toi avant que j'aie pu pénétrer ces mystères! Que « ta volonté soit faite : prends dans ta main puissante ce qui « échappe à ma faible main. Adieu, chère patrie; je dois à « mon âme le dernier moment qui me reste. Ici finissent entre « moi et les hommes les scènes de la vie. Sachems, vous nie « donnez mon congé en me cachant vos secrets : je vais ap* « prendre ceux de l'étermS. »
/ Après ces paroles, on n'entendit plus rien. Les sachems sortirent bientôt en silence , les yeux baissés et chargés de pleurs : ainsi de vieux chênes laissent tomber de leurs feuilles flétries les gouttes de rosée qu'y déposa une belle nuit.
I/aube blanchissait rhorizon, et la Femme Chef envoya chercher le tuteur du Soleil.
Outougamiz et Géluta entrèrent alors dans la cabane de Chactas. Le vieillard éprouvait dans ce moment une défaillance. Il avait prié , avant spn évanouissement , qu'on le portât au pied d'un arbre, et qu'on lui tournât le visage vers l'orient, pour mourir. Quaikl il reprit ses sens, il reconnut à la voix Outougamiz et Céluta ; mais il ne leur put parler.
Adario n'était point sorti de la cabane avec les autres sachems ; il y était resté , afin de faire exécuter la dernière volonté de son ami. Chactas fut porté sous un tulipier planté au sommet d'un tertre d'où l'on découvrait le fleuve et tout le désert.
L^aurore entr'ouvrait le ciel; à mesure que la terre accomplissait sa révolution d'occident en orient, il sortait de dessous l'horizon des zones de pourpre et de rose , magnifiques rubans déroulés de leur cylindre. Du fond des bois s'élevaient des vapeurs matinales ; elles se changeaient en fumée d'or, en atteignant les régions éclairées par la lumière du jour. Les oiseaux-moqueurs chantaient; les colibris voltigeaient sur la tige des anémones sauvages , tandis que les cigognes montaient au haut des airs pour découvrir le soleil. Les cabanes des Indiens , dispersées sur les collines et dans les vallées , se peignaient des rayons du levant : jusqu'aux bocages de la Mort, tout riait dans la solitude.
Outougamiz et Céluta se tenaient à genoux à quelque distance de l'arbre sous lequel le sachem rendait le dernier soupir. Un peu plus loin, Adario debout, les bras croisés, le vêtement déchiré, le poil hérissé, regardait mourir son ami ; Chactas était assis et appuyé contre le tronc du tulipier : la brise se jouait dans sa chevelure blanchie, et le reflet des roses de l'aurore colorait son front pâlissant.
Faisant un dernier effort, le sachem tira de son sein un crucifix que lui avait donné Fénelon. « Atala, dit-il d'une « voix ranimée, que je meure dans ta religion ! quej'accom- « plisse ma promesse au père Aubry I Je n'ai point été purifié
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« par Teau sainte ; mais je demande au ciel le baptême de dé- « sir. Vertueux chef de la prière, qui remis dans mes mains <• ce signe de mon salut, viens me chercher aux portes du « ciel. Je donnerai peu de peine à la mort; une partie de son « ouvrage est déjà faite : elle n'auva point à clore mes paupiè- « res comme celles des autres hommes : je vais au contraire « ouvrir à la clarté divine des yeux fermés depuis longtemps « à la lumière terrestre. »
Chactas exhala la vertu avec son dernier soupir : Farbre parfumé des forints américaines embaume Tair quand le temps ou Forage Tout renversé sur son sol natal. Outougamiz et Céluta, ayant vu le sacbem s'affaisser, se levèrent, s'approchèrent du tulipier, et embrassèrent les pieds déjà glacés du vieillard : ils perdaient en lui leur dernière espérance. Adario s'éloigna sans prononcer un mot , comme le voyageur qui va bientôt rejoindre son compagnon parti quelques heures avant lui.
Les Sauvages étaient déjà rassemblés dans la vallée des Bois pour recommencer la partie de balle, lorsque la nouvelle du trépas de Gbactas se répandit parmi la foule. On disait de toutes parts : « La gloire des Natchez est éteinte ! Chactas, le « grand sachem, n'est plus ! » liCS jeux furent interrompus de nouveau ; la douleur était universelle. Quelques tribus indiennes, frappées de ce deuil qui venait se mêler à des fêtes, commencèrent à craindre la colère du ciel ; elles plièrent leurs tentes de peaux, et reprirent le cliemin de leur pays. ► Tout menaçait de ruine, encore une fois, les desseins d'Ondouré; ses messagers secrets avaient perdu les traces du frère d'Amélie ; le conseil rassemblé autour de Chactas avait montré de Fhésitation ; la Femme Chef, qui s'était presque dénoncée , ne voulait plus qu'une entrevue avec son complice, pour céder ou pour résister aux remords. Au fort Rosalie, Chépar, malgré son aveuglement, ne se pouvait empêcher de réfléchir sur les avis que lui transmettaient chaque jour le père Souël, le gouverneur général de la Louisiane, et même le capitaine d' Artaguelte ; avis que paraissait confirmer
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la désertion d'un grand nombre de nègres réfugiés dans les bois. Le ciel semblait enfin se déclarer pour Tinuocence.
Les plus vieux parents de Chactas vinrent enlever son corps; la cérémonie funèbre fut fixée au lendemain à la troisième heure du jour. Céluta, comme femme du fils adoptif de Chactas; Outougamiz, comme frère de ce fils absent, furent prévenus qu'ils seraient chargés des fonctions d'usage; ils recurent Tordre de s'y préparer.
Céluta passa sa solitaire journée à déplorer dans sa cabane la nouvelle perte qu'elle venait de faire. Ce retour continuel à un foyer désert, où elle ne trouvait personne pour la consoler, remplissait son imagination de terreur et son âme de tristesse. Où étaient René, IVlila, Chactas, ces parents, ces amis, qui la soutenaient autrefois.^ Adario n'habitait plus que les lieux sauvages ; Outougamiz, chargé de sa propre douleur, jouissait à peine de sa raison. Dans la foule, aucun signe de pitié et de bienveillance ; partout des visages ennemis, ou des sentiments pires que la haine.
René cependant ne paraissait point, bien que son retour fdt annoncé; et, dans cette absence prolongée, Céluta entrevoyait une lueur d'espérance. Le malheur est religieux ; la solitude appelle la prière : Céluta pria d(mc. Tantôt elle demandait des conseils au Grand Esprit des Indiens, tantôt elle s'adressait au Grand Esprit des blancs : elle présentait à celui-ci l'innocente Amélie que l'eau du baptême avait rendue chrétienne, et qui pouvait invoquer mieux que sa mère le Dieu de René. Une idée frappe tout à coup Céluta; elle se lève, elle s'écrie : « Manitou protecteur de René, est-ce toi « qui m'inspires ? »
Céluta s'efforce de calmer sa première émotion , afin de mieux réfléchir à son dessein : plus elle l'examine, plus elle le trouve propice ; elle n'attend plus que la nuit pour l'exécuter.
Les ombres régnaient sur la terre ; la lune n'était point dans le ciel ; on distinguait seulement les grandes masses des bois et des rochers qui se dessinaient sur le fond bleu du
tirmament comme des découpures noires. Céluta sort de sa cabane avec une petite lumière enfoncée dans un nœud de roseau ; elle portait en outre des cordons de lin sauvage et un rouleau d*étoffe de mûrier. Plus légère qu'une ombre , elle vole à la caverne des Reliques ; elle y descend sans crainte, elle se pare des débris de la mort, qu'elle attache autour d'elle et sur son front, comme une jeune fille ornerait sa tête et son sein pour plaire dans l'éclat d'une fête. Elle s'enveloppe ensuite du long voile de mûrier blanc, et, sous ce voile, elle cache sa lampe de roseau.
Quittant l'asile funèbre, elle traverse les campagnes, que couvrait un brouillard ; elle dirigeait ses pas vers le temple d'Athaénsic, pour dérober la gerbe fatale.
« Si j'enlève la gerbe, s'était-elle dit, les conjurés aux « Natehez ne sauront plus à quoi se résoudre; ils se croiront « découverts ; ils se diviseront ; les uns voudront hâter l'exé- « cution du complot, les autres l'abandonner : il faudra en- » voyer des messagers aux nations qui doivent de leur côté « exécuter le massacre, afin de les prévenir de l'accident ar- « rivé auxNatchez. Quelques rumeurs confuses parviendront « aux oreilles des Français. Il est impossible que le projet « n'avorte pas au milieu de cette confusion. Céluta, tu épar- » gneras ainsi un crime à ta patrie, ou, si le meurtre général » a lieu, René arrivera quand le coup sera porté : tu auras » sauvé ton mari sans avoir révélé le secret, sans avoir menti <( à la promesse que tu as faite à Adario. »
Le temple d'Athaënsic était bâti au milieu d'une eyprière qui lui servait de bois sacré. Les révélations de Miia avaient appris à Céluta que la gerbe de roseau était déposée sous l'autel. Dans l'intérieur du temple, un jongleur, remplacé de deux heures en deux heures par un autre jongleur, veillait au trésor de la vengeance; au dehors, une garde d'Allouez avait ordre de tuer quiconque s'approcherait du fatal édifice. Que ne peut l'amour dans le cœur d'une femme, même lorsqu'elle n'est pas aimée? C'était cet amour qui avait inspiré à l'épouse de René l'idée d'emprunter la forme d'un fantôme. Intrépides
sur le champ de bataille, les Sauvages prennent, dans le si-. lence ou le bruit de leurs forêts, la oroyance et la frayeur des apparitions. Leurs prêtres même, par une justice divine, éprouvent les terreurs superstitieuses qu'ils emploient pour tromper les hommes.
Arrivée à la cyprière, Géiuta, se glissant d'arbre en arbre, se trouve bientôt à quelques pas du temple; elle entr'ouvre son voile blan«, et laisse voir la figure de la mort à l'aide de la petite lampe. Le froissement du linceul qui traînait sur les feuilles parvient à l'oreille des Allouez : ils tournent les yeux du côté du bruit, et aperçoivent le spectre. Les armes échappent à leurs mains; les uns fuient; les autres, sentant défaillir leurs genoux, ont à peine assez de force pour se traîner dans les buissons voisins.
Céluta marche au temple, ouvre une des portes, se place sur le seuil. Le prêtre gardien était assis à tenre; l'apparition le frappe tout à coup : ses prunelles se dilatent, sa bouche s'entr'ouvre, sa peau frémit. L'Indienne franchit le seuil ; elle s'avance à pas mesurés, s'arrête, s'avance encore, et étend la main d'un squelette sur la tête du jongleur. Cdui-ci veut crier, et ne peut trouver de voix : une sueur froide inonde son corps, ses dents claquent dans le frisson de la p^r. Céluta achève sa victoire, touche d'une main glacée le front du prêtre : la victime tombe évanouie.
La fille de Tabamica est à l'autel; elle en cherche de toutes parts l'ouverture; vingt fois elle fait le tour de la pierre sans rien découvrir; elle essaye de soulever la table sacrée, se baisse, se relève, porte la lampe à tous les points du tabernacle, renverse Fidole : le dépôt mystérieux échappe à ses perquisitions.
Le temps presse; les gardes et le jongleur peuvent revenir de leur épouvante. La sœur d'Outougamiz croit entendiB des pas et des voix au dehors; elle adresse des prières à l'Amour et à la Patrie; elle promet des dons, des offrandes : s'il faut du sang pour celui qu'elle veut épargner, elle offre le sien. Les yeux obscurcis par les larmes du désespoir, l'Indienne
tantôt regarde vers la porte du temple, tantôt examine -de nouveau Tau tel. ^'a-t-eiie pas senti fléchir une des marches de cet autel? Son cœur bat; elle s'agenouille, presse le cèdre obéissant, Tébranle : la planche fuit horizontalement sous sa main. Joie et terreur! espérance et crainte! Céluta plonge son bras nu dans Fouvertore, et touche du bout des doigts la gerbe de roseaux.
Mais comment la retirer.^ l'ouverture n^st pas assez large, et la planche arrêtée refuse de s'écarter. 11 ne reste qu'un seul moyeu , c'est de saisir les roseaux un à un : trois fois Céluta plonge son bras dans l'ouverture , trois fois elle ramène quel^ ques roseaux, comme si elle arrachait les jours de René à la destinée ! mais elle ne peut tout enlever ; les roseaux du dessous de la gerbe sont hors de la portée de sa main. La pieuse sacrilège se détermine à fuir avec son larcin : eUe avait retiré huit roseaux , il n'eu restait plus que trois dans l'habitacle , le douzième ayant été déjà brûlé. Elle sort du temple au moment même où le prêtre revenait de son évanouissement. Bientôt , enfoncée dans l'endroit le plus épais de la cyprière , elle détache son effroyable parure, roule son voile, rend les ossements à la terre , leur demandant pardon d'avoir troublé leur repos étemel. « Dépouille sacrée , leur dit-elle , vous appar- « teniez peut-être à un infortuné , et vous avez secouru l'in- « fortune! »
Son succès n'était pas complet , mais du moms Céluta croyait avoir augmenté les chances de salut pour René. Si le massacre était avancé de huit jours , c'était huit jours à retrancher du nombre de ceux qui menaçaient la vie du frère d'Amélie. Il n'y avait plus que trois jours de péril : qui sait si l'absence de l'homme menacé ne se prolongerait pas au delà d'un terme désormais si court ? Céluta , rentrée dans sa cabane , jette aux flammes les roseaux , s'approche de sa fiUe endormie sur un lit de mousse , la regarde à la lumière de cette même lampe qui avait seni à éclairer les ossements des morts. L'enfant s'éveille, et sourit à sa mère ; la mère se pen« ehe sur l'enfant , le couvre de baisers : elle prenait le sourire
de rinnocence pour une approbation de l'enlèvement des roseaux. Céluta n'avait d'autre conseil que cette petite Amélie qui, en venant au monde , n'avait pas réjoui le cœur paternel ; que cette Amélie dont René voulait rester à jamais inconnu. C'était sur un berceau délaissé qu'une femme abandonnée consultait le ciel pour un époux malheureux , et interrogeait l'avenir.
Outougamiz se fait entendre , et paraît sur le seuil de la cabane. Il avait passé le jour précédent et une grande partie de la nuit à explorer les chemins par où son ami pouvait revenir : rien ne s'était présenté à sa vue. 11 remarqua quelque chose de plus animé dans les regards de sa sœur. « Tu prends « courage , lui dit-il , pour assister aux funérailles de notre « père. Dépéchons-nous , il est temps de partir. »
Céluta ne crut pas devoir révéler à Outougamiz le larcin qu'elle venait de commettre , ni embarrasser son frère d'un nouveau secret. Elle se hâta de prendre ses habits de deuil. En se rendant de bonne heure au lit funèbre de Chactas , elle espérait éloigner encore les soupçons qui pourraient planer sur elle lorsque la disparition des roseaux serait connue.
Quand le frère et la sœur arrivèrent à la cabane de Chactas , le jour naissait. Les parents allument un grand feu ; on purifie la hutte avec l'eau lustrale; on revêt le corps du sachem d'une superbe tunique et d'un manteau qui n'avait jamais été porté. Dans la chevelure blanche du vieillard on place une couronne de plumes cramoisies. Céluta et Outougamiz furent chargés de peindre les traits du décédé. Quel triste devoir ! Ils se mirent à genoux des deux côtés du corps étendu sur une natte. Lorsque les deux orphelins vinrent à se pencher sur le visage de leur père , leurs têtes charmantes se touchèrent, et formèrent une voûte au-dessus du front de Chactas.
Un sachem , maître de la cérémonie funèbre , donnait les couleurs et en expliquait les allégories : le rouge étendu sur les joues devait être de différentes nuances , selon les morts : l'amour ne se colore pas du même vermillon que la pudeur,
et le crime rougit autrement que la vertu. L^azur appliqué aux veines est la couleur du dernier somtneil ; c'est aussi celle de la sérénité. Les pleurs de Gélnta effaçaient son ouvrage. Il fellut finir par le terrible baiser d'adieu : les lèvres de l'amitié et de l'amour vinrent toucher ensemble celles de la mort.
Cela étant fait , des matrones donnèrent au vieillard l'attitude que l'enfant a dons le sein de sa mère; ce qui voulait dire que la mort nous rend à la terre , notre première mère , et qu'elle nous enfante en même temps à une autre vie.
Déjà la foule s'assemblait : les congrégations des prêtres , des sachems , des guerriers , des matrones , des jeunes filles , des enfants, arrivaient tour à tour et prenaient leur rang. Les sachems avaient tous un bâton blanc à la main; leurs têtes étaient nues , et leurs cheveux , négligés : Adario menait ces vieillards. Les Français et le commandant du fort se joignirent à la pompe funèbre , comme ils^ s'étaient mêlés aux jeux : le cortège , attendant la marche , formait un vaste demi-<;ercle à la porte de la caliane.
Alors ou enleva les écorces de cette cabane du côté qui touchait au cortège , et l'on aperçut Cbactas assis sur un lit de parade : derrière lui était couché , en travers , son cercueil , fait de bois de cèdre et de petits ossen^nts entrelacés. Debout derrière cette redoutable barrière , se tenait un sachem représentant Chaetas lui-même , et qui devait répondre aux harangues qu'on allait lui adresser.
Les deux chiens favoris du mort étaient enchaînés à ses pieds ; on ne les avait point égorgés selon l'usage, parce que le sachem abhorrait le sang ; d'ailleurs^ il n'aurait aucun besoin de ses dogues pour chasser dans le pays des âmes ; car il y serait employé , disait la foule , à gouverner les ombrés. Le calumet de paix du vieillard reposait pareillement à ses pieds ; à sa gauche on voyait ses armes , honneur de sa jeunesse ; à sa droite , le bâton sur lequel il appuyait ses vieux ans. Comme on est plus touché des vertus du sage que de celles du héros , la vue de ce simple bâton portait l'attendrissement dans tous les cœurs.
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Adario commença les discours au nom des sachems; il s'avança à pas lents dans le cercle des spectateurs. Les bras croisés et le visage tourné vers son ami , il lui dit :
« Frère , vous aimâtes la patrie ; frère , vous combattîtes » pour elle ; frère , vous renseignâtes de votre sagesse. Dire » ce que vous avez fait est inutile : ennemi de l'oppresseur , <i vengeur de Topprimé, tout en vous était indépendance. <• Votre pied était celui du chevreuil qui ne connaît point de « barrière dont il ne puisse franchir la hauteur ; votre bras « était un rameau de chêne qui se roidit aux coups de la « tempête ; votre voix était la voix du torrent que rien ne peut « forcer au silence. Ceux qui ont habité votre cœur savent qu'il « était trop grand pour être resserré dans la petite main de » la servitude. Quant à votre âme , c'était un soufDe de 11- « berté. »,
Le sachem représentant Chactas répondit de derrière le cercueil :
« Frère , je voiis remercie : je fos libre et le suis encore. Si « mon corps vous semble enchaîné , vos yeux vous trompent : <« il est sans mouvement , mais on ne le peut faire souffrir ; « il est donc libre. Quant à mon âme , je garde le secret. « Adieu , frère ! »
« — Vous n'avez point parlé de votre amitié mutuelle ! » s'écria Outougamiz en se levant , à la grande surprise des spectateurs.
Adario et le sachem représentant Chactas se regardèrent, sans répliquer une parole.
Le tuteur du Soleil s'avança pour prononcer un discours au nom des jeunes guerriers ; mais un des bras de Qhactas , plié de force, s'échappa comme pour repousser Ondouré.Une voix s'élève : « Il est désagréable aux morts , qu'il s'éloigne ! »
Céluta , fille adoptive de Chactas , fut chaînée de rattacher le bras du vieillard. Dans sa tunique noire et sa beauté religieuse, on l'eût prise pour une de ces femmes qui se consacrent en Europe aux œuvres les plus pénibles de la charité.
SAS LES NÂTC.HEX.
Céluta, s'adressant au mort, lui dit : « Mon père, êtes- « vous bien? »
« —Oui, ma fille, » répliqua le sachem interprète; « si o dans le tombeau je me retourne pour me délasser, ma « main s'étendra sur toi. »
Le représentant de Chactas répondit aux discours des mères , des veuves , des jeunes filles et des enfants.
Ces harangues extraordinaires finies , les parents poussèrent trois cris ; trois sons des conques funèbres annoncèrent la levée du corps. Les huit sachems les plus âgés , au nombre desquels était Adario , s'avancèrent en exécutant la marche de la mort pour emporter Cbactas : ils imitaient le bûcheron, le moissonneur, le chasseur, qui coupe l'arbre, rompt l'épi, perce l'oiseau. Adario dit à Chactas : « Frère, « voulez-vous vous coucher? »
T^ truchement de la tombe répondit : « Frère, j'ai besoin « de sommeil. »
Alors quatre des huit sachems de la mort formèrent en s'agenouillant un carré étroit ; les autres sachems prennent le lit où reposait le défunt , le posent sur les qualre épaules des quatre sachems à genoux; ceux-ci' se relèvent^ et montrent à la foule ce qui n'était plus qu'une idole pour la patrie. Les quatre vieillards libres appuyaient de leurs bâtons , comme avec des arcs-boutants , le lit de Chactas : le cercueil , traîné sur des roues , suivait son maître comme le char vide du triomphateur. On marche aux bocages de la Mort. -
La tombe avait été marquée près du ruisseau de la Paix ; la fosse était large et profonde , les parois en étaient tapissées des plus belles pelleteries. Les huit sachems de la mort déposèrent leur frère dans le cercueil , que l'on planta debout à la tête de la fosse ouverte. Le vieillard ainsi placé ressemblait à une statue dans un tabernacle. Les jeux funèbres commencèrent le long d'une vallée verte qui se prolonge à travers les bocages.
Ces jeux s'ouvrirent par la lutte des jeunes filles ; la course
LÏS NÀTCUEZ. 38»
des guerriers suivit la lutte ; et le combat de Tare , la course.
A un poteau peint de diverses couleurs était attaché par un pied , au bout d'une longue corde , un écureuil , symbole de la vie chez les Sauvages. L'animal agile tournait autour du poteau, descendait , remontait, descendait encore, sautait, courait sur le gazon , puis regagnait le haut du poteau , où il se tenait planté sur les pieds de derrière, en se couvrant de sa queue de soie : c'était le but que la flèche devait atteindre, et dont la mobilité fatiguait les regards. Un arc de bois de cyprès était le prix désigné au vainqueur.
Ce prix , ainsi que celui de la course , fut remporté par Outougamiz , qui disait à Céluta : « A qui Toffrirai-je ? Mila est « morte, René est absent, et je dois tuer mon ami s'il re- « vient. »
Tandis qu'on était occupé de ces jeux, on vit arriver Je grand prêtre , l'air effaré , le vêtement en désordre , cherchant et demandant partout le tuteur du Soleil ; on le lui montra dans la foule. Il courut à lui , l'entraîna au fond d'un des bocages, d'où il sortit avec lui quelque temps après. Ondouré paraissait ému; on le vit se pencher à l'oreille d'Adario, et parler à plusieurs autres sachems. Le jongleur déclara qu'il avait vu des signes dans le ciel , que les augures n'étaient pas favorables ; qu'il fallait abréger la cérémonie.
On se hâta de faire au trépassé les présents d'usage. Chactas fut descendu dans son dernier asile ; et tandis qu'on élevait le mont du tombeau , le jongleur entonnait l'hymne à U mort.
lE GBAND PBÊTRE.
« Est-ce un fantôme que j'aperçois, ou n'est-ce rien ? C'est « un fantôme! A moitié sorti d'une tombe fermée, il s'élève « de la pierre sépulcrale comme une vapeur. Ses yeux sont le « vide , sa bouche est sans langue et sans lèvres ; il est muet , ce et pourtant il parle; il respire, et il n'a point d'haleine : « quand il aime , au lieu de donner l'être, il donne le néant. * Son cœur ne bat point. Fantôme , laisse-moi vivre ! »
890 VtS MATCH EZ.
UNE JBUNE FILtS.
« Ma sœur, vois tu ce petit ruisseau qui se perd tout à coup « dans le sable ? comme il est charmant le long de ses rivages « semés de fleurs ! mais comme il disparaît vitei Entre son « berceau caché sous les aunes et son tombeau sous l'érable, « on compte à peine seize pas. »