DU PAYS DES NATGHEZ
sont obligés de les suivre en Vautre monde : mais ils ne sont pas les seuls qui ont cet honneur, car c*en est un , et qui est fort recherché. 11 y a tel chef dont la mort coûte la vie à plus de cent personnes; et on m'a assuré qu'il meurt peu de Natchez considérables , à qui quelques-uns de leurs parents , de leurs amis ou de leurs serviteurs , ne fassent pas cortège dans le pays des âmes. 11 parait, par les diverses relations que j*ai vues de ces horribles cérémonies , qu'elles varient beaucoup. En voici une des obsèques d'une Femme Chef, que je tiens d'un voyageur qui en fut témoin , et sur la sincérité duquel j'ai tout lieu de compter.
Le mari de cette femme n'étant pas noble, c'est-à-dire de la famille du Soleil, son fils afné Tétrangla, selon la coutume ; on vida ensuite la cabane de tout ce qui y était, et on y construisit une espèce de char de triomphe, où le corps de la défunte et celui de son époux furent placés. Un moment après, ou rangea autour de ces cadavres douze petits enfants que leurs parents avaient anssi étranglés par ordre de l'ahiée des filles de la Femme Chef, et qui succédait à la dignité de sa nière. Cela fait, on dressa dans la place publique quatorze échafauds ornés de branches d*arbrcs et de toiles, sur lesquelles on avait peint différentes figures. Ces échafauds étaient destinés pour autant de personnes qui devaient accompagner la Femme Chef dans l'autre monde. Leurs parents étaient tous autour d'elles, et regardaient comme un grand honneur pour leurs familles la permission qu^elies avaient eue de se sacrifier ainsi. On s'y prend quelquefois dix ans auparavant pour obtenir cette grâce, et il faut que ceux ou celles qui l'ont obtenue filent eux-mêmes la corde avec laquelle ils doivent être étranglés.
Ils paraissent sur leurs échafauds revêtus de leurs plus riches habits, portant à la main droite une grande coquille. Leur plus proche |)arent est à leur droite , ayant sous son bras gauclie la corde qui doit servir à l'exécution , et à la main droite un casse-tête. De temps en temps il fait le cri de mort, et à ce cri les quatorze victimes descendent de leurs échafauds, et vont danser toutes ensemble au milieu de la place, devant le temple et devant la cabane de la Femme Chef. On leur rend ce jour-là et les suivants de grands respects : ils ont chacun cinq domestiques, et leur visage est peint en rouge. Quelques-uns ajoutent que pendant les huit jours qui précèdent leur mort ils portent à la jambe un ruban rouge , et que , pendant tout ce temps-là , c'est à qui les régalera. Quoi qu'il en soit, dans l'occasion dont je parle» 1^ P^rcs et les mères qui avaient étranglé leurs enfants les pri-
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rent entre leurs maÎDS, et se rangèrent des deox côtés de la cabane ; les quatorze personnes qui étaient aussi destinées à mourir s'y placèrent de la même manière, et ils étaient suivis des parents et des amis de la défunte, tous en deuil, c'est-à-dire les cheyeui coupés. Tous Taisaient retentir les airs de cris si affreux , qu'on eût dit que tous les diables étaient sortis des enfers pour venir hurler en cet endroit. Cela fut suivi de danses de la part de ceux qui devaient mourir, et de ctiants de la part des parents de la Femme Chef.
Enfin on se mit en marche : les pères et mères qu» portaient leurs enfants morts paraissaient les premiers, marchant deux à deux : ils précédaient immédiatement le brancard où était le corps de la Femme Chef, que quatre hommes portaient sur leurs épaules. Tous les autres venaient après, dans le même ordre que les premiers. De dix pas en dix pas ceux-ci laissaient tomber leurs enfants par terre ; ceux qui portaient le brancard marchaient dessus , puis tournaient tout autour d'eux ; en sorte que quand le convoi arriva au temple ces petits corps étaient en pièces.
Tandis qu'on enterrait dans le temple le corps de la Femme Chef, on déshabilla les quatorze personnes qui devaient mourir ; on les fit asseoir par terre devant la porte , chacune ayant deux Sauvages , dont l'un était assis sur ses genoux , et l'autre lui tenait les bras par derrière. On leur passa une corde au cou , on leur couvrit la tête d'une peau de chevreuil, on leur ht avaler trois pilules de tabac et boire un verre d'eau , et les parents de la Femme Chef tirèrent des deux côtés les cordes en chantant , jusqu'à ce qu'elles fussent étranglées. Après quoi on jeta tous ces cadavres dans une même fosse , qu'on couvrit de terre.
Quand le grand chef meurt, s'il a encore sa nourrice, il faut qu'elle meure aussi. Mais il est arrivé plusieurs fois que les Français, ne pouvant empêcher celte barbarie, ont obtenu Fa permission de baptiser les petits enfants qui devaient être étranglés, et qui par conséquent n'accompagnaient pas ceux en l'honneur desquels on les immolait dans leur prétendu paradis.
Nous ne connaissons point de nation , dans ce continent, où le sexe soit plus débordé que dans celle-ci. Il est même forcé par le Soleil et les chefs subalternes à se prostituer à tout venant; et une femme, pour être publique, n'en est pas moins estimée. Quoique la polygamie soit permise , et que lo nombre des femmes qu'on peut avoir ne soit pas limité, ordinairement chacun n'a. que la sienne : mais il {peut la répudier quand il veut , liberté dont il n'y a pourtant guère