VOYAGE DE LA GRÈCE
J'avais arrêté le plan des Martyrs : la plupart des livres de cet ouvrage étaient ébauchés ; je ne crus pas devoir y mettre la dernière main avant d'avoir vu le pays où ma scène était placée : d'autres ont leurs ressources en eux-mêmes; moi j'ai besoin de suppléer à ce qui me manque par toutes sortes de travaux. Ainsi, quand on ne trouvera pas dans cet Itinéraire la description de tels ou tels lieux célèbres, il faudra la chercher dans les Martyrs.
Au principal motif qui me faisait, après tant de courses, quitter de nouveau la France, se joignaient d'autres considérations : un voyage en Orient-complétait le cercle des études que je m'étais toujours promis d'achever, .l'avais contemplé dans les déserts de l'Amérique les monuments de la nature : parmi les monuments des hommes, je ne connaissais encore que deux sortes d'antiquités, l'antiquité celtique et Tantiquité romaine; il me restait à parcourir les ruines d'Athènes, de Mempliis et de Garthage. Je voulais aussi accomplir le pèlerinage de Jérusalem :
Quidevoto
Il gran Sepolcro adora, e scioglie il voto.
Il peut paraître étrange aujourd'hui de parler de vœux et de pèlerinages ; mais sur ce point je- suis sans pudeur, et je ma
tlS ITINBBÂIBE
suis rangé depuis longtemps dms la classe des superstitieux et des faibles. Je serai peut-être le dernier Français sorti de mon pays pour voyager en Terre-Sainte, avec les idées, le but et les sentiments d'un ancien pèlerin. Mais si je n'ai po'int les vertus qui brillèrent jadis dans les sires de Coucy, de Nesles, de Ghastillon, de]Montfort, du moins la foi me reste : à cette marque je pourrais encore me faire reconnattre des antiques croisés.
« Et quand je voulus partir et me mettre à la voyc, dit le « sire de Joînville, je envoyé quérir l'abbé de Cheminon, pour « me réconciliera lui. £t me bailla et ceignit mon escherpe, <i et me mit mon bourdon en la main. Et tantost je m'en pars « de Joinville, sans ce que rentrasse onques puis au chastel, <« jiisques au retour du veage d'outre-mer. Et m'en allay
« premier à de saints veages, qui estoient illeques près
n tout à pié deschaux, et en lange. Et ainsi que je allois de « Bleieourt à Saint-Urban, quMl me fiiUoit passer aujnrès du (( cbastel de Joinville, je n'osé onques tourna la £atce devers « Joînville, de'paour d'avoir trop grant regret, et que le coeur « me attendrist. »
En quittant de nouveau ma patrie, le 13 juillet 180B, je ne craignis point de tourner la tête comme le sénéchal de (Campagne : presque étranger dans mon pays , je n'abandonnais après moi ni château ni chaumière.
De Paris à Milan, je connaissais la route. A MUan, je pris le chemin de Venise : je vis partout, à peu près comme dans le INIilanais, un marais fertile et monotone. Je m'arrêtai quelques instants aux monuments de Vérone, de Vicence etdePadoue. J'arrivai à Venise le 28 ; j'examinai pendant cinq jours les restes de sa grandeur passée : on me montra quelques bons tableaux du Tintoret, de Paul Véronèse et de son frère, du Bassan et du Titien. Je cherchai dans une église déserte le tombeau de ce dernier peintre, et j'eus quelque peine à le trouver : la même chose m'était arrivée à Rome pour le tombeau du Tasse. Après tout, les cendres d'un poète religieux «tinfortuné nesontpas trop mal placées dans un ermitage ;
BB PÂtti ▲ JSAVSÀLElt. J19
le chantve de la JémuUem semble s'être léftigié dans cette sépulture ignorée, eomme pour éehappor aux perséeutiofis des kommes ; U remj^it le monde de sa renommée, >etrepose lui-même înconnusous Foranger deSatut-Onuphre.
Je quittai Venise le 28, et je m'embarquai à dix heures du soir pour me rendre en terre ferme. Le vent du sud*est soufflait assez peur enfler la voile, pas assez pour troubler la mer. A mesure que la barque s'éloignait, je voyais s'enfoncer sous l'horizon les lumières de Venise, et je distinguais, comme des taches sur les flots, les différentes ombres des lies dont la plage est semée. Ces Iles, au lieu d'être couvertes de forts et de bastions, sont occupées par des églises et des monastères. Les doehes des hospices et des lazarets se faisaient entendre, et ne rappelaient ^e des idées de calme et de secours au milieu de l'empire des tempêtes et des dangers. Nous nous approchâmes assez d'une de ces retraites, pour entrevoir des moines qui regardaient passer notre gondole ; Us avaient l'air de vieux nautoni«rs raitrés au port après de longues traverses : peut-être bénissaient-ils le voyageur, car ils se souvenaient d'avoir été comme lui étrangers dans la terre d'Égyple : « Fuistis enàm et vos advenœ in terra yEgypti. »
J'arrivai avant le lever du jour en terre ferme, et je pris un chariot de poste pour me eonduire à Trieete. Je ne me détournai point de mon chemin pour voir Aquilée; je ne fus point tenÂé de visiter la brèche par où des Gotiis et des Huns pénétrèrent dans la patrie d'Horace et de Virgile, ni de chercher les traces de ces armées qui exécutaient la vengeance de Dieu. J'aitrai à Trieste le 29 à midi. Cette ville, régulièrement bâtie, est située sous un assez beau ciel, au pied d'une chaîne de montagnes stédles : elle ne possède aucun monument. Le dernier souffle de l'Italie vient expirer sur ce rivage, où la barbarie commence.
M. Ségnier, consul de France à Trieste, eut la bonté de me faire chercherun bâtiment; on en trouva un prêt à mettre à la voile pour Smyme : le capitaine me prit à son bord avee mon domestique. Il fut convenu qu'il me jetterait en passant
sur les eétesde la Morée; que je traverserais parterre le Pé* loponèse; que le vaisseau m'attendrait quelques jours, à la pointe de FAttique, au bout desquels jours, si je ne paraissais point, il poursuivrait son voyage.
Nous appareillâmes le l** août à une heure du matin. Nous eûmes les vents contraires en sortant du port. L'Istrie présentait le long de la mer une terre basse, appuyée dans Fintérieur sur une chaîne de montagnes. La Méditerranée, placée au centre des pays civilisés, semée d'tles riantes, baignant des côtes plantées de myrtes, de palmiers et d'oliviers, donne sur-le-champ l'idée de cette mer où naquirent Apollon, les Néréides et Vénus; tandis que l'Océan, livré aux tempêtes, environné de terres inconnues, devait être le berceau des fantômes de la Scandinavie, ou le domaine de ces peuples chrétiens qui se font une idée si imposante de la grandeur et de la toute-puissance de Dieu.
Le 2 à midi le vent devint fovorable, mais les nuises qui s'assemblaient au couchant nous annoncèrent un orage. Nous entendîmes les premiers coups de fondre sur les côtes de la Croatie. A trois heures on plia les voiles, et l'on suspendit un petite lumière dans la chambre du capitaine, devant une image de la sainte Vierge. J'ai fait remsffquer ailleurs combien il est touchant ce culte qui soumet l'empire des mers à une faible femme. Des marins à terre peuvent devenir des esprits forts comme tout le monde , mais ce qui déconcerte la sagesse humaine, ce sont les périls : l'homme dans ce moment devient religieux, et le flambeau de la philosophie le rassure moins au milieu de la tempête, que la lampe allumée devant la Madone.
A sept heures du soir l'orage était dans tonte sa force. Notre capitaine autrichien conunença une prière au milieu des torrents de pluie et des coups de tonnerre. Nous priâmes pour l'empereur François II, pour nous et pour les mariniers « sepolti in questo sacro mare. » Les matelots, les uns debout et découverts, les autres prosternés sur des canons, r^ pondaient au cajj^taine.
DS PÀâlS k JÉBUSÂLIX. 13t
L'orage commua une partie de la nuit. Toutes les voiles étant pliées, et l'équipage retiré, je restai presque seul auprèsdumatelot qui tenait la barre dugouyemail. J'avais ainsi passé autrefois des nuits entièfes sur des mers plus orageuses ; mais j'étais jeune alors, et le bruit des vagues, la solitude de l'Océan, les vents, les écueUs, les périls, étaient pour moi autant de jouissances. Je me suis aperçu, dans ce dernier voyage, que la face des objets a changé pour moi. Je sais ce que valent à présent toutes ces rêveries de la première jeunesse; et pourtant telle est Tinconséquence humaine, que je traversais encore les flots, que je me livrais encore à l'espérance, que j'allais encore recueillir des images, chercher des couleurs pour orner des tableaux qui devaient m'attirer peutêtre des chagrins et des persécutions ^ Je me promenais sur le gaillard d'arrière, et de temps en temps je venais crayonner une note à la lueur de la lampe qui éclairait le compas du pilote. Ce matelot me regardait avec étonnement;il me prenait, je crois, pour quelque officier de la marine française, occupé comme lui de la course du vaisseau : il ne savait pas que ma boussole n'était pas aussi bonne que la sienne, etquïl trouverait le port plus sûrement que moi.
Le lendemain, 3 août, le vent s'étant fixé au nord-ouest, nous passâmes rapidement Ttle de Pommo et celle de Pelagosa. ISous laissâmes à gauche les dernières îles de laDalmatie, et nous découvrîmes à droite le mont Saint- Angelo, autrefois le mont Gargane, qui couvre Manfredonia, près des ruines de Sipontum, sur les c6tes de Fltalie.
Le 4, nous tombâmes en calme : le mistral se leva au couf cher du soleil, et nous continuâmes notre route. A deux heures, la nuit étant superbe, j'entendis un mousse chanter le oommencemmit du s^tième chant delà Jérusalem,
Intanto Ermiuia infra V ombrose piante, etc.
< Cette phrase se trouve dans mes notes 'originales exactement comme elle est id ;jen*ai pas cru devoir la retrancher, quoiqu'elle ait Tair d*a- Toir été écrite après TéTénement ; on sait oe qôi m'est arrif é pour tâ$ Uartyn,
Uâ tttHÉiuiat
L'air était usa espèea de réeitatif toès-étevé àum FinloiiatiiHif Qt descandantaux notes les plus gsaves à la diute du yen. Ge tableau du bonheisr champêtre j retracé par uumatelotau milieu delamer, me parut imccNre plus etushauteur. Les aiideiis> Bos ^maîtres eu tout^ ont connu ces oppositions de moeurs : Théoente a quelqu^ois placé ses b^gers au bord des flotSy et Virgile se plaît à rapprocher les délassements du laboiuwur des travaux du marinier :
Invitât genialis hyems, curasque resolvit :
Ceu pressas euro jam portum tetigere carinae , Puppibus et laeti nautae imposuere coronas.
Le 5, le vent souffla avec violence; il nous apporta un oiseau grisâtre, assez semblable à une alouette. On lui donna Thospitalité. En général, ce qui forme contraste avec leur vie agitée plaît aux marins ; ils aiment tout ce qui se lie dans leur esprit aux souvenirs de la vie des champs» tels cpieles aboiemaits du chien, le chant du coq, le passage des oiseaux de terre. A onze heures du matin de la même journée, nous nous trouvâmes aux portes de l'Adriatique, c'e^-à-dire entire le cap d'Otrante en Italie, et le cap de la linguetta en Albanie.
J'étais là sur les frontières de l'antiquité grecque, et aux confins de l'antiquité latine. Pythagore, Alcibiade, Scipion, César, Pompée, Cicâron, Auguste, Horace, Vb^e, avaient traversé cette mer. Quelles fortunes diverses tous ces personnages célèbres ne livrèrent41s point à l'inconstance de ces lyémes flots ! Et moi, voyageur obscur, passant sur la trace effacée des vaisseaux qui portèrent les.grands hommes delà (kèce et de l'Italie, j'allais chercher les muses dans leur patrie; mais je ne suis pas Virgile, et les dieux n'habitent plus roiympe.
Nous avancions vers l'île de Fano. Elle porte, avec l'écu^ de Merlère, le nom à^Othonos ou de Calypso dans quelques cartes anciennes. D'Anville semble l'indiquer sous ce nom, et M. Lechevalier s'appuie de rautorité de ce géographe poun
I>B PAmii ▲ ^BMJSÂLSM. 128
retrewer daas Fano k 9é^wr où Ulywepleiiirafi longtemps sa patrie. Prooope observe qpielque part, dan» son Histoire 9Hêlé€f que si ron prend pour Tilede Calypso une des petites Iles qui enTircma^it Gorfou, eela rendra probable le récit d'Homère. En effet, im bateau sufiSr ait alors pour passer de cette île à celle de Schérie (Corcyre ou Gorfou); mais œla fiouffîre de grandes difficultés. Ulysse part avec un vent favorable, et, après dix-huit jours de nav%atk>n, il aperçoit les terres de Schérie, qui s'élève eomme un bouclier «i dessus des flots :
Or, si Fano est Tile de Calypso, cette tle touehe à Schérie. Loin de mettre dix-huit jours enti^% de navigation pour découvrir les côtes de Gorfou , Ulysse devait les voir de la fwét même où il bâtissait son vaisseau. Pline, Ptolémée, Pomponius Mêla, TAnonyme de Ravenne, ne donnent sur ce point aucune lumière ; msds on peut consulter Wood et les modernes, touchant la géographie d'Homme, qui placent tous, avec Strabon, l'île de Calypso sur la cdte d'Afrique, dims la mer de Malte.
Au reste, je veux de tout mon cœur que Fano soit l'île enchantée de Calypso, quoique je n'y aie découv^t qu'une petite masse de roches blanchâtres : j'y planterai, si l'on veut, avec Homère, « une forêt desséchée par les feux du soleil, des « pins et des aunes chargés du nid des corneilles marines ; » ou bim, avec Fénelon, j'y trouverai des bois d'orangers et des « montagnes dont la figure bizarre forme un horizon à swi- « hait pour le j^ieir des yeux. » Malheur à qui ne verrait pas la nature avec les yeux de Fénelon et d'Homère!
Le vent étant tombé vers les huit heures du soir, et la mer s'étant aplanie, le vaisseau demeura immobile. Ce fut là que je jouis du premier coucher du soleil et de la première nuit dans le ciel de la Grèce. Nous avi(Nis à gauche l'île de Fano, et celle de Corcyre qui s'allongeait à l'orient : on découvrait par-deesus oes îles les hautes t^res du continent de l'Épire ;
134 mn^HÀiEB
les monts Acrooérauniens que nous avions passés formaient au nord, derrière nous, un cercle quise t^minait à l'entrée de TAdriatique ; à notre droite, c'est-à-dire à l'occident, le soleil se couchait par delà les côtes d'Otrante; devant nous était la pleine mer, qui s'étendait jusqu'aux rivages de l'Afrique.
Les couleurs au couchant n'étaient point vives : le soleil descendait entre les nuages^ qu'il peignait de rose ; il s'enfonça sous l'horizon , et le crépuscule le remplaça pendant une demi-heure. Durant le passage de ce court crépuscule, le cie< était blanc au couchant , bleu pâle au zénith , et gris de perle au levant. Les étoiles percèrent l'une après l'autre cette admirable tenture : elles semblaient petites, peu rayonnantes; mais leuclumière était dorée, et d'un éclat si doux, que je ne puîs en donner une idée. Les horizons de la mer, légèrement vaporeux, se confondaient avec ceux du ciel. Au pied de rîle de Fano ou de Calypso on apercevait une flamme allumée par des pécheurs : avec un peu d'imagination j'aurais pu voir les nymphes embrasant le vaisseau de Télémaque. Il n'aurait aussi tenu qu'à moi d'entendre Nausicaa folâtrer avec ses compagnes, ou Andromaque pleurer au bord du faux Simoïs , puisque j'entrevoyais au loin , dans la transparence des ombres, les montagnes de Schàrie et du Butfaîx)tum'.
Prodigiosa veterum mendacia vatum.
Les climats influent plus ou moins sur le goût des peuples. £n Grèce , par exemple , tout est suave , tout est adouci , tout est plein de calme dans la nature comme dans les écrits des anciens. On conçoit presque comment l'architecture du Parthénon a des proportions si heureuses , comment la sculpture antique est si peu tourmentée, si paisible, si simple, lorsqu'on a vu le ciel pur et les paysages gracieux d'Athènes, de Gorinlhe et de l'Ionie. Dans cette patrie des Muses la nature
' ^ Voyez y pour les noiti de la Grèce , les Martyn , livres l et XI,
BB PÂBIS À JBBUSÀLBM. 12^6
ne conseille point les écarts ; elle tend au contraire a ramener l'esprit à l'amour des choses uniformes et harmonieuses. Le calme continua le 6, et j'eus tout le loisir de considérer Gorfou , appdée tour à tour dans l'antiquité Drepanuni^ Macria, Schérie, CoreyrCy Éphise, Cassiopée, Céraunia, et même Argos, C'est dans cette île qu'Ulysse fut jeté nu après son naufrage : plût à Dieu que la demeure d'Aldnous n'eût jamais été feuoieuse que par les fictions du malheur ! Je me raj^lais malgré moi les troubles de Gorcyre , que Thucydide a si éloquemment racontés. Il semble au reste qu'Homère, en chantant les jardins d'Aldnous , eût attaché quelque chose de poétigue et de merveilleux aux destinées de Schérie : Aristote y vint expier dans l'exil les erreurs d'une passion que la philosophie ne surmonte pas toujours ; Alexandre, encore jeune, éloigné de la cour de Philippe, descendit dans cette île célèbre : les Gorcyréens virent le premier pas de ce voyageur armé qui devait visiter tous les peuples de la terre. Plusieurs citoyens de Gorcyre remportèrent des couronnes aux jeux Olympiques : leurs noms furent immortalisés par les vers de Simonide et par les statues de Polydète. Fidèle à sa double destinée, l'Ile des Phéaciens continua d'être, sous les Romains, le théâtre de la gloire et du malheur. Gaton , après la bataille de Pharsale, rencontra Gicéron à Gorcyre : ce serait un bien beau tableau à faire que celui de l'entrevue de ces deux Romains! Quels hommes! quelle douleur! quds coups de fortune! On verrait Gaton voulant céder à Gicéron le commandement des dernières légions républicaines , parce que Gicéron avait été consul : ils se séparent ensuite; l'un va se déchirer les entrailles à Utique , et l'autre porter sa tête aux triumvirs. Peu de temps après, Antoine et Octavie célébrèrent à Gorcyre ces noces étales qui coûtèrent tant de larmes au monde; et à peine un demisiècle s'était écoulé, qu'Agrippinc vint étaler au même lieu les funérailles de Germanicus : comme si cette île devait fournir à deux historiens rivaux de génie, dans deux lan-
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gnieg rivales ' , le wjel du phis admirable de leurs tableaux.
Un autre ordre de choses et d'éfénements, d'hommes et de mœurs, ramèoe souvent le nom de Coreyre (alors Corfou) dans la By%antine^ dans les histoires de Inaptes et de Venise et dans la collection Gesta Dei per Francos. Ce fut de Corfou que partit cette armée de croisés qui mit un gentilhomme français sur le trône de Constantinople. Mais si je parlais d'ApoUidore, évéque de Corfou, qui se distingua par sa doctrine au concile de Nieée ; de Gecnrges et de saint Arsène , autres évéques de cette îie , devenue chrétienne : si je disais que l'Église de Corfou lut la seule qui échappa à la persécution de Dioclétien; qu'Hélène, mère de Constantin, commença à Corfou son pèlerinage en Orient , j'aurais bien peur de faire sourire de pitié les esprits forts. Quel moyen de nommer saint Jason et saint Sosistrate , apôtres des Corcyréens, sous le règne de Claude, après avoir parlé d'Homère, d'Aristote, d'Alexandre, de Cicéron, de Caton, de Germanicus ? Et pourtant un martyr de l'indépendance est-il plus grand qu'un martyr de la. vérité ? Caton se dévouant à la liberté de Rome est*il plus héroïque que Sosistrate se laissant brûler dans un taureau d'airain , pour annoncer aux hommes qu'ils sont frères , qu'ils doivent s'aimer , se secourir et s'élever jusqu'à Dieu par la pratique des vertus?
J'avais le temps de repasser dans mon esprit tous ces souvenirs à la vue des rivages de Corfou , devant lesquels nous étions arrêtés par un calme profond. Le lecteur désire peut-être qu'un bon vent me porte en Grèce et le débarrasse de mes digressions : c'est ce qui arriva le 7 au matin. La brise du nordouest se leva , et nous mîmes le cap sur Céphalonie. Le 8 , nous avions à notre gauche Leueate , aujourd'hui Sainte-Maure , qui se confondait avec un haut promontoire de nie d'Ithaque et les terres basses de Céphalonie. On ne voit olus dans la patrie d'Ulysse ni la forêt dn mont
• Thucydide et Tacite.
ï>Ji PAJMS À JfiAÏJSÀUEM. 127
Nénée , ni les treize poirierg de Laérte : ceux-ci ont di^»ro , aiof i gae eee deux poiriers , plus Yénérables encore , que Henri IV donna pour ralliemant à son année, lorsqu'O eom* battît à iTrjr. le saluai de loin la diaumière d'Ëumée» et le tombeau du chien fidèle. On ne cite qu'un seul cbien célè* bre par son ingratitude : il s'appelait Math , et son maître était , Je crois , un roi d'Angleterre de la maison de lancastre. L'histoire s'est plu à retenir le nom de ce chien io^^t, comme elle conserve le nom d'un homme resté fidèle au malheur.
Le 9, nous longeâmes Géphalonie , et nous avancions rapidement vers Zante, nemarosa Zaeynthos. Les habitants de cette Ile passaient dans l'antiquité pour avoir une origine troyenne; ils prétendaient descendre de Zacynthus, fils de Dardanus , qui conduisit à 2^cynthe une colonie. Us fondée rent fiagonte, en Espagne;' ils aimaient les arts, et se plaisaient à entendre chanter les vers d'Homère; ils donnèrent souvent asile aux Romains proscrits; on veut même avoir retrouvé chez eux les cendres de Gicéron. SiZantea réellement été le refuge des bannis, je lui voue volontiers un culte, et je souscris à ses noms à^ Isola cPoro, de Fior di Leoante. Ce nom de fleur me rappelle que l'hyacinthe était originaire de l'île de Zante , et que cette île reçut son nom de la plante qu'elle avait portée : c'est ainsi que, pour louer une mère, dans l'antiquité, on joignait quelquefois à son nom le nom de sa fille. Dans le moyen âge on trouve sur llle de Zante une autre tradition assez peu connue. Robert Guiscard, duc de la Fouille , mourut à Zante en allant en Palestine. On lui avait prédit qu'il trépasserait à Jérusalem; d'où l'on a conclu que Zante portait le nom de Jérusalem au quatorzième siècle, ou qu'il y avait dans cette île quelque lieu appelé/^ rusaient. Au reste, Zante est câèbre aujourd'hui par ses sources d'huile de pétrole, comme elle Pétait du temps d'Hérodote; et ses raisins rivalisent avec ceux de Corinthe.
Du pèlerin normand Robert Guiscard jusqu'à moi pèlerin breton , il y a bien quelques années ; mais , dans l'intervalle de
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nos deux voyages, le seigneur de ViUamon, mon compatriote, passa à Zante. Il partit de la duché de Bretagne en 1588, pour Jérusalem. « Bening lecteur, dit-il à la tête de son Voyor « ^y tu recevras ce mien petit labeur, et suppléeras (s'il te « plaist) aux faultes qui s'y pourroient rencontrer; et le receft vant d'aussi bon cueur que je le présente, ta me donneras « courage à l'advenir de n'estre chiche de ce que j'aurai plus « exquis rapporté du temps et de l'occasion , servant à la « France selon mon désir. Adieu. »
Le seigneur de Yillamont ne s'arrêta point à Zante. Il vint comme moi à la vue de cette île, et, comme moi , le vent du ponent magistral le poussa vers la Morée* J'attendais avec impatience le moment où je découvrirais les cotes de la Grèce ; je les cherchais des yeux à l'horizon, et je les voyais dans tous les^nuages. Le 10 au matin, j'étais surle pont avant le lever du soleil. Gomme il sortait de la m», j'aperçus dans le lointain des montagnes confuses et élevées : c'étaient celles de l'Élide. Il faut que la gloire soit quelque chose de réel , puisqu'elle fait ainsi battre le cœur de celui qui n'en est que le juge. A dix heures, nous passâmes devant Navarin, l'ancienne Pylos, couverte par l'île de Sphactérie : noms également célèbres , l'un dans la Fable , l'autre dans l'histoire. A midi nous jetâmes l'ancre devant Modon, autrefois Méthone en Messénie. A une heure j'étais descendu à terre, je foulais le sol de la Grèce, j'étais à dix lieues d'Olympie , à trente de Sparte, sur le chemin que suivit Télémaque pour aller demander des nouvelles d'Ulysse à Ménélas : il n'y avait pas un mois que j'avais quitté Paris.
Notre vaisseau avait mouillé à une demi-lieue de Modon , entre le canal formé par le continent et les îles Sapienza et Cabrera , autrefois OËnussae. Vues de ce point, les c6tes du Péloponnèse vers Navarin paraissent sombres et arides. Derrière ces côtes s'élèvent , à quelque distance dans les terres, des montagnes qui semblent être d'un sable blanc recouvert d'une herbe flétrie : c'étaient là cependant les monts Égalées , au pied desquels Pylos était bâtie. Modon ne présente
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aux regards qu'une ville du moyen âge, entourée de fortifications gothiques à moitié tombantes. Pas un bateau dans le port, pas un homme sur la rive : partout le silence, Tabandon et l'oubli.
Je m'embarquai dans la chaloupe du bâtiment avec le capitaine pour aller prendre langues à terre. Nous approchions de la câte , j'étais prêt à m'élancer sur un rivage désert, et à saluer la patrie des arts et du génie, lorsqu'on nous héla d'une des portes de la ville. Nous fûmes obligés de tourner la proue vers le château de Modon. Nous distinguâmes de foin , sur la pointe d'un rocher, des janissaires armés de toutes pièces , et des Turcs attirés par la curiosité. Aussitôt qu'ils furent à la portée de la voix , ils nous crièrent en italien : Ben venutil Comme un véritable Grec, je fis attention à ce premier mot de bon augure entendu sur le rivage de la Messénie. Les Turcs se jetèrent dans l'eau pour tirer notre chaloupe à terre, et ils nous aidèrent à sauter sur le rocher. Ils parlaient tous à la fois, et faisaient mille questions au capitaine en grec et en italien. Nous entrâmes par la porte à demi ruinée de la ville. Nous pénétrâmes dans une rue , ou plutôt dans un véritable camp , qui me rappela sur-le-champ la belle expression de M. de Bonald : « Les Turcs sont campés en « Europe. » 11 est incroyable à quel point cette expression est juste dans toute son étendue et sous tous ses rapports. Ces Tartares de Modon étaient assis devant leurs portes, les jambes croisées , sur des espèces d'échoppes ou de tables de bois , à l'ombre de méchantes toiles tendues d'une maison à l'autre. Us fumaient leurs pipes , buvaient le café ; et , contre l'idée que je m'étais formée de la taciturnité des Turcs , ils riaient, causaient ensemble, et faisaient grand bruit.
Nous nous rendîmes chez l'aga, pauvre hère, juché sur une sortedelitdecamp, dansunhangar; il.me reçut avec assez de cordialité. On lui expliqua l'objet de mon voyage. 11 répondit qu'il me ferait donner des chevaux et un janissaire pour me rendre à Coron , auprès du consul finançais M. Yial ; que je pourrais aisément traverser la Morée, parce que les
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chemins étaient libres , vu qjaHon avait coupé la tête à trois ou quatre cents brigands , et que rien n'en^>échait plus de voyager.
Voici riiistoire de ces trois ou quatre cents l»:igands. Il y avait vers le mont Itbome une troupe d'une cinquantaine de voleurs qui infestaient les chemins. Le pacha de la Morée , Osman-Pacha y se transporta sur les lieux ; il fit cerner les villages où les voleurs avaient coutume de se cantonner. Il eût été trop long et trop ennuyeux pour un Turc de distinguer Finnoceut du coupable : on assomma comme des bétes fauves tout ce qui se trouva dans la battue du pacha. Les brigands périrent , il est vrai , mais avec trois cents paysans grecs qui n'étaient pour rien dans cette affaire.
De la maison de Faga nous allâmes à Thabitation du viceconsul d'Allemagne. La France n'avait point alors d'agent à Modon. Il demeurait dans la bourgade des Grecs , hors de la ville. Dans tous les lieux où le poste est militaire , les Grecs sont séparés des Turcs. Le vice-consul me confirma ce que m'avait dit l'aga sur l'état de la Morée; il m'ofErit l'hospitalité pour la nuit : je l'acceptai, et je retournai un moment au vaisseau , sur un caique qui devait ensuite me ramener au rivage.
Je laissai à bord Julien , mon domestique français , que j'envoyai m'attendre avec le vaisseau à la pointe de l'Attique, ou à Smyrne si je manquais le passage du vaisseau. J'attachai autour de moi une ceinture qui renfermait ce que je possédais en or ; je m'armai de pied en cap , et je pris à mon service un Milanais , nommé Joseph , marchand d'étain à Smyrne [: cet homme parlait un peu le grec moderne , et il consentit , pour une somme convenue , à me servir d'interprète. Je dis adieu au capitaine , et je descendis avec Joseph dans le caïque. Le veut était violent et contraire. Nous mîmes cinq heures pour gagner le port, dont nous n'étions éloignés que d'une demi4ieue, et nous fûmes deux fois près de chavirer. Un vieux Turc à barbe grise, les yeux vifs et enfoncés soufi d'épais sourcils, montrant de longues dents extrême-
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mmit blanches , tantdt silencieux, tantôt pcHissant éeg erii laavages, tennât le gouvernail : il représentait assez bien le Temps passant danssa barqne un voyageur aux rivages déserts de la Grèce. Le vice-consul m'attendait sur là grève. Nous allâmes loger au bourg des Grecs. Ghemin £sdsant , j*admirai des tombeaux turcs , qu'ombrageaient de grands cyprès au pied desquels la mer venait se briser. J'aperçus parmi ces tombeaux des femmes envelc^pées de voiles blancs , et semblables à des ombres : ce tôt la seule chose qui me rappela un peu la patrie des Muses. Le cimetière des chrétiens louche à celui des musulman» : il est délabré , sans pierres sépulcrales et sans arbres ; des melons d'eau qui végètent çà et là sur ces tombes abandonnées ressemblent ,. par leur formé et leur pâleur, à des crânes humains qu'on ne s'est pas donné la peine d'ensevelir. Rien n'est triste comme ces deux cimetières, où l'on remarque, jusque dans l'égalité et l'indépendance de la nK)rt , la ctistinction du tyran et de l'esclave.
L'abbé Barthélémy a trouvé Méthone si peu intéressante dans l'antiquité, qu'il s'est contenté de foire mention de son puits d'eau bitumineuse. Sans gloire au mffîeu de toutes ces cités bâties par les dieux ou célébrées par les poètes, Méthone ne se retrouve point dans les chants dePindare , qui forment, avec les ouvrages d'Homère , les brillantes archives de la Grèce. Démosthène, haranguant pour les Mégalopolitains , et rappelant l'histoire de la Messénie, ne parle point de Méthone. Polybe, qui était de Mégalopolis, et qui donne de très-bons conseils aux Messéniens , garde le même silence. Plutarque et Diogène Laërce ne citent aucun héros , aucun philosophe de cette ville. Athénée, Aulu-Gelle et Macrobe ne rapportent rien de Méthone. Enfin Pline, Ptolémée , Pomponius Mêla et l'Anonyme de Ravenne , ne font que la nom- ^ mer dans le dénombrement des villes de la Messénie; mais Strabon et Pausanias veulent retrouver Méthone dans la Pédase d'Homère. Selon Pausanias , le nom de Méthone ou de Mothone lui vient d'une fille d'OEneus , compagnon de Dlomède , ou d'un rocher qui feraie rentrée du port. Méthone
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reparaît assez souvent dans l'histoire ancienne ^ mais Jamais pour aucun fait important. Thucydide cite quelques corps d'hoplites de Méthone, dans la guerre du Péloponnèse. On voit , par un fragment de Diodore de Sicile , que Brasidas défendit cette ville contre les Athéniens. Le même Diodore l'appelle une ville de la Laconie , parce que la Messénie était une conquête de Lacédémone ; celle-ci envoya à Méthone une colonie de Naupliens , qui ne furent point chassés de leur nouvelle pa^e lorsque Épaminondas rappela les Messéniens. Mé^one suivit le sort de la Grèce quand celle-ci passa sous le joug des Romains. Trajan accorda des privilèges à Méthone. Le Péloponnèse'étant devenu l'apanage de l'empire d'Orient, Méthone subit les révolutions de la Morée : dévastée par Alaric , peut-être plus maltraitée par Stilicon, elle fut démembrée de l'empire grec en 1 124 par les Vénitiens. Rendue à ses anciens maîtres l'année d'après , elle retomba au pouvoir des Vénitiens en 1204. Un corsaire génois l'enleva aux Vénitiens en 1208. Le doge Dandolo la reprit sur les Génois. Mahomet II l'enleva aux Vénitiens, ainsi que toute la Grèce, en 1498. Morosini la reconquit sur les Turcs en 1686 , et les Turcs y entrèrent de nouveau en 1715. Trois ans après, Pellegrin passa dans cette ville, dont il nous a fait la description ^ en y mêlant la chronique scandaleuse de tous les consuls français : ceci forme , depuis Homère jusqu'à nous , la suite de l'obscure histoire de Méthone. Pour ce qui regarde le sort de Modon pendant l'expédition des Russes en Morée , on peut consulter le premier volume du Voyage de M. de Cboiseul, et V Histoire de Pologne par Rulhière.
Le vice-consul allemand, logé dans une méchante cahute de plâtre , m'of&it de très-bon cœur un souper composé de pastèques , de raisins et de pain noir : il ne faut pas êtredifficile sur dfê; repas lorsqu'on est si près de Sparte. Je m» retirai ensuite dans la chambre que l'on m'avait préparée , mais sans pouvoir fermer les yeux. Tentendais les aboiements du chien de la Laconie et le bruit du vent de l'ÉIide ; com-* ment aurais-je pu dormir ? Le 11 , à trois heures du matin ,,
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la voix du janissaire de Taga m'avertit qu'il fallait partir pour Goron.
Nous montâmes à cheval à Tinstant. Je vais décrire Tordre de la marche , parce qu'il a été le même dans tout le voyage.
A notre tête paraissait le guide ou le postillon grec à che« val , tenant un autre cheval en laisse : ce second cheval devait servir de remonte, en cas qu'il arrivât quelque accident aux chevaux des voyageurs* Venait ensuite le j'tfigffiire , le turban en tête, deux pistolets et un poignard à la ceinture , un sabre au côté , et un fouet à la main pour faire avancer les chevaux du guide. Je suivais , à peu près armé comme le janissaire , portant de plus un fusil de chasse ; Joseph fermait la marche. Ce Milanais était un petit homme blond à gros vendre, le tehit fleuri, l'air affable; il était tout habillé de velours bleu ; deux longs pistolets d'arçon , passés dans une étroite ceinture, relevaient sa veste d'une manière si grotesque, que le janissaire ne pouvait jamais le regarder sans rire. Mon équipage consistait en un tapis pour m'asseoir, une pipe, un poêlon à café, et quelques châles pour m'envelopper la tête pendant la nuit. Nous partions au signal donné par le guide; nous grimpions au grand trot les montagnes , et nous les descendions au galop à travers les précipices : il faut prendre son parti ; les Turcs militaires ne connaissent pas d'autre manière d'aller, et le moindre signe de frayeur, ou même de prudence, vous exposerait à leur mépris. Vous êtes assis d'ailleurs sur des selles de mameloucks, dont les étriers, larges et courts , vous plient les jambes, vous rompent les pieds, et déchirent les flancs de votre cheval. Au moindre faux mouvement, le pommeau élevé de la selle vous crève la poitrine ; et si vous vous renversez en arrière , le haut rebord de la selle vous brise les reins. On finit pourtant par trouver ces selles utiles , à cause de la solidité qu'elles donnent à cheval , surtout dans des courses aussi hasardeuses.
' Les courses sont de huit à dix lieues avec les mêmes chevaux : on leur laisse prendre haleine sans manger à peu près
la
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à moitié chemin ; on remonte ensuite, et Ton eonliaiie nà
route. Le soir, on arrive quelquefois à ,un kan , masure atoi* donnée, où Ton dort parmi toutes sortes dlnseetes et de repaies sur un plancher vermoulu*. On ne vous doit rien dans ce kan, lorsque vous n^avez pas de firman de poste : c'est à vous de vous procurer des vivres comme vous pouvez. Mon janissaire allait à la diasse dans les villages; il rapportût quelquefois des poulets que je m'obstinais à payer ; nous les disions rôtir^ur des branches vertes d*olbiera , ou bouillir avec du riz pour en faire un pilau. Assis à terre autour de ce fes* tin, nous le déchirions avec nos doigts; le repas finr, nous allions nous laver la barbe et les mains au premîmr ruisseau. Voilà comme on voyage aujourd'hui dans le pays d'Alcibiade etd^Aspasie.
Il faisait encore nuit quand nous quittâmes Modon ; je croyais errer dans les déserts de rAmérique : m^me solitude, même silence. Nous traversâmes des bois d'oliviers, en nous dirigeant au midi. Au lever de Paurore, nous nous trouvâmes sur les sommets aplatis des montagnes les plus arides que j'aiejamais vues. Nous y marchâmes pendant deux heures. Ces sommets labourés par les torrents avaient l'air de guérets abandonnés; le jonc marin et une espèce débrayera é^euse et flétrie y croissaient par touffes. Degros eaïeuxdelisde montagnes, déchaussés par les pluies, paraissaient à la surfece de la terre. Nous découvrîmes la mer v^rs l'est , à tmvers un bois d'oliviers clair-seméâ ; nous descendhnes ensuite dans une gorge de vallon , où l'on voyait quelques diamps d'orge et de coton. Nous passâmes un torrent desséché : son kt était rempli de lauriers-roses et de gàWiet» {Vagnug^astus) , arbuste àfeuillelongue,pâle etmenue^ dont la fleur lilas, un peu cotonneuse, s'allonge en forme de quenouille. Je cite ces deux arbustes parce qu'on les retrouve dans toute la Grèce , et qu'ils décorent presque seuls ces solitudes, jadis si riantes et si parées , aujourd'hui si nues et si tristes. A propos de torrent desséché , je dois dire aussi que je n'ai vu dans la patrie de rilissus , de l'Alphée et de FÉrymanthe, que trois fleuves
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dont Tume ne fât pas tune : le PaoïiBus , le Géj^se et TEurotas, il faut qu'on me pnidonne encore Fespèce d'indifférence et presque d'impiété atec laquelle j'écrirai quelquefois les noms les plus célâires ouïes plu$ harmonieux. On se |!;imiliarise malgré soi en Grèce avec Thémistode , Épaminondas , Sophodke, Platon, Thucydide; et ilÊiut «ne grande religion pour ne pas franobir le Cythéron , le Ménale ou ie Lycée, comme onpagsedes monts vulgaires.
Au sortir du valloin dont je viens de parler, nous commençâmes à gravir de nouvelles montagnes : mon guide me répéta plusieurs fois des noms inoosi^nus; mais, à en juger par leur position , ces montagnes devaient faire une partie de la chaîne du mont Témathia. Nous ne tardâmes pas à entrer dans un bois d'olivkrs , de lauriers-roses, d'esquines, d'agnus-castus et de cornouillers. Ce bois était dominé par des sommets rocaiUeux. Parvenus à cette d^nière cime , nous découvrîmes le golfe de Messàiie , bordé de toutes parts par des montagnes «Ure lesquelles l'ithome se distinguait par son isolement, et le Taygète par ses deux flèches aiguës : je Saluai ces monts fiuneux par tout ce que je savais de beavx vers à leur louange. ,
Un peu au^essous du sommet du Témathia , &x descendant vers Goron , nous aperçûmes une misérable ferme grecque, dont les habitants s'enfuhrent à notre approche. A mesure que nous descendions, nous découvrions au4essous de nous la rade et le port de Coron, où l'on voyait qudques bâtiments à l'amane ; la flotte du capitau-pacha était mouillée de l'autre coté du goUe , vers Galamate. En arrivant à la plaine qui est au pied des montagnes , et qui s'étend jusqu'à la mer, nous lésâmes sur notre droite un village au centre duquel s'élevait une espèce de château fort : le tout , c'està-dire le village et le château, était comme environné d'un immense dmetièreture couvert de cyprès de tous les âges. Mon guid^, en me montrant ces arbres , me les nommait parissos. Un ancien habitant de la Messénle m'aurait autrefois eonté l'histpire entière du jeune homme d'Amydée , dont le M/essénien
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d'aujourd'hui n'a retenu que la moitié du nom ; mais ce nom, tout défiguré qu'il est , prononcé sur les lieux , à la vue d'un cyprès et des sommets du Taygète , me fit un plaisir que les poètes comprendront. J'avais une consolation en regardant les tombes des Turcs : elles me rappelaient que les barbares conquérants de la Grèce avaient aussi trouvé leur dernier jour dans cette terre ravagée par eux. Au reste, ces tombes étaient fort agréables : le laurier-rose y croissait au pied des cyprès, qui ressemblaient à de grands obélisques noirs ; des tourterelles blanches et des pigeons bleus voltigeaient et roucoulaient dans ces arbres; l'herbe flottait autour de petites colonnes funèbres que surmontait un turban; une fontaine bâtie par un chérif répandait son eau dans le chemin pour le voyageur : on se serait volontiers arrêté dans ce cimetière, où le laurier de la Grèce , dominé par les cyprès de l'Orient , semblait rappeler la mémoire des deux peuples dont la poussière reposait dans ce lieu . »
De ce cimetière à Coron il y a près de deux heures de marche : nous cheminâmes à travers un bois continuel d'oliviers, planté de froment à demi moissonné. Le terrain , qui de loin paraît une plaine unie, est coupé par des ravines inégales et profondes. M. Yial , alors consul de France à Coron , me reçut avec cette hospitalité si remarquable dans les consuls du Levant. Je lui remis une des lettres de recommandation que M. de Talleyrand , sur la prière de M. d'Hauterive , m'avait poliment accordées pour les consuls français dans les échelles.
M. Yial voulut bien me loger chez lui. Il renvoya mon Janissaire de Modon , et me donna un de ses propres janissaires pour traverser avec moi la Morée , et me conduire à Athènes- Le capitan^pacha étant en guerre avec les Maniottes , je ne pouvais me rendre à Sparte par Calamate, que l'on prendra, si Ton veut, pour Calathion , Cardamyle ou Thalame, sur la côte de la Laconie , presque en face de Coron. 11 fut donc résolu que je ferais un long détour ; que j'irais chercher le défilé des portes de Léondari , l'un des Hermaeum de la Messénie; que je me rendrais à Tripoljzza, afin d'obtenir du pa-
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cha de la Morée le firman néeessaire pour passer risthme ; que je reviendrais de Tripolizza à Sparte , et que de Sparte je prendrais parla montagne le chemin d'Argos , de Mycènes et de Gorinthe.
Goroné , ainsi que Messène et Mégalopolis, ne remonte pas à une grande antiquité , puisqu'elle fut fondée par Épaminondas sur les ruines de l'ancienne Épéa. Jusqu'ici on a pris Coron pour Goroné, d'après l'opinion de d'An ville. J'ai quelques doutes sur ce point : selon Pausanias, Goroné était située au bas du mont Témathia , vers l'embouchure du Pamisus : or, Goron est assez éloignée de ce fleuve; elle est bâtie sur une hauteur à peu près dans la position où le même Pausanias place le temple d'Apollon Gorinthus , ou plutôt dans la position de Golonides '. On trouve vers le fond du golfe de Messénie des ruines au bord de la mer, qui pourraient bien être celles de la véritable Goroné , à moins qu'elles n'appartiennent au village d'Ino. Goronelli s'est trompé en prenant Goroné pour Pédase , qu'il faut, selon Strabon et Pausanias , retrouver dans Méthone.
L'histoire moderne de Goron ressemble à peu près à celle de Modou : Goron fut tour à tour, et aux mêmes époques que cette dernière ville, possédée par les Vénitiens, les Génois et les Turcs. Les Espagnols l'assiégèrent et l'enlevèrent aux infidèles en 1633. Les chevaliers de Malte se distinguèrent à ce siège assez mémorable. Yertot fait à ce sujet' une smçulière faïute en prenant Goron pour Ghérouée , patrie de Plutarque , qui n'est pas elle-même la Ghéronée où Philippe donna des chaînes à la Grèce. Retombée au pouvoir des Turcs , Goron fut assiégée et prise de nouveau par Morosini en 1685 : on remarque à ce siège deux de mes compatriotes. Goronelli ne cite que le commandeur de la Tour, qui y périt glorieusement; mais Giacomo Diedo parle encore du marquis de Gourbon. J'aimais à retrouver les traces de l'honneur français dès mes premiers pas dans la véritable patrie de la
* Cette opipion est aussi celle de M. de Ghoiaeul.
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gloire, et duns le pays d'ua peuple qui fut si bon juge de la valeur. Mais où ne retrouve-t-on pas ces traces? A Goustantinople , à Rhodes , en Syrie , en Egypte , à Carthage , partout où j'ai abordé , on m'a montré le camp des Français , la tour des Français , le château des Français : TArabe m'a fait voir les tombe» de nos soldats sous les sycomores du Caire , et le Siminole sous les peupliers de la Floride.
C'est encore dans cette même ville de Coron que M. de Choiseul a commencé ses tableaux. Ainsi le sort me conduisait au même lieu où mes compatriotes avaient cueilli cette double palme des talents et des armes , dont la Grèce aimait à couronner ses enfants. Si j'ai moi-même parcouru sans gloire , mais non sans honneur , les deux carrières où les citoyens d'Athènes et de Sparte acquirent tant de renommée , je m'en console en songeant que d'autres Français ont été plus heureux que moi.
M. Vial se donna la peme de me montrer Coron , qui n'est qu'un amas de ruines modernes ; il me fit voir aussi l'endroit d'où les Russes canonnèrent la ville en 1770 , époque fatale àjla Morée , dont les Albanais ont depuis massacré la population. La relation des voyages de Pellegrin date de 17 lô et de 1719 : le ressort de Coron s'étendait alors, selon ce voyageur, à quatre-vingts villages; je ne sais si l'on en trouverait aujourd'hui cinq ou six dans le même arrondissement. Le reste de ces champs dévastés appartient à des Turcs, qui possèdent trois ou quatre mille pieds d'oliviers, et qyi dévorent dans un harem à Constantinople l'héritage d'Aristomène. Les larmes me venaient aux yeux en voyant les mains du Grec esclave inutilement trempa de ces flots d'huile qui rendaient la vigueur aux bras de ses pères pour triompher des tyrans.
La maison du consul dominait le golfe de Coron : je voyais de ma fenêtre la mer de Messénie peinte du plus bel azur ; devant moi , de l'autre côté de cette mer , s'élevait la haute chaîne du Taygète couvert de neige, et justement comparé aux Alpes par Polybe, mais aux Alpes sous un,
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pitt$ beau cid. A ma émU s'étendait la pldne mer, et à ma gatt<^e , aa foad du golfe , je découvrais le mont Ithome, isolé comme le Vésuve , et tronqué ccmune lui à son sonunet. Je ne pouvais m'arracha à ce spectacle : quelles posées n'inspire point la vue de ces^ edtes désertes de la Grèce , où Ton n'entend que l'éternel sifflement du nûstiral et le gémissement des flots ! Qudques coups de canon , que le ciq»itanpacha faisait tirer dé loin à loin contre les rochers des Maniottes, interrompaient seuls ces tristes bruits par un bnnt {dus triste encore. On n'apercevait sur toute l'étendue de la mer que la flotte de ce chef des baii)ares : elle me rappelait le souvenir de ces pirates américains qui plantaient leur drapeau sanglant sur une terre inconnue , en prenant possession d'un pays enchanté au nom de la servitude et de la mort ; ou plutôt je croyais voir les vaisseaux d' Alaric s'éloigner de la Grèce en cendres, en emportant la dépouille des temples, les trophées d'Olympie, et les statues brisées de la Liberté et des Arts'.
Je quittai Coron le 12 à deux heures du matin, comblé des politesses et des attentions de M. Vial , qui me donna une lettre pour le padia de Marée, et une autre lettre pour un Turc de Misitra. Je m'embarquai avec Joseph et mon nouveau janissaire dans un calque qui devait me conduire à l'embouchure du Pamisus , au fond du golfe de Messénie. Quelques heures d'une belle traversée me portèrent dans le lit du plus grand fleuve du Pélopcmnèse , où notre petite bar^ que échoua faute d'eau. Le janissaire alla chercher des chevaux à Nissi , gros village éloig^ de trois ou quatre milles de la mer , en remontant lePamissus. Cette rivière était couverte d'une multitude d'oiseaux sauvages, dont je m'amusai à observer les jeux jusqu'au retour du janissaire. Rien ne serait agréable comme l'histobre naturelle , si on la rattachait toujours à l'histoire des hommes : on aimerait à voir les oiseaux vovaseurs quitter les peuplades ignorées de l'Atlantique
1 Voyei: la description de la Messénie dans les Martyrs ^ liv, h
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pour visiter les peuples fiimeux de TEurotas et du Géphise. La Providence, afin de confondre notre vanité, a permis que les animaux connussent avant l'homme la véritable étendue du séjour de Thomme ; et tel oiseau américain attirait peutêtre l'attention d*Aristote dans les fleuves de la Grèce, lorsque le philosophe ne soupçonnait même pas l'existence d'un monde nouveau. L'antiquité nous offrirait dans ses annales une foule de rapprochements curieux ; et souvent la marche des peuples et des armées se lierait aux pèlerinages de quelques oiseaux solitaires , ou aux migrations pacifiques des gazelles et des chameaux.
Le janissaire revint au rivage avec un guide et cinq chevaux, deux pour le guide et les trois autres pour moi, le janissaire et Joseph. Nous passâmes à Nissi, qui me semble inconnue dans l'antiquité. Je vis un moment le vayvode ; c'était un jeune Grec fort affable, qui m'ofâit des confitures et du vin : je n'acceptai point son hospitalité, et je continuai ma route pour Tripolizza.
Nous nous dirigeâmes sur le mont Ithome , en laissant à gauche les ruines de Messène. L'abbé Fourmont, qui visita ces ruines il y a soixante-dix ans, y compta trente-huit tours encore debout. Je ne sais si M. Yial ne m'a point assuré qu'il en existe aujourd'hui neuf entières , et un fragment considérable de mur d'enceinte. M. Pouqueville, qui traversa la Messénie dix ans avant moi, ne passa point à Messène. Nous arrivâmes vers les trois heures de l'après-midi au pied de rithome, aujourd'hui le mont Yulcano, selon d'Anville. Je me convainquis, en examinant cette montagne, de la difficulté de bien entendre les auteurs anciens sans avoir vu les lieux dont ils parlent. Il estévidwt, par exemple, que Messène et l'ancienne Ithome ne pouvaient embrasser le mont dans leur enceinte , et qu'il faut expliquer la particule grecque ire pi, comme l'explique M. Lechevalier à propos de la course d'Hector et d'Achille , c'est-à-dire qu'il faut traduire devant Troie , et non pas autour de Troie.
Nous traversâmes plusieurs villages, Cha&sa, Scala, Cypa-
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rissa , et quelques autres récemment détruits par le pacha lors de sa dernière expédition contre les brigands. Je ne vis dans tous ces villages qu'une seule femme : elle ne démentait point le sang des Héraclides par ses yeux bleus , sa haute taille , et sa beauté. La Messénie fut presque toujours malheureuse : un pays fertile est souvent un avantage funeste pour un peuple. A la désolation qui régnait autour de moi , ^ on eût dit que les féroces Lacédémoniens venaient encore de ravager la patrie d'Aristodème. Un grand homme se chargea de venger un grand homme : Épaminondas éleva les murs de Messène. Malheureusement on peut reprocher à cette ville la mort de Philopœmen. Les Arcadiens tirèrent vengeance de cette mort,' et transportèrent les cendres de leur compatriote à Mégalopolis. Je passais avec ma petite caravane précisément par les chemins où le convoi funèbre du dernier des Grecs avait passé , il y a environ deux mille ans. > Après avoir longé le mont Ithome, nous traversâmes un ruisseau qui coule au nord , et qui pourrait bien être une des sources du Balyrà. Je n'ai jamais défié les Muses, elles ne m'ont point rendu aveugle comme Thamyris ; et si j'ai une lyre, je ne l'ai point jetée dans le Balyra, au risque d'être ciiangé après ma mort en rossignol. Je veux encore suivre le culte des neuf Sœurs pendant quelques années, après quoi j'abandonnerai leurs autels. La couronne de roses d'Anacréon ne me tente point : la plus belle couronne d'un vieillard, ce sont ses cheveux blancs et les souvenirs d'une vie honorable ^
Andanies devait être plus bas, sur le cours du Balyra. J'aurais aimé à découvrir au moins l'emplacement des palais de Mérope.
J'entends des cris plaintirs. Hélas ! dans ces palais Un dieu persécuteur habite pour jamais.
Mais Andanies était trop loin de notre route, pour essayer d'en trouver les ruines. Une plaine inégale, couverte de
1 l^'anteqr trayaUbit a}on aux Martyrs, pour lefqiielt U avait entre-
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grandes herbes et de troupeaux de dievaux comme les savanes de la Floride , me conduisit vers le fond du bassin où se réunissent les hautes montagnes de FArcadie et de la Laconie. Le Lycée était devant nous, cqwndant un peu sur notre gauche , et nous foulions {nrobablement le sol de Siénydare. Je n'y entendais point Tyrtée chanter à la tête des bataillons de Sparte ; mais , à son défaut , je fis en cet endroit la rencontre d'un Turc monté sur un bon cheval, et accompagné de deux Grecs à pied. Aussitôt qu'il m'eut reconnu à mon habit ârane , il piqua vers moi , et me cria en français : « C'est un beau pays pour voyager que la Morée ! En France , « de Paris à Marseille, je trouvais des lits et des auberges par- « tout. Je suis très-£atigué; je) viens de Coron par terre , et « je vais à Léondari. Où allez-vous? » Je répondis que j'ailais à TripoHzza. — « £h bien ! dit le Turc , nous irons ente seniUe jusqu'au kan des Portes ; mais je suis très-fatigué, « mon cher seigneur. » Ce Turc courtois était un marchand de Coron qui avait été à Marseille , de Marseille à Paris , et de Paris à Marseille '.
Il était nuit lorsque nous arrivâmes à l'entrée du défilé, sur les confins de la Messénie, de l'Arcadie et de la Laconie. Deux rangs de montagnes parallèles forment cet Hermaeum qui s'ouvre du nord au midi. Le chemin s'élève par degrés du côté de la Messénie, et redescend p» une pente assez douce vers la Laconie. Cest peut-être THermaBum où, selon Pausanias, Oreste, troublé par la première apparition des Euménides, se coupa un doigt avec les dents.
Notre caravane s'engagea bientôt dans cet étroit passage. Nous marchions tous en silence et à la file*. Cette route,
pris ce voyage. Son dessein était de renoncer aux si^ets d imagination après la publication des Martyrs, On peut voir ses adieux à la muse duis le dernier livre de cet ouvrage.
' Il est remarquable que M. PouqueviUc rencontra ï peu prte au même endroit un Turc qui parlait français. C'était peut-être le roéme.
' Je ne sais si c'est le même Hermaeum que M. Pouqueville et tes compagpons d'infortune passèrent en venant de Navarin. Voyez , pour la description de cette partie de la Messénie, le? âfartjfrs, Uv. ^v«
b6 PàHIS à JBEÙSAUQi. 148
inalgré la justice expéditive du pacha, n'était pas sûre, et nous nous tenions prêts à tout événement. A minuit nous arrivâmes au kan placé au milieu du défilé : un bruit d'eaux et un gros arbre nous annoncèrent cette pieuse fondation d'un serviteur de Mahomet. En Turquie, tx>utes les institutions publiques sont dues à des particuliers ; l'État ne Mt rien pour l'État. Ces institutions sont le frmt de Fesprit religieux, et non de Tamour de la patrie; car il n'y a point de patrie. Or, il est remarquable que toutes ces fontaines, tous ces kans, tous ces ponts tombent en ruine, et sont dles premiers temps de l'empire : je ne crois pas avoir rencontré sur les chemins une seule feibrique moderne : d'où l'on doit conclure que chez les musulmans la religion s'affaiblit, et qu'avec la religion l'état social des Turcs est sur le point de s'écrouler.
Nous entrâmes dsfkis le kan par une écurie; une échelle en forme de pyramide renversée nous conduisit dans un grenier poudreux. Le marchand turc se jeta sur une natte en s'écrient : « C'est le plus beau kan de la Morée ! De Paris à Marseille je « tmuvais des lits et des auberges partout. » Je cherchai aie consoler en lui of&ant la moitié du souper que j'avais apporté de Coron. « Eh! mon cher seigneur, s'écria-t-il, je suis si face tigué que je vais mourir !» Et il gémissait, et il se prenait la barbe, et il s'essuyait le front avec un châle, et il s'écriait : « Allah ! » Toutefois il mangeait d'un grand appétit la part du souper qu'il avait refusée d'abord .
Je quittai ce bonhomme Me 13 au lever du jour, et je continuai ma route. Notre course était fort ralentie : au lieu du janissaire de Modon, qui ne demandait qu'à tuer son cheval, j'avais un js^pissalre d'une tout autre espèce. Mon nouveau guide était un petit homme maigre, fort marqué de petite vérole, parlant bas et avec mesure, et si plein de la dignité de son turban, qu'on l'eût pris pour un parvenu. Un aussi grave personnage ne se mettait au galop que lorsque l'importance
* Ce Turc, moiUé Grec, oomrae M. FaaTel me l'a dit depuis, est ton* Jours par voio et parchemin : il ne jouit pas d'une réputation très-sûre» pour s'être mêlé fort à son avantage des approvisionnements d'une armée.
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deFoccasionrexigeait : par exemple, lorsqu'il apercevait quelque voyageur. L'irrévérence avec laquelle j'interrompais Tordre de la marche, courant en avant, à droite et à gauche, partout où je croyais découvrir quelques vestiges d'antiquité, lui déplaisait fort, mais il n'osait se plaindre. Du reste, je le trouvai fidèlç , et assez désintéressé pour un Turc.
Une autre cause retardait encore notre marche : le velours dont Joseph était vêtu dans la canicule, en Morée, le rendait fort malheureux ; au moindre mouvement du cheval il s'accrochait à la selle ; son chapeau tombait d'un côté, ses pistolets de l'autre; il fallait ramasser tout cela, et remettre le pauvre Joseph à cheval. Son excellent caractère brillait d'un nouveau lustre au milieu de toutes ces peines, et sa bonne humeur était inaltérable. Nous mimes donc trois mortelles heures pour sortir de l'Hermseum, assez semblable dans cette j)artie au passage de l'Apennin entre Pérouse et Tami. Nous entrâmes dans une plaine cultivée qui s'étend jusqu'à Léondarl. Nous étions là en Arcadie, sur la frontière de la Laconie.
On convient généralement, malgré l'opinion de d'Anville, que Léondarl n'est point Mégalopolis. On veut retrouver dans la première l'ancienne Leuctres de la Laconie, et c'est le sentiment de M. Barbie du Bocage. Où donc est Mégalopolis? Peut-être au village de Sinano. Il eût fallu sortir de mon chemin, et faire des recherches qui n'entraient point dans l'objet de mon voyage. Mégalopolis, qui n'est d'ailleurs célèbre par aucune action mémorable ni par aucun chef-d'œuvre des arts, n'eût tenté ma curiosité que comme monument du génie d'Épaminondas et patrie de Philopœmen et de Polybe.
Laissant à droite Léondari, ville tout à fait moderne, nous traversâmes un bois de vieux chênes-verts ; c'était le reste vénérable d'une forêt sacrée : un énorme vautour perché sur la cime d'un arbre mort y semblait encore attendre le passage d'un augure. Nous vîmes le soleil se lever sur le mont Borée ; nous mimes pied à terre au bas de ce mont pour gravir un chemin taillé dans le roc : ces chemins étaient appelés Che* mins de l'Échelle en Arcadie.
DB PÀBIS A J1ÎAUSÀLVlf« H6
Je ii*ai pu reconnaître en Morée ni les chemins grecs ni les voies romaines. Des chaussées turques de deux pieds et demi de large servent à traverser les terrains bas et marécageux : comme il n'y a pas une seule voiture à roues dans cette partie du Péloponnèse , ces cliaussées suffisent aux ânes des paysans et aux chevaux des soldats. Cependant Pausanias et la carte de Peutinger marquent plusieurs routes dans les 'lieux où j'ai passé, surtout aux environs deMantinée.Bergierles a très-bien suivies dans ses Chemins de l'Empire '.
!Nous nous trouvions dans le voisinage d'une des sources de l'Alphée; je mesurais* avidement des yeux les ravines qu,e je rencontrais : tout était muet et desséché. Le chemin qui conduit, de Borée à Tripolizza traverse d'abord des plaines désertes et se plonge ensuite dans une longue vallée de pierres. Le soleQ nous dévorait; à quelques buissons rares et brûlés étaient suspendues des cigales qui se taisaient à notre approche ; elles recommençaient leurs cris dès que nous étions passés : on n'entendait que ce bruit monotone, les pas de nos chevaux et la complainte de notre guide. Lorsqu'un postiUon grec monte à cheval, il commence une chanson qu'il continue pendant toute la route. C'est presque toujours une longue histoire rimée qui charme les ennuis des descendants de Linus : les couplets en sont nombreux, l'air triste, et assez ressemblant aux airs de nos vieilles romances françaises. Une, entre autres, qui doit être fort connue, car je l'ai entendue depuis Coron jusqu'à Athènes, rappelle d'une manière firap^ pante l'air :
Mon cœur, charmé de sa chaîne , etc.
Il faut seulement s'arrêter aux quatre premiers vers, sans passer au refrain.
* La carte de Peutinger ne peut pas tromper, dn moins quant à Texis-^ lence des routes, puisqu'elles sont tracées sur ce monument cnrienx , qui n'est qu'un livre des postes des anciens. La difficulté n'existe que dans le calcul des distances , et surtout pour ce qui regarde les Gaules , où l'abréviation leg, peut se prendre quelquefois pour lega ou legio,
ITINÉR. — T. I. <5
Ht ITtNËRAtfiË
Toujours! toujours!
Ces airs auraient*ils été apportés en Morée par les Vénitiens? serait-ce que les Français, excellant dans la romance, se sont rencontrés avec le génie des Grecs? Ces airs sont-ils antiques f et, s'ils sont antiques, appartiennentrils à la seconde école de la musique chez les Grecs, ou remontentils jusqu'au temps d'Olympe? Je laisse ces questions à décider aux habiles. Mais il me semble encore ouïr le chant de fhes malheureux guides, la nuit, le jour, au lever, au coucher du soleil, dans les solitudes de l'Arcadie, sur les bords de l'Enrôlas, dans les déserts d'Argos, deCorinthe, de Mégare : lieux où la voix des Ménades ne retentit plus, où les concerts des Muses ont cessé, où le Grec infortuné semble seulement dé[Aorer dans de tristes complaintes les malheurs de sa patrie :
Soli cBDiare periti
Arcades ' ?
A trois lieues de Tripolizza , nous rencontrâmes deux officiers de la garde du pacha qui couraient, comme moi, en poste. Ils assommaient les chevaux et le postillon à coups de fouet de peau de rhinocéros. Ils s'arrêtèrent en me voyant, et me demandèrent mes armes : je refusai de les donner. Le janissaire me fit dire par Joseph que ce n'était qu'un pur objet de curiosité, et que je pouvais aussi demander les armes de ces voyageurs. A cette condition je voulus bien satisfahre les spahis : nous changeâmes d'armes. Ils examinèrent longtemps mes pistolets, et finirent par me les tirer au-dessus de la tête.
^ J'avais été prévenu de ne me laisser jamais plaisanter p9ï im Turc, si je ne voulais m'exposer à mille avanies. J'ai reconnu plusieurs fois, dans la suite, combien ce conseil était
> Spon avait remarqué en Grèce an air parfaitement semblable à oebii de KéveilleZ'Vous , belle endormie; et H s'amusa même à composer des faroles en ^ec moderne sur cet air,
BS PÀBIS À JEBUSÀLBM. |47
Utile : un Turc devient aussi souple, s'il voit que vous ne U craignez pas, qu'il est insultant s'il s'aperçoit qu'il vous fait peur. Je n'aurais pas eu besoin, d'ailleurs, d'être averti dans cette occasion, et la plaisanterie m'avait paru trop mauvaise pour ne pas la rendre coup sur coup. Enfonçant donc les éperons dans les flancs de mon cheval , je courus sur les Turcs , et leur lâchai les coups de leurs propres pisitolets eu travers, si près du visage, que l'amorce brûla les moustaphes du plus jeune spahi. Une explication s'ensuivit entre ces officiers et le janissaire, qui leur dit que j'étais Français : à ce nom de Français il n'y eut point ie politesses turques qu'ils ^e me firent. Ils m'offrirent la pipe, chargèrent mes armes, et me les rendirent. Je crus devoir garder l'avantage qu'ils me donnaient, et je fis simplement charger leurs pistolets par Joseph. Ces deux étourdis voulurent m'engager à courir avec eux : je les refusai, et ils partirent. On va voir que je n'étais pas le premier Français dont ils eussent entendu parler, et que leur pacha connaissait bien mes compatriotes. h
On peut lire dans M. Pouqueville une description exacte de Tripolizza , capitale de la Morée. Je n'avais pas encore vu de ville entièrement turque : les toits rouges de celle-ci , ses minarets et ses dômes me frappèrent agréablement au premier coup d'œil. Tripolizza est pourtant située dans une partie assez aride du vallon de Tégée , et sous une des croupes du Ménale , qui m'a paru dépquillée d'arbres et de verdure. Mon janissaire me conduisit chez un Grec de la connaissance de M. Yial. Le consul , comme je l'ai dit , m'avait donné une lettre pour le pacha. Le lendemain de mon arrivée, 16 août, je me rendis chez le drogman de Son Excellence : je le priai de me faire délivrer le plus tôt possible snon Qrman de poste, et l'ordre nécessaire pour passer l'isthme de Corinthe. Ce drogman, jeune homme d'une figure fine et spirituelle , me répondit en italien que d'abord il était malade ; qu'ensuite le pacha venait d'entrer chez ses femmes; qu'on ne parlait pas comme cela à un pacha ; qu'U fallait attendre ; que les Français étaient toujours pressés.
Je répliquai que je n'avais demfindé les firmçins que pour
148 ITUfilUIBS
la forme; que mon passe-port français me suffisait pour voyager en Turquie , maintenant en paix avec mon pays ; que , puisqu'on n'avait pas le temps de m'obliger, je partirais sans les firmans, et sans remettre la lettre du consul au pacha.
Je sortis. Deux heures après le drogman me fit rappeler ; je le trouvai plus traîtable , soit qu'à mon ton il m'eût pris pour un personnage d'importance , soit qu'il craignît que je ne trouvasse quelque moyen de porter mes plaintes à son maître; il me dit qu'il allait se rendre chez Sa Grandeur, et lui parler de mon affaire.
En effet , deux heures après un Tartare me vint chercher, et me conduisit chez le pacha. Son palais est une grande maison de bois carrée , ayant au centre une vaste cour, et des galeries régnant sur les quatre faces de cette cour. On me fit attendre dans une salle, où je trouvai des papas et le patriarche de la Morée. Ces prêtres et leur patriarche parlaient beaucoup, et avaient parfaitement les manières déliées et avilies des courtisans grecs sous le Bas-Empire. J'eus lieu de croire , aux mouvements que je remarquai, qu'on me préparait une réception brillante ; cette cérémonie m'embarrassait. Mes vêtements étaient délabrés, mes bottes poudreuses, mes cheveux en désordre , et ma barbe , comme celle d'Hector : barba squalida. Je m'étais enveloppé dans mon manteau , et j'avais plutôt l'air d'un soldat qui sort du bivouac que d'un étranger qui se rend à l'audience d'un grand seigneur.
Joseph, qui disait se connaître aux pompes de l'Orient, m'avait forcé de prendre ce manteau : mon habit court lui déplaisait; lui-même voulut m'accompagner avec le janissaire, pour me faire honneur. Il marchait derrière moi sans bottes , les jambes et les pieds nus , et un mouchoir rouge jeté pardessus son chapeau. Malheureusement il fut arrêté à la porte du palais dans ce bel équipage : les gardes ne voulurent point le laisser passer : il me donnait une telle envie de rire, que je ne pus jamais le réclamer sérieusement. La prétention au turban le perdit, et il ne vit que de loin les grandeurs où il avait aspiré.
^ Après deux heures de délai, d'ennui et d'impatieace, on
DE PARIS A JEBUSAL£M. 149
mUntroduisit dans la salle du pacha : je vis un homme d'environ quarante ans , d'une belle figure , assis ou plutôt couché sur un divan, vêtu d'un cafetan de soie, un poignard orné de diamants à la ceinture , un turban blanc à la tête. Un vieillard à longue barbe occupait respectueusement une place à sa droite (c'était peut-être le bourreau); le drogman grec était assis à ses pieds ; trois pages debout tenaient des pastilles d'ambre , des pincettes d'argent , et du feu pour la pipe. Mon janissaire resta à la porte de la salle. ' Je m'avançai, saluai Son Excellence en mettant la main sur mon cœur ; je lui présentai la lettre du consul ; et , usant du privilège des Français, je m'assis sans avoir attendu l'ordre.
Osman me fît demander d'où je venais , où j'allais , ce' que je voulais.
Je répondis que j'allais en pèlerinage à Jérusalem ; qu'en me rendant à la ville sainte des chrétiens j'avais passé par la Morée pour voir les antiquités romaines < ; que je désirais un fîrman de poste pour avoir des chevaux , et un ordre pour passer l'isthme.
Le pacha répliqua que j'étais le bienvenu , que je pouvais voir tout ce qui me ferait plaisir, et qu'il m'accorderait les firmans. Il me demanda ensuite si j'étais militaire, et si j'avais fait la guerre d'Egypte.
Cette question m'embarrassa , ne sachant trop dans quelle intention elle était faite. Je répondis que j'avais autrefois servi mon pays , mais que je n'avais jamais été en Egypte.
Osman me tira tout de suite d'embarras : il me dit loyalement qu'il avait été fait prisonnier parles Français à la bataille d'Aboukir ; qu'il avait été très-bien traité de mes compatriotes, et qu'il s'en souviendrait toujours.
Je ne m'attendais point aux honneurs du café, et cependant je les obtins : je me plaignis alors de l'insulte fadte à un de mes gens , et Osman me proposa de faire donner devant
> Toat ce qui a rapport aux Grecs, et les Grecs eux-mêmes , sont nommés Romains par tes Turcs.
150 ITINBAAiaS
moi vingt coups de bâton au déli <pii avait arrêté Joseph. Je refusai ce dédommagement, et je me contentai de La bonne volonté du pacha. Je sortis de mon audience fort satisfait : il est vrai qu'il me fallut payer largement à la porte des distinctions aussi flatteuses. Heureux si les Turcs en {dace employaient au bien des peuples qu'ils gouvernent œtte simplicité de moeurs et de justice ! Mais ce sont des tyrans que la soif de l'or dévore , et qui versent sans remords le sang innocent pour la satisfaire.
Je retournai à la maison de mon hôte, précédé de mon janissaire et suivi de Joseph, qui avait oublié sa disgrâce. Je passai auprès de quelques ruines dont la construction me parut antique : je me réveillai alors de l'espèce de distraction où m'avaient jeté les dernières seènes avec les deux officiers turcs, le drogman et le pacha; je me retrouvai tout à coup dans les campagnes des Tégéates : et j'étais un Franc en habit court et en grand chapeau ; et je venais de recevoir l'audience d'un Tartare en robe longue et en turban au milieu delà Grèce!
£heo , fugaces labuntor anni !
M. Barbie du Bocage se récrie avec raison contre l'inexactitude de nos cartes de Morée , où la capitale de cette province n'est souvent pas même indiquée. La cause de cette négligence vient de ce que le gouvernement turc a changé dans cette partie de la Grèce. Il y avait autrefois un sangiac qui résidait à Coron. La Morée étant devenue un pachali , le pacha a fixé sa résidence à TripoHzza, comme dans un point plus central. Quant à l'agrément de la position , j'ai remarqué que les Turcs étaient assez indifférents sur la beauté des lieux. Us n'ont point à cet égard la délicatesse des Arabes , que le charme du ciel et de la terre séduit toujours, et qui pleurent encore aujourd'hui Grenade perdue.
Cependant , quoique très-obscure , Tripolizza n'a pas été tout à fait inconnue jusqu'à M. Pouqueville, qui écrit Tripolitza : Pellegrin en parle, et la nomme Trepolezza; d'An-
DÉ PÀAIS A JÉBUSÀLEtf. t$i
ville, Trapolizza; M. de Ghoiseul', TripoUzza; et les autres voyageurs cmt suivi cette orthographe. D'Anville observe que Tripolizza n'est point Manttnée : c'est une ville moderne qui paraît s'être élevée entre Mantinée , Tégéect Orohomène. > Un Tartare m'apporta le soir mon firman de poste, et l'or* dre pour passer l'isthme* £n s'établissant sur les débris de Constantinople , les Turcs ont manifestement retenu plusieurs usages des peuples^ conquis. Uétablissement des postes en Turquie est, à peu de chose près, celui qu'avaient ^é les empereurs romains : on ne paye point les chevaux; le poids de votre bagage est réglé; on est obligé de vous fournir partout la nourriture, etc. Je ne voulus point user de ces ma^ gnifiques mais odieux privilèges, dont le fardeau pèse sur un peuple malhanieux : je payai partout mes chevaux et ma nourriture, comme un voyageur sans protection et sans firman.
Tripolizza étant une ville absolument moderne , j'en par* tis le 15 pour Sparte, où il me tardait d'arriver. Il me fallait, pour ainsi dire, revenir sur mes pas, ce qui n'aurait pas eu lieu si j'avais d'abord visité la Laconie en passant par Calamate. A une lieue vers le couchant, au sortir de Tripolizza, nous nous arrêtâmes pour voir des ruines : ce sont celles d'un couvent grec dévasté par les Albanais au temps de la guerre des Russes; mais dans les murs de ce couvent on aperçoit des fragments d'une belle architecture, et des pierres chargées d'inscriptions engagées dans la maçonnerie. J'essayai longtemps d'en lire une à gauche de la porte principale de l'église. Les lettres étaient du bon temps, et l'inscription parut être en boustrophédon : ce qui n'annonce pas toujours une très-haute antiquité. Les caractères étaient renversés par la position de la pierre : la pierre elle-même était iéclatée, placée fort haut, et enduite en partie de ciment. Je ne pus rien déchiffrer, hors le mot tefeates, qui me causa presque autant de joie que si j'eusse été membre de l'Académie des inscriptions. Tégée a dû exister aux environs de ce couvent. On trouve dans les champs voisins beaucoup demé»
153 ITIlfÉBAIBB
dailles. J'en aehetai trois d'un paysan, qui ne me donnèrent aucune lumière ; il me les vendit très-cher. Les Grecs , à force de voir des voyageurs, commencent à connaître le prix de leurs antiquités.
Je ne dois pas oublier qu'en errant parmi ces décombres je découvris une inscription beaucoup plus moderne : c'était le nom de M. Fauve! écrit au crayon sur un mur. 11 faut être voyageur pour savoir quel plaisir on éprouve à rencontrer tout à coup , dans des lieux lointains et inconnus , un nom qui vous rappelle la patrie.
Nous continuâmes notre route entre le nord et le couchant. Après avoir marché pendant trois heures par des terrains à demi cultivés, nous entrâmes dans un désert qui ne finit qu*à la vallée de la Laconie. Le lit desséché d'un torrent nous servait de chemin ; nous circulions avec lui dans un labyrinthe de montagnes peu élevées , toutes semblables entre elles , ne présentant partout que des sommets pelés, et des flancs couverts d'une espèce de chêne-vert nain à feuilles de houx. Au bord de ce torrent desséché , et au centre à peu près de ces monticules , nous rencontrâmes un kan ombragé de deux platanes, et rafraîchi par une petite fontaine. Nous laissâmes reposer nos montures : il y avait dix heures que nous étions à cheval. Nous ne trouvâmes pour toute nourriture que du lait de chèvre et quelques amandes. Nous repartîmes avant le coucher du soleil , et nous nous arrêtâmes à onze heures du soir dans une gorge de vallée , au bord d'un autre torrent qui conservait un peu d'eau.
Le chemin que nous suivions ne traversait aucun lieu célèbre : il avait servi tout au plus à la marche des troupes de Sparte , lorsqu'elles allaient combattre celles de Tégée dans les premières guerres de Lacédémone. On ne trouvait sur cette route qu'un temple de Jupiter-Scotitas vers le passage des Hermès : toutes ces montagnes ensemble devaient former différentes branches du Parnon , du Cronius et de l'Olympe. - Le 16, à la pointe du jour, nous bridâmes nos chevaux : le janissaire fit sa prière , se lava les coudes, la barbe et Içs
D£ PAHIS À JEBUSÀLEM. 153
mains , se tourna vers Torient comme pour appeler la lumière, et nous partîmes. £n avançant vers la Laconie , les montagnes commençaient à s'élever et à se couvrir de quelques bouquets de bois ; les vallées étaient étroites et brisées ; quelques-unes me rappelèrent, mais sur une moindre échelle, le site de la grande Chartreuse et son magnifique revêtement de forêts. A midi nous découvrîmes un kan aussi pauvre que celui de la veille, quoiqu'il fût décoré du pavillon ottoman. Dans un espace de vingt-deux lieues c'étaient les deux seules habitations que nous eussions rencontrées : la fatigue et la faim nous obligèrent à rester dans ce sale gîte plus longtemps que je ne l'aurais voulu. Le maître du lieu , vieux Turc à la mine rébarbative , était assis dans un grenier qui régnait audessus des étables du kan : les chèvres montaient jusqu'à lui , et l'environnaient de leurs ordures. Il nous reçut dans ce lieu de plaisance , et ne daigna pas se lever de son fumier pour faire donner quelque chose à des chiens de chrétiens; il cria d'une voix terrible, et un pauvre enfant grec tout nu, le corps enflé par la fièvre et par les coups de fouet, nous vint apporter du lait de brebis dans un vase dégoûtant par sa malpropreté; encore fus-je obligé de sortir pour le boire à mon aise , car les chèvres et leurs chevreaux m'assiégeaient pour m'arracher un morceau de biscuit que je tenais à la main. J'avais mangé l'ours et le chien sacré avec les Sauvages ; je partageai depuis le repas des Bédouins ; mais je n'ai jamais rien rencontré de comparable à ce premier kan de la Laconie. C'était pourtant à peu près dans les mêmes lieux que paissaient les troupeaux de Ménélas , et qu'il offrit un festin à Télémaque : « On s'empressait dans le palais du roi , les serviteurs ft amenaient les victimes; ils apportaient aussi un vin géné- « reux , tandis que leurs femmes , le front orné de bandelet- <( tes pures , préparaient le repas < . »
Nous quittâmes le kan vers trois heures après midi : à cinq heures nous parvînmes à une croupe de montagnes d'où nou9
* Ody«.,Uv* Vf*
154 IXINJSAÀIBB
découvrîmes en face de nous le Taygète , que j'avais déjà vu du côté opposé ; Misitra , bâtie à se3 pieds , et la vallée de la Laconie.
Nous y descendîmes par une es^pèce d'escalier taillé dans le roc comme celui du mont Borée. Nous aperçûmes un pont léger et d'une seule arche , élégamment jeté sur un petit fleuve, et réunissant deux hautes collines. Arrivés au bord du fleuve, nous passâmes à gué ses eaux limpides, au travers de grands roseaux , de beaux lauriers-roses en pleine fleur. Ce fleuve, que je passais ainsi sans le connaître, était TEurotas. Une vallée tortueuse s'ouvrit devant nous , elle cir» culait autour de plusieurs monticules de figure à peu près semblable , et qui avaient l'air de mont^ artificiels] ou de tumulus. Nous nous engageâmes dans ces détours , et nous arrivâmes à Misitra comme le jour tombait.
M. Yial m'avait donné une lettre pour un des principaux Turcs de Misitrq , appelé Ibraïm-bey, Nous mîmes pied à terre dans sa cour, et ses esclaves m'introduisirent dans la salle des étrangers ; elle était remplie de musulmans, qui tous étaient comme moi des voyageurs et des hôtes dlbraïm. Je pris ma place sur le divan au milieu d'eux; je suspendis con^me eux mes armes au mur, au-dessus de ma tête. Joseph et mon janissaire en firent autant. Personpe ne me demanda qui j'étais, d'où je venais : chacun continua de fumer, de dormir, ou de causer avec son voisin, sans jeter les yeux sur moi.
Notre hôte arriva : on lui avait porté la letre de M. Yial. Ibraïm, âgé d'environ soixante ans, avait la physionomie douce et ouverte. Il vint à moi , me prit affectueusement la main , me bénit , essaya de prononcer le mot bon > moitié en français, moitié en italien, et s'assit à mes côtés^. U parla en grec à Joseph; il me fit prier de l'excuser s'il ne me recevait pas aussi bien qu'il aurait voulu : il avait un petit enfant malade : un figliuolo , répétait-il en italien ; et cela lui faisait tourner la tête, mi fa tornar la testa; et il serrait son turban avec ses deux mains. Assurément çe^u'était pas la ten4rw^
l>fi PARIS Â. JERUSALEM. 155
paternelle dans toute sa naïveté que j'aurais été chercher à Sparte ; et c'était un vieux Tartare qui montrait ce bon naturel sur le tombeau de ces mères qui disaient à leurs fils , en leur donnant le bouclier : È ràv , ^ im ràv, avec ou dessus.
Ibraïm me quitta après quelques instants, pour aller veiller son fils : il ordonna de m'apporter la pipe et Te café ; mais , comme l'heure du repas était passée, on ne me servit point de pilau : il m'aurait cependant fait grand plaisir , car j'étais presque à jeun depuis vingt-quatre heures. Joseph tira de son sac un saucisson, dont il avalait des morceaux à l'insu des Turcs; il en offrait sous main au janissaire , qui détournait les yeux avec un mélange de regret et d'horreur.
Je pris mon parti : je me couchai sur le divan, dans l'angle de la salle. Une fenêtre avec une grille en roseaux s'ouvrait sur la vallée de la Laconie, où la lune répandait une clarté admirable. Appuyé sur le coude, je parcourais des yeux le ciel, la vallée, les sommets brillants et sombres du Taygète, selon qu'ils étaient dans l'ombre ou la lumière. Je pouvais à peine me persuader que je respirais dans la patrie d'Hélène et de Ménélas. .le me laissai entraîner â ces réflexions que chacun peut faire, et moi plus qu'un autre , sur les vicissitudes des destinées humaines. Que de lieux avaient déjà vu mon sommeil paisible ou troublé! Que de fois , à la clarté des mêmes étoiles , dans les forêts de T Amérique , sur les chemins de l'Allemagne , dans les bruyères de l'Angleterre, dans les champs de l'Italie, pu milieu de la mer, je m'étais livré à ces mêmes pensées touchant les agitations de la vie!
Un vietx Turc, homme , à ce qu'il paraissait, de grande omisidération , me tira de ces réflexions, pour me prouver d'une manière encore plus sensible que j'étais loin de mon pays. Il était couché à mes pieds sur le divan : il se tournait, il s'asseyait , il soupirait , il appelait ses esclaves , il les renvoyait ; il attendait le jour avec impatience. Le jour vint (17 août) : le Tartare, entouré de ses domestiques, les uns à genoux , les autres debout , ôta son turban ; il se mira dans
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uii morceau de glace brisée , peigna sa barbe, frisa ses moustaches , se frotta les joues pour les animer. Après avoir fait ainsi sa toilette , il partit en traînant majestueusement ses babouches, et en me jetant un regard dédaigneux.
Mon hôte entra quelque temps après, portant son fils dans ses bras. Ce pauvre enfant , jaune et miné par la fièvre, était tout nu. Il avait des amulettes et des espèces de sorts suspendus au cou. Le père le mit sur mes genoux, et il fallut entendre l'histoire de la maladie : Tenfant avait pris tout le quinquina de la Morée ; on l'avait saigné (et c'était là le mal) ; sa mère lui avait mis des charmes, et elle avait attaché un turban à la tombe d'un santon : rien n'avait réussi. IbraTm finit par me demander si je connaissais quelque remède : je me rappelai que dans mon enfance on m'avait gum d'une fièvre avec delà petite centaurée; je conseillai l'usage de cette plante, comme l'aurait pu faire le plus grave médecin. Mais qu'était-ce que la centaurée ? Joseph pérora. Je prétendis que la centaurée avait été découverte par un certain médecin du voisinage, appelé Chiron, qui courait à cheval sur les montagnes. Un Grec déclara qu'il avait connu ce Chiron , qu*il était de Calamate , et qu'il montait ordinairement un cheval blanc. Comme nous tenions conseil, nous vîmes entrer un Turc, que je reconnus pour un chef de la loi à son turban vert. Il vint à nous , prit la tête de l'enfant entre ses deux mains , et prononça dévotement une prière : tel est le caractère de la piété ; elle est touchante et respectable même dans les religions les plus funestes.
J'avais envoyé le janissaire me chercher des chevaux et un' guide, pour visiter d'abord Amyclée et ensuite les rumes de Sparte , où je croyais être : tandis que j'attendais son retour, Ibraïm me fit servir un repas à la turque. J'étais tou-> jours couché sur le divan : on mit devant moi une table ex trêmement basse ; un esclave me donna à laver ; on apporta sur un plateau de bois un poulet haché dans du riz ; je man geai avec mes doigts. Après le poulet on servit une espèce de ragoût de mouton dans un bassin de cuivre ; ensuite des
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fignes, des olives , du raisin et du fromage , auquel , selon Guillet', Misitra doit aujourd'hui son nom. Entre chaque plat un esclave me versait de Peau sur les mains , et un au« tre me présentait une serviette de grosse toile , mais fort blanche. Je refusai de boire du vin par courtoisie : après le café, on m'offrit du savon pour mes moustaches.
Pendant le repas le chef de la loi m'avait fait faire plusieurs questions par .Toseph ; il voulait savoir pourquoi je voyageais , puisque je n'étais ni marchand, ni médecin. Je répondis que je voyageais pour voir les peuples , et surtout les Grecs qui étaient morts. Cela le fit rire : il répliqua que, puisque j'étais venu en Turquie , j'aurais dû apprendre le turc. Je trouvai pour lui une meilleure raison à mes voyages, en disant que j'étais un pèlerin de Jérusalem. « Hadgi ! hadgi > ! » s'écria-t-11. Il fut pleinement satisfait. La religion est une espèce de langue universelle entendue de tous les hommes. Ce Turc ne pouvait comprendre que je quittasse ma patrie par un simple motif de curiosité ; mais il trouva tout naturel que j'entreprisse un long voyage pour aller prier à un tombeau , pour demander à Dieu quelque prospérité ou la délivrance de quelque malheur. Ibraïm, qui, en m'apportant son fils, m'avait demandé si j'avais des enfants , était persuadé que j'allais à Jérusalem afin d'en obtenir. J'ai vu les Sauvages du nouveau-monde indifférents à mes manières étrangères , mais seulement attentifs comme les Turcs à mes armes et à ma reli^on , c'est-à-dire aux deux choses qui protègent l'homme dans ses rapports de l'âme et du corps. Ce consentement unanime des peuples sur la religion et cette simplicité d'idées m'ont paru valoir la peine d'être remarqués.
Au reste , cette salle des étrangers où je prenais mon repas offrait une scène assez touchante, et qui rappelait les anciennes mœurs de l'Orient. Tous les hôtes d'Ibraïm n'étaient
* M. Scrofani Ta soiyi dans cette opinion. Si Sparte tirait son nom dei genêts de son territoire, et non pas de Spartus, fils d'Amyclus, on de Sparta, femme de Laoédémon, Uisitra peut bien emprunter te tien d*iia fromage, w s Pèterin! p«leri«{
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pas riches, il s*eii fallait beaucoup ; plusieurs même étaient de véritables mendiants : pourtant ils étaient assis sur le même divan avec les Turcs qui avaient un grand train de chevaux et d'esclaves. Joseph et mon janissaire étaient traités comme moi , si ce n'est pourtant qu'on ne les avait point mis à ma table. Ibraïm saluait également ses hôtes, parlait à chacun , faisait donner à manger à tous. Il y avait des gueux en haillons , à qui des esclaves portaient respectueusement le café. On reconnaît là les préceptes charitables du Coran, et la ve^u de l'hospitalité que les Turcs ont empruntée des Arabes ; mais cette fraternité du turban ne passe pas le seuil de la porte , et tel esclave a bu le café avec son hôte, à qui ce même hôte fait couper le cou en sortant. J'ai lu pourtant , et l'on m'a dit qu'en Asie il y a encore des familles turques qui ont les mœurs , la simplicité et la candeur des premiers âges : je le crois , car Ibraïm est certainement un des hommes les plus vénérables que j'aie jamais rencontrés.
Le janissaire revint avec un guide qui me proposait des chevaux non-seulement pour Amyclée, mais encore pour Argos. Il demanda un prix que j'acceptai. Le chef de la loi , témoin du marché , se ieva tout en colère ; il me fit dire que puisque je voyageais pour connaître les peuples , j'eusse à savoir que j'avais affaire à des fripons ; que ces gens-là mé volaient; qu'ils me demandaient un prix extraordinaire; que je ne leur devais rien, puisque j'avais un firman; et qu'enfin j'étais complètement leur dupe. Il sortit plein d'indignation ; et je vis qu'il était moins animé par un esprit de justice que révolté de ma stupidité.
A huit heures du matin je partis pour Amyclée, aujourd'hui Sclabochôrion : j'étais accompagné du nouveau guide et d'un cicérone grec , très-bon homme , mais très-ignorant, ïïous prîmes le chemin de la plaine au pied du Taygète , en suivant de petits sentiers ombrsgés et f(Ht agrés^des qui passaient entre des jardins ; ces jardins , arrosés par des courants d'eau qui descendaient de la montagne , étaient plantés de mûriers , de figuiers et de sycomores. On y voyait âwsi beau-
DB PARIS À JÉBl]SA.LEllf, 159
coop de pastèques , de raisins , de concombres et d'herbes de différentes sortes : à la beauté du ciel et à Tespèce de culture près , on aurait pu se croire dans les environs de Gharn^ béry. Nous traversâmes la Tiase , et nous arrivâmes à Amy-* clée , où je ne trouvai qu^une douzaine de chapelles grecques dévastées par les Albanais, et placées à quelque distance les unes des autres au milieu de champs cultivés. Le temple d'Apollon , celui d'Ëurotas à Onga , . le tombeau d'Hyacinthe , tout a disparu. Je ne pus découvrir aucune inscription : je cherchai pourtant avec soin le fameux nécrologe des prêtresses d'Amyclée , que l'abbé Fourmont copia en 1731 ou 1732 , et qui donne une série de près de mille années avant Jésus- Christ. Les destructions se multiplient avec une telle rapidité dans la Grèce , que souvent un voyageur n'aperçoit pas le moindre vestige des monuments qu'un autre voyageur a admirés quelques mois avant lui. Tandis que je cherchais des fragments de ruines antiques parmi des monceaux de ruines modernes , je vis arriver des paysans conduits par un papas ; ils dérangèrent une planche appliquée contre le mur d'une des chapelles, et entrèrent dans un sanctuaire que je n'avais pas encore visité. J'eus la curiosité de les y suivre, et je trouvai que ces pauvres gens priaient avec leurs prêtres dans ces débris : ils chantaient tes litanies devant une image de la Panagia ', barbouillée en rouge sur un mur peint en bleu. Il y avait bien loin de cette fête aux fêtes d'Hyacinthe; mais la triple pompe des ruines , des malheurs et des prières au vrai Dieu effaçait à mes yeux toutes les pompes de la terre. Mes guides me pressaient de partir, parce que nous étions sur la frontière des Maniottes, qui, malgré les relations modernes, n'en sont pas moins de grands voleurs. Nous repassâmes la Tiase, et nous retournâmes à Misitra par le chemin de la montagne. Je relèverai ici une erreur qui ne laisse pas de jeter de la confusion dans les cartes de la Laconie. Nous donnons indifféremment le nom moderne dHIrU ou f^asili-
»t«TWite«alnte( la Vierge),
160 ITINÉBAIBB
potamos à TËurotas. La Guilletière, ou plutôt Gulllet, ne sait où Niger a pris ce nom d'Iris, et M. Pouqueville paraît également étonné de ce nom. Niger etMélétius, qui écrivent iVéris par corruption, n'ont pas cependant tout à fait tort. L'£urotas est connu à Misitra sous le nom d7n (et non pas d'Iris) jusqu'à sa jonction avec la Tiase : il prend alors le nom de Fasilipotamos , et il le conserve le reste de son cours.
Nous arrivâmes dans la montagne au village de Parorl, où nous vîmes une grande fontaine appelée Chieramo : eUe sort avec abondance du flanc d'un rocher; un saule pleureur l'ombrage au-dessus , et au-dessous s'élève un immense platane , autour duquel on s'assied sur des nattes pour prendre le café. Je ne sais d'où ce saule pleureur a été apporté à Misitra ; c'est le seul que j'aie vu en Grèce » . L'opinion commune fait, je crois, le salix Babylonien originaire de l'Asie Mineure , tandis qu'il nous est peut-être venu de la Chine à travers l'Orient. Il en est de même du peuplier pyramidal que la Lombardie a reçu de la Crimée et de la Géorgie , et dont la famille a été retrouvée sur les bords duMississipi , au-dessus des Illinois.
Il y a beaucoup de marbres brisés et enterrés dans les environs de la fontaine de Parori : plusieurs portent des inscriptions dont on aperçoit des lettres et des mots ; avec du temps et de l'argent , peut-être pourrait-on faire dans cet endroit quelques découvertes : cependant il est probable que la plupart de ces inscriptions auront été copiées par l'abbé Fourmont , qui en recueillit trois cent cinquante dans la Laconie et dans la Messénie.
Suivant toujours à mi-côte le flanc du Taygète, nous rencontrâmes une seconde fontaine appelée iiavôaXap.*, Panthalama y qui tire son nom de la pierre d'où l'eau s'échappe. On voit sur cette pierre une sculpture antique d'une mauvaise exécution, représentant troisf nymphes dansant avec des guirlandes. Enfin nous trouvâmes une dernière fontaine
* Je ne saie pourtant si je n'en ai point vu quelques autres dans le Jardin de Taga de NaupH de Romanie, au bord du golfe d'Ârgos.
DB PÀHIS A JBBUSALBM. 161
nommée Tc^irCeXXa, Tritzella, BLUrdessua de laquelle s'ottvre une grotte qui n'a rien de remarquable ' . On reconnaîtra , si Ton veut, la Dorcia des andens dans Tune de ces trois fontaines; mais alors eUe serait placée beaucoup trop loin de Sparte.
Là, c'est-à-dire à la fontaine Tritzella, nous nous trouvions * derrière Misitra, et presque au pied du cbâteau ruiné qui commande la ville. Il est placé au baut d'un rocber de forme quasi pyramidale. Nous avions employé buit beures à ton* tes nos courses, et il était quatre beures de l'après-midi. Nous quittâmes nos cbevaux, et nous montâmes à pied au cbâteau par le faubourg des Juifs, qui tourne en limaçon autour du rocber jusqu'à la base du cbâteau. Ce faubourg a été entièrement détruit par les Albanais ; les murs seuls des maisons sont restés debout, et Ton voit, à travers les ouvertures des portes et des fenêtres, la trace des flammes qui ont dévoré ces anciennes retraites de la misère. Des enfants, aussi méchants que les Spartiates dont ils descendent, se cacbent dans ces ruines, épient le voyageur, et, au moment où il passe, font crouler sur lui des pans de murs et des fragments de rocber. Je faillis être victime d'un de ces jeux lacédémoniens.
Le cbâteau gotbique qui couronne ces débris tombe luimême en ruine : les vides des créneaux, les crevasses formées dans les voûtes, et les boucbes des citernes, font qu'on ne marche pas sans danger. Il n'y a ni portes, ni gardes, ni canons ; le tout est abandonné : mais on est bien dédommagé de la peine qu'on a prise de monter à ce donjon, par la vue dont on jouit.
Au-dessous de vous , à votre gauche, est la partie détruite de Misitra, c'est-à-dire le fauboui^ des Juifis dont je viens de parler. A l'extrémité de ce faubourg vous apercevez l'archevêché et l'église de Saint-Dimitn, environnés d'un groupe de maisons grecques avec des jardins.
Perpendiculairement au-dessous de vous s'étend la partie
* M. Scrofani parle de oea fontaines.
163 ITIfiJBRÀUB
4e la ville appelée Kdxuxm^w^, Kat^chârion, c'est-à-dire, le bourg au-dessous du Cbâteau.
Kn avant deKatdchôrion se trouve le Bitofix^^piov, Mésochô^ rim^ le bourg du milieu : cel^i-ci a de.grauds jardins, et renferme des maisons turques peintes de vert et de rouge ; on y lemarque avisai des bazars, des kans et des mosquées.
A drmte, au i^ed du Taygàte, on voit successivement les trois villages ou faubourgs que j'avais traversés : Tritzella, Panthalama et Pavori.
De la ville même sortent deux tonseats : le premier est appelé ô€(>iotcoTaf4oc MoMêpotumos, rivière dss Juifs ; il coule entre le Katâcbôrion et le Mésochdrian.
Le second se nomme Panthalama, du nom de la fontaine des Nymphes dont il sort : il se rémût à l'H^nriopotamos assez loin dans la plaine, vers le village désert de M«f ouXa, Âfagaula, Ces deux torrents, sur lesqudsil y a un petit pont, ont suffi à la GuiUetière pour en former l'Ëurotas et le pont Babyx, sous le nom générique de Tif^oç, qu'il aurait dû, je pense, écrire rs^upx.
A Magoula, ces deux ruisseaux réunis se jettent dans la rivière de Magoula, l'ancien Cnacion, et celui-ci vase perdre dans l'Ëurotas.
Vue du château de Misitra, la vallée de I9 Laconie est admirable : elle s'étend à peu près du nord au midi; elle est bordée à l'ouest parle Taygète, et à l'est par les monts Tornax, Barosthènes, (Hympe etMénélaïon; de petites collines obstruent la partie septentcionide de la vallée, descendent au midi en diminuant de hauteur, et viennent former de leurs dernières croupes les collines où Sparte était assise. Depuis Sparte jusqu'à la mer se déroule une plaine unie etfertile, arrosée par l'Ëurotas'.
Me voilà donc monté sur un créneau du château de Misitra, découvrant, contemplant et admirant toute la Laconie. liais quand parlerez-vous de Sparte? ine dira le lecteur. Où
1 Voyez, pour la descripUon de la Laoonie, les Marii/rt, Uf . xif»
D£ PAB|â A jiaUSALBH. 163
scmt le& iébm de cette viQe? SonMls renfermés dans Misiùa? N'en reste*^il aucune trace? Pourquoi courir à Amiclée avant d'avoir visité tous les coins de Lacédémone ? Vous contenterez-votts de nommer TEurotas sans en montrer le cours, sans en décrire les bords ? Quelle largeur a-t-il ? de quelle couleur sont ses eaux? où sont ses cygnes, ses roseaux, ses lauriers? Les moindres particularités doivent être racontées, quand il s'agit de la patrie de Lycurgue, d'Agis, deLysandre, de Léonidas. Tout le monde a vu Athènes, mais très-peu de voyageurs ont pénétré jusqu'à Sparte : aucun n'en a complet tement décrit les ruines.
Il y a déjà longtemps que j'aurais satisfait le lecteur si, dans le moment même où il m'aperçoit au haut du donjon de Misitra, je n'eusse fait pour mon propre compte toutes les questifms que je l'entends me faire à présent.
Si on a lu l'introduction à cet Itinéraire, on a pu voir que je n'avais rien négligé pour me procurer sur Sparte tous les renseignements possibles : j'ai suivi Thistoire de cette ville depuis les Romains jusqu'à nous ; j'ai parlé des voyageurs et des livres qui nous ont appris quelque chose de la moderne Lacédémone; malheureusement ces notions sont assez vagu^, puisqu'elles ont fait naître deux opinions contradictoires. D'après le père Pacifique, CoronelU, le romancier Guillet et ceux qui les ont suivis, Misitra est bâtie sur les ruines de Sparte; et d'après Spon, Vemon, Tabbé Fourmont, Leroi et d'Anvilie, les ruines de Sparte sont assez éloignées de Misitra *. U était bien clair, d'après cela, que les meilleures autorités étaient pour cette dernière opinion. D'Anvilie surtout est formel, et il paraît choqué du sentiment contraire : « Le lieu, « dit-il, qu'occupait cette ville (Sparte) est appelé Palœochùri « ou le vieux bourg ; la ville nouvelle sous le nom de Misitra, « que l'on a tort de confondre avec Sparte, en est écartée vers « le couchant >. « Spon, combattant la Guilletière, s'exprime aussi forttfnent, d'après le témoignage de Vemon et du con-
1 Voyez nntroduction.
* Qéogr,anc,abrég,, tom. I,pag.270,
164 ITINBRÀIBB
sul Giraud. L'abbé Fourmont, qui a retrouvé à Sparte tant d'inscriptions, n'a pu être dans Terreur sur remplacement de cette ville : il est vrai que nous n'avons pas son voyagé; mais Leroi, qui a reconnu le théâtre et le dromos, n'a pu ignorer la vraie position de Sparte. Les meilleures géographies, se conformant à ces grandes autorités, ont pris soin d'avertir que Misitra n'est point du tout Lacédémone. II y en a même qui fixent assez bien la distance de l'une à l'autre de ces villes, en la faisant d'environ deux lieues.
On voit ici, par un exemple frappant, combien il est difficile de rétablir la vérité quand une erreur est enracinée. Malgré Spon, Fourmont, Leroi, d'Anville, etc., on s'est généralement obstiné à voir Sparte dans Misitra, et moi-même tout le [Nremier. Deux voyageurs modernes avaient achevé de m'aveugler, Scrofani et M. Pouqueville. Je n'avais pas fait atten* tion que celui-ci, en décrivant Misitra comme représentant Lacédémone, ne faisait que répéter l'opinion des gens du pays, et qu'U ne donnait pas ce sentiment pour le sien : il semble même pencher au contraire vers l'opinion qui a pour die les meilleures autorités; d'où je devais conclure que M. Pouqueville , exact sur tout ce qu'il a vu de ses propres yeux,avait été trompé dans ce qu'on lui avait dit de Sparte.
Persuadé donc, par une erreur de mes premières études, que Misitra était Sparte, j'avais commencé à parcourir Amyclée : mon projet était de me débarrasser d'abord de ce qui n'était point Lacédémone, afin de donner ensuite à cette ville toute mon attention. Qu'on juge de mon embarras, lorsque du haut du château de Misitra, je m'obstinais à vouloir reconnaître la cité de Lycurgue dans une ville absolument moderne, et dont l'architecture ne m'offrait qu'un mélange confus du genre oriental et du style gothique, grec et italien : pas
une pauvre petite ruine antique pour se consoler au milieu
'' ' n dit même en toutes lettres que Misitra n*est pas sur remplaoement de Sparte; ensuite il revient aux idées des habitants du pays. Ou voit que Tauteur était sans cesse entre les grandes autorités qu^ oomiaissait et le bavardage de quelque Grec ignorant.
DE PÀEIS k jiBUSALEM.
de tout cela. Encore si la vieille Sparte, comme la vieille Rome, avait levé sa tête défigurée du milieu de ces monuments nouveaux ! Mais non, Sparte était renversée dans la poudre, ensevelie dans le tombeau, foulée aux pieds des Turcs, morte, morte tout entière !
Je le croyais ainsi. Mon cicérone savait à peine quelques mots d'italien et d'anglais. Pour me faire mieux entendre de lui, j'essayais de méchantes phrases de grec moderne : je barbouillais au crayon quelques mots de grec ancien, je parlais italien et anglais, je mêlais du français à tout cela; Joseph voulait nous mettre d'accord, et il ne fiadsait qu'accroître la confusion; le janissaire et le guide (espèce de juif demi-nègre ) donnaient leur avis en turc, et augmentaient le mal. Nous parlions tous à la fois, nous criions, nous gesticulions ; avec nos habits différents, nos langages et nos visages divers, nous avions l'air d'une assemblée de démons perchés, au coucher du soleil, sur la pointe de ces ruines. Les bois et les cascades du Taygète étaient derrière nous, la Laconie à nos pieds, et le plus beau ciel sur notre tête.
« Voilà Misitra, disais-je au cicérone : c'est Lacédémoue, « n'est-ce pas.' »
Il me répondait: « Signor, Lacédémone .' Comment?
— « Je vous dis, Lacédémone ou Sparte ?
— « Sparte? Quoi?
— « Je vous demande si Misitra est Sparte.
— « Je n*entends pas.
— « Comment! vous. Grec, vous, Lacédémonien, vous ne « connaissez pas le nom de Sparte ?
— « Sparte? Oh, oui ! Grande république ! Fameux Lycur- « gue!
« — Ainsi Misitra est Lacédémone? »
Le Grec me fit un signe de tête affirmatif. Je fus ravi.
« Maintenant, repris-je, expliquez-moi ce que je vois : « quelle est cette partie de la ville ?» Et je montrais la partie devant moi , un peu à droite.
« Mésochôrion , « répondit-il.
166 ITINBaMBE
— « Tentends bien : mais quelle partie était-ce 4e \J^ « démone?
— « Lacédémpne? Quoi? » rétais hors de moi.
« Au moins, indiquez-moi le fleuve. » Et je répétais : « Potamos,Potamos. »
Mon Grec me fit remar({uçr le torrent apfielé la rwifire^ cfes Juifs.
a Comment, c'est là TEurote^s? ipupos^ible! Dite$-inoi m « est le Vasilipptamos. »
Le cicérone fit de gran4s gestes^, et étendit le hip^ à droite du côté d'Amyclée.
Me voilà replongé dans tout^ mçs perplexités^ JepaK)naaçai le nom d7n; et , à ce nom, mon Spartiate me montra la gauche à l'opposé d'Amyclép..
11 faiUait conclure qu'il y avait deux lle^vei^ : l'un à droite , le Vasilipotamps; ï'î^utre à gauche, l'ïri; et qiieni l'un m l'autre de ces fleuves ne passait k Misitra. On a vu plus l^^l , par l'explication que j'ai donnée de ces deux xiiomsî , ce qvà causait mon erreur.
Ainsi , disais-je en moi-même , je ne sais plus où est PEurotas ; qiais il est cls^ir qu'il ne passe point à Misitra. Dpnc Misitra n'est point Sparte, à moins que le cours du fleuve n'ait changé, et ne se soit éloigné de la ville; ce qui n'est pas du tout probable. Où est donc Sparte ? Je serai venu jusqu'ici sans avoir pu la trouver! Je m'en retournerai sansl'avoir vue ! Tétais dans la consterni^tion. Comme j'allais descendre du château, le Grec s'écqçi : ^ Votre seigneurie « demande peut-être Palaeochâri? » A c^nom jenite rq)p^lai le passage de d'Anville; je m'écrie à mon tour : « Oui, Pa* a laeochôri ! la vieille viUe ! Où est-elle , V-a^^^sçfihàri ?
— « Là-bas , à Magoula, » dit le ciperQne; ef il n^e cpontrait au loin dans la vallée une chauDdière blancfiiç, environnée de quelques arbres.
Les larmes me vinrent aux yeux en fixait mes regards s^ cette misérable cabane qui s'élevait dans l'enceiute afaan-
D£ PÀBIS À JÉRtJSÀLÊM. 167
donnée d'une des villes les plus célèbres de Funivere, et qui servait seule à faire reconnaître remplacement de Sparte, demeure unique d'un chevrier , dont toute la richesse consiste dans rherbe qui croit sur les tombeaux d' Agis et de Léonidas.
Je ne voulus plus rien voir ni rien entendre : je descendis précipitamment du château, malgré les cris des guides qui voulaient me montrer des ruines modernes , et me raconter des histoires d'agas, de pachas, de cadis, de vayvodes; mais , ^ en passant devant Farchevédié, je trouvai des papas qui attendaient le Français à la porte, et qui m'invitèrent à entrer de la part de l'archevêque.
Quoique j'eusse bien désiré réviser cette politesse, il n'y eut pas moyen de s'y soustraire. J'entrai donc : l'archevêque éiait assis au milieu de son clergé dans une salle très^ropre, garnie de nattes et de coussins à la manière des Turcs. Tous ces papas et leur chef étaient gens d'esprit et de bonne humeur; plusieurs savaient l'italien et s'exprimaient avec facilité dans cette langue. Je leur ccmtai ce qui venait de m'aiv river au sujet des ruines de Sparte : ils en rirent, et se moquèrent du cicérone; ils me parurent fort accoutumés aux étrangers.
La Morée est en effet remplie de Levantins , de Francs . de Ragusains , d'Italiens , et surtout de jeunes médecins de Venise et des îles Ioniennes , qui vi^ment dq[>écher les eadk et les agais. Les chemins sont assez sârs : on trouve passablement de quoi se nourrir ; on jouit d'une iprande liberté ; pourvu qu'on ait un peu de ferm été et et prudence. C*est en général un voyage très-facile ^ surtout pd ur un homme qui a vécu chez les Sauvages de FAmérique. Il y a tdujoors <]uM^ ques Anglais sur tes ehenrâis du Pélot>oiinè8e : les papas mfe dirent qu'ils avaient vu dans ces derniers temps des antiquaires et des èfSders de eette nation. UyamémeàMisilaratme maison grecque qu'en appelle VJubet^ anfkdse : on y «ange du roast-beef , et Fon y boit du vin de Porto. Le voyageur a sous ce rapport de grandes obligations aux Anglais ;
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ce sont enx qui ont établi de bonnes auberges dans tonte TEnrope, en Italie, en Suisse, en Allemagne , en Espagne, à Constantinople, à Athènes , et jusqu^aux portes de Sparte , en dépit de Lycurgue.
L'archevêque connaissait le vice-consul d'Athènes , et je ne sais s'il ne me dit point lui avoir donné l'hospitalité dans les deux ou trois courses que M. Fauvel a faites à Misitra. Après qu'on m'eut servi le café , on me montra l'archevêché et l'église : celle-ci , fort célèbre dans nos géographies , n'a pourtant rien de remarquable. La mosaïque du pavé est commune; les peintures, vantées par Guillet, rappellent absolument les ébauches de l'école avant le Pérugîn. Quant à Tarcliitecture , ce sont toujours des dômes plus ou moins écrasés , plus ou moins multipliés. Cette cathédrale, dédiée à saint Dimitri , et non pas à la Vierge, comme on l'a dit, a pour sa part sept de ces dômes. Depuis que cet ornement a été employé à Constantinople dans la dégénératîon de l'art , il a marqué tous les monuments delà Grèce. Il n'a ni la hardiesse du gothique, ni la sage beauté de l'antique. Il est assez majestueux quand il est immense ; mais alors il écrase l'édifice qui le porte : s'il est petit, ce n'est plus qu'une calotte ignoble qui ne se lie à aucun membre de l'architecture , et qui s'élève au-dessus des entablements tout exprès pour rompre la ligne harmonieuse de la cymaise.
Je vis dans la bibliothèque de l'archevêché quelques traités des Pères grecs, des livres de controverse, et deux on trois historiens de la Byzantine; entre autres Pachymère. Il eût été intéressant de collationner le texte de ce manuserit avec les textes que nous avons ; mais il aura sans doute passé sous les yeux de nos deux grands hellénistes, l'abbé Fourmont et d'Ansse de Yilloison. Il est probable que les Vénitiens, longtemps maîtres de la Morée , en auront enlevé les manuscrits les plus précieux •
Mes hôtes me montrèrent avec empressement des traductions imprimées de quelques ouvrages français : c'est, comme on sait, le Wémaque, RoUin, ete«, et des nouveautés pu-
DE PAAtS À liUllSALBll. lÔd
bliées à Bucharest. Parmi ces traductions , je n'oserais dire que je trouvai Atala, si M. Stamati ne m'avait aussi fait Fhonneur de prêter à ma Sauvage la langue d'Homère. La traduction que je vis à Misitra n'était pas achevée ; le traducteur était un Grec, natif de Zante; il s'était trouvé à Venise lorsque Atala y parut en italien , et c'était sur cette traduction qu'il avait commencé la sienne en grec vulgaire. Je ne sais si je cachai mon nom par orgueil ou par modestie; mais ma petite gloriole d'auteur fut si satisfiadte de se rencontrer auprès de la grande gloire de Lacédémone , que le portier de l'archevêché eut lieu de se louer de ma générosité : c*est une charité dont j'ai fait depuis pénitence.
Il était nuit quand je sortis de l'archevêché : nous traversâmes la partie la plus peuplée de Misitra; nous passâmes dans le^ bazar indiqué dans plusieurs descriptions comme devant être l'Agora des anciens, supposant toujours que Misitra est Lacédémone. Ce bazar est un mauvais marché pareil à ces halles que Ton voit dans nos petites villes de province. De chétives boutiques de châles, de merceries, de comestibles, en occupent les rues. Ces boutiques étaient alors occupées par des lampes de fabrique italienne. On me fit remarquer, à la lueur de ces lampes , deux Maniottes qui vendaient des sèches et des polypes de mer, appelés à Tl^saples Jrutti di mare. Ces pêcheurs, d*une assez grande taille, ressemblaient à des paysans francs-comtois. Je ne leur trouvai rien d'extraordinaire. J'achetai d'eux un chien de Taygète : il était de moyem>.e taille, le poil fauve et rude, le nez très-court, l'air sauvage :
FalTwLacon, Arnica vis pastoribas.
Je l'avais nommé Argus : « Ulysse en fit autant. » Malheu" reusement je le perdis quelques jours après, sur la route entre Argos et Corinthe.
Nous vîmes passer plusieurs femmes enveloppées dans leurs longs habits. Nous nous détournions pour leur céder le che«
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min, selon une coutume de TOrient, qui tient à la jalousie plun qu'à la politesse. Je ne pus découvrir leurs visages ; je ne sais donc s'il faut dire encore Sparte aux belles femmes, d'à*
près Homère , xaXXipyatxa.
Je rentrai chez Ibraîm après treize heures de courses , pen^ dant lesquelles je ne m'étais réposé que quelques moments. Outre que je supporte la fatigue, le soleil et la faim, j'ai observé qu'une vive émotion me soutient contre la lassitude, et me donne de nouvelles forces. Je suis convaincu d'ailleurs, et plus que personne, qu'une volonté inflexible surmonte tout, et l'emporte même sur le temps. Je me décidai à ne me point coucher, à profiter de la nuit pour écrire des notes , à me rendre le lendemain aux ruines de Sparte , et à continuer de là mon voyage sans revenir à Misitra.
Je dis adieu à Ibraîm ; j'ordonnai à Joseph et au guide de se rendre avec leurs chevaux sur la route d' Argos , et de m'attendre à ce pont de l'Ëurotas que nous avions déjà passé en venant de Tripolizza. Je ne gardai que le janissaire pour m'accompagner aux ruines de Sparte : si j'avais même pu me passer de lui , je serais allé seul à Magoula; car j'avais éprouvé combien des subalternes qui s'impatientent et s'ennuient vous gênent dans les recherches que vous voulez faire.
Tout étant r^lé de la sorte, le 18, une demi-heure avant le jour, je montai à cheval avec le janissaire ; je récompensai les esclaves du bon Ibraîm , et je partis au grand galop pour Lacédémone.
Il y avait déjà une heure que nous courions par un chemin uni qui se dirigeait droit ata l^ud-est, lorsqu'au lever de l'aurore j'aperçus quelques éêsin& ^ tin long mur de construction antique : le cœur commence à me battre. Le janissaire se tourne vers moi, et me montrant sur la droite , avec son fouet, une babane blanchâtre , il me crie d'un air de satisfaction : « Palseochôri! » Je me dirigeai vers la principale ruine que je découvrais sur une hauteur. En tournant cette liauteur par le nord-ouest afin d'y monter, je m'arrêtai tout
DE PÀBIS À jéBUSALBltr* 171
à covi|) à la vue d'une vaste ^ceinte , ouverte en demi-cercte , et que je reconnus à l'instant pour un théâtre. Je ne puis peindre les sentiments confiis qui vinrent m'assiéger. La col* line au pied de laquelle je me trouvais était donc la colline de la citadelle de Sparte , puisque le théâtre était adossé à la citadelle ; la ruine que je voyais sur cette colline était donc le temple de Minerve-Chalciœcos , puisque celui-ci était dans la citadelle; les débris et le long mur que j'avais passés plus bas faisaient donc partie de la tribu des Cynosures , puisque cette tribu était au nord de la ville : Sparte était donc sous mes yeux ; et son théâtre , que j'avais eu le bonheur de découvrir en arrivant, me donnait sur-le-champ les positions des quartiers et des monuments. Je mis pied à terre, et je montai en courant sur la colline de la citadelle.
Comme j'arrivais à son sommet, le soleil se levait derrière les monts Ménélaïons. Quel beau spectacle! mais qu'il était triste! UEurotas coulant solitaire sous les débris du pont Babyx ; des ruines de tQutes parts, et pas un homme parmi ces ruines ! Je restai immobile , dans une espèce de stupeur, à contempler cette scène. Un mélange d'admiration et de douleur arrêtait mes pas et ma pensée; le silence était profond autour de moi : je voulus du moins faire parler Técho dans des lieux où la voix humaine ne se faisait plus entendre, et je criai de toute ma force : Léonidas ! Aucune ruine ne répéta ce grand nom , et Sparte même sembla Tavoir oublié.
Si des ruines où s'attachent des souvenirs illustres font bien voir la vanité de tout ici-bas , il faut pourtant convenir que les noms qui survivent à des empires, et qui immortalisent des temps et des lieux , sont quelque chose. Après tout, ne dédaignons pas trop la gloire; rien n'est plus beau qu'elle , si ce n'est la vertu. Le comble du bonheur serait de réunir l'une à l'autre dans cette vie; et c'était l'objet 4e l'unique prière que les Spartiates adressaient aux dieux : <t Ut pûlchra bonis adderent! »
Quand l'espèce de trouble où j'étais fut dissipé, je commençai à étudier les ruines autour de moi. Le sommet de I^
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colline offirait un plateau environné , surtout au nord-ouest, d'épaisses murailles; j'en fis deux fois le tour, et je comptai miUe cinq cent soixante , et mille cinq cent soixante-six pas communs , ou à peu près sept cent quatre-vingts pas géométriques; mais il faut remarquer que j'embrasse dans ce circuit le sommet entier de la colline , y compris la courbe que forme l'excavation du théâtre dans cette colline : c'est ce théâtre que Leroi a examiné.
Des décombres, partie ensevelis sous terre, partie élevés au-dessus du sol, annoncent, vers le milieu de ce plateau, les fondements du temple de Minerve-Ghalciœcos > , où Pausanias se réfugia vainement , et perdit la vie. Une espèce de rampe en terrasse, large de soixante-dix pieds, et d'une pente extrêmement douce, descend du midi de la colline dans la plaine. C'était peut-être le chemin par où l'on montait à la citadelle, qui ne devint très-forte que sous les tyrans de Lacédémone.
A la naissance de cette rampe, et au-dessus du théâtre , je vis un petit édifice de forme ronde, aux trois quarts détruit : les niches intérieures en paraissent également propres à recevoir des statues ou des urnes. Est-ce un tombeau ? est-ce le temple de Vénus armée ? Ce dernier devait être à peu près dans cette position, et dépendant de la tribu des Égides. César, qui prétendait descendre de Vénus , portait sur son anneau l'empreinte d'une Vénus armée : c'était en effet le double emblème des faiblesses et de la gloire de ce grand homme :
Yincere si possum nuda , quid arma geiens .'
Si l'on se place avec moi sur la colline de la citadelle , voici ce qu'on verra autour de soi :
, Au levant, c'est-à-dire vers l'Eurotas , un monticule de
* Ghalciœcos, maison d*airairi. U ne faut pas prendre le texte de Paa- ■anias et de Piatarque à la lettre, et s'imaginer que ce temple fftt tout d'airain ; cela veut dire seulement que ce temple était revêtu d'airain en dedans, et peut-être en dehors. J'espère que personne ne confondra Iqs deux Pausanias que Je cite iisi , l'un dans le teinte, raqtre dans la note.
D£ PÀAIS À JBHOSALBtf. 17S
forme allongée, et aplati à sa cime, comme pour servir de stade ou d'hippodrome. Des deux côtés de ce monticule , entre deux autres monticules qui font, avec le premier, deux espèces de vallées , on aperi^oit les ruines du pont Babyx et le cours de l'Eurotas. De l'autre côté du fleuve, la Tue est arrêtée par une chaîne de collines rougeâtres : ce sont les monts Ménélaïons. Derrière ces monts s'élève la barrière des hautes montagnes qui bordent au loin le golfe d'Argos.
Dans cette vue à Test, entre la citadelle et FEurotas , en portant les yeux nord et sud par l'est , parallèlement au cours du fleuve , on placera la tribu des Limnates , le temple de Lycurgue, le palais du roi Démarate, la tribu des Égides et celle des Messoates, un des Lesché, le monument de Cadmus, les temples d'Hercule, d'Hélène, et le Plataniste. J'ai compté dans ce vaste espace sept ruines debout et hors de terre , mais tout à fait informes et dégradées. Gomme je pouvais choisir, j'ai donné à l'un de ces débris le nom du temple d'Hélène ; à l'autre, celui du tombeau d'Alcman : j'ai cru voir les monuments héroïques d'Egée et de Gadmus; je me suis déterminé ainsi pour la Fable , et n'ai reconnu pour l'histoire que le temple de Lycurgue. J'avoue que je préfère au brouet noir et à la Gryptie la mémoire du seul poëte que Lacédémone ait produit, et la couronne de fleurs que les filles de Sparte cueillirent pour Hélène dans l'île du Plataniste :
O obicampiy Sperchiusque et virginibus bacchata Lacœnis, Taygeta î
En regardant maintenant vers le nord , et toujours du sommet de la citadelle , on voit une assez haute colline qui domine même celle où la citadelle est bâtie , ce qui contredit le texte de Pausanias. C'est dans la vallée que forment ces deux collines que devaient se trouver la place publique et les monuments que cette dernière renfermait, tels que le sénat des Gérpntes , le Chœur, le Portique des Perses, etc. Il n'y
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a aucune ruine de ce côté. Au nord-ouest s'étendait la tribu des Gynosures, par où j'étais entré à Sparte , et où j'ai remarqué le long mur.
Tournons-nqus à présent à l'ouest , et nous apercevrons , sur un terrain uni, derrière et au pied du théâtre, trois ruine«i) dont l'une est assez haute , et arrondie comme une tour : dans cette direction se trouvaient la tribu des Pitanates , le Théomélide , les tombeaux de Pausanias et de Léonidas, le Lesché des Grotanes , et le temple de Diane Isora.
JEnfin, si l'on ramène ses regards au midi, on verra une terre inégale que soulèvent çà et là des racines de murs rasés au niveau du sol. Il ùtvA que les pierres en aient été emportées, car on ne les aperçoit point alentour. La maisop de Ménélas s'élevait dans cette perspective ; et plus loin, sur le chemin d'Amyclée , on rencontrait le temple des Dioscures et des Grâces. Gette description deviendra plus intelligible si le lecteur veut avoir recours à Pausanias , ou simplement au Voyage d'Anacharsis.
Tout cet emplacement de Lacédémone est inculte : le soleil l'embrase en silence, et dévore incessamment le marbre des tombeaux. Quand je vis ce désert, aucune plante n'en décorait les débris, aucun oiseau, aucun insecte ne les animait , hors des millions de lézards qui montaient et descendaient sans bruit le long des murs brûlants. Une douzaine de chevaux à demi sauvages paissaient çà et là une herbe flétrie; un pâtre cultivait dans un coin du théâtre quelques pastèques : et à Magoula , qui donne son triste nom à Lacédémone, on remarquait un petit bois de cyprès. Mais ce Magoula même , qui fut autreîois un village turc assez considérable , a péri dans ce champ de mort : ses masures sont tombées, et ce n'est plus qu'une ruine qui annonce dfis ruines.
Je descendis de la citadelle , et je marchai pendant un quart d'heure pour arriver à l'Eurotas. Je le vis à peu près tel que je l'avais passé deux lieues plus haut sans le connaître : il peut avoir devant Sparte la largeur de la Marne a\|-
DE PÀEIS A JBBVSÀLSM. 175
dessus de Chareaton. Son IH > presque desséché en élé ,. présente une grève semée de petits cailloux y plantée de roseaux et de lauriers-roses, et sur laquelle coulent quelques filets d'une eau fraîche et limpide. Cette eau me parut excellente; j'en bus abondamment , car JQ mourais de soit VEurotas mérite certainement Tépithète de xaUt^oW^p atto^ hemoo roseaux, que lui a donnée Euripide; mais je ne sai^ s'il doit garder celle d'olarifer, car je n'ai point aperçu de cygnes dans ses eaux. Je suivis son cours, espérant reneontacer ces oiseaux qui , sdon Platon, ont avant d'expirer une vue de roiympe, et c'est pourquoi leur dernier chant est si i^élo^ dieux : mes recherches furent inutiles. Apparemment qi|e je n'ai pas, comme Horace, la faveur des Tyndaiides, et qu'ils n'ont pas voulu me laisser pénétrer le secret de leur herceau.
Les fleuves fameux ont la même destinée que les peuples fameux : d'abord ignorés , puis célébrés sur toute la terre , ils retombent ensuite dans leur première obscurité. L'Eurotas, appelé d'abord Himère, coule maintenant oublié sous le nom d'Iri, comme le Tibre , autrefois l'Albula , porte aujourd'hui à la mer les eaux inconnues du Tévère. J'examinai les ruines du pont Babyx, qui sont peu de chose. Je cherchai rUe du Plataniste , et je crois l'avoir trouvée au-dessous même de Magoula : c'est un terrain de forme triangulaire , dont un coté est baigné par l'Eurotas , et dont les deux autres cotés sont fermés par des fossés pleins de jonc, où coule pendant l'hiver la rivière de Magoula, l'ancien Cnacion. U y a dans cette île quelques mûriers et des sycomores, mais point de platanes. Je n'aperçus rien qui prouvât que les Turcs imm^ encore de cette île un lieu de délices; je vis cependant quelques fleurs , entre autres des lis bleus portés par une espèce de glaïeuls; j'en cueillis plusieurs, en mémoire d'Hélène : la fragile couronne de la beauté existe encore sur les bords de l'Eurotas , et la beauté même a disparu.
La vue dont on jouit en marchant le long de l'Eurotas est bien différente de celle que l'on découvre du sommet à la ci-
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taddle. Le fleuve suit un lit tortueux , et se cache , comme je Fai dit , parmi des roseaux et des lauriers-roses aussi grands que des^ arbres; sur la rive gauche, les monts Ménélaïons, d'un aspect aride et rougeâtre , forment contraste avec la fraîcheur et la verdure du cours daTEurotas. Sur la rive droite, le Taygète déploie son magnifique rideau : tout l'espace compris entre ce rideau et le fleuve est occupé par les collines et les ruines de Sparte; ces collines et ces ruines ne paraissent point désolées comme lorsqu'on les Toit de près : elles semblent au contraire teintes de pourpre, de violet, d'or pâle. Ce ne sont point les prairies et les feuilles d'un vert cru et froid qui font les admirables paysages , ce sont les effets de la lumière : voilà pourquoi les roches et les bruyères de la baie de Naples seront toujours plus belles que les vallées les plus fertiles de la France et de l'Angleterre.
Ainsi , après des siècles d'oubli, ce fleuve qui vit errer sur ses bords les Lacédémoniens illustrés psn: Plutarque, ce fleuve , dis-je , s'est peut-être réjoui dans son abandon d'entendre retentir autour de ses rives les pas d'un obscur étranger. Cétait le 18 août 1806, à neuf heures du matin, que je fis seul , le long de FEurotas , cette promenade qui ne s'effacera jamais de ma mémoire. Si je hais les mœurs des Spartiates , je ne méconnais point la grandeur d'un peuple libre , et je n'ai point foulé sans émotion sa noble poussière. Un seul fait sufQt à la gloire de ce peuple : quand Néron visita la Grèce, il n'osa entrer dans Lacédémone. Quel magnifique éloge de cette cité!
Je retournai à la citadelle, en m'arrétant à tous les débris que je rencontrais sur mon chemin. Gomme Misitra a vraisemblablement été bâtie avec les ruines de Sparte, cela sans doute aura beaucoup contribué à la dégradation des monuments de cette dernière ville. Je trouvai mon compagnon exactement dans la même place où je Favais laissé : il s'était assis ; il avait dormi ; il venait de se réveiller ; il fumait ; il allait dormh* encore. Les chevaux paissaient paisiblement dans les foyers du roi Ménélas : « Hélène n'avait point quitté sa
DE PABIS k jéBUSÀLEM. 177
« belle quenouiUe chargée d'une laine teinte en pourpre , « pour leur donner un pur froment dans une superbe crè- « che ' . » Aussi , tout voyageur que je suis , je ne suis point le fils d'Ulysse , quoique je préfère , comme Télémaque , mes rochers paternels aux plus beaux pays.
Il était midi ; le soleil dardait à plomb ses rayons sur nos têtes. Nous nous mîmes à l'ombre dans un coin du théâtre , et nous mangeâmes d'un grand appétit du pain et des figues sèches que nous avions apportés de Misitra ; Joseph s'était emparé du reste des provisions. Le janissaire se réjouissait; il croyait en être quitte , et se préparait à partir ; mais il vit bientôt , à son grand déplaisir, qu'il s'était trompé. Je me mis à écrire des notes et à prendre la vue des lieux : tout cela dura deux grandes heures , après quoi je voulus examiner les monuments à l'ouest de la citadelle. C'était de ce côté que devait être le tombeau de Léonidas. Le janissaire m'accompagna , tirant les chevaux par la bride ; nous allions errant de ruine en ruine. Nous étions les deux seuls hommes vivants au milieu de tant de morts illustres ; tous deux barbares ; étrangers l'un à l'autre , ainsi qu'à la Grèce ; sortis des forêts de la Gaule et des rochers du Caucase , nous nous étions rencontrés au fond du Péloponnèse, moi pour passer, lui pour vivre sur les tombeaux qui n'étaient pas ceux de nos aïeux.
J'interrogeai vainement les moindres pierres pour leur demander les cendres de Léonidas. J'eus pourtant un moment d'espoû* : près de cette espèce de tour que j'ai indiquée à l'ouest de la citadelle , je vis des débris de sculptures , qui me semblèrent être ceux d'un lion. Nous savons par Hérodote qu'il y avait un lion de pierre sur le tombeau de Léonidas; circonstance qui n'est pas rapportée par Pausanias. Je redoublai d'ardeur; tous mes soins furent inutiles >. Je ne sais si
* Odyss,
' Ma mémoire me trom{)ait ici : le lion dont parle Hérodote était aux Thermopyles. Cet historien ne dit pas même que les os de Léonidas furent transportés dans sa patrie : il prétend, au contraire , que Xerxès fit mettre en croix le corps de ce prince. Ainsi , les débris du lion que j'ai vus à Sparte ne peuvent point indiquer la tonû)e do Léonidas. On croit bien que
t78 ÏTTTÎÉRÀIBE
tî'est dans cet endroit que Tabbé Fourmont fit la découverte de trois monuments curieux. L'un était un cippe sur lequel était gravé le nom de Jérusalem : il s'agissait peut-être de cette alliance des Juifs et des Lacédémoniens , dont il est parlé dans les Machabées; les deux autres monuments étaient les inscriptions sépulcrales deLysander et d'Agésilas : un Fran- 'iais devait naturellement retrouver le tombeau de deux grands capitaines. Je remarquerai que c'est à mes compatriotes que l'Europe doit les premières notions satisfaisantes qu'elle ait eues sur les ruines de Sparte et d'Athènes ' . Deshayes , envoyé par Louis XIII à Jérusalem, passa vers l'an 1629 à Athènes : nous avons son Foyage, que Chandler n'a pas connu. Le père Babin, jésuite, donna en 1672 sa relation de V État présent de la ville d'Ath ènes; cette relation fut rédigée par Spon , avant que ce sincère et habile voyageur eût commencé ses courses avec Wheler. L'abbé Fourmont et Leroi ont répandu les premiers des lumières certaines sur la Laconie , quoique à la vérité Vernon eiU passé à Sparte avant eux ; mais on n'a qu'une seule lettre de cet Anglais : il se contente de dire qu'il a vu Lacédémone , et il n'entre dans aucun détail > . Pour moi, j'ignore si mes recherches passeront à l'avenir; mais du ipoins j'aurai mêlé mon nom au nom de Sparte, qui peut seule le sauver de l'oubli ; j'aurai pour ainsi dire retrouvé cette cité immortelle , en donnant sur ses ruines des détails usqu'ici inconnus : un simple pêcheur, par naufrage ou par
je n^avais pas un Hérodote à la main sur les raines de LacédémoDe; je n'avais porté dans mon voyage que BacinCy le Tasse ^ Firgilc et Homère ; celui-ci avec des feuillets blancs pour écrire des notes. Il n'est donc pas bien étonnant qu^obligé de tirer mes ressources de ma mémoire, j^aie pu me méprendre sur un lieu, sans néanmoins me tromper sur un fait«Qu peut voir deux jolies épigrammes de V Anthologie sur ce lion de pierre des Therraopyles.
> On a bien sur Athènes les deux lettres de la collection de Martin Crusius, en 1584'; mais, outre qu'elles ne disent presque rien , elles sont écrites par des Grecs natifs de la Morée , et par conséquent elles ne sont point le fruit des recherches des voyageurs modernes. Spon cite encore le manuscrit de la bibliothèque Barberine , à Rome, j^ai remontait à denx cents ans avant son voyage, et où il trouve quelques dessins d'Athènes. Voyez l'Introduction.
* Voyez sur tout cela l'Introduction,
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aventure , détermine souvent la position de quelques écueîls qui avaient échappé aux soins des pilotes les plus habiles.
Il y avait à Sparte une foule d'autels et de statues consacrés au Sommeil , à la Mort , à la Beauté (Vénus-Morphô), divinités de tous les hommes ; à la Peur sous les armes , apparemment celle que les Lacédémoniens inspiraient aux ennemis : rien de tout cela n'est resté ; mais je lus sur une espèce de socle ces quatre lettres AJL2A. Faut-il rétablir rEAA2MA , Gelasma f Serait-ce le piédestal de cette statue du Rire que Lycurgue plaça chez les graves descendants d'Hercule? L'autel du Rire, subsistant seul au milieu de Sparte ensevelie, offrirait un beau sujet de triomphe à la philosophie de Démocrite !
Le jour finissait lorsque je m'arrachai à ces illustres débris , à l'ombre de Lycurgue, aux souvenirs des Thermopyles, et à tous les mensonges de la Fable et de l'histoire. Le soleil disparut derrière le Taygète , de sorte que je le vis commencer et finir son tour sur les ruines de Lacédémone. Il y avait trois mille cinq cent quarante-trois ans qu'il s'était levé et couché pour la première fois sur cette ville naissante. Je partis l'esprit rempli des objets que je venais de voir, et livré à des réflexions intarissables : de pareilles journées font ensuite supporter patiemment beaucoup de malheurs , et rendent surtout indifférent à bien des spectacles.
INous remontâmes le cours de l'Eurotas pendant une heure et demie , au travers des champs , et nous tombâmes dans le chemin de Tripolizza. Jos^ et le guide étaient campés de l'autre côté de la rivière , auprès du pont : ils avaient allumé du feu avec des roseaux , en dépit d'Apollon, que le gémissement de ces roseaux consolait de la perte de Daphné. Joseph s'était abondamment pourvu du nécessaire : il avait du sel, de rhuile, des pastèques, du pain, et de la viande. Il prépara un gigot de mouton , comme le compagnon d'Achille , et me le servit sur le coin d'une grande pierre , avec du vin de la vigne d'Ulysse et de l'eau de l'Eurotas. J'avais justejnent
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pour trouTer ce souper excellent ce qui manquait à Oeiiyf pour sentir le mérite du brouet noir.
Après le souper Joseph apporta ma selle, qui me servait ordinairement d'oreiller ; je m'enveloppai dans mon manteau, et je me couchai au bord de FEurotas, sous un laurier. La nuit était si pure et si sereine, que la voie lactée formait comme une aube réfléchie par Feau du fleuve, et à la clarté de laquelle on aurait pu lire. Je m'endormis les yeux attachés au ciel, ayant précisément au-dessus de ma tête la belle constellation du Cygne de Léda. Je me rappelle encore le plaisir que j'éprouvais autrefois à me reposer ainsi dans les bois de l'Amérique, et surtout à me réveiller au milieu de la nuit, récoutais le bruit du vent dans la solitude, le bramement des daims et des cerfis, le mugissement d'une cataracte éloignée, tandis que mon bûcher, à demi éteint, rougissait en dessous le feuillage des arbres. J'aimais jusqu'à la voix de riroquois lorsqu'il élevait un cri du sein des forêts , et qu'à la clarté des étoiles, dans le silence de la nature, il semblait proclamer sa liberté sans bornes. Tout cela plaît à vingt ans, parce que la vie se suffit pour ainsi dire à elle-même, et qu'il y a dans la première jeunesse quelque chose d'inquiet et de vague qui nous porte incessamment aux chimères, ipsi sibi somniafingunt; mais, dans un âge plus mûr, l'esprit revient à des goûts plus solides : il veut surtout se nourrir des souvenirs et des exemples de l'histoire. Je dormirais encore volontiers au bord de l'Ëurotas ou du Jourdain, si les ombres héroïques des trois cents Spartiates ou les douze fils de Jacob devaient visiter mon sommeil ; mais je n'irais plus chercher une terre nouvelle qui n'a point été déchirée par le soc de la charrue ; il me faut à présent de vieux déserts qui me rendent à volonté les murs de Babylone ou les légions de Pharsalé, grandia ossa! des champs dont les sillons m'instruisent, et où je retrouve, homme que je suis, le sang, les larmes et les sueurs de l'homme.
Joseph me réveilla le 19, à trois heures du matin, comine je
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le lui avais ordonné : nous sellâmes nos chevaux, et nouspar^ tîmes. Je tournai la tête vers Sparte, et je jetai un dernier regard sur l'Eurotas : je ne pouvais me défendre de ce sentiment de tristesse qu'on éprouve en prés«:ice d'une grande ruine, et en quittant des lieux qu'on ne reverra jamais.
Le chemin qui conduit de la Laeonie dans l'Argolide était dans l'antiquité ce qu'il est encore aujourd'hui, un des plus rudes et des plus sauvages de la Grèce. Nous suivîmes pendant quelque temps la route de Trlpolizza ; puis, tournant au levant, nous nous enfonçâmes dans des gorges de montagnes. Nous marchions rapidement dans des ravines et sous des arbres qui nous obligeaient de nous coucher sur le cou de nos chevaux. Je frappai si rudement de la tête contre une branche de ces arbres, que je fus jeté à dix pas sans connaissance. Gomme mon cheval continuait de galoper, mes compagnons de voyage, qui me devançaient, ne s'aperçurent pas de ma chute : leurs cris, quand ils revinrent à moi, me tirèrent de mon évanouissement.
A quatre heures du matin nous parvînmes au sommet d'une montagne où nous laissâmes reposer nos chevaux. Le froid devint si piquant, que nous fûmes obligés d'allumer un feu de bruyères. Je ne puis asiâgner de nom à ce lieu peu célèbre dans l'antiquité; mais nous devions être vers les sources du Lœnus, dans la chaîne du mont Éva , et peu éloignés de Prasise, sur le golfe d'Argos.
Nous arrivâmes à midi à un gros village appelé Sain^Paul^ assez voisin de la mer : on n'y parlait que d'un événement tragique qu'on s'empressa de nous raconter.
Une fille de ce village, ayant perdu son père et sa mère, et se trouvant maîtresse d'une petite fortune, fut envoyée par ses parents à Constantinople. A dix-huit ans elle revint dans son i4Kage : die parlait le tufo, l'italien^t le français; e( quand il passai de»étrattgei$ à^Sauib-PauL, elle les recevait aveemif poétesse qui fit Soupçonner 8» venu. Lçs ch0£s.des paysan s'assemblèrent. Après avoir examiné entre eux la conduite de l'orpheline, ilsrésolurodtde se défaire d'une fille qui dés»
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honorait le viUage. Us se procnriceat d*abord la somme fixée ea Turquie pour le meurtred'uuechrétiemie; ensuite ils ea« trèrent pendant la nuit chez la jeune fille, l'assommèrent; et un homme qui attendait la nouvelle de Texécution alla porter au pacha le prix du sang. Ce qui mettait en mouvement tous ees Grecs de Saint-Paul, ee n'était pas l'atrocité de Tactiom, mais l'avidité du paeha; car cehii-d, qui trouvait aussi l'action toute simple, et qui convenait avoir reçu la somme fixée pour un assassinat ordinaire, observait pourtant que la beauté, la jeunesse, la science, les voyages de l'orpheline, lui donnaient (à lui padia de Morée) de justes droits à une indemnité : en conséquence, sa seigneurie avait envoyé la jour même deux janissaires pour demander une nouvelle contributi<»i.
Le village de Saint^Paul est a^éable, il est arrosé de fon-» taines ombragées de pins de l'espèce sauvage, pinus êylveêtris. iNous y trouvâmes un de ces médecins italiens qui courent toute la Morée : je me fis tirer du sang. Je mangeai d'excellent lait dans une maison fort propre, ressemblant assez à une cabane suisse. Un jeune Moralte vint s'asseoir devant moi : il avait l'air de Méléagre par la taille et le vêtement. Les paysansgrecsnesont point habillés comme les Grecs levantins que nous voyons en France: ils portent une tunique qui leur descend jusqu'aux genoux, et qu'ils rattachent avec une cein* ture ; leurs larges culottes sont cachées par le bas de cette tunique ; ils dtnsent sur leurs jambes nues les bandes qui retiennent leursisandales : à la coififure près, ce sont absolument d'anciens Grecs sans manteau.
Mon nouveau compagnon, assis, comme je l'ai dit, devant moi, surveillait mes mouvements avec une extrême ingénuité. li ne disait pas un mot, et me dévorait des yeux : il avan^t la tête pour regarder jusque dans le vasedeteneoù je mangeais moulait. Je me levai, il se leva; je me rassis, il s'assit de nouveau. Je lui présentai un eigare; il Ait ravi, et me fit •igiie de âmier avec lui. Quand je partis, il courut après moi pendant une deoUrheure) toujours sans parler ^t sans qu'on
DE PÀKfS A JBAUSÀLBtf. iH
pût savoir ce qifil Toolait. Je kd donnai de l'argent, il le jeta : le janissaire vcmiut le cbaM^; il voulnt battre le janissaire. J'étais touché je ne sais pomrquoi, peut-être en me voyant, moi barbare civilisé, l'objet de la oixriosité d'un Grec devenu barbare'.
Nous étions partis de Saint-Paul à deux heures de l'aprèsmidi, après avoir changé de chevaux, et nous suivions le chemin de l'ancienne Gynurie. Vers les quatre heures le guide nous cria <}ue nous allions être attaqués : en e£fet, nous aperçûmes qudques hommes armés dans la montagne ; ils nous regardèr^t longtemps, et nous Imssèrent tranquillement passer. Nous entrâmes dans les monts Parthénius, et nous descendîmes au bord d'une rivière dont le cours nous conduisit jusqu'à la mer. On découvrait la citadelle d'Argos , Nauplie en face de nous, et les montagnes de la Gorinthie vers Mycènes. Du point où nous étions parvenus, il y avait encore trois heures de marche jusqu'à Argos; il fallait tourner le fond du golfe en traversant le marais deLeme, qui s'étendait entre la ville et le lieu où nous nous trouvions. Nous passâmes auprès du jardin d'un aga, où je remarquai des peupliers de Lombardie mêlés à des cyprès, à des citronniers, à des orangers, et à une foule d'arbres que je n'avais point vus jusqu'alors en Grèce. Peu après le guide se trompa de chemin, et nous nous trouvâmes engagés sur d'étroites chaussées qui séparaient de petits étangs et des rivières inondées. La nuit nous surprit au milieu de cet embarras : il fallait à chaque pas flaire sauter de larges fossés à nos chevaux, qu'effrayaient l'obscurité, le coassement d'une multitude de grenouilles, et les flammes violettes qui couraient sur le marais. Le cheval du guide s'abatdt; et, comme nous marchions à la file, nous trébuchâmes les uns sur les autres dans un fossé. Nous criions, tous à la fois sans nous entendre; Féau était assez profonde pour que les chevaux pussent y nager et s'y noyer
1 Les Grecs de ces montagnes prétendent être les vrais descendants des Lacédéoioniens; ils disent que les ManiQtles ae sont qu'un ramas 4e twi* gands étrangers , et ils ont raison.
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avec leurs maîtres ; ma saignée s'était rouverte, et je souffirals beaucoup de la tête. Nous sortîmes enfin miraculeusement de ce bourbier, mais nous étions dans l'impossibilité de gagner Ai^os. Nous aperçûmes à travers les roseaux une petite lumière : nous nous dirigeâmes de ce côté, mourant de firoid, couverts de boue, tirant nos chevaux parla bride, et courant le risque à chaque pas de nous replonger dans quelque fcmdrière.
La lumière nous guida à une ferme située au milieu du marais, dans le voisinage du village de Leme : on venait d'y faire la moisson ; les moissonneurs étaient couchés sur la terre; ils se levaient sous nos pieds, et s'enfuyaient comme des bétes fauves. Nous parvînmes à les rassurer, et nous passâmes le reste de la nuit avec eux sur un fumier de brebis, lieu le moins sale et le moins humide que nous pûmes trouver. Je serais en droit de faire une querelle à Hercule, qui n'a pas bien tué l'hydre de Leme ; car je gagnai dans ce lieu malsain une fièvre qui ne me quitta tout k fait qu'en Egypte.
Le 20, au lever de l'aurore, j'étais à Argos : le village qui remplace cette ville célèbre est plus propre et plus animé que la plupart des autres villages de la Morée. Sa position est fort belle au fond du golfe de Nauplie ou d' Argos , à une lieue et demie de la mer; il a d'un côté les montagnes de la Cynurie et de l'Arcadie , et de l'autre , les hauteurs de Tré» zène et d'Épidaure.
Mais , s(nt que mon imagmation fût attristée par le souvenir des malheurs et des fureurs des Pélopides, soit que je fusse réellement frappé par la vérité , les terres me parurent incultes et désertes, les montagnes sombres et nues, sorte de nature féconde en grands crimes et en grandes vertus. Je visitai ce qu'on appelle les restes du palais d'Agamemnon,les débris du théâtre et d'un aqueduc romain; je montai à la citadelle, je voulais voir jusqu'à la moindre pierre qu'avait pu remuer la main du roi des rois. Qui se peut vaut» de jouir de quelque gloire auprès de ces familles chantées par Homère ^
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Eschyle, Sophocle, Euripide et Racine ? Btquand on voit pourtant sur les lieux combien peu de chose reste de ces familles , on est merveilleusement étonné.
Il y a déjà longtemps que les ruines d' Argos ne répondent plus à la grandeur de son nom. Chandlerles trouva en 1766 absolument telles que je les ai vues; Tabbé Fourmont en 1746, et Pellegrin en 1719, n'avaient pas été plus heureux. Les Vénitiens ont surtout contribué à la d^radation des monuments de cette ville , en employant ces débris à bâtbr le château de Palamide. Il y avait à Argos , du temps de Pausanias, une statue de Jupiter, remarquable parce qu'elle avait trois yeux , et bien plus remarquable encore par une autre raison : Sthénélus Favait apportée de Troie ; c'était , disaiton , la statue même aux pieds de laquelle Priam fut massacré dans sou palais par le fils d'Achille :
Ingens ara fuit , jux laque veterrima laurus , incumbens arœ , atque iimbra complexa Pénates.
Mais Argos , qui triomphait sans doute lorsqu'elle montrait dans ses murs les Pénates qui traliirent les foyers de Priam , Argos offrit bientôt elle-même un grand exemple des vicissitudes du sort. Dès le règne de Julien l'Apostat, elle était tellement déchue de sa gloire , qu'elle ne put , à cause de sa pauvreté , contribuer au rétablissement et aux frais des jeux Isthmiques. Julien plaida sa cause contre les Corinthiens : nous avons encore ce plaidoyer dans les ouvrages de cet empereur (Q?. xxY). C'est un des plus singuliers documents de l'histoire des choses et des hommes. Enfin Argos , la patrie du roi des rois , devenue dans le moyen âge l'héritage d'une veuve vénitienne , fut vendue par cette veuve à la république de Venise pour deux cents ducats de rente viagère , et cinq cents une fois payés. Coronelli rapporte le contrat : Omnia vaniias !
Je fus reçu à Argos par le médecin italien Avramiotti , que M. Pouqueville vit à Nauplie , et dont il opéra la petite fille , attaquée d'une hydrocéphale. M. Avramiotti me montra une
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carte du Péloponnèse où il avait commencé d'écrire , avec M. FMivel, les noms anciens auprès des noms modernes : ce sera un travail précieux , et qui ne pouvait être exécuté ^e par des hommes résidant sur les lieux depuis un grand nombre d'années. M. Avramiotti avait feit sa fortune , et il commençait à soupirer après lltalie. Il y a deux choses qui revivent dans le cœur de l'homme à mesure qu'il avance dans la vie , la patrie et la religion. On a beau avoir oubiié l'une et l'autre dans sa jeunesse , elles se présentent tôt ou tard à nous avec tous leurs charmes , et réveillent au fond de nos coDurs un amour justement dû à leur beauté. Kous parlâmes donc de la France et de l'Italie à Argos , par la même raison que le soldat argien qui suivait Énée se souvint d' Argos en mourant en Italie. Il ne fut presque point question entre nous d'Agamemnon , quoique je dusse voir le lendemain son tombeau. Nous causions sur la terrasse de la maison , qui dominait le golfe d' Argos : c'était peut^tre du haut de cette terrasse qu'une pauvre femme lança la tuile qui mit fin à la gloire et aux aventures de Pyrrhus. M. Avramiotti me montrait un promontoire de l'autre côté de la mer, et me disait : « C'était là que Clytemnestre avait placé l'es- « clave qui devait donner le signal du retour de la flotte des « Grecs ; » et il ajoutait : « Vous venez de Venise à présent ? « Je crois que je ferais bien de retourner à Venise. »
Je quittai cet exilé en Grèce le lendemain à la pointe du jour, et je pris , avec de nouveaux chevaux et un nouveau guide , le chemin de Corinthe. Je crois que M. Avramiotti ne fut pas fâché d'être débarrassé de moi : quoiqu'il m'eût reçu avec beaucoup de politesse , il était aisé de voir que ma visite n'était pas venue très à propos.
Après une demi-heure de marche, nous traversâmes l'Inachus, père d'Io, si célèbre parla jalousie de Junon : avant d'arriver au lit de ce torrent, on trouvait autrefois, en sortant d' Argos , la porte Lucine et l'autel du Soleil. Une demilieue plus loin , de l'autre côté de l'Inachus , nous aurions dû vdr le temple de Cérès Mysienne , et plus loin encore le
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tombeau de Thyeste, et le monument héroïque de Persée. Nous nous arrêtâmes à peu près à la hauteur où ces derniers monuments existaient à Fépoque du voyage de Pausanias. Nous allions quitter la plaine d'Argos, sur laquelle on a un très-bon Mémoire de M. Barbie du Bocage. Près d'entrer dans les montagnes de la Ck)rinthie , nous voyions Nauplie derrière nous. L'endroit où nous étions parvenus se nomme Carvaii, et c'est là qu'il faut se détourner de la route pour chercher un peu sur la droite les ruines de Mycènss. Cliandler les avait manquées en revenant d'Argos. Elles sont trèsconnues aujourd'hui , à cause des fouilles que lord Elgin y a fait faire à son passage en Grèce. M. Fauvel les a décrites dans ses Mémoires , et M. de Choiseul-GoufQer en possède les dessins : l'abbé Fourmont en avait déjà parlé, et Dumonceaux les avait aperçues. Nous traversâmes une bruyère : un petit sentier nous conduisit à ces débris , qui sont à peu près tds qu'Us étaient du temps de Pausanias ; car il y a plus de deux mille deux cent quatre-vingts années que Mycènes est détruite. Les Arglens la renversèrent de fond en comble, jaloux de la gloire qu'elle s'était acquise en envoyant quarante guerriers mourir avec les Spartiates aux Thermopyles. Nous commençâmes par examiner le tombeau auquel on a donné le nom de tombeau d' Agamemnon : c'est un monument souterrain , de forme ronde , qui reçoit la lumière par le dôme , et qui n'a rien de remarquable , hors la simplicité de l'architecture. On y entre par une tranchée qui aboutit à la porte du tombeau : cette porte était ornée de pilastres d'un marbre bleuâtre assez commun , tiré des montagnes voisines. Cest lord Elgin qui a fait ouvrir ce monument, et déblayer les terres qui encombraient l'intérieur. Une petite porte sur- |!)aissée conduit de la chambre principale à une chambre de joindre étendue. Après l'avoir attentivement examinée, je ^rois que cette dernière chambre est tout simplement une excavation faite par les ouvriers hors du tombeau ; car je n'ai point remarqué de murailles. Resterait à expliquer l'usage ^e la petite porte, qui n'était peut-être qu'une autre ouver-
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tore du sépulcre. €e sépulcre a-t-il toujours été caché sous la terre, comme la rotonde des catacombes à Alexandrie? S'élevait-il , au contraire , au-dessus du sol , comme le tombeau de Gecilia Metella à Rome? Avait-il une architecture extérieure, et de quel ordre était-elle ? Toutes questions qui restent à éclaircir. On n'a rien trouvé dans le tombeau , et Ton n'est pas même assuré que ce soit celui d'Agamemnon dont Pausanias a fait mention ' .
£n sortant de ce monument , je traversai une vallée stérile ; et , sur le flanc d'une colline opposée , je vis les ruines de Mycènes : j'admirai surtout une des portes de la ville , formée de quartiers de roches gigantesques posés sur les rochers mêmes de la montagne , avec lesquels elles ont l'air de ne faire qu'un tout. Deux lions de forme colossale , sculptés des deux côtés de cette porte , en sont le seul ornement : ils sont représentés en reliefs , debout et en regard , comme les lions qui soutenaient les armoiries de nos anciens chevaliers ; ils n'ont plus de têtes. Je n'ai point vu , même en Egypte , d'architecture plus imposante ; et le désert où elle se trouvé ajoute encore à sa gravité : elle est du genre de ces ouvrages que Strabon et Pausanias attribuent aux Cyclopes, et dont on retrouve des traces en Italie. M. Petit-Radel veut que cette architecture ait précédé l'invention des ordres. Au reste , c'était un enfant tout nu , un pâtre , qui me montrait dans cette solitude le tombeau d'Agamemnon et les ruines de Mycènes.
Au bas de la porte dont j'ai parlé est une fontaine qui sera, si l'on veut, celle que Persée trouva sous un champignon , et qui donna son nom à Mycènes : car mycès veut dire en grec un champignon , ou le pommeau d'une épée : ce conte est de Pausanias. En voulant regagner le chemin de Gorinthe, j'entendis le sol retentir sous les pas de mon cheval. Je mis pied à terre , et je découvris la voûte d'un autre tombeau.
' ' Ces LaFoédénoniens se vantaient aussi de posséder les cendres d'As»menuion»
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Pausanias compte à Mycènes cinq tombeaux : le tombeau d'Atrée, celui d'Agamemnon , celui d'Ëurymédon , celui de Télédamus et de Pélops, et celui d'Electre. Il ajoute que Clytemnestre et Égisthe étaient enterrés hors des murs : ce serait donc le tombeau de Clytemnestre et d'Égisthe que j'aurai§ retrouvé? Je Pai indiqué à M. Fauvel , qui doit le chercher à son premier voyage à Argos : singulière destinée, qui me fait sortir tout exprès de Paris pour découvrir les cendres de Gytemnestre!
Nous laissâmes Némée à notre gauche , et nous poursuivîmes notre route : nous arrivâmes de bonne heure à Corinr the, par une espèce de plaine que traversent des courants d'eau, et que divisent des monticules isolés, semblables à FAcro-Corinthe , avec lequel ils se confondent. Nous aperçûmes celui-ci longtemps avant d'y arriver, comme une masse irrégulière de granit rougeâtre, couronnée d'une ligne de mwfs tortueux. Tous les voyageurs ont décrit Corinthe. Spon et Wheler visitèrent la citadelle, où ils retrouvèrent la fontaine Pyrène ; mais Chandler ne monta point à l' Acro-Corinthe, et M. Fauvel nous apprend que les Turcs n'y laissent plus entrer personne. En effet , je ne pus même obtenir la permission de me promener dans les environs, malgré les mouvements que se donna pour cela mon janissaire. Au reste , Pausanias dans sa Corinthie, et Plutarque dans la f^ie dtAratus, nous ont fait connaître parfaitement les monuments et les localités de l'Acro-Corinthe.
Nous étions venus descendre à un kan assez propre , placé au centre de la bourgade , et peu éloigné du bazar. Le janissaire partit pour la provision; Joseph prépara le dîner ; et, pendsmt qu'ils étaient ainsi occupés , j'allai rôder seul dans les OLvirons/ .
Corinthe est située au pied des montagnes , dans une plaine qui s'étend jusqu'à la mer de Crissa , aujourd'hui le golfe de Lépante , seul nom moderne qui , dans la Grèce , rivalise de beauté avec les noms antiques. Quand le temps est serein , on découvre par delà cette mer la cime de l'Hélicon et du Par-
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nasse ; mais on ne Toit pas de la vi&e même la mer Saroniqiie; îl faut pour cela monter à rAcro<kmntiie; alors on aperçoit non-seulement cette mer, mais les regards s'étendent Jusqu'à la citadelle d'Athènes et Jusqu'au cap Colonne : « C'est, dit Spon , une des plu9 belles vues de l'univers. » Je le crois aisém^t; car, même au pied de l'Acro-Corinthe, la perspective est enchanteresse. Les maisons du village , assez grandes et assez bien entretenues , sont répandues par groupes sur la plame , au milieu des mûriers , des orangers et des cyprès ; les vignes , qui font la richesse du pays , donnent un air frais et fertile à la campagne. Elles ne sont ni élevées en guirlandes sur des arbres comme en Italie , ni tenues basses comme aux environs de Paris. Chaque cep forme un faisceau de verdure isolé, autour duquel les grappes pendent en automne comme des cristaux. Les cimes du Parnasse et de PHélicon , le golfe de Lépante , qui ressemble à un magnifique canal , le mont OneTus , couvert de myrtes , forment au nord et au levant l'horizon du tableau, tandis que FAcro-Corinthe, les montagnes de FArgolideet de la Sicyonie, s'élèvent au midi et au couchant. Quant aux monuments de Corinthe , ils n'existent plus. M. Foucherot n'a découvert parmi les ruines qu6 deux chapiteaux corinthiens , unique souvenir de l'ordre inventé dans cette ville.
Corinthe renversée de fond en comble par Mummius , rebâtie par Jules César et par Adrien , une seconde fois détruite par Alaric , relevée encore par les Vénitiens , ibt saccagée une troisième et dernière fois par Mahomet II. Strabon la vit peu de temps après son rétablissement, sous Auguste. Pausanias Tadmirâ du temps d'Adrien ; et, d'après les monuments qu'il nous a décrits , c'était à cette époque une ville superbe. Il edt été curieux de savoir ce qu'elle pouvait être en 1173 , quand Benjamin de Tudèle y passa; mais ce juif espagnol raconte gravement qu'il arriva à Patras , « ville d'Antipater, dit-il , n un des quatre rois grecs qui partagèrent l'empire d'Akuan- « dre. » De là il se rend à Lépante et à CoryiAe : il trouve dans cette dernière ville trois cents Juife conduits par les vé*
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Hérables rabbins Léon , Jacob et Ézéchias : et c'était tout ee que Benjamin cberchait.
Des voyageurs modernes nous ont mieux fait connaître ce qui reste de Ck>rinthe après tant de calamités : Spon et Wheleir y découvrirent les débris d'un temple de la plus haute aatt* quité : ces débris étaient composés de onze colonnes cannelées sans base et d'cM^te, dorique. Spon affirme que ees colonnes n'avaient pas quatre diamètres de hauteur de plus que le diamètre du pied de la colonne , ce qui signifie apparemment qu'elles avaient cinq diamètres. Chandler dit qu'elles avaient la moitié de la hauteur qu'elles auraient dû avoir pour être dans la juste proportion de leur ordre. U est évident que Spon se trompe, puisqu'il prend pour mesure de l'ordre le diamètre du pied de la coï^nne, et non le diamètre du tiers. Ce monum^t , dessiné par Leroi , valait la peine d'être rappelé , parce qu'il prouve ou que le premier dorique n'avait pas les proportions que Pline et Vitruve lui ont assignées depuis , ou que l'ordre toscan , dont ce temple parait se raj^rocher, n'a pas pris naissance en Italie. Spon a cru reconnaître dans ce monument le temple de Diane d'Éphèse , cité par Pausanias ; et Ghandkr, le Sisypheus de Strabon. Je ne puis dire si ces colonnes existent encore : je ne les ai point vues; mais je crois savoir confusément qu'elles ont été renversées , et que les Anglais en ont emporté les derniers débris *.
Un peuple maritime, un roi qui fut un philosophe et qui devint un tyran ; un barbare de Rome , qui croyait qu*on remplifôe des statues de Praxitèle comme des cuirasses de soldats ; tous ces souvenirs ne rendent pas Ck>rinthe fort intéres- %nte : mais on a pour ressource Jason, Médée, la fontaine Pyrène, Pégase , les jeux Isthmiques institués par Thésée et chantés par Pindare ; c'est-à-dire , comme à l'ordinake , la Fa- Me et la poésie. Je ne parle point de Denys et de Timoléon : l'on qui îat fl$sex Iflehe pour né pas mourir, Fautre assez mal* heureux pour vivre. Si jamais je montais sut» ttn trône , je n'en
' Le§ colonnes étaient, ou sont encore, vers le port Scboenus, et je nt ms pas descendu à la mer,
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descendrais que mort; et je ne serai jamais assez vertoeut pour tuer mon frère : je ne me soucie donc point de ces deux hommes. Taime mieux cet enfant qui , pendant le siège do Gorinthe, fit fondre en larmes Mummius lui-même, en lui récitant ces rers d'Homère :
Tpic|&dixape< Aavotol xoU xtxpéadÇf ot rét' SXovxo
TpoC^ 2v eOpcCip , x^^ 'ATpc£d{)q« çlpovitc*
'Û^ S:^ iy^Y* içeXov Oflcvéeiv xal icÔT|iov émoicetv
'H|&aTt T<}>9 &re (aoi 9c>eT<rcoi x^^xi^a SoOpa
Tpûeç èité^i4'av icepl nv)Xe((i)vi Oavovti.
Tcî> x' iXaxov xtepéwvy xaC (leu xXfoç ^yov 'ÂxouoC*
Nvv Se |J£ XeuyaOic|i Oacvdrcp e7{iapT0 &X6»vat.
« O trois et quatre fois heureux les Grecs qui périrent dece vant les vastes murs d'Ilion, en soutenant la cause des Atri- « des ! Plût aux dieux que j'eusse accompli ma destinée le jour « où les Troyens lancèrent sur moi leurs javelots , tandis que « je défendais le corps d'Achille ! Alors j'aurais obtenu les « honneurs accoutumés du bûcher funèbre, et les Grecs au- « raient parlé de mon nom ! Aujourd'hui mon sort est de « finir mes jours par une mort obscure et déplorable. »
Voilà qui est vrai, naturel, pathétique; et l'on retrouve ici un grand coup de la fortune, la puissance du génie et les entrailles de l'homme.
On fait encore des vases à Gorinthe , mais ce ne sont plus ceux que Gicéron demandait avec tant d'empressement à son cher Attictts. Il parait , au reste , que les Gonnthiens ont perdu le goût qu'ils avaient pour les étrangers : tandis que j'examinais un marbre dans une vigne , je fus assailli d'une grêle de pierres ; apparenunent que les descendants de Laîs veulent maintenir l'honneur du proverbe.
Lorsque les Gésars relevaient les murs de Gorinthe , et que les temples des dieux sortaient de leurs ruines plus éclatants que jamais , il . y^ av^t un ouv^cier obscii? qui Mtissait ta silence un monument resté debout au milieu des débris de la Grèce. Get ouvrier était un étranger qui disait de lui-même :
DE PÀBIS A lÉRlISÀLBlC. 19$
R rai été batta de verges trois fois ; j'ai été lapidé une fois ; « j'ai fait naufrage trois fois. Taî fait quantité de voyages , et « j'ai trouvé divers périls sur les fleuves : périls de la part des « voleurs, périls de la part de ceux de ma nation , périls de « la part des Gentils , périls au milieu des villes, périls au « milieu des déserts , périls entre les faux frères ; j'ai souffert « toutes sortes de travaux et de fatigues , de fréquentes veil- « les , la faim et la soif, beaucoup de peines , le froid et la « nudité. » Cet bomme , ignoré des grands , méprisé de la foule , rejeté comme « les balayures du monde , » ne s'associa d'abord que deux compagnons , Crispus et C^ïus , avec la famille de Stéphanas : tels frirent les architectes inconnus d'im temple indestructible, et les premiers fidèles de Gorinthe. Le voyageur parcourt des yeux l'emplacement de cette idlle célèbre : il ne voit pas un débris des autdis du paganisme , mais il aperçoit quelques chapelles chrétiennes qui s'élèvent du milieu des cabanes des Grecs. L'apdtre peut encore donner, du haut du ciel , le salut de paix à ses enfants , et leur dire : « Paul à l'Église de Dieu , qui est à Ck>rinthe. »
Il était près de huit heures du matin quand nous partîmes de Gorinthe le 21 , après une assez bonne nuit. Deux chemins conduisent de Gorinthe à Mégare : l'un traverse le mont Géranien , aujourd'hui Palaeo-Vouni (la Vieille-Montagne); l'autre côtoie la mer Saronique , le long des roches Scyroniennes. Ge dernier est le plus curieux : c'était le seul connu des anciens voyageurs , car ils ne parlent pas du premier ; mais les Turcs ne permettent plus de le suivre ; ils ont établi un poste militaire au pied du mont Oneïus , à peu près au milieu de l'isthme, pour être à portée des deux mers : le ressort de la Morée finit là , et l'on ne peut passer la grand'garde sans montrer un ordre exprès du pacha.
Obligé de prendre ainsi le seul chemin laissé libre, il me fidloc reikoiieer aux ruiiie8>dfitein{ile'deN)eptUB(e Isthmièn, ^ueChandliSrne put trouver, ^ile Pococke, Spon et Whelef ont vues, et qui subsis^nt encore , sdon le témoignage de M.Fauvel. Par l$i même raison , je n'examinai point la ti^cv
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des teatatîTas àôtes à différeotei^ époquespour couper TisUime : le canal que Ton avait commencé à creuser du côté du port Scbœaus est, sdoa M. Foucherot, profond de trente à quarante pieds» et large de soixante. On viendrait aujourd'hui feeitemept à boutd» ce travail par le moyen de la poudre à canon : il n'y a guère que cinq milles d'une mer àl'autre, à mesurer la partie la plus étroite de la langue de terre qui sépare les deux mers.
Un mur de six milles de longuein*, souvent relevé et abattu, fermait l'isthme dans un endroit qui prit le nom ^HexamU" Ua : c'est là que nous commençâmes à gravir le mont Oneïus. J'arrêtais souvent mon dieval au milieu des pins, des lauriers et des myrtes, pour regarder en arrike. Je contemplais tristement les deux mers, surtout celle qui s'étendait au couchant, et qui semblait me tenter par les souvenirs de la France. Cette met était si tranquille! le chemin était si court! Dans quelques jours j'aurais pu revoir mes amisl Je ramenais mu regards sur le Péloponnèse , sur Connthe , sur l'isthme, sur l'endroit où se célébraiait les jeux : quel désert ! quel silice! Infortuné pays! malheureux Grecs! La France perdra-t-elle ainsi sa gloire? sera-t-elle ainsi dévastée, foulée aux pieds , dans la suite des siècles ?
Cette image de ma patrie, qui vint tout à coup se mêler aux tableaux que j'avais sous les yeux, m'att^idrit ; je ne pensais pins qu'avec peine à l'espace qu'il allait encore parcourir avant de revoir mes pénates. J'étais, comme l'ami de la fable, alarmé d'un songe; et je serais volontiers retourné vers mon pays, pour lui dire :
Vous m'êtes , en dormant , un peu triste apparu; J'ai craint qu*il ne fût vrai : je suis vite accouru. Ce maudit songe en est la cause.
, 'Nous notts enibnçâmes dans les^déilés dn mont Ontifûs* pâR&nt de vueetiebroffvanfttomràtoor la mer SasomtpjAtii Clorinthe. Du plus haut de.ee mont, qui prend le aomde Jtfa* ff^ay^, npôs deseendiiiiea^ au Dertène^, autrement à It
DB PÀBtS ▲ J^BOSÀLBM. 19S
grand'garde. Je ne sais si e'est là qu'A faut placer Croin* myon ; mais, certes, je n'y trouvai pas des hommes plus hxu mains que Pytiocamptès '. Je montrai mon ordre du pacha. Le commandant m'invita à fumer la pipe et à hoire le café dans sa baraque. C'était un gros homme, d'une figure calme et apathique, ne pouvant faire un mouvement sur sa natte sans soupirer, comme s'il éprouvait une douleur : il examina mes armes, me fit remarquer les siennes, surtout une longue carabine qui portait, disait-il, fort loin. Les gardes aperçurent un paysan qui gravissait la montagne hors du chemin ; ils lui crièrent de descendre ; celui-ci n'entendit point la voix. Alors le commandant se leva avec effort, prit sa carabine, ajusta longtemps entre les sapins le paysan, et lui lâcha son coup de fusil. Le Turc revint, après cette expédition, se rasseoir sur sa natte, aussi tranquille, aussi bonhomme qu'auparavant. Le paysan descendit à la garde, blessé en toute apparence, car il pleurait et montrait son sang. On lui donna cinquante coups de bâton pour le guérir.
.Te me levai brusquement, et d'autant plus désolé, que l'envie de faire briller devant moi son adresse avait peut-être déterminé ce bourreau à tirer sur le paysan. Joseph ne voulut pas traduire ce que je disais, et peut-être la prudence étaitelle nécessaire dans ce moment; mais je n'écoutais guère la prudence.
Je me fis amener mon cheval, et je partis sans attendre le janissaire, qui criait inutilement après moi. 11 me rejoignit avec Joseph lorsque j'étais déjà assez avancé sur la croupe du mont Géranien. Mon indignation se calma peu à peu par l'effet des lieux que je parcourais. Il me semblait qu'en m'approchant d'Athènes je rentrais dans les pays civilisés, et que la nature même prenait quelque chose de moins triste. La Morée est presque entièrement dépourvue d'arbres, quoiqu'elle soit cer tainement plus fertile que l'Attîque. Je me réjouissais deche miner dans une forêt de pins, entre les troncs desquels j'a
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percevais la mer. Les plans inclmés qui s'étendent depuis le rivage jusqu'au pied de la montagne étaient couverts d'oliviers et de caroubiers; de pareils sites sont rares en Grèce.
La première chose qui me frappa en arrivant à Mégare, fut une troupe de femmes albanaises qui, à la vérité, n'étaient pas aussi belles que Nausicaa et ses compagnes : elles lavaient gaiement du linge à une fontaine près de laquelle on voyait quelques restes informes d'un aqueduc. Si c'était là la fontaine des nymphes Sithnides et l'aqueduc de Théagène, Pausanias les a trop vantés. Les aqueducs que j'ai vus en Grèce ne ressemblent point aux aqueducs romains : ils ne s'élèvent presque point de terre, et ne présentent point cette suite de grandes arches qui font un si bel effet dans la perspective.
Nous descendîmes chez un Albanais, où nous fûmes assez proprement logés. Il n'était pas six heures du soir; j'allai, selon ma coutume, errer parmi les ruines. Mégare, qui conserve son nom, et le port de Nisée qu'on appelle Dôdeca Ec" clésiais (les Douze Églises), sans être très-célèbres dans l'histoire, avaient autrefois de beaux monuments. La Grèce, sous les empereurs romains, devait ressembler beaucoup à l'Italie dans le dernier siècle : c'était une terre classique , où chaque ville était remplie de chefs-d'œuvre. On voyait à Mégare les douze grands dieux de la main de Praxitèle, un Jupiter Olympien commencé par Théocosme et par Phidias, les tombeaux d'Alcmène, d'Iphigénie et deXérée. Ce fîitsur ce dernier tombeau que la huppe parut pour la première fois : on en conclut que Térée avait été changé en cet oiseau, comme ses victimes l'avaient été en hirondelle et en rossignol. Puisque je faisais le voyage d'un poète, je devais profiter de tout, et croire fermement, avec Pausanias, que l'aventure de la fille de Pandion commença et finit à Mégare. D'ailleurs , j'apercevais de Mégare les deux cimes du Parnasse : cela suffisait bien pour me remettre en mémoire les vers de Virgile et de la Fontaine :
QtMlispopulea rnoerens Philomela, etc.
Autrefois Progné rbirondeUe, etc.
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La Nût ou l'Obsearilé, et Jupîter-Gomus s avaient leurs temples àMégtore : ou peut bien dire çpie ces deux divinités y sont restées. On voit çà et là quelques murs d'enceinte : j'ignove si ce sont ceux qu'Apolloii bâtit de concert avec Alca* tiious. Le dieu, en travaillant à cet ouvrage, avait posé sa lyre sur une pierre qui d^uis ce temps rendait un son harmonieux quand on la touchait avec un caillou. L'abbé Four* mont recueillit trente inscriptions à Mégare. Pococke, Spon, Wheler et €handler ea trouvèrent quelques autres, qui n'ont rien d'intéressant. Je ne dierchai point l'école d'Eudide; j'aiHais mieux aimé la maison de cette pieuse femme qui enterra les os de Phocion sous son foyer >. Après une assez longue course, je retournai chez mon hôte, où l'on m'attendait pour aller voir une malade.
Les C^recs, ainsi que les Turcs, supposent que tous les Francs ont des connaissances en médecine et des secrets particuliers. La simplicité avec laquelle ils s'adressent à un étranger dans leurs maladies a quelque chose de touchant, et rappelle les anciennes moeurs : c'est une noble confiance de l'homme envers l'homme. Les Sauvages en Amérique ont le même usage. Je crois que la religion et l'humanité ordonnent dans ce cas au voyageur de se prêter à ce qu'on attend de lui : un air d'assurance, des paroles de consolation, peuvent quelque^ fois rendre la vie à un mourant, et mettre une famille dans la joie.
Un Grec vînt donc me chercher pour voir sa fille. Je trouvai une pauvre créature étendueà terre sur une natte, et ensevelie sous les haillons dont on l'avait couverte. Elle dégagea son bras, avec beaucoup de répugnance et de pudeur, des lambeaux de la misère, et le laissa retomber mourant sur la couverture. Elle me parut attaquée d'une fièvre putride : je fis dâiarrasser sa tête des petites pièces d'argent dont les
• Le Poudreux, de xov(a , pownëre t eela n'est pas bien s^ ; mais j'ai pour moi le tradoctenr français, qui, à la vérité, suit la version latine, comme Tobserve fort bien le savant M. Larcber.
» Voyez les Martyrs , liv. m.
t9ê vtiniEkiM
paysannes albans^ses'omml Imeê akevmoi ; ie poida Aes tre&* 0es et du métal cmicaiirait la ehakmr a« oervean. Je poitakr avec moi dn camphre poar la peste; je le partageai ayee k malade : on l'avait nourrie de ralem, J's^prauv» le légiMe, Enfin, nous priâmes GhrÈstos et la Pttiiagia<Ut Vierge), et ja promis prompte guériaen. Tétala lûan lotn de Taspérer .: j'ai tant vu mourir, que je n^ai là-deseï» que trop d'appérifiiioe.
Je trouvai en sortant tout le village asaemW k la poit»; les femmes fondirent sur moi en criant : erauil armi! « jdu vin! du vin! » Elles voulaient ne témoigner karieoo&nai^* sanee en me forçant à boôe : eed rendait mon vêle deionéde^ ein assez ridicule. Mais qu^pofle, si j'aiaJoittéàM^areune personne de plusà celles i]ui peuvent iiie«o«haitir un peu de bien dans les différentes parties du monde oà j'ai ercéP C'eat un privilège du voyageur de laisser ape^ lui beauepup de souvenirs, et de vivre dans le cœur des étnsigers quelquefois plus loi^emps que dans la mémoire de ses amia.
Je regagnai le knoi avec peine. J'e«i teule la nuit sous les yeux l'image de l'Albanaise expirante : cela me fA aouvenir que Virgile, visitant comme moi la Grèce, fût «nnété à Mégare par la maladie dont il moimit : moi-même j'étais tourment^ de la fièvre. Mégare avait encore vu passer, il y a quelques années, d'autres Français bien plua malheureux que mpi ' . Il me tardait de sorth* d^un lieu qui ne senoblait avoir quelque chose de fatal.
Nous ne quittâmes pourtant notre gita que le Jeoden\ain 22 août, à onze heures du matin. L'Albanais qui nous avait reçus voulut me régalar avant mon départ d'une de ces poules sans croupion et sans queue , que Cfaaaulkr errait particulières à MégBre , et qui <mt été apportées de la Vilenie, o^ peut-être d'un petit canton de l'AÛemagne. Man hota attachait un grand prix à ces poules, sur lesqudkis il ^vait mille contes. Je lui fis dire que j'avais voyagé dans la patrie de ces mseaux, pays bi^ éloigné, situé au delà de la mer» et qu'il
* |«a gvpison 4e Zanie.
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y avait dans ce pays des Orées établis au miHeii des beis , parmi les Sauvages. En eSbt , quelques Grées fatigués du Joug ont passé dans la Floride, où les fruits de la liberté leur ont feit perdre le souvenir de la terre natafle. « Ceux qui avaient « goûté de ce doux fruit n'y pouvai^t plus renoncer; mais « ils voulaient demeurer parmi les Lotophages, et ils ou- « bMaient leur patrie ». »
L'Albanais n'entendmt rien à cela : pour toute r^nse , il m'invitait à manger sa poule et qa^qaeê fruiU di mare. J'aurais préféré ce poisson , appelé glaucus, que V(m péchait autrefois sur la côte de Mégare. Anaxandride , dté par Aj&énée , déclare que Nérée seul a pu le premier ima^er de mm* ger la hure de cet excellent poisson; Antiphane veut qu'il soit bouilli , et Ampbis le sert tout eîitier à ces sept ohefis qui, sur un bouclier noir,
Épouvantaient les cieu\ de serments effroyables.
Le retard causé par le bon cœur de mon hôte , et plus encore par ma lassitude , nous empêcha d'arriver à Athènes dans la même journée. Sortis de Mégare à onze heures du matin , comme je l'ai déjà dit , nous traversâmes d'abord la plaine ; ensuite nous gravîmes le mont Kerato-Pyrgo , le Kerata de l'antiquité : deux roches isolées s'élèvent à son sommet, et sur l'une de ces roches on aperçoit les ruines d'une tour qui doiUM son nom à la montagne. C'est à la descente ée K^atoPyrgo , du côté d'Eleusis ^ qu'il faut placer la palestre de Gercyon et le tombeau d'Alopé. Il n'en reste aucun 'vestige. Nous rencontrâmes bientôt le Puits-Fleuri, au fond d'un vaUon cultivé. J'étais presque aussi fatigué que Cérès quand elle s'assit au bord de ce puits, après avoir cherché Pioserpine par toute la terre. Nous nous arrêtâmes quelques instants dans la vallée , et puis nous continuâmes notre che» Biin. £q avaiiçant vers Eleusis , je ne vis point les anémones de diverses ^ouleiirs que Wheler aperçut dans les champs;
lis nussi h IMÛQU en était passée.
Odyst,
200 mifÉBlilBB
Vers l6s ciiiq heures du soir nous arrivâmes à une plaine environnée de montagnes au nord , au couchant et au levant. Un bras de mer long et étroit baigne cette plaine au midi , et forme comme la corde de l'arc des montagnes. L'autre côté de ce bras de mer est bordé par les rivages d'unç Ile élevée; l'extrémité orientale de cette tle s'approche d'un des promontoires du continent : on remarque entre ces deux pointes un étroit passage. Je résolus de m'arréter à un village bâti sur une colline, qui terminait au couchant, près de la mer, le cercle des montagnes dont j'ai parlé.
On distinguait dans la plaine les restes d'un aqueduc, et beaucoup de débris épars au milieu du chaume d'une mois* son nouvellement coupée; nous descendîmes de cheval au pied du monticule, et nous grimpâmes à la cabane la plus voisine : on nous y donna l'hospitalité.
Tandis que j'étais à la porte, recommandant je ne sais qupi à Joseph , je vis venir un Grec qui me salua en italien. Il me conta tout de suite son histoire : il était d'Athènes; il s'occupait à faire du goudron avec les pins des monts Géraniens ; il était l'ami de M. Fauvel , et certainement je verrais M. Fauvel. Je répondis que je portais des lettres à M. Fauvel. Je fus charmé de rencontrer cet homme, dans l'espoir de tirer de lui quelques renseignements sur les ruines dont j'étais environné, et sur les lieux où je me trouvais. Je savais bien quels étaient ces lieux ; mais un Athénien qui connaissait M. Fauvel devait être un excellent cicérone. Je ^e priai donc de m'expUquer un peu ce que je voyais , et de m'orienter dans le pays. Il mit la main sur son cœur, à la façon des Turcs , et s'inclina humblement : « J'ai entendu souvent, me répondiMl, « M. Fauvel expliquer tout cela ; mais moi , je ne suis qu'un « ignorant , et je ne sais pas si tout cela est bien vrai. Vous « voyez d'abord au levant, par-dessus le promontoire, la « cime d'une montagne toute jaune : c'est le Telo-Vouni ( le « petit Hymette); l'île de l'autre côté de ce bras de mer, « c'est Coulouri : M. Fauvel l'appelle Salamine. M. Fauvel « dit que > dans ce canal vis-à-vis de vous, se donna un grand
BB PABn À jiftnsALiK. loi
* combat entre la flotte des Grecs et une flotte des Perses, « Les Gfecs occupaient ce canal ; les Perses étaient de l'autre « c6té, vers le port lion (le Pirée); le n» de ces Porses, ft dont je ne sais plus le nom, était assis sur un trône à la « pointe de ce cap. Quant au village où nous sommes « M. « Fauvel l'appelle Éieusis^ et nous autres Lepsina. M. Fau- « Tel dit qu'il y avait un temple (le temple de Cérès) au-des? « sous de la maison où nous sommes : si vous voulez £ûre « quelques pds, vous verrez l'endroit où était encore l'idole « mutilée de ce temple ( la statue de Gérés Éleusine) ; les An* « glais l'ont emportée. »
Le Grec me quittant pour aller Eure son gou^bron, me laissa les yeux sur un rivage désert, et sur une mer où , pour tout vaisseau, on voyait une barque de pécheur attachée aux an<* neaux d'un mâle en ruine.
Tous les voyageurs modernes ont visité Eleusis ; toutes les inscriptions &a. ont été relevées. L'abbé Fourmont lui seul en copia une vingtaine. Nous avons une très-docte dissertation de M. de Sainte-Croix sur le temple d'Eleusis , et un plan de ce temple par M. Fouchwot. Warburton , Sainte^oix , l'abbé Barthélémy , ont dit tout ce qu'il y avait de curieux à dire sur les mystères de Gârès; et le derniw nous en a décrit les pompes extérieures. <^iant à la statue mutilée, emportée par deux voyageurs, Chandkr la prend pour la statue de Proser* pine, et Spon pour la statue de Cérès. Ce buste colossal a, selon Pococke, cinq pieds et demi d'une épaule à l'autre, et ia corbeille dont il est couronné s'élève à plus de deux pieds. Spcm prétend que cette statue pourrait bien être de Praxitèle : je ne sais sur quoi cette opinion est fondée. Pausanias , par respect pour les mystères, ne décrit pas la statue de Cérès; Strïdxm garde le même silence. A la vérité, on lit dans Pline que Praxitèle était l'auteur d'une Cérès en marbre et de deux Proserpines en bronze : la première , dont parle aussi Pau* sanias, ayant été transportée à Rome, ne peut être celle qu'on voyait il y a quelques années à Eleusis ; les deux Proserpines en bronze sont hors de la question. A en juger par
tomif qaê Bout avons âe eette stataê, elle poonait biai m wiNréseBler qo*iiiiê Gm^horo '. Je ne ttis si M. Faiivci us m'a point dit que cette statae^nudgré sa lépntaticm, était d'un assez maaws travail.
Je n'ai d<ine vioi à raconter d'Élsasis i^rès tsnt de voya* genrs, sinmi qoe je me psomenai an mâien de ces mines , qne je descendis an pOTt, et qne je m'anrétai à contempler ie détroit de Selunine. Les files et la gloire étaîtnt passées; k (rîlence étiît^ial sur latsrre et snr la mer : plus d'acdama^ tiens, plus de chants , {dus de pompes sur le rivage, plus de cris guerriers, plus de choc de galères, |das de tumulte sur les flots. Uton Imagination ne pouvait sufibre , tu^t à se représenter la procession religieuse d'Eleusis , tantôt à cou* vrîr le rivage de l'armée innoa^rable des Perses qui regar* daient le combat de Salamine. Eleusis est, selon moi, telieu le plus respectable de la Grèce , puisqu'on j enseignaît l'unité de Dieu, et que ce lieu fut témoin dufdus grand sffiMrt que jamais les hommes aient tenté en fiiveur de la liberté.
Qui le croirntPSalamme est aujourd'hui piesque entière^ ment effacée du souvenir des Grées. On a vu ce que m'en disait mon Athénien. « L'Ile de Salamine n'a point conservé «son nom, dit M. Fauvel dans ses ^«^moirei ; il est owJilîé « avec cdui de Thémîstocle. » S^on raconte qu'il logea à fi»lamine diez le papas laonnis, « homme, ajonte*t-U, mnins « ignorant que tous ses paroissiens , pijdsqu'il savait que l'ilf « s'était autrefois nommée Salamine; et il nous dit qu'il l'a* « vait su de son père. » Cette ind^fiârraice des Grecs touchant leur patrie est aussi déplorable qu'dle est honteuse ; nnn-^eur lement ils ne savent pas lew histoire, mais ils ignorent presque tous* la langue qui ftdt leur gloire : on avuimAur glais , poussé d'un saint zèle , voulcnr s'établir à Athènes pour y donner des leçons de grec ancien.
Il fallut que la nuit me chassât du rivage. Les vagues que
■ GuiUet la prend pour une cariatide.
^ U y a de glorieuses exceptions ; et tout le inonde a entendu parler dé MM. Coray Kodrika , etc., etc.
BB PAMi ▲ iÉHOSÀLtM. Mf
lêhàêtèatokwféi êmOerét^hêtimàthi pève, et -milit mouitrà na«i pieds: je marehaiqualqae temps kk»g dek mer qui bdigtiait le tombeau de Thénistode; selon toutes les pn^abilités, J'étais dans ce moment le seul homme en Grèee qui se soutint de ce grand homme.
Joseph avait acheté va mouton pour notre soupnr ; il savttt que nous arriy^ionB le lendenudn ehes un eonsul de Ftanee, Sparte qu'il avait vue, et Athènes qu'il allait voir, ne lui httportaient guère; mais, dans la joie où il étmt de toueher au terme de sesfMgues, il régalait la maison de notse hâte. La femme, les enfimts, le mari, tout était en mouvement; le janissaire seul restait tranquille au milieu de l'emparess^ knenf général, fumant sa pipe et applaudissant du turlNm à tous ces serins, dont il espérait bien profiter. Depuis l'extin»tion des mystères par Alarie,iln'yavaitpa8ettttneparalle fête à Eleusis. Nous nous mimes à tM»j e^est-à*dke que nous nous assîmes à terra autour du régal; notre hdtesie avait ftit cuire du pain qui n'était pas très-boB| mais qui était tendre et sortant du four. J'aurais volontiers renouvdié le eid de P^ive Cérèêî x«tpc , Anfbirrtp. Ce pain, qui provenait de la nouveHe récolte , fiiisait vok la ftusseté d'une pcédictâm rapportéeparChandler. Du temps de oe voyageur ondisaitàÉleusis que si jamais on enlevait la statue mutilée de la déesse, la plaine cesserait d'être fertile. Gétès est allée en Angletenre, et les champs d'Eleusis n'en ont pas moins été fée<mdés par cette divinité réelle qui appelle tous les hommes à la eoftnaissance de ses mystères, qui ne craint point d'être détrônée,
Qat demie aux fleiirs leur aiinable peinture , Qiû fait naître et mûrir les fruits »
nt leur dispense avec mesure
Et la chaleur des jours et la fraîcheur des nuits.
Cette grande chère et la paix dont nèius joulasioBS mté-
' taîent d'autant pins a^téalMes qtfe nous fes estions , petr
aiiisi dite ,' h là ^te^ùmiêh^ (st'IVafleiB. H v o trente^ à quà-
ta4 noiBaAUut
faut» WÊB que tontes les oAtes de la Grèce, et piirlicQ]ièt»> mait les ports de Ccmnthe, de Mégare et d'Eleusis , étaient infestés par des pirates. Le bon ordre établi dans nos stations du Levant avait peu à peu détruit ce brigandage ; nos frégates faisaient la police , et les sujets ottomans retiraient sous k pavillon français. Les dernières révoluticms de l'Europe ont amené pour quelques moments d'autres comlnnaisons de puissances ; mais les corsaires n'ont pas reparu. Nous bûmes donc à la renommée de ces armes qui protégeaient notre fête à Éleuâs , comme les Atliâiiens durent remercier Alcibiade quand il eut ccmduit en sûreté la procession d'Iacchus au temple de Gérés.
Enfin , le grand jour de notre entrée à Athènes se leva. Le 3S, à trois heures du matin, nous étions tous à cheyal ; nous coDunençâmes à défiler en silence par la voie Sacrée : je puis assurer que l'initié le plus dévot à Cérès n'a jamais éprouvé un transport aussi v^ que le mien. Nous avions mis nos beaux habits pour la fête; le janissaire avait retourné son turban, et, par extraordinaire, on avait frotté et pansé les chevaux. Nous traversâmes le lit d'un torrent appelé SaratUa- Potatno ou les Quarante Fleuves y probablement le Cépbise Éleusinien : nous vîmes quelques débris d'églises chrétiennes; ils doivent occuper la place du tombeau de ce Zarex qu* Apollon lui-même avait instruit dans l'art des chants. D'autres ruines nous annoncèrent les monuments d'Eumolpe et d'Hippoâioon; nous trouvâmes les rhiti ou les courants d'eau salée : c'était là que , pendant les fêtes d'Eleusis, les gens du peuple insultaient les passants, en mémoire des injures qu'une vieille femme avait dites autrefois à Cérès. De là passant au fond , ou au point extrême du canal de Salamine , nous nous engageâmes dans le défilé que forment le mont Pamès et le mont i£galée : cette partie de la voie Sacrée s'appelait le Mystique, "^ous aperçûmes lé 'lâoitàstère -de Di^lûûS, bâti sur les débris du temple d'ApoUo^, et ^ont ;l'église est une des plusanciennes de l'Attique. Un peu plys loin, nous remarquâmes quelques restes du temple de Yénu^.
Dfi PABO ▲ IBMSALSIC. Mf
Enfin, lé défilé conmenoe à s'âargir; noos toamons autour du mont Pœdle , placé au miliea du chemin, comme pour masquer le tableau; et tout à coup noua déeouvronsla plaine d'Athènes.
Les Toyagenrs qui visitent la yiUe de Cécrops arriTent otdinairement par le Pirée ou par la route de Négrepont. Ib perdent alors une partie du speetade, car on n'aperçoit que la citadelle quand on Tient de la mer ; et l'Ancbrâme coupe la perspective quand on descend de TEubée. Mon étoUe m'avait amené par le véritable chemin pour voir Athènes dans toute sa gloire.
La première chose qui frappa mes yeux, ce fut la citadelle édairéedu soleil levant : elle étsdt juste en fiice de moi, de l'autre cAté de la plaine , et semblait appuyée sur le mont Hymette, qui fidsait le fond du tableau. £Ûe présentait, dans un assemblage confus , les chapiteaux des Propylées , les colonnes du Parthénon et du temple d'Érechthée , les embrasures d'une muraille chargée de canons, les d^ris gothiques des chrétiens , et les masures des musulmans.
Deox petites collines , l' Anchesme et le Musée , s'élevaient au nord et au midi de l'Acropolis. Entre ces deux collines et au pied de l'Acropolis , Athènes se montrait à moi : ses toits aplatis, entremêlés de minarets, de cyprès, de ruines, de colonnes isolées; les dômes de ses mosquées couronnés par de gros nids de cigognes, faisaient un effet agréable aux rayons du soleil. Mais si l'on reconnaissait encore Athènes à ses débris , on voyait aussi, à l'ensemble de son architecture et au caractère général des monuments, que la ville de Minerve n'était plus habitée par son peuple.
Une enceinte de montagnes, qui se termine à la mer, forme la plaine ou le bassin d'Athènes. Du point où je voyais cette plaine au mont Pœcile , elle paraissait divisée en troi^ bandes on légions , contant 4tt)s une direetîQfi parallèle du ivor44iu midi. La première de ces régions , et la plus voisine de moi, était inculte et couverte de bruyères; la seconde offrait un* terrain labouré , où Y<m venait de faire la moisson ; la troi-
mène pt é w mttit un Iwg bote d'rtmwi qoi i^élttidait an peu çgcolaktmentdapibtosaBrcCTderffiswB^gapawaiit an pîedderA]icii«Hne,JQ8qiM Veis lepoitde Phalèra. LeGéphise coule dans cette forêt, qui , par sa imSûmge ^ aonble éeMndredel'olivier que MÎDMnre fit sortir de klem.L'Ilissils a son fit detséoké de l'aulre eM d' Alhènes , eUre le isont HyoMtte et la TiUe. La plaine B^est pas parfaitement màe : «ne petite chalae de eoUmei détachées d» mont Hymetteen surmonti le lÉréaa, et forme les di£fifirenles hauteurs sur lesquelles AAènei ^aça paft à peu set monuments. Ce n'est pas dans le premier moment d'une émotioD trè»vireqve Ton jouit le plu»deie8 sentiments. Je m'aran^ ▼ers Athènes aree une e^èee de plaisir qui m'6talt le pou* ▼oir de la réileikm ; non que j'éprouvasse quelque chose de semblait à ce que j'avais senti à la vue de Lacédémone. Sparte et Athènes ont consorré jusque dans leuvs runes leurs différents caractères : edles de la première sont tonstes, graves et solitaires ; celles de la seconde sont rtantca , 1^^ res , habitées. A l'aspect de la patrie de Lycurgue, toutes les pensées deviennent sérieuses , mâles et profondes ; l'âme fortifiée semble s'élever et s'agrandir ; devant la ville de Sch Ion , on est comme enchanté par les prestiges du génie; on a l'idée de la perfection de l'homme, considéré comme un être intelligent et immortd. Les hauts sentiments de la nature humaine prenaient à Athènes quelque chose d'élégant qu'ili n'avaient point à Sparte. L^amour de la patrie et de la liberté n'était point pour les Athéniens un instinct aveugle, mais un sentiment éclairé , fondé sur ce goût du beau dana touif les genres , que le dd leur avait si libéralement départi : enfin, en passant des ruines de Lacédémone aux ruines d'Atiiènes, je sentis que j'aurais voulu mourir avec Léonidas ^ et vivre avec Péridès.
- T^us marchions vers cette petite viye, dont le tenitoirs s^étendàit à quitize ou vingt lieues^, dont la population n'éga* lait pas celle dhm £aiubmurg de Pnris, et qui balance dans riimvers la renonmiée de l'empire romain. Les yeux cons*
DU PASB A léftVSALBlC. ^07
tômment attachés nur «ei nûM, je l«i «ndiquais ces v^rs deliiierèce:
Primœ fragiferos fœtas mortatibos sgris Dididerant quondftm pneelaro nomliie AAtoùse, St recreaTeiiinC Tltani , leges^pie rogunut ; Et priai» dcderant solatia daîoft tU».
Je ne connais rien qui soit plus à la gl<mre des Gvecs que ces paroles de Cicéron : « Souvenez-vous ^ QiÉnttiis , qoa yobs A commandez à des Grecs qui ont civilisé tous les peuples, « en leur enseignant la douceur et Fhuinamté, et à qui Rome « doit les lumières qu'elle possède. » Lorsqif on songe à ce que Rome était au temps de Pompée et de Ces» , à ee que Gcéron était lui-même , ob trouve dans ee peu de mets qb magnifique éloge '.
Des trois bandes ou régions qui divisaient devant mms la plaine d'Athènes , nous traversâmes rapidement les deux . premières , la région inculte et la région cultivée. On ne voit plus sur cette partie de la route le monument du Ahodien et le tombeau de la courtisane; mais on aperçoit des débris de quelques églises. !Nous entrâmes dans le bois d'oliviers : avaat d'arriver au Céphise, on trouvait deux tombeaux, et un autel de Jupiter l'Indulgent. Nous distinguâmes bientit le lit du Céphise entre les troncs des oliviers qui le bordaient comme de vieux saules : je mis pied à terre pour saluer le fleuve et pour boire de son eau ; j'en trouvai tout juste ce qu'il m'en fallait dans un creux sous la rive ; le reste avait été détourné plus haut, pour arroser les plantations d'oIiviêrs. Je me suis toujours &it un plaisir de boire de l'eau des rivières célèbres que j'ai passées dans ma vie : ainsi j'ai bu des eaux du Mississipiy de la Tamise, du Rhin , du Pô , du Tibre, de l'Eitfotas, du Céphise, de raermus , du Granique, du Jourdaiii , du Nil , du Tage, et de l'Èbre. Que d'hommes au bwd de ees fleuves peuvent dire comme les Israâites : SeiUmus et ftevi* mus!
* PUne le jeuneécrit à peu près la même chose à Bfaximiis , proooniol d*Acliale.
308 ITIlltflAnB
Taperçus à quelque distanoe sur ma gauche les débris du pont que Xénoelès de Linde avait fiedt bâtir sur le Géphise. . Je remontai à cheval, et je ne cherchai point à voir le figuier sacré , l'autel de Zéphyre, la colonne d'Antémocrite ; car le chemin moderne ne suit plus dans cet endroit l'ancienne voie Sacrée. En sortant du bois d'oliviers nous trouvâmes un jardin environné de murs, et qui occupe à peu près la place du Gâramique extérieur. Nous mîmes une demi-heure pour nous rendre à Athènes , à travers un chaume de fix)ment. Un mur moderne nouvellement réparé , et ressemblant à un mur de jardin, renferme la ville. Nous en franchîmes la porte, et nous pénétrâmes dans de petites rues champêtres , fraîches et assez propres : diaque maison a son jardin planté d'orangers et de figuiers. Le peuple me parut gai et curieux, et n'avait point l'air abattu des Moraîtes. On nous enseigna la maison du ccmsul.
Je ne pouvais être mieux adressé qu'à M. Fauvel pour voir Athènes : on sait qu'il habite ]a ville de Minerve depuis longues années ; il en connaît les moindres détails , beaucoup mieux qu'un Parisien ne connaît Paris. On a de lui d'excellents mémoires; on lui doit les plus intéressantes découvertes sur l'emplacement d'Olympie , sur la plaine de Marathon , sur le tombeau de Thémistocle au Pirée, sur le temple de la Vénus aux Jardins , etc. Chargé du consulat d'Athènes , qui n'est pour lui qu'un titre de protection, il a travaillé et travaille encore , comme peintre , au Voyage pittoresque de la Grèce, L'auteur de ce bel ouvrage, M. de Choiseul-Gouffier, avait bien voulu me donner une lettre pour l'homme de talent , et je portais de plus au consul une lettre du ministre '.
On ne s'attend pas sans doute que je donne ici une descriptimi complète d'Athènes : si l'on veut connaître l'histoire de cette ville depuis les Romains jusqu'à nous , on peut recourir à l'Introduction de cet Itinéraire. Si ce senties monu*
* M.deXaUeyra»d.
DE PÀBIS A JBftUSALBM. 309
ments d'Athènes ancienne qu'on désire connaître , la traduc* tkm de Pausanias, toute défectueuse qu'dle est, suffît parfiitement à la foule des lecteurs ; et le Foyage du jeune AnacharHs ne laisse presque rien à désirer. Quant aux ruines de cette fameuse cité, les lettres de la collection de Martin Crusius , le père Babin , la Guilletière même , malgré ses mensonges , Pococke , Spon , Wheler, Chandler surtout et M. Fauvel, les font si parfiadtement connaître, que je ne pourrais que les répéter. Sont-ce les plans , les cartes , les vues d'Athènes et de ses monuments que Ton cherche.^ on les trouvera partout : il suffît de rappeler les travaux du marquis de Nointel , de Leroi, de Stuart, de Pars; M. de Choiseul, complétant l'ouvrage que tant de malheurs ont interrompu , achèvera de mettre sous nos yeux Athènes tout entité. La partie des mœurs et du gouvernement des Athéniens modernes est également bien traitée dans les auteurs que je viens de citer; et comme les usages ne changent pas en Orient ainsi qu'en France , tout ce que Chandler et Guys ' ont dit des Grecs modernes est encore aujourd'hui de la plus exacte vérité.
Sans faire de l'érudition aux dépens de mes prédécesseurs , je rendrai compte de mes ^courses et de mes sentiments à Athènes , jour par jour et heure par heure , selon le plan que j'ai suivi jusqu'ici. Encore une fois , cet Itinéraire doit être regardé beaucoup moins comme un voyage que comme les mémoires d'une année de ma vie *.
Je descendis dans la cour de M. Fauvel, que j'eus le bonheur de trouver chez lui : je lui remis aussitôt les lettres de M. de Choiseul et de M. de Talleyrand. M. Fauvel connaissait mon nom; je ne pouvais pas lui dire : « Son pittor an* cK io; » mais au moins j'étais un amateur plein de zèle , sinon détalent; j'avais une si bonne volonté d'étudier l'antique et de bien faire, j'étais venu de si loin crayonner de méchants dessins, que le maître vit en moi un écolier docile.
^ * fl faut lire celui-ci avec défiance, et se mettre en garde contre son •ystème.
> Voyez rAvertissenient
2tO tTtNISBAIÎB
^ Ce fut d'abord entre now on fine» de quettioiis «ur Psrit et sur Athènes , auxquelles nous nonsempfessimis de iépoB« dre ; mais bimtdt Paris fat onblié , et Athènes prti totakinenl k dessus. M. Fauvel , èehaaffé dftos son amour pour les arts par un disciple , était ausri empressé de me montrer Aliènes que j'étais empressé de la Toir : U me <x»seilla cependant de laisser passmr la grande ehaleur du Jour.
Klen ne sentait le eonsul ehez mon h4te; mais tout y an* nonçait Tartiste et Tantiquaire. Qnel plaisr pour mt d'être logé à Athènes dans nne chambre pMne des plâtres moulés du Parthéncm ! Tout autour des murs étalait suspendus des vues du temple de Thésée , des plans des Propylées , des car* tes de l'Attique, et de la plaine de Marathon. Il y avait des marbres sur une table , des médailles sur une autre , avec de petites têtes et des vases en tarre cuite. Onbalaya, à mon grand regret , une vénérable poussière ; on tmiditun lit de sangle au milieu de toutes ces merveilles; et, comme un conscrit arrivé à l'armée la veille d'une affaire , je campai sur le champ de bataille.
La maison de M. Fauvel a , comme la plupart des maisons d'Athènes , une cour sur le devant, et un petit jardin sur le derrière. Je courais à toutes les fenêtres pour découvrir au moins quelque chose dans les mes; mais c'était inutilement. On apercevait pourtant , entre les toits des maisons voisines ^ un petit coin de la citadelle; je me tenais cc^lé à la fenêtre qui donnait de ce côté , comme un écolier dont Therare de récréation n'est pas encore arrivée. Le janissaire de M. Fauvel s^était emparé de mon janissaire et de Joseph , de sorte que je n^avais plus à m'occuper d'eux.
A deux heures on servit le dîner, qui consistait en des ra** goûts de mouton et de poulets , moitié à la française , moitié à la turque. Le vin , rouge et fort comme nos vins du Rhône , était d'une bonne qualité ; mais il me parut si am^ qu'il me fut impossible de le boire. Dans presque tous les cantons de la Grèce on fait plus ou moins inÂiser des pommes de pin au fond des cuvées ; cela donne au vin cette saveur amère et
DB PÀBIS^ ▲ HSiIVSÀLBM. tf |
nroniatique à laquelle on à quelque p^e à s*halnttter '. Si cette coutume remonte à l'antiquité, comme je le pvénune, elle expliquerait pourquoi la pomme de {rfn était eontâerée à Bacchus. On apporta du miel du mont Hymette : je lui trou* vaiun goût de drogue qui me déplut; le miel ée Chamoiiny me semble de beaucoup préférable. J'ai mangé d^ois à Kirr cagach, près de Pergame, dans TAnatoile, un miel plus agréable encore ; il est blanc comme le eoton sur lequel les abeilles le recueillent , et il a la fermeté et It conilstance4^ k pâte de guimauve. Mon bÔte riait de la grimace que je feôsais au vin et au miel de TAttique ; U s'y était attendu. Comme il fallait bien que je fusse dédommagé par quelque chose, M me fit remarquer rhabillement de la femme qui nous servait ; c'était absolument la draperie des anciennes Grecques, surtout dans les plis horizontaux et onduleur qui se formaient au-dessus du sein , et venaient se joindre aux plis perpendiculaires qui marquaient le bord de la tunique. Le tissu grossier dont cette femme était vêtue contribuait «oeore à la ressemblance; car, à en juger parla statuaire, les étoffes obez les anciens étaient plus épaisses que les nôtres. Il serait irapossible , avec les mousselines et les soies des femmes modernes , de former les mouvements larges des draperies aatiqueiE^ : la gaze de Céos, et les autres voiles que les satiriques appelaient des nuages , n'étaient jamais imités par le ciseau.
Pendant le dîner, nous reçûmes les compliments de ee qu'on appelle dans le Levant la nation : cette nation se oompo$e des négociants français ou dépendants de la France qui habiteot les différentes échelles. Il n'y a à Athènes qu'une ou decEX maisons de cette espèce : elles font le commeroe des huile«. M. Roque me fit l'honneur de me vendre visite : il avait une famille , et il mlnvita à l'aller vcHr avec M. Eauvel ; puis il «e mit à parler de la société d'Athènes : « Un étranger fixé de- « puis quelque temps à Athènes paraissait avobr senti ou ins*
< Les autres i^yageiirsiMi[ttaneiitee«oMà l« poix qu*oa mête à$w Je vin : eeU peiil être vrai en j^rtie s Huiia on y fait auan infuser la pomme de pin.
213 IXtNÉBAIAS
Il pire une passion qui faisait parler la ville.... 11 y avait des « conunérages vers la maison de Socrate, et Ton tenait des « propos du côté des jnrdins de Phocion.... L'archevêque « d'Athènes n'était pas encore revenu de Constantinople. On « ne savait pas si on obtiendrait justice du pacha de Négre- « pont, qui m^iaçait de lever une contribution à Athènes. « Pour se mettre à l'abri d'un coup de main , on avait réparé « le mur de clôture; c^ndant on pouvait tout espérer du « chef des eunuques noirs , propriétaire d'Athènes , qui cer- « tainement avait auprès de Sa Hautesse plus de crédit que le « pacha. » (O Solon ! ô Thémîstocle ! Le chef des eunuques noirs propriétaire d'Athènes, et toutes les autres villes de la
Grèce enviant cet insigne bonheur aux Athéniens ! ) «
« Au reste , M. Fauvel avait bien fût de renvoyer le religieux « italien qui demeurait dans la lanterne de Démosthène (un « des plus jolis monuments d'Athènes), et d'appeler à sa « place un capucin français. Celui-ci avait de bonnes mœurs , « était aâable, intelligent, et recevait très*bien les étrangers « qui , selon la coutume , allaient descendre au couvent fran- « çaîs. ...» Tels étaient les propos et l'objet des conversations à Athènes : on voit que le monde y allait son train , et qu'un voyageur qui s'est bien monté la tête doit être un peu confondu quand il trouve , en arrivant dans la rue des Trépieds , les tracasseries de son village.
Deux voyageurs anglais venaient de quit|:er Athènes lorsque j'y arrivai : il y restait encore un peintre russe qui vivait fort solitaire. Athènes est très-fréquentée des amateurs de Fantiquité, parce qu'elle est sur le chemin de Constantinople, et qu'on y arrive facilement par mer.
Vers les quatre heures du soir^ la grande chaleur étant passée, M. Fauvel fit appeler son janissaire et le mien, et nous sortîmes précédés de nos gardes : le cœur me battait de joie, et j'étais honteux de me trouver si jeune. Mon guide me fit remarquer, presque à sa porte, les restes d'un temple antique. De là nous tournâmes à droite, et nous marchâmes par de petites rues fort peuplées. Nous passâmes au bazar,
DB PAXI8 A IBBUSÀLBM. 218
frais et bien i^iHrovisknmé en Yiande, en gibier, en berbes et en fruits. Tout le monde saluait M. Fauvel, et chacun voulait savoir qui j'étais; mais personne ne pouvait prononcer m<m nom. C'était comme dans l'ancienne Athènes : Athemêmes autem omnes, dit saint Luc, ad nihU cUUid vacahant nisi aut audire aliqtUd novi; quant aux Turcs, ils disaient : Fransouse! Effendil et ils fumaient leurs pipes : c'était ce qu'ils avaient de mieux à faire. Les Grecs, en nous voyant passer, levaient leurs bras par-dessus leurs têtes , et criaient : Kalûs ilthete, archondesl Bâte kalaeis palxo AtMnam! « Bienvenus, messieurs 1 Bon voyage aux ruines d'Athènes ! » £t ils avaient l'air aussi fiers que s'ils nous avaient dit : « Vous « allez chez Phidias ou chez Ictinus. » Je n'avais pas assez de mes yeux pour regarder : je croyais voir des antiquités partout. M. Fauvel me faisait remarquer çà et là des morceaux de sculpture qui servaient de bornes, de murs ou de pavés : il me disait combien ces fragments avaient de pieds, de pouces et de lignes; à quel genre d'édifices ils appartenaient; ce qu'il en fallait présumer d'après Pausanias ; quelles opinions avaient eues à ce sujet l'abbé Barthélémy, Spon, Wheler, Chandler; en. quoi ces opinions lui semblaient (à lui M. Fauvel) justes ou mal fondées. Nous nous arrêtions à chaque pas ; les janissaires et des enfants du peuple, qui marchaient devant nous, s'arrêtaient partout où ils voyaient une moulure, une corniche, un chapiteau; ils cherchaient à lire dans les yeux de M. Fauvel si cela était bon ; quand le consul secouait la tête, ils secouaient la tête, et allaient se placer quatre pas plus loin devant un autre débris. Nous fûmes conduits ainsi hors du centre de la ville moderne, et nous arrivâmes à la partie de l'ouest que M. Fauvel voulait d'abord me iakt visiter, afin de procéder par ordre dans nos recherches.
En sortant du milieu de l'Athènes moderne, et marchant droit au couchant, les maisons commencent à s'écarter les unes des autres ; ensuite viennent de grands espaces vides, les uns compris dans le mur de clôture, les autres en dehors
deee mur : e'est «bas eescspaees abanAoïiB^ que Ton ttùmrê le temple de Thésée, le Pn^^ , et TAréopage. Je ne décrini point l^preiDieTf qui cfitdéarit partout, et i{m ressemble asser au Parthénoi»; je Ib eos^eodrû d»» les réflexions géoéra* les <|iie je m» permeUxai de faire bii^tôt an sujet de raxehiteeUire des Grecs. Ce temple est, au reste, le monument le mienix coQS^TYé à Athènes : après av<»r longt^nps été une égUse som rinvocation de saint Greorges, il sert aujourd'hui de magasin.
L'Aréopage était plaeé sur une émineneeà l'occident de la citadelle. On comprend à peine comment on a pu constzuire, sur le rocher où l'on voit des ruines, un monumentde quelque étendue. Une petite vallée appelée, dans l'ancienne Athènes, Cœlé (le creux), sépare la colline de l'Aréopage de la colline du Pnyx et de la colline de la citadelle. On montrait dans le Cœlé les tombeaux des deux Qmon, de Thuqodideet d'Hérodote. LePnjTK, où les Athéniens tendent d'abord leurs assemblées publiques, est une esplanade pratiquée sur une roche escarpée, au revers du Lycabettus. Un mur composé de pierres énormes soutient cette esplanade du côté du nord ; au midi s'élève une tribune oreusée dans le roc même, et l'on y monte par quatre degrés également taillés dans la pierre. Je remarque ceci, parce que les anciens voyageurs n'ont pas bien connu la forme du Pnyx. Lord £lgin a fût depuis peu d'années déseocombrer cette colline, ^ c'est à lui qu'on doit la découverte desde^és.Gommeonn'estpaslàtoutàfait à la cime du rocher, on n'aperçoit la mer qu'en montant au-dessus de la tribune : on dtait ainsi au peuple la vue du Pirée, afin que des. orateurs ûctieux ne le jetassent pas dans des entreprises té* méraires, à l'aspect de sa puissance et de ses vaisseaux >.
Les Athéniens étaient rangés sur l'esplanade entre le mur ckculaire que j'ai indiqué au nord, et la tribune au midi.
C'était donc à cette tribune que Périclès, Alcibiade et Démosthène firent ent^dre leur voix; que Socrate et Phociim
* L*histoire varie sur œ fait. D*aprè8 une autre versioa» ce forent lei tyrans qui oMîgèrent les orateurs à tcmmer le dôs au Pirée,
1» PAXIt A l^BUSALEH. SIS
{parièrent au peuple le plus Uget et le plus spirituel de la tem? (Tétait dene là que se sont eommîses tant d^injustices; ^pK tant de décrets iniques ou cruels ont été prononcés? Ce fiit peut-être ce lien qui vit bannir Aristide, triompher Mélltus, coodemner à mort la population entière d^ane ville, vouer un peuple entier à l'esdavage? Mais aussi ce lut laque de grands citoyens firent édater leurs généreux accents contre les tyrans de leur patrie; que la justice triompha; que la vérité Ait écoutée. « Ily a un peuple, disaient les députés « de Gorinthe aux Spartiates, un peuple qui ne respire que « les nouveautés; prompt à concevoir, prompt à exécuter, « son audace passe sa forée. Dans les périls , où souvent il se A jette sans réflexion, il ne perd jamais l'espérance; naturela lement inquiet, il cherche à s'agrandir au dMiors; vain- « queor, il s'avance et suit sa victoire ; vaincu, il n'est point « découragé. Pour les Athéniens, la vie n'est pas une pro* « prîélé qui leur appartienne, tant ils la sacrifient aisément « à leur pays ! Ils croient qu'<m les a privés d'un bien légitime, « toutes les fois qu*ils n'obtiennent pas l'objet de leurs dé- « sirs. Ils remplacent un dessein trompé par une nouvelle « espérance : leurs ^jets à peine conçus sont dé]à exécutés. a Sans cesse occupés de l'avenir, le présent leur échappe : « peuple qui ne connatt point le repos, et ne peut le souffrir u dans les autres ^ »
Et ce peuple, qu'est-il devenu ? Où le trouverai-je ? Moi qui traduisais ce passage au milieu des mines d'Athènes, je voyais les minarets des musulmans, et j'entendais parler des chrétiens. C'est à Jérusalem que j'aûais chercher la réponse à cette question, et je connaissais déjà d'avance les paroles de l'oracle : Dominus mùrtificat et vivificat; deducU ad inferos eiredueiL
Le jour n'était pas encore à sa fin : nous passâmes du Pnyx à la colline du Musée. On sait que cette colline est couron-
tTHCCYD. Ub. I
2tO ITIIfiBÂ.IBB
née par le monument de Philopappus, motmment d'un niau* vais goût ; mais c'est le mort et non le tombeau qui mérite id l'attention du voyageur. Cet obscur Philopappus,dontlesépu]^ cre se voit de si loin, vivait sous Trajan, Pausanias ne daigne pas le nommer, et Fappdle un Syrien. On voit, dans l'inscr^ tion de sa statue, qu'il était de Bésa, bom^de de FAttique. Eh bien! ce Pfailopappus s'appelait ArUiochus PhUopapput; c'était le légitime héritier de la couronne de Syrie ! Pompée avait transporté à Athènes les descendants du roi Antiochus, et ils y étaient devenus de simples citoyens. Je ne sais si les Athéniens, comblés des bienfaits d'Antiochus, compatirent aux maux de sa famille détrônée ; mais il paraît que ce Philo^ pappus fut au moins consul désigné. La fortune, en le faisant citoyen d'Athènes et consul de Rome à une époque où ces deux titres n'étaient plus rien, semblait vouloir se jouer encore de ce monarque déshérité, le consoler d'un songe par un songe, et montrer sur une seule tête qu'elle se rit également de la majesté des peuples et de celle des rois.
Le monument de Philopappus nous servit comme d'observatoire pour contempler d'autres vanités. M. Fauvel m'indiqua les divers endroits par où passaient les murs de l'anci^me ville; il me fît voir les ruines du théâtre de Bacchus, au pied de la citadelle ; le lit desséché de l'Ilissus, la mer sans vaisseaux, et les ports déserts de Phalère, de Munychie et du Pirée.
Nous rentrâmes ensuite dans Athènes : il était nuit; le eonsul envoya prévenu: le commandant de la citadelle que nous y monterions le lendemain, avant le lever du soleil. Je souhaitai le bonsoir à mon bote , et je me retirai dans mon appartement. Accablé de fatigue, il y avait déjà quelque temps que je dormais d'un profond sommeil, quand je fus réveillé tout à coup par le tambourin et la musette turque, dont les sons discordants partaient des combles des Propylées. Ep.. même temps un prêtre turc se mit à chanter en arabe l'heure passée à des chrétiens de la ville de Minerve. Je ne saurai^
DS P4BTS A jâlOSÀtEH. 917
peindre ce que j'éprouvai : cet iman n'avait pas besoin de me marquer ainsi la fuite des années; sa voix seule, dans ces lieux, annonçait assez que les siècles s'étaient écoulés.
Cette mobilité des choses humaines est d'autant plus frappante qu'elle contraste avec l'immobilité du reste de la nature. Comme pour insulter à l'instabilité des sociétés humaines, les animaux même n'éprouvent ni bouleversements dans leurs empires, ni altération dans leurs moeurs. J'avais vu, lorsque nous étions sur la colline du Musée , des cigognes se former en bataillon, et prendre leur vol vers l'Afrique '. Dq»uis deux mille ans elles font ainsi le même voyage ; elles sont restées libres et heureuses dans la ville de Solon comme dans la ville du chef des eunuques noirs. Du haut de leurs nids, que les révolutions ne peuvent atteindre, elles ont vu au-dessous d'elles changer la race des mortels : tandis que des généra* lions impies se sont élevées sur les tombeaux des générations religieuses, la jeune cigogne a toujours nourri son vieux père *. Si je m'arrête à ces réflexions, c'est que la cigogne est aimée des voyageurs; comme eux, « elle connaît les saisons dans le « ciel ^. » Ces oiseaux furent souvent les compagnons de mes courses dans les solitudes de l'Amérique; je les vis souvent perchés sur les wigwum du Sauvage ; en les retrouvant dans une autre espèce de désert, sur les ruines du Partliénon, je n'ai pu m'empécher de parier un peu de mes anciens amis.
Le lendemain 24, à quatre heures et demie du matin, noua montâmes à la citadelle : son sommet est environné de murs, moitié antiques, moitié modernes; d'autres murs circulaient autrefois autour de sa base. Dans l'espace que renferment ces murs, se trouvent d'abord les restes des Propylées et les débris du temple de la Victoire 4. Derrière les Propylées, à gauche, vers la ville, on voit ensuite le Pandroséum et la. double temple de Neptune Érechthée et de Minerve Polias ;.
■Voyez, pour la description d'AUiènes en général, presque tout le* IV* livre des Martyrs, et les notes.
> Ccst SoUn qui le dit
3 JÉBÉHIE.
* Le temple de la Victoire formait Taile droite des Propyiéet.*
ITINÉB. ~ T. I. 19
91$ iï1w£baiai
enfin, (mr le point le plus éminent de l'Aeropolis , s'élèye.k temple de Minerve : le reste de Fespaee est obstrué par les décombres des bâtiments anciens et nouveaux , et par les tentes , les armes et les baraques des Turcs.
Le rocher de la citadelle peut avoir à son sommet huit cents pieds de long sur quatre cents de large; sa forme est à peu près celle d'un ovale , dont Tellipse irait en se réiréciS' sant du côté du mont Hymette : on dirait un piédestal taillé tout exprès pour porter les magnifiques édifiées qaà le couronnaient.
Je n'entrerai point dans la description particulière de chaque monument : je renvoie le lecteur aux ouvrages que j'ai si souvent cités ; et , sans répéter ici ce que chacun peut trou* ver ailleurs j je me contenterai de quelques réflexions générales.
La première chose qui vous firappe dans les monuments d'Athènes , is'est la belle couleur de ces monuments. Dans nos climats , sous une atmosphère chargée de fumée et de pluie , la pierre du blanc le plus pur devient bi^tik noire ou verdâtre. Le ciel clair et le soleil brillant de la Grèce rér pandent seulement sur le marbre de Paros et du Pentélique nne teinte dorée semblable à celle des épis mûrs, ou des feuilles en automne.
La justesse, l'harmonie et la simplicité des proportions attirent eusuite votre admiration. On ne voit point ord^ sur ordre , colonne sur colonne , dame sur dôme. Le temple de Minerve, par exemple, est ou plutôt était un simple parai» lâogramme idlongé , orné d'un péristyle , d'un pronaos ou portique, et élevé sur trois marches ou degrés qi|i régnaiesÉ tout autour. Ge pronaos occupait à peu près le tiers de la longueur totale de l'édifice; Tintérieur dû temfde se divisait sa deux néb séparées par un mur, et qui ne recevaient le jour que par la porte : dans l'une on voyait la statue de Milaierve , ouvrage de Phidias ; dans l'autre , on gardait le tréjK)r des Athéniens. Les colonnes du péristyle et du portique ireposaient immédiatement sur les degrés du temple, elles
étaiflit saEBS batmi, oiBiielées, et d'oicbe dorique ; dlês avaient qiiaraiite4eax pieds de baateur et dix-eept et dead de tour pies du sol ; l'entre^coloimement était de sept pieds quatre pouces; et le monument avait deux e^t dix-huit pieds 4e long, et qualare-vingt-dix-liuit et demi de large.
Les triglyphes de Tordre dorique marquaient la fiîse du péristyle : des métopes ou petits tableaux de marbre à coulisse séparai^it entre eux les tr^ypbes. Phidias ou ses âèves avaient sculpté sur ces raéU^Mis le combat des Centaures et des Lapi^e^. Le haut du plein mur du temple , ou la firise de la cella, était décorée d'un autre bas-relief représentant peut^tre la fête des Panath^iées. l>es morceaux de sculptures excelle^s , mais du siècle d'Adrien , époque du renouvilement de VM , occupaient les deux frontmis du tem{de '. Les ofirandes votives , ainsi que les boucliers enlevés à Tennemi dans le cours de la guerre Médique , étaient suspendus en dehors de l'édifice : on voit encore la marque circulaire que les derniers ont imprimée sur l'architrave du fronton qui regarde le mont Hymette. Cest ce qui fait présumer à M. Fauvd que l'entrée da temple pouvait bien être tournée de ce côté , contre l'opinion générale qui place cette entrée à l'extrémité opposée *. Entre ces boucliers on avait mis des inscriptions : elles étaient vraisemblablement écrites en lettres de bronze , à en juger par les marques des clous qui attachaient ces lettres. M. Fauvel pensait que ces dous avaient servi peut-être à retenir des guirlandes ; mais je l'ai ramené à mon sentiment en lui faisant remarquer la dispositicm régu-
* J9 ne fnk me permader «pie Phidias ait laissé complètement nus les deux frontons du temple, tandis qu'il avait orné avec tant de soin les deux frises. Si l'empereur Adrien et sa femme Sabine se trouTaient représentés dans l'un des frontons , ils peuvent y avoir été introduits à la place de deux autres figures, ou peut-être, ce qui arrivait souvent, n'avait-on fait que changer les têtes des personnages. Au reste , ceci n'était point une Indigne flatterie de la part des Athéniens t Adrien méritait «et hoBoeur cwme UenCaitepr d'Athènes et restaurateur des arts.
* L'idée est ingénieuse , mais la preuve n'est pas bien solide : outre mitic raisons qui pouvaient avoir déterminé les Athéniens i. suspendre les boa* eHfln du c6té de r Hymette, on n'avait peut-être pas voulu gâter Tadmi* rable façade du temple , en la chargeant d'ornements étrangers.
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lière des trous. De pareiUes marques ont suffi pour rètMii et lire Tinscriptioii de la Maison Carrée à Mmes. Je suis cmivaincu que , si les Turcs le permettaient , on pourrait aussi parvenir à déchiffrer les inscriptions du Parthénon.
Tel était ce temple , qui a passé à juste titre pour le chefd'œuvre de Tarehitecture chez les anciens et chez les modernes : rharmonie et la force de toutes ses parties se font encore remarquer dans ses ruines; car on en aurait une trèsfausse idée, si Ton se représentait seulement un édifice agréable, mais petit , et chargé de ciselures et de festons à notre manière. Il y a toujours quelque diose de grêle dans notre architecture , quand nous visons à l'él^ance ; ou de pesant, quand nous («retendons à la majesté. Voyez ^somme tout est calculé au Parthénon ! L'ordre est dorique , et le peu de hauteur de la colonne dans cet ordre vous donne à l'instant l'idée de la durée et de la solidité ; mais cette, colonne , qui de plus est sans base, deviendrait trop lourde. Ictinus a recours à son art : il fait la colonne cannelée , et l'élève sur des degrés ; par ce moyen il introduit presque la légèreté du corinthien dans la gravité dorique. Pour tout ornement vous avez deux frontons et deux frises sculptées. La frise du péristyle se compose de petits tableaux de marbre régulièrement divisés par un triglyphe : à la vérité, chacun de ces tableaux est un chef-d'œuvre ; la frise de la cella règne comme un bandeau au haut d'un mur plein et uni : voilà tout , absolument tout. Qu'il y a loin de cette sage économie d'ornements , de cet heureux mélange de simplicité , de force et de grâce , à notre profusion de découpures en carré, en long , en rond , en losange; à nos colonnes fluettes , guindées sur d'énormes bases, ou à nos porches ignobles et écrasés que nous appelons des portique$ !
Il ne faut pas se dissimuler que l'arclûtecture considérée comme art est dans son principeéminenunent religieuse : elle futinventéepour le culte de la Divinité. Les Grecs, qui avaient une multitude de dieux , ont été conduits à différents genres d'édifices, selon les idées qu'ils {attachaient aux différents
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pouvoirs de ces dieni. Vitruve même consacre deux chapitres à ce beau sujet, et enseigne comment on doit construire les temples et les autels de Minerve , d'Hercule , de Gérés , etc. Nous, qui n'adorons qu'uu seul maître de la nature, nous n'avons aussi, à proprement parler, qu'une seule architecture naturelle, l'architecture gothique. On sent tout de suite que ce genre est à nous, qu'il est original , et né , pour ainsi dire, avec nos autels. En fait d'architecture grecque, nous ne sommes que des imitateurs plus ou moins ingénieux > ; imitateurs d'un travail dont nous dénaturons le pnneipe, en transportant dans la demeure des hommes les ornements qui n'étaient bien que dans la maison des dieux.
Après leur harmonie générale , leur rapport avec les lieux et les sites, et surtout leurs convenances avec les usages auxquels ils étaient destinés ce qu'il faut admirer dans les édifices de la Grèce, c'est le fini de toutes les parties. L'objet qui n'est pas fait pour être vu y est travaillé avec autant de soin que les compositions extérieures. La jointure des blocs qui forment les colonnes du temple de Minerve est telle qu'il faut.la plus grande attention pour la découvrir , et qu'elle n'a pas l'épaisseur du fil le plus délié. Afin d'atteindre à cette rare perfection , on amenait d'abord le marbre à sa plus juste coupe avec le ciseau ; ensuite on faisait rouler les deux pièces l'une sur Fautre , en jetant au centre du frottement du sable et de l'eau. Les assises , au moyen de ce procédé , arrivaient à un apl<nnb incroyable : cet aplomb , dans les tronçons des colonnes, était déterminé par un pivot carré de bois d'olivier. J'ai vu un de ces pivots entre les mains de M. Fauvel.
Les rosaces, les plinthes, les moulures, les astragales, tous les détails de l'édifice, offrent la même perfection; les lignes du chapiteau et de la cannelure des colonnes du Parthénon sont si déliées , qu'on serait tenté de croire que la colonne entière a passé au tour : des découpures en ivoire ne
* On fit sons les Valois on mélange charmant de Varchitectiire grecque et gothique ; mais ceb ii*a duré qu*an moment.
%%^ ITtHBllÀISB
géraient pas plus dâkdles que les oraenients ioniques du temple d^rechtbée : les cariatides du Pandroséum sont des modèles. Enfin , si , après avoir vu les monuments de Rome, ceux de la France m'ont paru grossiers , les monuments de Rome me semMettt barbares à leur tour depuis que j'ai vu ceux de la Grèce : je n'en «le^He pdnt le Panthéon , avec son fironton démesuré. La comparaison peut se hàre aisément à Athènes , où l'architectnre grecque est souv^ft placée tout auprès de l'arcbiteetwe romaine.
rétais au sw^lus tombé dans feireur commune touduAt les monuments des Grecs : je les etojm pffirfidts daas leur ensemble, mais je pensais qu'ils manquaient de grandeur. r» Mt voir que le génie des arclnteetes a donné en grandeur [ffoportionnelle à ces monuments ce qui peut leur manquer en étendue; et d*ailleurs Athènes est remfdie d'ouvinges prodigieux. Les Athéniens , peuple si peu ridie , si peu nombreux, ont remué des masses gigantesques : les plarE«s du Pnyx sont de véritables quartiers de rocher ; les Propylées formaient un travail immense, et les dalles de maître qui les couvraient étaient d'une dimmsion t^e qu'on n'en a jamais vu de semblables ; la hauteur des cdonnes du tem- "pie de Jupiter Olympien passe peut-être soixante pieds, et le temple enti^ avait un demi-mille de tour : les murs d'Athènes, en y comprenant ceux des trois ports et les longues mwailles , s'étendaient sur un espace de près de neuf lieues * ; les murailles qui réunissaient la ville au Pirée étaient assez larges pour que deux chars y puss^it courir de firont , et , de cinquante en cinquante pas, elles étaient flanquées de tours carrées. Les Romains n*ont jamais élevé de fortifications I^s considérables.
Par quelle fatalité ces chefe-d'ceuvre de l'antiquité, que les modernes vont admirer si loin et avec tant de fiit^ues , doivent-ils en partie leur destruction aux modernes*? Le
^ Deux cents stades , selon Dion Cbrysostome. * Od sait comment le G<diflée a été détruit à Rome , et l'on oosnait te Jeu de mots latins sur les Rarbecini et les btfl)«res. Quelques bistofieiis
DB PiUUft À aiwsALBH. 22$
Fârtbénmi subustadaBS ton fatiar jusqu'en 1087 : les eteétiens le eonvertiront d'abord en église; et les Tuscs ^ par jalousie des chrétiens, le ebangè«nt à leur tour en moscpiée. Il faut que des VénitiMis viennient, au milieu des lumières éa dix-septième siècle , canonner les monumcaiit^ de Pâôelèa; ils tirent à boulets rouges sur les Propylées et le temple de Minerve ; une bombe tqmbe sur ce denier édifice, eofoiMe la voâte , met le feu à des barâs de poudre, et &it sauter en partie un édifice qui honorait moins les faux dieux des Grecs que te génie de l'homme*. La ville étant prise, Morosini , dans le dessein d'embellir Venise des débris d'Athènes , veut deiScendre les statues du fronton du Parthénon , et les biise. Un autre moderne vient d'achever, par amour des arts, k d^ruction que les Vénitiens avaient commencée '.
J'ai souvent eu l'occasion de parler de kurd Elgin^ans cet Itinéraire : on loi doit, comme je l'ai dit, la conoaissanGe plus parfaite du Pnyx et du tombeau d'Agamemaon; il entretient encore en Grèce un Italien chargé de diriger des fouilles , et qui découvrit, comme j'étais à Athènes, des antiques que je n'ai point vues 3. Mdî^ lord £lj^ a pecdu le
toupçonnent les chevaliers de Rhodes d'avoir détrait te fameux tombeau de Maosole : c'était» tf est vrai, ponr la défense de Rhodes et pour fortifier rUe contre les Turcs; mais si c'est une sorte d'excuse pour les chevaliers , la destruction de cette merveille n'en est pas moins fâcheuse pour nous.
* LMnventlon des annes à feu est encore uoe eb09e fatale pour les arts. Si les barbares avaient connu la poudre, il ne serait pas resté un édifice grec ou romain sur la surface de la terre; ils auraient fait sauter jusqu'aux Pyramides, quand ce n'eût été que pour y chercher des trésovs. Une année de «uerre parmi nous détruit plus de monuments qu'un siècle de combats chez les anciens. Il semble ainsi que tout s'oppose chez les modernes à la perfection de l'art; leurs pays, leurs mœurs, leon covbimes, leurs vêtements, et jusqu'à leurs découvertes.
3 Ils avaient établi leur batterie , composée de six pièces de canon et de (quatre mortiers, sur le Pnyx. On ne conçoit pas qu'à unes* petite portée ils n'aient pas rasé- tous les monumeots de la citadelle. ( V<»y«z . Vànu^ , ^U»e antica, et l'Introduction à cet Itinéraire, )
^ Elles forent découvertes dans un sépulcre : je crois quece sépnlcre était celui d'un enfant. Entre autres choses curieuses, on y trouva un jeu taconnn, dont la principale i^èce consistait, autant qu'il m'en souvient, dans une boule ou un globe d'acier poli. Je ne sais s'il n'est point question de ce jeu dans Athénée. La guerre existant entre la Frinoe et l'AnsiteliiRf
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ment» de se» louables entreprâes, en ravageant le Partbénon. Il a voulu faire enlever les bas^rdiefs de la frise : pour y parvenir, des ouvriers tures ont d'abord brisé Farcbitrave, et jeté en bas des chapiteaux ; ensuite , au lieu de faire sœtir les métopes par leurs coulisses , les barbares ont trouvé [dus court de rompre la eonûclie. Au temple d'Éreehtbée, on a pris la colonne angulaire ; de sorte qu'il faut soutenir aiyourd'hui avec une pile de pierres Tentad^lemait entier, qui menace ruine.
Les Anglais qui ont visité Athènes depuis le passage de lord Elgin ont eux-mêmes déploré ces funestes effets d'un amour des arts peu réfléchi. On prétend que lord Ëlgin a dit pour excuse qu'il n'avait fait que nous imit^. Il est vrai que les Français ont enlevé à l'Italie ses statues et ses tableaux; mais ils n'ont point mutilé les temples pour en arracher les bas-r^efe; ils ont seulement suivi l'exemple des Romains, qui dépouillèrent la Grèce des chefs-d'œuvre de la peinture et de la statuaire. Les monuments d'Athènes, arrachés aux lieux pour lesquels ils étaient faits, perdront non-seulement une partie de leur beauté relative , mais ils diminueront maériellement de beauté. Ce n'est que la lumière qui fait resortir la dâicatesse de certaines lignes et de certaines couleurs : or, cette lumière venant à manquer sous le ciel de l'Angleterre , ces lignes et ces couleurs disparaîtront, ou resteront cachées. Au reste, j'avouerai que l'intérêt de la France , la gloire de notre patrie , et mille autres raisons^ pouvaient demander la transplantation des monuments conquis par nos armes \ mais les beaux-arts eux-mêmes , comme étant du parti des vaincus et au nombre des captifs , ont peut-être le droit de s'en affliger.
Nous employâmes la matinée entière à visiter la citadelle. Les Turcs avaient autrefois accolé le minaret d'une mosquée au portique du Parthénon. Nous montâmes par l'escalier à
«mpècha M. Faurel de s'adresser pour moi à l'agent de lord Elgin; de sorte qae je ne vis point ces antiques Joueb <|Di consolaient un enfant athénien dans son tombeau.
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moitié détrait de ce minaret; nous nous assîmes sur une psfftie brisée de la frise du temi^e , «t nous promenâmes nos regards autour de nous. Nous avions le mont Hymette à Festoie P^itéliqueau nord, le Pamèsau nord-ouest; les monts Icare, Gordyalus ou (Egalée à l'ouest, et par-dessus le premier on apercevait la cime du Othéron ; au sud-ouest et au midi on voysât la mer, le Pirée , les côtes de Salamine, d'ï^e, d'Épidaure, et la citadelle de Gonnthe.
Au-dessous de nous , dans le bassin dont je viens de décrire la circonférence , on distinguait les collines et la plupart des monuments d'Athènes : au sud-ouest, la colline du Musée avec le tombeau de Philopappus ; à l'ouest , les rochers de l'Aréopage , du Pnyx et du Lycabettu^ ; au nord , le petit mont Anchesme , et à l'est les hauteurs qui dominent le Stade. Au pied même de la citadelle, on voyait les débris du théâtre de Bacchus et d'Hérode Atticus. A la gaudie de ces débris venaient les grandes colonnes isolées du temple de Jupiter Olympien; plus loin encore, en tirant vers le nordest, on apercevait l'enceinte du Lycée , le cours de l'ilissus , le Stade, et un temple de Diane ou de Gérés. Dans la partie de l'ouest et du nord-ouest, vers le grand bois d'oliviers, M. Fauvel me montrait la place du Céramique extmieur, de l'Académie , et de son chemin bordé de tombeaux. Enfin , dans la vallée formée par l' Anchesme et la citadelle, on découvrait la ville moderne.
Il faut maintenant se figurer tout cet espace tantôt nu et couvert d'une bruyère jaune, tantôt coupé par des bouquets d'oliviers, par des carrés d'oi^e, par des sillons de vignes; il faut se représenter des fûts de colonnes et des bouts de ruines anciennes et modernes, sortant du milieu de ces cultures; des murs blanchis et des clôtures de jardins traversant les champs : il faut répandre dans la campagne des Albanaises qui tirent de l'eau , ou qui lavent à des puits les robes des Turcs; des paysans qui vont et viennent, conduisant des ânes, ou portant sur leur dos des provisions à la ville : U faut supposer toutes ces montagne^ dont les noms sont si
996 ivinBAiu
iMaux, tooM ees ruines â céUiiNs , toutes ces Ûes, touM «et mers iton moms âuaieufles , édairées d'une lumière éola* tante. J'ai vu, du haut de i' Aeropolis , le soleil se lever mtre les deux einies du mont Hymette : les eomeOles qui nichent autour de la citadellct mais qui ne frandiissent jamais son sommet, pianaieot au-dessous de nous; leurs ailes noires et lu{(trées Paient glacées de rose par les premiers reflets du iour; des colonnes de fomée bleue et légère montaioit dans Tombre te long des flancs de THymette, et annonçaient les parcs ou les chalets des abeilles ; Ath^ies , T Aeropolis et les débris du Parth^on se cloraient de la plus belle tekite de lafieurdupédier; les sculptures de i^liidias, frappées horizontaienœnt d'un rayon d'cnr, s'aidmitoit , et semblaient se mouvoir sur le maibre par la mobilité des ontoes du r^ef ; au loin, la mer et le Pirée étaient tout blancs de lumièare; et la citadelle de Gorinthe , renvc^ant l'éclat du jour nouveau brillaitsur l'horizon du coudMmt , comme un roeh^de pourpre et de £ra.
Du lieu où nous étions placés , nous aurions pu voir , dans les beaux jours d'Athènes, les flottes sortir du Pirée pom* combattre l'ennemi ou pour se rendre aux fêtes de Délos ; nous aurions {Hi ent^idre éclater autbéAtre de Bacehus les douleurs d'OËdipe , de Philoctète et d'Hécube ; nous aurions pu ouïr les applautesements des citoyens aux discours de Démosthène. Mais, hélas! aucun son ne frappait notre or^ié. A peine quelques cris échappés à une pop«Aace esclave sortaient par intervalles de ces murs , qui ret^tirent si longtemps de la voix d'un peuple libre. Je me disaas, pour me consoler, ce qu'il faut se dire sans cesse : Tout passe , tout finît dans ce monde. Où sont allés les gémes divins qui élevèrent le temple sur les débris duquel j'étais assis? Ce soleil , qui peut-élare éclairait les àawens eoupirs de la pauinre fiile de Mégare , avait vu mouik la l^illante Aspam, €e tableau de l' Attique , ce spectacle que je contemplais , avait été contemplé par des yeux fermés depuis deux mille ans. le passerai à «on tour : d'autres hommes aussi fugitâfe que mei
M PABil À jnUPÂLBM. %%7
lieAdront fiâre les méoies wéùuàsms sur k» mêmes ruiBes. Notre vie et notre cœur sont entre les mains de Dieu : laissons-le donc disposer de Fane comme de Vautre.
Je pris , en descendant de la dtaddle, un morceau de mar bre du Parthénon ; j'avais aussi recueilli un fragment de la pierre du tombeau d'Agamemnon; et depuis j*ai toujours dérobé quelque chose aux monuments sur lesquels j'ai passé. Ce ne sont pas d'aussi beaux souvenirs de mes voyages que ceux qu'ont emportés M. de Ghoisenl et lord Elgin; mais ils me suffisent. Je conserve aussd s^ignaneMent de petites marques d'amitié que j'ai reçues de mes hdtes, ttsitre autres un étui d'os que me donna le père Munoz à Jaffîi. Quand je revois ces bagatelles, je me retrace sur^^champ mes courses et mes aventures. Je me dis Sr« Tétais là , telle chose m'advint. » Ulysse retourna chez lui avec de grands coffres pleins des riches dons que M avaient fûts les Phéaciens ; je suis rentré dans mes foyers avec une douzaine de pierres de Sparte, d'Athènes, é'Aigos, de Corinthe» trois ou quatre petites têtes en terre cuite que je tiens de M. Fauvel, des chapetet«(, une bouteille d'eau du Jourdain, une autre de la mer Morte , quelques roseaux du Nil, un marbre de Garthage , et un plfltre moulé de l'Alhambra. J'ai dépensé cinquante mille francs sur ma route, et laissé en présent mon linge et mes armes. Pour peu que mon voyage se fût prolongé , je serais revenu à pied , avec un bftton blanc. Mallieureusement, je n'aurais pas trouvé en arrivant un bon frère qui m'eût dit, comme le vieillard des Mille etuneNttUs : « Mon frère , voilà mâle sequms ; achetez des diameaux et « ne voyagez plus. »
INous allâmes dîner en sortant de la dladdle , et le soir du même jour nous nous transportâmes au Stade, de l'autre côté de rnissus. Ce stade conserve pariaitement sa forme : on n'y voit plus les grains de marbre donA l'avait décoré Hérode Atticus. Quant à l'Ilissus , il est sans eau. Chandler sort à cette occasion de sa modération naturelle , et se récrie contre les poètes , qui donnent à riHssus um onde limpide, et bor-
dent son cours de saules touflfîis. A travers son humeur, on voit qu'il a envie d'attaquer un dessin de Leroi , dessin qui repr^ente un point de vue sur TUissus. Je suis comme le docteur Chandler : je déteste les descriptions qui manquent de vérité; et quand un ruisseau est sans eau, je veux qu'on me le dise. On verra que je n'ai point embelli les rives du Jourdain, ni transformé cette rivi^ en un grand fleuve. J'étais là cep^dant bien à mon aise pour mentir : tous les voyageurs , et l'Écriture même , auraioit justifié les descriptions les plus pompeuses. Mais. Chandler a poussé l'humeur trop loin. Voici un fait curieux que je tiens de M. Fauvel : Pour peu que Ton creuse dans le lit de l'Ilissus , on trouve Teau à une très-petite profondeur : cela est si bien connu des paysannes albanaises, qu'elles font un trou dans la grève du ravin quand elles veulent laver du linge, et sur-le-champ elles ont de l'eau. Il est donc très-probable que le lit de l'Ilissus s'est peu à peu encombré des pierres et des graviers descendus des montagnes voisines, et que l'eau coule à présent entre deux sables. En voilà bien assez pour justifier ces pauvres poètes, qui ont le sort de Gassandre : en vai^i ils chantent la vérité , personne ne les croit; s'ils se contentaient de la dire , ils seraient peut-être plus heureux. Ils sont d'ailleurs appuyés ici par le t^oignage de l'histoire, qui met de l'eau dans rilissus ; et pourquoi cet Ilissus aurait-il un pont , s'il n'avait jamais d'eau, même en hiver .^ L'Amérique m'a un peu gâté sur le compte des fleuves; mais je ne pouvais m'empécher de venger l'honneur de cet Ilissus qui a donné un surnom aux Muses ' , et au bord duquel Borée enleva Orithye.
£n revenant de l'Uissus, M. Fauvel me fit passer sur des terrains vagues , où l'on doit chercher l'emplacement du Lycée. Nous vînmes ensuite aux grandes colonnes isolées, placées dans le quartier de la ville qu'on appelait la Nouvelle Athènes, ou VMhènes de fempereur Adrien. Spon veut qu#
* ni8«f«k8 1 eltos «vaient wi aatel aa bord de l*ni»iii.
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ces colonnes soi^t les restes du portique des Cent Vingt Colonnes; et Chandler présume qu'elles appartenaient au temple de Jupiter Olympien. M. Lechevalier et les autres voyageurs en ont parlé. Elles sont bien représentées dans les différentes vues d'Athènes , et surtout dans l'ouvrage de Stuart, qui a rétabli l'édifice entier d'après les ruines. Sur une portion d'architrave qui unit encore deux de ces colonnes , on remarque une masure , jadis la demeure d'un ermite. Il est impossible de comprendre comment cette masure a pu être bâtie sur le chapiteau de ces prodigieuses colonnes, dont la hauteur est peut-être de plus de soixante pieds. Ainsi ce vaste temple, auquel les Athéniens travaillèrent pendant sept siècles , que tous les rois de l'Asie voulurent achever , qu'Adrien, maître du monde, eut la gloire de finir; ce temple a succombé sous l'efifort du temps, et la cellule d'un solitaire est demeurée debout sur ses débris ! Une misérable loge de plâtre est portée dans les airs par deux colonnes de marbre, comme si la fortune avait voulu exposer à tous les yeux, sur ce magnifique piédestal , un monument de ses triomphes et de ses caprices.
Ces colonnes , quoique beaucoup plus hautes que celles du Parthénon , sont bien loin d'en avoir la beauté : la dégénération de l'art s'y fait sentir ; mais , comme elles sont isolées et dispersées sur un terrain nu, eUes font un effet surprenant. Je me suis arrêté à leur pied pour entendre le vent siffler autour de leur tête : ^es ressemblent à ces palmiers solitaires que l'on voit çà et là parmi les ruines d'Alexandrie. Lorsque les Turcs sont menacés de quelques calamités , ils amènent un agneau dans ce lieu » et le contraignent à bêler , en lui dressant la tête vers le ciel : ne pouvant trouver la voix de l'Innocence parmi les hommes , ils ont recours au nouveau-né de la brebis pour fléchir- la colère céleste.
Nous rentrâmes dans Athènes par le portique où se lit l'inscription si connue :
c'est ici là tille d'adeien,
BT NOIf PA3 LA TILLE DE THBSBB*
UO UailBBAttl
Noos 9Sïàmeè Haèn à M. Rofoe la vkite qu'il m'avait fiaite , el nous panâmes la femurée ehez M : j'y vis quelques femmes. Les lecteurs qui seraient curieux de connaître l'habillement, les moeurs et les usages des femmes turques « grecques et albimaises à Athènes, peuv^t lire le vingtsixième chapitre du Voyage en Grèce de Chandler. S'il n'était pas si long , je l'aurais transcrit ici tout entier. Je dois dire seulement que les Atàûiiânaes m'ont paru moins grandes et moins bettes que les Moraïtes. L'usage où elles sont de se peindre le tour des yeux en Ueu « et le bout des doigts en rouge , est désagréable pour un éta'anger ; mais comme j'avais vu des femmes avec des perles au nez, que les Iroquois trouvaient cela très-gidant, et que j'étais tenté moi-même d'aimer assez cette mode , il ne faut pas disputer des goûts. Les femmes d'Athènes ne forent, au reste, jamais très-reuommées pour leur beauté. On leur reprochait d'aimer le vin. La preuve que leur empire n'avait pas beaucoup de puissance, c'est que presque tous les hommes célèbres d'Atlrènes furent attachés à des étrangères : Péridès, Sophocle, Socrate, Aristote , et même le divin Platon.
Le 2tô , nous montâmes à cheval de grand matin ; nous sortîmes de te ville, et prîmes la route de Phalère. En approchant de la mor, le terrain s'élève , et se termine par des bau« teurs dont les sinuosités forment au levant et au couchant
ies ports de Phalère , de Munichie et du Pirée. Nous découvrîmes sur les dw^ies de Phalère les racines des murs qui enfermaient le port, et d'autres ruines absolument dégradées : c'étaient peut-être celles des temples de Junon et de Gérés. Aristide avait son petit champ et son tombeau près de ce lieu. Nous descendîmes au port : c'est un bassin rond , où la mer repose sur un sabte fin : il pourrait eimtenîr une cinquantaine de bateaux : c'était tout juste le nombre que MénesÂhée coiiduisità Troie.
« Il était siBvi de cinquante noirs vsjs^eaux* »
BB PÀBI8 À lifillSÀLBM. SU
Thésée partit aussi de Phalère pour éXkt m CMte.
PourqBoi, trop jeune encor, ne pûtes-Fous alors Entrer dans le vaisseau qui Le mit sur nos bords? Par TOUS aurait péri le monstre de la Crète, etc.
Ce ne sont pas toujours de grands vaisseaux et de grands ports qui donnent Timmortalité : Homère et Rame ne lais^ seront point mourir le nom d'une petite anse et d'une petite barque.
Du port de Phalère nous anivâraes au port de Munychie. Celui-ci est de forme ovale , et un peu plut grand que le premier. Enfin , nous tournâmes l'extrémité d'une odlîne rocailleuse, et, marchant de cap en oaf>, nous nous avançâmes vers le Pirée. M. Fauvel m'arrêta dans la eouilMupe que fait une langue de terre , pour me montrer un sépulcre creusé dans le roc ; il n'a plus de voôte , et il est au niveau de la mer. Les flots , par leurs mouvements réguliers, le couvrent et le découvrent , et il se remplit et se vide tour à tour. A quelques pas de là , on voit sur le rivage les débris d'un monument.
M. Fauvel veut retrouver ici l'endroit où les os de Thémistocle avaient été déposés. On lui conteste cette int^essfflite découverte : on Itu objecte que les débris dispersés dans le voisinage sont trop beaux pour être les restes du tombeau de Thémistocle. En effet, selon IModore le géographe, cité pur Plutarque, ce tombeau n'était qu'un autel.
L'objection est peu solide. Pourquoi veut-on faire entrer dans la question primitive une question étrangère à l'objet dont il s'agit ? Les ruines de marbre Manc , dont on se platt à faire une difficulté , ne peuvent-elles pas avoir appartenu à un sépulcre tout différent de celui de Thémistocle ? Pourquoi , lorsque les haines furent apaisées , les descendants de Thémistocle n'auraient-ils pas décoré le tombeau de leur illustre aïeul , qu'ils avaient d'abord enterré modestement, ou même secrètement, comme le dit Thucydide? Ne consacrèrent-Os pas un tableau qui reiNrésentait l'histoire de ce grand hommç ? £t ce tableau , du temps de Pausanias , ne se voyait-il pas pu-
itf inilBHAIBS
bliquement au Partliénon ? Tbémistoele avait de plus une st»* tue au Prytanée.
L'endroit où M. Fauvel a trouvé ce tombeau est précisément le cap Alcime , et j'en vais donner une preuve plus forte que celle de la tranquillité de Peau dans cet endroit. H y a faute dans Plutarque ; il faut lire Alimus , au lieu d' Alcime , selon la remarque de Meursius, rappelée par Dacier. Alimus était un démos , ou bourg de FAttique, de la tribu de Léontide, situé à Forient du Pirée. Or, les ruines de ce bourg sont encore visibles dans le voisinage du tombeau dont nous parlons '. Pausanias est assez confus dans ce qu'il dit de la position de ce tombeau ; mais Diodore Périégète est très-clair, et les vers de Platon le comique , rapportés par ce Diodore , désignent absolument le lieu et le sépulcre trouvés par M. Fauvel.
« Placé dans un lieu découvert , ton sépulcre est salué par « les mariniers qui entrent au port ou qui en sortent ; et s'il « se donne quelque combat naval , tu seras témoin du choc ce des vaisseaux *. »
Si Chandler fut étonné de la solitude du Pirée , je puis assurer que je n'en ai pas moins été frappé quelui. Nous avions fait le tour d'une côte déserte; trois ports s'étaient présentés à nous , et dans ces trois port$ nous n'avions pas aperçu une seule barque. Pour tout spectacle , des ruines , des rochers, et la mer * pour tout bruit, les cris des alcyons et le murmure des vagues qui, se brisant dans le tombeau de Thémistocle, faisaient sortir un étemel gémissement de la demeure del'éteruel silence. Emportées par les flots les cendres du vainqueur de Xerxès reposaient au fond de ces mêmes flots , confondues avec les os des Perses. En vain je cherchais des yeux le temple de Vénus , la longue galerie , et la statue symbolique qui représentait le peuple d'Athènes : l'image de ce peuple inexorable était à jamais tombée près du puits où les ci-
I Je ne veux disimuler auOune difficnlté, et je sais qu'on place aiis»i Alimus à Torient de Phalère. Thucydide était du bourg d'AUmoa.
DB PAAIS ▲ jiiagÀLW. SIS
toyeùB exilés venaient inntUenient réclamer leur patrie. Au lieu de ces supeii)es arsenaux , de ces portiques où l'on retirait les galères, de ces Agor» retentissant de la voix des matelots ; au lieu de ces édifices qui représentaient dans leur ensemble Taspect et la beauté de la ville de Rhodes, je n'apercevais qu'un couvent délabré et un magasin. Triste sentinelle au rivage, et modèle d'une patience stupide, c'est là qu'un douanier turc est assis toute l'année dans une méchante baraque de bois : des mois entiers s'écoulent sans qu'il voie arriver un bateau. Tel «st le déplorable état où se trouvent aujourd'hui ces ports si fieimeux. Qui peut avoir détruit tant de monuments des dieux et des hmnmes? cette force cachée qui renverse tout , et qui est eUe-méme soumise au Dieu inconnu dont saint Paul avait vu l'autel à Phalère : ^kftiÂQTiù etw : Deo ignoto.
Le port du Pirée décrit un arc dont les deux pointes en se rapprochant ne laissent qu'un étroit passage; il se nomme aujourd'hui le Port-Lion, à cause d'un lion de marbre qu'on y voyait autrefois, et que Morosini fit transporter à Venise en 1686. Trois bassins , le Canthare , l'Aphrodise et le Zéa , divisaient le port intérieurement. On voit encore une darse à moitié comblée, qui pourrait bien avoir été l'Aphrodise. Strabon affirme que le ^rand port des Athéniens était capable de contenir quatre cents vaisseaux ; et Pline en porte le nombre jusqu'à mille. Une cinquantaine de nos barques le rempliraient tout entier; et je ne sais si deux frégates y seraient à l'aise, surtout à présent que l'on mouille sur une grande longueur de câble. Mais l'eau est profonde , la tenue bonne ; et le Pirée entre les mains d'une nation civilisée pourrait devenir un port considérable. Au reste, le seul magasin que l'on y voit aujourd'hui est firs^nçais d'origine; il a, je crois, été bâti par M. Gaspari, ancien consul de France à Athènes. Ainsi il n'y a pas bien longtemps que les Athéniens étaient représentés au Pirée par le peuple qui leur ressemble le plus.
Après nous être reposés un moment à la douane et au mo«
dM nanuAiAi
nàstère Sid»t-(SpinAon , noBSietOHnânMà AtUlMS4Q««h vimt le chemin éa Pirét, MousTioMtparloiitikf viotiid« to tongae munMé. nous paisAmoi au towÊ^em 4e ranaaone Antîope, ^pieM. FauTelafoiiilië;ilareiacljueoH|^4ecette fouille àm ses Ménoires. How BwrckiiMia au imveris ^ lignes basses ooiiMieenBoiii!go$^,cl4kiiitleiiiiûQomnfli^ ^ à rovgir. Noua hoqs arrêtâmes aux^iteiiMspAïUiqiie^ 8008 des (Vivien : j'eus le efaagrm de voir «pie le tooibeî» 4e Ifénandre, le eéootaphe d'£«dpiàet et le fx^ ternie ^«Aié à Socrate , n'exislaieiit pins; du moins Us n'œl point eneoie été reboiirÀ. Noos eontittuâuies notre ravte, /et, en approchant du Musée, M. Favrèl me fit renaïquer un sentier 9ii montait en tournant sur le ianc de cette coUine. H «e dit que ce sentier avait été tracé par le peintre russe qui lijiis les jours allait prendre au même endroit des vues d'Athènes. Si le génie n^est que la potienee , conune Ta prétendu BuOdu , ce peintre doit en avoir beaueol^>.
lly a àpetf près quatre miUes d'Athènes à Phalèrp, trois ou quatre milles de Phalèie au Piiée , en suivant les sinne^itésde la côte, et cinq milles du Pirée à Athènes : ainsi, à notre retour dans cette ville , nous avions ùàt aviron douze milles , ou quatre lieues.
Gomme les chevaux étaient loués pour toute la journée , nous nous hâtâmes de dtnm*, et nous recommençâmes nos courses à quatre heures du soir.
Nous sortîmes d'Athènes par le cdté du mont Hymette ; mon hôte me conduint au village d'Angelo-Kipous , où il croit avoir retrouvé le temple de la Vénus aux Jardins , par les raisons qu'il en donne dans ses Mémoires. L'opinion de Chandler, qui jdace ce temple à Panagia-Spiltotissa , est également très-probable ; et elle a pour elle l'autorité d'une inscription. Mais M. Fauvel produit en faveur de son sentiment deux vieux myrtes et de jolis dâ>ris d'ordre ionique : cela répond à bien des objections. Yoilà comme nous sommes , nous autres amateurs de l'antique : nous faisons preuve de tout.
Après avoir vu les curiosités d'Angelo-Kipous, nous tour-
DB PÀBIS A jé&USALBlf. 38S
mânes droit m oonchent, et, passant mtre Athènes et le nont Anchesme , nous entrâmes dans le grand bois d'oHvier8;il n'y a pdnt de mines de ce eôlé , et nous ne faisions {dus qu'une agréaUe promenade avec les souvenirs d'Athènes. Nous trouvâmes le Gépfaise , que j'avais déjà salué ^us bas en arrivant d'âeusis t à cette hauteur il avait de l'eau; mais eette eau , je siËs fâché de le dire , était un peu bourbeuse : elle sert à arroser des vergers , et suffit pour entretenir sur ses bocds vme fratcheur trop rare en Grèce. IVous revînmes ensuite sur nos pas , toujours à travers la forêt d'oliviers. Nous laiissâmes à droite un petit tertre couvert de rochers : c'était Golone, au bas duqud on voyait autrefois le viUage de la retraite de Sophocle , et le lieu où ce grand tragique fit répandre au père d'Antlgone ses dernières larmes. Nous suivîmes quelque temps la voie d'Airain ; on y remarque les vestiges du temple des Furies : de là , en bous rapprochant d'Athènes, nous errâmes assez longtemps dans les environs de l'Académie. Rien ne fait plus reconnaître cette retraite des sages. Ses premiers platanes sont tombés sous la hache de Sylla , et ceux qu'Adrien y fit peut-être ciritiver de nouveau n'ont point échappé à d'autres barbares. L'autel de l'Amour, celui de Prométhée et celui des Muses ont disparu : tout feu divin s'est éteint dans les bocages où Platon fut si souvent inspiré. Deux traits sitffiront pour faire connaître quel charme et quelle grandeur l'antiquité trouvait aux leçons de ce philosophe *. la veille du jour où Socrate reçut Platon au nombre de ses disci^es , il rêva qu'un cygne venait se reposer dans son sein ; la mort ayant empêché Platon de finir le Critias, Plutarque déplore ec malheur, et compare les écrits du chef de l'Académie aux temples d'Athènes , parmi lesquels celui de Jupiter Olympien était le seul qui ne fût pas achevé.
Il y avait déjà une heure qu'il faisait nuit , quand nous songeâmes à retourner à Athènes : le ciel était brillant d'étoiles, ^ l'air d'une douceur, d'une transparence et d'une pureté ineomparabks; nos chevaux allaient au petit pas, et nous étions tombés dans le silence. Le chemin que nous parcou-
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rions était vraisemblableoie&t FaneiiNi chemm de VAeaAéià^j que bordaient les tombeaux des citoyens morts pour.ia patrie, et ceux des plus grands hommes de la (kèee : là reposaient Thrasybule, Périclès,Chabrias, Timothée, Harmodius et Aristogiton. Ce fut une noble idée de rassembler dans un même champ la cendre de ces personnages fameux qui véeurent dans différents siècles, et qui, comme les membres d'une famille illustre longtemps dispersée, étaient venus se reposa au giron de leur mère commune. Quelle vartété de génie, de grandeur et de courage! quelle diversité de mœurs et de vertus on apercevait là d'un coup d'<eil ! Et ces vertus tonpérées par la mort, comme ces vins généreux que Ton mêle, dit Platon, avec une divinité sobre, n'oâusquaient plus les regards des vivants. Le passant qui lisait sur une c(donne funèbre ces simples mots :
PÉBIGLÈS DE LA TBIBU ACAMÀNTIDE , DU BOUBG DE GHOLÀBGUE,
n*éprouvait plus que de l'admiration sans envie. Gicéron nous représente Atticus errant au milieu de ces tombeaux, et saisi d'un saint respect à la vue de ces augustes cendres. Il ne pourrait plus aujourd'hui nous faire la même peinture : les tombeaux sont détruits. Les illustres morts que les Athéniens avaient placés hors de leur ville, comme aux avant-postes, ne se sont point levés pour la défendre ; ils ont souffert que des Tartares la foulassent aux pieds. « Le temps, la violence et « la charrue, dit Chandler, ont tout nivelé. » La charrue est de trop ici; et cette remarque que je fais peint mieux la dé- . solation de la Grèce, que les réflexions auxquelles je pourrais me livrer.
Il me restait encore à voir dans Athènes les théâtres et les . monuments de l'intérieur de la ville : c'est à quoi je consacrai la journée duj^6. Jai déjà dit, et tout le mcHide sait, que le théâtre de Bacchus était au pied de la citadelle, du cété du mont Hymette. L'Odéum commencé par Périclès, achevé par Lycurgue fils de Lycophron, brûlé par Aristion et par
SyHa, rétabli par Ariobarzane, était auprès du âiéàtre de Bacchus; ils se communiquaient peut-être par un portique, il est probable qu'il existait au même lieu un troisième théâtre bâti par Hérode Atticus. Les gradins de ce théâtre étaient appuyés sur le talus de la montagne qui leur servait de fondement. 11 y a quelques contestations au sujet de ces monuments, et Stuart trouve le théâtre de Bacchus où Chandler voitrOdéum.
Les ruines de ce théâtre sont peu de chose : je n*en fus point frappé, parce que j'avais vu en Italie des monuments de cette espèce, beaucoup plus vastes et mieux conservés; mais je fis une réflexion bien triste : sous les empereurs romains, dans un temps où Athènes était encore l'école du monde, les gladiateurs représentaient leurs jeux sanglants sur le théâtre de Bacchus. Les chefe-d'œuvre d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide ne se jouaient plus ; on avait substitué des assassinats et des meurtres à ces spectacles, qui donnent une grande idée de l'esprit humain, et qui sont le noble amusement des nations policées. Les Athéniens couraient à ces cruautés avec la même ardeur qu'ils avaient couru aux Dionysiaques. Un peuple qui s'était élevé si haut pouvait-il descendre si bas ? Qu'était donc devenu cet autel de la Pitié, que l'on voyait au milieu de la place publique à Athènes , et auquel les supi^iants venaient suspendre des bandelettes? Si les Athéniens étaient les seuls Grecs qui, selon Pansanias, honorassent la Pitié, et la regardassent comme la consolation de la vie, ils avaient d(mc bien changé ! Certes, ce n'était pas pour des combats de gladiateurs qu'Athènes avait été nommée le sacré domicile des dieux. Peut-être les peuples, ainsi que les hommes, sont-ils cruels dans leur décrépitude comme dans leur enfance ; peutnêtre le génie des nations s'épuise-t-il ; et quand il a tout produit, tout parcouru, tout goûté, rassasié de ses propres chefs-d'œuvre, et incapable d'en produire de n<niveaux, il s'abrutit, et retourne aux sensations purement physiques. Le christianisme empêchera les nations modernes de finir par une aussi déplorable vieillesse; mais si
MB MmijUMM»
toute raîgtei iwuût à s'éteindM parmi nom, je ne emûi |M>int étoimé qu'on entendit Ihb em du gladiateur mourant sur la Mène où retentissent ai^oard'hai les douleurs de Phèdre et d'Andromaque.
Après avoir vlsilé les Uiéâtres, nous rentrâmes dans la ville, où nous jetâmes un coup d'oui sur le Portique, qui formait peulrétre l'entrée de l'Agora. lïoue nous arrêtâmes à la tour des Vents, dont Pausanias n'a point parié , mais que Vitrave et Yarron ont fût oônnattre. Spon en donne tous les détails, arec l'explication des vents ; le monument entier a été décrit par Stuart dans ses JMéquUés d* Athènes; François Giambetti Savait déjà dessiné en 1465, époque de la renaissance des arts en Italie* On croyait du temps du père Babin, en 1^72, que cette tour des Vents était le tombeau de Socrale. Je passe sous silence quelques ruinesd'ordrecorintiii«ï, que l'on prend pour le Pœdle, pour les restes du temple de Jupiter Olympien, pour le Prytanée, et qui peut-toe n'appartiennent à aucun de ces édifices. Ge qu'il y a de certain, c'est qu'elles ne sont pas du temps de Périclès. On y sent la grandeur, mais aussi rinfériorité romaine : tout ce que les empereurs ont touché à Athènes se reconnaît au presiier coi^ d'ceil, et forme une disparate sensible avec les cheûi-d'ceuvre du siècle de Périclès. &ifin, nous allâmes au couvent français raidre à l'unique religieux qui l'occupe, la visite qu'il m'avait âilte. J'ai déjà dit que le couvent de nos missionDaires ooeipnetid dais ses d^endances le mcmument choragique de Lysi^ate. Ce fut à ce donier monument que j'achevai de payer mon tribat d'admiration aux ruines d'Athènes.
CxXiR âé^nte production du g^iie des Cirecs fiit eonnne des premiers voyageurs sous ie nom de Fanari éou DemùstketUs. « Dans la maison qu'ont adietée depuis peu les pèses « capucins, dit le jésuite Babin, &ï 1673, il y a une antiquké « bmrefnarq«ah}e, et qui, depuis le temps jdeDéamsthtee, « eei demeurée en son entier : on l'app^e ordinakement 4a « Lanterne de Démostàéne > . «
\U parait qu'il existait à Athènes , en 1669, un autre monument appelé
On a recoanu deimifi s et Spoa le ivemier, q[ue c'est un mo-' nument choragique élevé par Lysicrate dans la rue des Tréj^eds. M. Legrand en exposa le modèle en terre cuite dans la cour du Louvre il y a quelques années ' : ce modèle était fort ressemblant; seulement l'architecte, pour donner sans doute [dus d'élégance à son travail, avait supprimé le mur circulaire qui remplit les entre<H)lonnes dans le monument originâi.
Certaiaemeat ce «'est pas un des jeux les moins étonnants lie la fortune que d'avoir logé un capucin dans le monument choragique de Lysicrates ; mais ce qui, au premier coup d'œil, peut paraître bizacre, décent touchant et respectable, quand ixn peBse aux heureux ^ets de nos missions, quand on songe qu'un religieux français donnait à Athènes l'hospitalité à Chandler, tandis qu'un autre religieux français secourait d'autres voyageurs à la Chine, au Canada, dans les déserts de l'Afrique et de laTartarie.
« Les Francs h Athènes, éàk Spon, n'ont que la chapelle des K capucins, qui est au Fanari ton Demostkenis. Il n'y avait, « lorsque nous étions à Athènes, que le père Séraphin, très^ « honnête homme, à qui un Turc de la garnison prit un jour « sa ceinture de corde, soit par malice ou par un effet de dé* « bauehe, l'ayant rencontré sur le chemin du PortrLion, d'où « il revenait seul de voir quelques Français d'une tartane qui « y était à l'ancre.
« Les pères jésuites étaient à Athènes avant les capucins, « et n'en ont jamais été chassés. Ils ne se sont retirés à M- « grepont que parce qu'ils y ont trouvé plus d'occupation, « et qu'il y a plus de Francs qu'à Athènes. Leur hospice était « presque à l'extrémité de la ville, du côté de la maison de • l'archevêque. Pour ce qui est des capucins, ils sont établis « à Athènes depuis l'année 16&8, etle père Simon acheta le
la Lanterne de JDiogène, Gaillet invoque» au si^et de ce moimment, le téiiioigiiai^detpèreinariiiMet8iHum,etdeMtt.du MoBceom et Iisbief « Toiyez l'Introduction.
' lie monument a été depuis exécuté à Saint Cloud*
240 itmiiiiliï
« Fanari et la maison joignante en 16Ô9, y ayant en d'anlfM « religieux de son ordre avant lui dans la ville. »
(Test donc à ces missions si longtemps décriées que nous devons encore nos premières notions sur la Grèce antique ^ . Aucun voyageur n'avait quitté ses foyers pour visiter le Parthénon, que déjà des religieux, exilés sur ces ruines fomeuses, nouveaux dieux hospitaliers, attendaient l'antiquaire et l'artiste. Des savants demandaient ce qu'était devenue la ville de Cécrops; et il y avait à Paris, au noviciat de Saint- Jacques, un père Barnabe, et à Compiègne un père Simon, qui auraient pu leur en donner des nouvelles; mais ils ne fidsaîent point parade de leur savoir : retirés au pied du crucifix, ils cachaient dans l'humilité du clottre ce qu'ils avaient a^ris, et surtout ce qu'ils avaient souffert pendant vingt ans, au milieu des débris d'Athènes.
« Les capucins français, dit la Guilletière, qui ont été « appelés à la mission de la Morée par la congrégation de « Propaganda Fiée, ont leur principale résidence à I^apoli, « à cause que les galères des beys y vont hiverner , et qu'd- « les y sont ordinaûrement depuis le mois de novembre jus- « qu'à la fête de saint Georges , qui est le jour où elles se re- « mettent en mer : elles sont remplies de forçats chrétiens qui « ont besoin d'être instruits et encouragés ; et c'est à quoi « s'occupe avec autant de zèle que de fruit le père Barnabe de ft Paris , qui est présentement supérieur de la mission d' Athè- « nés et de la Morée. »
Mais si ces religieux revenus de Sparte et d'Athènes étaient si modestes dans leurs cloîtres , peut-être était-ce faute d'avoir bien senti ce que la Grèce a de merveilleux dans ses souvenirs ; peut-être manquaient-ils aussi de l'instruction nécessaire. Écoutons le père Babin , jésuite : nous lui devons la première relation que nous ayons d'Athènes.
« Vous pourriez , dit-il , trouver dans pluiûeuis livres la « description de Rome , de Gonstantinople , de Jérusalem , et
1 On peot Toir , dann les LeUre» édifianies, les travaux des mMomiaim lesUesderArcbipel.
DB PÀEIS À JÉBtSÀIJIM. 241
« des autres villes les plus considérables du monde , telles « qu'elles sont présentement ; mais je ne sais pas quel livre « décrit Athènes telle que je l'ai vue, et Ton ne pourrait « trouver cette ville , si on la cherchait comme elle est repré- « sentée dans Pausanias et quelques autres anciens auteurs; « mais vous la verrez ici au même état qu'elle est aujourd'hui , « qui est tel que parmi ses raines elle ne laisse pas pourtant « d'iniq[»irer un certain respect pour elle, tant aux personnes « pieuses qui en voient les églises , qu'aux savants qui la re- « connaissent pour la mère des sciences , et aux personnes « guerrières et généreuses qui la considèrent comme le champ « de Mars, et le théâtre où les plus grands conquérants de « l'antiquité ont signalé leur valeur, et ont £ût paraître avec « éclat leur force , leur courage et leur iodustrie; et ces rui- « nés sont enfin précieuses pour marquer sa première noblesse « et pour fiadre voir qu'elle a été autrefois l'olijet de l'admiÂi- « tion de l'univers.
« Pour moi , je vous avoue que d'aussi loin que je la décou- « vris de dessus la mer, avec des lunettes de longue vue, et « que je vis quantité de grandes colonnes de marbre qui pa- « raissent de loin et rendent témoignage c|^ son ancienne « magnificence , je me sentis touché de quelque respect pour « elle. »
Le missionnaire passe ensuite à la description des mononynts : plus heureux que nous, il avait vu le Parthénon dans son entier * (1).
Enfin cette pitié pour les Grecs, ces idées philanthropiques que nous nous vantons de porter dans nos voyages, étaient-elles donc inconnues de» religieux ? Écoutons encore le père Babin :
« Que si Solon disait autrefois à un de ses amis, en regar- « dant de dessus une montagne cette grande ville et oe grand « nombre de magnifiques palus de marbre qu'il ecmsidérait , « que oe n'était qu'un grand mais riche hôpital rempli d'au-»
* Voyez, pour cette note et les suivantes, indicpiées par des chiffres entre parenUiéseSi à la fin de l'onvrage.
ai
« tant 4e mMrablM (f9» cette irille conteomt d'haUtants^ « j'avais bien plus sijet de parler de la sorte, et de dire que « cette ville, rebâtie des mines de ses anciens palais , n'est « plus qu'un grand et pauvre b6pital , qui contient autant de « miséfablesqtte l'on y voit de cbrétiens. »
On me pardimnera de m'étre étendu sur ce sujet. Aucun voyageur avant moi , Spon excepté , n'a rendu justice à ces nûsaîons d'Athènes si intéressantes pour un Français : moimême je les ai oïdiUées dans le Génie du Christianisme. Chandler parie à p«iie din retigie^x qui lui donna l'hospitalité; etje ne sads même s'il diégne le gommer une seule fois. Dieu mera , je suis au-deflsiisde ces petits scrupules. Quand fin m'a obtigé , je le dis : eneuijbe je ne rougis point pour l'art, et ne tton^t point le monument de Lysicrs^e déshonoré parce qu'il ait piortie du oonvent d'un capucin. Le chrétien qui conserve ce' monumeal w le consacrant aux oeuvres de la charité , me semble tout aussi respectable que le païen qui Félev* en mémoiit lune vieMre remportée dans un chœur éemiisique*
C'est ainsi que j'aehevai ma revue des ruines d'Athènes : je les avais examinées par ordre, et avec l'intelligence et l'haliciide que dix luinées de résidence et de travail donnaient à M. Fauvel. Il m'avait épargné tout le temps que l'on perd à tâtonner, à douter, à chérober , quand on arrive seul dans an monde nouveau. J'avais ohleRH des idées dakes sur les monuments , le ciel , le soleil , les perspectives , la terre , la mer, les rivièifes, les bois, les montagnes de l'AttLq^; je pouvais à présent corriger mes taèieaux, et donner à ma peinture de ces lieux célèbces Isa eouleurs locales'. Il ne me restait phis qu'à poursuivre ma route : mon principal but svfftout étaâtdfsniver à lémsalftB; et quel chemin j^avais ^eore devant moi! La sateon «'avançait; je pouvais manquer,. en m'^arrétant davantage, le vftwseau qui porte tous les ans , de Gonslantinople à Jtffii , les pèlerins de Jérusalem. J'avais
I Voyez les Marttfrsn
]>B PAfttt A JBBU8ALBM. 243
toute nâfion de m'âindre que mon navire aatficiâen ne m'ai* imdk plus à la pointe 4e TÀttique ; que , ne m'ayant pas vu letenilr , il eût fait yoUe pottt Smyme. Mon héte csitra dans mes raisons, et me traça le ehemin que J'avais à suivre. Il me ocmselUa de me rendre à Kératia , village de l' Attique , situé an pied du Laurium à quelque distance de la mer, en face de rtle de Zéa. Quand vous serez arrivé, me dit^il, dans ce village, on allumera un feu sur une montagne : les bateaux de Zéa , accoutumés à ce lignai, pasderont sur^le-cbamp à la céte de F Attique. Vous vous embarquerez alors pour le port de Zéa , où vous trouverez peut-être le navire de Tiieste. Dans tous les cas , il vous sera facile de nolis^ à Zéa une fdouque pour Chio ou pour Smyme. *>
Je n'en étais pas à rejeter les partis aventureux : un homme qui , par ia seule envie de rendre un ouvrage un peu moins défectueux, entreprend le voyage que j'avais entrepris , n'est pas difficile sur les chances et les acddents. il fallait partir , et je ne pouvais scnrtir de l' Attique que par ce moyen , puisqu'il n'y avait pas un bateau au Pirée '. Je pris donc la résolution d'exécuter sur-le-champ le plan qu'on me proposait. M. Fauvel me voulait retenir encore quelques jours ; mais la crainte de manquer la saison du passage à J^salem l'emporta sur toute autre considération. Les vents du nord n'avaient plus que six semaines à souffler ; et si j'arrivais trop tard à €k)nstantinople , je courais le risque d'y être enfermé par le vent d'ouest.
Je congécliai le janissaire de H, Yial après l'avoir payé, et lui avoir donné une lettre de r^narcîment pour son maître. On ne se sépare pas sais peine , dans un voyage un peu hasardeux, des compagnons avec lesquds on a vécu quelque temps. Quand je vis le Janissûre mooiter seid à chevsd , me souhaiter un bon voyage , pr^dre le chemni d'ÉieiKÎs , et «^éloigner par une roule piécôsément opposée à «elle que j'allais suivre, je me sentis involonturement ému. Je le notais
> LMtffnUflsde la Romain roodaiont le yf^e» de Goii»taAtioople f^ terre iinpraUcable.
U4 mnÈunm
des yeux , en peuanl qu'il allait revoir seul les désMs que nous avions vus ensemble. Je songeais aussi que , selon tou> tes les apparences , ce Turc et moi nous ne nous rencontrerions jamais; que jamais nous n'entendrions parler FundeFautre. Je me représentais la destinée de cet homme si différente de ma destinée, ses chagrins et ses plaisirs si différents de mes plaisirs et de mes chagrins ; et tout cela pour arriver au même lieu : lui , dans les beaux et grands cimetières de la Grèce ; moi , sur les chemins du monde, ou dans les ûiubouigs de quelque cité.
Cette séparation eut lieu le soir du même jour où je visitai le couvent firançais ; car le janissaire avait été prévenu de se tenir prêt à retourner à Coron. Jepaftis dans la nuit pour Kératia, avec Joseph et un Athénien qui allait visiter ses parents à Zéa. Ce jeune Grec était notre guide. M. Fauvel me vint reconduire jusqu'à la porte de la ville : là nous nous embrassâmes, et nous souhaitâmes de nous retrouver bientôt dans notre commune patrie. Je me chargeai de la lettre qu'il me remit pour M. de Choiseul : porter à M. de Choiseul des nouvelles d'Athènes, c'était lui porter des nouvelles de son pays.
J'étais bien aise de quitter Athènes de nuit : j'aurais eu trop de regret de m'éloigper de ses ruines à la lumière du soleil : au moins , comme Agar , je ne voyais point ce que je perdais pour toujours. Je mis la bride sur le cou de mon cheval , et , suivant le guide et Joseph qui marchaient en avant, je me laissai aller à mes réflexions ; je fus, tout le chemin, occupé d'un rêve assez singulier. Je me figurais qu'on m'avait donné l'Attique en souveraineté. Je faisais publier dans toute l'Europe que quiconque était fatigué des révolutions et désirait trouver la paix , vint se consoler sur les ruines d'Athènes , où je promettais repos et sûreté; j'ouvrais des chemins , je bâtissais des auberges , je préparais toutes sortes de commodités pour les voyageurs ; j'achetais un port sur le golfe de Lépante , afin de rendre la traversée d'Otrante à Athènes plus courte et plus facile. On sent bien que je ne négli^eaiji
DB PABUI ▲ JBBUSÂLBM. 246
pas les monuments : les chefs^'oeuvre de la dtadelle étaient relevés sur leurs plans et d'après leurs ruines ; la ville , entourée de bons murs , était à Tabri du pillage des Turcs. Je fondais une univwsité , où les enfants de toute l'Europe venaiait attendre le grec littéral et le ^rec vulgaire. J'invitais les Hydriotes à s'établir au Pirée , et j'avais une marine. Les montagnes nues se couvraient de pins , pour redonner des e»ix à mes fleuves ; j'encourageais l'agriculture ; une foule de Suisses et d'Allemands se mêlaient à mes Albanais ; chaque jour on faisait de nouvdUes découvertes , et Athènes sortait du tombeau. En arrivant à Kératia , je sortis de mon songe , et je me retrouvai GroS'Jean comme devant.
I9ous avions tourné le mont Hymette , en passant au midi du Pentélique; puis, nous rabattant vers la mer, nous étions entrés dans la chaîne du mont Laurium , où les Athéniens avaient autrefois leurs mines d'argent. Cette partie de FAttique n'a jamais été bien célèbre : on trouvait entre Phalère et le cap Sunium plusieurs villes et bourgades , telles qu'Anaphlystus, Azénia, Lampra, Anagyrus, Alimus, Thorae^ iExone, etc. Wheler et Chandler firent des excursions peu fructueuses dans ces lieux abandonnés ; et M. Lechevalier traversa le même désert quand il débarqua au cap Sunium , pour se rendre à Athènes. L'intérieur de ce pays était encore moins connu et moins habité que les côtes ; et je ne saurais assigner d'origine au village de Kératia '. Il est situé dans un vallon assez fertile, entre des montagnes qui le dominent de tous côtés , et dont les flancs sont couverts de sauges , de romarins et de myrtes. Le fond du vallon est cultivé , et les propriétés y sont divisées , comme elles l'étaient autrefois dans r Attique , par des haies plantées d'arbres * . Les oiseaux abondent dans le pays , et surtout les hupes , les pigeons ramiers , les perdrix rouges et les corneilles mantelées. Le village con-
' Menrsius, dans son traité de Populis Atticœ^ parle du bonrg on dêmoc Ketptdiôat , de la trilm Hippothoôntide. Spon trouve un KupxCaStti, de la tribu Acamantide ; mais il ne fournit point d'inscription, et ne a^appuit que d*un passage d'Hésychios.
, 3 Comme elles te sopt en Bretagne et en Angleterre.
24^ nmiâAfMi
fflflle dans vme doaziHike de maisoiui Msez propns, et éeaurléis les unes des antres. On voit sur la OMOtagnedes troapenix de chèvres el de montons; et dansia vattée, deteoohon^des ânes , des chevaux , et quelques vaches.
Hous anftmes descendre le 27 ches un ÀttMBais de la connaissance deM.Fanvel. JemetmsiMiitiitoatée suite, en arrivant, sur me hauleur k Y^noÊt éa valais, paor tàdmr de reconnaître le navire antrtelilen; mais je n'aperças qm la mer et l'Ile de Zéa. Le soir, an «oncher du loleâ , on alluma un feu de myrtes et delmipènis au sommet d'nne mmda^^. Un chevrier posté sur la côte devaàt venir nous annoncer les bateaux de Zéa aussitôt qu^ les déoonviirait. Cet usage des signaux'par le feu remonte à une haute antiquîté , eta fourni à Homère une des plus heftles comparaisoas de ViHade:
'Û^ 6* ^xe xairvoç Itù^ il àoxso; oilOép' txiQTai.
« Ainsi on voit s'élever une famée du haut des tours dHine « ville que Pennemi tient assiégée, etc. »
En me rendant le matin à la montagne des signaux J'avais pris mon fusil, et je m'étais amusé à chasser : c'était en plein midi ; j'attrapai un coup de soleil sur une main et sur une partie de la tête. Le thermomètre avait été constamment à 28 degrés pendant mon séjour à Athènes '. La plus ancienne carte de la Grèce , celle de Sophian , mettait Athènes parles 37» 10 à 12'; Vemon porta cette latitude à 38* 5'; et M. de Chabert l'a enfin déterminée à 37" 58' 1" pour le temple de Minerve ". On sent qu'à midi , au mois d'août, par cette latitude, le soleil doit être très-ardent. Le soir, comme je venais de m'étendre sur une natte , enveloppé dans mon manteau, je m'aperçus que ma tête se perdait. Notre établissement n'était pas fort commode pour un malade : couché par terre dans l'unique chambre^ ou plutôt dans le hangar de notre
■ M.FMiTel iD*a dit que la ohaleor montait asêez toaveiit à 32 et S4 ifi-
^ On peut voir , au sujet de ce^te latitude , une savante diatertation iO' iérée dans les Mémoins 4e fÂcaÛémit en imtcriptiomf
DB PA«» ▲ liltJSÀLBlf. 347
héte, nous aviom la t^iwigéê tn not; j'étab plate cnliie Joseph et le jeuie Atliâiieii , leBiuMifllles en ménafeiUiaBt fuspendns an - dc w u s de mon clievet; de aorte ipe la fiUe éB mon hôte, mon Mte Itti-fnéme «1 set ¥ Att , nooiiBidMeiit aux pieds en venant ppendve on aoeroeher ^lulfue ehosaaux parois de la muraille.
Si j'ai jamais eu un moment de désespoir dans na «ie, je crois que ce fut celui où , saisi d^ne ièrve TioieBle , jectiatiD que mes ^ées se brouilhiient, et que je toiiiMs dan le délire : mon impatience redouMamonind. Me voir tout à ooup' arrêté dans mon voyage par cet accidoit t la fièvre me retenir à Kératia , dans un endroit inconnu , dans la cabane d'un Albanais ! Encore si j'étais resté à Athènes ! si j'étais mort au lit d'honneur, en voyant le Parthâion ! Mais quand celle ^èvre ne serait rien , pour peu qu'elle dure quelques jours , mon voyage n'est-il pas manqué? Les pMerins de Jérussdem ieroot partis, la saison passée. Que deviendrai«jedans l'Orient? Aller par tenre à Jérusalem? attendre une autre année? La Ffeanee, mes amis , mes projets , mon ouvrage que |e laisserais sans être fini , me revenaient tour à tour dans la mémoire. Toute la nuit Joseph ne cessa de me donner à bovre de graades croches d'eau, qui ne pouvaient éteindra ma soif. La terre sur laquelle j'étais étendu était, à la lettre, trempée de mes sueurs, et ce fut cela même qui me sauva. J'avais par miv ments un véritable d^ire; je chantais la chanson de Henri IV; Joseph se désolait, et disait : O Dio, che queêtof il signor canta! Poveretto!
La fièvre tomba le 96, vers neirf^heures du matin, après m'avoir accablé pendant dix-sept heures. Si j'avûs eu on second accès de cette violence, je ne crois pas que j*y eusse résisté. Le chevrier revint avec la'tviste nouvelle qu'aucun bateau de Zéa n'avait paru. Je fis un dfort : j'écrivis un mot à M. Fauvel, et le priai d'envoyer un caique me prenécp à l'endroit de la céte le plus voisin du village où j'étais, -pour me passer à Zéa. Pendant que j'écrivais , mon hôte meeoutait une longue histoire, et me demandait ma protection auprès
948 maiiÀiu
deM. FauvM : je tâchai de kcatîgûdxe; mais ma tête était si fiiible, qttejeToyaiaà peine à tracer les mots. Le jeune Grec partit pour Athènes ayec ma lettre, se chargeant d'am^ier îui-mtoe un bateau , si l'on en pouvait trouver.
Je passai la journée couché sur ma natte. Tout le monde était allé aux champs ; Joseph même était sorti ; U ne restait que la fille de mon hôte. C'était une fiUe de dû^-sept à dixhuit ans, assez jolie, marchant les pieds nus, et les cheveux ehargés de médailles et de petites pièces d'argent. Elle ne ftisait aucune attentif» à moi; elle travaillait comme si je n'eusse pas été là. La porte était ouverte , les rayons du soleil entraient par cette porte , et c'était le seul endroit de la chambre qui fût éclairé. De temps en temps je tombais dans le sommeil; je me réveillais, et je voyais toujours l'Albanaise occupée à quelque chose de nouveau , chantant à demi-voix , arrangeant ses cheveux ou quelque partie de sa toilette. Je lui demandais quelquefois de l'eau : Nero! Elle m'apportait un vase plein d'eau : croisant les bras , elle attendait patiemment que j'eusse achevé de boire; et quand j'avais bu , elle disait : KaM « Est-ce bon? » et elle retournait à ses travaux. On n'entendait dans le sUence du midi que des insectes qui bourdonnaient dans la cabane , et quelques coqs qui chantaient au dehors. Je sentais ma tête vide, comme cela arrive après un long accès de fièvre ; mes yeux afîiadblis voyaient voltiger une multitude d'étincelles et de bulles de lumière autour de moi : je n'avais que des idées confuses, mais douces. La journée se passa ainsi : le soir j'étais beaucoup mieux ; je me levai : je dormis bien la nuit suivante ; et le 29 au matin le Grec revint avec une lettre de M. Fauvel , du quinquina , du vin de Màlaga, et de bonnes nouvelles. On avait trouvé un bateau par le plus grand, hasard du monde : ce bateau était parti de Phalère avec un bon vent , et il m'attendait dans une petite anse à deux lieues de Kératia. J'ai oublié le nom du cap où nous trouvâmes en efifet ce bateau. Voici la lettre de M. Fauvel :