EPISTRE
EN FORME DE BALLADE A SES AMIS Aiez pitié, aiez pitié de moy, A tout le moins, si vous plaist, mes amisi En fosse giz, non pas soubz houx ne may, 385 En cest exil ouquel je suis transmis Par Fortune, comme Dieu l'a permis.
Filles, amans, jeunes gens et nouveaulx, Danceurs, saulteurs, faisans les pies de veaux. Vifz comme dars, aguz comme aguillon, 390 Gousiers tintans cler comme cascaveaux, Le lesserez là, le povre Villon?
Chantres chantans à plaisance, sans loy,
Galans, rians, plaisans en faiz et diz,
Courens, alans; francs de faulx or, d'aloy, 395
Gens d'esperit, ung petit estourdiz.
Trop demeurez, car il meurt entandiz,
Faiseurs de laiz, de motès et rondeaux.
Quant mort sera vous lui ferez chaudeaux.
Où gist, il n'entre escler ne tourbillon; 400
De murs espoix on luy a fait bandeaux:
Le lesserez là, le povre Villon?
V. 391. L. gastaveaux G.P.corr. — v. 395. L. coureux G. Z'. corr.
Poésies d 'verses. 1 13
Venez le veoir en ce piteux arroy,
Nobles hommes, francs de quart et de dix,
Qui ne tenez d'empereur ne de roy, 405
Mais seulement de Dieu de Paradiz.
Jeûner lui fault dimenches et merdiz,
Dont les dens a plus longues que ratteaux.
Après pain sec — non pas après gasteaux —
En ses boyaulx verse eau à gros bouillon; 410
Bas en terre, table n'a ne tresteaulx:
Le lesserez là, le povre Villon?
ENVOI Princes nommez, anciens, jouvenceaux.
Impetrez moy grâces et royaulx seaux, Et me montez en quelque corbillon. 415
Ainsi se font, l'un à l'autre, pourceaux, Car, où l'un brait, ilz fuyent à monceaux. Le lesserez là, le povre Villon?