‹ ŒuvresChapitre 7 sur 51 · LE GRANT TESTAMENT · texte numérisé non relu

LE GRANT TESTAMENT

I En l'an trentiesme de mon aage, Que toutes mes hontes j'euz beues, Ne du tout fol, ne du tout sage, Non obstant maintes peines eues, Lesquelles j'ay toutes receues 5

Soubz la main Thibault d'Aussigny . . . S'evesque il est, seignant les rues.

Qu'il soit le mien je le regny!

II Mon seigneur n'est, ne mon evesque;

Soubz luy ne tiens, s'il n'est en friche; 10 Foy ne luy doy, n'hommage avecque:

Je ne suis son serf ne sa biche.

Peu m'a d'une petite miche Et de froide eau, tout ung esté.

Large ou estroit, moult me fut chiche. 15 Tel luy soit Dieu qu'il m'a esté.

Bihl. rom 35. 36. 3

34 Villon.

III Et, s' aucun me vouloit reprendre Et dire que je le mauldis, Non fais, se bien le scet comprendre, En riens de luy je ne mesdis. 20

Vecy tout le mal que j'en dis:

S'il m'a esté misericors, Jhesus, le roy de Paradis, Tel luy soit à l'ame et au corps!

IV Et s'este m'a dur et cruel 25

Trop plus que cy ne le raconte, Je vueil que le Dieu éternel Luy soit donc semblable, à ce compte!

Et l'Eglise nous dit et compte Que prions pour noz ennemis; 30

Je vous diray: ,,J'ay tort et honte, Quoy qu'il m'ait fait, à Dieu remis!"

V Si prieray pour luy de bon cuer, Par l'ame du bon feu Cotart!

Mais quoy! ce sera donc par cuer, 35

Car de lire je suis fetart.

Prière en feray de Picart; S'il ne la scet, voise l'aprendre.

S'il m'en croit, ains qu'il soit plus tart, A Douai ou à l'Isle en Flandre! 40

VI Combien que s'il veult que l'on prie Pour luy, foy que doy mon baptesme!

Obstant qu'à chascun ne le crye, Je ne fauldrai pas à son esme.

Ou Psaultier prens, quant suis à mesme, 45 — Qui n'est de beuf ne cordoen — Le verselet escript septiesme Du psëaulme Deus laudem.

. 33. L. priray. G. P. prierai, v. 43. L. de Deus laudem. G. P,

Le Testament. 35

VII Si prie au benoist fils de Dieu,

Qu'à tous mes besoings je reclame, 50

Que ma povre prière ait lieu

Vers luy, de qui tiens corps et ame,

Qui m'a préservé de maint blasme

Et franchy de ville puissance.

Loué soit il, et Nostre Dame, 55

Et Loys, le bon roy de France!

VIII Auquel doint Dieu l'eur de Jacob, Et de Salmon l'onneur et gloire;

— Quant de proesse, il en a trop,

De force aussi, par m'ame, voire 1 — 60

En ce monde ci transitoire, Tant qu'il a de long et de lé,

— Affin que de luy soit mémoire — Vivre autant que Mathusalél

IX Et douze beaux enfans, tous masles, 65

Voir, de son très cher sang royal.

Aussi preux que fut le grant Charles, Conceuz en ventre nupcial, Bons comme fut sainct Marcial.

Ainsi en preigne au feu Dauphin! 70

Je ne luy souhaicte autre mal.

Et puis Paradis à la fin.

X Pour ce que foible je me sens, Trop plus de biens que de santé, Tant que je suis en mon plain sens, 75

Si peu que Dieu m'en a preste.

Car d'autre ne l'ay emprunté, J'ay ce Testament très estable Faict, de dernière voulenté.

Seul pour tout et irrévocable. 60

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