‹ Œuvres françoises de J. CalvinChapitre 17 sur 24 · LE QUATRIEME SERMON · texte numérisé non relu

LE QUATRIEME SERMON

MONTIîANT COMBIEN ON DOIT PRENDRE DE PEINE POUR RACHETER LA LIBERTÉ DE SERVIR DIEU PUREMENT EN l'ÉGLISE CHRÉTIENNE , SUR LE THÈME DU PSAUME 27 :

Mon cœur a dit de toi : Cherchez ma face. Je chercherai ta face, Seigneur.

Comme les hommes se jettent en une merveilleuse confusion en lâchant la bride à leurs appétits et souhaits , aussi c'est une grande sagesse à eux de s'enquérir de ce que Dieu leur commande pour le suivre; et décela, nous en avons ici un bel exemple. David étoit bien homme sujet aux mêmes passions qui nous tourmentent et agitent çà et là, et n'y a doute qu'il ne fût sollicité de beaucoup de tentations, lesquelles pouvoient bien égarer son esprit. Mais pour remédier à toutes occasions de débauchement, et avoir une conduite certaine, il regarde à ce que Dieu

lui montre; il médite et rumine là-dessus. La somme est que Dieu convie et exhorte tous ses fidèles à chercher sa face. David proteste d'avoir applif|ué son étude à ce commandement; en sorte qu'il y^aeu comme une bonne mélodie et accord entre Dieu qui parle en disant : « Cherchez-moi », et lui qui répond : « Oui, mon Dieu, je te chercherai. » Or, il nous faut ici voir pourquoi Dieu notamment exprime ce mot de face : car s'il n'avoit quelque face en laquelle il se montrât, il nous abuseroit en nous commandant de la chercher. Je sais que plusieurs qui voudront faire des subtils ne feront non plus de cas de cela que s'il éloit dit : Cherchezmoi. Mais ceux qui sont bien exercés en l'Ecriture connoissent bien que Dieu a voulu spécifier la façon qu'il a tenue de tout temps à se montrer et déclarer privément aux hommes. Et de fait, c'est un langage tant et plus fréquent en l'Écriture, que nommer le sanctuaire et l'arche de l'alliance face de Dieu. Pourquoi cela? C'est pource que Dieu, qui est incompréhensible en son essence et en sa majesté, use de moyens tels qu'il connoit être propres à l'infirmité et rudesse des hommes pour les amener à soi. Vrai est que le monde se forge toujours de fausses remembrances de Dieu. Mais tout ce que nous imaginons de notre cerveau sont autant de faux visages par lesquels Dieu est déguisé; ou , pour dire plus clairement , quand les hommes se forgent quelque figure ou remembrance pour avoir Dieu visible, ils n'ont qu'un marmouset. Mais quand Dieu se représente selon son bon plaisir, et qu'il nous donne signes et marques pour être connu de nous, alors il prend comme une face. Sur cela il commande que chacun de nous y dresse sa vue, et que nous soyons soigneux à la regarder; « car aussi c'est notre souverain bien, et duquel nous devons être pleinement rassasiés , de jouir du regard de notre Dieu », comme il est dit au psaume 4G. Or, pource que nous ne pouvons pas monter si haut sans échelle, le second bien qu'il nous puisse faire, est de nous donner le moyen pour parvenir à ce premier-là. Ainsi, notons que cette sentence où Dieu dit : tt Cherchez ma face», vaut autant comme s'il ouvroit la porte pour nous faire entrer en la vie éternelle. Ce n'étoit pas grande chose, ce semble, de venir, du temps de David, au temple pour voir tant de cérémonies qui s'y faisoient ; mais si nous pen-

sons bien au patron spirituel qui fut montré à Moïse en la montagne, nous ne trouverons point étrange que Dieu dise que c'est sa face. Et défait, puisque Jésus-Christ y étoit révélé, que dironsnous, sinon que Dieu s'y montroit? Maintenant, voyons si Dieu ne nous a point ordonné quelque moyen extérieur pour être contemplé de nous. 11 est vrai qu'il nous est apparu par son Fils qui est son image vive, et en la personne duquel il veut être connu en perfection. Mais saint Paul déclare quand et quand* que l'Évangile est le miroir auquel Jésus-Christ doit être contemplé, au 4 de la seconde aux Corinthiens. Les sacrements ont une même nature, et en somme, l'ordre tel que Dieu l'a mis en son Eglise. Pour tant, que les braves et orgueilleux de ce monde se moquent tant qu'ils voudront; mais puisque Dieu nous a fait ce bien de s'abaisser à nous, n'ayons point de honte de porter cet honneur à sa parole et à ses sacrements ; de le regarder là comme en face, non pas pour être retenus ici-bas aux éléments corruptibles du Monde, comme les papistes qui font des idoles de tous les signes que Dieu nous a donnés pour nous conduire à Jésus-Christ; mais tant y a que pour jouir une fois pleinement de la présence de Dieu, il faut que nous tendions à lui par ces moyens inférieurs. Vrai est qu'il ne nous faut pas prendre trop étroitement ce que je dis, connue si jamais les fidèles n'approchoientde Dieu, sinon quand ils viennent au temple; car cela seroit une superstition trop lourde. Mais j'entends qu'il ne nous faut point mettre Dieu par-dessus les nues, comme font aucuns fantastiques, et spéculer de sa haute majesté ce que bon nous semble, laissant derrière tant la prédication de l'Évangile que les autres moyens semblables ; comme si on la pouvoit voir en fermant les yeux. Car à la vérité, ceux qui méprisent l'usage que je dis, tant des sacrements que de tout l'ordre de l'Église, ne daignent regarder Dieu quand il leur apparoît. Regardons maintenant combien il nous est nécessaire que Dieu nous incite de venir à lui. Nous avons déjà dit quelle grâce et honneur il nous fait de nous convier si doucement à soi pour avancer notre salut, et nous amener à la vraie et parfaite félicité, de laquelle nous sommes bien loin quant à nous. Mais nous avons aussi à noter que ce n'est pas sans grande nécessité que Dieu nous pique et sollicite pour nous gar-

DE CALVIN. 2GT

der d'être malheureux. En premier lieu, nous avons la vue tant égarée que c'est pitié. Car il n'y a que les vanités de ce monde qui occupent tous nos sens, et Satan a des illusions infinies pour nous tromper. Vrai est que toutes ses cautèles ne sont que momeries ou jeux de farce et amuse-fols; mais l'expérience montre combien nous sommes fols ou insensés en nous laissant séduire par trop. Par quoi, si nous étions bien avisés, cette voix de Dieu nous rolentiroit toujours aux oreilles : « Cherchez ma face. » Mais quoi ! d'autant que Dieu est soieneux de son côté , nous sommes paresseux et tardifs. Plût à Dieu encore que nous ne fussions pas chevaux rétifs pour reculer au lieu d'avancer! Tant y a que cet exemple ne nous est pas proposé en vain. Car la protestation que fait David d'avoir médité en son cœur cette doctrine, que lui étions fidèles dévoient chercher la face de Dieu, nous montre à quoi nous devons étudier, afin que Dieu ne perde point sa peine en nous appelant à soi. Or, il conjoint ici deux articles qui sont dignes d'être observés. Le premier est quand Dieu a parlé, disant : « Cherchez ma face », qu'il a répondu à cette voix d'une bonne afTection de cœur. Le second est qu'après avoir dit oui, il dit qu'il s'emploiera par effet à chercher la face de Dieu. Et de fait , voici l'ordre selon lequel nous aurions à procéder : c'est de donner ouverture et accès à ce que Dieu nous dit, selon aussi qu'il nous est remontré au psaume : « Aujourd'hui, euoyant sa voix, n'endurcissez pas vos cœurs »; mais il s'en trouve bien peu qui le fassent. Une grande partie dira bien pour s'acquitter : Oui, c'est raison ; il n'est pas licite de répliquer à rencontre; mais il s'en faut beaucoup que ce qu'ils accordent de bouche leur entre jusques au cœur. Ainsi, apprenons de commencer par ce bout, que nous répondions à Dieu à bon escient, que nous avons entendu le bien qu'il nous fait, en nous conviant à voir sa face. Si cela est, il ne se peut que le reste ne s'ensuive, à savoir, une vertu d'exploiter ce que nous connoîtrons nous être si justement commandé, et pour notre bien singulier. Car David montre qu'il n'a point eu une méditation froide ou morte, sans remuer ni bras ni jambe, mais qu'en ayant conclu qu'il falloit chercher Dieu, il s'est mis en chemin et !)rotesle ipi'il poursuivra. Or, c'est une grande honte à ceux qui se disent chrétiens ,

de si mal pratiquer l'un et l'autre. Aucuns allégueront qu'il ne leur est point licite de quitter le pays de leur naissance, combien qu'ils soient là destitués de la pâture de vie, et qu'il n'y ait que désolation quant à l'ordre de l'Église. Pourquoi? A cause du devoir qu'ils ont à leur prince naturel. A quoi je ne ferai pas longue réplique. Seulement je leur demande, s'ils n'avoient que boire ni que manger en leur maison, s'ils y seroient retenus d'un tel scrupule. Il n'y a celui qui ne se dispensât hardiment de quitter son pays, pour ne point mourir de faim. Je mettrai un cas qui n'est pas encore tant privilégié, c'est que si on leur présentoit six fois autant de biens qu'ils ont en pays étrange, qu'ils ne feroient pas grande difficulté pour s'en aller tantôt mettre en possession. De quoi donc leur sert-il de prétendre ces couleurs, puisqu'on voit que c'est au plus loin de leur cœur qu'ils parlent? 11 n'est pas ici question de se retirer en terre d'ennemis, là où ils soient contraints de porter armes contre leur prince, pour faire guerre à leur pays naturel , mais seulement de chercher lieu pour servir paisiblement à Dieu, là où rien ne les empêche qu'ils ne prient pour leur prince et pour tous ses sujets. Bref, telle retraite n'est autre que celles qui se font tous les jours pour quelques commodités terriennes, sans qu'on les impute à crime. Mais encore regardons si la nécessité n'excuse pas. Voici Dieu qui dit : « Cherchez ma face. » Les princes terriens se rebecquent à l'encontre, et veulent qu'on lui tourne le dos , ou bien ils privent les pauvres âmes de leur pâture ordinaire, et, au lieu de la face de Dieu, mettent devant les yeux des masques de superstition. Faut-il qu'ils soient préférés au Dieu vivant? Si on écoute Dieu, il faut plutôt aller mille lieues loin, pour voir sa face où il la montre, que de croupir en son nid. Ainsi, toutefois et quantes que les princes attentent rien au préjudice de celui qui a toute autorité souveraine par-dessus eux, on ne leur fait nul tort en lui obéissant. Combien qu'outre ce que j'ai dit, telles gens montrent assez qu'ils n'ont guère pensé à leur condition. Quelle est la captivité en laquelle ils sont tenus? Si leur conscience n'étoit par trop endormie, il seroit impossible qu'ils ne fussent en continuelle détresse, comme si on les tourmentoit en la géhenne. Comment leur est-il permis de faire que Dieu soit honoré en leurs ménages? 11 ne faut pas aller plus

loin. Si un d'eux a quelque enfant qui lui naisse, son devoir est de roinir à Dieu, avec prières et actions de grâces, demandant que la niar(|ue de salut lui soit imprimée en son corps par le baptême. Or, nous savons que le baptême est si corrompu en la papauté, et si barbouillé de superstitions et ordures, qu'un enfant ne le peut recevoir sans être pollué quand et quand. Ainsi, un père ne sauroit faire baptiser son enfant sans péché. S'il s'en déporte, autant en sera-ce, et n'y eùt-il que le scandale qu'il donne en rejetant le sacrement que le Fils de Dieu a institué. Quelle perplexité est-ce là, qu'on ne puisse faire ni laisser un acte, sans que Dieu y soit offensé! Je laisse le reste, pource que ce seul exemple n'est déjà que trop. Or, un homme aura-t-il langui toute sa vie ainsi misérablement, ne sachant de quel côté se tourner, les grands assauts seront à la mort, et là le diable aura tout son équi])age. Si le pauvre captif a été par le temps passé empêché de servir à Dieu, pour le regard de sa femme et de sa famille, c'est adonc pis que jamais. Ceux qui doutent s'il leur est licite de sortir d'un tel bourbier, ou plutôt d'un tel gouffre d'enfer, sous ombre de la subjection qu'ils ont aux princes terriens, pervertissent bien tout ordre de nature. 11 est bien certain (jue la prière que Dieu veut que nous lui fassions pour nos princes est conforme à l'aulorilé qu'il leur attribue par-dessus nous, et au devoir auquel il nous oblige envers eux. Or, saint Paul exhorte qu'on prie Dieu pour les rois et magistrats , afin que nous menions vie paisible en toute honnêteté et crainte de Dieu. C'est donc trop étendre la subjection que l'on doit aux princes terriens, de vouloir que l'honneur et service du roi céleste soit reculé. Vrai est qu'il a fallu que les pauvres Juifs demeurassent en la servitude de Babylone jusques au terme qui leur étoit assigné. Mais que ces gens avec lesquels je débats montrent que nous soyons obligés à nous priver de notre bon gré des biens spirituels (|ue Dieu donne à ses enfants. Jls sentent la nécessité qui les presse; leur infirmité les sollicite; Dieu leur montre le remède. Quelle raison y a-t-il qu'ils ne s'osent aider, afin de complaire à ceux qui leur arrachent le pain hors de la main? Il y a autre raison du mari envers la femme, ou de la femme envers le mari. Car d'autant que Dieu les a con-

joints comme en une chair, l'un ne feroit pas bien d'abandonner l'autre sous couleur de chercher Dieu. Non pas qu'ils se doivent éloigner de lui pour s'entretenir ensemble, mais pourceque chacun doit mettre toute peine d'y attirer son compagnon. Voici donc ce qu'ils ont à faire : c'est que le mari remontre à sa femme combien ils sont malheureux d'être séparés de la compagnie des fidèles, de n'avoir ni prédications ni sacrements, qui sont les gages pour nous rendre certains que Dieu habite avec nous. Sur cela, qu'il l'exhorte à prendre courage, et s'il ne la peut gagner sitôt qu'il voudroit bien, qu'il ne se lasse point jusques à ce qu'il en soit venu à bout. Encore que la femme lui contrarie, qu'il ne laisse point de l'importuner jusques à ce qu'elle se montre du tout obstinée. Si après avoir tout fait ce qui est en lui, il ne se peut plus tenir là, il est franc et libre ; car il s'est acquitté de son devoir, et n'a pas tenu à lui que sa femme ne le suivît comme elle y est tenue. Combien qu'un tel parlement n'est pas un divorce; mais le mari va devant pour montrer le chemin à sa femme. Quant est de la femme, elle a encore un lien plus étroit, d'autant qu'elle n'est point le chef. Ainsi il faut qu'elle tâche, par tous moyens qu'il lui sera possible, d'induire son mari à ce qu'il les mette tous deux en liberté. Ayant fait tout ce qu'elle aura pu, si n'est-elle pas quitte pour pouvoir laisser celui auquel elle est sujette, sinon que quelque persécution se levât, etqu'il y eût danger apparent, et surtout si le mari étoit comme un boute-feu, la poursuivant à mort. Or, adonc elle ne se relire pas de son mari, mais elle fuit le mal qui lui seroit apprêté et la rage des ennemis, selon la permission et le congé de Dieu. Bref, la contrainte qu'on lui fait la délivre et affranchit. Tant y a que nul regard du monde ne doit retenir ni mari ni femme, mais seulement l'amour qu'ils se doivent en Dieu pour procurer le salut l'un de l'autre. Car s'il faut qu'un homme s'oublie soi-même quanta ce qui concernela vie terrienne etle corps, il faut bien qu'il oublie ce qui esta l'entour de soi. Retournons donc à cette estime que fait David de chercher la face de Dieu , selon qu'aussi il en parle au psaume 8i , disant : « qu'il vaut mieux vivre un seul jour au parvis du Seigneur, que mille et en être éloigné » ; en (juoi il signifie que la vie des fidèles ne sauroit être Iroj) brè\e, moyennant que Dieu leur fasse

cette grâce, qu'en vivant en ce monde ils s'exercent à le servir et honorer, se confermer en ses promesses et confesser son nom. Si quelqu'un réplique que cela se peut bien faire en un désert, ou entre les ennemis de la foi , je réponds que ce n'est pas sans cause que David notamment exprime le parvis du temple ; car il considère combien l'ordre de l'Eglise est nécessaire à tous hommes mortels, attendu la rudesse et infirmité qui est en eux. Si ce propos étoit bien imprimé aux cœurs de tous, à savoir, de venir seulement en une église chrétienne où ils pussent mourir à repos, il n'y a celui qui n'eût bientôt troussé son paquet. Mais quoi ? Tous appèlent de vivre, voire à leur aise , et chacun selon la cupidité dont il est mené. Voilà qui est cause que le temple de Dieu est méprisé. Qui plus est, beaucoup sont subtils à se mettre devant les yeux de mauvais objets, pour se détourner de l'affection qu'a eue David. Ils allèguent : Que profiterons-nous en changeant de lieu? Nous trouverons le monde où nous viendrons, aussi bien qu'il est en notre pays. Tout est aujourd'hui corrompu ; il y a partout des scandales et tentations à se débaucher. Je leur confesse tout cela. Mais s'il étoit question de leurs corps, et qu'on les avertît en quel lieu ils trouveroient bons médecins, remèdes propres et autres aides , diroient-ils qu'il ne leur en chaut , pource qu'on peut devenir malade partout ? Je confesse, quelque part qu'on soit, qu'on rencontrera des occasions de malfaire et débauchemcnts tant et plus. Mais il y a grande différence d'avoir les moyens que Dieu nous a donnés de nous retenir et redresser, ou d'en être du tout destitués. Prenons le cas que tous vices régnent également au monde , que l'air en soit infecté comme de peste, n'est-ce pas un grand avantage d'avoir les préservatifs que Dieu a ordonnés à ses enfants ? d'avoir les purges et médecines par lesquelles il nous veut guérir? J'entends toujours la doctrine de l'Évangile, quand elle est prèchée ; les sacrements, quand on en use comme il appartient; les prières publiques, et ce qui appartient à nous inciter et réveiller , pour n'être point empoisonnés des tentations du monde. De tout cela chacun sait qu'il n'y a rien en la papauté , mais tout le contraire. Avisons donc qu'en telle nécessité que nous avons d'être secourus, nous ne rejetions point le secours que Dieu nous ofiVe. Il y en a d'au-

in OEUVRES FhANÇOISES

cuns qui se dégoûtent encore plus expressément. Qu'irons-nous, disent-ils , faire en une église où nous verrons des troubles et scandales qui nous sont maintenant inconnus? Si aux lieux où on prêche l'Évangile il y avoit telle police qu'il seroit bien requis pour nous édifier, et que nous fussions assurés de n'y trouver que des anges qui nous menassent en paradis, nous serions émus d'y courir; mais quand nous serons là venus, nous orrons parler de beaucoup de choses qui ne feront que nous scandaliser, et en verrons plus (pi'il ne seroit besoin. Il y aura force gens débauchés qui diffament l'Évangile par leur vie dissolue. Les vanités , les pompes, les ivrogneries et choses semblables y auront leur vogue par trop. Qui pis est, plusieurs se montreront contempteurs de Dieu si énormes , qu'on y verra une plus grande impiété qu'entre les papistes. 11 y aura aussi bien des abus et corruptions en la justice qu'ailleurs ; même on verra beaucoup à redire en l'état des prêcheurs. Les uns seront nonchalants, ou bien ils seront si bien empêchés à leur profit particulier, qu'il ne leur chaudra guère de leur office. Qui pis est, il y a des gaudisscurs qui ne demandent (pi'à faire grand' chère , et se font complices des plus méchants pour avoir licence de vivre à leur poste. Prenons le cas qu'il y ait dix fois pis ; si est-ce toujours une excuse frivole îi ceux qui se mettent une barre pour ne point approcher de l'Église de Dieu. Qu'ainsi soit, arrêtons nos yeux à l'exemple de David. Je vous prie , du temps de Saùl , y avoit-il une telle droiture en l'étal de justice comme on la pouvoit souhaiter? Au contraire, nous oyons les complaintes qu'il fait souvent de la malice, des fraudes, de la cruauté et orgueil, tan t du roi que de ses officiers. Les sacrificateurs et lévites se portoient-ils si saintement qu'il eût occasion de s'en contenter ? Mais plutôt nous pouvons recueillir (|u'une grande partie adhéroit au mal, et nourrissoil les inicpiités en les flattant. Au commun peuple il y avoit beaucouj) d'hypocrisie et beaucoup de vices tout manifestes. Voilà donc l'Église de Dieu pleine de beaucoup de corruptions : toutefois, David n'est point dégoûté d'y entrer , et le désir qu'il en a ne se refroidit point. La tentation est merveilleusement dure , je le confesse ; car selon que chacun est mieux louché du zèle de l'honneur de Dieu , d'autant a-t-il plus juste raison de se conlrister et ennuyer,

voyant tels opprobres qu'on lui fait en polluant son Église. Mais le remède de surmonter tout cela nous est montré par David, cVst de chercher la face de Dieu, et de prendre un tel contentement au seul regard d'icelle, que maugré toutes les fâcheries que Satan nous suscite, à l'opposite, nous prenions cette conclusion, qu'il n'y a rien plus beau ni plus délectable que d'habiter au temple où on la voit. Ainsi, toutes fois et quantes que tels scandales nous viennent au-devant, qu'il nous souvienne que c'est Satan qui besogne de son artifice accoutumé pour nous troubler la vue. Sur cela soyons sages pour n'être point divertis de voir la face de Dieu , afin de nous éjouir pleinement en la voyant. Les pauvres idolâtres nous devroient faire grande honte ; car si quelqu'un d'eux, après avoir mal dépendu son argent, et consumé son corps en travail pour faire un fol pèlerinage , étant venu au lieu, rencontre un hôte qui le rançonne, des batteurs de pavé qui lui fassent violence, des prêtres qui l'alTrontent; bref, qu'il n'y trouve que confusion, si est-ce que pour tout cela sa dévotion ne changera point : car il dira qu'il est venu pour voir et adorer, ou le corps du benoît saint, ou l'image de quelque Notre-Dame, ou un tel reliquaire. La simple vue d'une charogne ou d'un marmouset aura-t-elle plus de vertu à faire que les incrédules demeurent obstinés en leurs superstitions, que la face de Dieu n'aura envers nous pour nous donner constance à suivre le bien ? Nous voyons ceci et cela qui nous dépitent. Dieu nous rappelle à soi et veut qu'en regardant sa face nous y prenions tel plaisir, que nous portions patiemment tout le reste. Pourtant, que ce soit le bouclier et refuge de tous vrais fidèles de se tenir à la face de Dieu, en quelque sorte que Satan machine à les divertir. Et de fait, quand nous la priserons ainsi qu'elle le mérite, rien ne nous coûtera ; combien , à dire la vérité, que la plupart ne sont pas tant empêchés des scrupules que des difficultés qui concernent le corps ; non pas que les enfants de Dieu n'aient des combats bien difficiles en leurs consciences , quand ils trouvent aux églises qu'on dit être réformées les scandales dont nous avons parlé. Et pour tant faut-il que ceux qui se délibèrent de se retirer aux lieux où l'Évangile se prêche, soient avertis des mauvaises rencontres, et se préparent à y résister. Que ceux aussi qui en ont l'expérience se

fortifient, et que maugré Satan ils continuent à chercher la face de Dieu. Mais quand tout sera bien compté, il n'y a qu'une pure déQance qui retarde la plus grande multitude ; et comme les hommes sont subtils à forger des excuses , les riches en amènent d'un côté, les pauvres de l'autre. Comment sera-t-il possible, dira un grand terrien, que je me défasse de ce que j'ai ? et m'en irois-je dénué de tous biens ? J'ai femme et enfants, nous avons accoutumé d'èlre bien nourris sans travailler ; que ferons-nous en un pays étrange, auquel nous n'aurons ni renies ni revenus? Le pauvre allègue à l'opposile : « J'ai ici bien peu, mais j'ai des amis qui me font du bien. Je suis achalandé pour vivre de mon labeur; que ferai-je en pays étrange, sans denier ni maille , étant inconnu, n'ayant faveur ni sup|>ort'?» Et peut-èlre (|ue ces excuses seront en partie véritables, et, sans enquérir plus outre, j'accorde à tous que c'est une chose bien fâcheuse de quitter nonseulement le pays de sa naissance, mais un lieu auquel on soit liabitué. Tant y a qu'ils songent comment ils se pourront mettre des empêchements au-devant pour ne point venir à Dieu. C'està-dire , combien qu'ils ne trouvent pas les choses tant ditliciles qu'ils les font , qu'ils sont bien aises de se couvrir on prétendant des couleurs telles quelles. Qui plus est , quand ils ont fait ces belles complaintes , il leur semble qu'ils ont fermé la bouche à Dieu ; et que, s'il les presse plus outre, qu'il leur fait grand tort, comme s'il les contraigiioit à chose impossible. A ceci je n'ai autre réponse que ce qui est écrit au psaume 84, à savoir : « que les fidèles passant par les vallées sèches ou par les déserts pour venir au temple de Dieu, se fouiront des puits ou des citernes », et je crois (|ue c'est bien assez pour dompter ceux qui ne voudront, par certaine malice, se rebecquer contre Dieu. Pour tant, que ceux (pii se voient tellement assiégés de difficultés qu'il n'y a ni voie ni sentier, se souviennent que même les déserts où il n'y aura point une goutte d'eau ne leur doivent clore le passage. Pour avoir plus claire intelligence de ce propos, notons que Dieu se fait chercher de ses enfants, non point par belles prairies ni par ombrages beaux et plaisants, mais parmi des chemins âpres et raboteux , parmi des sablonnières ou des landes , parmi des régions laides et hideuses^ et le tout pour exercer leur foi, pour

approuver le zùle et le désir qu'ils ont de parvenir à lui. Combien donc que nous ne puissions venir à Dieu sans passer par quelque désert ou chemin sauvage, connoissong que ce n'est pas d'aujourd'hui que Dieu traite ainsi ses fidèles, et prenons courage à ensuivre ceux qui nous ont précédés de longtemps.

Le second point est qu'il y doit avoir une telle et si grande ardeur aux enfiuits de Dieu, que rien ne les détourne de le venir adorer. Ce qui se voit aujourd'hui en bien peu; même quasi tous sont si délicats, qu'il ne faut qu'un fétu (par manière de dire) pour les arrêter tout court. Je ne puis passer outre, disent-ils. Pourquoi? D'autant qu'ils ne daignent prendre la peine d'enjamber par-dessus un petit empêchement. Il faut dire que le zèle est bien débile, quand il s'abat pour si peu. Or, tant s'en faut qu'il nous faille être éperdus si aisément, que nous devons être munis contre les plus grands obstacles du monde. Pour ce faire, recordons cette leçon, que Dieu n'avoue pour ses enfants, sinon ceux qui le cherchent par les lieux secs et stériles, et qui cavent les citernes où il n'y avoit point une goutte d'eau. Or, sous ce mot il nous est signifié qu'il n'y a peine ni fâcherie qu'il ne nous convienne endurer pour jouir de la face de Dieu. Est-il donc question de chercher lieu où on ait liberté de servir Dieu et l'adorer purement? quelque mauvais passage qui soit entre deux, qu'on ne laisse point de se mettre en chemin. A-t-on faim etsoif en cheminant? si ne faut-il point défaillir. Que nul ne s'amuse à moi, comme si j'en parlois bien à mon aise ; car c'est l'esprit de Dieu qui nous enseigne de gratter la terre, plutôt que d'être divertis ou reculés de venir au temple de Dieu. Or, si ceux qui sont en pays lointain, et qui sont, selon le monde, forclos de tous moyens de se retirer au pays où l'Évangile se prêche, n'ont nulle excuse, quelle condamnation, je vous prie, doivent attendre ceux qui ont l'Evangile à leur porte, et ne daignent marcher un pas pour entrer au temple? On prêchera journellement, on fei'a les prières ; il ne faudra que traverser le ruisseau d'une rue pour y venir : chacun dira qu'il a quelque affaire en sa maison. Bref, il semble que beaucoup constituent leur félicité à se détourner de Dieu, car il leur semble qu'ils ont tout gagné quand ils ont trouvé un subterfuge le plus frivole du monde. Or, puisqu'ainsi est que nous

sommes si enclins à nous tenir loin de Dieu , voire à nous en écarter après qu'il s'est approché de nous , prions-le qu'il nous fortifie en telle sorte, que nous marchions hardiment jusques à ce que nous ayons trouvé des fontaines où il n'y avoit que sécheresse auparavant; et encore que cela nous défaillît, que nous cavions des citernes, attendant la pluie du ciel. S'il ne plaît point à Dieu de nous faire sentir sitôt son aide, que nous ne laissions point de passer outre. Je pense bien que ceci se trouvera obscur de beaucoup de gens; mais pourquoi est-ce, sinon par faute de pratique? On nous pourra prêcher cent mille ans, sans que jamais nous y entendions un mot, jusques à ce que nous ayons connu de fait que c'est de passer par une voie sèche quand il est question de venir à Dieu. Tant y a que celte doctrine doit être familière à tous fidèles, à savoir, de s'apprêter et munir contre toutes tentalions que Satan leur pourra brasser pour leur rompre le chemin qui les conduit à Dieu. Et de fait, tous ceux qui s'emploient fidèlement à chercher Dieu , encore qu'ils ne bougent d'un lieu, ne laissent point d'avoir assez de mauvaises rencontres qui seroient pour leur faire tourner bride , s'ils n'avoient un ferme courage de résister. Mais c'est pitié qu'une grande quantité (comme j'ai dit) se laisse abattre par les difficultés qui se présentent à eux. Us diront bien qu'il le faut faire , et semblera qu'ils soient fort bien délibérés ; mais au besoin le cœur leur faut , et ceux qui ont bien commencé se lassent au milieu du chemin le plus souvent. D'autant plus donc avons-nous à recorder cette leçon de caver des puits, c'est-à-dire de chercher les moyens qui n'apparoissent point, pour passer toujours outre. Efforçons-nous, dis-je, par-dessus toute vertu humaine. Si les choses ne viennent point à notre gré, ne laissons point de poursuivre en patience le bon train où Dieu nous a mis. il est certain, quand nous invoquerons Dieu en vraie foi, qu'il pourra bien convertir les déserts en fontaines. Mais cependant il convient aussi, d'un autre côté, mettre les mains à la pâte (comme on dit), car Dieu ne veut point que nous demeurions stupides, sans remuer ni bras ni jambes. Plutôt il nous commande de caver les puits; travaillons donc à caver jusques à ce que nous ayons accompli notre chemin. Regardons ces pauvres malheureux soldats, qui vendent leur vie à tant pour

mois. S'ils sont en un camp, quelle pauvreté est-ce qu'ils endurent! S'ils sont assiégés, encore pis; s'ils vont par pays , il n'y a ni froid ni chaud, ni vent ni pluie, qui les empêche de leur entreprise, lis viendront'bien quelquefois jusque-là que s'ils ne fouissent pour trouver eau, ils n'auront point une goutte à boire. Il n'y a nul travail, ni disette, ni malheurlé, de quoi ils ne viennent à bout. Ont-ils tout fait? Soit qu'ils échappent ou non, ils ont bien perdu leur peine , d'autant qu'ils n'ont servi qu'à Satan. Le Fils de Dieu , par sa grâce infinie, nous a élus pour être ses soldats. Nous savons quel loyer il nous a apprêté. Combien devons-nous donc être plus courageux à son service, que ces pauvres désespérés-lù ne sont à pourchasser leur ruine! Or, il n'est pas question ici seulement que chacun compte combien il y a de lieues depuis sa maison jusqu'au lieu où il puisse adorer Dieu librement, faire confession de sa foi, et ouïr prêcher la pure doctrine de l'Évangile ; nous avons bien plus long chemin à faire, qui dure tout le temps de notre vie. Avons-nous fréquenté le temple de Dieu un an ou plus ? Eu continuant nous trouverons journellement de nouveaux déserts ; car nous serons un coup affligés de maladie, l'autre de pauvreté. La femme ou les enfants mourront; les moyens seront ôtés de servir à Dieu comme auparavant; nous serons agités d'inquiétude et divers troubles. Par quoi il est requis que jusques à la fin nous ayons les mains f)rêtes à caver puits, et les ongles à gratter la terre, si besoin est. Si quelqu'un allègue : Comment donc ? ne sommes-nous pas au temple de Dieu? Je réponds que nous y sommes pour y venir et entrer par chacun jour. Nous contemplons la face de Dieu, mais nous n'en sommes point encore rassasiés comme nous serons quand il nous aura recueillis à soi. Par quoi il faut que tous en général appliquent ceci à leur usage, et selon que Satan ne cesse d'empêcher tous ceux qui tendent à Dieu, que chacun se renforce pour continuer demain à faire ce qu'il a fait aujourd'hui. Car si l'ennemi ne se lasse point à tâcher de nous faire reculer en arrière, tant moins devons-nous perdre courage à nous avancer, et cueillir sans fin et sans cesse nouvelles forces. Mais pour ce faire, il faudroit avoirbicn imprimé en son cœur une telle affection qu'a eue David : « J'aime mieux, dit-il, habiter au seuil

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de la maison de Dieu, qu'aux tentes et pavillons des iniques. » En quoi il déclare que pour racheter ce bien d'habiter en la maison de Dieu, il ne lui fera point mal d'être abaissé et rendu contemptible. Considérons, je vous, prie, quel avoitété son état. 11 étoit gendre du roi. Toutefois il est content d'être reculé et mis au plus bas rang du commun peuple, moyennant qu'il puisse avoir quelque petit anglet au temple. Si ce désir régnoit en tous, ils n'auroient pas si grande peine à se développer, et ne seroient pas si longtemps à barguigner sur l'échange qu'ils ont à faire en quittant leurs maisons et pays pour venir en l'Église de Dieu. Mais il s'en trouve bien peu qui veulent et puissent souffrir être diminués. Chacun seroit content d'être porté sur une litière pour adorer Dieu là oii il y a liberté de ce faire , et que champs et possessions, train de marchandises, crédit, alliances et toutes autres commodités suivissent quand et quand. Or, en ce faisant, combien prisent-ils Jésus-Christ? Car tout ce qu'ils veulent faire est de se promener à sa requête comme par ébat, qui est une bien pauvre considération. Car combien que nous ne valions rien, si nousa-t-il tant estimés par sa bonté infinie, qu'il ne s'est point épargné pour notre salut, voire lui, auquel gît la perfection de tout bien. Cependant nous aurons regret de quitter quelques biens corruptibles, et d'empirer notre condition pour n'être pas traités tant à notre aise que nous avons été! C'est bien loin de suivre ce que saint Paul nous a montré par son exemple, c'est « que nous réputions comme fiente et ordure tout ce qui nous empêche de posséder Jésus-Christ, et que nous le quittions comme chose nuisible , sachant que ce qui nous sépare de la vraie vie ne peut sinon nous tirer à la mort. » C'est aussi bien loin de suivre l'exhortation qui nous est faite par Jésus-Christ, de vendre et de quitter tout ce que nous avons au monde pour le royaume des cieux, sachant que c'est une pierre précieuse qui vaut cent mille fois mieux que tout ce que les hommes désirent et prisent tant. Si quelqu'un allègue qu'on peut bien parvenir au royaume des cieux sans abandonner sa maison, je réponds que ce n'est pas sans cause que noire Seigneur appelle ainsi la prédication de l'Évangile . Ceux donc qui en sont dénués et ne tiennent compte de chercher tous les moyens qu'il est possible d'en jouir, mon-

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trcnt liieii (|u'ils sont par trop acharnés aux biens du monde , et (|u'ils ne sont i>as encore disposés à en faire échange avec le royaume des cieux. S'ils pouvoient posséder les deux ensemble, je ne leur en porterois point d'envie. Mais s'ils ne peuvent retenir leur possession et croupir sur leur nid sans se frauder de la pâture des enfants de Dieu, même s'ils ne peuvent se maintenir en l'état auquel ils sont sans se retrancher de l'Église, c'est à eux de regarder à la nécessité que Dieu leur impose. 11 leur est facile d'amener des excuses telles quelles ^ mais tout cela ne leur servira rien quand le grand Juge tonnera de sa voix horrible sur tous ceux (jui auront mieux aimé la vie terrienne, laquelle nous est commune avec les bêtes brutes, que l'héritage éternel, le- (jucl il a dédié à ses enfants. C'est une choseétrange, queplusieurs nous Guident clore la bouche si nous ne leur assignons état et moyen de vivre en servant à Dieu. Ma condition, diront-ils, est telle au pays ; si je la laisse, que deviendrai-je , ou comment serai-je nourri ? Comme si Dieu avoit ordonné ceux qui prêchent l'Évangile maitres-d'hOtel pour coucher en ses états les uns et les autres, et donner, à chacun selon sa qualité, pension et gages. Si nous pouvons aider de conseils et adresses, nous sommes bien tenus de le faire, encore qu'on ne nous en requit point; mais s'il n'est pas en nous, est-ce à dire que nous ayons perdu la liberté 'd'enseigner à chacun ce que Dieu lui commande? Combien que s'ils avoient appris et retenu cette doctrine de David, d'aimer mieux im petit anglet au seuil du temple de Dieu que les lieux les plus hauts et les plus honorables qu'ils pourroient choisir entre les infidèles, ils ne se trouveroient pas si empêchés à prendre conseil. Mais le mal est qu'ils se veulent tenir en leur entier, et ne peuvent souftrir d'être amoindris en honneurs et richesses, ni être privés de leurs aises et délices, c'est-à-dire qu'ils ne peuvent plier le col et se courber pour porter Jésus- Christ. Qu'ils plaident là-dessus tant qu'ils voudront, si faudrat-il à la fin qu'ils perdent leur cause. Quant à ceux qui ont déjà quitté leur pays pour venir en lieu où ils puissent franchement servir à Dieu, et où la vérité de l'Évangile leur soit fidèlement prêchée, il est bien métier qu'ils réduisent souvent en mémoire celte sentence, pour s'exercer de jour en jour à la prati-

que d'icelle, et s'y endurcir par longue accoutumance. Car beaucoup de choses peuvent advenir avec le temps et adviennent de fait, lesquelles pourroient décourager ceux qui auroient eu un grand zèle. Ceux qui se rangent aux églises de Dieu ne sont pas toujours reçus comme ils le méritent. Souvent l'ordre est perverti, en sorte que ceux qui seroient dignes d'être les plus avancés sont reculés. Telle tentation seroit pour les faire aussi reculer de leur salut en délaissant le bon train qu'ils ont commencé , s'ils ne prenoient leur contentement d'être plutôt les derniers et les plus contemptibles en la maison de Dieu, que d'en être forclos. Ainsi que tous bons fidèles n'ayant point ce qu'ils pourroient bien souhaiter, mais au contraire se sentant fâchés en beaucoup de sortes pour avoir quitté leur pays, apprennent de se consoler en ce seul mot : si sommes-nous toutefois en la maison de Dieu. Maintenant, que les mondains se moquent de nous tant qu'ils voudront, et qu'ils nous blasonnent en leur orgueil comme gens méprisés, c'est assez que Dieu nous fait cet honneur de nous tenir de son palais et de son sanctuaire. Nous voyons quelle peine prennent ces fols ambitieux pour être avoués de la maison de quelque prince, et se réputent bien heureux s'ils peuvent entrer seulement en la cuisine et en la salle. Or, quand nous serons les plus rejetés qu'il est possible de dire selon le monde, moyennant que nous soyons de l'Église de Dieu, il nous introduit avec telle privauté aux grands secrets et admirables de sa sagesse , comme im père se communique à ses enfants. Nous sommes trop mal gracieux si cette récompense ne nous satisfait. Vrai est que les fidèles pourront bien être tentés et piqués quand leurs affaires iront en arrière et que les méchants triompheront en toute prospérité ; mais quand ils considèrent, à l'oppositc, que Dieu lésa choisis de sa maison etqu'il les y retient, cette consolation vaut bien peu, si elle n'est pour apaiser tous les regrets et ennuis dont ils peuvent être agités. Et de fait, ceux qui murmurent et se dépitent pour n'être pas traités de Dieu comme ils désirent, ou se repentent d'avoir bien commencé, montrent bien qu'ils n'ont pas suivi le conseil de notre Seigneur Jésus, qui est de bien compter, quand on commence un bâtiment, ce qu'il pourra coûter à le parfaire, afin qu'on ne se fâche point

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d'y avoir trop dépendu, et que par ce moyen l'ouvrage demeure iiiipurfail. Qui pis est, la.piupartde ceux qui se lassent ainsi au milieu du chemin, le font sans propos. En quoi ils se montrent (rop impudents. Car ceux qui n'avoient maisons ni champs, et auxquels c'étoit tout un d'hahiter en leur pays ou au bout du monde, n'auront point de honte de reprocher ù Dieu qu'ils ont quitté ceci ou cela. Mais encore, prenons le cas qu'ils aient perdu de leurs biens pour l'Évangile, toutefois c'est une moquerie de priser un sou plus qu'un écu. Cependant, on n'orra autre chose que ces murmures : et plût à Dieu que telles gens fussent à leur aise fort loin de nous! Tant y a que ni pauvres ni riches n'ont juste excuse de se débaucher pour les afflictions qui leur adviennent en suivant Dieu. Or, pource que cela nous est bien difficile, le remède nous est montré au psaume 84, là ofi David, après avoir dit : « Bienheureux est l'homme qui espère en Dieu», ajoute : « et au cœur duquel sont les sentiers » ; comme s'il disoit, qui a sou cœur adonné acheminer selon que Dieu le commande. Voilà donc deux choses qui ne se doivent point séparer l'une de l'autre : de mettre son espérance en Dieu, et d'aller le droit chemin. Par quoi, selon que notre fragilité nous empêche de marcher en avant, ou même qu'elle nous rend si lâches que nous serions tous les coups contents de tourner bride, fortifionsnous en foi et en espérance , priant notre bon Dieu qu'il nous fasse tellement regarder à lui, que rien ne nous trouble quand nous serons fondés en ses promesses, par lesquelles il nous assure d'être avec nous, et en la vie et en la mort.

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