‹ Œuvres françoises de J. CalvinChapitre 20 sur 24 · SECTATEUR DES ERREURS DES LIBERTINS · texte numérisé non relu

SECTATEUR DES ERREURS DES LIBERTINS

SERVITEUR DE JÉSUS -CHRIST, A TOUS CEUX QUI CRAIGNENT DIEU, EN LA VILLE DE ROUEN.

Mes frères , le zèle que j'ai pour la maison de Dieu me contraint de vous écrire la présente , tant pour la sollicitude que j'ai de votre salut, que pour ce que ne dois point dissimuler ni me taire quand j'entends que le nom de Dieu est blasphémé quelque part, et sa doctrine faussement corrompue, si j'ai moyea de contredire. Or, on m'a présenté quelques écrits d'un certain cordelier qui est détenu prisonnier en votre ville , sous ombre de chrétienté , par lesquels je connois évidemment que c'est un faux hérétique , lequel pourroit infecter de son poison beaucoup de pauvres àmesipour les mener à perdition , si ceux à qui Dieu a fait la grâce n'y remédient. Et afin qu'il ne vous semble que j'ai cru de léger à quelques rapports incertains, je vous avertis qu'il y a un an passé que j'ai lu un dialogue composé par lui, plein d'horribles blasphèmes. Et depuis naguère, j'ai été informé par gens dignes de foi , que les autres écrits qu'on m'a envoyés sont sortis de sa main , lesquels tendent à un même but ; car il ne sait qu'une chanson sur laquelle il retombe toujours , c'est: puisque Dieu est auteur de toutes choses , il ne faut plus discerner entre le bien et le mal ; mais que tout est bien fait, moyennant que nous ne fassions scrupule de rien. J'entends qu'en blasphémant ainsi il est favorisé de beaucoup de gens, et même d'aucunes femmes d'état , lesquelles le tiennent pour leur grand mignon. Dont il est facile de juger qu'il y a de boruies Galloises coiiTées de chaperons de velours , pour être putains honorables. Car si elles avoient une seule goutte d'hon-

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nètelé et qu'elles ne fussent du tout effrontées , elles auroient horreur d'avoir accointance aucune avec lui ; mais pource que j'ai entendu qu'il y en a aussi aucuns simples qui sont abusés en lui de prime face . je vous ai bien voulu envoyer cet avertissement pour découvrir son venin , alin que chacun s'en donne garde.

Vrai est qu'il a de belles préfiices pour colorer son cas; mais quand ce vient à entrer en matière , on trouve que cela n'est sinon une beauté apparente d'un sépulcre qui est au-dedans rempli de toute corruption et puanteur. Il fera un long poëme ; il nous faut ranger tout notre sens à Dieu , ne point présumer de notre sagesse, captiver notre entendement en l'obéissance de Jésus-Christ ; ce que nous confessons. Et même il ne fait telle parade , sinon de ce qu'il a dérobé de nous. Mais en vous présentant cette coupe d'or, à la lin il ne prétend qu'à vous empoisonner. Par quoi ne vous amusez point à toutes ces allégations qui seront hors l'argument principal ; mais venez incontinent, et contraignez-le de venir au point, premièrement, il a ce qu'ont commun tous les libertins , de se jouer de l'Écriture sainte , la transfigurant à son plaisir p'ïir folles allégories , qui n'est autre chose que falsifier le sens naturel d'icelle. Suivant cela , il forme des rêveries innumérables , et puis déguise impudemment l'Écriture, pour la faire servir à tout ce qu'il a songé. Mais pour venir à la somme principale , il impose à Dieu qu'il a créé l'homme avec inclination mauvaise et une nature vicieuse, qui est un blasphème manifeste, donnant occasion à l'homme de s'excuser de son mal , rejetant la coulpe sur Dieu. Vrai est qu'il proteste bien du contraire , disant qu'il n'entend pas de faire Dieu auteur du mal. Mais de quoi sert un tel subterfuge, quand le contraire est tout clair? Quand j'aurai donné un soufflet à un homme , serai-je excusé en protestant que je ne l'ai pas fait pour le blesser? car il appert quel est l'acte en soi. Pour approuver son erreur, il abuse du témoignage de saint Paul , quand il dit aux Éphésiens : « Que nous sommes de nature enfants d'ire », et recommande qu'on pèse bien ce mot, « dénature.» Mais il est tout évident que saint Paul parle de cette nature corrompuequenoustirons d'Adam. El d'où vient celte corruption?

Saint Paul le déclare au cinquièine des Romains : à savoir, que « par un homme le péché est entré au monde. » Ainsi le mot de nature ne signifie point la création que Dieu a mise en nous, mais la race que nous tirons du premier homme. Comme au deuxième des Galatiens , quand il dit : a Nous sommes Juifs de nature » ; car il entend qu'ils étoient descendus d'Abraham , et, par ce moyen, participants de la bénédiction promise à lui et à sa semence. Comme au dixième des Romains , il appelle tous les Juifs « branches naturelles de la racine sainte. » Voilà donc comme nous sommes héritiers de damnation éternelle par nature ; c'est d'autant que tout le genre humain est maudit en Adam. Par quoi vous voyez que ce fantastique impose à Dieu ce qui doit être imputé au premier homme ; car il est dit que « Dieu a créé l'homme à son image et semblance »; et saint Paul montre qu'il « faut que cette image soit réparée en nous par la grâce de Jésus-Christ. » Dont il s'ensuit qu'elle a été ellacéc par le péché d'Adam. Et de là je conclus que le vice et perversité (]ul est en nous ne procède point de la création de Dieu , mais de la faute d'Adam, qui s'est dépravé; comme aussi Salomon le témoigne disant : « Je sais que Dieu a créé l'homme droit , mais ils se sont forgé plusieurs inventions. »

Sous ombre de la prédestination , il tâche d'anéantir tellement l'homme, que les réprouvés ne font rien à leur perdition ; qui est obscurcir cette doctrine de la prédestination , comme ont failles sophistes. Et on peut voir comme j'ai mis peine à l'éclaircir et la déduire le plus facilement que j'ai pu. Mais quand on fera comparaison de ce que j'en ai traité, avec les friperies que celtui-ci a ramassées , on verra à l'œil comme il falsifie d'une grande audace les passages de l'Écriture, desquels j'ai donné bonne solution et certaine ; car ce lui est tout un, moyennant qu'il puisse échapper. Je confesse donc que Dieu endurcit ceux qu'il lui plaît et a pitié de ceux qu'il lui plaît , sans qu'on lui puisse demander pourquoi il le fait. Mais ce n'est pas à dire pourtant que les réprouvés, étant endurcis de Dieu, ne s'endurcissent aussi ; car en parlant ainsi il dément l'Écriture. Cependant cela ne sert de rien à son propos , que le mal qui est en nous ne procède du péché originel , c'est-à-dire du côté de

l'homme , combien que Dieu ait prévu et ordonné , avant que créer le monde , ce qu'il vouloit être fait de nous tous. Ce n'est pas sans cause qu'il a fait l'homme à son image et semblance ; mais il nous a voulu tenir convaincus que notre perdition vient de nous , comme il 'dit par son prophète Osée. Ce malheureux afferme qu'il n'y a que trois péchés intérieurs , à savoir, présomption de notre sagesse, présomption de notre vertu, et présomption de notre justice ; et ajoute que tous les péchés extérieurs se peuvent là rapporter. Je confesse bien que ce sont trois choses fort à condamner , et qu'il n'y a peste si mortelle que de présumer rien de nous. Mais s'il n'y avoit que ces trois péchés , que deviendra avarice , envie , cupidité de vengeance, convoitise de paillarder, et les semblables? Je ne parle que des maladies intérieures qui sont en l'âme. Quand il veut prendre un miroir de cette trinité de péchés qu'il a forgée , il allègue l'exemple de saint Pierre ; mais à la fin il n'y en trouve que l'un, à savoir, une fausse confiance de sa vertu; et eu cela on peut toucher au doigt sa bêtise. Les trois négations, dit-il , qu'a faites Pierre, nous figurent le triple péché. Après qu'il a nommé le premier, si on lui demande les deux autres, il est au bout de son sens. Mais encore avisons si saint Pierre n'a péché que par outrecuidance ; car ce qu'il a renoncé son maître procédoit de ce qu'il estimoit i)lus sa vie, qui n'est qu'une ombre caduque, que le témoignage de sa foi , qui est une chose tant précieuse. Cette infirmité, de craindre tant la mort transitoire que nous renoncions la fontaine de vie, et de priser plus le m.onde que l'honneur de Dieu, est un vice énorme , comme un chacun le voit; et néanmoins ce vénérable docteur ne veut point qu'il entre en compte , ni qu'on le répute plus péché.

Mais, par les conséquences qu'il a déduites, la méchanceté appert encore mieux; car il dit que le péché a été pardonné à Pierre , pource qu'il a connu et confessé, que ce n'étoit-il pas qui pût rien faire ni qui eût rien fait ; au contraire, que le péché n'a point été pardonné à Judas, d'autant qu'il s'est glorifié en sa puissance, disant: « J'ai trahi le sang juste. » Qui n'auroit horreur d'un tel blasphème, de constituer toute la pénitence en cela, que nous disions que ce ne sommes-nous pas qui avons rien

fait? Celui donc qui, après avoir commis adultère, larcin et rueurlrc, dira : Je ne peux rien faire, ainsi je n'ai rien fait, sera juste; et ceux qui en humilité et tristesse confesseront qu'ils ont perpétré et commis grandes offenses contre Dieu, seront condamnés, comme n'ayant point de repentance. Que dira donc ce mallieureux, touchant saint Paul? car il faudra qu'il le mette au rang de Judas, vu qu'il fait une semblable confession. Car, après avoir parlé, comme il, étoit persécuteur auparavant et ennemi de la foi, il ajoute : « Je l'ai fait par ignorance et incrédulité. » Que dira-t-il aussi de David? Je laisgc à parler de sa bêtise, en tant qu'il ne connoît autre péché en David, que présomption. Il est si impudent de dire que David, en faisant tuer Urie, se contioit de sa justice ; en ravissant Bethsabée, il se confioit de sa vertu. Toutefois, laissons cela, voyons sa pénitence. Ne confesse-t-il pas qu'il a fait le mal dont Nathan l'accuse? Selon ce bon docteur, il doit être tenu pour endurci ; d'autant qu'il ne rejette point l'acte sur Dieu, confessant qu'il n'y pouvoit rien. Bref, il condamne toutes les confessions que l'Écriture approuve, quand les fidèles disent : Nous avons péché, nous avons fait iniquement. Et encore, ce malheureux ne se contente point de cela ; car, au lieu d'exhorter les pauvres pécheurs à doléance pour leurs méfaits, il les enseigne de se réjouir, puisqu'il plaît à Dieu, et tout ce qui lui plaît est bon. Que deviendra donc ce que dit saint Paul, que pour avoir pénitence nous devons être tristes? ' Item, ce que dit le prophète Ézéchiel : « il le souviendra de tes voies, et tu seras confuse. » Pour approuver un tel blasphème, il falsifie le passage de Jérémie où il dit : « Je sais que la vie de l'homme n'est pas à lui, et qu'il n'est en la puissance de l'homme d'adresser ses pas. » Or, le prophète n'entend pas, comme ce malheureux conclut, que ne puissions plus mal faire à l'avenir ; mais, connoissant que ce n'est pas à nous d'amener à fin ce que nous aurons proposé, ni disposer de rien, pour ce que tout est renversé pour punir notre folie, il se remet et soumet du tout à Dieu, afin qu'il le guide. 11 falsifie aussi bien le passage d'Isaïe, où il dit : « Faites bien ou mal si vous pouvez »; exposant que Dieu se moque là des méchants, qui pensent pouvoir faire bien ou mal. Or, il est question des idoles, et notre Seigneur argue

leur vanité, pource qu'elles ne peuvent faire bien à ceux qui les servent , ni mal à ceux qui les méprisent ; par le bien, entendant les grâces, et par le mal, les punitions.

Autant en fait-il de tous les autres passages. Et principalement il renverse, comme un pourceau avec le groin, tout le septième chapitre de VÉpitre aux Romains, disant que là saint Paul représente la personne d'Adam, se vantant de pouvoir bien malfaire. Or, saint Paul traite de l'homme régénéré par la grâce de Dieu, qui a toujours quehiue reliquat de péché en soi. Même, il produit sa personne pour exemple, et confesse qu'il ne peut accomplir le bien, pour l'infirmité de sa chair, qui répugne au désir spirituel. Mais ce malheureux ne se soucie de déchirer l'Écriture par pièces. Je ne nie pas que celui qui a vraie repentance ne doive reconnoîlre qu'il est du tout impuissant à faire le bien ou éviter le mal, pour demander à Dieu que, par sa vertu, il le préserve de l'un et le conduise à l'autre. Mais il ne faut pas conclure de cela que le pécheur ne doive avoir sentiment de ses fautes, etconnoître que c'est lui qui a fait le mal.

Vous avez déjà, mes frères, connu assez de blasphèmes exécrables que ce malheureux dégorge contre Dieu et sa sainte doctrine, et n'en faudroit point davantage à tous ceux qui ont bonne conscience, pour le mettre en horreur et détestation. Si saint Paul commande que ceux qui sont rebelles à son admonition soient notés et marqués afin que chacun les fuie, combien plus doit être notée telle peste, qui, sous ombre de glorifier Dieu, le transfigure en un diable! Et ne faut point qu'il allègue que les scribes et pharisiens se sont aussi bien scandalisés de la doctrine de Jésus-Christ; car les hérésies qu'il enseigne n'ont rien de commun et accordant avec le Fils de Dieu, non plus que Déliai. 11 allègue les persécutions qu'il a endurées, comme si Satan n'avoit point des martyrs. Ce n'est pas le tout que d'être persécuté, ains il faut en discerner la cause. En ce qu'il condamne tous ceux qui lui osent contredire comme orgueilleux, enflés de vaine science, lui-même montre son arrogance. Car ceux qui ont sain jugement, voient facilement que c'est une bête ignorante, qui tire l'Écriture à tort et à travers. Et cependant toutefois c'est uii glorieux qui se complaît en son ignorance, se mo-

quant de tous ceux auxquels Dieu a fait plus de grâces qu'à lui. Combien qu'en cela il se contredit; car aucunes fois il vitupère tout ce qu'il ne sait point; les autres fois il contrefait de l'hébreu pour être prisé des idiots; comme quand il dit: Israël signifie voyant Dieu, en quoi il se montre être un aveugle ; car Moïse l'expose, puissant ou vertueux devant Dieu. Puis il se mêle d'exposer la langue latine, en laquelle il s'entend comme au haut allemand. Mais on diroitque c'est un paon qui étend ses ailes, quand il parle témérairement des choses inconnues. Voilà l'humilité de ce vénérable docteur, qui prononce comme un oracle, que depuis qu'il a la connoissance de Dieu, il n'a jamais rien dit qui ne fût bien dit. A quoi je réponds avec saint Augustin, qu'une telle vanterie ne peut être que d'un homme du tout insensé et hébété.

Néanmoins, je tâcherai de vous déchiffrer en bref la somme de sa doctrine, selon que lui-même en parle. Il présuppose que Dieu a fait l'homme malicieux, et le diable quand et quand; et dit, qu'en ce faisant, il n'a point fait mal. Pour probation, il amène la sentence d'Isaïe : « Je suis le Seigneur qui crée la lumière et les ténèbres, qui fais la paix et le mal. 5 En cela il y a contradiction ; car, à son dire. Dieu se nomme auteur du mal, ce que lui nie ; et pour tant qu'il apprenne à accorder ses flûtes. Or, il vous faut noter qu'il corrompt cette sentence, comme aussi celle deJérémie, aux Lamentations^ quand il est dit: « Ya-t-il mal en la cité, que le Seigneur ne fasse? » Car tous les deux prophètes reprennent l'incrédulité de ceux qui attribuent à fortune les jugements de Dieu. Ainsi, par le mal, ils entendent ce que nous appelons en langage commun adversités. Et pour tant Isaïe oppose le mal à la paix, qui signifie prospérité en langage hébraïque.

Au reste, quant à ce qu'il maintient, que le diable a toujours été malin, cela est manifestement contre l'Écriture. S'il ne se contente de ce qui est dit au huitième de saint Jean, les témoignages en sont clairs en la deuxième de saint Pierre, et enl'épîtrede saint Jude, où il est parlé de la chute de ceux qui ont été anges et sont devenus diables. Mais encore, regardons comme il se développe du témoignage de saint Jean. Il dit que ce verbe sto en

latin signifie être. Voire bien en latin de cordelier. Cependant, il ne s'avise point que saint Jean a écrit en grec. Mais quoi? ce lui est assez d'être en estime entre ces bonnes bourgeoises qui le traitent délicatement en prison, afin qu'il soit leur maquereau, faisant accroire que paillarder n'est point malfait quand on connoît que Dieu fait tout. Mais il allègue pour soi ce qui est là dit, que le diable a été menteur dès le commencement, comme si saint Jean disoit qu'il a été tel dès la création. Or, ce n'est pas ce qu'il entend ; mais que dès le commencement il a séduit les hommes, étant auparavant tombé en mensonge et déchu de la vérité. Je confesse bien ce que saint Paul traite au neuvième des Romains, de la prédestination , c'est que toutes choses sont faites par le conseil admirable de Dieu. Et ne faut pas qu'il nous calomnie que nous faisons Dieu passif; car nous lui attribuons la souveraine disposition des choses. Mais pour cela^nous ne laissons pas de dire que quand les diables et les hommes pèchent, ils font le mal et leur doit être imputé, comme il est dit du diable au chapitre préallégué de saint Jean, que quand il profère mensonge, il parle de son propre. Quant au conseil étroit de Dieu, nous l'adorons en humilité, pource que notre esprit n'atteint point telle hautesse. Mais cependant nous confessons les choses patentes, c'est à savoir, que nous faisons le mal. 11 dit pour ses excuses qu'il entend bien que le mal est en nous. Mais quoi? il dit et maintient que nous ne faisons rien. Au contraire , David confesse : « J'ai fait mal devant toi , Seigneur, afin que tu sois justifié contre ceux qui te condamnent. » En quoi il signifie que , si nous ne confessons cela , nous blasphémons Dieu et ne glorifions point sa justice. Mais encore , il y a une autre contradiction en son dire ; car si Dieu fait tellement tout , que les créatures ne fassent rien, il s'ensuit qu'il ne se fait rien de mal ; car s'il se fait du mal , qu'on allègue l'auteur. Or, il ne s'en trouvera nul que Dieu, auquel il ne compète point de malfaire. Et que deviendra donc le nom de péché , d'iniquité, de transgression , de méchanceté , de rébellion , dont toute l'Écriture est pleine? Et pourquoi est-ce que Dieu accuse les hommes, s'ils ne font nul mal ? Et qu'est-ce qu'il trouvera à la fin à condamner en eux ou à punir? Il demandera si je nie que Dieu ne

fasse tout. Je réponds qu'il le fait tellement, que les créatures ne laissent i)as de faire en leur degré , et qu'en une même œuvre , quand Dieu fait bien selon sa bonté, l'homme fait mal selon sa malice. En somme, il prétend à ce seul but, d'ôter discrétion du Lion et du mal , à ce qu'on ne fasse plus conscience de rien , quand on attribuera le tout à Dieu. Par quoi il dit que c'est le péché de Sodome de penser faire quelque chose, et en ce faisant il transfigure cette abomination brutale des Sodomites que l'Écriture condamne si aigrement, et la fait évanouir à ce que bougrerie ne soit estimée péché. Ce que je crois qu'il ne fait pas sans cayse ; car je pense bien qu'il a pratiqué le métier suivant le privilège de son ordre. Et maintenant , selon sa philosophie, il se réjouit à y penser pource que c'est une oeuvre de Dieu , car il n'a pas honte de dire que nous sommes coopéraleurs de Dieu à lualfaire. L'Écriture dit bien que les méchants sont instruments de son ire, mais c'est un blasphème exécrable de leur attribuer ce titre de coopérateurs , qui emporte société et conjonction. Quand, pour réprouver ce que nous tenons du péché originel , il allègue que nous faisons Adam notre créateur, c'est une impudence trop sotte. Car si un enfant engendré d'un père ladre attire la corruption de lui , ce n'est pas dire que l'honneur de Dieu soit diminué pour tant. Nous ne disons rien, sinon ce que David témoigne, c'est que nous sommes conçus en iniquité. Mais il débat qu'Adam a été créé tel que nous sommes, et que le mal ne provient point de lui. Cela est contredire à saint Paul, qui enseigne clairement que nous sommes tous pécheurs en Adam. La similitude qu'il allègue de Jérémie n'est point à propos , car le prophète ne parle là nullement ni de péché, ni de la création de l'homme ; mais pource que le peuple étoit endurci, ne craignant point les menaces de Dieu, le prophète leur déclare qu'il sera aussi aisé à Dieu de les détruire, comme à un potier de casser un pot de terre, comme c'étoit lui qui les avoit faits tels qu'ils éloient. Nous ne disons pas donc qu'Adam nous ait donné une nature nouvelle , mais que Dieu par son juste jugement nous a maudits en lui , et a voulu que nous naissions corrompus par son péché, afin d'être restaurés en Jésus-Christ.

11 allègue , pour prouver que tant les diables que les hommes sont malicieux de nature, voire que Dieu y a mis cette malice, ce qui est dit en Job, à savoir, que « Dieu trouvera iniquité en ses anges. » En cette allégation, il se joue de l'Écriture selon sa coutume; car s'il éloil là parlé des diables, l'argument ne conviendroit pas. L'intention du Saint-Esprit est de montrer aux hommes que nul d'eux se trouvera juste devant Dieu. Pour ce faire, il dit que même les anges ne sont pas si purs ni parfaits qu'il n'y trouvât à redire, s'il les vouloit juger à la rigueur. Et de fait, qu'est-ce de la créature au prix de son Créateur? Comme il est aussi là dit que les étoiles ne sont pas claires devant sa face. Je vous prie, de quoi est-ce que cela sert à ce fantastique? Et puis, quand bon lui semble, il confesse qu'il y a des diables; et en tournant la main il change de propos, et dit que le serpent duquel parle Moïse n'étoit point le diable.

Pour prouver que Dieu ne laissera point de nous punir combien que nous n'ayons fait aucun mal, il allègue que le figuier fut maudit, jaçoit qu'il ne tint qu'à Dieu , qu'il n'avoit point apporté de fruit. Mais le Saint-Esprit parle bien autrement des hommes, comme quand il dit par la bouche de saint Paul, que chacun recevra son loyer selon qu'il aura fait en ce corps, soit bien ou mal. Je n'entends pas toutefois que le bien que nous faisons soit de nous. S'il réplique qu'il y a une pareille raison du mal, le prophète dit bien autrement , prononçant en la personne de Dieu : « Ta perdition est de toi, Israël ; seulement ton aide est à moi.» Pour tant saint Paul, en un autre passage, distingue notamment entre les deux, disant que « la mort est le loyer de péché ; que la vie éternelle est un don gratuit de Dieu.» Or, ce malheureux confond tout, n'admettant aucune discrétion , et cependant fait de grandes fanfares de sentences mal entendues , comme quand il allègue ce que dit notre Seigneur Jésus : « Le Père qui habite en moi est celui qui fait les œuvres. » Or, là il est question d'approuver une vertu divine en ses miracles. 11 dit donc que si le Père n'étoit habitant en lui , qu'il ne seroit point possible qu'il fit les miracles, vu que ce sont œuvres plus qu'humaines. Ce rêveur tire ce passage par les cheveux, comme on dit, pour montrer que Dieu fait tout. Au reste, je ne nie pas que Dieu ne fasse tout par

sa providence ; mais j'ajoute pour déclaration ce que l'Écriture enseigne, c'est qu'il nous conduit par son saint Esprit, afin que nous fassions le bien qu'il nous donne de faire ; et ainsi qu'en notre degré inférieur nous faisons ce qu'il fait en nous. Quant au mal, que nous en devons être appelés auteurs, et comme déjà nous avons allégué que cela est du nôtre, d'autant que la racine en est à nous et en notre nature, non point celle que Dieu a créée, mais selon qu'elle est vicieuse par corruption. Quant à ce qu'il allègue, que par ce moyen Dieu ne seroit pas créateur de tout, la solution est facile entre gens qui ne sont pas du tout écervelés. Car la malice et perversité qui est tant en nous qu'au diable n'est pas une chose essentielle, ou unç substance créée, mais seulement une corruption de l'œuvre de Dieu, et un défaut de ce que Dieu avoit mis en nous ; comme toutes les convoitises méchantes ne sont qu'un débordement et excès désordonné de la règle et mesure que Dieu approuve : par quoi nous disons que le diable et l'homme ont été créés bons, toutefois muables, et que par le conseil admirable de Dieu, et par sa volonté à nous inconnue, toutefois juste et équitable, tous les deux sont tombés , et par leur chute ont changé de naturel , et sont en une même condamnation, excepté que d'entre les hommes, les élus en sont relevés par la grâce de Jésus-Christ. Voilii que nous enseigne le Saint-Esprit, ce que ce malheureux tâche renverser, mêlant la clarté avec les ténèbres.

Quant à ce qu'il allègue que Dieu a envoyé Satan pour séduire Achab, je le confesse, et non-seulement qu'il l'a permis, mais qu'il l'a ainsi voulu et ordonné. Mais cependant que Satan et les faux prophètes ne fassent mal en séduisant , c'est une doctrine diabolique. Voyez, je vous prie, mes frères, et relisez diligemment ce que j'en ai déduit en l'institution , et vous y trouverez pour apaiser vos consciences , pour glorifier Dieu et vous humilier en recevant confusion en vous-mêmes. Au reste, de ce qu'il présuppose que Michée ait séduit pour un temps et se soit contrefait, et qu'obliquement il en veut autant faire accroire de saint Paul , c'est une méchante calomnie ; car Michée se moquoit d'Achab qui demandoit être flatté , comme s'il disoit : Tu ne m'as point appelé pour faire office de prophète, l'annonçant la

vérité, mais pour te complaire ; va donc, puisque tu te veux gouverner à ta tête. Elle roi infidèle entend très-bien l'ironie; par quoi ce malheureux fait grand tort au saint prophète. Autant en est-il de saint Paul; car il ne s'est point déguisé pour faire chose illicite, ou pour abuser les ignorants, mais s'est accommodé à leur petitesse en tant qu'il lui étoit permis, selon la liberté qui est donnée à tous chrétiens en édification.

Mais on voit puis après à quoi il tend, c'est à l'esprit double des libertins! Car il dit qu'Abraham en mentant a été conduit de l'Esprit de vérité, pource qu'il pouvoit mentir aux ignorants; en quoi il blasphème contre Abraham et contre Dieu; car il n'est pas vrai qu'Abraham ait menti, c'est-à-dire qu'il ait dit quelque chose à sou escient contre la vérité. Faire le mensonge licite pour tromper les ignorants, c'est blasphémer contre Dieu, duquel l'ofTice est perdre et détruire tous menteurs.

Il a souvent en la bouche mortification, comme ont les libertins; mais entendez quelle est sa mortification dont il parle, comme il se déclare, que si un homme entend que Dieu fasse tout, qu'il sera puis après alloué en tout ce qu'il fait. Car, moyennant qu'un homme dise je ne puis rien , il a congé de faire tout ce que bon lui semblera. Bref, sa mortification est de ne plus connoilre ni bien ni mal , mais se laisser mener, et puis dire que tout va bien , car Dieu l'a fait. Car, comme j'ai déjà déclaré ci-dessus , il ne connoît d'autre repentauce pour amener l'homme à perfection , que de confesser que Dieu fait tout, qu'il connoît tout, et qu'il est seul juste. Il dit que tout le reste est superflu etmême damnable. Sur laquelle querelle il faut qu'il débatte avec saint Paul, qui se complaint de ceux qui n'ont point fait de pénitence de leur souillure , paillardise et impudicité qu'ils avoient commise. Que dira-t-il, sinon que saint Paul n'étoit point assez profond théologien pour lui? Mais il allègue que la gloire de Dieu consiste en ces trois choses. Et que sera-ce donc de sa bonté et miséricorde, laquelle est nommée gloire par excellence? Quand Dieu dit par Jérémie qu'il nous faut glorifier en sa connoissance, il ajoute qu'il veut être connu, et là il met jugement et miséricorde, plutôt que sagesse et vertu. Nous lisons les titres qu'il s'attribue dans cette grande révélation et authentique qu'ij

donna de sa divinité à Moïse. Là nous ne voyons point cette Irinité que nous forge ce fantastique ; mais Dieu est glorifié en sa miséricorde et clémence, en sa pitié, patience et vérité. Il dira que tout revient à ces trois. îlais pourquoi à ces trois plutôt qu'à quatre? Y a-t-il rien plus propre à Dieu que vérité? Où est-ce qu'il montrera que Dieu est nommé vertu, sagesse ou justice, comme il est nommé charité par saint Jean? On voit donc qu'il obscurcit et restreint la gloire de Dieu , quand il l'enclôt en ces trois choses, contre la doctrine de l'Écriture. Ce sont petites subtilités frivoles qui plaisent de prime face; mais, quand on y regarde de près , elles s'évanouissent comme fuméo.

Il a un autre article touchant la perfection qu'on peut avoir en ce monde, selon son dire , lequel il fonde sur une belle raison , que deux choses contraires ne peuvent être en un même sujet. Comme si saint Paul ne disoit pas qu'en cette vie mortelle les fidèles sentent toujours en eux une répugnance entre la chair et l'esprii. Car c'est aux enfants de Dieu à qui il parle aux Galatiens, disant : « L'esprit combat contre la chair et la chair contre l'esprit, tellement que vous ne faites pas ce que vous voulez. » Etau septième des Romains, il déduit cet argument plus au long. Il est vrai que cet enragé dit qu'il parle en la personne d'un homme charnel non mortifié ; et pour colorer sa cavillation , il amène ce qui est dit au commencement du chapitre : « Je parle à ceux qui connoissent la loi. » Mais c'est une trop grande impudence de rapporter cela à la similitude que touche là saint Paul, de l'obligation que la femme a envers son mari. Et de fait , tout ce qui est là contenu ne convient sinon à ceux (pii sont jà régénérés par l'Esprit de Dieu. Car notanmment il dit « qu'ayant intelligence de la loi , il s'est condamné à mort , et n'a plus estimé être vivant »; item, « qu'il a une volonté bonne de suivre Dieu», ce qui ne peut être que par régénération ; item , « que ce n'est point lui qui fait le mal , mais le péché qui habite en lui. » En quoi il signifie que son principal désir est d'adhérer à la justice de Dieu , mais qu'il est empêché de ce faire par l'infirmité de sa chair. Mais surtout je m'ébahis que ce frénétique ne regarde à la conclusion ; car il confesse que la vraie mortification de l'homme est d'attribuer toute puissance à Dieu, et non à soi.

Or, saint Paul se confesse là malheureux et serf de péché , et n'acquiesce qu'en la grâce de Jésus-Christ. Est-ce là le propos d'un homme charnel? Ce qu'il dit en un autre passage: « Je ne vis plus, mais Jésus-Christ vit en moi », ne contrevient rien à cela ; car ce qui est dit au huitième des Romains accorde bien tous les deux : « Le corps est mort à cause du péché , mais l'esprit est vie à cause de justice. » Voilà comme deux contraires sont en un même sujet, contre la doctrine de ce fantastique; car la vie y est commencée, et y a encore du reliquat de mort. Et de fait, nous entrons en vie par foi , et l'infidélité est morte. Or, il est dit : «Je crois, Seigneur, subviens à mou incrédulité »; item: « Seigneur, augmente-nous la foi. » 11 appert bien par cela que tels fantastiques n'ont jamais goûté que c'est de Dieu ni de ses grâces, quand ils ne connoissent point qu'elles sont imparfaites, et que le défaut est un vice contraire.

Tous les exemples qu'il amasse pour approuver la perfection qu'il imagine pouvoir être aux hommes en celte vie présente, ne servent de rien. 11 allègue Joseph , disant qu'il a été figure de Jésus-Christ , dont il prétend qu'il a été exempt de tout péché. Je dis qu'Aaron et tous ses successeurs ont aussi bien été figures de Jésus-Christ; et toutefois il leur étoit commandé de sacrifier pour leurs péchés, devant qu'intercéder pourlepeiq)Ie. Pource qu'il est écrit de Samuel , que jamais une parole proférée de sa bouche ne tomba en terre, il demande s'il esta présumer qu'il fût pécheur jusqu'à la mort. Je dis qu'il a mal entendu cette sentence, laquelle ne parle sinon qu'il a proférée en son office de prophète. Ce qui est aussi bien vrai d'isaïe et de Daniel : et toutefois Isa'ie dit en sa dernière vieillesse : «Nous avons péché , Seigneur. » Et Daniel , étant âgé de septante ans , récite qu'il confessoit ses péchés et les péchés de son peuple. Mais, pour n'être point trop long, je viens à David ; car ce fantastique demande s'il n'avoit point été exaucé de tant de prières et gémissements qu'il a faits, désirant être délivré de péché. Je réponds que si a; mais à la façon que montre saint Paul, désirant le semblable, à savoir quand il a été retiré de ce corps mortel, qui est comme une prison qui nous tient en servitude de péché. Qu'ainsi soit, il n'en faut prendi'e autre témoin que lui, quand il dit:

i)E CALVIN. 307

« Seigneur, n'entre point en jugement avec moi ; car nul homme ne sera justifié en ta présence. » Et ne faut que ce chien réplique en bhisphémant, qu'il étoit pour ce temps-là charnel ; car il a parlé en sa plus grande perfection, et comme prophète de Dieu. Et n'a pas seulement parlé du temps présent, mais a enclos toute la vie de l'homme; comme aussi au psaume trente-deuxième il donne une doctrine perpétuelle, en disant : « Bienheureux sont ceux auxquels les péchés sont remis. » Laquelle doctrine saint Paul applique à tous les enfants de Dieu. Et de fait, ce n'est pas sans cause que notre Seigneur Jésus a enseigné ses apôtres de prier : « Pardonnez-nous nos offenses. » Ce malheureux dégorge un blasphème exécrable que ce a été pour le temps qu'ils étoient charnels. Ce que jamais n'ont osé dire les célestins et pélagiens , qui jadis tenoient une même hérésie que lui. Et quand les mots de Jésus-Christ seront pesés , l'impudence de ce fantastique sera plus que notoire. Car il ne dit pas : « Priez ainsi pour le présent », mais «Vous prierez ainsi » ; comme leur baillant une règle perpétuelle. Bref, quiconque n'aura que faire de la rémission de ses péchés, qu'il ne soit point disciple de Jésus-Christ, et qu'il ne soit point membre de l'Église. Car tous chrétiens, après avoir en leur créance confessé l'Église catholique , ajoutent qu'ils croient la rémission des péchés, suivant ce qui a été dit par les prophètes , « que l'iniquité seroit pardonnée à tous les habitants de la vraie Jérusalem et spirituelle. »

Mais je vous prie, mes frères, de considérer combien ce malheureux est effronté. Car en voulant soudre ce passage de saint Jean : « Si nous disons que nous n'avons point de péché, nous nous séduisons, et faisons Dieu menteur», il répond que cela est dit pour les charnels. Or, une ligne auparavant, saint Jean avoit dit : « Si nous cheminons en lumière, nous avons conjonction ensemble. » Que feroit-on à une telle bête furieuse ? Mais il réplique que saint Jean dit puis après : « Que celui qui est né de Dieu ne pèche plus. » Je le confesse, mais c'est selon sa mesure de sa régénération ; tellement que le péché ne règne plus en lui. Or, tous les enfants de Dieu savent bien , par expérience, que cette régénération ne s'accomplit pas du premier jour; mais, au contraire, ils y travaillent et ahannent, disant

avec saint Paul : « Nous n'y sommes point encore parvenus, » Quant à ce fantastique, il lui est bien aisé d'en caqueter comme à un clerc d'armes, car il n'a jamais goûté que c'est. Je dis donc que celui qui est né de Dieu ne pèche point, d'autant qu'il n'est point adonné à péché, mais que son affection principale tend à servir Dieu; suivant ce que dit saint Paul : « Que le péché ne règne point en votre corps mortel. » Il seroit bien à désirer qu'il n'y habitât plus du tout ; mais pour autant qu'il ne se peut faire en ce monde, il commande que la domination lui soit ôtée, pour nous assujettir à la justice de Dieu. Pareillement, ce fantastique abuse de ce qui est dit au huitième des^omatns, à savoir, « qu'il n'y a plus de damnation sur ceux qui sont en Jésus-Christ, qui vivent selon l'esprit, et non pas selon la chair. » En quoi on voit qu'il se moque de l'Écriture sainte, comme un méchant épicurien. Car il s'ensuit tantôt après, en saint Paul,« que le corps est mort à cause de péché. » Et, parce qu'il dit « qu'il n'y a plus de condamnation», il entend que leurs péchés ne leur sont plus imputés. Car malheur à celui qui sera jugé selon sa justice. Comme aussi saint Jacques ne peut faire une menace plus terrible que celle-là, d'être jugé sans miséricorde. Je confesse bien que, si nous sommes enfants de Dieu, le Saint-Esprit doit avoir la conduite en nous, pour nous conformer à la volonté de Dieu, en mortifiant toute rébellion de la chair ; mais ce n'est pas à dire qu'il n'y demeure toujours beaucoup d'infirmités ; en sorte que cette sentence de saint Augustin est toujouis vraie: » La justice que les fidèles ont en ce monde, consiste toujours plus en la rémission des péchés qu'en perfection de vertu. »

Et à cela ne contrevient point ce qu'amène ce frénétique : à savoir, que si jamais l'homme ne pouvoit être délivré de péché, que saint Paul n'exhorteroit pas si souvent les fidèles à mortifier le vieil homme ; car il nous montre le but auquel il convient tendre. Profitons donc et avançons-nous tant qu'il sera possible, et ce sera beaucoup fait, quand nous en aurons approché à la fin de notre vie; autrement, ce seroit en vain que notre vie seroit appelée course. Par quoi, mes frères, laissant les rêveries de Satan , desquelles il s'efforce de vous aveugler par ce malheureux, tenez-vous à la doctrine de l'Évangile,

laquello nous enseigne de profiter en pénilence jusqu'à la mort. tl a beau protester quMl ne veut point donner licence de péché, car cela n'est que déguiser le nom par hypocrisie trop sotte ; d'autant que rien ne lui est péché, quand on pense que Dieu fait tout. Telle est aussi la couverture qu'il prend de donner gloire à Dieu. Il est vrai que c'est tout ce que nous devons chercher, que Dieu soit glorifié en tout et partout. Mais quoi? quand il enclôt sa gloire en trois points, c'est trop lui retrancher ses morceaux ; car il dit que Dieu n'est blasphémé, sinon quand nous présumons de notre sagesse, de notre mérite et de noire franc arbitre. De là il s'ensuivroil que le pape ne blasphème point quand il usurpe la juridiction sur les âmes pour les condamner à sa poste. Ce brouillon répliquera que cela est compris sous l'un des trois points qu'il nomme. IMais est-il plus sage que le Saint-Esprit, pour changer sa langue? Car saint Paul, notamment, remontre que l'homme mortel usurpe rofïice de Dieu et dérogue à sa majesté, quand il se fait juge de ses prochains. « Qui es-tu, dit-il, qui entreprends de juger ton frère? » Ne nous fautil pas tous comparoître devant le trône de Christ? Et saint Jacques pareillement: « Si tu juges, dit-il, sur la loi, tu n'es plus observateur de la loi , mais juge. Or, il y a un législateur qui peut sauver et damner. » Je vous prie, cet orgueil-là ne méritet-il point d'être noté à part, quand l'homme, qui n'est qu'un ver de terre, monte sur le siège de Dieu pour exercer sur les âmes la judicalure qu'il se réserve à lui seul? D'autre côté, quand ce brouillon a bien gazouillé pour faire semblant de vouloir glorifier Dieu, le tout revient là, que nous reconnoissions tout être bien fait, d'autant que c'est Dieu qui fait tout ; et que sous ce manteau toute abomination soit couverte, et que toute ordure soit trouvée de bonne odeur. Bref, que Dieu soit le maquereau des paillards, le receleur des larrons et meurtriers ; qui sont blasphèmes si épouvantables, que toute créature en doit trembler. Mais encore ne se contente-t-il pas de défendre sa cause, mais prend la défense de Quintin, comme étant son avocat. S'il étoit question de réciter ce que tous chrétiens doivent détester en Quintin, je n'en parlerois pas seulement par ouïr dire , mais de ce que j'en ai connu moi-même. Toutefois, je m'en déporte, et toucherai seu-

lement un mot de sa mort, pour vous montrer quel beau martyr c'est. Que l'occasion de sa prise ne fût qu'il sollicitoit à paillardise d'honnêtes femmes, comme un vieil cheval hennit après les juments, c'est impudence de le nier, car toute la ville de Tournai en est témoin. Étant pris, il ne tint i)as à lui qu'il n'échappât, selon cette belle philosophie qu'ils tiennent, qu'il est licite de se contrefaire et se transformer pour décevoir ceux qu'ils appellent charnels. Ainsi, il renonça tout, alléguant qu'il étoit bon catholique à la mode papale. En la (in, étant convaincu, tant par témoins que par mon livre, dont la justice, ainsi qu'elle est malheureuse par delà, se servit; il demanda, pour le moins, de n'être point exécuté par tourment cruel, s'offrant à dire tout ce qu'on voudroit, comme il s'en acquitta bien. Car, étant venu sur l'échafaud, à l'instigation des cafards, il exhorta deux fois le peuple de se bien garder de lire la sainte Écriture, qu'il n'y avoit rien pire, ni plus pernicieux pour les simples gens. Quelle injure donc est-ce que ftiit cet effronté menteur aux saints martyrs de Jésus-Christ, de mettre Quiutin de leur rang et compagnie, lequel toute la ville de Tournai sait avoir été puni, non-seulement comme un putier d'une paillardise insatiable, mais comme si horrible blasphémateur que je l'ai déchiffré ; et cela, je ne le dis point par haine de l'homme, mais pource qu'il nous faut discerner entre le blanc et le noir, et surtout quand il y a danger d'être séduits par tels suppôts de Satan.

Au reste, j'ai vu que ce gaudisseur se mêle de nous blasonner, en nous imposant que nous tâchons d'attirer ici les riches pour en faire notre profit , et cependant que nous rejetons les pauvres. A quoi je ne réponds, sinon que je n'ai point eu double langue, comme ont eu les libertins, pour tenir divers propos selon les personnes ; mais j'ai donné indifféremment à tous une franche réponse, comme la règle de Dieu est commune tant aux grands qu'aux petits ; quant à l'intention , le fait peut vérifier quelle elle a été. La venue de beaucoup de pauvres m'a coûté, la demeure encore plus; et n'y a nul qui m'ait valu un denier pour m'augmenter. Et de fait , si nous pourchassions de nous enrichir par ce moyen , ce seroit grande folie ; car les riches ne se peuvent pas ici transporter, qu'avec grande perte et diminu-

tion de leurs biens. Mais il est bien certain que ceux qui les flattent en leurs itiolàlries, leur faisant accroire qu'ils peuvent là demeurer, se conformant avec le monde, le font pour écumer une partie de leur graisse, et leur vendent aussi bien cette dispense et absolution, que jamais le pape fit les siennes. Je ne poursuis point ce propos davantage, pource que la calomnie est trop évidente, et aussi que ce nous est une grande gloire d'être aboyés par ces chiens.

Pour faire fin, mes frères, je vous prie et admoneste au nom de Dieu, qu'il vous souvienne bien de ce que dit saint Jean, à savoir, d'éprouver les esprits de peur d'être détournés de la simplicité de l'Évangile par vaincs sophisleries de ces rêveurs, qui changent la clarté de l'Evangile en ténèbres si obscures, qu'il n'y a qu'abîme et confusion en tout leur dire. Sur quoi, je prierai notre bon Dieu de vous avoir en sa garde, vous gouverner par son Esprit en toute sagesse et prudence, vous fortifier en toute vertu, et vous dédier à toute sainteté, afin que sa gloire reluise en vous comme il appartient.

Votre humble frère,

Jean CALVIN.

De Genève, ce 20 d'août 1547.

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