‹ Œuvres galantes des conteurs italiensChapitre 5 sur 10 · PRIS EN FLAGRANT DÉLIT D'ADULTÈRE · texte numérisé non relu

PRIS EN FLAGRANT DÉLIT D'ADULTÈRE

FUT SODOMISÉ ET FOUETTÉ PAR LE MARI (i)

Un jeune et g-entil g-arçon, à la chevelure blonde et frisée, aux joues brillant d'un riche incarnat, aux lèvres de corail, au cou d'un blanc laiteux^ s'était épris, dans une ville que je ne nommerai point, d'une femme non moins ravissante que lui, mais dont la perversité sans ég"ale couvrait de honte son mari, cavalier noble et bon, de mœurs irréprochables. Sa perversité était si flagrante que la chouette avait chanté, je crois, dans le lit des épousailles, dès la première nuitée.

Cette femme suivait les conseils perfides d'une vieille entremetteuse qui lui proposa le bel adolescent comme un g-arçon g'énéreux et riche, hardi et fort habile à trahir la surveillancejalouse des maris. «Il est, disait la vieille, seul dig-ne par Jésus, de faire son bonheur de toutes les femmes, seul dig-ne d'être convoqué par vos soins. » Et elle avait constamment la louange à la bouche, proposant même de donner caution de son ardeur amoureuse, si bien que la chaste épouse brûlant de désir non moins

(i) Nouvelle trente-et-unième. Le même sujet avait été traité déjà par Apulée. (Métamorphose, livre IX.)

46 ŒUVRES GALANTES DES CONThURS ITALIENS

que d'amour pour le jeune homme, profita d'un soir où ton mari se rendait chez un sien ami, pour solliciter le galant. Elle avait au préalable fait préparer un copieux souper, attendant avec autant d'impatience que s'il se fût agid'un dieu,rinstant fortuné où elle le posséderait. Tout était prêt, et déjà le soleil cédait devant la nuit, lorsqu'arriva, précédé par la vieille, le jeune amoureux, presque un enfant, lequel avait les joues colorées par je ne sais quel espoir voluptueux, et ressentait déjà les plaisirs de l'adultère. Notre femme l'accueillit avec de nombreux baisers et le fit mettre à table. Dès que chacun se fut retiré, elle le conduisit dans sa chambre, le plaça sur son lit et, par des caresses, l'exhorta à la douce lutte chère à Vénus. Des flambeaux répandaient autour d'eux une brillante et blanche clarté qui permettait à l'impudique épouse d'admirer l'éclatante beauté de .son amant. Lég-èrcment accroupie sur son corps, elle saisit puis ravit brusquement son trait détendu, l'excitant par la fréquence de ses spasmes, la souple torsion des reins et la lubricité des , attouchements, si bien que, las, les membres brisés par la fatig-ue, ils tombèrent haletant dans les bras l'un de l'autre, et s'endormirent d'un sommeil .si profond que le dieu de Delphes lui-même n'eût pu reconnaître s'ils étaient morts ou vivants.

Vers la onzième heure du soir, le mari, devançant le moment de son retour, frappe à la porte de la maison, appelle et va jusqu'à faire retentir un sifflet pour annoncer sa présence. Personne ne répond ; alor.s, redoutant un malheur, il brise les g-onds de la porte d'un tel effort que ni Forculus ni Limentiiis{i), ni la déesse Cardina(rî)

(i) Dieux des portes et des seuils, (a) Déesse des gonds.

Ginoi.AMO MonuNi 4?

ne l'eussent empêché d'entrer. Parvenu à la chambre, il voit sur le lit sa femme dans les bras d'un amant. Une telle souillure delà couche conjugale ne l'émeut point de colère; seuls les coupables restent accablés de honte et de stupeur, P\.emarquant la beauté du jeune homme, ainsi que son trouble, il dit : « Ne crains rien, mon enfant, je ne serai pas si cruel que d'être le bourreau de ton exploit, ni d'appeler sur la tête d'un aussi séduisant g^arçon la rigueur de la loi Julia; seulement pour que de baiseur tu te voies baisé à ton tour, je ferai servir tes charmes au plaisir de mon lit. Tu seras mon giton et comme tel devras te soumettre à mes désirs. Tu m'as déshonoré; je veux te déshonorer aussi. Pour ma femme, je trancherai notre différent par un moyen tel que la même couche nous servira à tous trois sans conteste, car je m'aperçois que nous avons vécu jusqu'à ce jour en si bonne intelligence que ce qui plaît à l'un ne saurait déplaire à l'autre. » Tout en discourant de la sorte, il se dépouilla de ses vêtements et se mit au lit.

Prenant alors l'enfant dans ses bras, sans tenir compte de sa résistance et de ses cris d'effroi, par un effort ^ iqoureux, il planta son épieu dans ses fesses candides et voluptueuses; l'enfant dans sa douleur tenta de les dérober; l'autre alors, l'accolant davantage, enfonça Tinstrumcnt dans le périnée depuis le bout jusqu'au manche, se rassasiant avec une rage cruelle, de ce plaisir jadis en faveur en Gomorrhe, plaisir doublé pour lui d'une soif de vengeance.

Ils passèrent la nuit en ébats de ce genre. Aux premiers feux de l'aube, le mari appela deux solides valets auxquels il ordonna de tenir l'adulesient les fesses en l'air et il le fustigea de veryos en lui disant : « Voilà pour te punir,

toi qui, au sortir de l'enfance, rivalises avec les libertins, corromps les femmes mariées et te rends coupable de crime d'adultère,au lieu de rechercher les femmes libres.» Lorsqu'il le crut suffisamment châtié, il le.jeta à la rue.

Ce g-alant, si fier la veille, s'enfuit mortifié, heureux jjourtant de devoir son salut à la seule flétrissure de ses blanches fesses. Quant à l'épouse, le mari se contenta de lui fei'mer la vulve avec un cadenas, en s'écriant : «Maintenant, je suis sûr d'y pénétrer seul ! »

Cette nouvelle justifie l'adag-e : Oui se ressemble s'assemble et démontre, en outre, qu'il ne faut pas se fier aux femmes tant qu'elles ont la vulve libre.

D'UNE FEMME QUI TROMPA TROIS PRÊTRES (i)

Jadis vivait à Capoue une jeune femme resplendissante de beauté, qui était mariée à un brave et vaillant jeune homme. Comme elle était humble et modeste, elle ne comprenait pas qu'elle pût favoriser des désirs coupables et sans frein. Pourtant trois prêtres en étaient amoureux, quoiqu'ils ig-norassent l'un l'autre la passion qu'ils entretenaient.

Ils la poursuivaient sans répit, ce qui la décida à tout contera son époux. Celui-ci, après l'avoir chaleureusement félicitée de son amour et de sa chasteté, lui conseilla, pour attraper les trois sacrilèg'es et les punir selon leur mérite, de leur promettre la faveur de son Ht. Ce qu'elle fit. Les ayant informés de l'absence de son mari, elle asslg-na à chacun d'eux une heure différente pour venir la trouver, leur promettant le déduit. Au jour fixé, le premier soupirant annonça sa présence par un coup de sifflet. Aussitôt la rusée commère ouvrit la port«.

« Je crains, fit-elle, mon mig-non, que vous ne soyez venu en vain cette nuit, car 11 faut que je pétrisse de isuite de la farine avec l'aide d'une voisine. Aussi, je ne

(i) Nouvelle soixante-treizième. Certains détails du récit se retrouveut daus Straparole.

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crois pas que nous ayons le temps de coucher ensemble. »

Le prêtre, fou de désir, insista pour rester.

Elle reprit :

« Savez-vous bluter de la farine? Si vous vous sentez capable de le faire, ôtez vos vêtements, je vous dgnnerai une robe et vous remplacerez la voisine. Dès que ce sera fini, je vous contenterai. »

Le prêtre s'empressa d'ôtcr ses riches habits, et, endossant un petit jupon, se mit à tamiser de la farine, ainsi qu'une femme.

Arrive le second qui frappe et crie. La femme, entr'ouvrant la porte, lui dit qu'elle est occupée avec une de ses voisines à faire du pain, s'excuse du contretemps et, faisant mine de se retirer, lui promet qu'une autre fois, avec l'aide de Dieu, il sera satisfait. Le prêtre tout en pleurs se met alors à la flatter, à la cajoler, l'assurant qu'il l'aime trop pour la quitter.

« Il y a là un grand tonneau, lui répond-elle, si vous voulez bien, je vous y cacherai en attendant que mon ouvrag-e soit terminé ; après celaje réaliserai la promesse que je vous ai faite. »

Le prêtre quitte alors ses vêtements pour ne point les souiller et se place tout nu dans le tonneau.

A peine a-t-il rcrcrmé le couvercle que survient le troisième. Elle tente de reconduire aussi, mais il la conjure tant de tenir sa parole, si elle ne veut pas le voir mourir d'amour sous ses yeux, qu'elle paraît céder.

« Je n'ai pas d'endroit pour vcnis cacher, fait-elle, maïs il y a dans la maison un rrucifîx de grauJeur naturelle élevé sur un piédestal , sur lequel je vous attacherai tout nu, jusqu'à ce que j'aie terminé mon pain et que nous puissions nous livrer aux combats amoureux. »

GIUOLAMO MORLINI 5l

Celui-ci, selon l'usag'e de tous les amants, pour qui rien n'est trop lorsqu'il sont au but, l'assura qu'il ferait bien autre chose pour lui plaire. Il se déshabilla donc et se laissa lier sur la croix où il observa l'immobilité absolue.

Ceci fait au g-ré de ses désirs, la rusée dit tout bas à celui qui tamise:

« Tenez la porte fermée, je vais aller dire à la voisine que j'ai un aide et qu'elle peut rester chez elle. »

Lors, trouvant son mari :

« J'ai fait ce tu m'as conseillé, lui dit-elle; les trois g-alanls sont enfermés dans la maison. Le premier blute la farine ; le second est dans le tonneau ; le troisième pend sur la croix. C'est à toi de faire attention qu'ils ne s'en tirent point sans dommage. »

Le mari prend un bâton, se rend chez lui, frappe à la porte, et élevant la voix reproche à sa femme sa lenteur. A ce bruit, le prêtre qui blutait la farine est saisi d'une telle frayeur qu'il ne sait s'il doit g-ardcr le silence ou bien répondre. Je laisse à penser ce qu'il en est des deux autres. Le mari reg'arde par une fente, feint de reconnaîti'e sa femme.

« Ouvre-moi, putain ! crie-t-il; ne m'entends- tu pas? As-tu les oreilles bouchées? Ne me reconnais-tu point ? Réponds-moi... ? »

Soudain, se ruant sur la porte, il en fait sauter les gonds. Il entre et tombant à coups redoublés sur le prêtre habillé en femme, il le met dans un tel état que celui-ci peut à peine se tenir debout et qu'il s'enfuit épouvanté; ensuite, il allume une des lampes placées près du crucifix, comme s'il accomplissait un acte de piété, et, feignant d'enlever la poussière avec une verge d'épines, il en fustige et déchire l'autre prêtre, de telle sorte qu'il le

met en sang* de la tête aux pieds. Non content de cette correction, le cruel époux veut encore le terrifier, et s'adressant à sa femme :

« Voilà un crucifix qui pèche au moins par un point; car il a ce que Dieu n'avait pas, un sexe énorme et

org-ueilleux Apporte-moi l'échelle, je te prie, avec un

couteau pour que je l'en délivre...»

Sur ces mots, le crucifié fit un soubresaut, brisa ses liens et nu qu'il était, comme pour les jeux du g-ymnase, se sauva au plus vite.

Restait le dernier. Le mari s'empara du tonneau et dès que le soleil chassa l'ombre nocturne, il le roula hors de la maison, dans un chemin rempli de pierres, lui faisant franchir six milles jusqu'à un marché, où, à vil prix, il le vendit, contenant et contenu.

Telle fut la plaisante veng-eance que le mari exerça sur ces trois prêtres qui voulaient attenter à son honneur.

Cette nouvelle prouve qu'une honnête et bonne épouse doit être à la hauteur de tous les événements. Ainsi soient punis ceux qui par l'adultère cherchent à souiller le lit conjug-al.

D'^T>f HO:\ÎME OUI TUA UN MOINE COUPABLE D'ADULTÈRE (i)

Le supérieur d'un couvent napolitain (par bienséance je tairai le nom de l'ordre auquel il appartenait) était amoureux d'une femme jeune et jolie, mariée àun homme de g-rand mérite. Pour l'amener à ses fins, il l'accablait sans cesse de prières, de promesses et de riches présents ; mais celle-ci, très chaste en vérité, le reg^ardait avec une âme tranquille.

Le mari, ayant à s'absenter pendant quelques jours et désirant inspirer à sa femme une crainte salutaire, mesura l'entrée de sa vulve en lui disant : « Garde cette mesure dont j'ai le double, et fais en sorte que je ne retrouve à mon retour ta vulve ni plus large ni plus étroite, car je te tuerai .si elle ne demeure pas telle que je la laisse. »

Ceci dit, il monte à cheval et part.

Cette honnête et simple femme, qui par-dessus tout tenait à obéira son époux, mesurantchaque jour sa vulve, la trouva bientôt plus étroite, ainsi que cela arrive d'ordinaire quand on cesse de coïter. En considérant ce rétrécissement, elle .se crut perdue et résolut de se confesser afin de mourir en élat de g"râce; car elle ne doutait pas que son mari ne la tuât comme il l'avait dit.

(i) Nouvelle soixaDte-quinzième.

Elle se rendit donc au couvent où se trouvait le prieur dont elle était aimée depuis long-temps sans qu'elle s'en doutât. Celui-ci, aussitôt qu'il la vit, lui demanda le motif de sa visite. « Pour confesser mes péchés», répondit-elle. Le prieur répliqua qu'il l'entendrait bien volontiers et la conduisit, à ce que j'imag-ine, dans la chapelle la plus écartée de l'éçlise, où il la fit agenouiller et lui adressa les questions d'usag-e.

Comme elle était la pureté même, elle ne fit aucune difficulté pour lui conter sans réserve son cas.

« Mon mari, naguère sur le point de partir, mesura mon devant, gardant pour lui cette mesure, et m'en laissant un double. Il prit Dieu à témoin qu'il me tuerait si, à son retour, il le trouvait plus étroit ou plus large. Il faut dire que j'ai gardé tout d'abord ces mêmes dimensions, mais hier soir, comme je le mesurais, je le trouvai beaucoup plus étroit. C'est pourquoi je redoute fort qu'à son arrivée mon mari ne me tue. Et c'est pourquoi j'ai décidé, avant que de mourir, de confesser mes péchés, »

Le moine, découvrant cette innocence,résolut d'en tirer profit.

« Bannissez vos craintes, ma sœur, je possède un remède infaillible pour remettre votre vulve dans l'état où elle se trouvait I »

— « Oh ! plût à Dieu, dit-elle, que cela soit ! »

Alors le prieur, à qui l'obscurité était complice, releva ses jupes, planta son priape énorme dans cette fente éblouissante dont le rétrécissement causait tant d'inquiétude à sa pénitente, et, remuant les fesses^ la fit jouir coup sur coup par deux fois, dans une seule étreinte ; puis, après avoir examiné et trouvé l'ouverture de gran-

GinOLAMO MORLINI 55

deur exacte, il laissa la femme en possession de la mesure exigée par le mari.

« Vous voilà en règ-le, ma sœur. Revenez ici chaque jour, jusqu'au retour de votre époux et je continuerai à vous soig-ner, afin qu'il ne vous advienne rien de fâcheux. »

La femme s'étant conformée à cette recommandation, le moine savoura chaque j.our, et à satiété, les plaisirs de Vénus.

Le mari ne tarda pas à revenir. Une nuit que les époux causaient dans leur lit selon la coutume, la femme dit :

« J'ai bien des grâce à rendre au Seig-neur, mon cher époux. Je m'attendais à mourir à -ton retour, car, en dépit de tes instances, ma nature, que tu avais mesurée avant ton départ, s'était resserrée à tel point que si le prieur du couvent n'y avait porté un remède opportun et salutaire, tu l'aurais retrouvée ou fermée ou si étroite, que je me demande comment tu aurais pu en jouir à ton aise. »

Ce que l'huile jetée est à la flamme, le soufre à l'incendie, le fouet aux Furies, peut seul donner une idée de ce que ces mots produisirent sur notre homme. Dans sa colère, il s'arracha les poils du menton. Song"eant ensuite à la naïveté de sa femme, il conclut que si elle y avait mis de la malice, elle aurait g-ardé sans doute le silence sur cette action coupable. Il feignit alors l'indifférence à cet égard, non sans être assailli toute la nuit de sombres pensées.

Lorsque le soleil commença à poindre, il se leva, s'habilla en femme (ce qui était facile, puisqu'il s'était arraché les poils de la barbe), puis se rendit vers midi au couvent et y demeura jusqu'au soir. Il fut remarqué par lô moine chargé de fermer les portes de l'église; ce der-

nier s'empressa d'informer de sa présence l'ig-noble prieur, dans l'espoir d'être récompensé comme pour la découverte d'un trésor.

Le lascif et vicieux prieur se hâta d'accourir et conduisit la prétendue femme au réfectoire où il' la restaura avec toutes sortes de friandises, telles que g-âteaux, tartelettes, drag-ées au miel, etc..

Par la suite, une grave discussion s'étant eng-ag-ée entre les moines pour décider qui coucherait avec la femme, le prieur, digne pasteur de cet impur troupeau, afin d'empêcher ses moines épicuriens de se porter à des excès, dit à celle-là :

« Choisis celui qui te plaira, et je jure par ces mains consacrées d'enfermer les autres dans leurs cellules, afin que tu puisses sans contrainte jouir des plaisirs de l'amour. »

Alors, ce fut, parmi ces moines, à qui offrirait de l'or, des bijoux, des pièces d'argenterie, des vêtements précieux des perles pour être l'heureux élu. Mais comme le jeune mari avait à venger son honneur outrag-é, il choisit le criminel prieur en personne.

Après avoir enfermé les moines, le prieur conduisit la femme dans sa cellule, et se coucha tout joyeux sur le lit. Mais elle, comme retenue par la pudeur, lui dit :

« Je ne me coucherai près de vous qu'après vous avoir attaché les pieds et les mains, car je crains que ma virginité ne soit flétrie et déshonorée par votre violence. »

L'amoureux prieur se laissa lier, ainsi que l'autre le désirait. Quand le mari eut en son pouvoir l'infâme moine, il le tira à terre par les pieds, le roua, trépigna sur lui, en le meurtrissant des mains, des dents et d'un gros bâton noueux sur toutes les parties du corps :

GinOLAMO M01\LINI

Hy

« Ah! méchant fourbe! Voilà, vaurien, la vengeance t^^s agréable de mon lit conjug-al, que tu souillas naguère, en corrompant l'innocence de [ma femme. Souviens-toi donc de ce plaisir d'amour maintenant qu'il est payé par la douleur. »

Le moine hurlait, appelant tel et tel frère par son nom, et implorant du secours. Mais ses compag'nons, qui enviaient son bonheur et croyaient que ces cris provenaient de la femme se lamentant sur sa fleur flétrie, lui disaient:

« Nous te proclamons heureux, toi qui, après avoir cueilli la fleur virginale, t'es rassasié de cette beauté incomparable. »

D'autres, il est vrai, le chargeaient d'imprécations furieuses.

Le mari, ayant bâillonné le prieur, le rendit à ce point brisé, meurtri et rompu, qu'à demi mort et respirant à peine, tous ses membres semblaient disjoints. Le laissant ainsi prostré sur le sol, il s'empara d'un sac d'or et regagna son logis en courant.

Les moines restèrent enfermés jusqu'à midi. A cette heure, l'un d'eux, mourant de faim, brisa la porte de sa cellule et se rendit chez le prieur qu'il trouva évanoui et gisant à terre. Il délivra ses compagnons. Ceux-ci accoururent tous près de leur supérieur, lui prodiguèrent des soins, et lui demandèrent ce qui s'était passé. Mais le prieur, craignant de découvrir son forfait, demeura muet.

Comme il demeurait ainsi, le mari, point encore satisfait des maux du prieur, revint au couvent par les combles ; il s'était déguisé en médecin. Les moinesvenant 1 sa rencontre le conduisirent promptement au prieur.

58 ŒUVnKS GAI.ANïF.S DES CONTKUnS ITALIENS

Le mari, en sa qualité demédecin, demanda ce qu'il avait. A quoi répondit le sous-piieur :

« Magnifique seig-neur, cette dernière nuit vers dix heures, notre révérend père, voulant descendra à l'ég-lise, est tombé dans l'escalier et s'est rompu les membres. Tenez voilà de son urine. »

Le médecin l'examina attentivement et dit sans ménagement :

« Révérends pères, cette urine révèle que votre supérieur n'est pas tombé, mais qu'il a reçu des coups de bâton. »

Et désignant les marques :

« En voici un, puis deux, etc.. »

Le prieur fit signe qu'il en était ainsi. Et les moines murmuraient à l'envi, disant :

(( Cet homme est Esculape lui-même, car, sans rien savoir, il reconnaît tout aux moindres signes. »

Alors le médecin, ayant enlevé son manteau, déclara qu'il allait sans retard faire recouvrer la santé au malade.

Il fit donc allumer un grand feu et placer dessus une chaudière pleine d'huile ; ensuite il envoya les moines chercher des herbes dans les environs. Dès qu'il fut seul :

« Révérendissime prieur, fit-il, je te poursuis d'une telle haine que, non satisfait encore de tes maux, j'ai décidé de te perdre tout à fait, et de te plonger dans celte chaudière d'huile bouillante; cela te sanctifiera et te classera parmi les saints du calendrier; et pour que tu puisses dénoncer l'auteur de ta béatification^ sache que c'est moi qui cette nuit t'ai rossé... »

En disant ces mots, il le jeta dans la chaudière ; puis, s'emparant de tout son or ainsi que de celui de la communauté, et laissant dans la cellule ses vêtements de

GiaOL^MO MORLINI 59

médecin, il prit la fuite. Il devint de cette façon riche et magnllique.

Quand, à leur retour, les moines trouvèrent leur prieur cuit dans l'huile, ils se répandirent en lamentations et rcnlerrèrent en secret. Ensuite, ils convoquèrent les membres de leur ordre et firent rendre un décret qui prohibait l'entrée des femmes ainsi que l'admission des Napolitains dans leur maison, décret qui subsiste encore de nos jours.

Celte nouvelle prouve que la chasteté est inconnue aux moines et que, chaque jour, ceux-ci possèdent des biens que défend et condamne la rigueur de la règ-le.

DE TROIS FEMMES OUI AVAIENT TROUVE UiNE PERLE TpRÉGIEUSE (i)

Trois charmantes femmes (de quel pays, c'est ce que je ne dirai point) ayant trouvé une perle précieuse résolurent de s'en rapporter à l'arbitrage de Palémon pour décider laquelle des trois devait la posséder.

Le judicieux arbitre ne voulait favoriser ni l'une ni l'autre ; mais il ne pouvait cependant diviser l'objet en litig-e. Il déclara alors que la perle appartiendrait à celle à qui seraient arrivées les mésaventures les plus désagréables ou les plus ridicules.

La plus âg-ée, une femme abandonnée par son époux, prit la parole en ces termes :

(( Un jour, m'étant éveillée d'un mauvais sommeil, à peu près au milieu de la nuit, je vis tout l'horizon éclairé par un superbe clair de lune. Pensant qu'il était jour, laissant maison, famille, domestiques et soins du ménage, j'eus l'idée d'aller dire ma prière dans un temple éloigné. En traversant la place du Marché aux Fruits,je vis, sur un piédestal en marbre de Paros, une statue représentant un homme nu, parfaitement fait et de qui l'arc était bandé. J'en demeurai frappée d'admiration. Après l'avoir examiné longtemps et m'en être délectée tout à l'aise, je me souvins du mari que j'avais naguère; em-

(i) Nouvelle cjualre-Yingt-unièioe.

GlUOLAMO MOnLINI Cl

Lraséed'ainour, tourmenléede désir, je voulus alors donner des caresses à cette statue. Là où manquent les forces la ruse supplée.

A l'aide de quelques pierres superposées, je m'élevai jusqu'à elle, et nouant mes bras autour de son cou, je la couvris d'un nombre incalculable de baisers. Son raide priape me chatouillant à travers les vêtements, un tel prurit s'empara de moi que, relevant mes jupes, j'aspirai avec conviction dans mon calice brûlant l'engin de marbre tout entier et, me démenant, je me saturai de volupté. Quand je voulus me retirer, il me fut impossible de dégager cet outil de marbre de ma fente. Que faire ? J'allais donc être exposée aux yeux de tous, ainsi accouplée à une statue, suspendue à son cou avec mes bras tremblants.

L'aurore parut. Un peuple immense accourut, comme s'il se fût agi d'un spectacle curieux. Chacun éclatait de rire, et je pus jug-er, de mon point de vue, combien la chose méritait l'admiration, car personne, de tous ceux qui étaient là, ne vint me délivrer. Je restai jusqu'à l'heure de raidi dans cette cruelle position. Getévénement fut connu de toute la conti'ée et me rendit célèbre par la suite. »

La seconde femme dit alors :

« Je pense que ce qui m'est advenu est pire encore. J'avais à mon service un jeune Calabrais. Un soir qu'il se chauffait, assis près d'un réchaud rempli de braise et que j'étais assise à terre en face de lui, j'aperçus par hasard un braquemart énorme qui tout roide sortait de ses chausses. Cette vue me rendit fulle ; je ne pus résister au désir de le serrer dans ces petites mains que vous voyez. Mais ce butor, me regardant de travers, s'écria : u Sa-

62 ŒUVnES GALANTES DES CONTErUS ITALIENS

chez, maîtresse, que ce membre n'a jamais pris contact avec aucune femelle sans qu'elle portât le bât. »

Comprenant ce qu'il voulait dire, je m'empressai d'aller mettre un bât, et je revins près de lui. « Cela ne suffit pas^ fit-il, il faut aussi une bride. » Je me passai une corde autour de la tête, puis me mis à g-enoux et m'approchai à quatre pattes, les fesses découvertes. Alors, le Calabrais monta sur moi, saisit la bride et m'enfonça jusqu'au fond des entrailles, cette verg-e aussi grosse que celle d'un âne. Mon mari, arrivant sur ces entrefaites, me roua de tant de coups que je laisse à de plus habiles que moi le soin d'en faire le compte... »

Le tour de la plus jeune femme étant venujelle poussa de profonds soupirs et dit :

« Malheureuse de moi ! Un jour, mon mari m'envoya un énorme poireau à préparer pour le souper. En le lavant dans une bassine, il me semblait toucher une verg-e ; cela excita mes désirs à tel point que, le saisissant vig-oureusement, je le plantai dans ma vulve et jusqu'au fond l'enfouis soig-neusement. Puis, de ces mains que voici, je le fis aller d'un mouvement de va-et-vient avec tant de force que l'excès de frottement fit jaillir le sang- et je m'évanouis. Le hasard fit que mon mari survint à l'improviste, au moment où je reprenais mes sens : j'abaissai ma jupe vivement sans prendre le temps de retirer le poireau. Il venait m'annoncer que mon frère était blessé mortellement et qu'il désirait me voir. Je me mis en marche avec précaution en serrant les cuisses pour que le légume ne sortît point. Soudain, ayant heurté une pierre et fait un faux pas, je tombai la tête la première, si malencontreusement que mes jupes se relevant mirent mes fesses à découvert.

GiaULAMO MORLINI 63

Un âne qui se trouvait près de moi, apercevant des

feuilles vertes qui me sortaient des cuisses, les saisit avec ses dents, et retira ce gros poireau tout mouillé de... etc.. Celte scène fit éclater de rire ceux qui en furent témoins. Depuis ce jour, on ne cesse de me montrer au doig-t en plaisantant. »

L'arbitre ayant ouï ces divers cas,et les ayant pesés, ne sut prendi*e aucune décision ; il préféra en laisser le soin au lecteur.

Cette nouvelle fait voir que les fenjmes sont capables de telles actions et souvent de pires.

ANTONIO FRANCESCO GRAZZINI

Poète amoureux et burlesque, auteur comique fort honoré de son temps, Grazzini dut à la fantaisie curieuse d'un lettré et d'un éditeur, d'acquérir, deux siècles après sa mort, une recrudescence de gloire que son nom ne devait plus espérer. Les bibliothèques de Florence gardaient, entre autres manuscrils,quelques-unes de ses nouvelles, mais soit qu'on marquât un certain dédain pour ce genre de composition dont s'encombre la littérature italienne, soit qu'on les ait simplement oubliées, elles demeurèrent longtemps, semble-t-il, indignes de l'attention des érudits et des bibliophiles. Il fallut la grâce indulgente du xviii^ siècle et certain goût de récils galants et badins qui fit époque, pour qu'on osât les rechercher. Elles furent publiées d'abord fragmentairement en 1743, par les soins de l'abbé Andréa Bonducci et ensuite dans leur intégralité à Paris, — avec la marque de Londres, — en 1756. Sous ce titre : La prima e la seconda Cena {le pr^emier et le second Souper), elles réunissaient vingt-et-une nouvelles sur trente, et c'était tout ce qu'on en avait pu recueillir. Elles eurent une telle vogue, justitiée par de nombreuses réimpressions, qu'un écrivain de peu de mérite, mais de quelque notoriété, Lefebvre de Villebrune, les traduisit en français (i). Immédiate-

(i) Les Nouvelles d' Antoine-François Grazzini, dit le Lasca. A Berlin, 1776, a vol. in-12. Outre diverses singularités que renferme la préface de cet ouvrage nous lisons ce qui suit : « On trouva il y a quelque temps dans une bibliothèque un manuscrit qui, par le

ANTONIO FI\ANCESCO GUAZZINI

ment après leur apparition, qui suscita de nombreux commentaires, des bibliographes se plurent à rechercher les documents nécessaires à illustrer la mémoire de leur autour. On eut ainsi — sans compter les critiques de Tiraboschi — la préface de Poçî^ialiet l'admirable biographie du chanoine Biscioni. Ces divers écrits, joints aux pages que lui avait consacrées Negri,et à l'analyse de son œuvre, nous ont permis de retracer un peu brièvement sans doute, mais avec plus de précision que la plupart de nos devanciers, les principaux traits de son caractère et de sa physionomie.

Antonio-Francesco Grazzini vil le jour à Florence, le 22 mars i5o3. Son père était ser Grazzino d'Antonio di Grazzino, di Jacopo, di Matteo, di Giuduccio, di Bindo di Grazzino, de la vieille souche des Grazzini de Staggia (i).

Je suis à Staggia qui est ma patrie Et de mes ancêtres l'antique berceau Où naquit mon aïeul et ser Simone Sandre Grazzin, surnommé Urria.

Ainsi s'exprime-t-il lui-même dans les premiers vers d'un de ses sonnets Lt sue rime (pièce LXXIX, édition florentine de Fraucesco Moûcke, 1741-42, 2 vol. in- 80). Et il ajoute, faisant allusion à la qualité de son origine :

Partout où se portent mes yeux, où je pose le pied Je vois mes armes peintes ou sculptées.

Sa mère donna Lucrezia, fille de ser Lorenzo de'Santi, descendait d'une noble famille qui occupa pendant longtemps le

style, paraît être écrit du temps de Henri IV. C'est la traduction des nouvelles du Lasca, mais ce qui rendait cette découverte précieuse, c'est qu'on y trouva les neufs contes qui manquent et dont l'original est perdu... » Le ton bizarre de ces lignes, les nombreuses incorrections qu'elles présentent, ainsi que l'absence de sources sérieuses, ont fait écarler comme fanlaislistes les assertions de l'éditeur et méconnaître à juste titre sa traduction.

(i) Cette famille, qui date du xni* siècle, tire son origine et son surnom de Staggia, lieu situé dans la Valdelsa, à vingt-cinq mille de Florence et sur la route de Rome, qui le coupe en deux.

prieurat de la République florentine. Elle s'était mariée le i5 mars i497 et avait eu pour dot 720 florins d'or. De cette union étaient nés quatre enfants mâles, dont Antonfrancesco. On ignore le détail de son enfance, de même qu'on ne sait à qui attribuer les soins de son éducation. Il exerça, dit-on, la profession d'apothicaire et son officine, située en face du Baptistère — à l'enseigne del Moro (du More) — existait encore, selon Zirardini, vers i85o. Des critiques ont douté parfois qu'il prît ce métier, car les registres du temps n'en font point mention. D'aucuns ne voulurent le voir qu'associé à un de ses oncles qui habitait cette même maison, mais quelques passages de ses vers en sont un sûr garant. Dans un chapitre A la Louange des Melons, publié dans l'édition précitée, il paraît se réjouir que « tant de maux occasionnés par les pêches, les figues et autres fruits de toutes sortes, lui permettent de débiter tant de lavements. »

On augurerait mal de ses fonctions d'apothicaire pour juger de son labeur d'écrivain. Il ne les accepta sans doute au début de sa carrière que pour employer les années stériles de l'étude, ou pour subvenir à des besoins urgents. Il acquit de bonne heure une solide réputation, car à peine avait-il écrit ses premiers ouvrages qu'il contribuait à fonder ,1e i*"" novembre i54o, sous le titre des Humides (i), la première grande Académie florentine. Pour se conformer aux règlements de cette assemblée, qui imposait à ses membres le choix d'un surnom emprunté au domaine des eaux, notre Grazzini se fit appeler le Lasca. C'est déjà un témoignage plaisant et original de la qualité de son esprit que l'élection de cette épithète. Le Lasca désigne une sorte de poisson communément dénommé en France, le gardon ou la vandoise, dont la vivacité est extrême

(i) En italien Umorosi. Dans un chapitre de son Histoire littéraire d'Italie, relatif aux anciennes académies iîaliennes, Ginçuené a rappelé les crijcines de celte compajs;nie, laquelle se n'unit d'abord en société particulière et eut ses premières séaaçes intimes chez Jean MmzuoU surnommé lo Strqdino,

ANTONIO FRANCESCO GRAZZINI 67

et qui, en nageant, dessine les plus capricieux détours (i). Au début, l'Académie des Humides, en reconnaissance de la part qu'il avait prise à sa création, le nomma chancelier; plus tard, lorsqu'elle eut gagné les faveurs du grand-duc et qu'elle adopta le titre d'Académie Florentine, il en devint par trois fois provéditeur. Son influence dut diminuer par la suite, car lorsque cette institution devenue prospère se fut accrue d'un grand nombre d'associés, il en fut violemment exclu. Les raisons qu'on a données d'un tel ostracisme sont à la gloire de notre auteur, lequel avait refusé, dit-on, de se soumettre à certaines rèi^les imprévues lors de sa fondation et qui tendaient à en dénaturer le but (2). Cela explique d'ailleurs la part qu'il prit à la formation d'un autre corps savant, l'illustre Academia délia Crusca (3).

(i) Biscioni s'est appliqué à rendre précise cette subtile définition: • Grazzini prit pour armes selon le Libro de Capitolo ec. dell Academia dcf/li Urnidi. un poisson, étendu de toute sa longueur sur l'eau, avec un papillon volant au-dessus ; il m'a été impossible de savoir quelle était sa devise, en admettant qu'il en eût ajouté une, comme c'est l'usage. Ces armes sont une allusion frappante au caraclère du Lasca que sa nature portait à faire des compositions du genre facétieux et fantastique, et représente bien le poisson dont la coutume est de se lancer hors de l'eau pour happer les papillons

3ui, par leur vol incertain, figurent les caprices de l'imagination es hommes, u

(2) Ce fut vers le commencement de i547.

Divers commentateurs, Biscioni en tête, nous fournissent de curieux détails sur laquerellequi motiva le départ du Lasca. « Selon les règlements de cette compagnie, chaque membre désigné par le sort devait, deux fois par semaine, faire des lectures publiques. Le tour du Lasca étant arrivé, celui-ci ne voulut point accepter une telle tâche et il encourut d'abord la privation de son droit de vole. Cette peine ayant été annulée par suite de l'élection de nouveaux magistrats (i5 août i546), notre auteur refusa de nouveau de se rendre aux décisions prises, et par esprit d'indépendance ne consentit jamais à soumettre, avant de les faire imprimer, ses propres compositions aux censeurs nommés à cet effet. » Peut-être craignait-il par là qu'on ne mît un frein à son esprit caustique, et songeait-il déjà à exercer sa verve sur quelques-uns de ses confrères qui lui déplaisaient.

(3) L'académie de la Crusca qui portait dans ses armes un blutoir entouré de cette devise : « Il più bel fior ne coglie » (il en prend la plus belle fleur), et avait pour objet de développer et de fixer la

68 ŒL'VnES GALANTES DES CONTKURS ITALIEWS

Dans l'intervalle qui suivit son exclusion, tandis qu'il songeait à réunir un nouveau groupe de lettrés, il ne perdait pas son temps et composait des comédies plaisantes, des fantaisie satiriques, où son talent souple et narquois ne le cédait en rien au désir d'atteindre ses persécuteurs. Il les cingla dans des œuvres d'ironie et de grâce qui demeurent parmi ses meilleures productions. .

Tous les ouvrages qu'il conçoit alors témoignent d'un souci personnel et d'une angoisse anti-sociale. Son éloquence favorise le dessein qu'il a de ne pas laisser triompher ses médiocres ennemis, dans leur intention de prêter à la langue des origines araméennes ou chaldéennes. Toute sa haine est désormais fixée ; elle ne trahit pas seulement une inimitié, elle affirme la noblesse de son aspiration. Ce qui l'éloigné de ses anciens confrères, les Hiimidi, c'est moins le mépris de leur règle qu'une dissension complète de goût et d'intelligence. Et l'on

langue toscane en passant ses expressions à l'étamine oaaablateaa pour séparer le son (en italien la Crusca) de la farine, ne fut au début qu'une réunion de quatre membres. « C'étaient, dit Ginguené — qui en a fait ingénieusement l'historique — Bernardo Canigiani, ancien ambassadeur du Duc de Floronce à Ferrare, Giovambattista Deti, Bernardo Zanchini, docteur en droit, et Bastiano de' Rossi. La gaîté d'esprit et la malignité satirique du Lasca paraissaient animer cette petite assemblée. Sans songer encore à former une académie, on y examinait, on y passait au tamis les ouvrages, on séparait le bon du mauvais, ou lîgurément la farine du son. Lionardo Salviati, admis dans la Société, voulut qu'elle devînt une Académie. Les plaisanteries surlo son et sur la farine, sur le moulin, le blutoir, le tamis, et le crible, y ctaient alors dans toute leur force. Le premier de ces objets, le son, la crusca, se présenta d'abord à l'esprit au lieu de quelqu'un des instruments qui servent à séparer le son de la farine comme le blutoir, /rzi//one, ou le tamis, slaccio, et la nouvelle académie prit le nom de la Crusca. Les Académiciens tirèrent leur nom particulier du grain, de la farine on de la pâte. Canigiani devint/e Gramolato, [c Pétri; Deli. le Sollo, le Mou ; Zanchini, /e Marerato, le Macéré; de' \\oss'\, l'Inferigno, le Pain bis; et Salviati, qui fut celui de tous qui donna le plus de célébrité à son surnom, ry/i/an'naio, l'Enfariné. ... Grazzini seul n'y accepta point de surnom; il se contenta de garder celui qu'il avait déjà, donnant plaisamment à entendre que le lasca, avant d'être frit, doit être roulé dans la farme ».

ANTONIO FRANCESCO GRAZZINI Gq

pourrait trouver là le vrai motif de sa disgrâce, car les Aramei sont tout-puissants.

Il écrit successivement la Guerre des Monstres (i), publie des C/innts de Carnaval (2), des petits poèmes facétieux (3) et fait jouer ses premiers ouvrages comiques : la Gelosia {la Jalousie), comedia in prosa, Firenze, Giunti, i54i et i568, in-8<', et la Spiritala [la Possédée), comedia in prosa, Firenze, Giunti, i56i, in-S» (4).

(i) La Gaerra de' Mosiri, Firenze, Manzani, i584, in-4». Opuscule fort rare. C'est le commencement d'un poème badin qui devait être suivi de plusiturs chauts.

(2) Tutli i Trionjl, Carri, Mascherate, o Canti Carnascialieschi andaii pev Firenze del tempo del Mfujnijico Lorenzo veccliio del Alagnijico Lorenzo veccliio de Medici (raccolli per N. Lasca).F\orenza, sans nom d'éditeur (Loreczo Tonentiiio), iBSq, in-80. Voir en outre : Canti carna5cialcschi,tlc., publ. par O.Guerrini.Miiano i883.

(3) Slanze in dispregio délie Sberrel/a{e,Firer)zc,YrancescoD'mi" 1679, in-4''. (Voir de plus : // 'l'erzo libro deW opère burlesche dï M. Francesco Berni, di M. Gio délia Casa, dell'Arelino, etc.,e(c...i Firenze, 1738, in-S» [6 pièces du Lasca] et le Rime burlesche édite e ined. di Anton/. Grazzini delto il Lasca. publié par C. Verzone, Firenze, 1882). Outre quei<iiies œuvres lyri(;iies (Cf. Eglof/he, sonetli, canznni, niadrir/ali, madrirjalesse,epiiaj}'ied oltave, Livorno, '799' [''''^ '^^'7] in-S"), il [)ublia aussi deux recueils composts des œuvres burlesques de Berni, de Burchicllo et de plusieurs autres poètes remarquables de son siècle. I» : Il primo Libro délie opère burlesche del Berni e di al tri, I^renze, Giunta, i548, in-S». — II» : / Sonelli di Barchiello ed i Sonetti di Alatnanni, alla Burchiellesca, Firenze, Giunti, i552, in-S". (Celte édition a été citée par l'Académie de la Crusca; Grazzini en donna, peu après, une autre plus ample, mais qui offre, selon Brunet, des lacunes que n'a pas la précédente : / sonetti del Barchiello, di M. Ant. Alamanni e del RisoLulo {Anqelo Cenni),di nuovo revisli, e atnpliati, con la campa jnia del Manlellaccio, composta dal magn. Lorenzo de Medici, insiemc co' beoni del medesimo, Fiorenza, Giunti, i568, in-8».

(4) Ces deux pièces furent représentées, l'une à Florence, durant le carnaval de i55o; l'autre à Bologue, et ensuite à Florence, eo i56o, pendant un festin offert par la « maj^nifique seif^^neur JJernadctto de' Medici ». Devenues introuvables, elles furent réimprimées, mais après avoir subi des corrections et des mutilations, dans un recueil; Le Comédie, cioe, la Gelosia, la Spiritala, la Strega, la Sibilla, la l'inzochera, J. Parentadi,Y€nelia, Beru. Giuuti, i58i, in-8">. On connaît une autre comédie de Grazzini : l'Artigogolo, Firenze, 17Ô0, in-S". 11 existe une édition récente de ce théâtre curieux: Çommedie, etc., publié par P. Fanfani, Fireoze, 1859.

Poète satirique à la manière de Berni, écrivain judicieux et élégant, il a le souci du développement du langage toscan. Ses railleries et tout ce que son imagination peut concevoir de burlesque sont autant de motifs dont s'enorgueillera une littérature.Il écrasera sous le rire ses pusillanimes et maladroits adversaires, et sa victoire sera une manifestation de sa personnalité.La Crasca pourra par la suite s'appuyer sur l'autorité de ses propres écrits; elle ne fera jamais que rendre humblement justice à son génie. Le premier fondement de la nouvelle académie ne fut guère établi, d'après le sonnet ijq de ses œuvres (i), avant i55o, et l'organisation n'en fut terminée qu'après l'admission de Lionardo Salviati (2), son ancien collègue de l'académie florentine et son ami, celui qui tenta fructueusement de le glorifier aux yeux mêmes de ses anciens ennemis. Le Lasca rentra en grâce dans l'ancienne assemblée, et quoiqu'il ait paru sacrifier aux formalités caduques de la censure, il fit triompher un certain esprit d'indépendance qui pendant quelque temps régna dans les deux sociétés rivales. II vécut les dernières années de sa vie dans une paix profonde et parut jouir d'une notoriété laborieusement acquise. Il mourut en pleine lucidité d'esprit, le 18 février i583, âgé de plus de 79 ans, et fut mis au tombeau de ses ancêtres, le 20 du même mois, à l'église de San Pier Maggiore.

Grazzini ne se maria point. Ses portraits nous le montrent comme un homme de bonne et saine constitution, bien fait de sa personne et doué d'un visage expressif, mais quelque peu sévère (3). Il était chauve et portait une barbe crêp;!e. Les yeux étaient spirituels et témoignaient de la vivacité et de

(i) Edition de 1741.

(a) Vers la fia d'octobre i582, selon le Diario de Trito.

(3) La Bibliolliôque Nationale {voir Catalogue des portraits français et étrangers, etc., par G. Duplessis et G. Riat), ])ossède quatre ])orlraits de Grarzini. Semblables à ceux qui ornent les éditions des Soupers, ils paraissent accuser une même origine, que nous n'avons pu découvrir. Ce sont des figures assez insignifiantes et dont la piètre valeur documentaire n'est pojul relevée par une louable cxcc;i-

ANTONIO FRANCHSCO GRAZZINI ?!

l'originalité de son esprit. Peu d'auteurs purent lui être comparés, lant au point de vue des qualités de 1 âme que des dons de l'éloquence. Aucune science ne lui était étrangère, quoi qu'en ait dit Poccianti, et ses vers nous apprennent qu'il s'adonna à l'étude de Tastrologie et de la philosophie (sonnets XXIX et CXXIX). Sans se tlatter nullement de son érudition, il avait conscience de son propre mérite, car, s'adressant à Messer Buonaani, il dit en substance, dans le sonnet CXXX

Ne nous tenez pas pour mauvais nous autres doctes, Car docte et lettré je suis.

Trito (cité par Biscioni), en écrivant son éloge, se plaignit amèrement que : a le sort ait privé l'Académie de Florence et tous les lettrés du très gracieux Lasca, homme très noble et très érudit si l'on considère ses actions. Sur toute chose, ajoute-t-il, il parlait avec autorité, et, dans la poésie burlesque, il fut le premier de son temps... Son principal mérite venait de la pureté et de l'agrément de son style qui était si naturel que nul autre ne pouvait l'égaler... Il laissa en prose

lion. Le Lasca y est représenté de 3/4 à droite ou de 3/4 à gauche, selon le procédé employé par le dessinateur ou le graveur. La tête est presque chauve, le front ceint d'un laurier ; une barbe un peu fournie estompe le bas du visage. Le buste, coupé par un encadrement ovale, est revêtu d'une manière de pourpoint taillé dans une fourrure, selon la mode du temps, et échaucré sous le col. Eu voici la désign;ition iconographique: 1" Buste de 3/4 à gauche, Dessin, non signé. 11" Buste de 6' 14 à droite, dans un ovale, gravé par Caronni. III" Buste de 3/4 à gauche, dans une bordure ovale, gravé par F. Rosaspina. IV* Buste de 3/4 à gauche, dans une bordure ovale, gravé par F. Vascellini.

En outre des portraits placés en frontispice dans les éditions de la prima e la seconda Cena, 1793, 1810, i8i5 et i833, citées plus loin, on trouve encoreune interprétation de la même gravure, en tête de l'ouvrage de Zirardini : l'italia letteraria ed artistica,tlc., édition italienne et traduction franc^aise, Paris, Baudry, i85o ; elle figure dans une planche hors texte qui contient huit autres portraits de contours italiens.

des nouvelles non finies (non finilissinrie), et clans la comédie gagna quelque renom. Sa rnort fut une grande perte pour l'Académie parce qu'ayant été un de ses fondateurs, il lui était d'un grand soutien et par sa sollicitude et par sa très agréable conversation. . . »

Nous ne rappellerons pas le mérite de ses ouvrages ; nous nous contenterons simplement d'annoter les nouvelles qu'il laissa. On ne sait exactement à quelle époque il les écrivit, mais, sans nul doute, ce fut à divers moments de son existence et pour l'agrément de quelque compagnie. C'est ce qui explique le ton infiniment plaisant qu'elles offrent à notre curiosité. Les unes semblent d'anciennes histoires, qu'on contait pendant la jeunesse de l'auteur, les autres de simples traits de mœurs, observations vivantes où maris jaloux, moines licencieux et pédagogues, ne sont guère épargnés. Comme tous les récifs du temps, elles apportent elles-mêmes, sous forme d'introduction, leur cadre et leur milieu.

« Les années écoulées depuis la bienfaisante incarnation du divin fils de la Vierge Marie avaient dépassé le nombre MDXL sans atteindre toutefois MDL. » Sous le pontificat de Paul III, au temps où régnaient Charlcs-Ouint et François 1er, une société composée de cinq jeunes dames et d'autant de genlilshommes se réunissait à Florence, chaque semaine, ajjrcs dîner, chez une veuve fort riche et fort belle. Comme on était en hiver et que l'on avait épuisé toutes sortes de jeux, y compris les batailles de neige, on s'était résolu, ainsi qu'au siècle du Decaméron, à conter des historiettes légères et galantes. Les cavaliers étaient aimables, les dames gracieuses et peu effarouchées ; les récits ne tardèrent pas à prendre un ton libre et badin. L'auteur nous les a transmis en une langue nerveuse et caustique qui n'exclut ni esprit ni grâce, si bien qu'à deux siècles de distance, et malgré une traduction qui se prête mal aux saillies et aux images de l'original, elles gardent une fraîcheur et une naïveté incomparables. Elles témoignent d'une facilite et d'un abandon tels qu'on les croirait improvisées.

ANTO.MO FRANCEbCO GllAZZl.M

C'est là leur plus sûr aicrile et Giazziui fît blcQ d'écrire à leur propos (r) :

« Je ne l'engage polof, Stradino, à les défendre conlre les crili.jucs ni à eulamer de discussion ou à dire seulement une parole. . . Non que je prétende élablir un privilège en leur faveur ni les dislinguer,en quoi que ce soit.du reste des compositions littéraires qui ont vu le jour jusqu'à présent, mais parce que je sais que l'Ignorance, la présomption, l'envij et la malveillance sont encore en faveur dans ce monde : ce dont je me soucie fort peu du reste... Que celui qui n'en voudra pas les laisse de côté et crache dessus, si elles lui déplaisent. Elles ne sont pas pour se faire lire de force... Et si ce n'est pas assez pour les gens de lettres babillards, puristes, savanlasses, éplucheurs de pensées, de les griffer, de les mordre, de les lacérer, de les déchirer, qu'ils les étrillent, écorchent, étranglent.je le leur permets, aimant micu.x encore leur blâme que leurs éloges, . . »

DIBLIOGRAPIIIE

Les Sources. - A. L. M. (Millin) : Notice, Bio-ranhie Uni ' versehe uc .UichauJ. nouveile éditioa, Paris, Desplaces, XAIJ Ïa-W — GoMiE Pibho DE B.avDi: Accudcmia délia Crusca dello il Trilo nelsaoBiari (Mt. cité par Biscioui;. — Doit. Gius. Bl.i.ncu.mnella iialira Ualiana trallalo, etc., Fireuze, Maani, 1739 iu-^o pp. 9 et Jo. — AMo.,iiAniA Biscio.m : Vie du Lasca, publiée eU èlt de 1 édition de Londres, 1793, et de celle de Milan, i8i5. (Un Irasment de vette notice a été traduitdûus lYdilion française des œuvres de (irazzmi : les Soupers du Lnsca ou recueil des nouvelles UAntonJrancesco Grazzini dit le Lasca {XVI^ siècle). Truductioncom/j.eteet litlarale, l'atis, Liseux. 1882,3 vol. petit in- 18 Le le.Me du Savant chanoine a de plus servi à l'auteur d'une notice qui n-ureala lin d'une autre édition française : Conlcs de Gruzsini

(1 ) Lettre à un ami, citée par Zirardini (l'Ilalie littéraire et arusttque, iraduc.ion E.-J. Delecluze). Est-il utile d'ajouter à ce propos que tiois qa'ires curieuses de notre auteur et intéressant sa toemoire ont cte publiées dans l'cdition suivante: Prose florentine mrxw^ln-so?^ l'ranchi, divise ia IV Parti, dal lîio al 1745,'

74 ŒUVftES GALANTES DES CONTEURS ITALIi-NS

, . , „.. ,• „„/-. r*" f.tp Paris Marpon et Flammarion,

lellcraria d'Itaha]. — Lr.-K ^ontamm • /^y; „ ^ . ^3 rallemand par N Zingarelli et V. Rossi, Torino, Lœscher, 18S7-

f V vî c V H in-8«. - C. CoiSi, : LeIUre di Anlonfv. Groo:i/u ï iL»f<;c?fe»»<,p.r.m;,,™» . ;„ r,».«, Imol. .879, .«*.

S ks mS ir i.s^ ^«r "s|in ;

fîôSm /m//nnf in prosa, etc., etc., Livorno, lipi di Fi. A igo Xi ?n 8« - GlAMB.PASSA^o : I Novell ter i italiam in prosa âdicaiiedescritli, scconùa cdizione. Torino, Parav.a et Comp.. sS t î in8o.- WicH. PocciANTi: Caialojas scnptorum Ho,cn.

Pa/«?/?o di ser Brunello Latini (Ms. cite par Biscoui). - L NARDO SALV.AT1 : ^L.eWn»en<i f/e//a Lm^ua fopm i/ ^ecamm. Venezia Fralelli Guerra, i584. in-4°. vol. 1, hbro ". .^ap. XU p.i.. l'onardo Salv.ati : Secondo Injarinalo, etc., Hrenze, An on. Pidovani 1588, in-8^ p. 199- - Salyiko Salyim : f^sti consolun ddvTcadlmid Fiorentina, clc, Fircuze. Tartiui e Franch,, 17.7.

lano, Soc. Tipog. de Classici itahani, 1822-26, VII, m-8 . - Gits.

ANTONIO FHANCESCO GRAZZINI ^5

ZiRARDÏNi : l'Ilalia lelleraria ed arlistica, etc., Paris, Baudry, i85o, )n-8*. (V'^oir la traduction française de cet ouvrage parE.-J. Delécluze, Paris, Baudry, i85o, in-8 ), etc.

On consultera utilenricnt sur le temps où vi'cut Grazzini l'ouvrage suivant : Vila e Opère de Benvenulo Vellini, Rlilano, Tip. di Classici italiani, 180IJ-1811, 3 vol. in-S".

Editions. — Il existe XVll éditions complètes ou partielles des Nouvelles d'Antonfi-ancesco Grazzini. Des bibliographes sérieux, tels que Gamba, Papanti, Passano et Bruuet, ont signale, en outre, deux contrefaçons qui doivent à leur caractère fallacieux de ne point figurer dans la plupart des bibliographies. Le premier catalogue des Soupers se trouve dans l'édiliou qui fut donnée en i8i5, par Silveslri ; c'est sans aucun doute à cette source précieuse qu'ont puisé tous les commentateurs modernes. Voici la nomenclature de ces éditions que nous n'avons pu contrôler qu'en partie, les textes en étant souvent rarissimes. I. Laseconda Cena StarabuliFlorence) dell'Egira laa (ij4'i], apresso Ibrahim Achmet, in-8''. (Première édition partielle, donnée par les soins de l'abbé Andréa Bonducci.) Elle est devenue très rare, la plupart des exemplaires ayant été brûlés sur la place publique, au temps de la Noucialure du Cardinal Villaliano Borronieo.(ll en a paru une contrefaçon facile à distinguer car, selon Passano, elle contient 228 pages, au lieu que la première n'en a que 320). — II. Prima e seconda Cena, Londra, Nourse (Paris), 1766, in-8° (C'est la première édition complète, elle renferme 21 nouvelles précédées de la vie de l'auteur par Biscioni. Cette impression a été contrefaite sous la même date (à Lucques), mais ce dernier tirage, selon Bruuet, ne contient que 27 lignes à lapagetandis que l'édition originale en offre 28. — III. Prima e seconda Cena. Leida, 1790, apresso G. van der Bet, in-8 (malgré sa marque elle fut réellement publiée à Lucques parGiovanni Batti). — IV. La Prima ela seconda Cena, Londra, Presso, Riccardo Bancker, 1798, a vol. in-8°. (Bonne édition faite par les soins de Gaeltano Pioggiali et augmentée de notes attribuées à Ant. -Marie Salvini, de la Vie de Grazzini par Biscioni, et d'un portrait gravé). — V. La Prima e laseconda Cena, Milano, Societa Tipografia de Classici llaliani, iSio, in-S». (Edition ornée d'un jjorlrait de l'auteur). — VI. Le Cène di Antonjr. Grazzini, etc., Milano, Giov. Silvestri, i8i5, 3 vol. in-16. Excellente édition contenant le Portrait de l'auteur, une préface de Carlo Morieni, un catalogue des œuvres de Lasca, et sa Vie par Biscioni. — (Le 3"'vol. renferme, en outre, deux nouvelles du Lasca, tirées d'un manuscrit de la Bibliothèque Magliabecchi. et précédées d'une lettre de l'auleur à Massacio da Cairolignia.) — VII. Nouelle di Anlonfr. Grazzini..., etc., Milano, G. Betloni e C'omp., i83a, in-16. (Edition contenant des nouvelles uniquement choisies parmi les plus morales.) — VIII. Le Cène.... etc., Firenze.Tipog Borglii e Comp., i833, in-S" (Portrait). — IX. Le Cène... etc., Torino, Cugini, Pomba e Comp., i853, in-16. — Le Cène, ed. allre prose di Anlonfr. Grazzini, Firenze, Felice Le Monnier, 1857, in-12. (Publiée par les soins de M. P. Fanfani). — XI. Le Cène... etc., Napoli, ^ocieta éditrice dei Novellieri italiani, 1868, in- 18 (annotations de B.

76 œUVRi;S GALANTES DES CONTEL'HS ITALIENS

Fabricalore). — XII. Le Cène, etc., publié parles soins de G.Verzone Fireiizc, G. G. Sarisoni (Tip. G. Carnesecchi e fit^li), 1890, in-S'». Excfli. édition. — XIII. Novelle scelle e Lésion Accadeinia sojjra di un logo, del Pctrarco ne Trionfi intorno cd giudisio universale di Giovanni (sic) Graczino dello il Lasca, Parma, Tipi di Pietro Fiaccadori, i84:{, in-iG. (Edition de nouvelles diuliics pour la Jeunesse.) — XIV. NooeÙa Siorica relaliva a Lorenzo de Medici, dello Maijnifico scritla da Gio Baltisla (sic) Gruzzini, etc., Hadia Cesolaua, in-32; Portrait de Laurent Médicis. (C'est la nouvelle X de la 3« Cena). — XV. La Gialleria, Nouella, etc., Parigi (Florence, aux frais de l'éditeur), 1861, in-S". (Tirée à lao exenaplairos). —

XVI. Tre Novelle di Antonfrancesco Grazzini, t\.c., etc., Perus:ia, G. Boncompaçni e Comp., 1808, in-i6. (Edition de trois nouvelles inédites, attribuées au Lasca et publiées par les soins de Adair.o Rossi, d'après un Ms. de la Bibliothèque communale de Perouse. Ce manuscrit contenait, selon l'éditeur, onze nouvelles, dont une avait été publiée par Fr. Zambrini, et attribuée à Giustiniano Nelli). —

XVII. Novelle inédite e una novellina populare sarda, Fircnze, G. Carnesecchi, e Comp., 1887, in-8'' (Publ. pai'Felice Bariola e Carlo Verzone pour la noce de Kod. Renier- Amalea Camposlriui ; 60 exe m.)

Recueils collectifs. — Des Nouvelles extraites de l'œuvre de Grazzini, ont été reproduites de nombreuses fois dans des Recueil». Passano en a donné une curieuse bibliouraphie que nous reproduisons ici : <; Quatre dans le III« volume du Nouelliero ilaliano, Venezia, Pasquali, 1764; Une dans le V« volume d'Osservnlore Jîorentino, Flrcuze, Pagani, 1798; Une dans le 1" vol. de la Scella di Novelle de' pià eleganti scriltori italiani, Milano, Fusi, 181 a; Une dans Novelle scelle dei piii celebri scritlori italiani, etc., Vienna, Heubner e Wolke, i8i8;Une dans le 111"^ vol. de Novelle scelle dai pià celebri autori italiani, etc., Torino, Vedova Pomba, 1821 ; Deuxdan.'î Trenta qualtro novelle italiane, Milano, Betloni, 1824; Une dans Novelle per far ridere le brigate di vari autori, Venezia, Tip. d'Alvisopoli, 1824; Bologne, Masi, i83o; Milano, G. bilveslri, i84o ; Bologna, G. Romagnoli, 1870; Une dans Venli Novelle scelle dai più celebri scriltori italiani, etc., Milano, Sonzojrno, 1825 ; Une dans Novellatore piaccvole, etc., Milano, Schiepatti, i83o; Treize dans Scelle Novelle antiche e moderne, Milano, N. Bettonie Comp., i832 ; Deux dans VAntologia di prose italiane coinpilator,per Francesco Calandri, etc., Lugano, Ruggia et Comp., i838; Une dans Prose scelle di classici italiani, etc., Palermo, G. Pedone, i838, et Neuf dans le Tesoro dei Novellieri Italiani, etc., Parigi, Baudrv,

Traductions. — Les Nouvelles d' Antoine-François Grazzini dit le Lasca (trad. par Lefebvre de Villebrune), A Berlin, 1776. a vol. in-i2. — Les Soupers d a Lasca ou recueil des Nouvelles d' Antonfrancesco Grazzini Florentin, dit le Lasca (xvi* siècle), trad. complète st littérale, Paris, Isidore Liseux, 1882, a vol. petit in-i8. (Jolie éd. tirée sur papier vergé à aSo ex. Bonne traduction non signée, contenant cnoutre,« deux nouvelles attribuées au Laica ».

ANTONrO FnXNCE^CO GR\ZZIN1 77

(Extrait de la Vie du Lasca par le Chanoine Biscioni). — Contes de \ Gra::ini, trad. de V italien par G. G***, avec deux grav. à l'eau- ; forte de Henry Desnier, Paris, 0. Marpon et E. Flammarion, i885.

a vol. petit in-8 (Tirage : 4a5 ex. sur hollande; i5o ex. sur Japon;

et 20 ex. sur Chine; tous numérotés). Bonne éd. suivie d'une notice.

On trouvera en outre des extraits des Soupers à la fin de l'ffep- I toméron français. (Contes et nouvelles de Marejnerite de Navarre), I côition de Londres. 1784. 8' vol. ainsi que dans la Bévue de Paris i [Irad. de la Nouvelle : Messer Falananna], tome XXIX (i83o).

LE MORT VIVANT (i)

La peste de i348, dont vous avez sans doute entendu parler, celle qu'avec tant d'éloquence, dans le commencement de son Décaméron, décrit le très célèbre Giovanni Boccaccio, peste plus merveilleuse, plus célèbre, plus épouvantable parce qu'un si g-rand homme l'a dépeinte avec un art si admirable, que par la mortalité et le dommag-e immense qu'elle causa parmi les habitants de notre pays, ne saurait, en aucune manière, être comparée à notre peste de 1527. Je dis notre, parce qu'elle a sévi de notre temps et que chacun de nous peut aisément se la rappeler, car elle dura plus d'années que la première n'avait duré de mois. Si, pendant la première, les hommes mouraient par dizaines, pendant la seconde ce fut par centaines. Pendant l'une on enterrait les cadavres dans des bières, pendant l'autre on les portait en terre dans des charrettes. Mais comme je sais que vous connaissez tout cela aussi bien que moi, car presque tous vous étiez présents, ou tout au moins vous en avez entendu parler mille fois, je ne m'attarderai pas autrement à vous racconler la douleur denos misères passées, et pour en venir à ce que je veux vous narrer, je vous dirai que l'épidémie ayant cessé non plus tôt qu'en l'année i3j^8,

(i) Nouvelle il, (ieiixièine souper.

ANTONIO FRANCESCO Gr\AZZI>II ^Q

les gens rassurés rentrèrent dans la ville et reprirent leurs afîaires habituelles et leurs commerces d'autrefois. Il y avait en ce temps aux Camaldoli un tisserand de lino^c de lin (vous savez que ses pareils habitent là), qui, sur quatorze personnes que comprenait sa famille, était rcsi ' seul et fort à son aise.

Pour ce motif, on lui donna une femme avec laquelle il vécut dix ans sans en avoir d'enfants ; par la suite, cette femme, étant devenue grosse, mit au monde, le terme venu, un enfant mâle, dont elle-même et le père furent enchantés. L'enfant était né un dimanche matin de bonne heure, et le soir, lorsqu'on l'envoya baptiser, les gabelles du sel n'étaient pas ouverlcs (i). II resta donc simple d'esprit; on lui donna le nom de Mariotto. En sa qualité de fils unique, comme ses parents étaient, dans leur condition, on peut dire riches, il fut élevé avec tant de soins qu'il n'aurait pas gagné à être le fils du comte d'Armignacca. I

Quand il fut en âge, le père l'envoya à l'école pour qu'il apprît à lire et à écrire. Ayant formé le dessein de relever sa famille, celui-ci voulait le faire étudier pour qu'il devînt notaire, procureur ou juge, comptant ensuite lui donner une femme noble, lui faire prendre des armes et lui acheter un titre de noblesse, afin d'en faire un homme tout à fait comme il faut. Mais Mariottoétait de pâte si grossière et d'esprit si petit qu'en huit ans ou un

(i) Celui qui naft un Dimanche est sans se), c'est-à'*dire sot, parce qu'on a pas pu avoir de sel pour le baptiser à Saint-Jean, le comptoir du sel étant ftruic. Cela se dit par plaisanterie, parce qu'on conserve toujours du sel à Saint-Jean. Telle est au moins l'cxi ''jalion de Francesco Serdonati dans ses Proverbes manuscrits. ,1 annolalcar italien moderne ajoute malicieusement qu'aujourd'hui s dfbits de sel sont toujours ouverts et qu'il n'y a plus de sots, DAlurelIcmeot. (Note à l'édit. des Soupers, Paris, Liseuz, i88a}.

80 ŒUVniLS GALANTES DF.S CONTF.CUS ITAîir.NS

peu moins qu'il passa à l'école, il ne put jamais apprendre l'a. b. c. et pas davantage à compter. Aussi le maître idsait-il bien des fois qu'il perdait son temps et son argent et que de clicrcher à lui apprendre à écrire, avec un cerveau si épais, c'était vouloir broyer de l'eau dans un mortier. Le p5rc, désespéré, le sortit de l'école et le mit au métier et quoiqu'il n'y réussit guère, il travaillait tantbicn que mal, de sorte que plus ce prodige à rebours avançait en âge, plus il devenait lourd et sot. Certains mots qu'il avait appris dans son enfance n'avaienî jamais pu sortir de sa cervelle. Il appelait son père et sa mère bahho et mamma; le pain pappo; le vin bombo; pour qualirini il disait dindi',])ouT viande ciccia et quand il parlait de dormir et d'aller au lit, il disait toujours aller far la nanna (i). Le père et la nÙTC eurent beau employer prières, cadeaux ou menaces, ils ne purent l'en corriger. Il avait dix-huit ans quand sa mère mourut et jamais il ne parlait aulrcmenl, de telle manière que sou père en élait très fùché et que tous les enfants de la rue, ses voisins et ses camarades lui avaient donné le surnom de Falananna et ne l'appelaient jamais autrement. Ce surnom était si connu aux Camaldo'i que très peu le connaissaient pour ISIariotto. Il était le jeu et le pa.s.sc temps du pays ; tout le monde l'appelait Falananna par ci, Falananna par là; on s'amusait de ses balourdises, car il était si simple, il croyait et il disait des cboses si sottes, si stupides, .si en dehors de toute croyance humaine, qu'il aurait pu passer pour un animal domestique mieux que pour un homme.

A plusieurs rc])rises son père chercha à lui donner \u\q

(i) EijiiivAu! à aller faire dodo.

ANTONIO FKANCKSCO GRA/ZINI 8l

femme, mais sans toutefois y réussir. En ayant découvert une qui lui plaisait et lui paraissait convenable, il pensa à la faire demander pour son fantoche de fils ; mais Dieu voulut que sur ces entrefaites il tombât malade et mourût. Resté seul avec beaucoup de bien, une maison et un établissement de tisserand, n'ayant ni du côté de son père ni du côté de sa mère aucun parent, ses voisins et ses amis lui tombèrent aussitôt dessus et lui donnèrent une femme de sa condition et de son état, laquelle habitait aussi les Gamaldoli. C'était, au demeurant, une belle et brave jeune fille qu'on appelait la Mante, courag-euse et habile à tisser. Gomme elle était pauvre, on la fit prendre sans dot par cet imbécile et avec elle sa mère, qui se nommait Rlonna Antonia, petite vieille secourable et douce; et tous ensemble ils menaient en travaillant une vie facile et paisible. La Mante, ainsi que je l'ai dit, était belle et avenante ; elle avait beaucoup de g-alants. Toute la nuit, autour desa maison, ce n'étaient que chants et musiques, formant les plus belles sérénades du monde; mais elle avait jeté les yeux sur un jeune homme nommé Le Berna, et elle se moquait de tous les autres. Comme son Falananna, qui était faible en toutes choses, ne manquait pas de l'être aussi dans le service des femmes, elle songea, en épouse avisée qu'elle était, à se servir du Berna pour suppléer à l'insuffisance du mari; car, vigoureuse et gaillarde, elle ne pouvait se contenter de bagatelle. Elle en parla à sa mère et fit tant que celle-ci, ayant pitié d'elle, lui dit :

— « Laisse-moi faire, ma fille, n'aie point de souci, avant longtemps je t'aurai contentée. »

La mère alla trouver l'amant, qui plus que la dame çncorc désirait eu venir au fait, et il fut arrêté entre eux,

82 ŒCVflES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS

que le lendemain àminuit le Berna, à un signal convenu, viendrait consoler sa fille. Le Berna n'y manqua point et à l'heure fixée, ayant fait le signal, il fut par Monna Antonia introduit dans la maison et même, dans le lit auprès de sa chère Mante. Ils n'avaient qu'un seul lit à l'ancienne mode si erand et si large, que tous les trois couchaient sur le même traversin, sans se toucher des bras. La Mante était au milieu, sur un bord était sa mère, sur l'autre son mari. Le Berna, tandis queFalananna dormait, se plaça entre Monna Antonia et sa fille et sans s'attarder aux cérémonies, avec ardeur, il sauta sur la Mante. La bonne femme trouva bien vite que le jeu de Berna était plus agréable et plus réconfortant que celui du mari ; aussi se mit-elle à remuer et à se trémousser, à soupirer et à geindre si fortement que Falananna,qui ne dormait que légèrement, s'éveilla. Il sentit le culetage de sa femme, entendit ses douces plaintes et comme il était tout près, étendant la main, il trouva Le Berna sur sa cavale, qui lui faisait courir la poste de la bonne façon. Il crut que c'était la mère et s'écria ;

— « Monna Antonia que faites-vous? Oh! prenezgarde d'engrosser ma femme ! »

Monna Antonia, qui veillaitetse tenait sur ses gardes, contente au possible du bonheur de sa tille, entendit Falananna et, pour qu'il ne s'aperçût pas de la présence du Berna, plaça sa tète tout près de celle de sa fille et lui répondit ;

— «N'aie paspeur que je te l'engrosse. Hélas! malheureuse femme que je suis, je lui fais des frictions autour du nombril, car la pauvre petite a failli mourir tant elle a mal à la matrice depuis un moment ; entendez comme elle se plaint ! »

ANTONIO FRANCESCO GRAZZINI

A l'instant même où donna Antonia prononçait ces mots, les amants étaientau comble de la béatitude amoureuse, et, par deux fois, la Mante, excitée par l'insolite jouissance, s'écriait :

— « Hélas ! je me meurs ! bêlas I je me meurs ! » Falananna se mit alors à crier :

— « Attends, attends, que j'aille cbercher le prêtre. Attends, ma femme, ne meurs pas encore, je veux que tu te confesses auparavant. »

Et il s'était déjà jeté à bas du lit, cbercbant dans l'obscurité à allumer une lumière; mais la Mante, qui l'entendait bien, lui dit :

— «Bénie soit Sainte Nafissa, protectrice de la matrice. Je suis g-uéric, je suis ressuscitée ; revenez vous coucber, n'avez plus de crainte, je n'ai plus de mal du tout. »

Le Berna, aj'ant ég"outté son réservoir, était descendu de dessus la Mante et s'était placé entre elle et sa mère; mais Monna Antonia, passant sur eux, se mit de l'autre coté de sa fille, et appelant de nouveau Falananna au lit, elle le fît coucher sur le bord, en lui disant qu'elle se mettait entre la Mante et lui, parce qu'il ne fallait pas qu'il ennuyât sa femme après un si grave dérangement.

— « Vous avez raison, » répondit-il; et il ne pensa plus qu'à dormir.

Mais la Mante ne s'occupa toute la nuit qu'à jouir de son mieux et même il arriva plus d'une fois qu'elle (it mettre I3crna sous elle. La maudite vieille, qui avait l'oreille ouverte, entendant la cloche du Caruicl qui sonne une heure avant le jour, fit quitter à Berna son jeu d'amour. Bien malgré lui, il se sépara de sa chère Mante, las sans doute, mais non rassasié, et il rentra à son log-is, qui n'était pas fort éloigné, sans être vu de

personne, pour se reposer et pour dormir, La Manie, pour se refaire de la nuit qu'elle avait passée, dormit ju.;qu'à neuf heures sonnées. Falananna se leva à son lieure habituelle en cette saison et se mit à son travail coulumier. Monna Antonia lui parlant de la mauvaise nuit qu'avait eue la Mante, il se montra fort peiné et loua Monna Antonia de n'avoir pas réveillé sa femme pour qu'elle pût dormir tout son saoul. La bonne vieille l'engag-ea à tdler chercher des œufs frais en lui disant que c'était un excellent remède aux douleurs de la matrice. Aussitôt, laissant son travail, il chercha si bien ou'il en apporta à la maison une douzaine. Monna Antonia en fit, vers les trois heures, prendre quatre à sa fille, puis elle lui laissa faire encore im petit somme et quand fut venue Thcurc du dîner, elle l'appela. Mante se leva toute joyeuse, « guillerette comme une épéc ». Falananna s'en montra ravi. On dîna gaiement, puis tout le monde s'en revint au métier. La nuit suivante, le Berna revint pareillement et ainsi la danse continua pendant bien des jours et bien des nuits, entre les deux amoureux, comme en un paradis.

Sur ces entrefaites, le carême arriva : Falananna, qui était dévot et bon chrétien, allait au sermon tous les dimanches malin; une fois entre autres, il entendit dans l'Eglise du Saint-Esprit un moine qui en disait tant et tant, et qui prouvait par tant de raisons et d'autorités que cette vie n'est pas une vie, mais une véritable mort ; que pendant que nous sommes en ce monde, nous .sommes réellement morts, cl que c'est en mourant seulement que nous entrons dans une vie douce et trancpiille, sans chagrin, où nous n'avons plus la mort à attendie pourvu que nous demeurions dans la grâce de Notre Seigneur

ANTONIO FaANCFSCO GHAZZINI 85

Dieu : ce qui ne peut arriver qu'aux fidèles chrclicns; q-.ii on dit tant, enfin, h propos de celle vie que c'était vraiment merveille. Gela donna à Falananna une si (grande enviede mourirqu'il ne trouvait rien plus d'agréable ici-jjas cl qu'il devint ennemi acharné de la vie. Rentré chez lui, il ne faisait que dire qu'il voulait mourir et il répclait à tout j>ropos : «0 douce morll ô mort bénie! ô sainte mort! quand viendras-tu pour moi, afin que je puisse vivre de cette vie où Tonne meurt jamais? »

Ces discours étaient pour la Mante et pour sa mère si r.i.-ilidieux à entendre qu'elles n'en pouvaient plus et ne savaient comment faire pour supporter tant d'ennui, l^ilananna avait cessé tout travail ; il ne s'occupait plus de rien chez lui, il ne pensait qu'à mourir et à reg-retter {jiic la mort ne vînt pas alors qu'il la priait de toute ^ on âme de s'emparer de lui.

Sa femme et dame Antonia lui avaient appris mille moyens de réaliser son désir, mais aucun ne lui plaisait. A la fin, elles demandèrent conseil au Berna et on combina de faire à tout prix mourir Falananna. Un lioau malin, aux approches de la semaine sainte, laMante (lit à son mari qu'elle s'était confessée à Og-nisanti à un {rère lîartolo, qui était un excellent et suint homme auquel elle avait dit son malheur et la volonté qu'avait son mari de mourir. Elle ajouta que le vénérable père, par pitié pour lui et pour l'amour de Dieu, s'était offert h l'aider au besoin à faire venir la mort, ainsi qu'il avait fait pour d'autres, à Milan et à Naples. A cela, tout joyeux, Falananna répondit :

— «Gomments'y prendra-t-il ? Et quand cela poiuTat-il être ? »

— « Très facilement, quand nous le voud ro ns, réjliqua

la Mante, et demain si cela vous plaît nous ferons venir le frère. »

— « Au nom de Dieu, je vous en prie, » répondit Falananna.

— « Qu'on l'envoie prévenir, répondit la femme, mais auparavant, il faut appeler le notaire et faire votre testament. »

— <( Qu'il soit ainsi fait, » dit Falananna rempli d'allégresse.

Ayant fait venir le notaire, comme s'il était condamné par les médecins, il laissa par testament tous ses biens à sa femme pour en jouir après sa mort.

Quand le Berna apprit cela, il en fut ravi, jugeant que c'étaitrexccllent commencement d'une très bonne fin et il attendit avec un immense plaisir que la Mante fît le reste. Celle-ci, suivant les conventions, feignantd'avoir parlé avec Bartolo, un jour après dîner, fit entrer son Falananna dans le lit, et lui donna pour conseil, d'après le désir du frère, de parler peu et à voix basse, de dire à tout le monde en pleurant qu'il avait grand mal et qu'il était à deux doigts de la mort. Si quelqu'un lui donnait pour conseil de se médicamen terril devait répondre qu'il ne voulait ni médecines ni médecin. L'ayant laissé ainsi, ella s'en alla à la fenêtre et, pleurant, elle se mit à dire aux voisins :

— « Hélas ! que ma vie est triste et que puis-je faire? mon mari est malade au lit et si gravement que je crois bien qu'il ne sera plus vivant demain matin. »

Tous les voisins accoururent; on trouva Falananna au lit, qui gémissait, qui se plai^^nait comme s'il se sentait mourir. Chacun le rassurait du mieux qu'il pouvait, et lui répondait à tous :

ANTONIO FRANCESCO GRA7.ZINI 87

— « Je suis fini. Je suis mort. »

' Il ne voulait pas entendre parler de se faire soig-ner et les voisins eng-ag-eaient la Mante à faire venir le confesseur. La Mante alors appela sa mère; elle lui fit prestement mettre sa casaque et l'envoya en hâte à l'endroit secret où le Berna attendait. Celui-ci avait revêtu un habit emprunté à un moine d'Og-nisanti, son parent, mais comme il avait les joues à peine assombries d'une barbe naissante, il avait dû se procurer une barbe noire ; et il l'avait si adroitement adaptée à son menton que celui qui ne le savait point ne pouvait s'en aviser. Tout joyeux, il suivit Monna Antonia et il arriva à la maison de Falananna. Dès qu'il parut, tout le monde lui fit grande révérence comme à un moine très éminent,et on sortit de la maison dans la pensée que le malade devait se confesser.

Le Berna, entrant dans la chambre à la manière d'un moine, salua tout de suite Falananna en lui disant :

— « Que le Seigneur soit avec toi ! » Et il le bénit.

Falananna voulut se dresser pour lui faire honneur, mais frère Berna, contrefaisant un peu sa voix, lui dit de rester couché au chaud le plus possible. Falananna lui répondit :

— « N'êtes vous pas celui qui doit m'enseig^ner à mourir, afin que je ressuscite dans cette vie de l'autre monde où jamais, jamais on ne meurt ? »

— «Je suis celui-là, répondit le moine, et toi sois béni.»

— « Allons, reprit alors Falananna, hâtons-nous et commençons bien vile, au nom de Dieu. »

Le père spirituel lui ayant fait faire la confession g-énérale, lui donna l'absolution et lui dit qu'il voulait

î'8 ŒUVRES GALANTES DES CONTEUIVS ITALIENS

que ce fût sa femme qui fît sa pénitence. Ayant appelé celle-ci, il lui imposa, pour la rémission des péchés de son mari, de jeûner chaque année la veille de Berling-accio (i) toute sa vie durant, et de faire allumer .la veille de Sainte Befania quatre chandelles en l'honneur des Quatre Temps.

De tout cela, Falananna se montra grandement satisfait et il fît faire à sa femme le serment de ne pas manquer à la pénitence prescrite. Le père ajouta alors :

— « Malheur à elle si elle y manquait, car elle irait tout droit au fond de l'abîme éternel, comme une infîdèle. »

Falananna, se tournant alors vers le moine, le pria de solliciter la mort pour lui, car chaque instant de délai lui semblait long- comme mille ans, en attendant de sortir de cette maudite vie. Le moine dit alors :

— « Ecoute ce que tu as à faire pour devenir un saint. Tu as d'abord à fermer les yeux pour toujours et à ne jamais les rouvrir; détache tes pensées de ce monde, et quoique tu entendes, quoi qu'on te fasse, ne dis plus un mot, ne fais plus un mouvement. Aussitôt que tu auras fermé les yeux, ta femme poussera un long- g-émisscment. Moi je ne m'en irai point ayant une raison légitime pour rester, et tandis que les femmes consoleront la tienne dans la salle, dame Antonia et moi nous laverons ton corps, nous te mettrons un long- vêlement qui te couvrira de la tête aux pieds, et nous te placerons au milieu de la chambre, avec un chandelier dans lequel sera un cierg-e bénit et allumé près de ta tête, pour que tout le monde puisse te sig'uer. Après cela, nous pi-éparcrons tout pour que demain les pères du Carminé et les

(i) Le Jeudi gras.

(a^ Beftana équiraut en italien femme stupide.

ANTONIO FRANCFSCG GRAZZINI 89

pr^'lrcs de San Frcdiano le portent en terre, après compiles. )i

— « Bien, dit Falannnna, il faut aussi prévenir ma confrérie pour q»relle m'envoie l'habit, qu'elle vienne me voir et qu'elle assiste à mon enterrement et qu'on cliantc comme pour tous les confrères: Ofratcl nostro!»

— « Tu sais bien que nous n'3' manquerons pas, répondit le Berna, et il ajouta : quand les porteurs t'auront mis dans la bière et mené à l'ég-lise, quand on aura chante et terminé les cérémonies, ils te porteront et te mettront dans le tombeau, où ils te laisseront. Etant resté là vingl-qualrc heures, ton âme s'envolera au Paradis, mais sache qu'avant ce délai tu sentiras toutes choses comme si tu étais vivant : ainsi ne parle point, ne fais aucun sig-ne, car c'est en restant tranquille et calme qu'on a tout le mérite. Si tu faisais le moindre sig'ne de vie, tu serais aussitôt précipité dans le g-ouffre infernal. Comme ces malheureux croque-morts n'ont pas le moindre ménagement, et comme ils pourraient, en te mettant dans la terre, te donner quelque mauvais coup ou te frapper quelque membre, tels les jambes, les bras ou la tête, au point que tu pourrais en ressentir quelque douleur, tiens-toi muet et coi, car plus grande sera ta peine ici-bas, plus grande là-haut sera ta récompense. »

Falananna ayant compris chaque chose répondit au moine d'être bien tranquille, qu'il ne manquerait en rien et ne s'écarterait d'aucun de ses commandements. Mais comme il avait g-rand'faim, il fit dire à sa femme do lui porter à mang-cr,puis, se tournant vers le moine il lui déclara qu'il voulait mourir rassasié. La Mante lui apporta donc une grande casserole remplie de lentilles et une couple de pains énormes, à peine moins grands

go ŒUVRES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS

que ceux de nos laboureurs et paysans, avec un grand broc rempli de vin que Falananna but entièrement. Il mang-ea toutes les lentilles avec un et demi de ces grands pains, si bien qu'on eut dit qu'il n'avait jamais eu à boire ni à manger, puis il dit :

— « Arrangez-moi comme vous voudrez, maintenant que je meurs le ventre plein. »

Le Berna, l'ayant arrangé sur le lit, lui ferma les yeux et tenant dans ses doigts des bouts de chandelle allumés, se prit à marmotter quelques prières. Il dit enfin:

— « Falananna, tu es mort. »

La Mante aussitôt poussa un grand cri et commença à pleurer amèrement et à dire :

— « 0 mon mari, ô mon doux mari, tu m'as laissée seule. »

Le Frère Berna, qui s'était éloigne jusqu'au seuil de la maison, feignit à ces cris de retourner sur ses pas pour consoler l'épouse. Les voisins en entendant ces gémissements vinrent en grand nombre, hommes et femmes, pour la consoler, mais elle continuait à se répandre dans la salle en incroyables lamentations. Le moine et Monna Antonia étant entrés dans la chambre, les yeux pleins de larmes, soulevèrent Falananna vivant, comme s'il avait été mort et le lavèrent com^me on lave les trépassés, puis d'un très grand drap lui firent un long vêtement qui lui couvrait les pieds, les mains et le visage, afin que le teint ne les trahîl pas ; l'ayant alors placé sur un lapis au milieu de la chambre avec un crucifix sur la tête et un chandelier garni d'un cierge bénit qui brûlait, ils ouvrirent la porte afin que tout le monde pût le signer.

Falananna restait très tranquille sans faire le moindre mouvement, ce dont frère Berna était ravi. Les per-

ANTONIO FRANCESCO GRAZZINI QI

sonnes qui venaient dans la chambre en pleurant et en le sig-nant demandaient, avec étonnement, pourquoi on lui avait ainsi caché le visag-e.

— « Il était si transfig-uré et si laid, répondait frère Berna, qu'il aurait épouvanté ceux qui l'auraient vu. »

Ces paroles effrayèrent les assistants qui crurent que Falananna était mort de quelque mauvaise maladie facile à g-ag-ner, de sorte que tous le regardaient de travers en ajoutant foi sans aucune peine à ce que le frère disait. La nuit étant venue, la maison se vida et il ne resta que quelques parents de la Mante et le Père spirituel, qui le gardait avec un livre à la main, feignant de lire des psaumes et des oraisons. Quand l'heure fut propice on soupa fort bien. Le lendemain matin, on fit dire à la confrérie d'envoyer le vêtement de l'ordre, car Falananna étaitmort, et on invita les membres avenir aux obsèques le soir après complies. La robe du pénitent arriva bientôt et Monna Antonia et le Berna la lui mirent par-dessus celle qu'il avait, avec le capuchon qui lui couvrait doublement le visage. Toute la journée, il vint des hommes et des femmes pour consoler la Mante et signer le mari. Chacun se montrait dolent de cette mort etdisait: « Que Dieu lui pai'donne! »

Falananna en entendant cela, éprouvait un merveilleux et indicible plaisir, se croyant ainsi mort pour tout de bon.

Les vèpi'es ayant été dites et complies aussi, ainsi qu'il avait été convenu, arrivèrent les prêtres de San Frediano et les frères du Carminé avec les frères de San Cristofano (c'est ainsi qu'on appelait cette confrérie qui était toute voisine du couvent de Carminé et dont les frères ont fait depuis un réfectoire qui existe encore). Tous les

92 ŒUVRES GALANTES DES CONTF.UnS ITALIENS

membres élaient tisserands. Dans le milieu de leur chapelle, ils avalent fait pratiquer un immense caveau où l'on enterrait tous ceux des leurs qui venaient à mourir. Le Berna trouva cela fort à son g-ré, car ce sépulcre se fermait au moyen d'une pierre très lourde et' arrangée de telle sorte qu'on ne pouvait ni la lever, ni ouvrir autrement que par le dehors. Aussi, le Berna se disait en lui-même : « S'il y entre, il faudra qu'il y meure de gré ou de force, car on ne s'y réunit qu'une fois par mois. »

Lorsque les frères et les prêtres eurent, en passant le seuil, reçu les cierges, les porteurs allèrent chercher le corps, mais que direz-vous quand vous saurez que Falananna ayant eu grande envie de faire ses besoins et s'étant retenu peut-être pendant plus de deux heures, à la fin n'en pouvant plus, avait tout laissé partir. Les lentilles cultes avaient fait leur effet comme s'il avait pris de la scammonée et il avait lâché la valeur d'un baquet d'ordures qui, pour avoir été retenues, sentaient tellementmauvals qu'on ne pouvait rester dans la chambre empestée. Aussitôt que les porteurs furent entrés et qu'ils l'eurent pris en se bouchant le nez, ils dirent à ceux qui étaient autour ;

— « Oh! diable! vous ne devez pas l'avoir bouché ! Malheur I ne sentez-vous pas comme il pue ! Voyez comme il coule ! On voit que vous n'êtes guère au courant de ces choses ! »

Et tout en parlant ainsi avec mauvaise humeur et presque malades, ils le placèrent dans la bière. Les prêtres et les frères ayant achevé de défiler, les membres de la confrérie, supportant du mieux possible lu mauvaise odeur, le posèrent sur leurs épaules et se mirent en route, marchant derrière la croix.

ANTONIO FRANCESCO Ci AAZZIM g3

Ils ne tardèrent pas à arriver au coin del Leone et au tournant ils trouNèrcnt, comme c'est l'habitude, une grande foule. On demandait qui était mort on répondait : Falananna, au grand reg'ret de chacun; on disait encore : « Que Dieu ait son âme. » En apprenant que c'était lui qu'on portait en terre, une de ses connaissances s'écria sans discrétion et tout en colère :

— « Ah ! le gueux, le fripon ! il s'en va avec trois livres à moi, que je lui ai prêtées en argent comptant. Vilain voleur! Qu'il les ait sur la conscience! »

Ces paroles furent prononcées si haut que Falananna les entendit; pour ne point s'en aller avec ce poids sur la conscience, trouvant peut-être qu'il était faussement accusé, il fit un ellort, dégagea ses mains et déchirant l'étoffe qui lui couvrait le visage, il s'assit dans la bière, puis tourné vers celui qui l'injuriait, il s'écria :

— « Ah ! vilain ! Est-ce qu'on dit aux morts de telles paroles? Méchant homme! Pourquoi ne m'as-tu pas demandé ces trois livres pendant que j'étais vivant ou pourquoi n'es-tu pas allé trouver ma femme qui t'aurait payé V »

A ces mots, ceux qui le portaient furent tellement eflravés qu'ils lâchèrent la bière, et Falananna fut près de rendre l'âme. Tombé à terre avec la bière, il criait à ceux qui étaient effrayés :

— « Ne doutez pas, mes frères, et ne craignez rien, je suis mort. Faites votre office et conduisez-moi au tombeau. »

Et s'étant recouché comme devant au fond de la bière, il criait toujours :

— « Portez-moien terre. Enterrez-moi. Je suis mort. » Ces cris causèrent un grand émoi dans le voisinage.

n/j ŒUVRKS OALAMES UKS COMEUnS ITALIENS

Les uns fuyaient, ou se cachaient, les autres se signaient. La croix, arrivée à la porte de l'ég-lise, s'arrcla, et noire homme criait toujours :

— « Enterrez-moi! enterrez-moi! je suis bien mort. » Mais quelques-uns de la confrérie, qui connaissaient

bien sa nature, s'approchèrent et se mirent à lui taper dessus avec leurs torches en disant :

— a Scélérat ! coquin ! qu'est-ce que cela veut dire ?>) Falananna continuait toujours à crier :

— « Enterrez-moi, je suis mort! soyez pendus par la g-org-e. Enterrez-moi pour l'amour de Dieu ! »

Alors les confrères prirent leurs torches et commencèrent à le bâtonner de la belle façon. Falananna sentant les coups se mita jeter les hauts cris et, se dégageant la tête et les pieds, sortit de la bière pour qu'on ne lui brisât pas les os. Tout en courant, il criait :

— « Oh ! traîtres ! traîtres ! vous m'avez ressuscité ! » Comme il avait reçu un coup de bâton sur la tôte et

que le sang lui coulait sur le visage et sur la poitrine, cela lui donnait à penser qu'il était vivant. Et il disait encore :

— « Traîtres! Est-ce de la sorte qu'on fait ressusciter les morts ? J'irai en demander raison à la Justice. »

Ceux qui étaient autour de lui, l'ayant entendu, le crurent fou ou possédé et les enfants, prenant de la boue et des pierres, se mirent à lui donner la chasse en criant : « Au fou I au fou ! » Falananna épouvanté se prit à courir à toutes jambes du côté du Carminé, et les auti'es le poursuivirent. Toujours plus effaré, Falananna se lança tête baissée, sans savoir où il allait; il ne songeait qu'à fuir et toujours criant, et laissant, partout où il passait, les gens stupéfaits de le voir dans un tel costume. Eu

ANTONIO FHANCESC.i GRAZZINI qS

courant, il était arrivé en vue du pont de Carraja; continuant à fuir, cflVayé par le bruit et les éclats de la foule, il se dirig-ea vers le pont accompagné par les pierres et par les vociférations. II s'engagea sur le pont et là, il était presque arrivé à l'autre bout, quand, au milieu de la voie, je ne sais comment, il rencontra un chariot rempli de paille et une quantité de mulets et d'ânes, chargés de sable, si bien que le passage était obstrué et qu'il ne restait pas une place pour passer, tant que le chariot, les mulets et les ânes en défilant n'auraient pas débarrassé la voie. Falananna, excité par les pierres qu'il recevait, effrayé parles cris qui le poursuivaient, sauta sur le parapet, le long du fleuve, pour se sauver plus vite, mais soit que son mauvais sort l'ait voulu, soit par l'effet de sa hâte, soit que des lambeaux d'étoffes eussent entravé ses pieds, quoi qu'il en soit, trébuchant, il tomba dans TArno.

Or, il y avait en ce temps-là à Florence, un Flamand très habile à préparer les feux d'artifice. Etant allé trouver laSeigneurie et le Gonfalonnier ce Flamand s'était vanté de leur donner des preuves miraculeuses de son habileté. Cejour-là, justement, deux des Dix Seigneurs chargés de la guerre, deuxautresappartenantaux Collèges, avec une foule de personnes nobles et distinguées de la ville, avaient été délégués pour voir l'expérience d'une certaine huile artificielle qui brûlait dès qu'elle touchait l'eau. Tout le monde était venu au pont de Santa Trinita ; le Flamand avait jeté dans l'Arno l'huile d'une fiole, et dès que celte huile eut touché l'eau, elle s'alluma et brûla comme le soufre et le salpêtre dans le feu, et en brûlant, sur un large espace elle s'étendit, suivant le cours du fleuve, ce dont nos Florentins restèrent tout étonnes et émerveil-

QÔ ŒUVRES GALANTES DES CONTEUKS ITALIENS

lés. Justement la moitié avait passé sous la deniière pile du pont de la Garraja, quand Falananna, tombant dans l'eau, arriva i)ar hasard au milieu de cette luiile ardente, qui s'atlacha à lui comme s'il en avait été imbibé. Il n'avait pas ressenti un g-rand mal de sa chute, grâce à l'eau et au sable. Quoiqu'il fût allé jusqu'au fond, il était revenu à la surface et s'était remis, sur ses pieds, n'ayant guère de l'eau que jusqu'au nombril. Mais, voyant et surtout sentant la flamme qui le dévorait, il se mit à g-émir et à crier à g'org'e déployée, s'aidant des mains de son mieux en se jetant de l'eau dessus. Quantité de gens qui étaient accourus par le g-uichct pour le secourir, en faisaient autant, mais plus ils cherchaient à éteindre et à amortir les flammes, plus elles .se ravivaient,à tel point que le pauvre homme poussait des hurlements si terribles qu'on aurait pu facilement Ls entendre jusqu'à Peretola.En se démenant avec mille une contorsions au milieu de ces flammes, il ressemblait à de ces âmes que Dante a placées dans l'Enfer. Le feu, en le brûlant et en le consumant, peu à peu lui enleva la vie. Les personnes qui étaient venues à son secours arrivèrent enfin à le tirer sur le rivag-e à l'aide de cordes et de morceaux de bois ; cela ne l'empêchait pas de brûler encore et plus on employait d'eau pour l'éteindre, plus on nourrissait le feu, en sorte que le malheureux aurait été presque entièrement consumé si le Flamand, accouru au bruit, s'étant fait donner de l'huile ordinaire, n'avait, en la répandant sur lui, aussitôt fait cesser le feu et éteint totalement la flamme au g-rand étonncmcnt de ceux qui le virent. Mais Falananna resta dans un tel état qu'il avait l'air d'une souche de poirier vert qui aurait été grillée et flambée.

ANTONIO FRANCESCO OHAZZINI 97

La Mante, le Berna cl Monna Anlonia avaient appris avec douleur comment Falananna, après elre ressuscité, s'élait enfui ; ils l'altcnclaient à la maison d'un instant à l'autre, et au moment où frère Berna voulait aller aux nouvelles, on apprit que Falananna ùiad tombé dans l'Arno et y avait brûlé. Au premier abord, par le désir qu'on avait que l'événement si merveilleux fût réel, on se refusait d'y ajouter foi, mais le bruit se confirmant, le Berna, vêtu en moine comme il était, partit pour s'en assurer. Arrivé au pont de la Garraja et étant descendu, il vit le malheureux Falananna si bien rôti et g-rillé qu'il ressemblait à tout ce qu'on voudra, sauf à un homme. Les yeu.x pleins de larmes, mais le cœur plein de joie, il alla consoler d'un si épouvantable malheur la Mante et Monna Anlonia qui avaient déjà reçu la visite de leurs parents. Cela semblait du reste à tous ceux qui l'apprenaient, tellement surprenant et merveilleux, qu'on ne pouvaitconcevoir qu'un homme, en tombant dans l'Arno, l)ût y brûler. Qand on sut comment cela s'était passé on finit par comprendre, mais on fut désolé de l'accident et du malheur tout à fait nouveau et saus pareil de Falananna. Beaucoup de g-ens pensaient que c'était arrivé par l'cftet d'enchantements et desortilèg-es; d'autres, par le pouvoir des nécromanciens; d'autres encore l'attribuaient à la malig^nité du diable ; mais les plus nombreux s'accordaient à mettre l'événement sur le compte de sa simplicité et de sa folie.

A quelques jours de \ix, par l'effet du testament, la Mante étant devenue maîtresse des biens de son mari, avec le consentement de sa mère et des parents, prit le Berna pour époux. Les noces furent célébrées en public. Us vécurent longtemps dans la joie,aug-mentant toujours

gS ŒUVRE GALANTES DES CONTEURS ITALIENS

leur fortune et leur famille, à la barbe de Falananna qui, ainsi que vous l'avez ouï dire, tomba dans l'Arno et y brûla. Et cela passa en un proverbe qui subsiste encore de nos jours, lequel fait dire en diverses occasions:

Dans l'Arno il est tombé Et il y a brûlé.

LE PÉDAGOGUE MYSTIFIÉ (i)

Dans la maison de Tommaso Alberighi, qui, de son ' mps, entre tous les citoyens de Florence, jouissait d'une grande valeur et réputation, se trouvait, pour instruire ses deux fillelles, un pédagogue qui avaitnom Taddeo et qui, originaire d'un village du Valdarno supérieur, nonobstant sa condition de vilain, dhomme de peu et sans nulle vertu, tout en étant fort laid, s'éprit d'amour pour une noble et très belle jeune fille, voisine de la maison de son maître, dont le nom était Fiammetta. Pour cette raison, le pédagogue passait fréquemment devant le seuil de la jeune fille et il commença à lui faire les yeux doux comme s'il eût été quelque beau garçon ou le fils d'un riche et grand citadin. De cela, la jeune fille, qui était fort honnête, ne s'avisait point et par suite n'en avait cure. Le pédagogue en était au désespoir, n'ayant, dans son amour, d'autre souci que de lui faire connaître sa flamme, s'estimant si gracieux et si gentil que la jeune fille n'hésiterait pas à lui complaire dés qu'elle en serait instruite.il résolut donc d'écrire une lettre enflammée et de la lui envoyer. L'ayant écrite, il attendit un dimanche matin et au moment où la servante revenait de la mes.se, il l'appela à l'écart et avec toutes sortes de belles pro-

(i) Nouvelle VII. Deuxième Souper.

messes, il la pria de remettre de sa part la lettre à la jeune fille.

La servante,j'ignorepourquelle raison, peut- être parce qu'elle détestait le pédant, s'avisa de remettre la lettre nonàFiammetta,maisàundcses frères. Gelùi-ci, hardi et fier, comme un riche et noble jeune homme qu'il était, n'eut pas plutôt vu la lettre qu'il comprit tout et se mit à blasphémer, rempli de fureur et disposé à aller rompre le dos au pédagogue. A ce moment arriva un de ses plus chers amis qui avait nom Lamberto; celui-ci en le voyant dans une si grande agitation lui dit :

— « Agolante (ainsi s'appelait le jeune homme), que signifie cela? Quel est le motif d'une telle colère? »

Agolante, sans cesser de maudire le pédant, lui répondit :

— « Si tu savais ce qu'a fait cet insolent pédagogue ? »

— « Eh! que t'a-t-il fait? » demanda Lamberto.

— « Il a été assez effronté et assez présomptueux, répondit Agolante, pour avoir l'audace d'écrire et d'envoyer à ma sœur une lettre d'amour, et comme s'il était un seigneur, il lui ordonne d'abord, il la prie ensuite, d'avoir de lui pitié et compassion, et de trouver au plus vite un moyen de le soulager. Voici la lettre, lis et vois si tu as jamais ouï pareille impudence. Je jure devant Dieu de lui donner, avant que le soleil tombe, assez de coups de bâtons pourle faire tomber à mes pieds. »

— « Mais non, dit Lamberto, moi, si j'étais à ta place, je me conduirais tout autrement, car en t'abandonnantà ta fureur et en lui donnantdes coups de bâtons sans mesure,tu pourras bien lui casser la tête et le tuer. Etalors, que feras-tu ? Tu perdras ta fortune et devras quitter ta patrie et tout cela pour qui? pour un lourdaud, pour un

ANTONIO Fn\Nf:ESCO nrwzziNi

misérable pédant pouni, dont la vie ne vaut pas deux poignées de noisettes. »

Encore qu'il fût fort irrité et très superbe de sa nature, Ac^-olante comprit que son ami disait des choses très vraies et il répondit :

— « Je ferai ce que tu jugeras bon, mais enseignemoi de quelle façon tu t'y prendrais pour châtier sans aucun risque cet âne effronté. »

— « Tout d'abord, dit Lamberto,sans que la jeune fille en sût rien, mais en son nom cependant, je répondrais à la lettre et par lu même servante, je l'enverrais en lui donnantun peu d'espoir. Je suis certain qu'il répliquera. Ainsi de lettre en lollre, il faudrait s'arrang-cr de telle sorte qu'à un moment où tu feindrais de t'absenter au dehors, la Fiammella lui donnerait un rendez -vous et le ferait venir ici dans la maison où, à sa place, il trouverait ce dont toute sa vie il se souviendrait avec douleur; et ce serait là une de ces bonnes farces dont on parlerait dans toute l'Italie I »

Le lang-ag-e de Lamberto plut si fort à Agolante qu'il abandonna toute l'affaire en le priant chaudement de jouer au pédant quelque bon tour dont on parlât pendant mille ans. Puis, appelant la servante, il lui dit de faire exactement tout ce que lui ordonnerait Lamberto sans le moindre manquement. Lamberto, ayant lu et relu la lettre, et l'ayant longuement examinée, fit le lendemain matin une réponse et la donna à la servante en lui disant de la porter, de la part de Fiammetta,au pédagogue. En la recevant, celui-ci futgrandementjoyeux.maiscefutune plus grande joie pour lui, quand l'ayant lue et ayant savouré les douces paroles de sa bien-aimée, il vit qu'elle l'aimait autant qu'elle était aijnée, et que dès qu'elle le

pourrait, elle lui en donnerait des preuves certaines. Elle le suppliait, pour ne pas la compromettre, de ne pas passer trop souvent devant sa maison ni s'arrêter trop à la regarder ; elle l'avertissait de ne pas s'étonner si elle ne lui faisait pas trop bonne lig-ure et quelquefois semblait ne pas le voir, car elle n'ag-issait de la sorte qu'en vue d'un heureux résultat. Lamberto avait écrit toutes ces choses avec beaucoup d'art, afin que le pédant n'eût aucun soupçon si la jeune fille, lorsqu'il passait, ne le regardait pas comme c'était sa coutume,

Taddeo n'attendit pas long-temps à lui écrire une nouvelle lettre, à laquelle, au nom de la jeune fille, il fut répondu en lui donnant toujours un g-rand espoir. Et ainsi en écrivant et en répondant, rafl"aire allait si bien que Taddeo, n'y tenant plus, exig-ea de la jeune fille, comme s'il lui en donnait l'ordre, qu'elle trouvât le moyen de le rendre heureux. Lamberto, pensant alors que le moment était venu de brusquer l'aftaire, lui répondit que rien ne se pouvait, avant la semaine suivante, parce qu'Agolante, le frère, devait partir de Florence et passer des jours et même des semaines à la campag-ne ; qu'alors il en serait prévenu et que jusque là il n'était plus nécessaire de s'écrire.

Quelle fut la joie du pédagogue il ne faut pas le demander : il lui scmljlait qu'il ne pourrait plus vivre tant qu'il ne pourrait serrer dans ses bras sa belle Fiammetta. Ne sachant se maîtriser, il passait souvent devant sa porte et parfois il la voyait à sa fenêtre. Il remarquait alors qu'elle ne le regardait pas, comme si elle ne le connaissait point et il se disait en lui-même : « Comme elle est prudente et habile! comme elle sait feindre. Par Dieu, c'est là une femme comme on n'en trouve

ANTONIO FRANCESCO GUAZZINI I03

pas beaucoup à la douzaine! Quel air angélique ! quel visage de chérubin! quelles chairs d'albâtre! les Lamies, les Dryades et les Napées ne sont rien auprès d'elle! » Il était d'elle tellement fou qu'il composa en son honneur (les ballades et des sonnets (on ne vit jamais poésies plus ridicules) et un poème dont les chiens n'auraient pas voulu. 11 avait envoyé tout cela à la Fiammetta et les jeunes gens en riaient au tant qu'on peut rire en ce monde. Mais Lamberto^ pour hâter le dénouement et pour donner au pédant les fruits du Frère Albéric (i),s'étant entendu avec Agolante sur tout ce qu'il méditait de faire, lui dit, un jour, de bon malin, de faire semblant de partir à la campagne, à Santa Croce, où il avait des terres. Tout le voisinage vit Agolante monter à cheval et par un heureux hasard Taddeo le vit aussi. Vous pensez quelle joie il en ressentit lorsque, peu après, par ordre de Lamberto, la servante lui apporta un billet au nom de Fiammetta. Le pédagogue tout riant et tout joyeux, ïc prit et, en ricanant, il quitta la servante. Quand il eut tout compris, il fut l'homme le plus heureux du monde, car le contenu du message était que le soir, vers quatre heures (on était alors près du carnaval), il irait se promener du côté de la porte en ayant soin de ne pas se montrer, et qu'il ferait un signal par trois battements de mains. Alors la jeune fille qui serait au guet lui ouvrirait, et jusqu'au petit jour, où Taddeo devrait rentrer chez lui, ils se donneraient du plaisir.

Le .soir étant venu, Taddeo fit croire à la maison qu'il lui fallait aller souper et coucher avec un de ses oncles qui était à San Pier Gattolini, et le fripon, après s'être

(i) Per dare fratte di fraie Alberico (Dgiale : Enfer, 33);

I04 ŒUVRES GALANTES DBS CONTEURS ITALIRNS

promené jusqu'à trois heures, alla seul au cabaret où il soupaet il se rendit ensuite vers la maison de Fiammelta. Sur le coup de quatre heures, s'approchant de la porte, il fit bien doucement le sig-nal convenu ; personne ne passait dans la rue. La servante, qui était aux écoutes, selon les ordres de Lamberto, lui ouvrit aussitôt et le fit entrer doucement en lui disant :

— « Maître, la Fiammetta est encore auprès du feu avec sa mère; en attendant qu'elle s'en aille au lit, ce qui ne saurait tarder, entrez là dans cette chambre d'en bas. Aussitôt qu'elle pourra, elle viendra vous consoler et vous aurez ensuite plusieurs heures à vous pour vous amuser. »

Cela fut aug-oût du pcdag-og-uequi suivit la servante; celle-ci arrivée à la chambre ouvrit la porte et quand ils furent entrés, elle dit :

— « Taddeo, vous voyez que cette chambre est fort bien meublée. Nous avons mis au lit une paire de draps blancs. Vous pouvez vous dévêtir et attendre dans le lit. »

Sans hésiter, Taddeo suivit le conseil de la servante, tout en se disant à lui-même :

— « Par Sainte Marie, voilà une femme avisée ! Où pourrais-je mieux attendre que là-dedans? »

Tâtantle lit delà main et se tournant vers la servante, il dit :

— « Ton conseil me plaît fort. »

Et s'élantfait tirer ses chausses et laissé de la lumière, il la congédia. Elle lui dit en jiulant :

— « Voyez, maître, la jeune fille seule a la clef de cette chambre : aussi quand j'aurai l'crmé, personne d'autre qu'elle ne pourra entrer ; la première personne

ANTONIO IRANCESCO GUAZZINI

io5

qui ouvrira sera votre Fiammclfa. Je vous la recommande bien, ne soyez pas Irop brutal, elle est si jeune et si tendre ! »

Ayant dit, elle ferma la porte et s'en alla en murmurant COU! me à part elle : « C'est dans le cul que tu l'auras ! »

Le pédagog-ue tout réjoui allait répliciucr, quand il se vit enfermer tout seul; il acheva de se déshabiller, plus content cju'il ne l'avait jamais été de sa vie, et se blottit dans le lit, attendant avec une impatience extrÙMUc sa Fiammetta et se promettant la plus merveilleuse et la plus heureuse nuit qu'il eût jamais passée, tandis que la plus triste et la plus douloureuse l'attendait.

Dès qu'elle eut poussé la porte et enfermé soig^neuscment le pédag-ogue, qui ne s'en était pas avisé, la servante alla dans une autre chambre où se trouvait Ag-olanle, lequel, ayant laissé son cheval tout près de la ville, che* un de ses amis, le soir secrètement, était rentré dans Florence par une autre porte. Lorsque Lamberto et quatre camarades qui avaient soupe là, pour jouer le tour au pédag-ogue (tous bien pourvus de ce qu'il leur fallait), apprirent de la servante que le pédant était entré dans le lit, ils s'en firent une fête et envoyèrent celle-ci se coucher, n'ayant plus besoin d'elle. Les jeunes gens, après cela, se mirent à conter des histoires et à rire en attendant le coup de sept heures. Alors Lamberto et ses compagnons se mirent en mesure.

Voyant que sa Fiammetta tardait tant à venir, le pédant éprouva quehiue crainte, non pas d'être exposé à un mauvais tour, mais que quelque accident fût arrivé à la jeune fille. Use rassurait néanmoins, en se disant : « Elle est si adroite et si prudente qu'avantde venir me trouver

elle veut voir sa mère endormie ; c'est ce qui la retient afin de pouvoir ensuite avec sécurité rester avec moi plus long-temps. » Et il était tout oreilles, croyant, au moindre bruit qu'il entendait, que c'était sa Fiammetta qui venait le consoler.

Lamberto, qui déjà était prêt, prit la clef et,suivi de ses compagnons^ se dirigea vers la chambre où attendait le pédant. Ils étaient tous vêtusde blanc à la façon desPénitents ; quatre d'entre eux étaient munis de fouets en cuir et les deux autres portaient deuxtorchesallumées. Dès que Taddeo entendit qu'on touchait àla porte et qu'on tournait la clef dans la serrure, il en éprouva une joie immense, et s'étantmis sur sonséant il ouvrit les bras, pensanlqu'aussitôtentrée sabien-aiméesejetteraitàson cou. Ilavait formé le projet de la saisir dans ses bras avant même qu'elle fût déshabillée, tant il était aiguillonné par l'amour et le désir ; mais en voyant ces gens travestis, il fut saisi detant de douleur et d'épouvante qu'il ne sut pas se mettre en défensive et qu'il resta immobile et stupide. Dès qu'ils eurent refermé la porte, ceux qui étaient entrés enlevèrent la couverture et la courte-pointe qu'ils jetèrent au milieu de la chambre, et aussitôt, les quatre qui étaient armés de fouets se mirent sans un seul mot a rouer le corps du malheureux pédag-ogue, aussi fortement que le consentait la vigueur de leurs bras. Taddeo, voyant cela et mieux encore le sentant, criait, pleurait et demandait pardon et grâce tant qu'il pouvait; mais les autres ne se lassaient pas de le frapper qui d'un côté, qui de l'autre, tantôt dessus, tantôt dessous, de sorte que le pauvre diable tout livide, voyant que vaines étaient ses supplications, sauta à bas du lit. On continua à le rouer de coups au point qu'il en reçut plus de quatre

ANTONIO KUaNCESCO GRAZZINI

cents. Il en était rompu et tout ensanglanté et si faible et si épuisé qu'il se laissa aller par terre, comme un mort, clans un tel état que je ne crois pas qu'on ait jamais vu un homme si abîmé. Alors les autres, tatigués mais non rassasiés de frapper, toujours sans motdire,lui attachèrent les mains et les pieds avec deux lanières, afin de l'empêcher de se tuer ou de se donner quelque mauvais coup. Ils le laissèrent ainsi lié au milieu de la chambre, emportant tous ses vêtements, même sa chemise et jusqu'à ses souliers, et ils s'en retournèrent où ils étaient auparavant. Enchantés de leur exploit, ils riaient de tout leur cœur en disant : « Je pense que ces procédés lui feront sortir de la tête son amour et ses envies. »

Parmi eux, se trouvaient les deux plus facétieux des Florentins et les plus habiles à organiser de bons tours : Piloto et Tribolo. Avec du stuc, des étoupes et des chiffons, ils avaient fabriqué un bonhomme qui, parla stature et par le visage surtout, ressemblait entièrement au pédant ; ils lui avaient en outre fait un masque exprès pour cela. Quand ils lui eurent encore mis ses vêtements, ce fut à s'y méprendre. Tout en attendant le moment de donner fin à leur tour, les jeunes gens s'occupaient à boire et à bavarder.

Resté seul, le pédagogue, tout moulu et déchiré, ne songeait qu'à maudire son amour et la Fiarametta, ainsi que le jour où elle était née; il n'avait aucun espoir de sortir autrement que par la mort, de la main de ses bourreaux. 11 tenait pour certain que le frère de la Fiammetta ayant tout appris avait tout organisé. Torturé par la douleur, sans pouvoir se remuer, il poussait les plus lamentables plaintes qu'on eût jamais entendues et il attendait la mort d'heure en heure.

I08 ŒUVRES GALANTES DES CONTEUR j lIALIiiNS

Quand douze heures furent sonnées, un scrvilcur vint prévenir Lamberto que la gardcélail rentrée, et aussitôt, vêtus en pénitents comme ils étaient, ils s'en allèrent avec le mannequin qui représentait le pédant, h la cham- L're où ils avaient laissé celui-ci. Lui ayant détaché les pieds et les mafns et l'ayant fait lever, ils lui bandèrent les yeux, et, tout sang-lant qu'il était, le menèrent hors de la maison. Le malheureux, par la peur qu'il avait, n'osait rien dire, ayant vu les poignards reluire au côté de ses persécuteurs et craig-nant surtout d'être conduit à l'Arno. Quand tout le monde fut arrivé au Vieux Marché, ils mirent au carcan contre une colonne le pédagog-uc en eflig-ie, et ils l'arrang-èrent de telle sorte, qu'à une certaine distance il paraissait vivant. Lui ayant ensuite attaché au cou un écrlteau portant ces mots en grosses lettres : POUR AVOIR COMMIS LE CRIME DE SODOMIE, ils débandèrent les yeux du pédant, en lui faisant signe de regarder et de voir s'il se reconnaissait. En découvrant cela, le pédagogue éprouva un tel coup et une telle douleur qu'il fut sur le point de crier, mais craignant qu'il ne lui arrivât pis encore, il se retint. C'était pour lui chose surprenante de voir quelqu'un dont le visage resscmblaitainsi à son visage propre ; il ne tarda pas à reconnaître que le chapeau, le pourpoint, le manteau, les chausses et les souliers étaient les siens.

Vous pensez combien il avait le cœur serré en se disant qu'aussitôt le jour venu tout le monde le reconnaîtrait et que même son maître irait le voir! Comme l'aube commençait à blanchir, les autres lui remirent le bandeau sur les yeux; ils l'amenèrent ensuite dans la cour de Messer Bingliano, et après lui avoir de nouveau

A^TO^ao fuangesco ouazzini log

lié les pieds et les mains, ils le poussèrent dans une écurie et ils allèrent ensuite se reposer.

Le grand jour ne tarda pas à paraître, et tout d'abord ce fut par les personnes allant à leurs boutiques que le mannequin fut vu. Chacun en riait g-randement sans savoir comment, ni pourquoi, ni par qui il avait été mis là et chacun se gardait d y toucher. Beaucoup de ceux qui, de loin, l'avaient cru vivant s'aperçurent de près qu'ils s'étaient trompés. Mais bientôt arrivèrent quelques personnes qui le reconnurent à sa fig-ure et à ses vêtements. Le bruit s'en répandit aussitôt dans Florence, si bien qu'en moins de deux heui'es plus de deux mille personnes accoururent. Il n'y eut ni écolier, ni maître, ni étudiant, ni docteur qui ne voulût le voir; chacun trouvait que c'était l'événement le plus extraordinaire, le plus étrang-e dont on eût jamais ouï parler; en reconnaissant ses vêtements, chacun disait du mal du pédant. Tommaso, son maître, vint comme tout le monde et il en eut un g-rand déplaisir ; mais ni lui, ni ses parents, ni ses amis n'osaient faire enlever le mannequin, personne ne pouvant imag-iner pourquoi, ni par qui, il avait été mis là. Tous donnèrent leur avis et entre autres le Piloto, le Tribolo, Lamberto et Ag-olante, qui s'étaient mêlés à la foule et qui faisaient les contes les plus plaisants et les plus extraordinaires, lesquels faisaient rire tout le monde et ridiculisaient les autres pédagog'ues.

Les choses en étaient à ce point quand le fait fut rapporté au conseil des Huit qui se réunit aussitôt et publia un édit des plus sévères contre qui avait mis le pédagogue au carcan. Les magistrats le firent aussi tôt retirer et emporter par leurs serviteurs. Lamberto et ses compag-nons ayant vu et entendu cela s'en allèrent au cul-

tlO ŒUVt\ES GALANTES DES CONTEL-RS ITALIENS

de-sac de messer Bing-liano et ils trouvèrent dans l'écurie le pédant qui, à force de se retourner s'était, à cause du froid, entièrement recouvert de fumier. Avant remis leur costume de pénitents, ils le firent sortir, après lui avoir au préalable tous ensemble pissé sur la fig-ure et surtout le corps, et le Piloto, qui avait à la main une torche allumée, mit le feu à sa barbe et à- ses cheveux qm en furent complètement bri'dés, de telle sorte qu'il lui vint tant de cloches sur les joues, sur la tôte et sur je cou, qu'il en fut défiguré au point que sa mère" ne 1 aurait pas reconnu et qu'il paraissait la plus étrange bete qu'on eûtjamais vue. Encore fut-il heureux pour lui d'avoir les jeux bandés, car autrement il eût été rendu aveugle. Finalement, ils le conduisirent au seuil, après lui avoir ôté le bandeau; Tasso lui donna une poussée l'envoja au milieu de la rue, à la fois tout livide, sanglant et grillé, puis vivement referma la porte.

Que direz-vous alors quand vous saurez qu'à ce moment-là même, il se mita pleuvoir si fort qu'il semblait que la mer était dans le ciel ? Taddeo une fois dehors ne reconnut pas tout de suite dans quelle rue il était et résolut de ne pas s'arrêter, quoique l'eau tombât à torrents La fortune favorisait si bien les auteurs de ce bon tour que personne ne vit le pédant, à cause du mauvais temps, sortir de la m.aison.Il se mit à courir, se diri-cant à tout hasard du côté de la place. Nu comme Dieu IVivait fait, il semblait tout rajé de rouge et peint en violet Quand il arriva sur le coin, il reconnut où il était et désespéré, ne sachant où se sauver, il traversa la place par le milieu, sans se soucier de l'eau ni de rien. Les gens qui s'étaient réfugiés sous la Loggia et sous les toils des Pisans, pour éviter laphiio, voyant cet homme

ANTONIO FI\ANCESGO GHAZZINt

|c prirent pour un fou échappé, et ils le crurent d'autant plus que, fuyant avec rapidité, il tomba à terre plus de dix fois avant d'avoir traversé la place, tant il se hâtait. Quand il passa du côté des Anlellini, on l'examina de près, mais nul ne le reconnut. Toujours courant, ilarriva à San Martino où les g'arçonsdes boutiques se mirent à le poursuivre on criant : Au fou ! au fou! Arrêtez, arrêtez, prenoz-lc ! Des boutiques, on lui lançait -dans les jambes des bâtons et des corbeilles pour tâcher d'arrêter sa course et de le saisir. Je vous garantis que la pluie lui fut bien utile. Sans elle, les enfants et les garçons de boutique l'auraient tué. Quand il fut arrivé à la Grand'rue, il se mit à courir vers San Pier ^laggiore, toujours poursuivi par l'eau et par les cris. Il courut tellement qu'à la fin il sortit de Florence par la porte de la Croix. On le vit encore, sans reprendre haleine et sans s'arrêter passer le pont de Sieve, laissant tous ceux qui le rencontraient dans l'étonnement et dans le rire, mais à partir de ce moment on n'a jamais su ce qu'il était devenu.

Après que la pluie eut cessé, Agolante et Lamberto s'en allèrent au palais trouver l'un son oncle, l'autre un parent qui pour leur bonheur étaient des Huit. Ils leurs racontèrent en détail ce qu'avait fait le pédagog-ue et pour prouver qu'ils disaient la vérité ils leur montrèrent les quatre lettres. Ceux-ci en parlèrent à leurs collègues dans la chambre du Con.seil, et, après les avoir sermonnés, renvoyèrent les jeunes gens, qui, tout contents, s'en allèrent dans Florence, narrant par le menu leur bon tour dont riaient fort tous ceux qui les écoulaient.

LES DEUX MARIS (i)

Il y avait jadis dans la rue Ghibellina une veuve qui appaiHenait à la famille des Chiaramontesi et qui s'appelait Monna Marg-herita. Ayant pris encore en bas âg-e pour servante une petite paysanne, elle avait formé l'eng-ag-ement de la marier quand le temps serait venu et de lui donner pour dot cent cinquante livres. La jeune fille avait g-randi et comme elle était bonne à prendre mari, sa mère vint la quérir et la conduisit à Mug"ello, d'où elles étaient^ cela avec la permission de Monna Marg-herita qui leur déclara que la dot serait mise à leur disposition pourvu qu'elles trouvassent le mari qui convenait. Monna Mea, ainsi s'appelait la mère de la jeune servante, ayant emmené sa fille fit savoir par tout le pays qu'elle voulait la marier. Celle-ci, ayant une belle dot et étant de sa personne jolie et avenante, ne tarda pas à se voir entourée d'une quantité de maris. Mais la mère donna sa fille, avec la susdite dot, à un jeune homme qui avait nom Beco del Pog-g-io. Le soir même du jour où il lui donna l'anneau, Beco voulut coucher avec elle, remettant d'aller sous peu de jours auprès de la veuve, à Florence, pour avoir la dot. Mais, en attendant, l'envie lui prit daller à la foire de Dicomano acheter

(i'; Nouvelle X. Deuxième souper.

ANTONIO FRANCESCO GI\AZZIM

des vêtements pour lui et pour sa femme. Il dit préalablement à sa belle-mère et à sa femme d'aller trouver Monna Marg-herita pour se faire remettre la dot et l'apporter à la maison, car il resterait trois ou quatre jours dohors, avant de revenir; après quoi il partit et s'en alla à la foire.

Le malin du jour suivant, Monna Mea et sa fille se mirent en route et, vers les neuf heures, arrivèrent dans un pays où officiait un prêtre qui avait été leur curé et qui était un aimable et excellent homme. Comme faisaient tous les gens du pays qui passaient par là, elles s'arrêtèrent auprès du Ser, furent par lui fort bien reçues et restèrent à dîner. Le même jour justement, un de leurs voisins était arrivé aussi, venant de Florence et s'en retournant chez lui. Il avait nom Nencio deir Ulivello. Le dîner fini et comme on était encore attablé, le curé demanda à Monna Mea pour quelles affaires elle se rendait à Florence ; elle répondit qu'elle allait y chercher la dot de sa fille qu'elle venait de marier avec un tel. Le Ser lui demanda alors en riant :

— = « Et Beco, où est-il donc ? »

— « Il est allé à la foire de Dicomano, répondit la dame, mais qu'importe qu'il y soit ou non? »

— Mais cela importe au contraire beaucoup, répondit Ser Ag"ostino (tel était le nom du prêtre) ; vous courez le risque de perdre vos pas, car si la maîtresse ne voit pas le mari elle ne voudra pas, comme de juste, donner l'arg-ent. »

— « Nous aurons fait une belle chose, alors, dit la jeune femme qui s'appelait Pippa, il nous faudra attendre que Beco soit de retour et revenir avec lui ! Sottes de nous d'avoir été si étourdies. »

Il4 ŒUVUrS GALANTES DES CONTEURS ITAI.ILN3

— «Mais, dit le prêtre, je vais vous indiquer le moyen de n'être point venues pour rien : Emmenez donc avec vous Nencio que voilà; volontiers il vous accompag-nera. Vous direz que c'est lui le mari et l'arq^ent vous sera compté. »

Ce conseil plut fort à MonnaMca. Pour rendre service au prêtre et aux deux femmes, Nencio accepta tout simplement sans se douter de ce qui allait advenir. Sans tarder autrement, on prit le chemin de Florence et l'on parvint à la maison de la veuve qui reçut tout le monde avec joie. Brièvement, Monna Mea lui dit que Nencio était le mari de Pippa et qu'ils étaient venus chercher la dot. Monna Marg'hcri la prenant gracieusement la main des deux époux déclara qu'elle était fort contente et aussitôt envoya chercher un homme qui lég-lait ses affaires pour qu'il apportât l'argent et pour que, la chose faite, tout le monde pût au plus vite s'en retourner. En attendant, elle les fit g-oûter et adressa divers compliments à Pippa et à Nencio qu'elle croyait son mari, lui disant qu'il aurait là une bonne femme, bien élevée et l'exhortant à la rendre heureuse, de quoi Nencio s'efforçait de paraître enchanté.

Après une longue attente, celui qui s'occupait des affaires de la veuve finit par arriver. Celle-ci lui dit qu'il fallait compter cent cinquante livres à la Pippa, pour remplir son eng-ag'ement, et les donner ici-même au mari à titre de dot g-ag-née par sa femme. L'homme partit aussitôt et alla à la banque pour chercher l'arg-ent, mais il revint vite, en disant que le caissier n'y était point et qu'en ayant un peu de patience jusqu'au lendemain,il feraittenir l'arg'ent. Monna Margherila reprenant alors la parole dit :

ANTONIO FRANCESCO GHAZZINl Il5

— « Il est si lard que vous ne pourriez arriver chez vous que passé minuit, aussi vaut-il mieux que vous restiez ce soir avec moi ; ma maison est assez grande pour tous; vous devez être d'ailleurs bien fatig-uées, j'en suis sûre et rien ne vient plus à propos puisque j'aurai ainsi l'occasion de jouir encore un peu de ma chère Pippa que je ne reverral pas de sitôt, Dieu le sait ! L'ayant élevée moi-même, je lui porte autant d'aflectionquesi elle était ma fille. »

Sans y réfléchir davantag-c, Monna Mea et sa fille acceptèrent l'invitation. Le soir venu, comme la veuve avait fait préparer le souper, on se mit à table; mais quand vint le moment d'aller se coucher, Monna Mea et Pippa furent interdites en apprenant que Monna Marg-hcrita avait fait préparer, dans une chambre d'en bas, un lit pour les deux époux et que Monna Mea coucherait en haut avec la servante. Nencio éprouva de cette combi naison autant de plaisir que les deux femmes en avaient de chagrin et d'ennui. Dame Mea répéta à diverses reprises qu'elle voulait coucher avec sa fille, mais la veuve le leur interdit, leur déclarant que pareille chose ne se faisait pas et que Nencio tiendrait à sa femme aussi bonne compag-nie à Florence qu'à la campag-ne. Monna Mea, de peur que la veuve ne comprît que Nencio n'était pas le mari de sa fille, et pour n'être pas prise en flag-rant délit de mensong-e, fut forcée de consentir atout. Elle accompag-na Nencio et Pippa dans leur chambre, et se mettant à g-cnoux devant Nencio, elle le pria, pour l'amour de Dieu, de ne rien dire à sa fille de toute la nuit, ce que Nencio lui promit sur sa foi. Et alors joyeuse, Monna Mea revint dans la salle et alla coucher avec la servante. Monna Marg-herila à son tour alla se coucher.

IlG ŒUVRES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS

Lorsque Monna Mea fut partie, Nenclo ferma avec soin la porte par dedans et se déshabilla, regardant toujours la Pippa qui avait l'air sérieux, mais qui riait sous cape en faisant mine de vouloir plutôt coucher habillée qu'autrement, et ne voulant pas se délacer. Nencio lui dit qu'il ne voulait pas la manger et finit par l'enjôler si bien qu'elle se dévêtit en hâte et fut au lit avant lui. Nencio joyeux éteignit alors la lumière et se coucha auprès d'elle. Pendant un moment, ils se tinrent muets, puis Nencio allongea un pied et toucha la Pippa au côté, Celle-ci sans mot dire lui fit une légère égratignure. Nencio alors l'ayant chatouillée, elle lui en fit loutautant et, à force de jouer, toujours sans mot dire, le jeune homme sauta sur la demoiselle; et ils se donnèrent l'un à l'autre cette jouissance que prennent ensemble mari et femme.

Quand ce fut fini et que Nencio eut repris sa place auprès de la Pippa, elle fut la première à parler, et lui dit en souriant :

— « Ah! Nencio, c'est ainsi que tu observes la foi jurée à ma mère et que tu tiens tes serments ? Je ne l'aurais jamais cru, et je ne suis restée tranquille que pour voir si tu étais capable d'y manquer ; mais je suis bien aise de te connaître, cela me servira pour une autrefois. »

Nencio lui répondit en riant:

— « Je n'ai point violé la foi jurée et n'ai manqué de parole à personne; il est vrai que j'ai promis à ta mère de ne te rien dire et ''ai tenu mon engagement: que t'ai-je dit? »

Tout en parlant il se rapprocha d'elle, car le jeu lui était agréable et toujours à la muette, déchargea de nouveau son arbalète, puis il s'occupa de dormir.

ANTONIO FRANCESCO OI\AZZINI II7

Le IciiJeiuain matin, réveillés do bonne heure, les deux jeunes g-ens prirent encore deux fois le même plaisir. Monna Mea s'étant levée, prenant deux couples d'œufs frais que Monna Marg-herita lui avait donnés pour les deux époux, les leur porla, en pensant bien qu'ils étaient superflus. Elle entra dans la chambre et trouva sa fille qui finissait de s'habiller, tandis que Nencio était encore au lit, et elle lui dit en riant:

— « Voyez si Monna Marg-herita est unebonne femme, elle vous envoie des œufs frais dans la pensée que vous avez besoin de vous réconforter. Mais dis-moi un peu, toi, demanda-t-elleà sa fille, dis-moi un peu quelle compag-nie Nencio t'a faite cette nuit? »

— « Excellente, répondit la Pippa . Il a exactement tenu sa promesse ; je n'ai qu'à me louer de lui et je lui reste à jamais reconnaissante. »

— « Dieu l'en récompense! répondit Monna Mea et qu'il mette cela au profit de son âme. Mais que fais-je, moi, avec ces œufs à la main? »

— « Donnez -les ici, dit Nencio, je les boirai pour que l'aventure paraisse plus vraie. »

Et s'en étant fait donner une couple, il les avala chacun d'un trait. Il voulait même engloutir les deux autres, mais la Pippa, les prit à sa mère en disant :

— « Eh ! g-oulu, ces deux-là sont pour moi ! » Et elle les avala.

Les deux femmes, ayant laissé Nencio s'habiller, allèrent dans la salle. Elles y étaient depuis peu quand arriva l'homme qui était allé chercher l'arg-ent.

Nencio étant déjà monté, il compta cent cinquante livres de bon argent pour la dot de la Pippa, servante de Monna Margherita, comme s'il eût été le véritable

Il8 COUVRES GALANTES DES CONTEUÎIS ITALIENS

époux; il les inscrivit sur son livre et s'en alla. Monna Mca nriit cet argent dans un sac qu'elle avait apporté avec elle, et quand on eut bu un coup, Mea, la Pippa et Nencio prirent conçue et se séparèrent, contents de Monna Margherita. Ils s'en l'ctournèrent en compajjnie à Mugello, sans avoir dit un seul mot au prêtre .qu'ils n'avaient pas trouvé chez lui et chacun rentra dans sa maison, non sans que Monna lUca et sa fille eussent remercié Ncncio du service qu'il leur avait rendu.

Beco, étant deux jours plus tard revenu de la foire, trouva sa belle-mère qui avait fait la rentrée de la dot ; il en fut fort content et, sans penser à autre chose, il s'occupa de faire ses affaires et, de jouir de sa Pippa.

La Saint-Jean étant venue, il se rendit à Florence pour porter deux oies à son propriétaire, qui était par aventure parti, depuis la veille, pour le val d'Eisa, où il devait passer quelques jours près de son frère, lequel avait une charg'e à Certaldo; toute la famille étant absente, la maison restait fermée.

Embarrassé de ses oies, Beco eut l'idée de les porter à Monna Marg-heri ta, dont il savaitbien le nom et l'adresse, se souvenant combien elle s'était montrée si bienfaisante en donnant une dot à sa femme sans qu'il fût présent :

— « Ce me sera une occasion de la connaître et de lui marquer en partie ma reconnaissance, » se disait-il à part lui.

Il se mit donc en route et, arrivé à la maison, il frappa à la porte. La servante, en le voyant avec ces oies dans les bras, dit à Monna Marg-herita :

— « C'est un paysan, » et elle tira la corde.

Beco en arrivant dans la salle fit une belle révérence et dit :

ANTONIO FRANCESCO GRAZZINI II 9

— « Je suis le mari de celle qui fut votre servante et je viens vous oflVir ces oies, alin que vous les mang^iez l)Our l'amour de nous. »

La dame l'avant aussitôt reg-ardé en plein visage lui répondit :

— « Brave homme, fais attention de ne pas te tromper de nom ou de maison. Qui t'envoie et où t'a-t-on dit d'aller ? »

Beco dit alors :

— « N'ètes-vous point Monna INÎarg-herita Chiaramontesi, qui avez élevé la Pippaet qui, il n'y a pas encore dix mois, luiavez, poursadot, donnécent cinquante livres? »

— « Si, je suis celle-là? » répondit la veuve.

— « Eh bien ! moi je suis le mari de la Pippa, » dit Beco.

— « Comment? reprit la dame. — Non, en vérité, tu n'es point le mari de ma Pippa. »

— « Pourquoi ne le suis-je pas ? exclama Beco. Je sais bien pourtant que cette nuit j'ai couché avec elle et que ce matin je l'ai laissée à la maison tandis qu'elle allait se laver la lig-ure pour être belle à l'occasion de la Saint- Jean. »

— « Comment, g-rand Dieu, tu es son mari ! dit Monna Marg-herita presque en colère. Je sais pourtant bien que lorsqu'elle est venue pour chercher sa dot, celui qui l'accompag-nait était tout autre que toi. Je l'ai bien vu, puisque je l'ai fait coucher avec la Pippa et que, le matin, il a emporté la dot accompag'né de Monna Mea, la mère de la jeune fille. »

Beco alors se mit à crier :

— « Malheureux de moi ! j'ai été trompé I »

120 ŒUVRES GALANTES DES CONTEUnS ITALIENS

Continuant à discourir plus long-uement avec dame Marg-herita, et s'enquérant de chaque détail, il fut Lientôtcertain, d'après les explicationsqu'il eutsur le moment, sur la personne, sur le visag-e, et sur le nom que celui qui s'était fait passer pour le mari de la Pippa était Nencio deirUlivello. Mais cela lui importait peu ; ce qui était grave à ses yeux, c'est que Nencio eût couché une nuit avec elle, seule à seul, et cela lui semblait, ainsi qu'à la veuve, la plus étrange chose du monde.

Laissant là ses oies, sans vouloir mang-cr ni boire, rempli de rag-e et de jalousie, il partit. Il marcha si vite que le soir il arriva à la maison. Monna Mea s'étant la première présentée devant lui, il lui lança une grosse injure et fit de même à sa femme dès qu'elle parut. Les braves femmes s'excusèrent en disant que c'était le prêtre qui les avait conseillées et que Nencio n'avait fait rien de plus que de dormir avec la Pippa. — Mais Beco ne pou" vait se consoler, disant qu'elles l'avaient déshonoré et il entra en si grande colère qu'il prit un bâton pour leur rompre les bras. Pourtant, il se retint par crainte de la justice, mais les mit dehors en leur disant de s'en revenir chez elles, car il ne voulait pas tant de honte auprès de lui, puis il ferma soigneusement la porte et s'en alla au lit sans souper.

Les deux femmes, désolées, s'en furent chez un frère de Monna Mea; Beco ne put fermer l'oeil de toute la nuit, pensant toujours à sa Pippa et se jurant de ne plus la revoir; il se promit d'aller à l'évêché pour j faire traduire Nencio comme adultère. Le matin à peine venu, il sauta de son lit et bien davantage guidé par la fureur la plus désordonnée que par la raison, il se dirigea en criant vers Florence, ne cessant avec tous ceux qu'il rencontrait

ANTONIO FRANCESCO GRAZZINI

do se plaindre de sa femme. Il arriva enfin à l'évéché et il fit son accusation.

Le jour môme Nencio deirUlivcUo et la Pippa furent convoqués et le lendemain avant neuf heures, ils étaient à Florence pour se défendre, après s'être concertes pour nier toujours et pour dire au vicaire que Nencio n'avait fait autre chose que dormir dans son coin.

Ils arrivaient à l'évéché et allaient y entrer lorsque justement ser Ag-ostino, qui se trouvait là pour ses affaires, parut devant eux. Fort étonné de voir là Nencio et la Pippa il leur demanda ce qu'ils venaient faire. Nencio lui raconta alors, point par point, toute l'histoire. Le Ser ne put s'empêcher de rire. Quand il vit Beco pour le même motif, il le prit à part et le g-ourmanda vivement de s'être si sottement conduit en se laissant aveug"ler par la colère. Il lui dit que Nencio n'avait ag-i que pour son intérêt et dans le but de lui faire plaisir à lui et aux deux femmes, qu'il n'avait rien commis avec la Pippa, et qu'il pouvait l'en croire, car il avait confessé Nencio au dernier carême. Il lui prouva enfin par mille raisons qu'il était fou et que de quelque manière que l'affaire tournât, elle ne pouvait que lui faire du tort. Enfin, il fît tant qu'il l'amena à pardonner à la Pippa et à faire la paix avec Nencio. Etant ensuite entré chez le vicaire avec lequel il entretenait des relations familières, il fît si bien que tous furent cong-édiés et qu'en bon accord ils se rendirentà son église, oiiils restèrent jusqu'au soir.

Pourtant Beco ne pouvait tout à fait dig-érer cette nuitée de sa femme avec Nencio et il en restait un peu boudeur. Ser Agostino alors, pour arranger les choses jusqu'au bout, fît promettre à Nencio, sous serment, que, lorsqu'il aurait une femme, il permettrait à Beco de

122 ŒUVRES GALANTES DES CONTEUnS ITALIENS

coucher une nuit avec elle, à la condition toutefois que Bcco ne lui dirait rien et seulement pour qu'il pût répondre aux g'ens :

— « Si Nencio a couché avec ma femme, j'ai moi aussi dormi avec la sienne. »

Il y aurait ainsi entre eux avantag-es égaux. -Avant k nouveau fait ainsi la paix la plus complète et souhaité bon an au prêtre, ils s'en allèrent au matin et chacun rentra chez soi. Pourtant Nencio, tant que Beco vécut, refusa de se marier, tenant pour certain que la femme qu'il prendrait ne serait pas plus vertueuse que la Pippa.

GIOVANBATTISTA GIRALDI, GINTHIO

Giovanbaltis(a (Jean-Baptisle) Giraldî Cinlhio, ou CInzio, naquit à Ferrare eu novembre i5o4. Son père, Crislofo Giraldi, était lié d'étroite parenté avec Gregorio Giraldi, son contemporain, auteur de mérite, philolo^-ue ethistorien. Sa mère, Luce Citladini, descendait d'une ancienne et noble famille originaire du duché de Savoie (i). Son enfance fut studieuse et son éducation particulièrement soignée. Il eut des maîtres célèbres : en dialeclicjue et en physique, Soccino Benzi; en philosophie morale, Niccolo Leoniceno ; en médecine, Giovanni Manardo, et acquit la connaissance de la langue latine, de la philosophie et des belles-lettres sous Celio Calcagnini. I\eçu docteur et jugé capable d'enseigner les autres, il fut

(i) Dans la préface de la VI» édition des nouvelles de Giraldi {Hecalornmithi, etc., Veiietia, iSq,!), Icrouinio Gioanniui da Capugnano a donne quelques détails curieux et naïfs sur la famille de cet auteur : « Son père Grislofaro (sic), dit-il, fut dans le gouvernement domestique, et dans les bonnes lettres, homme de grand jugement et d'expérience, et considéré pour la loyauté de ses actes. 11 prit pour femme, en i5o3, Luce, de la famille Citladini, très honorée à Ferrare. Celte femme se montra sagace d'intelligence, prudente et vertueuse, non seulement dans ses attributions féminines, mais aussi dans les choses masculines, et vécut chrétiennement, instruite dans les actions de l'esprit. Elle eut quatre fils : Gianbaltihta, en i5o4; Simone, en i5o5; Alberto, en i5io, et Antonio, en i5i4. Ce dernier devint professeur d'humanités à Ferrare. Il fut tout à la fois très docte et très bon, envoyant souvent à ses élèves, qu'il savait pauvres, les mets de sa propre table. Il écrivit des vera latins et eu langue vulgaire, et mourut en i58a. »

charf^é, à 21 ans, c'est-à-dire en i525, seloa Niccron, de professer la médecine à Ferrare.

Il occupa ensuite, en i532, la chaire de philosophie, et abandonnant peu à peu les sciences, en faveur des lettres, accepta, en i54i, celle de rhétorique et de littérature latine laissée vacante par la mort de son maître Calcaçnioi. En outre, le duc Ercole le nomma, vers i543, son secFétaire, emploi qu'il remplit non seulement jusqu'à la mort de ce prince, arrivée le 3 octobre i558, mais encore sous le règne de son successeur Alfonso II. Giraldi jouissait d'une p^rande faveur, tant près du public qu'à la courde Ferrare (i). Il la devait en partie à son talent et aussi à une grande habileté de courtisan, sachant à l'occasion s'incliner devant les moindres fantaisies d'un maître qui se piquait de littérature et d'art.

Barotti rapporte à ce propos qu'il s'abstint de faire des épigrammes latines dès qu'il sut qu'Ercole se livrait à ce genre de poésie. <i II craignait, ajoute-t-il,de lui faire concurrence. » L'attachement qu'il gardait pour la maison d'Esté se justifie d'ailleurs par l'estime que lui témoignait le duc. Ce prince assista à une représentation à'Orbecche, tragédie représentée avec solennité en i54i, dans la maison de l'auteur (2). Ilyprit

(i^ Sa réputation était telle, au dire de Capugnano, qu'elle dépassait les limites de sa patrie : « Envoyé par Ercole à Venise, pour féliciter Marco Antonio Trevisano, qui venait d'être élu prince, il réussit avec tant d'éloquence que le Sérénissime et le Sénat, sans compter tous les doctes qui l'écoutèrent, avouèrent qu'ils n'avaient jamais ouï discours si beau que le sien... Et lorsqu'il quitta cette auguste compagnie, Fraiicesco Contarini le prit par la main, et lui dit qu'il était non seulement l'honneur vivant de sa patrie, mais encore de l'Italie tout entière, et qu'il fallait remercier Dieu d'avoir permis de contempler de près un homme de si grande réputation... »

(2) Le souvenir d'un tel spectacle est doublement précieux ; il sert non seulement de témoignage aux origines de l'art dramatique italien, mais encore nous ré\èle la passion qu'Ercole II avait pour le théâtre. C'est d'ailleurs à cette représentation qu'assista l'Allamauni. s Un ami du Giraldi, — transcrit Ginguené, d'après des commentaires du temps — avait élevé à ses frais le théâtre et les décorations; d'autres amis remplirent les principaux rôles; un très jeune homme, nommé /7at'/o, joua celui d'Orbecche; le rôle du père eut pour acteur un certain Sébastien Clarignan de Montefalco, que

GIOVANBATTISTA GinAI.Dl, CINTlilO 125

tant de plaisir qu'il commanda à Cinlliio une autre œu\Te dranialif(ue, avec l'inlenlion de TolTrir cq spectacle au Pontife Paul 111, lorsque celui-ci fit un voyage à Ferrare(i).

Sous le règne d'Alfonso, Giraldi eut avec Gianballisla Pigna, secrétaire intime et archiviste du duc, une fàclicnsc alVaire qui modifia singulièrement le cours de sa destinée. Il s'agissait d'ouvrages sur les romans publiés la même année à Venise (i554), par ces deux écrivains et pour lesquels chacun d'eux s'accusait réciproquement de plagiat. Tandis que Cinthio, qui avait eu Pigna pour disciple et confident, accusait ce dernier de lui avoir pris ses idées, Pigna (2), au contraire,protestait qu'il avait écrit son Giiidizio intorno di Romansi, dès i547, ^ ^'^o^ de 17 ans, et qu'ayant communiqué son manuscrit à son maître, celui-ci en avait absorbé toute la substance (3). Rien jusqu'à ce jour, en dépit du jugement de Fontanini, public cent quatre-vingts ans plus tard, n'a pu résoudre cette délicate question. Les deu.x auteurs firent valoir d'excellentes raisons, suscitèrent de nombreux témoignages, échangèrent des propos acerbes, sans toutefois apporter aucune lumière. Le public, suivant l'opinion de Barotti et de Tiraboschi, se lassa de ce mystérieux problème ; il n'en retint qu'une certaine méfiance à l'égard de ceux qui l'avaient fait naître. Moins favorisé que son adversaire, Giraldi perdit peu à

Giraldi, dans Tépître dédicatoire de sa pièce, appelle le Roscius et l'Esopus de son temps; comparaisons que l'on a tant de fois répétées depuis, et que l'on répète encore, sans bien savoir pour qui elle est une flatterie, du nouvel acteur ou de l'ancien. i>

(i) Cette tragédie eut pour titre Allile. Elle dut à une aventure sang;lante de n'être point jouée, l'acteur chargé du premier rùle — le même Flaminio qui avait créé Orbecche — ayant été tué en duel ou assassiné le jour fixé pour sa représentation. Ainsi notre auteur découvrit dans la réalité un drame qui rivalisait d'efTroi avec ses conceptions.

[■a] Pigna (Jean-Baptisfe), historien des princes d'Esté, secrétaire intime et favori du duc Alfonso ; il fut tout à la fois le rival et l'eanemi du Tasse.

(3) Celle dispute eut lieu en i56o. Barotti et Tiraboschi en ont fourni les détails, mais elle n'offre plus assez d'intérêt pour être rapportée tout au long. L'ouvrage de Giraldi a pour titre : / Dis-

peu Ja protection de son maître (i). Il supporta sa disgrâce — qui ne lui enleva d'ailleurs poinl l'honoraire de sa charge, — jusqu'au milieu de mars ioG3.

Invité alors par Emmanuel Philibert de Savoie, à cnseig-ner la rhétorique à l\Iondovi, il quitta Ferrare, avec toute sa famille. Ce même duc ayant recouvré Turin et y transférant son université (i566), Giraldi s'y transporta et continua à professer l'éloquence pendant près de trois années, jusqu'au jour où l'enseignement fut confié aux jésuites. Congédié honorablement en loQ^, — et riche de 800 écus d'or qu'il venait de toucher pour ses services et son voyage, — Giraldi s'apprêtait à retourner à Ferrare, quand il reçut du Sénat de Milan, une lettre flatteuse et un diplôme de Philippe II, lui garantissant la chaire des belles-lettres à l'Université de Pavie.Il se rendit dans cette ville, où ses mérites lui acquirent une grande réputation et lui valurent une place à l'Académie des Affidati (2). Il se serait fixé sans nul doute à Pavie si la vieillesse, des pertes familiales et surtout une goutte héréditaire ne l'avaient incité à retourner dans sa ville natale

cor si inlorno al coinporre dei lîomanei délie cominedie e di allre manière di pop.sie, Venclia (ou Venezia), Gabriel Giolilo, inô/j, in-4°- (La Bibliolhèque communale de Ferrare en possède un exemplaire manuscrit riche de corrections et d'additions : Ms. n. 90). Notre auteur y étudie en particulier l'oriçiae des romans et y Iranscril en môme temps que des jugements, des opinions et des souvenirs personnels. « On croit, écrit-il, que ce nom de roman est tiré du (;rcc ronie, qui siu:!iifie force; on ne doit entendre autre cliose

qu'un poinie dont les chevaliers robustes sont les héros D'autres

veulent que ce mot vienne des Hhémois ou habilants de Klieims, likcnienses, en italien Remensi, à cause de leur archevêque Tur[)in, qui donna plus que tout autre, par ses écrits, matière à ces sortes d'ouvragées appelés roinanzi. » Ailleurs, il ajoute que a ce genre a pris naissance et litre chez les Français »

(i) i< On comuicn-ja à s'en apercevoir — écrit le même Barolti, — le jour où il fallut prononcer l'oraison funèbre du duc défunt; elle fut confiée à Pigna, à l'exclusion de Giraldi, qui avait déjà composé la sienne. »

(21 « Cette illustre assemblée, selon Niceron, lui conféra le nom de Cinlhio qu'il a toujours porté depuis et qu'il a mis en léte de tous ses ouvrages. »

GIOVANBATTISTA CmAI.DI, CINTIIIÔ I27

« OÙ il espérait trouver le calme et un air indulfçcnt à ses maux ». A peine y fut-il arrivé qu'il tomba malade, et après avoir ianijui trois mois, mourut le 3o décembre 1578, à l'àg-e de 0(j ans et i mois. Il fut inhumé dans l'église de Sainl- Doniiaique^ lieu de sépulture de ses ancêtres (1).

Clintbio avait eu cinq fils, dont quatre le précédèrent dans la tombe. Celui qui leur survécut publia, en i583, comme un hommag-e à la mémoire de son père, un volume de ses tragédies qu'il dédia au duc actuel deFcrrare. La famille de Giraldi fut féconde en littérateurs, car outre Grcgorio Lilio (2) et Cristofo, père de notre auteur, elle garde encore les noms de son frère Flavio-Antonio, ainsi que d'un certain Lucio Olimpi Giraldi.

L'œuvre de Giraldi Cinihio fut laborieuse.

Elle consiste en tragédies d'un art sombre (3), en poèmes lyriques épiques, familiers ou satiriques (4), en ouvrages

(i) « Papadoli a écrit sur Giraldi de nombreuses incxactiludes. Entre autres coiifusions de prendras et de dales, il clablil que Cinihio fui ctwiiiaut de l'Universilc de Padoue cl qu'il passa dans celle ville, la majeure partie de sa vie. 11 lui allribue, de plus, un caractère qu'il n'avait point, en faisant de lui un homme léger, Uirbiiient ri bavard. Le contraire est prouve par liaroUi dans ses Mernorie isloriche di letterali Ferraresi, i'crrara, 1777, in-t''^. »

(2) OaroUi a consacré une notice à cet écrivain dans ses Meniovio isloridte di lellerati Ferraresi.

(3) Tragédie .Orbecche.AUile, Didone, Antivalomeni, Claopatra, Arrenopia, Euphimia, Epitia, Seleno, Ven^zia, Giulio Cesare Cat^nacini, i582-i583, in-S". Ces œuvres, que Giraldi lira de soa propre fonds, ou emprunta à l'histoire fabuleuse, durent leur succès aux événements trafiques qu'elles ex[iOsent. Le souvenir de l'une d'elles persista longtemps, g;râce à la rc[!utatioQ ([u'elle cul du vivant de l'auteur, el eut l'honneur d'être imprimée parles Aides: Orhercli'^, Iratjédie, "Vineofia, In casa de' ti^livoli d'Aldo, )543, in- ^° . (Celte édition offre celle [>arlicularité que certains de ses exem-

; : lires portent un porlrail de Cinthio gravé sur cuivre, tandis que i antres conliennenl un autre portrait gravé sur bois, découpé et :ll..' ; elle inspira plusieurs contrefaçons. Cf. Brunet). (/j 1. De Ohila diuisi Alplionsi Ei-lenxi, epiccdiani : Hercules (lu.c Salulalis Si/loarum, lib. I ; elegiarum, lib. I ; epir/rammnt. lih. ///etc. Ferrariu;, F. Rossi, i537, in-S". (Poésies latines difficiles à trouver; elles ont été réinipr. à Bàle, i54o, in-8°, el dans les Deliciœ pœtariini italorani). — lî. Dell' Hercolc, Canti XXVI, etc., Modcua, Slamp. Gadaldini, i557, gr. 10-4" (impression en

128 ŒUVRES GALANTES DES CONTFl'ilS ITALIENS

divers (i) — dont une Instoirede Ferrare (2) — et surtout en

lettres ital. sur 2 colonnes). Portrait de Giraldi gravé sur bois. Sorte de poème épique en 1 lioniieur d'Fircole de Ferrare; par une intention flatteuse, l'auleur fait descendre ce prince de l'Hercule Thébain; l'œuvre devait être distribuée en cinquante chants, mais l'édition de I\Iodene n'en contient que XXVI. (La Bibliothèque communale de Ferrare conserve un manuscrit de cet ouvrage, enrichi de notes et corrections postérieures au texte de i557, et qui contient un XXXVlle chant). L'édition de lôb'j contient' en outre des stances amoureuses de Flavio Anton. Giraldi et des sonnets de Domenico Veniero. — 111. Le Fiainme, Vinegia, Gabr. Giolilo, i548, in-8°. — IV. Eqle, Satira, senza data (sans date), petit in-S», avec un portrait de hauteur. (Il en existe deux réimpressions : l'une sans lieu ni date, in-4*, indiquée par le Catal. Soleinne, l'autre exécutée au commencement du xvii' siècle) pour le comte Fauslino de Brescia. Un manuscrit de cet ouvrage se trouve à la Bibliothèque de Ferrare (Ms. 33 1). C'est une des plus gracieuses compositions de Giraldi; elle met en scène les dieux des forêts, faunes et satyres amoureux des nymphes, et fait songer, par quelque côté, à la Fable du faux cu.i/der,de Marguerite de Navarre. Dans une dédicace de son ouvrage à Bart. Cavalcanti, l'auteur rapporte qu'elle avait été représentée deux fois en i545; mais il ne dit pas, que nous sachions, qu'elle était accompagnée d'une musique écrite par M. Ant. del Carretto, ce qui lui prêta un grand attrait, jusqu'à faire dire plus tard par Apostolo Zeno (Lettere, t. I), qu'elle paraît avoir servi d'origine au drame et au mélodrame. Giambatlista Corniani a composé de judicieux commentaires sur cette églogue, dont le titre se justifie par une ingénieuse fiction <i Euripide conçut le Cyclope — écrit-il substantiellement — drame qu'il appela Satyre pour y avoir ajouté des personnages sylvestres... Giraldi fit de même, et s'attribua le mérite d'avoir, après deux mille ans. rappelé à la vie et à la scène, ce genre divertissant. 11 dédia, en quelques hexamètres, son ouvrage au duc Ercole II, délarant, en outre, que les satyres étant suivants de Bacchus et pour cela amis des jeux et des fêtes, ils lui dispenseraient la joie et le plaisir. 11 aurait pu ajouter que ce plaisir serait en partie dû à leurs lascivetés; car, sans elles, il n'était guère possible en ce temps-là. de réveiller le rire même parmi l'agrément des Cours... ■

(i) La Bibliothèque communale de Ferrare, que nous avons déjà signalée, grâces aux précieuses communications de M. le professeur Gius. Agnelli, possède les manuscrits des oeuvres suivantes de Giraldi. [Autori Ferraresi. Classe I] : Gyr Jo. B. Cinthi ad Flaviam fralrem epistola (Ris. 33o,6). — Cyn. Jo. B. Giraldus Cœlio Calcagnino [e[)istola], autographe inédit (Ms. 33i). — Amore,favola pastorale, autographe inédit, fort imparlait (Ms. 33i). — Ex opère de naturae largitate in hunianum genus contra Plinï sententiam Carmen (Ms. 33i). — Gli Eudemoni, comniedia (Ms. 33i). — De usa partiuni sive de partibus corporis huniani, carnien, autogr. contenant beaucoup de corrections (Ms. 370). — Lettere, orazione presque tontes inédites (Ms. 377.)

(2) De Fcrraria et Alestinis principibas commentariotani ex

GlOVANBATriST.V GII^ALDI, CINTIIIO I29

Nouvelles réunies toutes sous ce titre : Hecatommithi, etpu- Miées pour la première fois en i565. Ces nouvelles, les seules pages que nous retiendrons ici, furent composées dans la jeunesse de l'auteur, probablement au temps où il enseignait les belles-lettres à Ferrare, car elles servent de commentaire et d'exemple à son traité sur les romans, lequel, on s'en souvient, lui valut une si grande et mémorable querelle. Ecrites a à la gloire de l'Eglise romaine » sans doute pour épurer le goût du publie» perverti par un genre que la licence avait dégradé (i) », elles sont divisées en deux parties, subdivisées elles-mêmes en cinq décades de dix nouvelles chacune, et précédées, en manière d'introduction, d'un dizain de récils préliminaires qui grossit leur nombre bien inutilement. Le sac de Rome, sous Charles- Quint, et les événements qui en découlent, leur servent tout à

Lili Gregorii Giraldi Epifome deductam. Ferrariœ, i556, 111-4°. (L'auteur, dans sa préface, avoue qu'il avait rédiçe cette hisloire d'après un t'pitomc de cinq ou six pages, que Lille Giraldi lui avait contié en mourant. (Cf. Gingue.vé.) Lodovico Domenichi en a donné une tradiiclion sous ce titre : Coinmenlario délie cose di Ferrare e de' principi d'Esté di Giov. Batlista Giraldi, traltodal epitome di Gregorio Giraldi tradotlo per Lodov. Domenichi, Venetia, Gio de' Rossi, i556, in S'^; réimpr. avec la Vita d'Alfonso da Este, de Paul Jove, Venetia, Sessa, 1597, in-S».

(i) Malgré la moralité de leur fonds, elles ne laissent pas cependant de sacrifier à l'esprit de leur temps et de contenir parfois des détails fort libres. Entre tant d'historiens et de commentateurs qui les apprécièrent, E. Hodocanachi, dans Coarlisanes et Bouffons [élude de mœurs romaines au xvi^ siècle, Paris, Flammarion, 1894, iu-i8), leur a souvent emprunté de curieux détails de mœurs. Giraldi n'y mit pas de malice, ainsi qu'en témoignent la préface de son (jjuvre et une épigraphe édifiante qui la précède : « S'il arrive, dit-il, que ces histoires soient lues, elles offriront peut-être un motif de consolation aux affligés, soit en leur présentant un tableau de leurs propres malheurs, soit en leur montrant les personnages qu'elles mettent en scène, se roidir contrele destin. Si, au contraire, ce sont des heureux de ce monde, elles leur indiqueront comment ils doivent se comporter dans la fortune et en user pour le bien de tous. Les jeuaes gens y apprendront de leur côté à suivre les conseils des hommes mûrs, à lutter contre les passions, à écouter les leçons de l'expérience, en voyant à quels dangers s't-xposent ceux qui, méprisant les exemplaires salutaires, ne mettent point un frein à leui's désirs. . . »

l3o ŒUVRES VALANTES DES CONTEUPiS ITALIENS

la fois de motif et de lien. On y apprend, au début, que plusieurs citoyens de cette ville, sauvés parla générosité d'un seigneur, s'emljarquent à Civita Vecchia pour se rendre à Marseille. Afin de tromper l'ennui du voyage, ils se content tour à tour des historiettes après le dîner. Je ne sais s'ils parviennent à y gagner quelque plaisir, mais les récits monotones et graves et d'une lourde moralilé qu'ils exposent nous semblent peu favorables à réjouir une société de fugitifs. Des critiques ont pu vanter le mérite de leur invention, prôner l'élégance de leur style et les préférer parfois à celles de Bocoace, elles ont aujourd'hui perdu beaucoup de leur intérêt (r). Elles n'offrent qu'un vaste champ d'études dans le domaine de la littérature d'imagination et ne valent surtout que parce qu'elles renferment des particularités historiques sur la cour deFerrare(2)

(i) Bartolommeo Cavalcanli n'hésite puj à déclarer ces nouvelles supérieures à celle de Boccace ; Zanelli, au contraire, après avoir criliqué l'invraise:nblancc de leur sujet et leur faiblesse d invention, dit que le slj'lc de Giraldi est : « incitai, traînant, ennuyeux et flasque à force de travail, sans être pour cela plus correct ni plus pur du côté de la lana;ue ».

C'est aussi notre opinion, en dépit du jugement de Zirardini, qui s'employa à les justitier de toute crilifjue : »... Le style en est remarquable à beaucoup d'rgards, écrit-il et, si l'on n'y retrouve pas l'admirable simplicité du xin= siècle, il se distingue assurément par une facilité et une fécondité peu communes et qui lui appartiennent en propre ». Et il ajoute en suijsiance — mais cela est encore contestable, — que ses nouvelles roulent presque toujours sur des sujets neufs, sont conduites avec art et justiiicut pleinement la promesse que fait l'auteur dans sa préface.

(a) « Les nouvelles dos Ihcaloimnitln de Girakli, qui sont relatives à des personnages princiers de la maison d'Esté, écrit Durckhardt, se trouvent, à l'cxcepiion d'une seule (I, nov. 8), dans le sixième livre, qui est dédié à l'rançois d'Cste, marquis délia massa, au commeaceaient de la deuxième partie ilc l'ouvrai^^c entier de celle qui porte la dédicace à Alphonse II, « le cinquième duc de Ferrare». Aucune nouvelle ne se rapporte à ce prince, auquel le dixième livre est dédié [)arliculièrcmcnt ; ui.c seule se raî^porte à son prédécesseur Hercule II; les autres se rapiiorlenl à HitcuIc ff, o le deuxième duc », et à Alphonse I" « le troisième duc de Fcrrare ». Les his.loires racontées sur le compte de ces princes sont quelquefois des histoires d'amour ; mais c'est le plus pclit nombre. L'une d'ellts (I, nov. 8) raconte i'insucccs du roi de Napics, voulant ameuer

GI0VANUATT13TA. tllIXALDI, ClNïIllO l3l

et qu'elles fournirent à Shakespeare le sujet de plusieurs œuvres comiques ou draïualiques, telles : le More de Venise, Cymbeline et Mesure pour Mesure (i). Cinlhio lui-même leur

Hercule d'Esté à enlever à Borso la domination de Fcrrare, et une autre (VI, nov. lo) vante la conduite généreuse d'Hercule à l'égard de quelques conspirateurs. Les deux nouvelles qui se rapportent à Alplionse I'^' (VI, nov. 2, 4), dans la dornicre desquelles Alphonse ne joue qu'un rôle secondaire, sont éj^aiement, ainsi que nous l'apprenons par l'épigraphe, et surtout par la dédicace au susdit François, atli di cortesia envers des chevaliers et des prisonniers, mais non envers des dames, et les deux autres seules sont des histoires d'amour. Elles sont de telle nature qu'elles ont bien pu être racontées du vivant du héros : elles sont destinées à prouver que les princes sont magnanimes, généreux, modérés dans leurs désirs et vertueux. L'une d'elles (VI, nov. i) se rap[iorte aussi à Hercule I", qui était mort depuis longtemps lorstpic les nouvelles ont été réunies; une seulement (VI, nov. 3/ se rapporte à Hercule H, qui vivait encore à cctie époque (né en i5o8, mort en i5G8, fils de Lucrèce Borgia.mari de llenée), et dont le poète dit : « // (jiovane, che non meno lia henijno l'aniino, che cortese l'aspelto, corne già i vedemino in ïioina, nel tempo ch' erjli, in vece del padre, venue à papa Hadrinno » Voici en quelques lignes l'histoire qui le concerne. «La belle Lucilc. fille d'une pauvre veuve noble, aime Nicandre, mais ne

I)eut pas l'épouser, parce que le père de ce dernier défend au jeune lomme do se marier avec une fille sans fortune. Hercule, qui voit Lucile et qui est frappé de sa beauté, ga^-ne la mère de la jeune personne, pénètre, grâce à elle, dans la chambre à couclier de celle dont il est épris, mais il se laisse toucher par les supplications de la jeune lille, à tel point qu'il respecte son innocence et facilite

même son mariage avec Nicandrc eu lui donnant une dot

... Il y a aussi une histoire des Hecalonunitlii (VIH, nov. 5) qui se rapporte à Maximilien [empereur d'.MIcin.iguc]. f.'est l'histoire qui s'est partout répandue, grâce à Shaivcs|ieare, qui en a tiré son drame intitule: Mesure pour Mesure {Voir à ce sujet le IVendaninuthyde Kirchhof, publ. par Pesterlcy, t. V,pp. i53 et ss.'i, liistoirc que Giraldia transportée à Insprucl» et qu'il allribue àMaximilien.. » (i) Giraldi a encore procure à d'autres écrivains la trame d'œuvres trafiques ou comiques. « C'est ainsi, écrit en substance Dunlop, que le lo" con!e de la V° d'cade des llccaloinmillii fournit à Dryilen, cette partie de sa tragédie d'Anil)o!/na, où est relaté le rapt d Isabinda parHarrnan. Ailleurs, le G- conte de la Vl'd'cade, servit d'aru^ument et de Ihème aux Coutumes campai/uardes (Castoni of llie Countnj) de Beaumonl et Flelcher, qnoicjue, selon Lieb, l'origmc immédiate de l'œuvre de ces derniers se trouverait plutôt dans la llomance d<t « Los Trabayos » de Pcrsiles rj Sigisniunda de Cervantes, laquelle serait,à son tour, uue imitation d'Heiiodore...» «Enfin, ajoute le judicieux commeatateur, le 8* conte de la 1X« dé-

l32 ŒtJVnES G4LAN7ES DES CONTEURS ITALIENS

avait ernprunlé l'intrigue de la plupart de ses tragédies (i).

BIBLIOGRAPHIE

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cade, se retrouve dans le Palais de Plaisir ( The Palace of pleasure, etc.), de Painter, sons ce titre : les Vierges de Carihage ; le même récit sui^trera probablement la scène finale de ranlique ballade. l'Héritier de Linné, el la seconde partie de Sinadab jlls de médecin 6'acan. l'un des contes tarlarcs de Gueulettc. »

(1) Ainsi Orberche fut tirre de la décade II, nouvelle II, denHecatommithi; de même Altiie (décade II, nouv. III) ; Antivalomeni décade II, nouv. IX); et Arronopia (décade III, uouv. 1).

GIOVANRATTISTA GIRALDI, CINTHIO l33

non ecclesiasticis grœcis lalinis el Aalis, Floreiitire, amatorisMassœ. i6/|8, in-f", p. ai3. — BAnr. Gamba: Biblinijrafta délie Novelle italiane in prosa, etc. (second, ediz.), Firenze, Tip. all'insegna di Dante, !835,in 8». — GmoL. Ghilini ; Tealro d'uornini letterati, Venezia, i(>/)7, in-4°, I, p. 98. — P.-L. Gingue.nk ; Ilisloire liltéraire d'Italie, sec. cdiL , Paris, Michaiid, 1824, t. «V, VI, VIII et IX, in-S". — Ier. Gioannini di Capugnano : Vie de Giraldi, puh\ en lète des Hecaloinniithi oiwero cento di M. Giov. Giraldi Cinthio, etc.. Venetia, Doni Imberli, lôgS, a vol. in-^* imponant). — Giovanbattista Giraldi : Letlere inédite, etc. (Publiées avec une préface iniéressante de V. Cian, à 6a exempl., pour les noces de Rua-Bcrardi-Uj;;uelti) Torino, Candcletti, i894' in-8"'. — Pauli Jovius ; £'/o'7/a Viroruni literis illasiriuni, Pelri, Pernae tipoiçraphi, 1677, II, in-f" p. 211. — N.-C. Haym: Biblioteca italiana, Milano, Gio Sil^estri, i8o3, 4 vol. in-S». — M. Landau: Beilrdge zur Geschichte der Italianischen Novell e.'Wïen, L.Rosner, 1875, in-S", pp. ii4 à 122. — Louis Lacour : Notice, Nouvelle Biographie Didot, Paris, Firmin-Didot, 1876, XX, in-8*. — A. An- GEi.oRO MiLANO : Lc tragédie di G- B. Cinthio Giraldi, Gaç^'iari, 1901, in-8"'. — Nicekon: Mémoire pour servir à l'histoire des hommes illustres de la République des Lrltrrs, Paris Briasson, 1784, t. XXIX, pp. 70-76 in-12. — N.-C Papadoli : Hisloria Gymnasii Patavini, eic, Veniliis, 172G, U, azS, in-f», — Giov. Pap.vnti : Catalogo dei Novellieri italiani in prosa, etc.. Livorno, Tipi di Franco Vigo, 1S71, I, in-8*. — Gia.mb. Passano: / Novellieri italiani in prosa, etc , seconda ediz., Torino, l'aravia e Comp., 1878, 1, in-8°. — A PossEviNi : Espositione inlorno aW Orbeche, trag. di G. B. G., Roma, i556, in-S». — S -I [Salfi] : Notice (revue par Gini3fuené), Biographie Universelle de Michaud, Paris, Desplaces, i856, in-4°i XVI, — Luioi SF.rTF..MBRi:Ni : Lccioni di Letleratura italiana, Napoli, Ghio, 1869, et Ant. Moraiio. 1870-72, II, chap. LU, in-i8. — Agostino Sl'perbi : Apparato degli Uomini illasiri di Ferrure, etc. (Cité par Barotti ctNicoron). — Antoine Teissier: Éloges des Hommes sçauants, tirés de l'Histoire deM.de Thou, etc.; sec. éd., Utrecht, Fr. Halma, 169O, I, pp. 4"7-4o8, in-12. — Gin. TiRABOscHi: Sloria délia letleratura italiana, Soc. Tipogr. de Classici italiani,i82 3-1826, VII, pp. iBSg et ss., in-4"'. — A. Vecoli: L'intento morale negli Ecafommiti (sio di G.B. Giraldi, Canoaiore, 1890, in-S". — Gius. ZiHARDiM : L'Italia letteraria ed arlistica, ffalleria de cento ritratli dei poeti prosatori, etc., etc., Parigi, Baudry, i85o, in-S». (Voir aussi la trad. de cet ouvrage par E. J- Deléciuze, Paris, Baudry, i85o, in 8°).

Editions. — Grâce aux travaux de Borromeo, de Gamba, de Briinet de Papanti et de Passauo ; grâce aussi aux observations que nous avons recueillies sur la plupart des ouvrages de Giraldi (dont quelques-uns, quoique rares, se trouvent encore dans les bibliothèques publiques ou les collections particulières) nous donnons ici une bibliographie à peu près complète des éditions des Hecatommithi . Elles sont au nombre de X, pour la plupart bien imprimées. Deux d'entre elles furent publiées du vivant de l'aulcur. Nous avons

l34 ŒUVRES GALANTES DES CONTEUaS ITALIENS

respecté scrupuleusement l'orlhographe des titres, adoplt'e par chacun des éditeurs de cet ouvrage.

I. De gli Hecatominilhi di M. Giovanbaltisla Gyraldi Cinlhio, nobile ferrarese. Parle prima. Nel Monte Rcgalc, Lionardo Torrenlino, i565. — La seconda parle de gli Hecatomniilhi di M. Giovanbatlista Giraldi Cinlhio nobile ferrarese. Nella quale SI coniengono tre Dialoghi délia vita civile. Monte Régale, Lionardo Torrentin, j565, 2 vol. in-8». (Fronlispiccs et un portrait de l'auteur à chacune des deux parties; celle i.'dilJon,qui est belle, mais incorrecte, contient deux Lettres; l'une de Barl. Cavalcanti, l'autre de Saktslio Piccolomini et des di'dicaces, entre autres, à Laura Eustachia d'Esté et à Marguerite de France, duchesse de Savoie; elle ofl're, en outre, une table fort longue et dclailk'e. Il en existe un exemplaire k la Bililiolhèqne Nationale de Pdris. — II. De gli Ilecatommithi di M. Giovanbulista Giraldi Cinlhio nobile ferrarese, Vinegia, Girol. Scollo, i566 (2 vol.\ in-Zj» (Rcimp;-. de l'edit. originale, plus correcte, mais sans les labiés) — III. Ilecatonimiti overo cento Novelle di M. Giov. Giraldi Cinthio, etc., Nclle quali, oltre le dilettevoli maierie, si conoicono moralila utilissime a gli huomini per il vivcre : Et per destare altresi l'intelletta alla sagacita. Potendosi da esse, con facilita, apprendere il vero modo di scrivere Toscano. Di nuovo rivedulc, corrtle, riformnte in questa Terza impressione. Vinegia, Enea de Alatis, 1074, 2 parties (2 vol.) in-4'' (première édit. posthume assez belle et meilleure que celle qu'on publia par la suite, en i58o). — ÎV. Ilecatommiti overo cento novelle di M. Giovanbaltisla Giraldi Cinthio, etc., etc., Venelia, Fabio, et Agoslino Zopini Fratclli, 1080, in-Zj», a parties (a vol.), in-4°. — V. La même, Venelia, i584, 2 parties (2 vol.), in-4". — VI. Hecatominilhi overo cento di M. Giov. Giraldi Cinthio, etc. El aggiuntavi la vila dell aiitlore scritta da Ieronimo Gioan.mm da Caplgnano, Bolognesc, etc.. Di nuovo rivedute et amendate in questa sesta impressione, Venelia, Domrnico Imberti, i5y3, .•? vol. in-4° lUn exemplaire à la Bibliothèque Nationale de Paris). — VII. Hecatommithi overo Cento novelle di Gio Battista Giraldi Cinthio. Nelle quali non solo s'impara et s'cœercita il vero parlar Toscano; ma ancora vengono rappresentate, corne in Vaghissima Scena e in lucidissimo Spechi (s\c] le varie manière del viver Iliimano; délia quali puo imparare quai si voglia persona utilissimi avertimcnti; si di preservnrsi libsra da injiniti inganni, che li potessero esser contra machinati in varij tempi et in diverse occasioni: e si an~ cora [schifando il maie) abbraciar e scguir la vera Vila Civile, e Christiana con licenca de' Superiori, e Privilégia, Venelia, Evangelista Deuchino et Gio Bnltlisla Pulciani, 1608, 2 parties (2 vol.), in-4''. — VIII. Gli Ecalommiti ovvero cento Novelle di Gio Battista Giraldi Cinthio, etc., Firenze, Tip. Borghi et Comp., i8;i4. in-S", Portrait de l'auteur. (Tirasse à part de la Eaccolta di Novellieri italiani, vol. V de la Biblioteca de viaggiatore, publiée par cette imprimerie). — IX. Gli Ecalommiti ovvero cento novelle di Gio Battisla Giraldi Cintio, elc.Torino, Cui:;ini Pomba e Comp., l853, 3 vol. ia-i6. — X. Novelle scelle degli Ecalommiti presen^

GIOVANBATTISTA GmALDI, CINTHIO ï35

late alla siudiosa gloventu italiana dal Doit. G. Anglei,Toiino, ripo. Salesiaiia, 1882, 3 vol., in-32. (Le titre de cette édition nous lispensc de tout coinnienlaire; c'est une réimpression fort médiocre, a. l'usaçe de la jeunesse.)

— Il existe en outre deux autres éditions de nouvelles composées par notre auteur. Kilcs n'oal rien de coruraun avec \cs ficcatommilld, et nous ne les indiquons que pour qu'on ne les confonde pas avec les réimpressions de l'ouvrage ci-dessus. — I. Discorso di M Gio Battista (iiraldi nobile Ferrarese, iiilorno a qiu-Ue che si conuiene a giovane nobile et hen creato nel servire un gvan Principe. Pavia, Girol. Barloli, XXIV mars iDôg, in-8°. (Recueil contenant certains petits contes, mots et facéties, ainsi qu'urie uouvelle qui servit à la reimpression suivante). — II. Novella di Ginrnbattista Giraldi, etc., Veiiczia, Co'iipi di L. iMerlo di G. B., 1869, in-S".

Recueils collectifs. — Diverses nouvelles des Hecatommiihi fut réimprimées dans des recueils, savoir : Quatre dans bioniai Filadelfo (Ludovico Vedriani|.Voir le rare livre intitulé Cento avoi nimenti r/djco/o5î, etc., Modena.Cassiani, i565; Cinq dans le Novel liero ilaliano, de Zanetii, Venezia, Pasquali, 1764 (Nouv. VIII, IX, XII, LXXYIII et LXXIX); Une dans Sce.ila di Novelle de' più elegnnti Scriltori, etc., Alil.Tiio, Fusi, 1812 (nouv. LIX] ; Qii^t''c dans Novelle Scelle dai piii elcjanti Scriliori italiani, etc., Vienna, Heubner e ^Volke, 1818 ; Une dans le 'M vol. de Novelle Scelle dai più celcbri scriliori italiani, etc., Torino, Vedova Pomba, 1821 (Nouv. LIV) ; Quatre dans Venti novelle dai piii celebri Scrittori italiani, Milmo, Sonzogno, 1825 (nouv. VIII, IX, LXXVIII et LXXIX) ; Une dans Novellntore melancunico, etc., (Nouv. XXII}, Milano, Schiepatli, i83o; puis Napoli,A. Nobile, i838; réimpr. dans Novelle per f are piagnere le èriya^e, Venezia, Alviso])oli, i83o ; Bologna, Masi, i83o; iMilauo, Silvestri, 1840; B;)io'na, Uoman;'noli, 1871; Deux dans Prose Scelle di classici italiani, etc., Paiermo, Giov. Pedone, i838; Quinze dans Tesoro dei Novellieri italiani, etc., Parigi, Baudry, 1847; Deux dans Dodici Novelle di s^i antichi aulori, etc., Venezia, Merlo, 1848; Une dans le livre : Dante Seconda la tradizione e i Novellatori, Livorno, Vigo, 1873, et une dans Fiorita di Novelle, Roma, Ed. Perino. 1892, in-32.

En outre, selon Passano, — la nouvelle XXXVII, relative à Otello fut insérée dans la traduction italienne : Opère dranimatiche di Shakespeare, Venezia Costantini, 1798-1800.

Traduction. — Le premier et le second volume des Centexcellenles nouvelles de M Jean Baptiste Giraldij Cinthien, gentilhomme Fcrrarois, contenant plusieurs beaucc exemples et notables histoires, partie tragiques, partie plaisantes et agréables qui tendent à blâmer les vices et former les mœurs d'un chacun : mis d'italien en français par Gabriel Ckappays, tourangeau, Paris, Abel Lanf'.lier, i583-i584, 2 vol. in-13.

Le même traducteur, qui ne brille guère par l'exactitude, non plus que par la correction, traduisit un autre ouvrage de notre auteur: Dialogues philosophiques italiens-// ançois touchant la vie civile, contenant la nourriture du premier âge, l'instruction de la jeunesse

l36 ŒUVRES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS

et de l'homme propre à se rjouverner soy-mesme, traduction des irais excellents dinlofjaes de Giraldi Cinihien par Gabriel Chappu'js. Paris, l'Ançelier, i583, 2 vol. in-ia.

Enfin, la Bibliographie Italienne-Française, it Joseph Blanc, indique une traduction parlielie de Giraldi que nous n'avons pu retrouver : Le Maure de \ eniss version de Et. Jean Delécluze, Paris, 1840, in-S» de 16 pp. (C'est sans aucun doute le tirage à part d'un article publié dans une revue.)

LE MORE DE VENISE (i)

II y avait à Venise un More fort vaillant qui, pour avoir montré aux affaires de la g-uerre une grande prudence et une rare présence d'esprit, était fort aimé des Seigneurs de Venise, lesquels à récompenser les actes valeureux surpassent, on le sait, toutes les républiques.

Advint qu'une vertueuse dame de g-rande beauté appelée Disdémona, attirée non par désir ou appétit féminin, mais par la vertu du More, s'énamoura de lui et le More, vaincu par la beauté et par la noble pensée de la Dame, s'enflamma aussi d'amour pour elle et ils eurent amour tant favorable qu'ils se marièrent (encore que les parents de la dame fissent ce qu'ils purent pour qu'elle prît un autre mari que lui). Ils vécurent ensemble, en si grande union et tranquillité, tandis qu'ils furent à Venise que jamais ils ne se dirent un mot de travers. Or, les seigneurs de Venise firent grand changement des gens d'armes qu'ils ont coutume de tenir en Chypre et choisirent pour capitaine et chef des soldats qu'ils y envoyèrent notre More, lequel était bien aise de l'honneur qu'on lui faisait (car il ne se donnait qu'aux personnages vaillants, nobles et fidèles). Néanmoins, il n'était pas trop content quand il pensait à la grande dis-

(i) Hecatommithi, décade III, nouvelle VII.

i33 cnuvnES galantes des conteurs italiens

tance et à la grande difficulté du voyage, ce dont Disdemona elle-même se trouvait offensée.

Cette dame, qui n'avait d'autre bien au monde que le I\îore et qui était fort contente du témoig-nage que son mari avait eu de son mérite par une si puissante et noble république, ne voulait voir l'heure que celui-ci se mettrait en chemin, avec les soldats, et elle était fâchée de voir le More inquiet. Aussi, elle lui dit un jour à table :

— « Que sig-nifîe, mon mari, qtr-x depuis que la Seig-neurie vous a donné une si honorable charg-c, vous êtes tout mélancolique ?

— « L'amour que je vous porte, répondit le More à Disdemona, trouble mon contentement de l'honneur que j'ai reçu, au point que je ne sais nécessairement laquelle de deux choses doit advenir,ouque je vous emmène avec moi aux dang-ers de la mer, ou bien que, pour ne pas vous mettre en malaise, je vous laisse à Venise. La première me serait fort pénible, l'autre me ferait haïr moimême pour ce que vous laissant ici je laisserais ma vie. »

Disdemona ayant entendu cela dit :

— « Ah! mon mari! quelles pensées a^ez-vous ? Pourquoi permettez-vous qu'une telle chose vous trouble l'esprit ? Je vous veux faire compagnie là où vous irez quand bien même je devrais passer par le feu. Ne dois-je pas aller par eau avec vous, en un navire sûr et bien pourvu? Quand il y aurait du dang-er et des fatig-ues, je n'en veux pas avoir meilleur marché que vous et je penserais que vous ne m'aimez guère si vous me laissiez à Venise pour ne m'avoir en votre compagniesur mer, ou si vous vous persuadiez que j'aimasse mieux demeurer en sûreté qu'être avec vous et participer aux

GIOVANBATTISrA GmALDI, CINTHIO I uQ

mêmes périls. Et pour cette cause, je veux que vous vous apprêtiez à ce voyag-e avec toute l'allégresse que mérite volve qualité. »

Alors le More, tout joyeux, jeta les bras au cou de sa fcnimo, et lui dit avec un alTcctiicux baiser :

— « Dieu nous conserve long"temps en cette amitié, ma femme. »

Et bientôt après il s'équipa pour partir et entra avec sa femme et tous ses g-ens en une galère. Ayant fait ouvrir les voiles au vent, il se mit en route, et avec une g-rande tranquillité de la mer il s'en alla en Chypre.

Dans sa compagnie le More avait un por'e-enseig"ne de très belle prestance, mais de la plus méchante nature qui fût au monde ; toutefois, le More l'aimait fort, n'ayant aucune connaissance de ses méchancetés, car quoiqu'il fût de cœur très vil, il couvrait si bien par ses hautes et org-ueilleuses paroles et par son aspect, la vllilé et couardise qu'il avait dans le cœur, qu'il se découvrait semblable à un Hector ou à un Achille.

Ce méchant avait lui aussi emmené sa femme en Chypre et comme elle était belle et honnête aussi bien qu'Italienne, la jeune femme du More l'aimait fort et se tenait presque toujours avec elle.

Dans la même compag-nie était un chef d'escadre (i) que le More affectionnait beaucoup et qui, très souvent, allait dans la maison du More où il mang'eait avec lui et avec sa femme, et comme celle-ci le savait très cher à son mari, elle lui donnait de nombreuses marques de bienveillance, ce dont le More était content.

Le scélérat porte-enseig-ne n'ayant aucun souci de sa

(i) En italien : capo-squadra. Le capo-squjidra était chargé de la discipline.

l40 ŒUVRES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS

fidélité pour sa femme, ni de son amitié et loyauté envers le More, s'énamoura de Disdemona très ardemment et tourna toutes ses pensées sur le moyen de la posséder ; toutefois, il n'osait manifester son désir craig-nant que, si le More s'en avisait, il ne le tuât sur-lechamp. Il chercha par divers moyens, et le plus secrètement qu'il put, à faire connaître à la dame qu'il l'aimait; mais elle qui avait tout son cœur au More ne pensait aucunement ni à l'enseig'ne ni à tout autre et tout ce que celui-ci faisait pour l'enflammer ne servait de rien. L'enseig'ne s'imagina que cela venait de ce qu'elle était amoureuse du chef d'escadre; il ne songea dès lors qu'à se défaire de ce dernier et son amour pour la dame se chang-ea en une très grande haine.

Il se demanda comment il pourrait exécuter son dessein et faire que le chef d'escadre tué, s'il ne pouvait posséder la dame, le More non plus n'en pût jouir. Agitant dans son esprit diverses choses toutes scélérates et mauvaises, il délibéra de porter au mari une accusation d'adultère et de lui faire entendre que l'adultère était le chef d'escadre; mais sachant l'amour singulier que le More portait à Disdemona et l'amitié qu'il avait pour celui-ci, il comprenait aisément que s'il ne trompait le More avec gi-ande ruse, il serait impossible de lui faire accroire ni l'une ni l'autre des deux choses. Pour cette raison, il jugea bon d'attendre que le temps et le lieu lui fournissent l'occasion d'une si scélérate entreprise.

Il nese passa pas beaucoup de temps queleMore ayant privé de son commandement le chef-d'escadre parce qu'il avait frappé de son épée un soldat et l'avait blessé, Disdemona s'en montra peinée et plusieurs fois essaya

GIOVANBATTISTA GmALDIj CINTHIO l4l

de radoucir son mari à son ép:ard. Le More avant dit au scélérat portc-enseig-ne que sa femme le priait tellement en faveur du chef d'escadre qu'il serait forcé de le rétablir dans son grade, le méchant homme prit motif de cela pour entreprendre l'exécution de la trahison qu'il avait ourdie et il dit :

— « Disdemona a peut-être ses raisons de le voir volontiers. »

— « Eh! pourquoi? » demanda le More.

— « Jeneveux pas, répondit le porte-enseig-ne, porter la main entre la femme et le mari, mais si vous tenez vous-même les yeux ouverts vous le verrez bien. »

Le More eut beau insister, le porte-enseig-ne ne voulut pas aller plus loin, mais ces paroles avaient enfoncé dans l'âme du More un tel aiguillon qu'il mit tous ses soins à chercher ce qu'il avait voulu signiKer et il en resta tout mélancolique.

Un peu plus tard, comme sa femme tâchait d'amollir son courroux à l'endroit du chef d'escadre et le priait de ne point mettre en oubli les services et l'amitié de tant d'années, pour une si petite faute, étant donné surtout que la paix s'était faite entre le soldat et son chef, le More entra en colère et lui dit :

— « C'est chose étrange, Disdemona, que tu aies tant de souci pour celui-ci. II n'est ni ton frère, ni ton parent pour t'induire à lui vouloir tant de bien. »

Toute courtoise et humble, la dame répondit :

— « Je ne voudrais pas que vous fussiez fâché contre moi. Autre chose ne m'induit que le déplaisir que j'ai de vous voir privé d'un ami si cher, comme je le sais par le témoignage de vous-même ; il n'a cependant pas commis une si grande faute que vous lui deviez porter une

l42 ŒUVRES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS

telle haine ; mais vous autres Mores, vous êtes naturellement si ardents que la moindre erreur vous incite à courroux et à vengeance. »

— « A ces paroles le More, plus courroucé, s'écria :

— « Tel qui ne le pense pas pourrait en faire l'épreuve. Je prendrai une si grande vengeance des injures qui me sont faites que j'en serai rassasié. »

La dame resta toute étonnée de ces paroles et vovant son mari échauffé contre elle, hors de sa coutume, elle lui dit humblement :

— « Autre chose qu'une bonne fin ne m'a incitée à vous parler de cela, mais je ne vousen dirai plus mot, afin que vous n'ayez plus occasion de vous fâclier contre moi.»

Le More en voyant l'insistance que sa femme lui avait montrée en faveur du chefd'escadre pensa que les paroles du porte-enseigne avaient voulu signifier que Disdemona était amoureuse de lui. Tout triste, il s'en alla vers ce scélérat et se mit à essayer de le faire parler plus apertement. L'enseigne attentif à la ruine de cette pauvre femme, après avoir feint de ne vouloir rien dire qui pût lui déplaire et de se montrer vaincu par les prières du More, parla ainsi :

■ — « Je ne puis vous cacher que j'aie un grand déplaisir à vous dire chose qui vous soit par-dessus toute autre fâcheuse, mais puisque vous voulez que je vous la dise et puisque le soin que je dois avoir de votre honneur, mon Seigneur, me pousse aussi à vous faire aveu, je neveux pas faire défaut à votre demande ni à mon devoir. Vous devez donc savoir que ce n'est pas pour autre chose que votre femme est peinée de voir votre chef d'escadre en disgrâce, sinon pour le plaisir qu'elle prend avec lui, quand il va en votre maison; elle ne désire rien tant.

GIOVANBATTISTA GIRAI.DI, CINTHIO l/|.J

croyC2-le bien, que se distraire de la lassitude qui lui est venue de voire teint noir. »

Ces paroles entrèrent dans le cœur du More jusqu'au plus profond. Mais pour en savoir davantage (encore qu'il crût vrai ce que le porte-enseigne avait dit, excité par le soupçon qui déjà occupait son âme), il s'écria :

— « Je ne sais ce qui me relient que je ne le coupe cette langue venimeuse qui a eu l'audace d'attribuer à ma dame une si grande infamie. »

Le porte-enseigne dit alors :

— « Je n'attendais pas, capitaine, de mou bon office une autre récompense;mais puisque si avant m'ont poussé le devoir et le souci de votre honneur, je vous assure que la chose est comme vous l'avez entendue, et si la dame, sous couleur de vous aimer, vous a tant charmé los yeux que vous n'ayez vu ce que vous devez voir, cela ne signifie point du tout que je travestis la vérité. En effet le chef d'escadre me l'a dit à moi-même, comme ceux qui ne voient guère leur bonheur accompli, s'ils n'en informent pas autrui. Et, si je n'avais craint votre colère, je lui aurais donné, eu le tuant, la récompense qu'il méritait. Mais puisque vous faire savoir ce qui Importe à vous plus qu'à tout autre me procure un tel désagrément, je voudrais être resté silencieux, car en me taisant je n'aurais pas encouru votre disgrâce. »

Le More alors tout irrité :

— « Si lu ne me fais voir, de mes propres yeux, ce que tu m'as dit, sois certain que je te ferai connaître que mieux vaudrait pour toi que lu fusses né muet. »

— « La chose eut été aisément réalisable, répliqua le scélérat, quand il venait dans votre maison, mais maintenant que, pour un motif léger, incomparable à la raison

l44 ŒUVnES GALANTES DES CONTt.LhS ITALIENS

qui l'èxig'eait, vous l'avez chassé, cela ne pourra que m'être difficile. Je ne cloute pas qu'il jouisse de Disdemona chaquefois que vous lui en donnez loisir, seulement il doit le faire, maintenant qu'il se voit haï, beaucoup plus secrètement qu'il ne le faisait auparavant. Néanmoins, je ne perds pas l'espoir de vous faire voir ce que vous ne voulez pas entendre. »

Sur ces mots, ils se séparèrent. Le malheureux More, atteint par ce trait cuisant, rentra chez lui dans l'attente du jour où leporte-enseig-nelui montrerait ce qui devait à iamais le rendre malheureux. De son côté, le porte-enseig-ne n'était point sans ressentir un cruel souci à l'égard de la chasteté qu'il savait observée par la dame. Et il ne croyait pas trouver jamais le moyen de faire croire au More ce que faussement, il lui avait conté. Pourtant à force de chercher, le scélérat songea à une nouvelle perfidie.

La femme du More allait souvent, comme je l'ai dit, chez la femme du porte-enseigne et elle passait avec elle une bonne partie de la journée. Le porte-enseigne avait remarqué qu'elle portait ordinairement un mouchoir que le More lui avait donné, lequel mouchoir était travaillé à la moresque très finement et était très cher à la dame et au More pareillement; la pensée lui vint d'enlever secrètement ce mouchoir et par là de préparer la perle de Disdemona.

Comme il avait une petite fille de trois ans qui était très aimée de Disdemona, un jour que la malheureuse dame s'était rendue à la maison du scélérat, il souleva la petite fille dans ses bras et la posa sur ses genoux, la dame. Celle-ci, sans méfiance, prit l'enfant et la serra sur sa poitrine. Le traître, qui savait excellemment jouer

GIOVANBATTISTA C.IKALDl, CINTIUO l45

de la Miaiii, lui enleva alors le mouchoir de la ceinture si accortcment qu'elle ne s'en aperçut point. Disdemona s'en revint chez elle et, occupée par d'autres pensées», ne s'aperçut point de l'absence de son mouchoir.

Mais à quelques jours de là, cherchant le mouchoir et ne le retrouvant pas, elle demeura toute épeurée que le More ne le lui demandât, ainsi qu'il faisait parfois. Le scélérat porte-enseig^ne, ayant choisi son moment, alla chez le chef d'escadre, et, avec une insigne malice, il déposa le mouchoir à la tête de son lit. Le chef d'escadre ne s'en avisa que le matin suivant, où, à son lever, le mouchoir étant tombé à terre, il posa le pied dessus. Ne pouvant s'imaginer comment cet objet se trouvait chez lui, et sachant qu'il appartenait à Disdemona, il résolut de le lui i^emettre. Il attendit que le More fût sorti de sa maison puis il se rendit à la porte de derrière où il frappa. La fortune, qui semblait complice du porteenseigne, pour préparer la mort de la mallicurcuse, voulut que juste à cette heure le More renti'ât chez lui. Entendant frapper à la porte, il se mit à la fenêtre et tout irrité dit :

— « Qui frappe là. »

Le chef d'escadre ayant reconnu la voix du More et craig-nant qu'il ne descendît pour son malheur, sans répondre un seul mot se mit à fuir. Le More descendit l'escalier. Ayant ouvert la porte qui donnait sur la rue, il ne laissa pas que d'être interloqué de ne voir personne. Rentré dans sa maison et plein de mauvaise humeur, il demanda à sa femme quel était celui qui avait frappé en bas. La dame répondit, ce qui était vrai, qu'elle ne le savait mie. Le More reprit :

— « Il m'a semblé que c'était le chef d'escadre. »

iO

1^6 ŒUVUES GALANTES DES CONTELUS ITALIENS

• — « Je ne sais, dit la dame, si c'éUiit lui ou un autre. »

Le More, quoiqu'il fût bouillant de colère, contint sa fureur, etrcsolutde ne rien faire avant d'avoir parlé avec le porte-enseigne chez lequel il se rendit aussitôt. Lui ayaut raconté ce qui était arrivé, il le pria de s'informer auprès du chef-d'escadre de tout ce qu'il pourrait savoir à ce sujet. L'autre, tout joyeux de cet événement, lui promit d'obéir.

Un jour que le More était dans un endroit dérobé d'où il pouvait observer sans crainte d'être vu, le porte-enseig-ne se mit à parler avec le chef d'escadre, et l'entretenant de toute autre chose que de la dame, il riait le plus qu'il pouvait. Feignant de s'étonner, il faisait des g-estes de la tête et des mains, comme s'il eût entendu des choses extraordinaires. Dès qu'ils se séparèrent, le More alla trouver le porle-cnseig-ne pour savoir ce que l'autre avait dit.

Le porte-enseigne s'élant fait long-uement prier finit par dire :

— « Il ne m'a rien caché. Il m'a avoué qu'il avait joui de votre femme toutes les fois que vous, étant dehors, vous lui en aviez laissé le loisir et que, la dernière fois, elle lui avait fait don du petit mouchoir dont vous lui fîtes présent quand vous l'épousâtes. » Le More remercia le porte-enseigne et il se convainquit que s'il vérifiait que sa dame n'avait plus le mouchoir, il pourrait être certain que la chose était comme le lui avait dit le porte-enseig-ne.

Un soir, après dîner, ayant fait quelques observations à sa dame, il lui demanda le mouchoir. La malheureuse, qui de cette demande éprouvait d'avance une g-rande crainte, sentit aussitôt son visage s'enflammer et pour celer sa rougeur courut vers son coffre et feignit de le chercher. Après une longue, recherche :

— « Je ne sais, dit-elle, comment il se fait que je

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