GI0VAN0ATTI9TA UIRALDI, CINTHIO
ne le retrouve point; peut-ôtre est-ce vous qui l'avez? »
— « Si je l'avais, dit-il, pourquoi te le Jemanderais-je? Mais tu le chercheras plus à ton aise une autre fois. »
Et, s'élant éloi|j;'né, il se demanda par quel moyen il pourrait faire mourir la dame ainsi que le chef d'escadre, sans qu'on lui attribuât la faute de leur mort. Comme nuit et jour il était préoccupé de cette pensée, il ne put faire que la dame ne s'aperçût qu'il n'était plus à son égard le même que naguère. Plusieurs fois, elle lui dit :
— « Qu'est-ce qui vous trouble donc delà sorte? Vous qui étiez, à votre coutume, le plus joyeux homme du monde, vous êtes maintenant le plus mélancolique qui soit. »
Le More trouvait mille raisons à lui donner, mais elle n'en restaltaucunement satisfaite. Encore qu'elle sût bien que ce n'était par aucun de ses méfaits que le More pouvait être ainsi troublé, elle craignait que, par le trop grand amour qu'il lui avait prodigué, il n'en fût arrivé à la satiété. Parfois, elle disait à la femme du porteenseigne :
— « Je ne sais ce que penser du More, il était autrefois tout amour vis-à-vis de moi ; depuis quelques jours il est devenu tout autre. Je crains beaucoup d'être dans le cas de servir d'exemple aux jeunes filles, pour leur apprendre à ne se point marier contre la volonté de leurs parents. J'appréhende que par moi les femmes italiennes n'apprennent à ne point s'accoupler avec homme que la nature et le ciel firent dans la manière de vivre, dissemblable de nous. Mais comme je sais que le More est grand ami de votre mari et qu'il lui communique ses pensées, si vous avez appris quelque chose de lui dont vous puissiez m'aviser, je vous prie de venir à mou secours. »
l48 CEUVRES GALANTES DIS CONTEURS ITALIENS
Et elle disait tout cela en pleurant beaucoup.
La femme du porte-enseîg'ne savait tout (son man aj'ant voulu se servir d'elle pour travailler à la mort de la dame sans qu'elle eût voulu y consentir), mais craignant la colère de son époux, elle n'osa rien faire savoir à la dame.
— « Ayez soin, dit-elle seulement, de ne donner à votre mari aucun soupçon à votre sujet, et cherchez, par tous vos soins, qu'il ne voie en vous qu'amour et fidélité. »
— (( C'est ainsi que je fais, dit-elle, mais cela ne me sert de rien, d
Le More, pendant ce temps, cherchait toutefois à s'assurer, le plus qu'il pouvait, de ce qu'il n'aurait pas voulu vérifier, et il pria le porte-enseigne d'opérer de telle façon qu'il pût voir le mouchoir en possession du chef d'escadre. Quoique cela fût difficile au scélérat, il promit de faire toute diligence pour que le More pût s'assurer de la chose.
Le chef d'escadre avait chez lui une femme qui faisait sur la toile de merveilleuses broderies. Cette femme ayant vu le mouchoir, et ayant appris qu'il appartenait à la femme du More, à laquelle il devait être rendu, se mit auparavant à en faire un semblable. Tandis qu'elle y travaillait, le porte-enseig-ne remarqua qu'elle se tenait auprès d'une fenêtre et pouvait être vue par qui passait dans la rue. Dès lors, il fit voir le mouchoir au More et celui-ci, tenant aussitôt pour certain que la très honnête dame était véi^itablement coupable, résolut, avec le porte-enseig-ne, de la tuer ainsi que son complice.
Ayant discouru tous les deux sur le moyen d'exécuter ce dessein, le More pria le porte-cnseig'ne de vouloir bien
GIOVANIÎATTISTA GIRALDI, CINTHIO ' I^Q
être celui qui tuerait le ohef d'escadre, promettant de lui en rester reconnaissant éternellement.
L'autre se refusait à faire une semblable besog'ne qui lui semblait très malaisée et d'un grand dang-er, car le chef d'escadre n'était pas moins avise que courag^eux; mais le More, l'ayant beaucoup prié et lui ayant donné une bonne quantité d'arg-entjfinit par lui faire promettre qu'il tenterait la fortune.
Cette résolution prise, le chef d'escadre sortant un soir de la maison d'une putain avec laquelle il s'était prélassé, le porte-enseig-ne, à la faveur d'une nuit noire, s'approcha avec l'épée à la main et lui lança un coup dans les jambes pour le faire choir. Le malheureux tomba la cuisse transpercée. Le porte-enseig'ne se jeta sur lui pour finir de le tuer, mais le chef d'escadre qui était courag-eux et habitué au sang, ayant tiré son épée, tout blessé qu'il était, se mit sur la défensive et cria à haute voix :
— « Je suis assassiné I »
Le porte-enseig-ne, voyant aussitôt courir des g-ens et des soldats qui habitaient dans le voisinag-e, se mit à fuir pour n'être point saisi. Soudain, retournant sur ses pas, il fit semblant d'accourir au bruit. S'étant mêlé à tous les autres et ayant vu la jambe blessée, il jug-ea que si le chef d'escadre n'était pas mort, il mourrait de toute façon de ce coup et quoiqu'il fût très joyeux de cela, il feig-nit néanmoins de le plaindre comme s'il avait été son frère.
Au matin, le bruit de l'événement se répandit dans toute la ville et arriva aux oreilles de Disdemona. Gomme celle-ci était très compatissante et ne pensait pas qu'il dut lui en advenir malheur, elle manifesta un grand dou-
l5o ŒUVRES GALANTES DES CONTECIVS ITALIENS
loir de ce triste événement. Le More en conçut une très mauvaise idée, et il alla retrouver le porte-enseigne en lui disant :
— «Tu sauras que le cœur dema femme est dansune si grande tristesse pour le malheur du chef d'escadre qu'elle en paraît presque folle. »
— « Comment pouvez-vous, dit l'autre, penser autrement puisqu'il était son âme? »
— « Son âme, répliqua le More, eh bien! je lui enlèverai moi l'âme de son corps, car je ne me tiendrais pas pour un homme si je ne supprimais du monde celte mauvaise.
Et discourant l'un et l'autre s'il convenait de la faire périr par le poignard ou par le poison (ce qui ne leur agréait nullement), le porte-enseigne conclut :
— « Un moyen m'est venuà l'esprit qui vous satisfera et dont personne n'aura aucun soupçon. Le voici : la maison où vous êtes est très vieille; le plancher de votre chambre a de nombreuses fissures ; aussi, je veux qu'avec une chausse pleine de sable nous frappions Disdemona si bien qu'elle en mourra, et, pour qu'il n'apparaisse sur elle aucune marque de coups, quand elle sera morte, nous ferons tomber une partie du plancher et nous lui romprons la tête, comme si une poutre, en s'effondrant, l'avait tuée. De cette façon, personne n'aura de soupçons sur vous, chacun estimant sa mort être occasionnée par le hasard. »
Le More goûta ce cruel conseil.
Or, une nuit qu'il se trouvait dans le lit avec elle et qu'il avait fait cacher le porte-enseigne dans un cabinet qui ouvrait sur la chambre, le porte-enseigne, suivant le plan formé par eux, fit un certain bruit.
GIOVANBATTISTA GIRALDI, CINTHIO l5l
Le More dit aussitôt à sa femme ;
— « As-lu entendu ce bruit? »
— « Je l'ai entendu, » dit elle.
— « Lève-toi, dit le More, et vois ce que c'est. » L'infortunée Disdcmona se leva et aussitôt qu'elle
fut dans le cabinet le porte-cnseig'nc en sortit, et, comme il était fort et nerveux, avec la chausse qu'il tenaitprête, il lui donna un coup terrible sur le milieu des reins; aussitôt la dame tomba pouvant à peine respirer.
Du peu de voix qui lui restait, elle appela le More à son secours; mais celui-ci, sortant du lit, s'écria;
— « Scélérate femme, tu as la récompense de ta malhonnêteté: c'est ainsi qu'on traite ccllesqui, feignant d'aimer leur mari, leur posent des cornes sur la tête. »
La malheureuse épouse, entendant cela et se sentant près de sa fin (car le porte-enseig'ne lui avait donné un autre coup), dit qu'en témoig-nag-e de sa fidélité elle invoquait la justice divine puisque celle de ce monde était inutile. Tandis qu'elle appelait Dieu à son secours, un troisième coup l'atteignit et l'acheva sous la main scélérate du porte-enseig-ne.
L'ayant ensuite mise dans le lit, le More et son complice, ainsi qu'ils en avaient convenu, firent tomber le plancher de la chambre, puis le More commença à appeler au secours, en disant que la maison s'écrovdait. A ses cris, les voisins accoururent, et, découvrant le toit, aperçurent la dame, morte sous les poutres. Tout le monde en montra un grand chagrin, car chacun connaissait la vertu de la dame.
Le jour suivant, Disdemona fut ensevelie au milieu de la douleur universelle du peuple.
Dieu, qui voit justement dans les âmes d'autrui, ne
132 a;uv^BS galantes des conteurs italiens
voulut pas qu'une si grande scélératesse restât sans punition. Le More, en se voyant privé de la femme qu'il avait aimée plus que ses propres jcuy, se mit à éprouver d'elle un si g-rand désir que, hors de lui-même, il allait la cherchant dans tous les coins de la maison. Considérant que le porte-enscig-ne avait clé. cause qu'il avait perdu, avec sa dame, toute la douceur de la vie, il eut le scélérat en si grande haine qu'il n'avait pas d'oeil pour le regarder et que, s'il n'avait eu peur de l'inviolable justice des Seigneurs vénitiens, il l'aurait ouvertement tué. î\Iais ne pouvant faire cela sans compromettre son salut, il lui enleva l'enscig-ne et il ne le voulut plus dans la compagnie. Alors naquit entre eux une si vive inimitié qu'on ne saurait en imaginer une plus grande. Le porte-enseigne, qui était le pire de tous les scélérats,, emploj-a tous ses efforts à nuire au More. Ayant retrouvé le chef d'escadre qui était déjà remis et marchait avec une jambe de bois, laquelle tenait lieu de celle qu'on lui avait coupée, il dit :
— « Le temps est venu où tu peux tirer vengance de ta blessure. Quand tu voudras venir à Venise avec moi, je te dirai quel fut ton malfaiteur, ce qu'ici je ne puis faire pour beaucoup de raisons, et alors je pourrai te servir de témoin en justice. »
Le chef d'escadre, qui était encore gravement offensé et ne connaissait point la cause de ce qu'il avait souffert, remercia le porte-enseigne et se rendit avec lui à Venise. Arrivé là, le porte-enseigne lui révéla que le More était celui qui lui avait fait couper la jambe pour le soupçon qui lui était venu qu'il couchait avec Disdcmonaet que, pour celte môme raison, ill'avait tuée elle aussi, en faisant courir le bruit que le plancher de sa propre maison l'avait
GIOVANBATTISTA GIRALDI, CFSTHIO l53
écrasée. Quand le chef d'escadre eut appris cela, il accusa le More devant la Scig-neurie et de la jambe à lui coupée et du meurtre de sa propre femme, et il produisit comme témoin le porte-enseigne. Celui-ci affirma pour vraies l'une et l'autre choses, car le IMorelui avait tout révélé et avait voulu l'induire à commettre l'un et l'autre crime; il ajouta qu'après avoir tué Disdemona, par l'effet de sa bestiale jalousie, il lui avait raconté la manière dont il lui avait donné la mort. Les Seig'neurs Vénitiens, en apprenant la cruauté dont s'était rendu coupable un barbare envers une de leurs citoyennes, firent mettre la main sur le More, en Chypre, donnèrent ordre de le conduire à Venise, et, par la torture, cherchèrent à découvrir la vérité. Mais ce dernier, avec un grand courage surmontant son martyre, nia tout avec tant de constance qu'on ne put rien tirer de lui ; il évita ainsi la mort, mais il fut condamné à un perpétuel exil, où, par les parents de la dame, il fut tué comme il le méritait.
Le porte-enseigne rentra dans sa patrie, mais là, ne pouvant s'empêcher de manquer à son habitude, il accusa un de ses compagnons de l'avoir exhorté à tuer un sien ennemi qui était gentilhomme. Pour cette raison, l'autre fut saisi et mis à la torture. Ayant nié la vérité de l'accusation, le porte-enseigne fut lui aussi enfermé; il subit par la suite un tel tourment qu'il en eut les entrailles déchirées. Sorti de prison et conduit à son logis, il y mourut misérablement.
C'est ainsi que Dieu tira vengeance de l'innocence de Disdemona. Tout ce qui arriva, comme je vous l'ai raconté, fut révélé par la femme du porte-enseigne quand son mari fut mort.
ANTONIO FRANCESCO DONI (i5i3 (?)-i574).
L'œuvre de certains écrivains sert souvent d'illustration aux marges de leur vie. Ignorer leur passé d'apparence médiocre, ce serait méconnaître la source de leur génie. Ils ne valent pas tant par leur écriture ou leur art qu'ils ne s'imposent par le tumulte de leurs passions ou la qualité de leur âme. Et par un retour singulier sur eux-mêmes, c'est à la faiblesse de leurs ouvrages que nous devons de connaître l'originalité de leur caractère. Tant d'années se sont écoulées qui ont creusé une fosse profonde entre l'esprit de leur temps et nos propres aspirations, qu'il ne leur reste plus d'autre litre de gloire qu'un texte dépourvu à'esthétisme : c'est la cendre de leur mémoire. Tel nous apparaît Doni, dont le travail nombreux, mais désordonné, n'est qu'une sorte de témoignage à des événements ou simplement à des phases psychiques qu'il éprouva.
Antonio-Francesco Doni, naquit à Florence, de Jean-Baptiste Doni, vers l'an i5i3. La preuve d'une telle assertion se lit dans Tiraboschi (i) et Nicéron (2), qui la tiennent d'une lettre adressée par notre auteur, le 9 février i553, à Giovanni Angelo Fiorcntino, dans laquelle il se donne près de quarante années (3). Il était d'excellente extraction. Dans une épîlre
(i) Stovia délia litleratura iialiana, Milauo, Tip. dei classic' italiani, 182/5, tome VIll. livre 2.
[■>.\ Mémoires pour seri'ir à l'histoire des hommes illustres de la liépuhlicjue des Lettres, l'aris Briasson, i73i,in-i3, lome ag. (3) t'sfsano :omplèle cette simple inJ'cation en notant que son
ANTONIO FnANOESCO DONI l55
adressée de Côme,par Benedetto Volpe, oq remarque qu'il descendait de Salvino Doni, bon poêle et contemporain de Dante.
Lui-même prétend que sa famille fournit deux papes à l'Eglise et qu'il faut faire remonter ses origines à a un homme qui avait rapporté de Piome le présent d'armoiries que l'on faisoit aux Florentins ». Il ajoute que la postérité de cet ancêtre subsista dans Florence jusqu'au temps de Farinata degli Uberli ; qu'en ce temps-là un Francesco Doni, qui était du parti des Gibelins, aima mieux s'expatrier que de consentir à la ruine de sa ville natale, et qu'il épousa une femme de Fiesole. De ce mariage, sont sorties plusieurs familles établies à Pisloie, en Hongrie, au royaume de Naples et même par la suite en France (r).
Doni appartint dans sa jeunesse — sous le nom de Frère Valerio, — à l'ordre des Servîtes de Marie, au monastère de l'Annunziata et fut ordonné prêtre (2). II en fait l'aveu quand il écrit au duc Cosme en i543, qu'il vivait de Kyrie Eleison et de Fidelium. Ailleurs, il ajoute qu'il subsistait le mieux qu'il pouvait de son métier (3), qu'il n'était point réduit à sonner les cloches et enfin qu'il sentait plutôt la folie que la prêtrise (4), On ne sait exactement à quelle époque précise il dépouilla rhabit ecclésiastique. Fut-ce en iSSg, au témoio-nao-e de Nicéron, qui cite des sources, ou bien, selon Passano, vers i54o, et par la crainte, dit-on, d'un châtiment pour avoir corrompu des « petits frères » dont il avait la garde ? Ce qu'on peut
père, qui vivait aux temps du siège de Florence, avait été spolié par les Médicis et procrif.
(i) Moreri fait mention des branches de cette famille qui se sont fixées en France.
(2) Selon Michacl Poccianli (Cafahgus Scripiorum Floreniînoriirn, Florenliœ, 1089. in-40) et Giambaltista Passano (I Novellieri italiani in prosa, etc., Torino, j878,in-8», I).
(3) Dans une lettre citée par Gini-uené 'et adressée à SilTCSlro !\lacclua : « Non scampano pro defunctis, et non canto gaadeamus etc.. ■
(4) Dans la Zacca, de Doni : « Se voi mi fiataste, non son nulla dipreie, na piuttosla dipaito... »
l56 ŒUVnES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS
affirmer, c'est qu'en iB/Ja,— d'après un de ses propres écrits, daté de Plaisance, le 27 mars, — il avait depuis trois ans à peine quitté Florence. Il embrassa la carrière d'auteur et ce lui fut un motif de vagabondag'e à travers l'Italie. Il y fît paraître un esprit caustique et un caractère de médisance qui lui acquirent une manière de célébrité fâcheuse. Ses premières œuvres contenaient des lettres qu'il n'avait point compo" sées, et qui lui valurent le mépris de ceux qu'elles attaquaient, jusqu'au jour où leurs véritables auteurs en réclamèrent bruyamment la paternité. Mais déjà Doni avait pris place parmi les écrivains satiriques, et il semble qu'il se soit appliqué depuis à en justifier la triste qualité. Il savait, diton, fort bien la musique, jouait de maints instruments et composait même des cantates (i) ; ce talent le fit rechercher en divers endroits. Après avoir séjourné à Gênes, à Alexandrie, à Pavie et à Milan, il se rendit en i543 à Plaisance, où
(1) Aussi, a-t-il laissé, dans la littérature musicale, divers ouvrages, entr'autres plusieurs recueils de Pièces, autrefois fort recherchés. Fétis prête à l'ua d'eux une origine que nous ne trouvons jioint ailleurs : Dialogos ires : unutn de forlana et infelicilale Ccvsaris ; alterum de Delineatione vulgo disegno); ierliurn de Musica, Florence, i534, in 8°. « Les sujets de ces dialogues plus développés et traduits en italien — ojoule-t-il — ont paru à Gènes en i54i. » Le dialogue sur la Musique fut réimprimé ensuite dans un recueil de compositions des à ducs musiciens de Venise : Canto, Alto, Tenore, fiasso, précédé en guise de préface d'un Dialogodella Musica di M. Antonfrancesco Doni, Vinegia, Scotlo, i544f in-4° (Cf. Dictionnaire des Sources, de Robert Eitner). Cet omTage, qu'on trouve encore dans quelques bibliothèques publiques et des collections particulières (Bologne, Biblioth. du Liceo musicale; Vérone, Société filarmonica; Venise, Biblioth. de l'Eglise de Saint- Marc; Milan, Biblioth. privée de M. Gius. Torre; Florence, Biblioth. privée de 1\I. Horace de Landau; Vienne, Biblioth. der Gesellschaft der Musikfreunde), renferme, de j)lus, deux madrigaux de notre auteur; ils ont pour thème : Di ire rare eccellence. — Chiaro leggiadro. (Cf. Catal. Weckcrlin, p. qO, et Calai, de Bologne, I, p.i32).Un autre ouvrage de Doni : La LH>reria,conùenltiicore certaines particularités touchant cet art.aiusi qu'un catalogue des compositions de divers auteurs : La Libreria del Doni florentine, etc., Vinegia, Giolito, i55o, in-12, Vinegia, Marcolini, i55i,in-i 2, Vinegia, Giohto, ) 557, iu-8', Vinegia, Soiicato, i58o, etc., etc.
ANTONIO FRANCESCO DONl laj
il vécut longtemps des libéralités du comte Geronimo Angosciola. Partout sur son passage, il laissa des traces de sa verve gouailleuse et d'un talent singulier. Homme d'un mérite bizarre, il fit de sa plume non seulement l'arme offensive do ses haines, mais aussi l'instrument complaisant de fallacieu'"C3 et vénales flatleries à l'égard des grands.
« Il écrivit, dit Ginguené, beaucoup de livres dont il offrait les dédicaces à qui pouvait les payer le plus cher. Souvent le même ouvrage, auquel il avait donné un premier Mécène, il le mettait sous les auspices d'un autre personnage qu'il v.^nait ou qu'il espérait de trouver plus libéral (i). »
Quoiqu'il s'attirât des protecteurs illustres et qu'il amassât beaucoup de présents ou de secours, il ne s'enrichit guère. Dans une épître adressée à GirolamoFava en i55o, et extraite de sa première Libreria (Edition de Venise, i58o, pp. 86-88), il trace un tableau tout à la fois burlesque et amer do son existence d'alors : a Vous êtes bien à votre aise dans un grand palais; je le suis tout autant dans ma chambre. Je possède une caverne où d'un coup d'oeil je puis tout voir autour de moi ; j'y trouve à la fois le salon, le cabinet, le portique, la cuisine, l'arrière-chambre, la cheminée, le buffet, l'office; c'est là qu'on dort, qu'on dîne, qu'on danse... »
Et il ajoute en substance ce qu'il ne connaissait pas d'habitation plus misérable que la sienne, où il se trouvait toujours en compagnie des insectes les plus incommodes et tourmenté par le bruit importun des passants ou des voisins, ^'est là
(i) C'est ce qui a permis àProsper Marchand de placer, dans son Dictionnaire, la renoarque suivante : « Comme il dédioit chaque partie de ses ouvrages, il lui arriva apparemment d'être rebiilc de quelqu'un ; et de peur qu'on ne crût qu'il n'aj^issoit ainsi que par des vues d'inlérêt, il prit un parti assez plaisant lorsqu'il publia ses Fogli dalla Zucca (second livre de la Zucfa). Il mit au haut du feuillet qui suivoil le titre : // laoffo délia Epislola dedicatoria, et laissa uue place vide comme pour mettre des armes, donnant ainsi à expliquer qu'il ne dédieroit son ouvrage qu'à celui qui sauroil le mieux y mettre le prix. •
l58 ŒUVRES GALANTES DES C0NTBUR6 ITALIENS
— conclut-il — qu'on fait l'essai du purgatoire et de l'enfer, là qu'Hilarion et Panuce n'auraient pas eu besoin de manger des herbes ou de se brûler les doigts pour prévenir les tentations de la chair. »
Las sans doute de ses pérégrinations, il s'était fixé à Venise vers la fin de i5/)7, dans l'espoir d'y demeurer le reste de ses jours. Il contribua à fonder dans cette ville l'Académie des Peregrini (i), et y mourut, selon Poccianli {2) et Ghilini (3), au mois de septembre i^'jk, à l'âge de 65 ans. Des biographes autorisés, tels Negri, Tiraboschi, Nicéron, Ginguené et Passano ont contesté le lieu de sa mort qu'il faut situer, d'après un mémoire ajouté à une édition de ses Rime Piacevoli {yicence, 1710), à Monselice, près de Padoue.
Quelques critiques anciens, indignés par le détail peu édifiant de sa vie ainsi que par l'acrimonie de ses œuvres, lui ont dénié tout talent. Un seul, l'abbé Denina (4), lui rendit justice en déclaraul que « parmi le nombre infini de ses imitateurs, aucun n'a montré autant de hardiesse, ni peut-être autant d'esprit ».
Nous ne donnerons pas ici un répertoire de ses nombreux ouvrages, de même que nous n'énumérerons pas tous ses titres à l'indulgence de la postérité. Nous nous contenterons seulement d'indiquer quelques-uns de ses livres qui se distinguent par diverses particularités, ou bien qui contribuent à éclairer sa mémoire. Songe-t-on que pas une seule ligne de cet écrivain ne fut lancée an hasard et dans le silence. Depuis ses fantaisies et ses travaux d'imprimeur — car il édita les œuvres de ses contemporains, — jusqu'à ses lettres intimes (5),
(1) 11 avait fait partie à Plaisance de cellt» des Orlolani (Cf. Passano).
(2) Calalogus Scriptorum, etc.
(3) Tealro d'uomini letterati, Vcuezia, iG.')7, in-/»», I.
(4) Viccnde clelln Lelieratura, partie 111, tome II, jtape Sg.
(5) Cf. Lclttre d'Anlonfr. Duni, clc, Vinegia, G. Scollo, i5^5, in-8"; Fiorcnza, Doui, lô^O, in-4'>, et ensuite ibA?» 2 vol. in-4°; TrelibridiLctlerc, etc. , etc., Vinegia, F"r, Marcolini, jbSs.in-S", etc..
ANTONIO FRANCtSCO DONI iBq
tous ses écrits pariicipcut iuieux qu'aucun coaimculaire à sa biographie. Il semble qu'il ait publié non pas en faveur de l'œuvre d'art, mais en témoignage d'une œuvre de vie qu'il a conçue et trop bien réalisée. L'iiomme qui ne sut pas garder le silence sur ses vices et ses faiblesses est, chez Francesco Doni, trop souvent trahi par l'écrivain. Ses démêlés avec l'Arélin (i), qu'il osa poursuivre longtemps de ses sarcasmes, ses hostilités envers Lodovico Domenicbi, qu'il alla jusqu'à dénoncer à Ferrante Gonzaga comme traître et ennemi de Charles- Quint, ne sont, hélas! que des thèmes faciles à une exubérance un peu vaine.
Outre ses Mondi celesti, terresiri e infernali{2), qui pourraient bien être une parodie burlesque de Dante, il fit paraître les Marmi (H), ou les Marbres, dialogues ayant pour décor une place de Florence ainsi dénommée, et des Epilres amoU'
(i) Voir à ce propos l'ouvraçe suivant : Il terremoto, con la ravina d'ungran colosso bestiale anlichrislo délia noslra eià; opéra scritla ad onor di Dio, etc., divisa in Vif libri, j556, a di primo di Marco, ia-S". C'est une satire violente contre l'Arélin. L'auleur annonce sept livres, mais il n'en publia jamais qu'un. (Cf. Drunet). On consultera encore utilement: Opère diF. Berni, r'dit. Camerini, Milano, i8G/( (n" ^5 de la Bibl. rara), II, pp. 2o3 et ss.
(2) l Mondi del Doni, etc. .. Vinea;ia,iMaicolini, i552, i553, 2 vol. in-/»». — Mondi celesti terresiri c inf'ernali de gli accademici Pcllegrini, etc., G. Giolilo de' Ferrari, loGa, in-8''. Nombreuses réimpressions par divers éditeurs vénitiens, en 1667, i5C8, 1576, 1677, i583, 1597, j6oG, etc. Gabriel Clia[)puys les traduisit en français (Lyon, 1678, in-8") et, les trouvant sans doute incomplets, ajouta à la seconde édition qu'il en donna, le Monde des cornus : Les Mondes célestes, terrestres et infernaux; le monde petit, grand, imaginé, tic, tirez des amures de Doni, par Gubr. Chappmjs ; augmentez du monde des Cornus par F. C. T. Lyon, i58o, in-S». Une troisième édition publiée à Lyon (Barth. Honorali, in-8o) en j583, renferme en outre le Monde des Ingrats. On possède encore du même traducteur un autre ouvra^^e de Doni qui nous paraît être une variante de ce dernier : Les Visions italiennes, tirées du sieur Doni, contenant l'Enfer des Ecoliers et des Pcdantit,des mal mariés
et des amoureux des Putains et des ruffiens, etc., Paris,
Villery, 103/), petit in-S».
(3) I Marmi del Doni, etc., Vinegia, Fr. Marcolini, i552, in-40. Autres éditions : Venetia, G. li. Bertoni, 1609, in-4° ; et Firenze, Barbera, i863, 2 vol. in-12 (celle dernière publiée parles soins de Salvatore Bougi).
l60 ŒUVRES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS
reases (i). II publia encore des Librerie (2), sortes de catalogues de la production littéraire italienne où trop souvent le simple commentaire s'efface devant l'imagination du satirique. C'est ainsi qu'il créa^ dans son panthéon, des physionomies fantaisistes^ ou qu'il attribua à tels de ses contemporains des œuvres qu'ils n'écrivirent point. Apostolo Zeno (3), TiraboschijHaym (4) ontindiqué bien d'autres productions du Doni. « Il les enfantait l'une après l'autre avec tant de facilité qu'il se vantait qu'on les lisait avant qu'elles fussent composées. » L'ouvrage le plus singulier qu'il ait conçu et celui qui mérite l'attention des lettrés est sans nul doute la Zucca, dont le titre signifie en français la Citrouille (5). La Zucca de Doni contient des proverbes, des bons mots, des facéties, des contes et des sornettes. Le succès d'un tel écrit s'affirroant, il le fit suivre d'une série d'ouvrages du même genre ; il y eut alors les Fleurs, puis les Feuilles, les Fruits et enfin la Semence
(i) Pislololli amorosi del Doni con alcune leliere d'amore di diversi autori, etc., Vinegia, G. de Ferrari e fratclli, i552, in-8°. Voir aussi l'édilion de I5&4, 2 vol. in-S": et Tre libri di pisto- /o/^f, etc. Vinegia, G. Giolitto de Ferrari, i558, in-12.
(a) La Libreria del Doni, etc. Vinegia, Gabr. Giolitto de Ferrari, i55o, in-12 ; la même, Vinegia, Allobello de Salicato, i58o, in-12. Voir aussi : La Seconda Libreria, etc., Vinegfia, Fr. MarcoliDi,i55i, ia-ia. Autres éditions vénitiennes en i5ôd, 1657 et en 1677.
(3) Lettre di Apostolo Zeno. Venegia, 1785, tome VI (in-13).
(4) Biblioteca iïa//a«a, Milaao, 1771, 2 vol. in-4°, et Milano, i8o3, 4 vol. in-8».
(5) La Zucca, etc., Vinegia, Fr. Marcolini, i553, iD-8° (ouvrage conlenant : Cicalamenti, le Baie, le Chiacitiere, Foglie et Frutti délia Zucca). — La Zucca, etc., Venetia, Fr. Rarapazetlo, etc., i565, in-S". La même, Venetia, G. Polo, 1689, in-8<>; \cnetia, D. Farri, 159T, et ensuite 1592. in-8»; Venetia, M. Zanetti et G. Prcsegni, s.d., in-S"; Venetia, Bissuccio, 1607, in-S", etc. A propos de la bizarzarrerie de ce titre et en général de tous ceux qu'employa Doni, Prosper Marchand fait cette curieuse remarque: « G'étoit là le i)rincipal soin des écrivains qui vouloicnt, plaire alors : ils éloient obligés de ramasser mille choses extraordinaires et ridicules s'ils ne vouloient rester dans l'obscurité et, pour attirer les lecteurs, ils étoient
contraints de fabriquer des litres tort bizarres C'étoit moins
leur faute nue celle de leurs lecteurs aussi en rejeta-t-ii (Dont) le
blâme sur le mauvais goût de son siècle et ce qu'il dit lù-dessus est fort sensé {Marmi del Doni Libre, I. l\ag. Il, pag. 8 vers»). ■
ANTONIO FRANCESCO DONI l6l
de la Zacca. Cela eût pu devenir fastidieux si, s'inspirant de souvenirs personnels et d'anecdotes, et mêlant à des satires actuelles et à des contes badins, des lettres curieuses, Doni n'ciit apporté là les ressources de son talent orig^inal et fait de cette œuvre divertissante un singulier document de mœurs lillcraires.
Passano, déjà cité, nous fournit encore sur Doni, dans la courte mais substantielle notice qu'il lui consacra (/ Novellieri Haliani in prosa, Torino, 1878. I) des particularités précieuses et des renseignements à peu près inédits. C'est ainsi qu'il situe à Florence et, en i547, ^*^° entreprise d'imprimerie, ajoutant qu'il ne la garda guère plus d'un an. Il nous apprend aussi qu'outre ses œuvres destinées à l'impression, Doni en calligraphiait d'autres et qu'il les illustrait parfois de dessins afin de les offrir à tels ou tels seigneurs en échange de cadeaux ou de secours. Il écrivait toujours, — conclutil, — au courant de la plume et sans retoucher. A considérer le grand nombre de ses ouvrages, on se rend compte de la hâte qu'il mettait aies produire, de même que l'on s'aperçoit aisément de la médiocre culture et de la faible érudition classique de leur auteur.
BIBLIOGRAPHIE
Sources. — C. Arlia: Vita dello infâme Aretino, Cîtlà di Casttllo, 1901, in-S». — Pietro Aretino: Leltere, Parigi, 1609, t. IV, pp. 268-269, t. V, pp. 6, 3i2, 3i5, 3ig, ia-S". — Pierre Bayle: Dictionnaire historique et critique, 5" éd., revue et corr. etc., par E. des Maizeaux, Amsterdam, G'^ des Libraires, 1743, I, in-S». — E. Bertana: Un socialisia del cinqaecento, etc., • Giornale ligustico » (1892), XIX, fasc. 7-8. — Ad. van Bever et Ed. Sansot-Orland : Antonio Francesco Doni, conteur florentin du XVI' siècle, noticebio-bibliographiqueavec un portrait. Paris, Bibl. iiileni. d'éd., 1908, in-18. — Salvatore Bongi : Vita deW Doni — suivi d'un catalogue de ses œuvres — publ. en tête de Novelle di M. Anton Francesco Doni, etc., Lucca, Tip. Fontaaa, i852, in-S», et dans la plus récente édition à'I Marnii, Firenze, Barbera, i863, t.I, in-ia. — Amton-Maria Borromeo: Catologo de' Novellieri ita-
liani, ediz. seconda, etc., Bassano, Tipoçrafia Remondiniana, i8o5, in-8". — J.-U. Brunet : Manuel du Libraire, Paris, Firmin-Didot, i8(Ji, IIl,iu-8». — G. Calligaris : A. -F. Doni e la novella di Belfagor, Torino, i88g, in-S» (per Nozze ISIerkel-Franria). — G. Giovan. Capugnako : Vila del Doni, publiée dans Novdle di Messer Anton Francesco Doni, sans nomd'ed., i8i5, in-8'. — Calvoli Cinelli : Biblioteca Volante, etc., Venczia, Albrizzi, 1784, 4 '^'o'- in 4°- — G1AMBATTISTA C0RNIAS1 : / Secoli délia lelferatura italiana, etc., Brescia, N. Betloni, i8i2-i8i3, t. ]II et V, in-S" (voir aussi l'cd. de Torino, 1 855-) 856). — J.-M. CREScmnENi : Istoria délia Volgar Poesia. elc.,Koma, Chracas, 1698, in-4", et Venczia, Lorenzo Basscggio. 1730-81,6 vol. in-4''. — Robert Eitneii : Diogrnphisch-bibliographisches. Quellen Lexikon derMusiher und Musikgelelirten. III, Leipzig, Breitkopf, 1900, in-8°. — Francesco Flamini : // Cinquecento, Milano. F. Vallardi, s. d. (igoS), in-S", pp. 4i4-4i6 et autres. — HvRT. Gamba : bibliografia délie Novelle italiane in prosa, ediz. II, Firenze, ïipografia aU'enseçr^e di Dante, i835, in-8». — Girolamo GiiiLiNi : Teairo d'aomini lelterati, Milano, s. d. (i63o), in-S". et Veuezia, 1647, tome I, in-4°. — G.-E (P.-L. Ginguené) : Notice biographique. Biographie Michand, aeed., Paris, Desp]aces. i855, t. XI, in-4''. — P.-L. GiNGOENÉ : Histoire Littéraire d'Italie, sec. éd., Paris, Michaud, 1824, t. VIII, pp. 889-406, et 480, in-S». — N.-C. Haym : Biblioteca Jtaliana,Mi]aDo, 1771, 2 vol. in-4'', et Milano, Silveslri, i8o3, 4 vol. 10-8". — M. Landau ; Beilraege car Geschiclite der Jtalianischen Novelle, Wien, Rosncr, 1870, pp. 84-87, in-S».
— Prosper Marcha?)d ; Dictionnaire historique ou Mmioires critiques et littéraires, etc., La Haye, Pierre de Hondt, 1758, I, in-S". — Louis Moreri : Grand Dictionnaire, Paris, Libraires associés, s.d., III, in-folio. — Nouvelle Diojraphie Didot, Paris, i858, XIV, in-S».
— GiuLio Negri : Istoria degli scritlori fiorenlini, Ferrara, Bernard. Pomalelli, 1722, in-folio. — Nicéron; Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres, etc. Paris, Briasson, 1784, t. XXXIII, pp. i53-i64, in-i2. — Giambattista Passano ; I Novellieri italiani in prosa, etc., seconda edizione, Torino, Paravia et Cornf). 1878,1. in-S". — Giambattista Pkllizzaro : Una bizarria scientifica del Doni, Roma, « Fanfulla dclla Domenica ». i8janvier iyo3. — G. Petraglione; Sulle novelle di A. Doni, Trani, 1899, jn-S» (Extr. de la « Rassegna Pugliese » , année XVI). — Michael PocciANTi : Catalogus scriptorum Floreniinorum, Florcnlitn, iSSg, in-4''. — GiROL. TiRABOScm : Sloria délia lelleratura italiana, Milano, Soc. Tip. de Classici ilaliani, 1823-1826, VII, pp. lûii, i523lôay. — Aposiolo Zeno : Lettere, Vincgia, 1785. t. VI, in-8». — \'oir aussi (selon Negri) Angei.icu Ai-prosio : Libravia Aprosiana, etc., et Leone Allacfe ; Dramniatiirgia, etc., etc..
Editions. — Les nouvelles de Doni sont extraites d "un amalgame de récits, di; comméntnires, de lettres et de mots joyeux, appartenant à tous se.s ouvi-agcs. Elles ne furent recueillies et publiées séparément (ju'au siècle dernier, suivant la fantaisie ou l'érudition de (juclques imprimeurs. C'est le catalogue de ces recueils factices,
— au nombre deX, — que nous établirons ici. Le lecteur qui désire-
ANTONIO FnANCESCO DONI 163
rait remonter à de plus amples sources d'informations, pourrait consulter utilement la biblioo;ra[)hie que nous a\ons récemment dressée de cet auteur, <ians la plaquette suirante : Antonf'rancesco Doni, conteur Jlorentin du xvi« siècle, etc., Paris, Bibliothèque internat, d'édit., igoS, in-i8. — I. Nuvelle di messer Anton Francesco Doni, i8i5, in-S". (L'ex. de la Biblioth. Nationale de Paris. [Réserve M' 3.067], porte au dos de la reliure: Novelle publ. da Gamba, j8i5). Cette l'dilion, fort rare, n'a été tirée qu'à 80 exemplaires : elle contient, outre un catalogue des œuvres d'où sont extraites les 4o nouvelles qu'elle présente, la vie de Doni par Ger. Giov. CajJiig'nano et son portrait gravé au bas du titre, d'après une médaille de Gaspare Romanello. — II. Novelle di M. Antonjrancesco Doni, colle notisie sulla vita deW aulore, raccolle da Salvatore Bongi, Lucca, Tip. di. A. Fontana, i852, in-S» (Excellente éd., tirée à i5o ex. et contenant 49 nouvelles). — III. Tatlc le Novelle, lu Stiifaivolo comniedia e la Mala e la Chiave, etc., Niiova e compinla edizione diligcnteniente rivcduta e correta, Wilano, G. Daelli e C'', i863, in-16. Portrait de l'auteur. — IV. Atlovanta Villa diM. Antonfrancesco Doni Jîorentino traita dalV aalofjraf'o conservatu nel niuseo Correr di Venezia, Firenze.Felice Le Monnier, 1S57, in-16. (C'est une variété composée sur un ouvrage publié à Bologne Aless. par Benacci, ipOG, in-S"; elle est suivie de deux petites nou^-tlles.) — V. Naova opinione soprale Imprese amorosc e militari di Antonf. Doni, Venezia, Tipi délia [gazzetta uffiziale, i858, iu-4°. (Recueil de nouvelles et de mots joyeux, publiés d'après un manuscrit autographe du musée Correr de Venise.) — VI. ITumori di Messer Anton Fr. Doni fiorenlino i55o (l)all' aulografo Correriano di Venecia.), Venezia, Tipo di G. B. Àlerlo, 1860, iu-S». (Tiré à i5o ex. ; contient des nouvelles singulières et a extravagantes »). — VII. Quattro Novelle di rtiesser Antonf. Doni che non si legqono nelV edizione eachesse del iSSs, Livorno, Tipi di Francesco Vigo, 1869, in-4"' (Contient 4 nouvelles qui, malgré l'affirmation du titre, ne sont point inédites et se trouvent dans la Zucca). — VIII. Novella, di Antonfr. Doni,elc., Pisa, Tip. Nestri, 1870, in-S" (Nouvelle extraite du Second Livre de La Morale' Filosofia) . — IX. Cinque Novelle di Antonfr. Doni eic. Napoli, Stamp. Ferrante. 1871, 111-8° 'Extraites de Za Moral' Filosofia de la Zucca et des Lettere.). — X. A. Francesco Doni : Novelle, parte prima et parte seconda, Roma, Edoardo Perino, 1892, 3 vol. in-Sa. (Ed. contenant 49 nouvelles et des e écrits variés » du même auteur).
Recueils collectifs. — Six nouvelles dans Sansovino : Cento Novelle de più nobili scrittori, etc. ; {Jna dans Novelle piacevoli del Forlunato, l'avuia, Seth. Violto, i5fiG; Una dai'S le vol. I du Lihro di Novelle e di bel jjarlar gentile, etc., Firenze, Vanni, 1778; Quatre ù;\n% Novelle di alcuni aulori fiorcnlini, etc. {ce sont les nouv. XI, X11,XIII etXl V de l'édit. de Lucca, i852), Londra, Bancker, 1769; Milano, Silvestri, i8i5; Firenze, Tip. Borghi et C'*, i833; Torino, Cugini Pomba rt G'', i853; réimprimées dans Novelle di varia autori, Milano, Cbssici llaliani, it''j4 ; Une dans le
vol I de Scella diNovelle deV più eleganli scrilioriiiahanim&m, Fusi 1812, et dans le vol. III de Novelle Scelle de' piu cclebri autori\laliani, etc., Torino, Vedova romba, 1821 (c'est la nouv.XIV de redit, de Lucca, 1863); Une dans Belletre délie Novelle traite dai piàcelebri autori, etc., Parigi, Barrois, iSsS, et sous un autre titre : Naova scella di Novelle, Parigi, Baudry 1802: (cest encore la nouv. XIV de l'éd. de Lucca) ; Deux dans Venti novelle italiane, Milano, Betloni, 182/i, et dans Novellatore piacevole, etc., Milano, Schienatti, i83o (Nouv. XI cl XIV de l'éd. de Lucca, i852); Une dans Novelle per far ridere le brigate, Venezia, Alvisopoli, iSai; Bologna, Alasi, i83o; Milano, Silvestri, 1840; Bologna, Romagnoh, 1870- Cinq dans Tesoro dei Novellieri itahani, etc., Parigi, Baudry '1847: Trois dans Scelle Novelle anliche e moderne, Milano, Bettoni, i832 (Nouv. III, XII et XIV, de l'éd. de Lucca); Deux dans Dodici Novelle di sei celebri aniichi autori, etc., Venezia, Merlo, 1848 (Nouv. XXVIII et XXIX de l'éd. de Lucca) ; Une dans Collaneita di narrazioni inédite, Ferupa, Santucci, 1866 ; Trois dans Dante seconda la tradizione e i Novellatori, etc., Livorno, Vigo 1873. Enfin la Nouvelle XXV fut encore réimprimée dans un ouvrage qui fit scandale : // Lupanareo il mascaleone pumto, drama m tre alti, Capolago, i86a.
LE MAGNIFICAT (i)
En Lombardie, il n'y a pas long-temps de cela, vivait un vieux bonhomme qui prit pour épouse une jeune et jolie femme, et après la cérémonie, l'ayant avec honneur conduite en son lo-is, après maintes onctions et maints olectuaires, il se mit au lit. Mais pour tant qu'il mêlât les cartes il ne put jamais arriver à abattre les deux épées avec l'axe du bâton. Il mêlait d'un côté, il mêlait d'un autre, mais que ce fût lui qui conduisît le jeu ou que ce fût sa femme, il ne pouvait arriver à trouver la bonne carte: toujours pique, toujours pique. Se voyant en mauvaise position, avec la bourse long-ue, flétrie et vide de toute monnaie, il se leva en chemise et ayant ouvert la fenêtre, il commença à haute voix (il réussissait mieux à chanter les vêpres qu'à jouer le fifre à complies) à entonner le Magnificat et à le chanter d'une seule haleine. La jeune femme en fut aussitôt toute bouleversée, et à cette musique tous les gens qui se trouvaient dans la maison se levèrent et coururent à la chambre nuptiale. En voyant l'époux si hardi et si robuste chanter allègrement, lis crurent que MesserMazza était avec honneur entré dans le Val Gava, et ils lui dirent :
(i) LeUere, libro seconda.
l06 ŒUVRES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS
— « Qu'y a-t-il donc, brave homme ? Que sig-nificnt ces folies ? Pourquoi chantez-vous le Magnificat ? »
— « Ça va mal, répondit-il, sans paraître entendre leur question, car voici le petit jour venu et je n'ai encore rien fait. »
— « Que veut donc dire ce chant du Magnificat ? »
— '< Vous saurez, répondit le vieux, que j'ai fait tous mes efiforts et essayé tous les moyens pour que celui-ci se mît debout (et il indiquait l'endroit qu'il fallait), et qu'il otàt son chapeau, en me faisant honneur à moi et à ma femme; tout a été vain. Alors me souvenant d'avoir observé dernièrement aux vêpres de ma paroisse que lorsqu'on touchait l'orgue et qu'on chantait le Magnificat, tout le monde se dressait, j'ai voulu essayer aussi de ce remède, (les autres ne m'ayant de rien servi) et voir si, par ce moyen, ce mâtin-là voudrait se lever — »
Tout le monde se mit à rire de cette sottise, et cœtera (i).
(i) Cette courte nouvelle inspira divers épigramaiatisles français des xvii» et xviii' siècles. Une des versions les plus libres qu'on eu connaisse, publiée sans nom d'auteur dans le Parnasse satyrique, se trouve attr; uce à Théophile dans un manuscrit de l'Arseual (Cf. » Rtcueil de plusieurs pièces très plaisantes du sieur Théophile, avec d'autres pièces de différents aat/ieurs ineslées de plusieurs chansons des plusa la mode, Ms. Siay [12a. B. F] in-folio, cartonné, provenant de la Bibliothèque de M. de Paulmy. Nous saura-t-ou gré de publier ici cette pièce singulière?
ÉPIGRAMMS d'un IMPUISSAHT
Ua gros abbé se lessoit en ta couche Taster le v... aux mains d'uue nonain ; Mais son engin demeursit sous sa main Sans se mouvoir tout aiusy qu'une souche» Celte nonain, qui n'avoit pi'>iat de trêve,
Voiant Sun demeurer ainsy plat,
Lui dit: Moiiiieur, dites AJugni/ieat ; Quand ou le dit tout le monde se lèTe.
L'ENFANT DE NEIGE (i)
^ Dans la contrée de Canta Lupo, au vlllae^e appelé ^ a lona, on raconte qu'il y avait un riche vilain. Entre autres richesses, il possédait un ^rand troupeau de gros ■e ail, et, a certaines époques, il le conduisait dans les -tura,çesou il séjournait pendant plusieurs mois. Sa
hnTu "^Vf^"' ^ ^^ ™'"°"' ^''^^t ""« ^'^'^^^^ petite iKmlotte solide et bien en chair et comme toutes les
femmes, elle avait le visage par devant. Or, il advint que
certain magister de la.région la courtisa eten fît sa maî-
resse durant les vacances. La femme qui n'aimait point
a rester les dents au crochet, ni à laisser ses rentzles à
longue échéance, fit si bien qu'il lui vint le mal des deux
enflnt n^^MJ ",''"P' '°"'"' ^"^^^^ '^ ^^^e un bel enfan quelle plaça en nourrice hors de chez elle; et ainsi 1 enfant grandit.
aJeUol'^f" ''P'''^''"^''-' -"Près d'elle. On raconte
Sant co " ^°^^'T"'"^°^ '^'"'^ ^^^i^-^-' '^ — ssan comme 3on fils. Le mari revint et, trouvant cet entant a la maison, dit à sa femme :
— « D'où est donc sorti cet enfant ^ »
-« Comment ! répondit-elle, tu ne sais donc nas que c'est moi qui lai fait ? » ^
(i) Moral'filosofîa, Trat. II.
l68 ŒUVRRS GALANTES DK9 CONTEURS ITALIENS
Et elle prononçait ces paroles sur le ton de la femme qui sait faire avaler des bourdes à son mari, ajoutant aussitôt, avant qu'il eût répliqué :
— « Ne te souviens-tu pas quand, il y a trois ans, il tomba tant de neige? Oh! quel terrible froid il faisait alors; on vit, cet hiver-là, les corbeaux tomber sur les routes et les poissons mourir tous dans le fossé. Brrr 1 quel froid, il faisait ! Et je pris Tenfant (c'est la pure vérité) de ce qu'en jouant avec la neige dans les environs, je touchai tant et tant de ces boules de neige que je rentrai à la maison bel et bien enceinte... Je suis certaine que ce ne fut pas d'autre chose que de la neige,puisque cet enfant est blond et candide comme une vraie neige. Et c'est pour cette raison que je l'ai appelé Bianchino (i). Mais, sachant comment vous autres, hommes, vous êtes faits, et qu'à propos de rien vous pensez des pauvres petites femmes tout le mal possible, pour ne point te mettre quelque martel en tête, je l'ai envoyé hors de la maison en nourrice, me disant qu'avec le temps, quand tu connaîtrais mieux ta bonne petite femme, je l'enverrais chercher et te dirais la chose ainsi que je l'ai fait, mon gros pigeon si doux et si bon. »
Quoique ce fût là un fait un peu fort, notre homme, niais comme un oison, ne broncha point et fit semblant de croire à l'aventure; néanmoins, il comprit le dessous de la sotte histoire de sa femme. Mais comme il l'aimait beaucoup, car elle était fort avenante et lui fort grossier, qu'il avait conscience de ne pas la mériter, et que sans cesse il avait besoin de spasmes et d'accouplements, trouvant que le cimier était prétérable
(.) 5.anç/«moeo italien esmndiininuUfçle è/a/JCo,qui siçoiGeWanc.
ANTONIO FRANCKSGO DONI
au sein que sur la tête (peut-être aussi dans la crainte de celui qui avait labouré son champ), il se tint coi. Pourtant ne voulant pas, d'autre part, payer l'entrelen des enfants d autrui, un beau jour ayant choisi le emps et le lieu, il emmena avec lui le petit Bianchino et la sortie fut telle que l'enfant ne se revit jamais plus.
La femme ayant attendu et attendu encore, sans voir revenir le petit, demanda au mari ce qu'il était devenu J^e mari qui, à ses dépens, était devenu coquin et rusé* lui repondit; '
r^^^' ^^ r°t' '* ^'^"'"'^ ^^«^«^e, l'autre jour, sans réfléchir a la chose, j'emmenai Bianchino avec moi se promener. Tu sais que nous avons eu une longue période
futtt?Krr'-^"'''"''°"' '''' ' ^^--iours, le soleil fut terrible. J ai connu alors que tu m'avais dit la vérité car avec cette chaleur le pauvret s'esttout défait et fondu en eau. Et j ai pleuré alors sur mon imprévoyance. ,> ^ La femme prise de dépit, s'éloig-na alors de lui et jamais plus il ne la revit.
Toute malice à la fin se découvre et reçoit le juste châtiment qu'elle mente.
LE TERRIBLE CHATIMENT (i)
II y a de cela beaucoup d'années, vivait dans une province d'Italie un grand seigneur qui avait le titre de marquis, qui était fort riche de biens d'hommes, et auquel le sortavait donné pour épouse une femme très belle et d'un g-rand cœur. Celle-ci, après six ans d'union — bien que tenue pour chère et tendrement aimée par son mari, — s'énamoura, ainsi que cela arrive souvent, par la volonté de l'Amour, d'un très charmant chevalier qui était fort intime avec son mari et dont celui-ci ne se méfiait pas plus que s'il eût été son frère suivant la chair. Les choses allèrent de telle sorte que le chevalier, par beaucoup do signes averti du bienquelui voulaitla dame, ne fut point assez sage pour mépriser les flammes d'amour et au contraire, les secondant, opéra si bien qu'en peu de temps leur désir commun eut satisfaction et que la dame et le chevalier se réunirent pour prendre l'un de l'autre un amoureux plaisir. Comme ils ne procédaient point avec beaucoup de précautions, il advint qu'un jour le marquis s'aperçut du tort qui lui était fait par sa femme et par son ami.
Le msri, étant d'un naturel taciturne, chercha longuement, sans mot dire, comment il pourrait laver un pareil
(i) Lettere, libro seconda.
ŒUVnnS GALANTES BES CONTKl'IXS ITALIENS I7I
afTrontet, à part lui, résolut de reconquérir son honneur \r.:v une cruauté jusqu'alors inusitée.
Un jour, ayant fait poster des g-cns, tandis que ce chev.'licr allait avec sa femme prendre du plaisir, il fit si lii.Mi que le malheureux-, sans savoir comjucnt, fut pris cl attaché, et quoique le chevalier le mandât avec des jirières, il ne permit pas qu'il parût devant lui, mais ordonna qu'il fût aussitôt et secrètement étrang-lé. L'ordre exécuté, il le fit embaumer et donna ordre qu'on le plaçât tout habillé dans le lit de sa femme, de telle sorte qu'il seml)lait dormir. Il alla ensuite trouver celle-ci et la prenant par la main, comme s'il voulait l'entretenir d'une chose sérieuse, il l'emmena dans la chambre et se mit à lui parler ainsi :
— « ]\Ia très chère femme, il y a déjà long-temps que j'ai commencé à vous aimer, tant pour votre beauté et pour vos vertus (qui me paraissaient le mériter) que pour répondre à l'amour que vous sembliez avoir pour moi. Et depuis lors. Dieu saitsi j'ai manqué à satisfaire chacun de vos désirs quand cela m'a été possible. Je n'en veux d'autres témoig-nageque levôtre. Pour que ma sollicitude allât toujours en se manifestant, j'ai résolu de vous complaire encore sur une chose qui, par-dessus toute autre, vous est à cœur, et décidé que non plus en secret, mais ouvertement,et avec ma volonté, vous en ayez la possession, car je ne veux pas qu'il y ait femme au monde qui puisse se vanter d'avoir plus que vous un mari aimable et dévoué. »
A ces mots, il souleva la courtine du lit et fit voir à la dame son très cher amant qu'elle ne fut pas long-ue à reconnaître comme mort.
Chacun s'imagine quelle fut la douleur et l'efl'roi de
la dame et son courroux envers son mari. Ayant surmonté un peu son saisissement, elle essaya de prononcer quelquesmots, maisle marquis, ainsi qu'il l'avait résolu, la laissa là. Ayant fenné la porte de la chambre, il la fit murer. Il ordonna ensuite qu'on portât à manger à sa femme et elle resta là sept années durant, pleurant sans répit sa faute et la mort de son amant. Et autant par la douleur que parla puanteur du cadavre, elle termina ses jours en grande misère.
PIETRO FORTINI
Longlemps ignoré des lettrés et des bibliophiles, Pietro Fùrtini semble le fruiî de ces patientes recherches que font dans le silence et l'ombre des bibliothèques, les amateurs de curiosités et les bibliophiles. De tous les conteurs de son temps, il fut sans nul doute le plus négligé. Pendant près de trois siècles, son nom seul fut connu. C'est à peine si le Père Isidoro Ugurgieri Azzolini, dans ses Pompe Sanési (i), lui consacra quelques lignes, a Pietro F ortini, disait-il, noble Siennois de famille aujourd'hui éteinte, jeune homme très joyeux, qui, voulant devenir l'émule de Boccace, écrivit ingénieusement dans ses plus vertes années un Novelliero, rempli de subtilité, de sel et de plaisantes choses, par quoi il excite facilement à l'hilarité ceux qui le lisent et auquel, tout en étant fort bien écrit en prose siennoi8e,se mêlent avec bonheur des rimes élégantes.... »
Quand Tiraboschi écrivit son histoire de la littérature italienne, rien de lui n'avait encore été imprimé. Lorsque Ginguené écrivit la sienne, il en était de même ou peu s'en faut.
« Les nouvelles de Pier Fortini, concitoyen de Bargagli — écrivait ce dernier en faisant allusion aux auteurs siennois (2), — composées au milieu du xv' siècle, intéresseraient cer-
(1) Cf. Le Pompe Saneti, Pistoia, 1649, tome I, p. 55a. (a) Cf. P. L. GiNGUKNÉ : Histoire littéraire d'Italie, sec. éd., t. VIII, p. 45o.
tl.
174 ŒUVnnS GALANTES DES CCNTt'JUS ITALIENS
tainemenl ; mais elles n'ont point été publiées. Tiraboschi(i), par quelques morceaux que lui avait envoyés l'abbé Ciaccheri, bibliothécaire de l'Universitcde Sienne, jugea qu'elles avaient du naturel, de la grâce et une grande facilité de style (2). Le Comte Borromeo, ajoutait-il, en a publié une qui est la quatrième de ses nouvelles inédites (3), et qui suffit pour nous faire regretter les autres. On y voit la courageuse fermeté d'une femme qui, après avoir tué un jeune homme pour défendre son mari, souffre la torture plutôt que d'avouer son crime : mais lorsquelle voit son mari prêt à subir la même épreuve, elle confesse la vérité plutôt que de l'exposer à souffrir autant qu'elle. Borromeo n'a pu choisir que celte nouvelle dans le recueil de Forlini : selon Tirabochi (/|), l'obscénité et l'irréligion des autres en diminuent beaucoup le mérite. »
C'est en raison de leur extrême licence, très probablement, que les nouvelles de Fortini sont aussi longtemps restées ensevelies dans l'ombre de cette bibliothèque de Sienne où quelques curieux sont parfois allés les feuilleter à l'élat de manuscrit. Tiraboschi n'est pas le seul à les incriminer de ce délit. Luigi de Angelis (5), dans sa Biographie des écrivains siennois, s'exprime de même à son égard.
En réalité, si ces nouvelles, ne se distinguent pas par de hautes visées morales, comme celles d'un Franccsco da Barberino ou d'un Niccolo Granucci, elles ne isont pas plus négligeables au point de vue des mœurs que celle des Sacchetti, des Masuccio, des Bandello, et de tant d'autres.
On ignore absolument la date de naissance de Pietro Fortini et l'on n'a point de données sur les premières années de
(i) Cf. Sloria dclla lelleratura itnUana, éd. de 1822-1826, t. VII,
p. iSo'i.
(•i)l-'av;e 1237 note a. (Cf. Gingl'enk).
(3) VÙi suprù, pag. 1/17 (Note de G^^uuENÉ).
(4) Ubi suprà (Note de Ginguenk).
(b) Cf. Biografia degli scriitori scnesi, Sicua, 1824.
PIETIIO FOI\TINI 170
son existence. Dans son recueil : Novelle di niitori Sanesi{i), Gaelano Poggiali se plaint justement d'avoir peu de détails sur son caractère privé et l'origine de ses productions. II croit toutefois qu'il florità Sienne, vers le milieu du xvi' siècle, puisque, d'après le Libro dei Morli da S. Domenico (2), il serait mort en i5G2 (3).
Il remplit, croit-on, divers offices publics dans sa patrie, mais les ennuis qu'il eut à subir en ces temps calamiteux qui précédèrent la chute de la République le contraig-nirent à se retirer dans une villa dite de« Monaciano » à quelques milles de Sienne, près de l'antique Chartreuse de Pontignano. C'est là vraisemblablement qu'il composa ses nouvelles intitulées : Le Giovnate délie novelle dei Novizi, lesquelles furent suivies des Notli dei A^ovizi, soit après les journées plaisantes, les nuits non moins agréables des novices.
Fortini était inscrit à l'académie des Rozzi, où il fit brillante figure, produisant, selon une manière imposée par celte compagnie des poèmes et des ouvrages comiques d'un art consommé (4) ■ Quelques-uns de ceux-ci se retrouvent au cours de ses répertoires de nouvelles, et ce ne sont pas là ses pages les moins réussies.
Après le spécimen donné par Borromeo dans son catalogue des Novellieri (5), les premières nouvelles de notre auteur qui affrontèrent le public furent celles qui, au nombre de quatorze, figurèrent dans le recueil des auteurs siennois de Gaelano Poggiali.
(i)Ed. de Londres (Livourne), 1796-1798.
(2) Curieux nécrologe d'un couvent ainsi dénommé, conservé à la Bibliothèque communale de Sienne (II, 3). On y lit sur Fortini la menlion suivante à la date de 1662: Petrus de antique f ami lia de Fortinis obiit sul di 24 januari et Seppellitur in ttimulo siiorum iuxla altare soi. Andrae. (Pierre d'antique famille des Fortini est di'ci-d'' le jour du a^ janvier et est enseveli dons le tombeau des siens prés de l'autel de Saint-André;.
(3) Suivant le style commun à Sienne au xvi« siècle.
(/«) Cf. LuiGI DE A.NCIEI.IS.
(b) Cf. Noiisia de'Novellieri ilaliani, etc., Bassano, 170'!. in-S".
Elles flattèrent tant le goût des amateurs qu'en 181 1, sous la marque de Sienne, parut, à Milan, la troisième journée des Novellt dei Novizi. Peu après, des bibliophiles publièrent cette curieuse fiction de l'Agneau peint [Lo Agnellino dipinto), dont le sujet, plagié d'abord par G. Parini, avait été imité tant de fois, inspirant sans nul doute ce joyeux conte du bât qui se retrouve dans les œuvres de La fontaine (i). La fable de Fortini nous présente l'image d'un agneau gras, tandis que les conteurs français mettent en scène un âne bâté.
En voici une plaisante version tirée des «Sa/yrM de Vauquelin de la Fresnaie (2) :
Il fut jadis un paintre en Avignon
Qui, se doutant que quelque fin mignon
Ne fist l'amour à sa femme gentille,
Pour nul profit ne partoit de la Ville,
Et la tenoit tousjours auprès de luy :
Il arriva, vivant en cet ennuy,
Qu'il fut contraint d'aller jusqu'à Cabriere
Pour racoutrer une antique verrière,
Mais luy, craignant pour deux jours seulement
D'estre cocu par cet cmpeschement,
Faire hausser à sa femme il avise
Le devanteau, ses habits, sa chemise,
Puis la couchant, il a son poil tondu,
En huile paint dessus son mont fendu
Un Asne gris ; afin qu'au retour voye
S'autre que luy dessus sa femme froye.
Il n'estoit point encor hors d'Avignon,
(i) On n'a point défini, que nous sachions, l'origine italienne de ce conte ; néanmoins on en découvre des interprétations variées dans les ouvrages suivant ; Formulaire fort récréatif de tous contrats, donations, testamens... faicts par Bredin le Coca, notaire rural', Lyon, 1694 (réimprimé à diverses reprises au commencement du xvii« siècle; en i83i et en 1846); le Moyen de parvenir, sans date et Paris, Grange, 1767 (nombr. reimpressions) ; l'Elite des Contes du sieur d'Oaville, Rouen, Louis Cabut, 1680 (Cf. : D'un jeune peintre et de sa femme etc.) Enfin, il fait l'objet du vin« récit du Livre troisième, des Contes de La Fontaine.
(2) Satyres frnnçoises.auRo'j de France etdeNavarre, Henry II/, par le sieur De la Fresnais Vnaquelin, A Cacn, par Charles Macé, Imprimeur du Roy, i6o4, in-8° (Livre III. Satyre à Monsieur de Clioisy, Seigneur de Balle-Roy, Receveur général des Finances, à Caen.)
PIETRO FORTINI l^^
Que vers sa femme arrive un compagnon, Qai paintre ayant autrefois de Natur»
Avecqucs elle cxercô la painture, La pri' qu'ayant cette commodité, Que ce plaisir entre eux soit répété.
Elle respond : la bresche est empeschee. Et lui montra comme elle estoit bouchée. L>' çarçondift, qu'une autre Asne il peindra, Qui mieux cent fois que le premier tiendra : Et sus sa main il fait de sa science D'im Asnc peint la promle expérience :
Alors sans crainte avec le vif pinceau De la Nature ils peignent au tableau : Et tant de fois ce plaisir exercèrent, Que du Mari l'ouvrage ils effacèrent.
Le temps venu qu'il falloit séparer Au mesme endroit un Asne il va tirer Pareil à l'autre : et n'y eut diference, F)rs seulement qu'en trop grand' diligence L'ayant repeint, il se s'avisa pas Que le premier n'avoit selle ni bas :
Et ce dernier il hâta, de manière Que le Mari, retournant de Cabriere, Haut s'écria, le voyant en Testât ; An diable l'Ase et qui me l'a bastat, Et court de là ce proverbe en Provanco, Comme depuis il a fait par la France.
Des estampes galantes réussirent à populariser, au xviiio siècle, celto anecdote traditionnelle.
Divers recueils partiels — fantaisies de savants et d'amateurs do livres, — succédèrent à l'impression de V Agncllino dipinto, mais ce n'est qu'en ces dernières années seulement que deux érudits Florentins, MM. J. Orlando et G. Baccinî, entreprirent l'édition des œuvres complètes de Forlini, dont le manuscrit autographe est actuellement la propriété de la Bibliothèque communale de Sienne. Cette publication fait partie de la Bibliotecchina Grassoccia {Petite Bibliothèque Grassouillette) et comprend, à ce jour, trois forts volumes.
c En dépit de leur obscénité, qui n'est pas plus grande que
celle de la plupart des productions du xvi» siècle, disent les éditeurs dans leur Avertissement, ces nouvelles méritaient l'honneur de voir enfin la lumière. »
Les deux premiers volumes contiennent les Novelle dei i\^oy/r/, lesquelles sont divisées en huit journées, placées toutes sous la seigneurie de dames et de gentilshommes siennois, réunis, selon l'usage, pour faire échange d'histoires plaisantes ou instructives.
Le recueil est dédié à la « noUccthonneste madonna, Faustina Braccioni, de Cellole », amie de l'auteur et qui possédiiit une villa aux environs de Sienne; mais les journées qui le composent sont patronées, tantôt [)ar une « galante dame », tantôt par un « gentil cavalier ». La première journée, oiTrunt sept nouvelles, est présidée par le seigneur Costanzio. La deuxième, la troisième, la quatrième, voire même la cinquième, se recommandent successivement de madontia Corintia, madonna Emilia, madonna Adriar.a.et d'Ipolito. Le sixième jour tombant un vendredi, les nouvelles sont remplacées par de.-; poèmes badins et amoureux, comme si c'était là une j cnitcnco des anecdotes exposées la veille sur le thème exclusif de la vie déréglée des moines et des religieuses. Les scplième et huitième jours, les nouvelles sont reprises brillamment, sous les seigneuries de madonna Fulgida et de madonna Aurclia. Elles s'achèvent dans l'allégresse commune. Sans compter les vers par quoi on dut les interrompre, elles forment un ensemble varié de quarante-neuf récits.
Il y a peu d'écrivains, d'anccdotiers, dont les œuvres soient plus précieuses à connaître pour l'élude des mœurs et la reconstitution d'une époque, que ces pages frivoles de Fortini.
Rien au préalable ne paraît les distinguer des productions des autres conteurs, si ce n'est leur vivacité cl une certaine inspiration qui prend sa source à la Nature. Au début, c'est l'éternel décor cher à tous les « Novcliicrs ». Campagne agréable, site merveilleux, bosquets discrets, fontaines jaillissantes, rien ne manque à la mise en scène traditionnelle. L'auditoire
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ne paraît pas s'être renouvelé, ce sont toujours les mêmes acteurs polis et gracieux, « disposés au service d'amour ». L'ordre des jeux d'esprit est rigoureusement observé dans celte aimable compagnie; la trame du récit faiblit souvent, mais c'est pour laisser place aux observations de celui-ci ou de celle-là. Des vers mesurés, à l'imitation des formes poétiques du temps, veulent rompre parfois la monotonie d'un genre trop exclusif.
Mais sur cette terre siennoise, en pleine tourmente sociale, il est curieux d'observer des conceptions nouvelles, une manière de senlir et de voir qui ne doit presque rien au passé.
Voici des historiettes locales, parmi lesquelles il en est de neuves dans le fond et dans le dialecte. Aucun livre ne les contint ; ils sont du terroir par l'esprit autant que par la langue. Les détails et les (rails caractéristiques y abondent. Seul, le naturel du style, en dépit de sa saveur un peu âpre, y garde quelque négligence. Mais faut-il en tenir rigueur à Forlini? Il est vraisemblable qu'il ne relut point son manuscrit, car ce dernier fourmille d'erreurs de grammaire et de syntaxe. Pourquoi d'ailleurs l'aurait il relu? On sait qu'il le composa pour distraire son entourage, sans préoccupation aucune de gloire et de profit.
Le troisième volume de l'édition donnée par MM. Orlando et Baccini comprend : Piacevoli et amorose nolti dei Novizi (Plaisantes et amoureuses nuits des novices). Il contient deux nouvelles : le Nouveau Messie et PachiaroUo et trois comédies inédites, l' Anneau, Lavinia et V Anguille. Ce sont des ouvrages d'un art naïf et très particulier,mais dont la description n'augmenterait en rien ici le mérite de notre auteur.
Indépendante d'une œuvre trop longtemps obscure, la mémoire de Pielro Forlini s'est perpétuée jusqu'à nous. La lîibliollièque communale de Sienne garde précieusement une médaille de bronze de cet écrivain, attribuée par G. Milanesi à Pastorino Pastorini (i). C'est la même,croyons-nous,d'aprc=î
(i) Voici d'après l'ouvrage d'Alfred Armand : les Mcdailicui-s
l8o ŒUVRES GALANTES DES CONTEUHS ITALIENS
le Père Isidore Ugurgieri, qui appartint naguère à Bernardioo Gallaccini, prêtre sienaois et docteur en philosophie.
BIBLIOGRAPHIE
Les Sources. — Luici de Angelis : Bioffrafia dejli scritlori senesi composta ed ordinata, Siena, 1824, vol. \ (le seul paru), iu-4"'. — A.-M. tJoRHOMEo: Calalogo de'Nouellieri Ilaliani, ediz. sec, Bassano, Tip. llemondiniaQa, i8o5, in-S". — J.-G. Brunbt : Manuel du Libraire, Paris, F.-Didot, 1861, III, in-8». — Bart. Gamba : Biblioçjrafia délie novelle ilaliane in prosa, cdiz. II. Firenze, Tip. ali'insepjna di Danle. i835. in-8». — P.-L. Gingokné , Histoire littéraire d'Italie, sec. éd., Paris, Michaud, 1824, VIII: p. 45o, in-80. — Marc. Landau : Deitràge zur Geschichte der italianischen novelle, Wien, L. Rosner, 1876, in-8*, pp. 92-98. — Giovanni Papanti : Catalogo dei nouellieri inprosa raccolti eposeduti da G. P.. Livoruo, tip. Fr. Vigo, 1871, in-8». — Gllmb. Passai* o : I Novell ieri ilaliani in prosa, etc., sec. éd., Toriuo, Paravia et Comp., 1878, II, in 8«. — Gaetano Poggiali : Dédicaces du \oh\me: Novelle di autori senesi, Loadra, Ricc. Bancker, 1796, I, in-b", et Milano, Silvcslri, 181 5, I, in-8°. — Girol. Tiraboscui: Sloria délia lelteratura ilaliana, Milano, Tip. de Clastici, italiani, 1822-1826, Vil, p. 1802, in-8". — Isidore Ugukgieri Azzûlim : Le Pompe Senesi, Pistoia, 1649, 'i p.552, in-4''. — Consulter aussi : Jacob Ulrich ; Ein Beitràge car Geschichte der italianischen Novelle, Zurich, 1887. (Etude sur Piefro Fortini, citée par l'éditeur des cEuvres de cet écrivain.) Voir en outre, sur le Gionarle dclle Novelle de' Novici, de Fortini, les articles de G. Rua dans le Giornale storico délia letteratara italiana {Toriao, Lœscher) XV, pp. l^!^l^-I^!^(>, et XXI, pp. 1G3-164.
Manuscrit. — Le manuscrit autographe des nouvelles de Pietro Fortini se trouve à la Bibliothèque communale de Sienne, oii il porte la cote suivante; I, VII, 19. C'est vraisemblablement à ce manuscrit que sont venus s'alimenter les différents éditeurs des Novelle dei Novizi, el des Piacevoli et amorose notii dei Novizi.
Editions partielles. — Novella di Pietro Forlini, etc. Nouvelle recueillie dans la première édition du Catalogue de Borromeo, Notiziade' Nouellieri italiani, s. u. d'imprim., 1794, in-8".
— Novelle di Pietro Fortini, ora per la prima voltapubblicata. Réunion de quatorze nouvelles insérées par Gaetano Pogeriali dans l'ouvraçe suivant : Novelle di autori sanesi, Loudra [LivomoJ, Ricc. Bancker, 1796, ia-8».
italiens des XV' et XVP siècles (a» édlt. Paris, Pion, 1 883, t. I, p. 197, et t. III, p. 91, in-8»), la description de cette médaille: Dianuirc 5i X4'. Face : Buste à droite de Fortini, tête nue, avec barbe; vi'tu d' un pourpoint à col rabattu. Au revers; Le jugement de Pans.
PIETRO FORTINI l8l
— La Àgnellinodipînlo, novelle daedi Pietro Fortini, senese, et di Giuseppe Parini, milanese. Sans indication de lieu ni d'imprimeur, 1812, in-8». Edition tirée à la ex. (4 ex. sur parchemin, 2 ex. sur papier de couleur et 6 ex. sur vélin), faite pour démontrer que la nouvelle de Parini, n'est qu'un plagiat de celle de Fortini.
— La tersa qiornata délie novelle de' nouizi di Pietro Forlini, ora per la prima voila data alla lace, Siena, [Milano], Eredi di Francesco Quinza, 181 1, in-12 (Edit. de 7 nouvelles, publiée par les soins de A. Tosi et tirée à 180 ex).
— Giacomo Pacchiarotlo piltore, e la compagnia dei Bardolti, novella storica di Pietro Fortini «enese, Bologna,Tip. délie Scienze, Piazza S.Martino, i858, in-8°. (Edit. tirée à 5o ex. et précédée d'une
— Dae novelle di Pietro Fortini senese, Venezia, Ant. Clementi tipogr., 1868, in-8» (Publié à 60 ex. par le professeur Pietro Ferrato, pour les noces de Robustello-Paulucci).
— Tre Novelle inédite di Pietro Fortini senese, Padova, Tip. alla Minerva dei Frat. Salmin, etc., 1870, in-S". (Edition de poche). Nouvelles XII et XIX {Notti dei Novizi, sec. journée) etXVlI (du aiéme, 3* journée).
— Novella inedita di Pietro Forlini (Çalalogo dei Novellieri italiani in prosa raccolti e posseduti da Giov. Papanti, etc., Livorno, Tip. Vigo, 1871, t. II, in-S".) Voici un extrait du sommaire de cette nouvelle : « Orietta Provinciali, noble dame de Lacques aime un jeune homme siennois, etc... »
— Novella inedita di Pietro Fortini, traita dal Codice L VII. ig, délia biblioleca conmnale di Siena, Livorno, Tip. Vannini, 1871, gr. in-4» (5 ex. numérotés). C'est la nouvelle suivante: »« Un ermite aimant une noble dame romaine, etc.. »
Edition définitive. — Novelle di Pietro Fortini Senese, Firenze, « Bibliotechina grassocia caprici e curiosità letterarie inédite o rare raccolte da Orlando e G. Baccini », 1888-1892, 3 volumes parus. I. vol. I. : Le giornate délie novelle dei novizi (23 nouv.) ; vol. II : Le giornate délie Novelle dei Novizi (nouvelles 24 à 49). II. vol. I : Le Piacevole e amorose Notti dei Novizi. (Bibliothèque Nationale de Paris: S" Z io.83o, 3 volumes).
Recueil collectifs. Les quatorze nouvelles de l'édition donnée par Gaetano Poggiali en 1796 furent réimprimées dans lesdifférentes éditions des Novelle di autori Sanesi, Milano, Giov. Silveslri, i8i5; Firenze, Borghi e Comp., i833; Torino, Cugini Pomba e Comp., i853. Différentes nouvelles empruntées au même recueil se trouvent dans les ouvrages suivants: Deux dans le vol. II de Novelle morali di Francesco Soave, s. d., et dans i\'^oi'e//e scelle di autori ilaliani anlichi e moderni, Parigi. FayoUe, 1812 , Deux dans Alcune novelle di Fr. Sachetti, di Ser Giov. Fiorentino, di Pietro Fortini, etc., Bergamo, Natali, 1821 (ce sont les nouv. VII et VIII) ; Deux dans Trenlaquattro novelle ital., Milano, Bettoni, i8a4; Cinq dans Scelte novelle antiche e moderne, M\\&no, Bettoni, i833 ; Sept dans le Tesoro dei Novellieri italiani, etc., Parigi, Baudry, 1847, etc.
LA JUIVE ET LE CHRÉTIEN (i)
Excellents jeunes g-ens, et vous, charmantes dames, je suppose que vous connaissez, au moins en partie, les coutumes des juifs et vous savez, par conséquent, que le vendredi soir, quand le soleil précipite son char pour aller rejoindre les antipodes, ils commencent ù célébrer la fête du Sabbat, durant laquelle aucun d'eux ne doit faire chose qui soit au monde. Mais, comme toutes les lois, à force de vieillir, finissent par s'affaiblir et cessent d'être observées, au lieu, comme jadis, de garder le jeûne jusqu'à la disparition de la dernière étoile, ils ont trouvé le moyen de tromper Dieu, et croient bien observer sa loi en ayant à leurs gages une servante qui leur fasse bien remplir le ventre le jour du sabbat. Or, il advint qu'à Bologne, dans la maison de certains juifs qui étaient les plus riches de la ville, se trouvait en service une jeune fille chrclienne également de Bologne. Celtejcune fille, nonobstant sa pauvreté, était de sa personne fort jolie et fort agréable, et elle se prêtait à tous les services qu'on lui demandait, moyennant le salaire qui lui était octroyé .Deux de ces juifs, par suite de la cherté des femmes de leur race, ne trouvant avec qui passer leurs envies dés honnêtes, s'éprirent de cette jeune fille, laquelle,
(i) Le Giornate, etc. Seplième journée : Nouvelle XXXIX.
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comme je le disais, se prôtait à leurs désirs, pour les bénéfices qu'elle en retirait ,car ils claicnt tous fort riches de tout l'arg-ent qu'ils avaient ga^né par l'exercice de l'usure envers les chrétiens; mais c'était bien plus par la nécessité que par le plaisir qu'ils lui donnaient, qu'elle se laissait aller avec eux.
Quoique les deux juifs fussent jeunes, beaux et bien Mtis, elle avait du déplaisir avec eux en leur intime compagnie, à cause de ce qui leur manquait comme à tous les autres Juifs. Elle n'éprouvait pas plus d'agrément avec leur aft'aire que n'en éprouvent les moinesses avec l'objet en verre rempli d'eau tiède dont elles se servent pour calmer leuraig-uillonet pour se satisfaire du mieux qu'elles peuvent.
Un jour, pour se faire pardonner les péchés qu'elle commettait ainsi, elle voulut se rendre méritante aux yeux de Dieu. Se trouvant dans la chambre d'une de ses maîtresses juives, qui était une très jolie femme et qui s'était mariée avec un homme maladif dont elle n'avait eu que de maigres caresses, — ce qui la rendait très mélancolique, — la jeune servante, qui connaissait également les coutumes des juifs et celles des chrétiens, se mit à la longue à discourir avec sa maîtresse de diverses choses. Elle finit par lui dire :
— « Ah ! maîtresse, si vous saviez de quel plaisir, vous autres juives, vous êtes sevrées, je suis sûre que vous aimeriez mieux n'être point au monde que d'en être à ce point privées. »
La belle Juive désirait beaucoup savoir quelle était l'existence des chrétiens et connaître le suprême plaisir dont parlait la servante. Elle lui dit ;
— « Pour quelle raison voudrais-je ne pas être sur
i84 œuvnEs galantes des conteurs italiens
cette terre, puisque, d'après nos écritures, il vaut mieux être au inonde et être damné que n'être point né ? » La Chrétienne dit alors :
— « Je ne saurais vous dire tant de choses, mais toutefois je vous dirai que vous ne pouvez savoir combien peut être grand le plaisir et la volupté de la femme qui s'accouple avec un homme^ car d'après ce que j'ai appris et même vérifié, tous vos hommes juifs ont un très grand manquement, »
La bonne Juive, qui était dans un grand appétit amoureux, par le fait qu'elle ne pouvait rien faire avec son mari, était fort avide de discourir sur ce sujet. Curieuse de tout savoir, elle interrogea la servante^ qui lui répondit :
— « Le défaut dont je parle n'existe pas chez les chrétiens, car il manque aux juifs sur le bout de leur affaire ce qui cause à la femme tout le plaisir qu'elle éprouve en faisant l'amour. Vous en aurez la preuve si vous prenez certain objet de verre fait dans la même forme et dont se servent les nonnes, les veuves et les femmes qui ne veulent pas devenir enceintes ; vous observerez que cette chose-là et celle des juifs sont identiques. Essayez après ça de faire un peu l'amour avec un jeune chrétien, vous verrez combien plus grand sera ce plaisir avec lui qu'avec tous vos juifs. »
La belle Juive était comme éperdue en écoutant ce discours; désireuse d'en savoir plus long et d'en faire l'essai, le visage tout enflammé, elle dit :
— « De grâce, ma sœur, puisque nous sommes sur un pareil terrain, encore que déshonnête il soit, je veux que tu me dises en quoi consiste une si grande différence. »
— « Il est certain qu'il est fort peu convenable de
PIBTRO TORTINI l85
raconter pareille chose, mais puisqu'il n'ya quevouspour m'entendre et qu'entre femmes on peut tout se dire, je vais parler. Ainsi que je le disais, il manque à tous vos hommes, par suite de la circoncision, cette peau que vous leur coupez, au bout de leur affaire, le huitième jour quand vous les présentez dans votre mosquée ou dans votre synag-ogue, je ne sais au juste comment vous l'appelez. »
— « J'ai bien compris cela, répondit la Juive, car c'est là ce que tu m'as dit tout à l'heure, mais continue. »
La Chrétienne continua :
— « Faute d'avoir cela, pour vous se perd toutle plaisir que nous éprouvons, nous autres chrétiennes, quand nous faisons la chose, car l'objet en allant d'avant en arrière, grâce à ce peu de peau, provoque un tel chatouillement et un si suave plaisir qu'on ne saurait le dire assez et que je ne crois pas qu'il soit possible de ressentir plus, douce chose. »
Tandis que la Chrétienne avec une certaine complaisance donnait ces explications à la Juive, celle-ci roug'issait doublement, et avec de brusques secousses étreig-nait de ses bras ses genoux qui étaient raides comme du fer, en tenant ses yeux fixés sur la servante qui était ellemême toute échauffée de ces débats.
— « Puis, poursuivit celle-ci, lorsque la douce liqueur s'échappe, il semble qu'on va mourir de bonheur; si doux et si suave est le jeu qu'à ce moment-là on abandonnerait tout au monde et qu'on ne pense à rien autre chose. Avec vos juifs, au contraire, c'est comme avec un bout de bâton et on n'a pas plus de plaisir qu'avec un morceau de bois. Maintenant, si vous voulez m'en croire, essayez de faire la chose avec ce jeune chrétien, qui, depuis que vous êtes mariée, vous témoig-ne de l'amour,
lS6 ŒUVRES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS
et ainsi vous connaîtrez les plaisirs et les joies de ce monde. »
Ces paroles eurent tant d'effet sur la Juive qu'aussitôt l'envie lui vint d'en faire l'épreuve. Il lui semblait que, depuis mille ans, elle était dans les fers. Elle dit alors à la servante :
— « Dis-moi quel moyen il y aurait de faire l'expérience. Si je voyais le jeune homme, je voudrais éprouver avec lui si tu dis la vérité ; prête-moi ton aide pour que ce soit ce soir. Puisque tu m'en as fait venir l'envie, tu dois me seconder pour me la passer. »
La Chrétienne lui répondit aussitôt ;
— « Que me donnerez-vous si je vous amène ce jeune amoureux pour coucher celte nuit avec vous ? »
— « Si le plaisir est aussi grand que tu me l'as dit et démontré, je te donnerai ce que lu voudras, et je te promets la plus belle robe que je possède. »
— « J'en serai contente, dit la Chrétienne, et tout de suite je vais le trouver; mais veillez à ne pas me faiio découvrir et avisez pour que, cette nuit, j'aie la clef -ie la porte du dehors; sans cela la chose serait impossible. »
— « Tu auras tout ce que tu voudras, » répondit la Juive.
— « Soit, répliqua la Chrétienne,je ne vais pas perdre un instant. »
Et aussitôt elle partit, laissant la Juive avec les dents aiguisées et impatiente de voir venir l'heure de ce spasme tant vanté.
Ayant trouvé le jeune homme qui aimait la Juive depuis le premier jour qu'elle était arrivée à Bologne — • c'était un des plus beaux, des mieux nés et des plus
PIETRO FORTINI 187
riches de la ville, et il avait près de trente-quatre ans — la servante, en l'abordant à l'improviste, lui dit :
— « Je suis votre servante, jeune homme. Vous ne me parlez point. Savez-vous ce que j'ai à vous dire? Si vous vouliez me rendre un petit service je pourrais vous f.iiro un très grand plaisir. »
Le jeune homme, qui ne savait qui elle était, ni d'oii elle était, lui dit alors :
— « Quel plus doux plaisir, pourrais-tu me faire, ma fdle, que de venir coucher une nuit avec moi? »
Et ce disant, il plaisantait sans même reg^arder si elle était laide ou jolie.
— « Je pourrais, répondit-elle, vous faire celui-là et encore un autre bien plus à votre gré. »
En l'entendant ainsi parler, il la rcg-arda en face pour voir si elle était jolie et comme elle lui parut belle fille et fine aussi de sa personne, l'invite lui plaisant, il répondit :
— « J'accepte volontiers, mais je voudrais savoir quels sont les autres que tu me veux procurer. »
La brave fille lui répondit :
— a Sachez que je pourrais cette nuit, si je voulais, vous conduire dans le lit de votre Juive bien-aimée. »
En entendant cette offre et cette promesse, le jeune homme dit :
— « Si tu fais cela, je te donnerai deux écus. »
— « Jo les accepte pour quand il vous plaira de venir. »
Le jeune homme, qui brûlait d'amour, en entendant de telles paroles, sentit sa flamme s'aviver encore dans sa poitrine impétueuse, et il lui durait mille ans de la pouvoir un peu éteindre.
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— « Peux-lu donc me conduire celle nuit même auprès de ma Juive? »
— « Je peux à mon gré vous y conduire, car je suis de la maison et quand je veux faire entrer ou sortir quelqu'un, ce m'est chose aisée. »
Le jeune homme, le cœur débordant d'amour pour la belle et charmante Juive, en amant sincère et g-énéreux, porta la main à sa bourse et en retira une poig-nce de monnaie qu'il donna à la jeune fille. Il y avait bien près de quatre écus :
— « Prends ceci pour le moment, lui dit-il, et si tu fais ce que tu m'as promis, je l'en donnerai d'autres ; tu seras contente de moi. »
La jeune fille, voyant que le jeune homme était prêt à agir, lui indiqua l'heure et la manière d'entrer et prit congé de lui.
Tout ayant été combiné, quand la nuit fut tombée, le jeune homme vint rejoindre la servante qui, selon ce qu'elle avait promis, le conduisit dans le lit de sa Juive bien-aimée. Celle-ci, avec une impatience ég-ale à la sienne, l'attendait et l'accueillit en lui faisant fête. Elle lui dit avec douceur les mots les plus agréables, lui déclarant qu'il y avait longtemps qu'elle l'aimait, mais qu'étant juive il ne lui avait pas été possible de le rencontrer dans les endroits publics, comme font les chrétiennes.
— « Aussi, je n'ai pu vous découvrir mon amour, disait-elle, mais croyez que cet amour n'a fait que croître au point de ne pouvoir se manifester. »
La jeune femme s'excusait ainsi de son mieux et le jeune homme, qui savait se bien tenir avec les femmes, lui rendait mille g-râces et lui démontraità son tour tous
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les maux qu'il avait soufferts à cause d'elle et mille autres choses encore, comme ont coutume de s'en dire les amants toujours trompeurs. Enfin, après leurs discours, au bruit de suaves baisers, ils commencèrent à se livrer leurs amoureux combats. Ils n'avaient pas encore achevé le premier assaut que la jeune Juive, en soupirant avec chaleur, s'écriait :
— « Ah! comme notre Loi est fausse et mauvaise ! de combien de plaisir et de douceur elle nous prive ! Quelle sottise est la nôtre d'aller couper avec tant d'imprévoyance ce qu'au contraire on devrait allong-er! »
Le jeune homme, qui ne comprenait pas, pensa qu'elle avait voulu dire que, pour être Juive,elle était méprisée des chrétiens et il lui demanda :
— (f Qu'entendez-vous en parlant ainsi de votre Loi?» La belle Juive, sans vouloir se trahir tout à fait, lui
dit :
— « Je veux dire que le baiser d'un chrétien vaut plus que les baisers de mille juifs. Aussi je vous prie, pour tout l'amour que je vous porte, de ne pas m'abandonner. Vous êtes le maître de ma personne et de tout mon bien ; vous êtes toute ma joie et vous seul avez le droit de me commander. »
Et elle ajouta d'autres paroles si douces que le coeur le plus dur eût été amolli, si bien qu'elle fit promettre au jeune homme de revenir la nuit suivante.
Lui, qui l'aimait ardemment, n'eut aucune peine à accepter l'invitation. Cette première nuit, avec le plus g-rand des plaisirs,ils firent cinq assauts complets, sans compter les escarmouches, si bien qu'ils restèrent l'un et l'autre blessés en pleine poitrine. Avant que le jour parût, pour n'être point aperçu des juifs, avec le vif
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regret de sa bien-aimée Juive, il prit congé, en la rassurant à nouveau par sa promesse de revenir.
Quand le jour fut clair, la brave Juive, pour récompenser sa servante, lui donna une excellente robe en la remerciant de lui avoir fait connaître un si g-rand plaisir; et tout le matin elle ne pouvait se lasser d'en discourir avec elle. Quand elle en eut assez dit, la Juive eut la pensée de faire un cadeau au jeune homme. Elle envoya aussitôt chercher un tailleur en lui commandant d'acheter assez de damas noir pour confectionner un manteau et de la soie pour le douljler, du velours pour faire une cotte, de la soie cramoisie pour un pourpoint et du rosado pour une paire de chausses. Lui indiquant la taille de son jeune amant, elle ajouta :
— « Voyez, et coupez maintenant tous ces vêtements cl faites en sorte que ce soir à ving-t-deux heures, ils soient tous terminés, et conformez- vous à ces mesures (elle parlait de celles de son jeune amant), car ce sont celles de la personne à qui je veux les envoyer demain matin, c'est-à-dire à mon frère, et cela à l'insu de mon mari. »
Le tailleur, qui ne demandait pas mieux, accepta le travail d'autant plus volontiers qu'il avait aussi l'étoffe à acheter et qu'il en pourrait tirer un profit de dix écus en plus de la façon. Il y réussit si bien qu'il alla chez un marchand de ses amis et choisit les étoffes aussi belles qu'il trouva, et il en prit assez pour confectionner en plus une autre cotte, et ses achats faits il envoya un co'iimisdu marchand pour chercher l'argent, de sorte que le marchand ne put ainsi s'apercevoir de sa tromperie. Il se mit aussitôt au travail et tout fut terminé à l'heure fixée. Ayant fait prévenir la dame, il lui porta les vêlements et
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comme tout était conforme à son désir, elle paya au tailleur ce qu'il lui demanda puis le cong-édia aussitôt.
La nuit venue, à la faveur de l'obscurité, les deux amants se rejoig-nirent ainsi qu'il avait été convenu et, renouvelant leurs jeux et leurs embrassements, ils se donnèrent tant de plaisir que toute la nuit on n'entendit résonner que la voix de Philomèle.
Pour n'être point découvert dans la maison des juifs, le jeune homme, au matin, prestement se leva et s'en alla de la môme façon que la veille. Quand le jour fut tout à fait clair, la belle et généreuse Juive, ayant pris un grand panier, y plaça dedans les chausses roses, le pourpoint cramoisi, la cotte de velours, et le manteau, tout cela enveloppé d'un riche voile brodé d'or. Dans le fond du panier, il y avait, en outre, une boîte avec une paire de belles chemises, elles aussi brodées d'or et de perles, et un peig-noir richement travaillé et de très beaux mouchoirs. Il y avait encore un magnifique coffret d'argent lamé d'or, qui contenait une très belle chaîne d'or avec pendentif, d'une valeur de quatre-vingt-dix éous, ainsi qu'une très belle médaille en or avec un diamant dans le milieu et huit rubis tout autour, et dont la valeur était bien de deux cents écus. Il y avait, en outre, deux très jolies bag-ues avec un diamant et un rubis enchâssés, valant chacune quatre-vingts écus. La Juive disposa tout cela dans le panier, qu'elle recouvrit d'une enveloppe de toile fort grossière pour qu'on ne vît point ce qu'il contenait. Puis elle le plaça sur la tête de la servante et l'envoya porter chez son jeune amant.
La bonne servante, qui était aux ordres des deux amants et qui tirait profit des deux côtés, alla volontiers porter un tel présent. Ellearriva à la mansarde du jeune
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homme et le fit appeler. Quand il fut devant elle, la servante lui présenta le panier. Curieux de savoir ce qu'était cela, il souleva un coin de l'enveloppe. En voyant le voile dont nous avons parlé, il le recouvrit pour que nul ne le surprît et fit porter le tout dans sa chambre. 11 donna en récompense à la servante une somme de dix écus, tant pour les services qu'elle pouvait lui rendre que pour le cadeau qu'elle apportait, et il la chargea, en la congédiant, de mille remerciements pour sa maîtresse.
La jeune fille s'éloigna toute contente avec ses écus, rapportant mille choses aimables à sa maîtresse sur le cadeau qu'elle avait fait. La Juive lui ayant demandé s'il avait ouvert le panier, elle répondit qu'il n'avait point voulu le découvrir et qu'ayant seulement levé un coin de l'enveloppe, il l'avait aussitôt refermé, comme s'il avait eu peur etqu'il l'avait ensuite fait porter dans sa chambre où il était resté. La Juive loua fort le jeune homme de cette précaution et elle le jugea ainsi sage et prudent, contrairement à ces grossiers amants qui, lorsqu'il reçoivent quelque chose de leur maîtresse, sont impatients dele montrer à l'un et à l'autreen disant: « Mon amoureuse m'a donné ceci, moi je lui ai donné cela, je lui ai dit ceci, etc. » Et ils se vantent, à grand bruit, non de ce qu'ils ont fait, mais de ce qu'ils ont eu l'idée de faire. Il faudrait fuir de tels amants comme la peste et les congédier au plus vite.
— « Maisilne faut pas s'étonner de cela, ajoutait-elle; ces jeunes amants n'ont pas la cervelle bien placée. Tant que l'homme n'a pas passé trente ans, il n'a point l'âge qu'il faut; aussi une femme ne devraitjamais choisir son amant parmi ces jeunes gens, car, outre la calamité dont je parlais, leur amour est de courte durée ; leur cervelle
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est toujours en ébullilion et ils ne songent qu'à courir après telle ou telle. Un homme de trente ans, au contraire, lorsqu'il s'éprend d'une femme, lui conserve son amour toute la vie. »
Ainsi discourait la Juive avec sa servante. Elle lui demanda ensuite quel était l'âge de l'homme qu'elle préférait et la servante, s'inspirant desonavis, réponditque c'était l'âge de trente ans, parce qu'alors les hommes faisaient leur affaire avec plus d'expérience et avec plus de plaisir; et elle donna encore d'autres raisons que la Juive approuva.
— « Sache, conclut alors cette dernière, que tout ce que tu m'avais dit est la pure vérité; et je te jure, par le vrai Dieu, que jamais plus maintenant je n'aurai du plaisir avec mon mari. »
Quand notrejeune homme se trouva seul dans sa chambre et qu'il pensa que de personne il ne pouvait être vu, il ouvrit le panier et trouvant, un à un, tous les objets qu'il contenait, il fut surtout étonné en trouvant le petit coffret crarni d'or et de bijoux. Il était tellement émerveillé qu'il croyait rêver en contemplant un pareil présent. Il se rendit compte pourtant que c'était bien la réalité. Il renferma le tout en secret, dans un coffre, et n'en parla jamais à personne, mais quand il se retrouva avec sa bien-aimée Juive, il lui fit ses remerciements et lui dit qu'il n'était pas besoin qu'elle lui offrît un pareil présent, car il l'aimait par-dessus toutes choses. Ils se firent alors tant de caresses qu'il serait impossible de les décrire en détail. La Juive ne pouvait se rassasier des baisers du jeune homme, tant elle en était férue; aussi song-eaitelle à lui faire un nouveau présent (ce qui lui était possible, son mari étant le juif le plus riche de Bologne). Les
deux amants, avec si grande joie, que d'autres amants n'en pourraient avoir de telle, restèrent ensemble jusqu'au jour, et quand l'heure fut venue de partir, le jeune homme se vêtit et prit cong-é de sa bicn-aimée.
La jeune femme, restée seule bien malgré elle, se leva, et ayant eu, comme je l'ai dit, l'idée de lui faire un cadeau, s'occupa à le lui préparer. Elle prit un pot et un bassin d'arg-ent, six tasses, une couple de salières, douze fourchettes et autant de cuillers, le tout en argent; son mari tenait ces objets pour être prêtés au dehors, et, les ayant pris, elle les enveloppa dans un beau châle et, dans un beau morceau d'étoffe de soie, l'un et l'autre d'une grande finesse et brodés de couleurs variées. Elle forma un petit ballot et, par un porte-faix accompag-né de sa servante, elle l'envoya au jeune homme.
L'heureux amant fit porter le ballot dans sa chambre et ayant payé le porte-faix renvoya la servante à sa maîtresse. Puis il ouvrit le ballot et y trouva de quoi garnir un buffet d'argenterie. Il enferma le toutdans un coffre, en s'émerveillant lui-même de l'amour insensé que la Juive lui manifestait. Son propre amour ne fit que s'en accroître, il ne voyait qu'elle au monde et il se promit d'en jouir longtemps.
Un soir qu'il allait passer la nuit avec elle, il lui dit :
— « Je veux savoir maintenant si votre amour est tel que vous le montrez, et si vous m'aimez autant que je le crois. »
A ces mots, la dame, qui l'aimait plus qu'elle-même, lui dit en soupirant:
— « Oh! grand Dieu, n'êles-vous pas le seul homme que j'aime au monde, le seul que je désire? ma vie et ma mort ne sont-elles pas en vous? Parlez donc, dites ce
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que vous m'ordonnez, je suis ici pour vous obéir. » Le jeune homme répondit alors :
— « Eh bien 1 je voudrais, pour que nous puissions long-uement jouir de notre amour sans nulle crainte, que vous vous fissiez chrétienne. Nous pourrions ainsi, toute notre vie, rester ensemble, sans nul souci, et personne ne viendrait troubler nos plaisirs, »
La proposition fut assez du goût de la Juive et ellclui promit de faire à quelques jours de là ce qu'il faudrait pour le satisfaire; et jusqu'à cette heure, ils continuèrent à vivre dans la joie.
La Juive commença bientôt à réunir tous les objets précieux qu'elle possédait, bijoux, bag-ues, chaînes, colliers, bracelets et autres choses de valeur ; elle prit aussi tout l'argent qu'elle possédait à l'insu de son mari et qui formait une somme supérieure à mille cinq cents écus ; elle prit même à son mari, sans qu'il s'en avisât, beaucoup d'autre argent et des joyaux, et ayant fait de tout cela un paquet, un soir, lorsque son jeune amant vint pour partager sa couche, elle lui dit:
— « Je veux, avant de prendre nos plaisirs, que vous me promettiez une chose. »
— « Que faut-il que je fasse? » répondit le jeune homme?
— « Promettez-moi d'abord que vous le ferez », dit la Juive.
tit le jeune homme, pour goûter bien vite le parfait amou; , le lui promit.
Qua id, après maints discours, ils furent au terme de leurs j iux et que le jeune homme fut sur le point de s'en aller, la Juive lui remit le petit ballot en lui disant :
igÔ ŒUVRES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS
— « Emportez ceci et g-ardez-le pour vos besoins. Par amour pour moi, prenez-le. »
Le jeune homme, qui avait promis ne put refuser, et, curieux de savoir ce qu'il contenait (peut-être des mouchoirs, pensait-il), prit cong-é et emporta le paquet.
Quand il fut arrivé chez lui, l'ayant ouvert, il vit toutes les choses de grande valeur qu'il contenait et sans s'étonner plus qu'il ne fallait, il enferma encore cela dans son coffre,
A quelques jours de là, par hasard, vint à Bologne un légat du pape. Il entra dans la ville avec un grand apparat et pour je ne sais quelle nég-ociation, il y resta plusieurs jours. Or, en ce même temps, devait être célébrée à Bolog'ne une fête solennelle, et le lég-at, pour lui donner plus d'éclat, song-ea à dire la messe pontificale. A la nouvelle de cette fête, qui devait être rehaussée par un vice-pape, la Juive pensa que le moment était venu de réaliser son désir de se faire chrétienne publiquement et elle résolut que ce serait ce jour-là. Elle fit en secret prévenir le jeune homme en lui annonçant qu'elle voulait ce matin-là se faire baptiser de la main du lég'at. Et, au moyen d'intermédiaires, ils arrivèrent à ce qu'il y avait à faire.
En homme avisé, le jeune homme s'en alla trouver un moine très pieux, le mit au courant et lui annonça qu'il voulait convertir la Juive, désireuse elle-même d'être baptisée par son ministère et par les mains du lég-at.
Cela parut au moine une œuvre sainte à accomplir et, pour ne point perdre la recrue de cette âme, il s'en alla aussitôt trouver le lég-at, en lui racontant qu'il avaitconvcrti une Juive, et lui dépeig-.nant sa fortune, il ajouta qu'il voulait la baptiser le matin de la fête, après la messe. Le
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légat ne manqua pas d'approuver le saint projet du moine et non sans quelque vanité. Par crainte de la perfidie des Juifs, le projet fut tenu secret, jusqu'au jour de la fête.
Ce jour étant venu, et Tordre des cérémonies ayant été rég-lé, la Juive commença à se préparer. Elle se vêtit des plus riches vêtements qu'elle possédait, sans beaucoup de bijoux (les ayant tous donnés à son amant), et ainsi habillée, àl'insu de son mari, elle sortit de sa maison avecsa servante et s'en alla trouver quelques intimes qu'elle possédait parmi les nobles dames de Boloscne. Elle leur raconta comment elle avait le désir de se faire chrétienne et les pria de lui faire compagnie à l'église. Toutes ces dames furent grandement surprises d'un tel projet et elles crurent à un miracle. Pour éviter qu'elle changeât d'idée, elles la conduisirent à l'église et, étant entrées, elles allèrent se placer au pied du maître-autel, où elles se mirent à prier.
En attendant que la messe commençât, chacun regardait la Juive avec étonnement, car jamais Juive ne s'était vue à l'église ; les hommes surtout étaient fort intrigués, l'annonce du baptême ayant été tenue secrète.
Chacun demandait à son voisin ce que la Juive faisait là, mais nul ne savait que répondre jusqu'à ce qu'un courtisan du légat laissât entendre que la Juive devait ce matin-là se faire chrétienne. Le bruit s'en répandit aussitôt dan.s tout Bologne et, par la faute de je ne sais quel oisif, parvint aux oreilles des Juifs, si bien que le mari fut aussitôt prévenu que sa femme était à l'église pour se faire baptiser.
En apprenant cela, le mari commença à faire mille folies et bien vite il envoya des messagers à sa femme,
igo ŒUVRES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS
pour chercher à la détourner de son projet, en lui offrant de l'argent, des robes, des bijoux. La vaillante dame, qui était d'un caractère décidé, ne voulut pas se laisser convaincre et elle répondit :
— « Allez dire à mon mari qu'il ferait mieux de se faire chrétien. »
A cette réponse le mari devint comme fou. Cependant, l'heure était venue de chanter la m esse, et quand elle fut terminée avec ses diverses cérémonies, le baptême fut administré par les mains du lég-at.
Tout le monde voulait voir la cérémonie et l'église était tellement pleine que c'est à grand'peine qu'on pouvait aller en avant ou en arrière. Quand le cardinal eut dépouillé ses ornements sacerdotaux, il fit remettre à la Juive, par son chancelier, quatre cents écus afin qu'elle pût vivre honorablement comme elle le méritait; beaucoup d'autres gentilshommes lui en donnèrent autant et davantage, non qu'elle demandât rien, mais parce qu'ils étaient bons et compatissants, si bien que ce matin-là elle eut plus de huit cents écus d'or. Et pourtant il n'est tel que les Juifs, eux qui passent toute leur vie à voler le monde entier, pour acquérir de l'argent 1
Puis la Juive ne voulant pas qu'on sût ses relations avec son jeune amant, au lieu de se rendre chez lui, s'en alla dans un monastère de sœurs où le jeune homme put aller lui parler.
Or, il advint que le mari, qui était d'avance malade par la douleur qu'il éprouva, rendit son âme au père Abraham. Le père de la Juive, voyant sa fille devenue veuve, ne voulut point, quoiqu'elle se fût faite chrétienne, qu'elle lui fît déshonneur ni qu'elle eût à souffrir
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de la misère el il lui envoya cinq cents écus d'or afin de lui permeltre de vivre convenablement.
La jeune femme ayant réuni tout son arg^ent en fit don à son amant. Celui-ci, voyant que le mari était mort et connaissant tout l'amour de sa bien-aimée et celui qui le consumait pour elle, n'attendit pas pour l'cpouser qu'elle soitît du monastère. Le mariage et les noces lurent publiquement célébrées à l'église et après la cérémonie il la conduisit chez lui.
Les deux amants vécurent ensemble de longues années en s'aimant tovjourg plug que janjais époux ne s'aimèreut.
LA PARTIE DE CHASSE (i)
Belles et honnêtes dames, il n'y a encore que peu de jours de cela, étant allé en partie de plaisir à la campagne non loin de la ville, avec un ami, et dans une propriété de celui-ci, nous fûmes, après avoir dîné, accablés d'une chaleur si forte que nous sortîmes du palais pour chercher au dehors quelque frais refug-e. Nous nous rendîmes à une grotte où coulait un délicieux ruisseau, et là, à l'ombre, par des histoires variées, nous tâchâmes d'oublier la fâcheuse et déprimante chaleur. Tandis que nous nous reposions, sous les épaisses frondaisons, au pied du rocher creusé en grotte et pareil à un antre, nous entendîmes au loin, parmi les chaumes desséchés, le bruit d'une foule de cailles. Comme nous étions avec nos domestiques, lesquels n'avaient cessé de nous accompagner, l'idée nous vint soudain d'aller les poursuivre.
Nous fîmes aussitôt seller un cheval sur lequel nous montâmes tous deux et nos domestiques ayant pris les filets et le chien, nous descendîmes la colline vers une vaste plaine. Tandis que nous marchions, mon compagnon s'clunt tout à coup souvenu d'avoirà faire expédier je ne sais plus quelle affaire, renvoya son domestique, de
(i) Le Giornale, etc. Troisième journée : Nouvelle XV.
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sorte que nous restâmes seuls avec le mien. Arrivés dans ia plaine, nous vîmes que les braves et laborieux paysans avaient, pour assainir le terrain, et utiliser l'eau qui y coulait, creusé un canal. Afin de pouvoir mieux chasser, nous descendîmes de cheval, laissant nos montures au domestique. Ayant lâché le chien nous prîmes les filets et commençâmes à chasser dans la plaine. En peu de temps, nous eûmes pris bon nombre de cailles, et de champ en champ, nous nous éloignâmes tant que nous arrivâmes auprès d'un village, dans un chaume si fourré qu'ayant lancé quatre fois nos filets nous y prîmes douze cailles fort grasses. Le chien, qui était fort bien dressé, continuant à chasser, arriva au bout de ce chaume, près d'une prairie, et là, sous un ormeau très haut et très large, au pied duquel coulait dans un fossé profond une fraîche et claire fontaine, il s'arrêta soudain parmi les broussailles, comme s'il y avait vu une troupe de perdrix ou un lièvre ou tout autre animal. Ayant le filet dans les mains, nonobstant l'endroit mal commode, avec peine et du mieux qu'il nous était possible, nous essayâmes de tirer. Mon compagnon tenant le filet par un bout, nous tirâmes à travers les broussailles mais sans rien voir se lever et la pensée nous vint que ce pouvait bien être un serpent. Nous cherchons et nous trouvons là un jeune prêtre du village qui se donnait un amoureux plaisir et qui nous parut tout de suite avoir fait meilleure prise que nous, car le compagnon tenait dans ses bras une jeune paysanne fraîche comme un lys qui n'avait point encore de mari et qui était simplement sa commère pour avoir tenu un enfant sur les fonts baptismaux, de sorte que, tant par ce compérage que par la facilité de leur voisinage, ils étaient entrés en intimité. En voyant
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cela, nous rîmes de bon cœur de cette aventure en nous émerveillant d'avoir couvert de nos filets d'aussi grasses caillettes.
La jeune fille, surprise et honteuse, toute rouge de confusion, ne savait quelle contenance garder et n'osait lever la tête. Quant au prêtre, jeune qu'il était, ilne crut pas avoir à rougir de se trouver avec cette jeunesse. Il tourna la chose en plaisanterie, et dit joyeusement :
— « Nous autres, prêtres, nous sommes aussi des hommes comme vous, et à nous, comme à vous-mêmes, les jolies femmes sont agréables. Mais puisque nous voici à l'ombre, et que la chaleur est grande, vous devez être fatigués d'avoir chassé dans celte plaine et il n'est pas possible que vous n'ayez soif. Aussi, tandis que vous resterez là avec cette jeune fille, je vais aller chercher un fiasco de vin et tous ensemble nous boirons un coup. »
Cette proposition nous agréa fort; avec un sourire mon compagnon me dit :
— « De grâce, Constanzio, allez avec le prêtre et je vous conseille même de pourvoir à une collation, car boire sans manger pourrait facilement nous faire mal, étant en sueur comme nous sommes. »
Le bon Ser pour si ignorant qu'il fût, comprit bien que mon compagnon ne parlait pas ainsi pour l'envie de manger, mais simplement pour rester seul avec la jeune fille qui demeurait toute honteuse.
Nous nous en allâmes, le prêtre et moi, à la maison, qui n'était pas éloignée, nous tirâmesà un tonneau un bon fiasco de vin, et, ayant pris un morceau de pain blani: comme du lait et une couple de fromages, au bout d'une heure nous revînmes à la fontaine où nous trouvâmes
PIETRO FORTINI
la jeune fille toute joyeuse, qui riait avec mon compagnon et échang-ealt avec lui mille propos plaisants.
En voyant cela, je compris que la chose s'était fort bien passée, et alors, tous réunis sur le bord de la fontaine, nous fîmes collation. Lorsque, après une longue causette, nous nous fûmes tous les quatre rafiaîchis, et que l'heure me parut propice, m'adressant au prêtre je lui dis:
— « Messer, prenez un peu les filets. »
Quand il les eut dans les mains, je dis à mon compagnon :
— «Avancez-vous un peu vers ce chaume touten chassant et laissez à la fontaine celte jeune fille, afin qu'on ne la voie pas avec nous et qu'elle ne soit pas dans le cas d'être blâmée. »
Cet avis plut au messer, et de concert avec mon compagnon, tous deux se mirent à chasser. Quant à moi, sans rien ajouter, je restai avec la belle et charmante jeune fille.
En discourant avec elle, je ne fus pas long à la trouver intelligente et avisée comme une vraie dame, «t si instruite qu'elle me parut avoir grand tort de rester en cette campagne sauvage. Elle était d'une telle beauté que son teint avait la blancheur de l'albâtre et les traits de son visage étaient si régulièrement dessinés que si Phidias ou Praxitèle étaient venus, il ne les auraient pas autrement composés. Elle avait les yeux brillants, le cou élancé, la poitrine très riche avec deux fermes et rondes pommettes opposées l'une à l'autre, et d'une chair assez semblable à un frais et candide marbre.
Dès que je me trouvai seul avec cette belle et délicate créature, je commen(,ai à plaisanter amoureusement. Elle,
quoique paysanne, pour ne point déprécier tant d'avantages, voulut se montrer courtoise, et, sans qu'aucunement elle se défendît, nous conversâmes par deux fois, fort ag-réablement. A la seconde reprise^ lui ayant demandé si elle consentirait à s'en venir avec moi, elle répondit à ma question avec tant d'adresse que je ne savais trop à quoi m'en tenir. A la troisième reprise, je répétai ma question. Voyant que j'insistais ainsi pour la persuader, soit que la chose fût de son goût ou qu'elle ne désirât plus rester à la campagne, elle déclara qu'elle voulait bien abandonner son rustre de père et le prêtre ignorant, et s'en venir avec moi à Sienne. Et ayant fixé le temps et le lieu, à grand renfort d'étroites étreintes et de suaves baisers, de soupirs enflammés et de solennels serments, je dus lui promettre de l'enlever de chez son père. Après le troisième colloque où nous restâmes étroitement embrassés, ayant baisé sa bouche et sa gorge adorable, je pris congé d'elle, et, quoique l'entreprise ne fût point facile, nous nous séparâmes contents et le cœur plein d'espoir.
L'ayant laissée ainsi satisfaite je m'éloignai, et, non loin de là, je trouvai mon compagnon et le prêtre en train de chasser; ne voulant point me montrer ingrat, je remerciai le prêtre de l'agréable compagnie qu'il nous avait faite, puis, après lui avoir tous deux offert des cadeaux, nous prîmes congé. Le prêtre nousayantexprimé ses regrets et ses excuses, nous pria, par égard pour l'honneur de la jeune fille, de ne point souffler mot de l'aventure, nous offrant de nous faire retrouver avec elle au même endroit toutes les fois que nous le voudrions. Là-dessus il s'éloigna.
Quand il fut parti, je crus devoir donner fin à notre
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chasse. Au retour, mon camarade et moi, tout en riant de l'équipée si imprévue, nous nous louâmes fort de noire bonne fortune. Après un instant de marche nous retrouvâmes notre serviteur à l'endroit que nous lui avions fixé et, lui ayant donné les filets, nous montâmes tous deux sur le cheval et nous nous dirig-eâmes vers Sienne. Chemin faisant, je racontai à m ja compag-non comment j'avais convenu avec la jeune fille de l'enlever, mais lui voulut que je promisse de la lui abandonner.
A quelques jours de là, étant revenu au villag-e, dans un grand secret, il l'emmena avec lui, laissant le père privé de sa fille et le curé de sa commère. Arrivés à Sienne, ill'installa dans une maison bien fournie de tout ce qu'il fallait. Richement vêtue, la jeune villag-eoise avait l'air d'une dame; elle fit les délices de mon ami tandis que le curé ainsi frappé par le mauvais sort, ne sachant ce qu'elle était devenue, allait partout la cherchant comme un fou.
LE MOINE MENDIANT (i)
Je vous conterai donc, aimables jeunes gens et vous belles et honnêtes dames, comment, l'an passé, un moine florentin de l'ordre respectable de ces frères de Santa- Croce que Dieu a pourvus de pauvreté et d'ig'norance plus qu'il ne les a dotés de biens et d'intelligence, se trouvant un jour en tournée de mendicité, arriva, par aventure, à la campagne des Serre à Rapolano. Le hasard voulut qu'il s'arrêtât à demander la charité à une jeune femme. Celle-ci était jolie et fort agréable à regarder, et comme le frère, lui aussi, était jeune, car il n'avait pas encore trente ans, en voyant celte belle créature, aiguillonné par un démon secret, ou pour mieux dire par un de ces déréglés désirs de moine, ilne pouvait en détacher sa pensée, et, en lui demandant la charité pour l'amour de Dieu, il feignait un ton pleurard. La jeune femme, n'ayant pas ce jour-là le cœur aux bonnes oeuvres, l'envoya se promener.
Le moine, qui, déjà, dans son cerveau avait formé le dessein de faire, lui, la charité à cette appétissante créature, cherchait par quel moyen il arriverait à la tromper et il ne pouvait s'éloigner de cette maison, lorsqu'Amour venant à son secours et voulant l'aider à se rompre le cou,
(i) Le Giornale, etc. Troisième journée : Nouvelle XVÎ.
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comme c'est sa coutume, lui inspira une de ces ruses de moines, de par laquelle il crut pouvoir arriver à jouir de sa dame. Connaissant l'avarice ordinaire de la femme, de nouveau il lui demanda l'aumône, s'efTorçant, autant qu'il le pouvait, de se faire paraître bon et confît en dévotion.
La jeune femme, comme je l'ai déjà dit, n*avait pas le cœur aux bonnes œuvres et l'envoyait en paix, mais cela n'était point du g'oût du frère, qui, ne la voyant pas descendre ni se mettre à la fenêtre, en eut un vif déplaisir. Avec l'hypocrisie familière aux moines, il dit alors :
— (c Madonna, ne m'achèteriez-vous pas une livre de viande fraîche qui m'a été donnée en aumône, car notre relig-ion ne permet point de manger de la viande aujourd'hui et je voudrais la vendre ou en faire échang-e plutôt que d'avoir à la donner aux chiens ouaux chats. Si vous la voulez elle est fraîche, fraîche »
La naïve jeune femme lui répond aussitôt :
— « Allez- vous-en en paix, je n'ai pas besoin de votre viande et n'en ai pas envie. Puis, je n'ai pas d'argent. Partez, et que Dieu vous aide. »
L'entendant parler de la sorte, le frère reprit :
— a Madonna, descendez un peu. Venez, nous nous mettrons d'accord, car, pour ne la point jeter, je vous la donnerai sans argent et je prendrai en échang-e des châtaignes, ou des pommes ou toute autre chose de votre bien qu'il vous plaira de m'offrir. Je désire avant tout n'avoir pas à la jeter, et j'aime mieux la donner à vous qu'à d'autres. »
Tant parla et prêcha le maudit moine qu'à ses paroles la naïve jeune femme se leva et autant pour faire un
peu de charité que pour se servir de la viande et la don ner à mang-er à des ouvriers qui travaillaient dans une sienne vigne, mue par une simple folie, elle dit :
— « Attendez que je vous en donne autant de pain. » Quand le moine l'entendit parler de la sorte, il se raffermit sur ses étriers, mettant sa lance en arrêt. Il lui semblait déjà être à même de jouter avec elle et il se réjouissait fort en attendant la venue de ses grâces.
La simple jeune femme ayant posé son travail de couture se rendit dans la chambre pour y prendre la balance et peser une couple de pains à donner au moine; déjà elle se préparait à descendre, quand le moine, pour mieux préparer l'exécution de son projet, se mit sans être vu à pénétrer dans la maison. Et, comme il trouvait qu'elle tardait à venir, il l'appela en lui disant :
— « Dépêchez-vous, Madonna, car la viande est déjà à une livre et demie. »
La femme qui, je le disais, allait descendre, entendant le moine parler do la sorte, craignit qu'il ne voulût la tromper et la prendre par surprise. Gomme c'est notre habitude, à nous femmes (x), d'être un peu soupçonneuses, elle se demanda ce que voulait dire cette augmentation, mais elle ne tarda pas à deviner la malignité du moine et elle posa le pain et la balance, tandis que le moine continuait à crier :
— « Dépêchez-vous, Madonna, car la viande est à peu près de deux livres. »
Tandis que la femme était ainsi en méfiance du frère, un heureux hasard voulut que le mari revînt avec un domestique. Etant rentré par le jardin, tout doucement,
(i) Cette nouvelle est mise dans la bouche d'une femme, madonna Fulgida.
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il se rendit dans la salle par un passajje qui était le plus commode à son retour, et, arrivé là, il trouva sa femme toute pensive et stupéfaite avec le pain et les balances auprès d'elle. Celle-ci, dès qu'elle vit son mari bannit toute crainte. S'ad ressaut aussitôt à lui, non sans lui faire signe de g-arder le silence, elle l'entraîna dans la chambre et lui raconta la chose.
Le mari, qui était un bon plaisant, goûta fort l'historiette. A3ant appelé le serviteur, il lui sig-nala le scélérat de moine.
Ils prirent un bâton dont ils firent deux morceaux puis ayant ordonné à la femme d'appeler le moine afin qu'il se présentât pour recevoir son paiement, en silence, ils se postèrent dans la chambre.
La femme, toute soumise à son mari, appela le moine en lui disant:
— « Mon Père, montez, si vous voulez faire votre aEfaire et changer votre viande avec bénéfice. »
Le brave moine, qui croyait aller décharger son fardeau, allait au contraire charger du bois. Arrivé au bout de l'escalier, pareil à un loup affamé, il jeta par terre le sac du pain, et sans mot dire se précipita sur la femme. Celle-ci, se voyant traitée de la sorte, fut prise d'une grande colère et s'écria :
— « C'est ainsi que vous agissez, mauvais moine, fripon, scélérat! »
Elle n'avait pas plutôt dit ces mots que le mari sortit de la chambre avec le serviteur. Voyant que le moine la tenait déjà embrassée, son indignation et sa colère s'en accrurent à tel point qu'il se rua sur lui en touteviolence. Puis les deux hommes, l'ayant séparé delà femme, se mirent à le battre de leur bâton si furieusement qu«
le pauvre moine n'en pouvait mais. Le malheureux avait à peine reçu les premiers coups que la viande qui avait tant grossi entre ses jambes diminua et se réduit à rien, si bien que d'une livre il n'en resta pas une once, sans qu'on lui en enlevât, tandis que, sans en mettre, il lui en crût beaucoup sur les épaules et sur lesbras.Et ainsi, tout moulu, ils le laissèrent aller dans sa maie heure.
GIROLAMO PARABOSCO (vers i5io — vers i55G)
Poète et conteur galant, Girolamo Parabosco n'est pas seulement un écrivain de mérite, il laisse encore le souvenir d'un parfait dilettante à qui la Société véoitienne dut de belles jouissances d'art. Si les bibliothèques publiques j^ardent précieusement ses Diporli {Récréai ions), ses Lettres amoureuses et autres œuvres lyriques et comiques, les collections particulières s'enorgueillissent de quelques-unes de ses compositions musicales. L'Arétin (i), qui n'abusait pas toujours de la flatterie, a pu lui écrire avec justesse, faisant tout à la fois allusion à la variété de son talent et à la simplicité de son caractère : « 11 est certain que vous et Buonaroli, sur le fait de vos propres professions, vous usez du même procédé pour vous excuser vous-même, mais avec une manière si neuve et si subtile d'honnêteté qu'il faut que lemérile se transforme en modestie. Ainsi quand on vous dit quelle belle chose est votre tragédie de Progne, vous répondez : je suis musicien et non poète. Si on vous loue pour vos chants et pour vos motets, alors, haussant les épaules, humainement vous dites : je suis poète et non musicien... »
Parabosco fut originaire de Plaisance et non de Bologne, comme d'aucuns le crurent et l'affirmèrent; tels Crescimbeni {Commeniar, tome IV, page 7G))et l'auteur du Giornnle de
(i) Lellere, Parigi (Paris), 1609, t. V, p. 195.
letteratiira Cfltalia (tome XI, page 276) ( i). Pour preuve d'une telle assertion, on lit dans une de ses lettres, datée de Plaisance, le i4 février i548, et adressée à Andréa Calmo « qu'il regrette d'être forcé de vivre dans sa pairie, à cause de l'absence de tout commerce d'amitié avec lui ; et qu'il la hait pour cette raison, alors que, sous bien des rapports, elle pourrait offrir un séjour appréciable... »
On ignore la date de sa naissance, ce qui nuit beaucoup pour suivre l'évolulion de sa vie et pour fixer précisément l'âge de sa mort. Si l'on accorde créance à certains commentateurs et que l'on s'appuie sur l'autorité de ses propres textes, on peut la placer entre i5io et 1620. Son extraction, malgré nos recherches, et en tenant compte à cet égard de la discrétion de Poggiali (2), son principal biographe, ne laissa pas que d'être obscure. Cependant, il est bon de noter ici que sa famille ne fut pas, comme on l'a dit, de basse origine. Des lettres, recueillies dans ses œuvres, laissent deviner les sentiments sinon le mérite de ses proches parents (3).
Il eut des maîtres illustres, et joignit à l'étude de la poésie et des humanités les ressources d'une forte éducation musicale. Il fut un des meilleurs disciples de « messer Adriano » — comme il le dit lui-même en têle de ses ouvrages — c'està-dire du grand Villaert de Bruges, maître de chapelle de Saint-Marc et chef de l'Ecole vénitienne. De bonne heure, il
(i) Cf. Cristofo Poùgiali: Memorie per la storia letteraria di Piocenza, Piacenza, N. Orcesi, 1789, t. II, in-S".
(2) Cf. Cristofo Poggiall Ouvrage cite.
(3) Corrigeant un document touchant la condition de sa famille, Poggiali assure qu'il exista un Père Don Lucio Paraboschi de Plaisance, lequel fut, pendant trois ans, abbé général des moines Girolamini de la congrégation d'Italie et mourut en 1671 (Nerini Hieronyinian Fiunil. Momim., p. 97). Il y a, en outre, ajoute-l-il dans la Correspondance familière de Parabosco, une lettre écrite à sa tante Madonna Angola Parabosca (Lellre XIX), le i4 juillet i548, pour la consoler de la mort de son nmri, où il s'exprime en drs tci-mes qui éloignent de lui toute idée de grossièreté et de •■ diocrc extraction.
GIROLAMO PARABOSCO ai 3
acquit une grande réputation tant par ses écrits que par ses compositions lyriques. La plupart de ses œuvres durent circuler longtemps manuscrites, car il jouit de l'estime de ses contemporains bien avant qu'elles fussent imprimées. Au début, il s'absorba dans la science des rythmes et la virtuosité. On voit par un passage de Zarlino (libro VIII, c. i3) que « Parabosco était à Venise en iS/fi et figurait au nombre des musiciens qui cette même année se réunirent dans l'église de Saint-Jean, à Rialto, pour l'exécution de Vêpres solennelles que faisait chanter la corporation des tondeurs de drap. » A partir de cette époque, son nom se trouve mêlé à diverses manifesta-tions d'art et aux fêtes de la société vénitienne. Dans la lettre d'Arctino, déjà citée, nous apprenons qu'il fréquentait la maison deDomenico Venicro ( i ),patricicn et poète et qu'il y dirigeaitune académie demusique, alors fort renommée. II exécutait devant un public nombreux et choisi, ses propres madrigaux (2}, ' accompagnant lui-même les chanteurs sur le clavecin, et par-
1) Domenico Veniero, poèto célèbre, né vers 1617, à Venise, d'une famille patricienne. Il eut des frères qui acquirent aussi quelque notoriété par leur savoir et leur talent; l'un d'eux, Lorenzo, a laissé des ouvrages curieux, entre autres la Putana errante et la Zaffetta, poèmes réputés pour leur forme licencieuse. Domenico eut d'abord une existence fort active. Il embrassa lacarrière politique,; mais dut l'abandonner vers i549, '^''r une maladie nerveuse lui enleva l'usage des jambes. Il demeura, dit-on, presque immobile dans son lit pendant trente-trois ans, jusqu'au jour de sa mort, arri- , vèe le 16 février i583, et ne trouva d'apaisement à ses soutTrances que dans l'entretien des muses et dans les réunions d'art qu'il organisa dans son palais. 11 fut un des fondateurs de la célèbre académie de Venise, et, pendant longtemps, son meilleur soutien. On lui doit, outre le souvenir d'un esprit aimable, le témoignage d'une œuvre légère, souriante, un peu mièvre, 11 composa beaucoup de vers qui furent publiés par Louis Dolce et par Ruscelli (i553-i553), et « généralement applaudis, selon Ginguené, pour la vivacité des images et l'énergie des expressions... ».
(2) On a de lui une série de vingt-huit madrigaux à 5 voix, publiée sous ce titre: Parabosco Madrigali a cinque voci di Giro~ lamo Parabosco, discipiilo di M. Adriano novamente da lui coniposti e post in lace. Venetia, Anton. Gar(*ane, i54G, in-4 oblong (Dédié à Hoberto Strozzi). Un exemplaire de cet ouvrage se trouve à la Bibliothèque du ïeatro filarmonico de Vérone. — Les recueils
2l4 ŒUVRES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS
fois, improvisant sur cet instrument avec une incomparable maîtrise. Ce fut le temps où il fit jouer sa tragédiela Projne {i), diverses comédies (2) et publia la plupart de ses ouvrages en prose et en vers tels des Lettres ainoiireiises (3), des
du temps gardent en outre qufîlques-unes de c^s com,iosilions : I. Constaritio Fcsla: // primo libro de madrigal i a ire voci, etc., Venetiis^ Antonium G irdane, iS^i, in -4" obi. (contient une pièce d-i notre auteur; Ben Madonna]; II. Cipriaao de Rore : // seconda liera de madrigali a clique voci, ins'eme, alcuni di M. Adriana e aliri autari, etc., Veiictia, Ant. Gardane. id4'4, in-^" obi., réimpr. en i55a et en i563 (une pièce de Parabosco: Anima Bella). III. Filippo Verdelot : Madrigali di Verdelet et de a'tri aiitori a ssi voci. Venetia, Ant. Gardane, i.'îiC, in-4° obi. (ua madrigal d; Parabosco: Non dispragiat i miserelli amanti). Un exemplaire se trouve à la Biblioth. du Conservatoire de Paris. IV. Madrigali di Verdelot a sei insieme altri madrigali de diversi e-cellentissime autari, etc. Venetia, Ant. Gardane, i56i, i.a 4" obi. (Mjme pisce que dans l'édition préci'dente). V. Recueil anonj-me contenant les compositions de dix autres musiciens de Venise (entre autres Anton. Francesco Doni), Venise, Gir. Scotto, i544, in 4" (quatre pières de Parabosco). Cet ouvrage se trouve à Bologne. Bibliolh. du Liceo musicale; à Vérone, Société filarmonica; à Venise, Bibliotli. de rF,glise Saint-Marc; à Vienne, Biblioih. der Gosellschari d-.T Musikfrunde ; à Paris, biblioth. du Conservatoire, etc.
(\) La Prague, tragedia, Venezia, Comiu da Trino, i548, petit in-S».
{2) La Natte (La Nuit), Venetia, Tomaso Bollieta, i546 : petit in-8°, réimpr. en i56o, i568 et i58G ; // Vilupo [le Valet), Vinegia, Giolito, 1547. petit in 8", réimpr. en i5Co et en idS6: I Cantenti (les Contents), Vinegia, Giolito, i549, petit in 8°, réimpr. en i5Go et en i586 ; l'Hermafradita (V Hermaphrodite , Vinegia, Giolito, 1549. in-ia, réimpr. en i56o ; la Fantesca (la Servante), Vinegia Giolito, 1557, petit in-12, réimpr. en 1097 > ^^ Pellegrino (le Pèlerin), Vinegia, Giolito, i56o, petit in-ia, réimpr. en i585. (Ces six comédies ont été réunies et publiées sous ce titre : Comédie di Girol. Parabosco di naovo ricorette ristampate, Vinegia, Giolito de Ferrari, i56o, petit in-8° ou in-ia.) Oa ajoute au bagage de Parabosco, deux autres comédies fort rares : // Marinaia (le Marin), Vinegia, i55o et i56o, petit inia; et // Ladro (le Voleur), Vinegia, i55o, petit in-ia; et Venetia, B. Ghcrardo, i548, in-S».
(3) Z/e/i«re a/?iOTOso, etc., Vinegia, G. Giolito, i546, in-8°; Venetia, Gio. Griffio, i553, in-S"; Vinegia, Giolito et Fratelli, i554, in-8°; Milano, Giov. Anton, degli Antonij, i558, in-S©; Venetia, Farri, i50o, in-8''; et ensuite ; {)u«.'/'o lihri dtlle lettere amoroso, etc., Vinegia, Giolito de Ferrari, i5Gi, in la»; Venetia, Domen. Ferrari, i56i, in-8o; Venetia, Gir. Cavalca|)ulo, i564, in-ia"; Venelia, Ca, valli, iîi65, iu-8*; Venelia, Giolito de Ferrari, loOg» io-ia"; Venetia-
GinOLÀMO PÀRABOSCO 2(5
Poésies {i), l'Oracle (2) et le Temple de la Renommée (3). A considérer son œuvre, ses amitiés, ainsi que le témoif^nage de ceux qui le connurent, Parabosco passa une partie lie son existence dans les aventures amoureuses. On a pu, dans un louable but de reconnaissance pour son génie, nier qu'il fût le héros d'anecdotes relentissanles, il n'en demeure \)ns moins avéré que les nouvelles de ses Dipoi li olFicut bien souvent des faits ignorés de ses biographes. Loin de le blâmer ici de sa passion et de ses apliludcs, nous chercherons complaisamment à leur emprunter telle part qui convient à l'historique de ses conceptions littéraires. Il ne fit d'ailleurs en cela que suivre la mode et galamment sacrifier aux ut^ages d'une époque. Alessandro Zilioli, tout en chargeant quel({ue peu sa mémoire, a laissé sur son compte dans la Storia manoscrilia délie Vite de* Poeti Ilaliani, des particularités intéressantes. Il y est dit que a sa double profession d'écrivain et d'artiste, le fit rechercher des littérateurs et même des princes qui voulurent se l'attacher (4) ». On connaît
s.n., 1571, in-8o; Venetia, Farri, i58i, in-ia; Vcnetia, J. Corne tti, 1084, in-S"; Venetia, Zaïietti, 15^17, iu-c"; Veneiia, Polo, 1607, ia-8*; Venetia, Andréa Baba, 161 1, ia-12; et Venetia. Giorjç. Valeulini, 1G17, ia-8». — Quelques lettres de ParaLusco fureut traduites en français sous ce titre : Lettres amoureuses de Giraloino Parabosco, avec quelques notes ajoutées de nouveau à la fin, tiad. d'italien en français, par Hubert Philijje de ViUiers, Anvers, Chris'. Plantin, i556, iu-ia», réimpr. à Lyon (Ch. Pcsnot, i555, in-4,\ et ensuite à Paris, par Galiot Corrozet, à la lia du xvi« siècle, ia-j6*,
(1) Rime, Venetia, Giolito. 1047, iu-b".
la) L'Oracolo (recueil de questions avec les réponses en terza» rima), Venetia, G. GrifGo, ]55i ou i55'', in-4°.
(3) Il Tempio délia Fama, Venetia, i548, in-S".
(4) 11 faut croire avec Cristofo Poggiaii que ce ne furent pas seulement ses dons de musicien et de pocte qui lui valurent tant de considération, mais une sorte d'ingénuité et de modestie, qui se retrouvent dans tous ses ouvrages et en rendent la lecture doublement agréable. Dans un capitoioà Giovanni Andréa dell' Aguilora {Rime, paile il), il s'tcrie :
Homme au monde, je suis de petit médite, Citoyen Lombard et non noble Toscan, Nu de richesse ; de grand désir covivert. Les gens m'appellent le Parabosco.
2l6 ŒUVRES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS
déjà ses relations avec l'Arélio ; il est bon qu'on n'ignore poànt celles qu'il eut avec le poète Louis Dolce, entre tant d'autres que lui valut la situation d'organiste du second orgue de saint-Marc, qu'il obtint en i55i, après la retraite de Jacques Buus (i).
Ailleurs, Zilioli ajoute que « Parabosco refusa souvent les avances des grands par son désir d'indépendance ou plutôt pour ne pas entraver ses goûts dissolus, auxquels il donna satisfaction avec une licence autre que poétique. Il en usa ainsi jusqu'aux derniers jours de sa vie, s'entremettant dans la pratique des jeunes gens, s'adonnant aux excès de la table et à l'amour des courtisanes, chez lesquelles, il courut souvent de grands dangers, tant pour sa vie que pour sa réputation. Une fois, entre autres, introduit pour enseigner la musique, chez une fameuse putain de Venise dont il avait essayé de se ménager les faveurs par des chansons et des discours, il fut si solennellement bafoué par les amants de la belle, qu'il en souffrit toute sa vie. Tandis qu'il frappait à la porte pour être introduit, on lui renversa sur la tête un grand vase empli d'eau et de cendre bouillante dont il fut tout abîmé... »
« ... Il s'éprit d'une jeune femme plus belle qu'honnête, l'épousa et en eut beaucoup d'enfants. Il s'entretint longtemps en tenant les orgues de Saint-Marc et en enseignant la musique à divers gentilshommes et autres personnes de Venise... Il mourut d'un mal de reins occasionné, selon les médecins, par un excès de boisson et de plaisirs vénériens... »
On a contesté le récit de Zilioli le taxant d'exagération, voire de mensonge, sans toutefois apporter un argument digne de le réfuter. Nous n'avons pas à entrer dans le détail de cette querelle, qui provint sans doute moins d'une ardente
La musique est ma profession,
Et par elle je connais vie et liberté, (i) Cf.CAFFi : Storia délia musica sacranellagia capella ducale di San-Marco, In Venczia, dal i3i8 al 1797, Venezia, Antouelli, i854-i855, t. L, p. ii3, in-80.
GIROLAMO PARABOSCO 217
recherche de vérité que d'inquiétudes morales et du vain désir de réhabiliter une vie que personne n'avait voulu attaquer. Ainsi sont faits les jugements des critiques; ils ne servent pas tant à instruire qu'à répandre les sentences d'une impuissante vertu. Les raisons qu'opposa au texte cité Crislofo Pojçgiali sont trop peu lucides pour être rapportées intégralement ici, et les pièces qu'il donne en preuves — tels des sonnets d'amour — sont trop peu édifiantes pour établir la chasteté de Parabosco (i).
Un seul point nous arrête, celui qui traite du mariage. Là, Zilioli n'est point d'accord avec ses confrères, et comme il ne parvient pas à ajouter une date à un événement qui transforma l'existence de notre auteur, nous avons eu recours à d'autres sources pour satisfaire notre curiosité. Parabosco prit femme en i548, mais ce dut être pour sa joie, sa tranquillité et son honneur. Et si celle qu'il élut, eut un passé blâmable, elle s'en justifia par la suite, se montrant aimable et bonne, belle de corps et d'esprit. Ainsi en témoignent ses lettres, confirmées par le jugement du même Poggiali (2) :
(i) Voici l'un de ces sonnets, cité par Posçia'i lui-même. Il détruit assez bien i'opinioii qu'on se faisait de Parabosco : Maintenant, Amour où une fois encore j'entre Sous ton jouç qui me fut toujours si impitoyable, Apaise-toi, Haut Seigneur, humble, je t'en prie, ËchaufTe le cœur d'autrui comme le mien. Ne souffre pas que moi, hors de ta çrâce, J'aille répandant en vain par tous lieux Ces tristes ondes et ces soupirs de feu Qu'a coutume de répandre celui qui meurt amèrement. Je n'ai pas cherché Seigneur, abri ou défense Contre ton choc, et tu sais que je connais par expérience Combien ton dard est, helasl cruel et amer. Maintenant que tu me frappes le cœur d'une blessure nouvelle Si ce nouvel esclavage ne me rend pas cher Que ce soit l'ancien qui te dispose en ma faveur. (2) Pour ce qui est de sa fin, et c'est là encore une question infiniment délicate, on nous permettra de conjecturer que, s'il succomba des suites d'excès, il ne fit en cela que subir, comme bien
2l8 ŒUVRES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS
« En lisant les Rimes, les Lettres amoureuses et toutes les œuvres de Parabosco on y trouvera le langage — je ne le nie point — d'un homme amoureux, passionné, mal partagé..., des descriptions vives, des désespoirs d'amour, mais on n'y rencontrera aucune obscénité, aucune irréligion, aucune perversité.. On peut conclure que dans ses faiblesses il montra quelque retenue. Il fut d'ailleurs sollicité de s'en guérir, comme le prouve certain paragraphe d'une -lettre par lui écrite à Pandolfo de Salerne (Letf. famil., Venegia, Griffio, i55i pag. i4/ : « Relativement au conseil que vous me donnez de venir à Rome et de la place que vous m'offrez auprès de sa Seigneurie Révérendissîme... je vous en remercie et je reste serviteur du Cardinal... Je ne veux d'autre contrainte que celle de l'esprit; encore ferai-je — avec la grâce de Dieu et d'autres moyens convenables — le nécessaire pour m'en affranchir, etc.... »
« Je m'imagine — ajoute Poggiali, — que l'un des moyens convenables dont parle Parabosco au cours de cette épître, était le mariage qu'il contracta, à ce qu'il me semble, sur le commencement de i548. On a une lettre de lui [Lett. fam., p. 43)) écrite de Venise, le 12 février i548, qui en donne la nouvelle au comte Alessandro Lambertino, et dans laquelle — pour le rassurer à son endroit dans l'avenir — il prétend avoir réalisé le jugement d'Arciquido, lequel avait dit qu'il était en état de se noyer... « Je me suis noyé, conclut-il, ou, pour parler plus clair, j'ai pris femme ». Il se montre en terminant, fort satisfait de son nouvel état. Il en paraissait encore plus content lorsqu'en i55o il adressait à Rogco della Brocca [Lett. fam., page 27 et suiv.) un panégyrique élégant, sérieux et judicieux de l'état de mariage : ce qui rend moins croyable l'opinion de Zilioli, lorsque celui-ci prétend que
des hommes arrivés à l'âge mûr, les rigueurs d'un mal qu'il avait Bans doute contracté dans sa jeunesse.
GIUOLAMO PARAnOSCO 219
l'aveugle passion l'avait poussé à prendre une femme plus belle qu'honnête...
ce Nous saurions plus de gré à cet auteur de nous avoir fait connaître exactement l'année de la mort de Parabosco. N'ayant pas de données pour fixer une époque précise, je me bornerai à rechercher les dernières pièces qui font mention de son existence; la dernière à ma connaissance serait une lettre dédicatoire de la Fantesca, comédie publiée pour la première fois à Venise, en i556 (i). Il paraît vraisemblable que Parabosco soit mort en i556 ou au plus tard en i557 (2). »
C'est aussi l'avis des autres commentateurs.
Les œuvres de Parabosco durent acquérir en leur temps une célébrité qu'on ne leur accorda plus par la suite. Leur sujet s'y prêtait; certaines circonstances que nous ignorons, mais qui tiennent plus encore à la réputation de cet auteur qu'à son mérite propre, les portèrent au public. Elles n'offrent plus aujourd'hui qu'un témoignage impassible, g'acé, de mœurs abolies. Seules, deux comédies, ingénieuses d'intrigues^ gouailleuses de ton (// Viluppo et la Fantesca) et ses ao,jvelles, les Diporti [les Récréations)^ revivent parfois sous la plume des compilateurs.
Bien que publiées pour la première fois vers i55o (3), et répandues surtout en i552, lors d'une réimpression exécutée par Giovani Griffio, les Récréations de Parabosco doivent dater du temps où celui-ci s'initiait au monde vénitien et diri-
(i) Pogsîiali a fait une erreur dédale ou bien confondu les éditions. La Fantesca fut imprimée à Venise en in55. Il ne s'agirait donc là que de la, seconde édition donnée en i556.
(s) On lit dans Félis (Biographie univers, des Mv.siciens) «... Il mourut vraisemblablement avant juillet i557, et il eut alors pour successeur [comme organiste du second orgue de Saint-Marc], Claude Merulo. »
(3) / Diporti di M. Girolamo Parabosco, In Veintia appresso, Giovan Grifiio, s. d., in-8"'.
geait chez son ami et protecteur Veniero, les séances de musique. Dans les discours qui précèdent les trois Journées et relient entre elles les dix-sept nouvelles du recueil, des noms figurent qui suffiraient à reconstituer une partie de la société de l'époque, en même temps qu'ils contribueraient à établir la longue liste des amitiés de l'auteur. Au printemps d'une certaine année, une société d'élite, composée de gentilshommes et de littérateurs, se trouve réunie à quelques milles de Venise, afin de passer deux ou trois jours dans les plaisirs de la chasse et de la pêche. Prise au dépourvu par une tempête, la compagnie se retire dans une cabane et, en manière de divertissement, se résout à deviser sur les questions éternelles de la vie et de l'art, de l'amour et des femmes, entremêlant ses discours de poésies légères (i) et d'aventures galantes. Il y a là des hommes de tout âge, mais de haute et noble condition. Ce sont : Girolamo Molino, Domenico Veniero, Lorenzo Conlarino, Federico Badovaro, Marco Antonio et Benedetto Cornaro, Danielo Barbaro, Bertolomeo Vitturi, Alvigi Zorzi, puis Ercole Bentivoglio, le comte Alessandro Lamberlino, l'un et l'autre Bolonais, Sperone, de Padoue, Pietro Aretino, Alessandro Colombo,de Plaisance, Giam Batista Suzio, de la .Mirandole, Fortunio Spira, de Viterbe, et Giacomo Corso, d'Ancone, Le tournoi d'esprit commence sur un ton enjoué; il finira sur un ton licencieux et badin. Lorenzo Contarino ouvre le feu, Bentivoglio le suit de près et suscite une longue discussion, jusqu'au moment où l'Arétin vient charmer son auditoire par
(i) « Dans la troisième journée qui termine ces passe-temps, on s'occupe à disputer sur la nature et la différence des proverbes et des bons mots, et après en avoir examiné un grand nombre, Sperone Speroni, préférant ceux qui ont quelque chose de spirituel et d'épigrammatique, voudrait que les madrigaux et ces espèces de poésies légères que les Italiens appellent Slrambolli. offrissent foujours le même esprit et le même sel (Giornata, III, p. iôi). On prend delà occasion de commenter divers madrigaux et quelques autres poésies; ainsi le passe-temps finit par être tout à fait iastructif » (Cf. Gir^GUEiNÉ).
GIROLAMO PARABOSGO
un récit satirique qui pourrait bien avoir quelque vraisemblance avec les événements du temps (i). Ainsi nous avons des contes rapides et ingénieux où sont dévoilées les ruses des femmes et les fourberies des moines, où sont bafoués les maris complaisants. C'est le thème invariable de ces sortes d'anecdotes, mais cette fois, l'auteur n'a fait qu'observer, écouler et transcrire malicieusement, en laissant à chacun l'originalité de sa parole, et la fantaisie de son imagination; Les trois journées s'achèvent sous les rires et sans que l'anecdotier soit las. Bien au contraire, puisque dans une lettre adressée à Paul Raymond, nous apprenons qu'il avait composé un grand nombre d'autres nouvelles — environ une centaine, — qui ont été perdues.
Ailleurs, dans une épître dédicatoire à Marco Antonio RIoro (2), il recommande ses Diporti avec une telle élégance d'idées et de paroles que cet écrit peut passer tout commentaire, et offrir, sous forme de conclusion, un sûr et original témoignage de son esprit et de ses talents: « Ces Récréations demeurent à mon goût, le fruit le plus doux et le plus savoureux, ou, pour mieux dire, le moins âpre et le moins sauvage qu'ait produit jusqu'ici le sol peu fécond de mon imagination. Je les avais offertes primitivement à Mgr le comte Bonifacio Bevilacqua, d'illustre mémoire; mais elles ont eu le même sort qu'une jeune fille qui va pour rejoindre son fiancé et qui, avant d'arriver, apprend à la moitié du chemin qu'elle est veuve :
(i) Il s'açit de la nouvelle inlitulée par les critiques : le Moine auœ sandales de bois, où l'on s'est plu à découvrir des analogies avec Tartufe de Molière... Etait-il bieu nécessaire, à ce propos, de charger la mémoire du comique français, d'un piat^iat de plus? Molière dut certes ifjnorer les Diporti de Parabosco. D'ailleurs, l'esprit est tellement différent qui règne dans les deux ouvraçes, qu'il ne faut voir là que la rencontre des deux écrivains sur un sujet qui fut et restera d'^actualité, tant qu'il y aura des femmes adultères et des hypocrites luxurieux.
(2) Publiée dans la seconde édition des Disporti (Vcnetia, Gio. Griffio, i552, in-8) et citée par Zirardini : l'Italie littéraire et artistique, etc., trad. française par C.-J. Delécluze, Paris, Baudry, i85o, in-8.
car, ce valeureux seigneur, ce qui a été une grande perte pour ce siècle, est mort avant que j'eusse pu acquérir la certitude qu'elles fussent arrivées entre ses mains. C'est pourquoi je les envoie à Votre Seigneurie, l'assurant qu'elle peut, si toutefois elles en sont dignes, les accepter et les tenir en toute certitude comme siennes; la vérité étant que l'enfant n'a point été possédée par son premier époux, et qu'elle se, présente à Votre Seigneurie,avec sa virginité native, et plus belle et mieux attifée qu'elle ne l'était alors. Que Votre Seigneurie ne croie pas cependant (afin de suivre ma comparaison; que j'ose la lui présenter comme épouse, mais seulement comme esclave; et C'est à ce titre uniquement que je la prie de la recevoir, ayant moi-même tout droit sur elle, tant parce que je suis son père que parce que je n'ai reçu pour elle, d'aucun homme vivant, ni arrhes ni payement... Mais le salaire que je reçois des vertus et des mérites de Votre Seigneurie est tel — ajoutet-il — que, quoi que je fasse jamais pour l'honorer ou pour lui plaire, je suis contraint à demeurer toujours son débiteur... »
BIBLIOGRAPHIE
Sources. — Aig>a>' : Préface et notes de la traduction de l'ouvrage de Parabosco, publiée sous ce titre : les Récréations de messire (îirolamo Parabosco (Bibliothèque étrangère et de littérature ancienne et moderne ou choicc d'ouvrages remarquables et curieux, traduits ou extraits de diverses langues avec des notices et des remarques, par M. Aignan, de l'Académie française), Paris, Ladvocat, 1823, tome III, in-8. (La traduction de cet ouvrasse est iacomplète, et la préface dépourvue d'intérêt; les notes seules méritent quelque attention.) — Pietro Areti>"0 : Lettere, Pariiri. 1609, tome V, p. ig5. — Giuseppe Bianchini : Girolamo Parabosco scrittore eorganista del sec. A'r/,Venezia, i8qG, in-8"(Extrait du vol. VI de Miscellanea délia R. Depulazione Veneta ^i storia patria). — Bibliothèque Universelledes Romans,Pans. Lacombe, avril 1778. pp. iGi et ss. — Ant. -Maria Bouromeo ; Catalogo de Novellieri italiani, etc., ediz. seconda, Bassauo.Tip. Remondiniana, »8o.*i. in-8. — J.-C. hKv^^t : Manuel du Libraire, Paris, F. Didot, j8f)3, t. IV, ia-8. — Gaffi: Storia délia musica sacra nellagià capelta ducale
GinOLAklO PAHABOaCO 223
di San Afarco in Venecia, dal i3i8 al 1797, Venezia, Antonclli, 1854-1 855, I,p. ii3, in-8.— John Dunlop: Hislory of prose Fiction, a new edit. revised, etc., London, George Bell and Sons, 1888, II, pp. igoig:*, in-8»,— Ytns: Biorjrupliie universelle des musicienHf Paris. Firrniti-Didot, 1864. iii-8. — Bart. Gamba. : Biblioffrafta drlle novelle italiane in prosr,cdi£. Il, con aggiunte, e/c.,Firenze< Tip. ail' inse^ne di Dante, i835, iii-8. Du mè.me : Série dei testi di lingua, etc., quarta ediz, etc. Venezia. Co'tipi de Gondolièrej 1839, in-8. — Ad. Gaspahy : Storia délia lellevatara italiana.Tradt de l'alleniand et ausmeut<'e par N. Ziugjarelli et V. Kossi, Torino» Loesclicr, 1887,3 vol. iu-8. — Fr.'V.ncesco Fla mini : Il Cincjaeccnio^ Milano, Dr Franc. Vallardi. s. d. [1902J, gr. in-8. — Girolamo Ghiliki : Theairo d'uomini lelterati, Venezia, 1647, I, in-8. — P.-L. Gingle>é : Histoire littéraire d'Italie, sec. éd., Paris, Michaud, 1824. t. VI, p. 2cj3; t. ViJI. p. 4t55, in-8. — Dr Marcus Lakdau : Betviige sur gesckichte der Italianischen nouelle, Wien, L. Rosner, 1875, pp. 123-134, in-8. — Giovanni Papanti : Catalogo dei novellieri italiani in prosa, raccolti et posseduti da G. P., etc., Livorno. Tipi di Franco Vig^o, 1871, tome II, in-80.— Giam. Passano : / Novellieri italiani in prosa indicati e descritti, sec. ediz., Torino, 1878, t.I, in-8. — Crisïofo Poggiali : lileniorie per la Storia letteraria di Piacenza, Piacenza, Nicolo Orcesi, 1789, t. II, pp. 74-90, in-4 (Extrêmement important). — Gaetano Poggiali : Voir éd. d'/ Viporti, Londra (Livourne), Riccardo Bancker, 1795. in-8, laquelle contient une vie de Parabosco. — Girol. Tira- BoscHi : Storia délia letteratura italiana, Milano, Tip. dei classici italiani, 1824, t. VII, p. i856, in-8. — W.-S. (Weiss) : Notice, Biographie Michaud, Paris, Desplaces, s. d , t. XXXII. — Ales- SANDRo ZiLiOLi : Storia manoscritta délie Vite de' Poeti Italiani (cité par Crist. Pog-?iali). — Zanetti : Novellicro italiano, Venezia, Giamb. Pasquali, 1764. II, in-8 (petite notice). — Zir.ardini : L'ita-^ lia letteraria ed artistica, etc. Texte et trad. française, Parigi (Paris), Baudry, i85o, in-8.
Voir, en outre, les articles de V. Crescini dans la Rassegna bibl. délia letteratura italiana, tome IV, pp. 206-21 3; de Cian, dans le Giornale Storico, XVII, p. 3o8; et de S. Bongi, dans Annale dei Giolito, I. pp. 102-104. (Nous n'avons pu nous procurer ces études signalées utilement par Flamini.)
Editions. — On compte xvi édition des Diporti, la. plupart rarissimes. Eu voici l'indication, empruntée tant aux volumes que nous avons pu nous procurer qu'aux bibliographies de Gamba, de Borromeo, de Bure, de Brunet, de Papanti et de Passauo : I. 1 Diporii di M. Girolamo Parabosco. In Vcnetia, appresso Giovaa Griffio (Senz'anno) sans date, (vers i55o), in-8. — II. La même nuovaniente ristumpate e diligentissinianie.nte revisti, Venetia, G. Griffio, i552. in-8° (Fig- sur bois) — III. La même, Vinegia, Domenico Gigho, i558, in-8. (Mauvaise réimpression.) — IV. Z,a même, Venetia, Giolito, i558, in-8» (Cr. Poggiali). — V. I Diporti di M. Girolamo Parabosco, nuovamente ristampati et diligentissimamente revisti. In Vinegia, s. n.d'edit., i538, in-S» (Passano). —
"VI-La même, Venetia, Girolamo Calepino, i564, in-S» (CF.Passaso). — VII. La même, Venezia Giglio. i564, in-8* (Cf. Hatm). — VIII. La même, Venezia (s. n. d'impr.), i564, in-8o. (Edition, douteuse au dire de Gamba qai croit qu'elle fait double emploi avec celle de Girolamo Calepino.) — IX. La même, Venetia, Batt. Mammello, i564, in-8o. Edition contenant des Enigmes, qui ne sont pas de Parabosco et qui se trouvent dans les anciennes éditions de Straparola (CF.Passano) — X. Gli Diporti di M. Girolamo Parabosco divisi in III giornaie. Di nuovo risiamp. e cou ojni diligenza riveduti e corretti, Venetia, Gio Batt. Cerolino, i5S6, in-S». Ed. incorrecte et mutilée (Cf. Passano). — XI. La même, Vicenza, Gio, Greco, iBgS, in-8o. Ed. incorecte et mutilée (Cf.PASSANO). — XII. I Diporti de Isig. (sic) Geronimo Parabosco Riioc.chi megliorati et aggiunti seconda l'originale dell' Autore. Et dedicati aW onorato, Signore gieronimo Lanza, con licentia de' Superiori, Venetia. Anton. Ricciardi, 1607, in-S". (Frontispice gravé sur bois.) — XIII. / Diporti di di messer Girol. Parabosco, Londra. Ricc. Bancker, 1790, in-8*. Excellente édition. (Portrait de l'auteur; Notice par Gaetano Poggiali). — XIV. I Diporti, eic, Milano, Giov. Silvestri, 1814. in-i6. (Portrait de l'auteur.) Excellente édition. — XV. I Diporti, etc., Firenze, Tip. Borghi e Comp., i832, in-S» (Portrait et fig. sur bois). Cette édilion^imprimée siirdeux colonnes, ne se trouve point mentionnée dans le catalogue Papanti. — XVI. / Diporti ; Le sei Giornaie di Sebastiano Erizzo; Novelle di Ascanio de' Mori da Ceno, Torino, Cugini Pomba eComp. (au verso du frontispice on lit : Tipogr. e Stereotipia del Progressa, direttada Barbera et Ambrosio, i853, in-16. Edition collective).
Recueils collectifs. — Ceux-ci offrent la reproduction d'un certain nombre de nouvelles de Parabosco. Savoir : Quinze dans Cento Novelle antiche de Sansovino (nombr. réimpress.); Quatorze dans l'Ulloa (à la fin du 3« vol. des Nouvelles de Bandello), Venetia, Franceschini, i566; Trois dans le 2" vol. du Novelliero italiano, de Zanetti, Venezia, Pasquali, 1754; Une dans Bellezze délie Novelle Traite dai più celebri auiori, etc. Parigi. Barrois, 1820 (voir le même ouvrage sous un autre frontispice : Nuova scelle di Novelle, etc. Parigi, Baudry, iSôa); Une dans Trenta quattro Novelle, italiane, Milano, Bettoni, iS2^;Se'pl dSinsTesorodeiNovellieri italiani, Parigi, Baudry, i847> ^'^c-
Traduction . — Les Récréations de Messire Girolamo Parabosco. (Bibliothèque étrangère et de littérature ancienne et moderne ou choix d'ouvra2:es remarquables et curieux, traduits ou extraits de diverses langues avec des noticesj et des remarques par M.Alc^•.\^•, de l'Académie française. )Paris,Ladvocat, 1828, tome III, in-8°. (Traduction fragmentaire précédée d'une préf. et accompagnée de notes) .
LE COFFRE DU MEDECIN ^ n
Il y avait à Trévise, et la chose n'est pas assez vieille pour que beaucoup d'habitants de cette ville ne puissent s'en souvenir, un jeune homme dont, par ég-ard pour lui, je tairai le nom et que pour la circonstance j'appellerai Benedetto. Ce jeune homme, qui était fort aimable, de bonnes manières, très hardi surtout et fort insouciant de sa propre vie, devint amoureux de la jeune, jolie et charmante femme d'un médecin, nommée Lucietta.
Le médecin, d'un âg-e assez avancé, pour ce motif et de par les nombreuses occupations que lui valait son métier, donnait à sa femme peu de satisfactions. Celle-ci, jeune et fraîche comme elle était, peu soucieuse des g-ains du ménag-e, crut devoir chercher à ses propres blessures un meilleur médecin que n'était pour elle son époux, encore qu'il eût prisa Paris son titre de docteur.
Ayant à mille marques et à mille preuves reconnu comme très vif l'amour que lui portait Benedetto, elle se résolut à lui découvrir sa blessure et à lui en demander le pansement.
Subitement elle appela sa servante, jeune fille si adroite et si rusée que le docteur l'avait baptisée Arg-utia,et elle lui enjoig-nit d'aller trouver le jeune homme et de lui
(i) / Diporli, Première jouroée ; Nouvelle IV,
dire qu'il avait si bien manœuvré dans l'intérêt de son amour, avec tous les g"ag"es qu'il en avait donnés, que sa maîtresse était entièrement à sa disposition. La coquine ne perdit pas un instant à instruire Benedetto, qui se trouva le plus heureux des hommes et, le lendemain, suivant les instructions qu'Arg-utia lui avait données, vers les ving-t-deux heures, il se rendit à la maison de Lucietta, où, par la porte de derrière, qui était à l'abri des reg-ards des voisins, il fut par elle reçu fort joyeusement. Ce qui suivit entre eux n'a pas besoin de commentaire.
Ils continuèrent de ce train-là pendant plusieurs mois sans que personne s'en aperçût et dans la plus g-rande sécurité^ car c'était toujours à cette heure-là que le docteur se rendait chez ses clients. Mais le sort voulut qu'un jour où Lucietta avait donné rendez-vous à Benedetto, le docteur fût prié par un g-entilhomme de la ville de se rendre en hâte à Venise pour y soigner son fils qui avait été g-ravement blessé. Par suite, le docteur, forcé d'abandonner tous ses autres malades pour se dirig-er vers Venise, s'empressa de rentrer chez lui. Ayant trouvé la porte ouverte il passa le seuil et à la suite de Benedetto g-ravit l'escalier. Dès qu'elle entendit son pas Lucietta qui était dans les bras deson amant, se tint pour morte et dans son affolement supplia Benedetto de se cacher dans un coffre où étaient renfermées les chemises fines de son mari et un ong'uent précieux dont il n'avait coutume de se servir que dans les cas importants. Benedetto obéit. Elle l'avait à peine fait entrer et enfermé à clef dans le coffre que le docteur arriva dans la chambre, suivi d'un porte-faix qu'il avait emmené avec lui et dit :
— « Ma femme, quand bien même une tempête do
GIROLAMO PARABOSCO 227
flèches serait déchaînée dans le Ciel, je dois à cette heure même me rendre à Venise pour donner des soins à un gentilhomme de mes plus grands amis; aussi, sans rien objecter h ma résolution, veuillez aider ce porte-faix à mettre sur ses épaules ce colfrc qui contient mes chemises fines dont j'aurai besoin, ainsi que des autres choses qu'il renferme. »
A ces mots, Lucietta fut la plus désolée des femmes, mais, connaissant son mari pour un homme terrible et fantasque, persuadée, en outre, qu'elle ne pourrait valablement rien objecter dans la crainte qu'au docteur ne vînt le désir d'ouvrit le coffre en sa présence, elle prêta aide au porteur pour le placer sur ses épaules et lui ayant donné la clef elle recommanda son amant à Dieu.
Le porte-faix transporta son fardeau jusqu'au fleuve, vers une embarcation que le g-entilhomrae avait eflvoyée pour transporter le docteur. Celui-ci étant mouté sur la barque à quatre rames qui s'élança comme d'url seul vol, g'agna Venise vers les trois heures de la nuit. Sans descendre à la maison du gentilhomme, il se fît d'abord conduire par les rameurs à la demeure d'ua autre médecin qui était son ami, et là il déposa le coil're dans lequel, bien avant d'être mott, le malheureux Benedetto était enseveli. Le sus-dit coffre ayant été placé en bas dans une petite cour découverte, auprès de la porte, le médecin se rendit à la maison du gentilhomme pour lequel il était venu de Trévise.
Sur ces entrefaites, certains voleurs qui par hasard avaient vu déposer le coffre, s'imag-inant qu'il contenait des objets de g-rande valeur, décidèrent entre eux de le dérober et de l'emporter, chose qui leur parut foi't aisée vu le peu de monde qu'il y avait dans cette maison. Aussi
quand lé moment leur parut propice, avec des crochets et autres fers, propres à forcer les portes, ils ouvrirent celle de cette maison et, en sourdine, ils enlevèrent le coffre. Le malheureux Benedetto ne sachant qui étaient ceux-là, n'entendant mot dire, s'imagina qu'on le conduisait à la mort, et, avant recommandé son âme à Dieu, attendit ce qui allait advenir. Il y avait déjà un moment que les voleurs le transportaient, quand ils arrivèrent dans une ruelle où ils avaient décidé de partager leur vol et ils déposèrent à terre leur fardeau. Un des voleurs se mit alors à dire :
— « Devons-nous égorger celui-ci? »
Ce qui dans leur jargon signifiait ouvrir le coffre. « — Oui, par grâce, il faut lui extraire les boyaux. » Oh ! quels soupirs exhalait le pauvre Benedetto ! Il était certainement persuadé que le médecin savait tout et que de cette façon il voulait le faire tuer par ses serviteurs.
— « Mais, ajouta un autre, qu'attendons-nous donc?»
— « Enlevons-lui le cœur et ne le laissons pas vivre plus longtemps. »
Ces mots à peine dits, de toutes ses forces, l'un de ces malfaiteurs asséna un coup de hache sur le coffre, si bien que non seulement il le brisa, mais qu'aussi il faillit briser, du même coup, la tête et la cervelle de Benedetto. Tout atterré, celui-ci poussa un cri terrible disant:
— « Par pitié, épargnez-moi la vie ! »
A ce cri les voleurs, ne sachant de quoi il retournait, se mirent à fuir à toutes jambes comme s'ils avaient eu à leurs trousses le diable à quatre.
En voyant cela Benedetto, qui était à moitié sorti du coffre, et qui maintenant se rendait compte, par le menu,
GIROLAMO PAI\ABOSCO 229
de ce qui s'cuiil pasic,sc trouva le plus heureux des hommes. Aussi il remercia Dieu de ce que son malheur avait eu une fin aussi aventureuse, et du mieux qu'il lui fut possible, en tâtonnant dans l'obscurité, il découvrit une porte à laquelle il frappa, si bien qu'après avoir expliqué ce qui lui était arrivé il fut entendu et on lui ouvrit.
Or, c'était là la demeure d'une très belle courtisane, laquelle se trouvait, par l'aclionde la Lune, afilig'ée d'une maladie qui avait coutume de lui venir à cette époque. Pour ce motif, son amant l'avait, cette nuit-là, délaissée, et elle dormait seule. Après lui avoir fait remise du coffre, de point en point Benedetto lui narra son aventure, dont elle s'étonna et s'égaya considérablement. A son tour, la courtisane, qui voyait en lui un jeune homme avisé, lui raconta la raison pour laquelle son amant l'avait abandonnée, ce à quoi Benedetto répondit :
— « Fi du sot qui fait tant le délicat! il mériterait la mort! De tous ces g-ens qui ont l'estomac dég-oûté, jamais femme ne devrait s'embarrasser ! »
Et avec ces paroles et d'autres de ce g"enre, en homme sag-e et sans façon, il se coucha auprès de la jeune femme et l'eut toute à sa disposition.
Le lendemain matin, il lui fit présent du coffre et de son contenu et, sans retard, il s'en retourna à Trévise où il arriva sain et sauf et de bonne humeur.
Il alla raconter tout cela à sa Lucietta qui mille fois l'avait pleuré pour mort en attendant d'aller le rejoindre, par la volonté de son butor de mari. Celui-ci, peu après le vol du coffre, envoya prendre d'autres chemises. Lorsqu'il voulut d'autre ong-uent il dut s'en préparer, car il n'eut jamais des nouvelles de son coffre ; et ce n'est que lorsqu'il eut quitté ce monde que l'histoire fut connue.
LA RÉSURREGTOiN DE LAZARE (i)
Il y avait autrefois à Arczzo, ville de Toscane, un moine aux sandales de bois qui était piédicateuret qu'on appelait Maître Slefano. 11 était orig'inaire deMantoue, niais il y avait si long-temps qu'il habitait Arezzoque les gens de cette ville le regardaient, pour la plupart, comme leur compatriote. Il pouvait avoir trente ans. C'était un homme de belle prestance, fort audacieux, très éloquent et facilement amoureux, comme c'est le cas de presque tous ces révérends pères (je n'entends parler que des frapparts) qui n'ont d'autre préoccupation que de s'occuper de l'un et de l'autre, sans aucun amour ni charité envers le prochain. Continuellement, on les entend dans les chaires des ég-lises ou sur les places publiques, prêcher à tue-tête dé respecter les femmes d'autrui et défaire des aumônes pour nous sanctifier, cela dans le seul but que nous les laissions plus à leur aise converser et manœuvrer pour se faire donner maisons et campagnes, meubles et choses précieuses, au détriment des parents et même des enfants, en se disant besog-neux et en se faisant valoir comme saints. Et le plus qu'ils peu- Vent ils se moquent de la stupidité de ceux qui, en grossissant leurs richesses, les mettent en état de triompher
(i)/ Diporti. Première journée : Nouvelle III.
GiaOLAMO PARABOSCO 23 I
et d'enrichir lesribauds et les tiialhohnêtes fertimes. Non seulement ils ne refusent rien de ce qu'on leur donne, mais au mépris de TEvang-ile, qui défend aux apùtres de s'inquiéter aujourd'hui de ce qu'ils mang-eront demain, ils mendient continuellement. Si, par aventure, il leur arrive de confesser un mourant détenteur du bien d'autrui, ils lui font accroire qu'il sera meilleur et plus sûr pour le tepos de son âme de leur en faire don que de le restituer, même quand il s'ag-it d'usure ou de toute autre scélératesse. I\Iais que dire de plus? et ne dois-je pas roug-ir d'avoir jadis eu de l'amilié pour quelquesuns d'entre eux ?Nè refusent-ils point chaque jour la confession si ce n'est à prix d'arg-eut et ne vendent-ils point sans cesse la miséricorde divine et le sang- du Christ? 0 race entiemie de Ihumanité, comment pourriez-vous ne pas être tels que vous êlGs, puisque vous êtes nécessairement, étrang-ers à la société et réfractaires à la sympathie, quoique vous demeuriez ensemble, réunis dans une ceinture de murailles. Chacun sait, en outre, quevousne vivez entre vous que parmi les discordes, au détriment l'un de l'autre, et parmi les plus incroyables trahisons. Chang-eant de résidence comme vous le faites chaque année, il est impossible que vous laissiez quelque part un fondement d'affection. De l'attachement pour vos pères, pour vos mères, pour vos parents non certainement vous n'en avez pas d'avantag'e que pour nous, car vous savez bien que ce n'est point une occulte humilité qui vous fit prendre la cuculle ou le rochet, mais que vous fûtes sacrifiés par l'avarice et l'indifférence de vos parents. Et vous leur g-ardez pour cela une haine morte.'le. Pourriez-vous, comme les autres hommes, vous croire liés par l'amoUr ou la charité? Aucunement, carie penchant que vous avez
à nous nuire et à nous déshonorer, en toute occasion, vous fait accroire que nous sommes semblablement toujours prêts à vous faire du mal et à nous veng-er de celui que vous nous faites. Je ne fais allusion ici, bien entendu, qu'aux scélérats.
Encore qu'ils soient en petit nombre, j'en ai connu quelques-uns (car je n'ai jamais eu beaucoup de confiance en la robe), qui, par leur charité, leur bonté, et leur dévotion, pouvaient égaler les bienheureux pèresqui furent les premiers à nous donner des enseig-nements par l'exemple de la sainteté de leurs mœurs et qui, s'ils vivaient de nos jours, feraient de nos monastères une réunion d'ang-es au lieu de ce qu'ils sont et de ce que je ne veux point dire.
Notre maître Stefano était un de ceux qui, comme on dit, faisaient feu de tout bois. Il devint follement amoureux d'une jeune et belle femme, aux manières fort élég-antes, appelée Emilia, et dont le mari, semblablement jeune et aimable, avait nom Girolamo de Brendali. La dameétait loin de penser que frère Stefano, qu'elle tenait pour un saint, pût se laisser emporter par un amour charnel au point de tomber amoureux d'elle. Chaque fois qu'il venait la voir elle lui faisait le meilleur accueil qui lui était possible d'imag-iner; le croyant un digne relig'ieux, et voyant que son mari l'avait en estime, depuis long-temps elle se confessait à lui, au moins deux fois par an.
Ne pouvant plus résister à son amoureux désir, le moine résolut de lui dévoiler son amour. Cela lui était aisé à faire en toute commodité, mais il crut plus sag-e de différer encore quelque temps, car on était en Carnaval et à cette époque, la dame avait coutume d'aller à
GIROLAMO PARABOSCO 233
confesse. Si la chose tournait mal il serait au confessionnal plus en sûreté pour son honneur et pour sa vie que dans la maison d'Emilia. En effet, huit jours après le Carnaval, celle-ci, suivant sa coutume, alla se confesser à l'Eg-lise où le moine résidait et prêchait cette année-là. Elle le fit appeler et lui fit savoir que, dès qu'il en aurait le loisir, elle lui ferait sa confession. Le moine, qui ne demandait pas autre chose, vivement aiguillonné par son désir, la fit venir en toute hâte, dans un des coins les plus reculés et les plus secrets de l'église, et après quelques formules et discours d'usage, se mit à l'interroger sur l'élat de sa conscience en passant rapidement sur tous les péchés mortels, pour en venir au plus vite à celui de la chair, sur lequel il s'appesantit avec une grande complaisance. Il prenait (comme tant d'autres de ses pareils) un grand plaisir à connaître comment, pourquoi et avec qui ce péché avait été consommé et tous autres détails, croyant trouver avantage à ces explications, sur lesquelles il eût dû glisser légèrement, au lieu d'enseigner et d'augmenter, comme il î le faisait les manières de pécher, sans rougir de faire de malhonnêtes questions à tout propos. Donc, autant par le plaisir qu'il prenait à en discourir que par l'occasion qu'il avait de découvrir son amour à Emilia, il s'arrêta longuement sur le péché de la chair. Enfin, ayant poussé un profond soupir, il parla ainsi :
— « Madame, je prends Dieu à témoin que souvent, après vous avoir confessée, j'ai hésité à vous donner l'absolution et cela parce que selon, vos dires, je vous trouvais trop chaste et trop innocente dans le péché de la chair. »
— « Gomment, mon père, répondit la dame, serait-ce
234 ŒUVRES GALANTES DES CONTEURS ITALinNS
un péché de g'arder fidélité à son mari et de rester une honnête femme ? »
— « C'est justement cela que je ne crois pas, car je ne puis me persuader que, jolie et charmante comme vous rêles,vous n'ayez encore une quantité d'adorateurs auxquels vous auriez pu résister jusqu'à ce jour; aussi, m'estil venu plusieurs fois à l'esprit que, par pudeur ou par prudence à l'endroit de votre mari (ce qu'à Dieu ne plaise), vous ne m'ayez point tout dit. Peut-être encore avez vous été retenue par la crainte de vous voir refuser l'absolution de laquelle vous ne seriez indig-ne que par le fait de me cacher une partie de vos fautes . Préparez-vous donc à m'expliquer tout ; ne soj'ez arrêtée ni par la honte ni par la crainte^ car je vous promets que là où vous redoutez de ma part des blâmes ou des réprimandes, vous recevrez deslouang-es et des bons conseils: je suis d'avis que c'est un plus grand péché de laisser mourir quelqu'un dont l'affection et l'amour méritent mille fois de vivre que de s'astreindre à l'observance d'une règ"le qui n'a peut-être été imaginée que pour nous rendre plus réservés que nous ne l'eussions été sans elle, ou encore pour nous rendre meilleures les choses du plaisir que nous apprécierions moins si elles nous étaient plus facilement concédées. »
Madonna Emilia s'étonna g-randement d'un pareil discours mais, en personne avisée, elle eut le vag-ue pressentiment des intentions du moine. Néanmoins, elle fît bonne contenance et se garda, par ses réponses, de lui inspirer de la crainte pour manifester ce qu'il voulait dire. Aussi, presque en souriant, elle répondit :
— « Vraiment, mon père, vous ne croyez donc pas que je sois une femme de bien ? »
RIROLAMO pArABOSCO 235
— « Au contraire, répondit le moine, je vous crois femme de bien plus que vous ne le montrez, car c'est la véritable honnêteté de ne pas faire lang-uir ou mourir autrui pour g-arder sa vertu. »
— « Oh ! dit la Dame, Dieu vous protèg-e de tout mal, mais qui donc pourrais-je faire mourir? Quel est celui qui s'aviserait de jeter sur moi des regards d'amour? »
— « Oh ! repartit le moine, dites plutôt quel serait celui qui, en vous voyant une seule fois, ne vous donnerait son cœur? Pour moi (veuillezme pardonner si en cela je vous déplais), depuis que je vous connais, je n'ai passé ni jour ni nuit sans songer à votre beauté et sans supplier Amour de me fournir (même au péril de ma vie) l'occasion de vous déclarer ma tendresse. Si ma maie aventure vous rend cet aveu désagréable, donnez-en la faute et le pardon à votre divine beauté, à vos manières charmantes, qui m'ont conduit à ce point que je ne peux plus vivre si vous ne venez à mon secours; pour peu que vous différiez il ne sera plus temps. «
En vertueuse femme qu'elle était, Emilia eut un grand dégoût aux paroles du moine, et comme elle aimait vivement son mari,ellejugea qu'un châtiment serait bien mérité ! Donc, tout en avançant qu'elle ne croyait pas à de tels miracles ni de son affection à lui, ni de sa propre beauté, elle le laissa peu après plein de doux espoirs, encore que, dans ses paroles ou dans ses gestes, elle n'eût rien manifesté de déshonnête.
Elle rentra aussitôt chez elle, et raconta tout cela, point par point, à Girolamo son mari, t^n lui ayant fait jurer qu'il ne tirerait du moine qu'une vengeance modérée et qu'il lui interdirait la fréquentation de sa maison
236 ŒUVnES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS
comme à un homme indigène de frayer avec les g^ens do bien.
Girolamo chercha donc dans sa tête quel châtiment il pourrait lui infliger en le couvrant de honte, sans lui être d'un grave dommag^e, et il imag-ina une belle farce dont il fit part à sa femme. Celle-ci devait pour cela convier le prédicateur à venir passer une nuit avec elle. Mise au courant par son mari de ce qu'il ferait alors, elle s'en montra toute réjouie.
Dans le dessein de préparer adroitement la réussite de ce qui était convenu, et pour mieux encourag-er le moine, elle lui envoya par une servante deux ou trois jours après, quelques menus présents, c'est-à-dire des eaux de senteur et des fleurs attachées en bouquets par des rubans de soie verte et brune, comme les maîtresses ont coutume d'en envoyer à leurs amants. La bonne dupe reçut joyeusement toutes ces choses et ne tarda pas à adresser à son tour, par un moinillon, des cadeaux que Madonna Emiîiaaccepta,enluien envoyant d'autres encore. Cela fit que le moine, qui se croyait déjà sur sa monture, résolut d'aller lui rendre visite et il choisit un samedi, qui était pour lui jour de repos pour ses prédications, afin de rég-ler les conditions du duel. Ayant donc pris avec lui un jeune novice, il se rendit chez Erailia la veille du dimanche consacré au bienheureux Lazare. Il se trouva que par hasard, et comme il le désirait, Girolamo le mari était sorti de la maison ; aussi tout content il monta les escaliers et fit savoir à Emilia qu'il désirait la voir. Celle-ci le reçut avec un visag-e riant et lui fit le meilleur accueil. Le moine voyant alors l'occasion favorable lui renouvela sa peine et l'expression de son désir.
Emilia, à qui son mari avaitfaitla leçon, répondit ainsi;
GIROLAHO PARABOSCO
— « Mon père, j'avais, jusqu'à ce jour, Dieu le sait, tenu pour un grand péché de se donner à d'autres qu'à son mari; mais puisque vous m'assurez que ce n'est point un mal et que vous me portez un si grand amour, je veux vous en accorder la juste récompense, pourvu toutefois que vous en gardiez le secret. Et pour que vous ne pensiez pas que je veuille vous leurrer de paroles et traîner en long-ueur, si demain n'était la fête de saint Lazare et si n'aviez point à prêcher, je vous diraisdevenir cette nuit même, vers cinq heures (i). Je pourrais alors sans manquement vous ouvrir la porte, car mon mari part ce soir pour la campag-ne et tous les g-ens de la maison à cette heure-là dormiront. »
Messirele moine, qui se voyait au comble de ses désirs et à qui chaque moment paraissait un siècle, lui répondit :
— « Madonna, puisque tel est votre bon plaisir et votre commodité, ne prenez cure de mon sermon; quand bien même j'aurais passé la nuit tout entière avec vous, je n'en serais pas moins disposé à prêcher demain à la satisfaction de tout le monde. Il suffira que vous me mettiez à la porte de votre log-is un peu avant le jour pour qu'on ne m'en voie pas sortir en l'absence de votre mari. »
L'accord s'étant fait pour la nuit suivante, il se retira. Pour mieux plaire à la dame et chasser cette mauvaise odeur qui est commune à tous les moines, et qui est moins supportable que l'odeur d'une charog-ne, il alla se parfumer.
De son côté, Emilia rendit compte à son mari de tout
(1) Vers minuit, selon la nianière italienne de compter les heures.
236 CEUVUES GALANTES DBS CONTEURS ITALIE:;S
ce qui venait de se passer et celui-ci, qui savait ce qu'il avait à faire, sortit de chez lui et s'en alla souper avec un de ses fidèles amis.
L'heure fixée étant venue, le brave moine se présenta à la porte de la maison, et, comme il avait été convenu, il fut conduit en haut dans la chambre conjugale. Arrivé là, la jeune femme l'invita à se déshabiller en disant que pendant ce temps elle irait, avant de se coucher avec lui, faire de son côté quelques préparatifs. Elle trouvait ce prétexte pour qu'il n'eût point le loisir de lui donner même un seul baiser.
Le malheureux était à peine en chemise queGlrolamo, qui faisait le guet dans la rue avec son ami (lequel était tenu au courant de l'aventure), se mit à frapper à la porte avec un grand fracas. Emilia, alors courut au balcon avec toutes les apparences d'une grande frayeur et demanda qui était là. Girolamo répondit que c'était lui son mari, et qu'elle vînt ouvrir.
La jeune fename, toute défaite, courut à la chambre ou le moine dans les transes se tenait déjà pour mort, et elle lui dit :
— « Mon père, nous sommes perdus ; je ne sais comment cela se fait, mon mari, que je croyais à dix milles d'ici, frappe àla porte,comme vouspouvezl'avoirentendu. Par grâce, comme il n'y a pas d'autre remède, entrez dans ce coJGt're (et ce disant elle lui montrait un coffre très grand) et vous y resterez jusqu'à ce que je voie comment les choses tourneront. Dieu m'est témoin qr je suis plus inquiète pour votre paternité que pour moi. honneur. »
Le malheureux, se voyant dans un mauvais cas, fît tout ce que la dame lui disait. Pendant ce temj s, les
GinOLAMO PAUABOSCO sSq
valets et les servantes se levèrent et allèrent ouvrir la porte à leur maître. Celui-ci, feig-nant d'avoir été attaqué avec son ami au-delà d'Arezzo par une troupe de voleurs, dit qu'il était revenu en arrière, après s'être fait ouvrir la porte de la ville, g-râce à un écu donné au gardien qui l'avait fait attendre plus de trois heures en allant au palais chercher les clefs. Il fit ensuite préparer pour son compagnon un lit dans une autre chambre et il se coucha avec Emilia, tout près du coffre dans lequel, demeurait le moine. Et toute la nuit, il tint sa femme embrassée, donnant satisfaction à ses sens.
L'aube étant venue et le g-rand jour ensuite, les elo ches se mirent à sonner à l'église de l'évêché où le bon moine débitait ses baumes, je veux dire ses sermons. Girolamo s'étant levé, ainsi que son ami, fit charger les coffre sur les épaules de deux domestiques arrivés la veille de la campagne, en leur donnant l'ordre de le déposer au milieu de l'église de l'évêché, après s'être ouvert un chemin parmi les fidèles rassemblés, comme s'ils venaient de la part du prédicateur,et d'en ouvrir la serrure sans soulever le couvercle.
Toutes ces choses furent parfaitement et prestement exécutées, et tout le monde dans l'ig-norance s'étonnait g"randement, l'un supposant une chose, l'autre en supposant une autre. Enfin, lorsque la cloche du sermon fut lasse de sonner, comme personne n'apparaissait dans la chaire, un jeune homme se leva et dit :
— « Vraiment, notre prédicateur nous fait un peu trop attendre, voyons ce qu'il a fait apporter dans ce coffre. »
A ces mots, à la vue de tout le monde, il souleva le couvercle et dans l'émerveillement général on aperçut le
malheureux moine en chemise,pâle et défait,tout comme si, étant mort, il avait été enseveli dans une bière.
Mais en se voyant ainsi découvert, le bon père recueillit toutes ses forces. Se soulevant de son mieux, il se dressa au milieu du coffre à la stupéfaction de chacun, et prenant aussitôt motif du jour qui était le dimanche de Lazare, il parla de la sorte ;
— « Mes frères très pieux, je ne m'étonne point de votre stupéfaction à me voir ainsi dévêtu dans ce cofTre où je me suis fait porter devant vous. Vous savez que c'est aujourd'hui le jour où notre Sainte Mère l'Eglise commémore le grand miracle que fit notre Seigneur dans la personne de Lazare, en le ressuscitant après quatre jours de sépulture. Pareillement, moi, j'ai voulu, pour l'exemple, vous représenter au naturel la mort de Lazare, afin qu'en me voyant dans ce coffre, qui rappelle la sépulture où il avait été placé après sa mort, vous puissiez plus vivement considérer la misère humaine et qu'en me voyant en chemise vous connaissiez qu'à notre mort, de tous nos biens c'est la seule chose que nous emporterons sous terre. Si vous pensez sérieusement à ces choses, cela vous sera peutêtre un motif de changer de vie. Ne croyez-vous pas que depuis hier au soir à cette heure, en considérant ma misère, je sois plus de mille fois mort comme Lazare et ressuscité ? N'en doutez pas cependant. Pensez que tout vivant doit fatalement mourir, et recourez à celui qui a le pouvoir de ressusciter. Mais commencez d'abord par mourir à la concupiscence, à l'avarice, aux rapines, en un mot à tous les péchés dans lesquels peuvent vous entraîner les sens, ces cruels ennemis de notre âme. Pardessus tout, abstenez -vou.s de séduire les femmes d'au-
GIROLAMO PARABOSCO 2,^ I
trui, car il y en a bien peu de ceux-là que le Seigneur ressuscite : ils sont les artisans de leur propre ruine. » C'est par de telles paroles et par de tels conseils que le bon père se tira de son sermon ; et tous les gens d'Arezzo le louèrent grandement d'une telle invention. Mais personne ne lui donna plus de louanges que Girolamo et son ami, qui étaient accourus pour voir comment finirait l'aventure. Admirant la merveilleuse présence d'esprit du moine, ils rirent de tout leur coeur de la manière dont il avait persuadé au peuple de n'avoir pas de désir pour les femmes d'autrui. Pour le récompenser, Girolamo ne voulut pas pousser plus loin sa vengeance; il prit seulement ses mesures pour que le moine et aucun de ses pareils ne missent plus les pieds dans sa maison.
NÎCCOLO GRANUCCI (i522-i6o3)
Les conteurs italiens, on le sait, furent assez peu hantés par la préoccupation de moraliser leurs contemporains. Si, depuis Boccace, en effet, nous passons en revue la longue suite des Novellieri, nous rencontrons rarement l'occasion d'être édifiés par leurs vertueuses tendances. Il faudrait remonter au premier d'entre eux, dans l'ordre chronologique, à Francesco de Barberino, pour trouver véritablement dans le conte italien le souci de la morale. Son Reggimento, où il se montre si soucieux de l'honneur des femmes et où par mille exemples à la fois ingénieux et naïfs, il s'efforce d'éloigner d'elles tout danger prévu ou imprévu, ne laisse certes rien à désirer aux plus intransigeants moralistes. D'ailleurs Boccacio, avec son Decamerone, et Franco Sacchetti lui-même, avec ses Trecento Noveîle, si scrupuleusement alourdies d'épilogues édifiants, ne sauraient passer pour de sévères moralistes. Ceux mêmes qui, dans la nombreuse troupe, auraient, à ce qu'il semble, dû par leurs écrits donner des exemples de réserve et d'édification, — nous voulons parler de ceux qui revêtaient le costume religieux ou remplissaient des charges ecclésiastiques, — rivalisaient, avec les laïques, d'audaces, de licences et d'erotiques inventions. Mais pourquoi se montrerait-on trop sévère pour une époque si aimable et si féconde, qui vit éclore tant de chefs-d'œuvre, alors que les papes eux-mêmes, souriaient de ces peccadilles, applauilissaient comme de joyeux
NICCOLO GîlANUCCI 243
laïques aux licences de la Mandragore de Macchiavel et des Rarfgionamenti de Flrenzuola et se plaisaient parfois, comme Piccolomini, à écrire des Lisloires d'amour?
Pourtant, il n'est pas de règle sans exception, et il s'est trouvé par hasard, en ces temps d'épicurisme, un conteur soucieux de morale et de chasteté. Il en fut, d'ailleurs, assez mal récompensé, et à le voir en Lutte à toutes les caiamilés qui furent son lot, sa vie durant, on ne sera guère tenté de le suivre dans les sentiers de la vertu où il lui plut de marcher. Le cas de ce conteur est assez rare pour valoir la peine d'être signalé.
Niccolo Granucci ne jouit pas d'une renommée aussi grande que bon nombre de ses pareils,anlérieurs ou postérieurs à lui, et, sans doute, la faute n'en est point à l'infériorité de son mérite littéraire; car si ses œuvres n'ont pas le grand honneur de figurer, de par le suffrage de la Crusca, parmi les testi di lingua, elles restent dignes de l'estime des lettrés. Il n'ignorait point l'art de conter avec agrément les thèmes sévères qu'il lui plaisait de choisir et « quant à son style, dit Zanetti, il est, sinon excellent, du moins parmi les bons ». Il avait d'ailleurs beaucoup pratiqué Boccace et l'avait étudié de près. Sa mise en prose de la Theséide suffirait à en faire foi.
D'après les conjectures qui peuvent aisément découler de la lecture de ses ouvrages, Granucci serait né en i522. Sa patrie était Lucques. Par l'introduction de son principal ouvrage : la Plaisante nuit et V heureuse journée, on a quelques données sur sa famille, et nous savons qu'établie à Lucques et appartenant au parti Guelfe elle en fut bannie aveé 900 autres, en i3i6, au tempsdu fameux Castruccio Antelminelli, et qu'elle se réfugia à Marlia, riante cité du comté de Lucques .
Ses ancêtres étaient alors dits: des Paladini. Mais, en i348> la grande peste célébrée par Boccace ayant étendu ses ravages jusqu'en ce coin de la Toscane, tous les siens furent décimés, à l'exception d'un jeune homme qui avait nom Buon'anno, et
dont la famille, en se reformant, fut dite, pour quelque temps, des Buonanni ; peu après, du majeur de ses fils qui avait nom Granucci, elle fut appelée de Granucci. Niccolo Granucci se plaît à faire observer ce changement de nom de sa famille, qui lui est commun avec la famille de Dante, « laquelle, comme on sail^ dit-il, fut dans le principe dite : des Franj^ipani, puis des Elisei, puis des Alighieri, puis des Dante, lequel changegement est avouable quand il se fait pour le vrai et en même temps pour raison licite, mais non quand il se fait par malice (i) ».
Revenue par la suite s'établir à Lucques, la famille y prospéra en richasses et en renommée et se divisa en plusieurs branches de l'une desquelles naquit Niccolo.
Sur son enfance et sa prime jeunesse, on n'a aucun détail. Par Cesare Lucchesini (2), nous savons toutefois qu'à l'âge de 23 ans il devint amoureux d'une belle jeune fille, surnommée par lui son Ismenie (3), et que son amour dura douze ans sans être troublé. Au bout de cette longue période, Granucci fut abandonné de celle qu'il adorait, et, dans ses écrits, la douleur qu'il éprouva d'une telle ingratitude se fait jour avec une amertume indélébile.
Cet abandon fut d'ailleurs pour lui le signal d'une suite de calamités. Le 2 mars iSSy, un de ses ennemis le blessa à une jambe, si grièvement, que la jambe fut presque détachée du genou. Peu de temps après, accusé d'on ne sait au juste quel délit, il fut cité devant le tribunal, et, étant au lit par suite de la mutilation de sa jambe, il fut condamné à une peine pécuniaire qu'il ne put payer. Il dut alors s'exiler et se rendit à Pise, puis à Florence, avec la fièvre et la jambe pantelante.
(i) Cf. Préface de La Piacevol notte e il lieto giorno, tic, Venctia, 1574.
(a) Cf. Cesare Lucchesini : Memorie e documcnti per servirc ail istoria del Ducato di Lucca, Lucca, i8r5.
(3) Le nom de celle-ci se retrouve dans quelques-uns de ses ouvrages.
NIGCOLO GRANUCCI 245
Tourmenté par la douleur et espérant qu'une révision de son procès lui serait favorable, il voulut bientôt retourner dans sa patrie et se constitua prisonnier, le 4 mars i558. Après un an d'attente, son espoir fut exaucé et le 1 8 février iSSg, il fut renvoyé absous. Il vécut encore longtemps, occupant ses loisirs, souvent troublés parla soufFrance,à étudier et à écrire. On n'a point de détails sur la dernière partie de son existence. Lucchesini nous apprend toutefois qu'il mourut dans sa patrie et fut inhumé dans l'église de San-Damiano de la commune de Marlia, avec cette simple épitaphe que luimême, de son vivant, avait préparée :
Oui GIACE NiCOLAO GrANUCCI
CiTTADi.so LucGHESB Fece AD iSgô
Dl SUA ETA 75 E MORI NELl'aNNO iGo3.
Il avait donc 82 ans.
Suivant la date de sa publication, le premier de ses ouvrages serait VUrbano (i). Il ne s'agit pas là, comme on l'a cru longtemps, d'une œuvre originale, mais de la réimpression corrigée d'une nouvelle alors attribuée à Boccace, Granucci s'était avisé que le style de cette œuvre n'était pas digne de l'auteur du Decameron ef,jugeant que les défauts venaient d'une mauvaise impression, il serait à restaurer l'œuvre à sa manière.
Il y réussit parfois avec bonheur, mais non toujours avec succès, car l'introduction de certains idiotismes lucquois gâtèrent, à son insu, l'efficacité de son effort.
Dans l'ouvrage qui suivit, le moraliste s'affirme avec toutes ses bonnes intentions ; le titre et les sous-titres en témoignent éloquemment (2) : Miroir de vertu^dans lequel sont briève-
(1) Urbano di M. Giovanni Boccaccio, opéra giocondissinia, di nuovo rioisla da Niccolao (sic) Granucci lucchese e con molta diligenza ristampata e corretta per il medesimo. Lucca, Busdrago, i562.
(3) Specckio di virla nel quale brevemerle si discrive la buona amicitia, la grandes sa e principio del matrimonio: e di quanta eccellenta sia nette femine ta castità, etc. Lucca, Busdrago, i566, in-S».
aqO ŒUVAES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS
nïents décrits la bonne amitié, la grandeur et les principes du mariage; de quelle excellence est, chez la femme, la chasteté, etc.
La troisième œuvre ea date serait ensuite celle qui porte ce titt-e bizarre et compliqué qu'en traducteurs scrupuleux nous reproduisons intégralement^avec toute la saveur de ses disparates éléments: tel un échantillon caractéristique des produits littéraires de l'époque :
V Ermite, la prison, et le passe-temps, ouvrage dans lequel se trouvent des nouvelles et autres choses morales, avec un bref résumé des gestes les plus notables des Turcs jusqu'à Vani566, la vie de Tamtrlan.de Scanderberg,Vorigine des chevaliers hospitaliers de Jérusalem et la description de l'île de Malte (i). Analyser un tel ouvrage ne serait pas sans complicalioDS, d'ailleurs superflues. La première partie se compose d'un long' dialogue plus fastidieux que captivant. Les gestes des héros turcs^qui remplissent la deuxième partie, ne sont pas faits pour nous séduire davantag'e, mais la troisième partie, avec ses quatorze nouvelles, est plus attachante et, en dépit de leur substance de pure morale, nous trouvons, dans certains de ces récils, un vif attrait et une saveur toute particulière, dont l'équivalent ne se rencontre g'uère dans les licencieuses inventions des conteurs plus largement favorisés du suffrage des historiens littéraires. On a pour plusieurs de ces nouvelles incriminé Granucci de plagiat (2) ; mais il serait oiseux de s'arrêter à ce détail, qui lui est commun avec la plupart de ses pareils.
(1) Di Nicolao Granucci di Lucca: L'Ereniita, la Carcere e't Diporto, opéra nella quale si coniengono novelle et altre cose tnorali, cou un brève compendio. De'fatli piû notabili de'Turchi sin'a tatto l'anno i566. La vita del Tambarlano, di Scanderbertj, l'origine de' cavaltieri Hospitalari di Giertisaleni.e la Descriilione dell' Isola di Malta, etc., Lucca, Viucenzo Busdraghi, i56g, in-S".
(2) Selon Passano, la nouvelle VIII du livre lll, de l'Eremita, la Carcere e'I Diporto, serait empruntée au Pelegrino de Caviceo (Parma, i5o8, 10-4°). Grauuccl prit aussi des nouvelles à Scrcambi.
fîICCOLO GhANUCCI 2^7
Niccolo Graniiccî a encore laissé un àiltrë ouvrafçè, riche de onze nouvelles qui ne sont pas nloins dignes d'estiirte que leurs aînées et qui s'inlitule : la Plaisante nuit et Vheareuse Journée (i). Dans une introduction, l'auteur nous apprend la genèse de son livre. Se trouvant un jour à Sienne, il fut pris de la curiosité dé savoir s'il n'y avait pas à Pienza (dans le district de Sienne), une branchie de la famillle Granucci.Il s'y rendit et fut bientôt édifié à cet égard par l'affectueux accueil qu'il reçut de deux jeunes gens qui étaient ses parents. Conduit par eux à l'abbaye du Lecceto des Frères romitains, il y fui, par un moine lucquois, accueilli avec de grands égards, et ayant eu avec lui, par une belle nuit, de longs et intéressants colloques à la villa de Tajano,où ils s'étaient reridus, le moine, lorsqu'il prit congé, lui donna par écrit le résumé de leurs entretiens. Niccolo Granucci en composa son livre, auquel, dit-il dans la dédicace, <c aurait convenu le titre de Seloa di varia lezione (Forêts de divers sujets). »
Nous n'insistons pas sur la Théséide, qui n'ajoute rien à sa gloire, la partie essentielle du livre n'étant autre que la version en prose du poème de Boccace portant le même litre (2).
(i) La piaceuol nolle e il lieto giorno,opera morale, etc., Veûé» tia, Jacomo Vidali, 1574, in-S".
(3^ La Theseide di Giov Boccnccio innàmoràmento piacevole e honesto di due Giovani Tlicbani, Arciia et Palemone, d'ottava rima niiovamcnie ridolla in proxn pt>v Nicolao Granucci di Lucca, afjfjtuniovi un brève dutlogo nel principio e fine dell' opéra dilettevole e vario Luca. Vincenzo Busiira^o, 1079, in-S". ■ C'est un dialogue, ecnl Liicchesini, dans lequel, sous le nom d'Ismenib, Granuocio s'entretient avec son Isminie de son amour, ainsi que de l'inconslance de celle-ci, pour b(|iiclle, ajoute-t-il, quoique quinquagénaire, il sent se ranimer sa llamme.
« ... Ismenio raconte line très long^ue nouvelle qui n'est autre que la Théséide niiseen prose et alK'^éi; de quelques-unes de ses parties. 11 y ajoute, par contre, la fable d'Eteocle el de Polj'nice. Les deux amants se mclteut ensuite à parler de la peste qui alors ravageait l'Italie et terminent en faisant les lotiaD^es de quelques gentilshommes. Outre IVtranice pensi'e de réduire en prose un poème, la réunion de tant de choses disparates fait d'une telle œuvre la plus mauvaise de toutes celles qui sont sorties de la plume de cet écrivain. »
Lucchesini, par qui nous avons eu les détails les plus précis sur la vie de Granucci, se montre assez sévère à l'endroit de ses mérites d'écrivain. Il lui reproche principalement de manquer de véracité dans l'exposition des faits et de se montrer peu judicieux dans l'opportunité de ses nouvelles ; mais Lucchesini considérait Granucci comme historien. Il ajoute, en dehors de ce point de vue, que sa narration est ordinairement classée, bien conduite et écrite dans un style appréciable.
Lombardelli le loue de ce que, dans ses nouvelles et dialogues, il usa d'un style courant, facile et doux (i). Ce sont là assez de titres pour que Niccolo Granucci garde, avec son bagage de moraliste, une place honorable parmi les Novellieri de son temps.
BIBLIOGRAPHIE
Sources. — John Dunlop : History of prose fiction, a new edit. revised with notes, appendices, and index by Henry Wilson, London, Géorgie Bell and sons, 1888, II p. 227, in-8'. — Nic.-Fr. ïiicihi : Biblioteca italiana ossia notisia de' libri rari italiani, elc. Milano, Giov. Silvestri, i8o3, in-8''. — D' Makcus La:sï)av: Beitraege sur geschichte der Italienischen novelle, Wiea, L, Rosner, 1875, pp. 96-99, in 8°. — Orazio Lombardelli : I Fonti Toscani, Firenze, Marescolti, i586 ou bien 1698, in-8°. — Cesare Lucchesini; Memorie e dociimenti per servire aW istoria del Ducato di Lucca, Lucca, Francesco Berlini, 1820, 2 vol. in-4°. [Mémoire e doc. per servire ail' istoria del duc. di Lucca, tomes IX X]. — Giov.inni PAP.A.NT1 : Catalogo dei novellieri italiani in prosa raccolti e posseduti da G. P., etc., Livorno, Tipi di Fr. Vigo, 1871, l, in-8. — G.viiB. Passano : I Novellieri in prosa, tic, sec. ediz . Torino. Paravia e comp., 1878, l, in-8°. — Zanetti : Novelliero italiana, Venezia. Giamb. Pasquali, 175/i, IV, in-S".
Editions. — Specchio di virtu, nel quale brevemente si descrive la buona amicitia, la grandezza e principio del matrimonio e di quanta eccellenza sia nelle femmine la castità, con molti notabilissimi esempisecnndo i soggetti, Lucca, Busdrago, i566, in-8».
Di Nicolao Granucci di Lucci : L' Eremita, la carcere et Diporto, opéra nella quale si contengono novelle et altre cose morali, con un brève compendio De' Faite piu noiabili de' Turchi sin' a
( ! Cf. Orazio Lombardelli : Fonti Toscani.
NICCOLO GRANUCCI 249
futto l'anno i566, La Vita del Tambnrlano, di Scanderberg, l'origine de' cavallieri Hospitalari di Gierusalem et la Descritlione^ dcir Isola di Malta. Con la Tavola délie case piii notabili. \Air Illustriss.S. Cavallier Gierosoliinitano di S. Giovanni, Il S. Hc polito Malaspina marchcsc di Fosdinvovo]. In Lucca, Vincenzo Biisdraghi, 1669, in-S». (Gravure sur bois à la page 44 ) La troi sième partie contient XIV nouvelles.
— La piacevol natte, et lieto giorno, opéra morale di Nicolao Granucci di Luca. [Al mollo magniflco et nobilissimo S ignore M. Giuspppe Arnoifini, gentil' huomo Lucchese]. Con Privilégia. In Venetia, Jacomo Vidaïi. MDLXXIIII in-8'. (La Bibliothèque Nationale de Paris possède un exemplaire de cette édition, relié aux armes de Henri ill. Réserve : Y- 23i8). Recueil de XI nouvelles.
— La Theseide di Giov. Boccaccio innamoramentopiacevole ehonesto di due giovani Thebani, Arcita et Palemone, d'oitavo rima nuovamente ridolta in prosa per Nfcolao Granucci di Lucca, aggiuntovi un brève dialogo nel principio e fine deW opéra di lettevole e varia, Lucca, Vincenzo Busdracco, 1679, in- 80.
— Novella di Nicolao Granucci Lucchese, Con somma diligentia nuovamente stampata [à la fin]: Impressa in Livornoper Francesco Viço, l'anno MDCCCLXIX (1869), in-8. Edition à 56 exemplaires numérotés — hors commerce — faite par les soins de Giovanni Papanti. Cette nouvelle est extraite de la préface dialoguée de la Theseide, édition de 167 9.
Recueils collectifs. — On trouve des nouvelles extraites de L'E remita, etc., et de La Piacevol notte, etc., dans les ouvraEçes suivants : Cento avvenimenti ridicolosi, eic , raccolta da Dionigi Filadello, Modona per lo Cassiani, iGG5 — reimpr. à Modena, 1675, et à Bolos:na, par Gio Ricaldini, 1678 ; Do'dicie Novelle di sei celebri autori, etc., Vcnezia, Merlo, 18Î18; Novelliero italiano (de Zanetti), Venezia, Giamb. Pasquali, 1764, tome IV, in-8.
Traduction. La nouvelle que nous traduisons dans ce présent ouvrage a été récemment publiée et fait partie d'une collection dite « Varia-Curiosa » : L'honnête dame et le philosophe, nouvelle morale, traduite de l'italien et précédée d'une notice sur l'auteur Niccolo Granucci conteur lucquois du XVI" siècle, par Ad. van Bever et E. Sansot-Orland. Paris. Bibliothèque internationale d'Edition, 1904, in-8" (ia5 ex. numérotés sur hollande). Le texte de la notice est, sauf variantes et corrections, semblable à celui que nous donnons ici.
L'HONNÊTE DAME ET LE PHILOSOPHE (i)
Comment les honnêtes femmes doivent tenir les amants éloignés d'elles et les repaître de vaines espérances pour les rendre seulement empressés et vigilants dans les bonnes actions.
Il y avait autrefois dans la très fameuse ville de Paris où, comme vous le savez, se trouve la plus célèbre école qui soit dans le monde entier, une très noble, très vertueuse et très charmante dame, dont la beauté était de tous points accomplie. Or, un jeune homme de la ville était tombé amoureux d'elle et si ardemment que jour et nuit, il la suivait, sans rien nég-lig-er pour se la rendre favorable et la faire son amie. II fit tant et si bien que la jeune femme, qui de chair était faite, et non de glace, vaincue par Fimportunité du jeune homme, se donna le plaisir de lui accorder une secrète audience, mais non sans ménager entre elle et lui quelque distance et quelque obstacle.
Le malheureux amant arrivé en présence de la jeune femme, celle-ci aussitôt lui demanda quelle était sa profession, et lui, mal avisé, lui répondit qu'il n'avait autre chose à faire au monde qu'à suivre Amour.
(i) L'Eremita, etc. Livre III : Nouvelle VIII.
NICCOLO GRANL'CCI 2b I
La jeune personne, qui avait son idée, répliqua que ce n'était point l'office d'un homme noble de s'éloigner de la vertu pour suivre de vains appétits, et déclara que s'il avait le désir de poursuivre son amoureuse entreprise, elle était résolue à ce qu'il s'adonnât à l'étude de la philosophie laquelle a la propriété de rendre sur cette terre, les hommes divins, et que, lorsqu'il aurait suivi cette voie, elle verrait de quel amour pour elle il était embrasé.
Le jeune homme ayant entendu cela prit le parti de laisser dormir son amour jusqu'au jour où il serait devenu tel que sa Dame le désirait et, sans difiérer, il s'adonna avec tant d'ardeur aux travaux de la philosophie qu'en moins de cinq années il devint un des premiers philosophes de toute l'Ecole de Paris. Il lui parut alors être arrivé au terme que sa Dame lui avait imposé, et, son amour assoupi s'étant réveillé, il lui fit dire qu'il désirait s'entretenir avec elle.
La jeune femme, qui voyait une honte à manquer à sa promesse, et la mort à y consentir, chercha un nouvel artifice pour se trouver en présence du jeune amant. L'ayant fait introduire dans son jardin, elle se mit à la fenêtre de sa chambre qui était haute et g-rillée, et là le jeune homme lui demanda que la foi promise fût observée et que lui fût octroyé ce qu'avec tant de peine et de fatit^ue il avait g-ag-né.
Mais la dame lui répondit :
— « Très cher jeune homme, c'est le devoir de chacun de chercher à s'instruire pour donner de bonnes coutumes à la nature qui d'ordinaire nous incite à mal faire. Aussi, comme vous avez entièrement exécuté ma requête, et que vous êtes tel que je le souhaitais, vous n'aurez nulle peine à répondre à la question suivante. Je
VOUS prie donc et j'espère qu'il ne vous sera pas pénible de me découvrir le secret que voici : Que fait le rossignol quand il vient d'accomplir avec sa femelle l'acte de la conjonction charnelle? De nouveau, je vous promets, quand vous aurez donné satisfaction à cette demande, d'être prête à chacun de vos désirs. »
Comme l'heure était avancée, et comme il ne pouvait, ni dans Aristote, ni dans Platon, ni dans les autres, trouver un pareil fait, assailli de mille idées, il ne sut que répondre. Aussi, en ayant demande du mieux qu'il put la permission, il se retira. Rentré chez lui, il parcourut tous les auteurs qui se sont occupés de la nature animale des diverses espèces, mais il ne trouva rien dont il pût faire son profit. Cela lui causa tant de chagrin qu'il fut sur le point de se tuer, en considérant, par-dessus tout, qu'il se trouvait vaincu par une femme dans la matière même dont il faisait profession.
Il était sous la tvi-annie de cette pensée quand, le même jour, par hasard, vint à passer près de lui une petite vieille sagace et avisée autant qu'on peut l'être. Elle portait de l'intérêt au jeune homme et, le voyant préoccupé et comme bouleversé, elle lui demanda la raison pour laquelle il était de la sorte tourmenté. Il lui répondit qu'il aurait souhaité n'être jamais venu au monde. La vieille, saisie de pitié pour lui, le pria de ne lui point celer son mal secret, et alors il la mit au courant de la question que lui avait posée celle qu'il aimait. La vieille ayant tout écouté en souriant lui répondit :
— (( On a toujours raison de se confier à ses amis ; aussi ne te chagrine point, car par ignorance tu ne perdras point la récompense que tu as méritée. Ecoule-moi donc. Étant jadis au service du premier naturaliste de
NICCOLO GRANUCCi 2j3
cette ville, un soir, après souper, j'entendis sur ce sujet ce qui va suivre, et je m'en suis toujours souvenue comme tu vas le voir. Il est dans les coutumes du rossignol de ne jamais se conjoindre charnellement avec la femelle, si ce n'est sur une branche verte, auprès de laquelle se trouve une branche sèche, car dès qu'il s'est disjoint de sa femelle, de la branche verte il saute aussitôt sur la sèche : là il se nettoie et ajuste son plumage, puis il vole à l'eau pour se laver. »
A peine le jeune homme eut-il entendu cette explication qu'ayant remercié la petite vieille, tout content, il la laissa, et fit en hâte demander à la jeune personne de vouloir bien le recevoir pour résoudre la question proposée.
L'heure ayant été convenue, ils se rendirent à l'endroit habituel, et là, ayant échangé leur salut amoureux, le jeune homme fit part à la jeune femme de l'explication qu'il avait apprise de la vieille, en lui rappelant la promesse qu'elle lui avait faite à ce sujet.
Ne pouvant agir autrement la jeune femme lui adressa des compliments sur ses études, mais elle ajouta :
— « Mon bien-aimé jeune homme, je ne pourrais de votre amour vous donner récompense plus grande ni plus convenable que celle-ci, laquelle, si droitement vous la considérez, devra vous valoir un sensible profit pour vivre vertueusement et sera peut-être un motif pour qu'en grande partie vous remettiez ce qui, présentement, vous préoccupe. Tous ceux qui, avec la femme aimée^ lascivement cherchent à se conjoindre sont sur la branche verte qui est l'amour sexuel; mais leur vain appétit étant assouvi, de la branche verte ils sautent sur la branche sèche, c'est-à-dire dans l'oubli du véritable amour, et avec tant de
douleurs qu'ils courent à l'eau pour en laver la brûlure et le reg-ret du plaisir possédé. Vous devez aussi considérer que, de par votre platonique amour, vous êtes devenu un homme illustre et honoré, et tant que vous persévérerez dans la même voie, vous le serez toujoursdavantag-e. Au contraire, quand vous auriez donné satisfaction à votre ardent désir, outre l'abandon de votre conduite honnête et vertueuse, et l'offense faite aux lois et à Dieu, je vous deviendrais moi-même moinschère. Aussi pour que cela n'arrive point, je veux que vous viviez dans la vraie dclectation amoureuse, laquelle sera, si vous m'aimez autant que vous me l'avez si long-temps démontré, de savoir que je vous aime et que de mon amour je vous donne des marques avec les yeux et avec des paroles, en tous lieux où l'honnêteté le permettra. »
Et cela dît, avec cet adroit discours, elle prit cong-é du jeune homme qui, pour si philosophe qu'il fût, s'accommoda mal d'une telle philosophie.
CELIO MALESPINI (i53i — vers 1611)
On a pu observer déjà, en suivant l'évolution de la nouvelle italienne au xvc et au xvie siècle, que plus les années s'ajoutent aux années, plus le fond d'anecdotes et de facéties, d'aventures galantes ou tragiques, va en s'appauvrissanl. Cela tient moins, croyons-nous, à l'uniformité des récits qu'à notre lassitude touchant la monotonie des choses humaines. L'histoire varie peu au cours des siècles, les conditions sociales et les mœurs se modifient parfois, le répertoire des passions ne se renouvelle pas. Cette opinion suffirait à justifier aux yeux des commentateurs Celio Malesplni, si celui-ci avait besoin d'excuse pour faire admettre son génie. On sait qu'en 1609 il publia à Venise Dacento novelle (deux cents nouvelles), où se retrouvent et se confondent, sous une habile interprétation, des histoires dérobées pour la plupart, soit à nos vieux auteurs, soit à l'Orient et à la Grèce antique, ou bien aux conteurs espagnols. En ce qui nous concerne, la revanche était belle. Nous avions tant vécu sur l'Italie de la Renaissance qu'il était juste qu'on empruntât une fois les ressources de notre originalité. L'histoire est plaisante; elle eut cette fin singulière que des écrivains français reprirent par la suite à Malespini un bien qu'il avait su exploiter.
Notre patriotisme demeurerait satisfait si tels contes tirés de l'usurpateur offraient un texte supérieur aux Deux cents nouvelles. Hélas ! il n'en est rien, et cela ne surprend pas.
Celio Malespini trouva dans le vol ce que tant d'autres chejchent ailleurs au prix des plus vains efforts : une personnalité. Il synthétisa trop certains penchants de l'homme vers le mensonge et la duplicité, pour qu'on ne tentât point de rappeler sa mémoire. Ses larcins audacieux lui réussirent assez pour que ses talents fussent reconnus et justement appréciés par ses contemporains. Il ne fixa pas Une tradition, il la perpétua,'et nous savons une époque récente où il eût pu réalisera l'aise ses dons de faussaire en écriture.
Longtemps sa vie fut obscure, énigmatique dans le détail, ce qui ne laissait pas que d'être fâcheux pour son mérite et notre curiosité. Grâceaux travaux récents de M. G. Saltini(i), nous savons qu'il accomplit une des plus brillantes destinées qu'on puisse concevoir. Il naquit à Venise — certains disent à Vérone (2) — pendant un séjour de ses parents dans cette ville en l'an i53i (3). Sa famille était de noble origine, ainsi qu'on le voit dans l'histoire généalogique des Malaspina. Lui-même, dans son recueil de nouvelles, se déclare à plusieurs reprises gentilhomme d'illustre maison ; cette assertion se trouve confirmée dans un jugement qui le condamna à la peine capitale, comme faussaire, en 1079 (4). Ailleurs, on sait
(i) Cf. GuGLiELMO Enkico Saltini ! Dï Celio Malespini ultimo novelliere ilaliano in prosa del secolo XVI. Archivio slorico italiano [t'Mrcnze], 1894, t. XIII, pp. 34-64-
(3) On est peu fixé sur le lieu précis de sa naissance. Orazio Urbani, résident toscan à Venise, en informant, le 26 février 157a, Francesco de' Medici, son maître, qu'un certain Orazio Malespini vivait à Florence sous le nom de Celio, le dit Veronese. Le même Malespini. pourtant, en un document adressé quelques années plus tard au Conseil des Dix de la République vénitienne, se qualifie natif de V^enise. (Cf. Document III, publié par M. G. Saltini : Proposition faite par Celio Malespini à la République de Venise, iSyS.)
(3| Cette date ne saurait faire aucun doute si l'on tient compte d'une affirmation répétée dans deux de ses lettres au chevalier Belisario Vinta, secrétaire du grand-duc de Toscane (août i6o5 et octobre 1607), publiées par G. Saltini (Doc. Vet. VII).
(4) Cf. Document cité par Saltini : Condamne dei Signori Otto d guardia e Balia délia cita di Firenze conlro Andréa di Bartoloni' meo Lori e Celio Malespini, etc..
CELIO MALESPINI z5^
qu'un certain Francesco di Galeazzo Malaspina di Mulazo, aïeul paternel de Celio, existait encore à Pavie, en i545(i). Ce Francesco avait, dit-on, passé une partie de sa vie à Venise, à Milan, puis à Gênes, où il avait épousé une femme nommée Morselta (2), avec laquelle il s'était ensuite fixé à Vérone.
De ses premières années, peu de choses subsiste, si ce n'est ce qu'il raconte dans ses nouvelles sur son éducation de gentilhomme, son goût des lettres, des armes et les campagnes qu'il fit en Flandres à la suite de Philippe II. Il fut à Milan, de i558 à i56o (3), au service du même prince, lorsque Consaivo Ferrante de Cordoue, duc de Sessa, gouvernait la ville. Il raconte (nouvelle XI, partie II) qu'il était alors employé par ce dernier à l'organisation des fêtes publiques. A la même époque, il connut Lione Aretino, sculpteur du roi d'Espagne, Luca Contile, poète latin et en langue vulgaire, et se lia avec le célèbre sculpteur Lione Lioni d'Arezzo, qu'il accompagna, en i5Gi, aux noces du duc de Mantoue, Guglielmo II Gonzaga, et d'Eleonore, archiduchesse, fille de Ferdinand I, empereur d'Autriche. Plein d'ingéniosité, il prêta son concours et participa aux pompes qui illustrèrent cette cérémonie (5).
Auparavant il avait pris femme (6). On ne sait au juste quelles fonctions il occupait près des princes, afin d'entretenir son foyer. Revenu de Mantoue à Milan, mais bientôt délaissé par le gouvernement espagnol, il connut la misère. Ce fut là l'o-
(i) Voir Arbre généalogique des Malespiai di Lunigiana (Litta» table VI, Histoire ffénéalog. des Malaspina).
(2) Morsetla di Giovanni Imperiali di Genova.
(3) Cf. Ducento novelle, LXXVII" nouvelle, partie II. [t\\ Cf. Ducento novelle, li" nouvelle, partie II.
(5) On consultera utilement sur ces fêtes mémorables le remar-
?uable ouvrage d'Euçcne Flon : les Maîtres italiens au service de a maiton d'Autriche. Leone Leoni sculpteur de Charles-Quint, et Pompeo Leoni, sculpteur de Philippe II, etc. Paris, Pion et Nourrit, 1887, in-4o.
(6) On ignore qui était sa femme, mais les généalogistes ont retenu les noms de ses enfants légitimes : Carlo et Francesco, lesquels vivaient, croyons-nous, entre les années 1628 et 1680,
208 ŒUVRES GALANTES DES CONTEURS ITALilîNS
rigine.de ses expédients. Au début, sans doute pour nourrir les siens, il falsifia des billets au nom d'un riche marchand et acquit ainsi la somme de huit cents écus. Le goût, en même temps que le succès d'une telle opération, l'incita à l'imitation des écritures. Sa calligraphie était supérieurement claire et élégante et il se vantait de savoir contrefaire à s'y méprendre les textes les plus sûrs (i).Il réussit à se faire payer par le Cardinal d'Augusta OttoTruchsess et autres grands d'Allemagne, environ deux mille écus. Son imagination n'eut plus de bornes. Il trompa la confiance d'un gentilhomme napolitain et, peu après, contrefit des documents politiques portant la signature et le sceau. « Dans ses exploits, il était secondé par de tristes compagnons, parmi lesquels un Espagnol, coquin fieffé, au service de l'ambassadeur d'Espagne. Un Grec lui préparait les sceaux... (2). »
La justice eut vent de ses escroqueries; pour ne pas tomber entre les mains des gens de police, il n'eut que le temps de quitter Milan. Des mois se passèrent. Il cherchait fortune ailleurs. En i564, nous le trouvons à Salinas, en Savoie, fort attentif à combiner un de ses exploits aux dépens du Trésor royal. Il se rend à Besançon muni de pièces qui enjoignent au Receveur de lui remettre la somme considérable de six mille écus. Mais la supercherie est découverte. Il est pris et, après une longue défense, force lui est d'avouer. On le garde en prison, non sans égards, afin de pouvoir, au cas échéant, utiliser son talent de faussaire (3).
(i) Cf. Saltini : Document III.
(2) Cf. Saltini : Di Celio Âlalespini ultimo novelliere italiano, etc.
(3) Voir pour le détail de cette curieuse affaire la lettre du cardinal de Granvelle à Gonzalo Ferez, datée de de Baudoncourt le 12 octobre i5G4 (Papiers d'Etat du cardinal de Granvelle d'après les Mss. de la Bibliothèque de Besançon, publiés sous la direction de M. Ch. Weiss. Paris, Imprimerie Nationale [GoUect. de Doc. inédits sur l'Histoire de France], i85o, tome VIII, pp. 417-420, in-4°.) Celle épîlre offre de « longs détails sur un soi-disant « OraciaMalaspiua » (st'c), qui, au moyen d'une fausse lettre attribuée à Gonzalo
CELIO MALESI>1NI 269
On affirme qu'il réussit à s'échapper, mais on perd sa trace jusqu'où 1570.
En 1671, nous le découvrons à Florence, aux gages de Francesco de' Medici (i). Quelle recommandation le précéda et lui valut l'attention de ce prince? On l'ignore. Lui-même ne s'en explique queparun mensonge, lorsqu'ilassure, dans la nouvelle xc, 2e partie, qu'il était au service du grand-duc en qualité de secrétaire du Chiffre (2). Peut-être voulait-il faire une allusion plaisante à sesrécentes falsifications, car il n'ignorait pas, tout le premier, selon M. Sallini, que ce titre n'existait point, les secrétaires ducaux deToscane faisantleurs chiffres eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, son crédit était grand : ses protecteurs se comptaient parmi les meilleurs gentilshommes de Venise. Bianca Cappello, célèbre Vénitienne et a amie de cœur « de Francesco, l'avait accueilli avec des caresses.
Sa faveur grandissait chaque jour, inspirée jpàr Soin naturel souriant, son esprit et sa conversation agréables, et par une sorte de charme qu'il ne savait jamais aussi bien répandre que dans ses moments de splendeur. Qu'on ne croiepas pour cela qu'il ait forcé sa nature ; Francesco de'Medici l'employait vraisemblablement selon son mérite et savait, à l'occasion, exploiter ses ressources de contrefacteur.
Ferez et revêtue d'une signature attribuée au roi, a cherché à extorquer six mille écus au receveur général de Bourgogne. La fraude a été découverte par Granvelle, et il s'agit maintenant de savoir ce que l'on fera du délinquant, dont on a obtenu des aveux bien superflus, du reste, en présence des nombreuses preuves matérielles de son imposture. A ce propos, le cardinal rapporte qu'en France, à ce qu'on lui assure, il s'est rencontré un faussaire si parfaitement habile dans l'art de la contrefaçon des écrits et des signatures, qu'il lui a été fait grâce de la vie, et qu'on le gardera même avec soin pour utiliser son talent dans l'occasion. » L'éditeur ajoute en note : « Dans sa réponse du 3 février i565. Ferez dit qu'il ne serait pas mal de garder Malespini pour l'employer en quelque bonne occasion, quoique pourtant des pareils sujets ne soient bien rares. Dieu merci, dans aucune contrée ». (Mémoires de Granvelle, XVI, 161. 163). (i) Cf. Archives de l'Etal de Florence (années 1571-1572 et ss.) (2) Cf. Ducento novcUe, nouvelle CIII, I" partie et nouvelle XC, II" parlie.
î6o ŒUVRES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS
II menait vie large à Florence, ayant maison montée et serviteurs en nombre (i). Seulement il manqua de mesure. Soit que les subsides qu'on lui accordait fussent insuffisants, soit qu'il n'ait pas su contraindre ses habitudes de faussaire, il ne tarda pas à être compromis avec un certain Bartolommeo Lori, citoyen Florentin et poète populaire. Poursuivis tous deux pour escroquerie, ils furent condamnés par sentence, le i6juin 1679, à être pendus. Lori seul fut exécuté (4 juillet 1679) ; on raconte qu'il demeura fortindifférent au sort qu'on lui réservait, improvisant des vers sur la charrette qui le conduisait au gibet (2). Quant à Malespini, il parvint à s'échapper grâce à la protection de Francesco de'Mediciet de ses agents.
Il erra loin de Toscane, soutenu, croit-on, par BiancaCappello.
Son désir d'aventures, et aussi diverses recommandations, le conduisirent à Venise, où il résolut de se fixer.
L'expérience des hommes, qu'il avait acquise à leurs dépens, jointe à une inépuisable confiance en son sort, l'avait rendu cynique. Le 19 août 1579, il proposait sans hésiter au Doge et au Conseil des Dix, ses services pour la contrefaçon des écritures. Il demandait, en échange, qu'on pourvût à son existence et à celle de sa famille et de ses serviteurs. Inutile de dire que l'offre fut refusée (3).
(i) Cf. Dncenlo novelle, nouvelle XC, II» partie. II avait^ croit-on, laissé sa femme à Milan et entretenait une galanterie, sinon une aventure amoureuse avec une fort belle créature, « fille naturelle du Duc Alvigi Mocenigo » . Les détails manquent sur cette liaison, mais on a lieu de supposer qu'il se conduisit avec cette dernière plus honorablement qu'il n'avait accoutumé de le faire.
(2) Cf. Saltini : Document II. Condanne dei Signori Otlo di Guardia e Balia délia cita di Firence contro Andréa di Bartolommeo Lori e Celio Malespini { Libri dei Partiti de Signori Otto,elc., n° 143, c. 322 et ss. R. Archivio di Slato di Firenze).
(3) Cf. Saltini : Document III. Proposte chefa Celio Malespini alla Repubblica di Venezia con una petizione diretta a sua sercniia il Doge e al eccelso Consiglio de' X {Archivio di Stato di Venezia : Consiglio dei X [Délibération des Dix] Reg° Secreto, n° 12. c. i5.)
C'est pendant son séjour dans cette ville qu'il s'adonna aux lettres. Seulement ce ne fut pas pour renoncer à ses habitudes de voleur. Il semble même qu'il n'ait contracté cette profession que parce qu'elle lui semblait plus favorable que toute autre à son désir effréné de participer au bien d'autrui. Peutêtre vit-il là le moyen de couronner sa carrière. Il faut croire qu'il réussit, car son nom, quoique entaché d'infamie, est parvenu jusqu'à nous.
Ses débuts furent bruyants.
Durant son passage à Florence, il avait pu se procurerjgrâce à Bianca Cappello, qui le tenait de Francesco de'Médici, un des manuscrits de la Jérusalem délivrée de Torquato Tasso, qui commençait alors à circuler et à provoquer l'enthousiasme dans les cours italiennes. Il en avait pris copie. Arrivé à Venise, voyant les gentilshommes de la République enflammés du désir de connaître le poème, dont un seul chant, le IV% avait été publié (i), il en composa une édition incomplète, tronquée et souvent corrompue et, sous le titre de Goffredo [Godefroij], la fit paraître en i58o, avec la marque de l'imprimeur Domenico Cavalcalupo (2),
Le Tasse fut profondément affligé en apprenant cette publication qui dénaturait son œuvre au profit deMalespini.
Pour faire pièce à tant d'audace et venger le poète outragé, Angelo Ingegneri, vénitien, ami de Torquato Tasso, et qui possédait une copie du poème, corrigée par l'auteur, se hâta de préparer une version nouvelle et littérale. Elle vit le jour à Casalmaggiore (3) et ensuite à Parme (4) en i58i.
(i) Ce IVe chant se trouve dans Scella di Rime di diversi eccellenti Poeti, di nuovo raccolte e date in lace. Parte seconda. In Genova, 1679, in-i2.
(2) // Goffredo, etc., Venezia, par Domenico Cavalcalupo, i58o, in^"- Une autre édition, publiée peu après, en i58i, fut dédiée par Malespini, au sénateur Giovanni Donato.
(3)-(4) Gerusalemme Liberata del Signor Torquato Tasso. Al se' renissimo signer don Alfonso II duca V di Ferrara ecc. Tratta da fedelissima copia, et ultimamente ernendata di mono deW istesso qatore; ove non par si veggono i sei canti çhe mancano al Goffredo
lO.
Malespini s'émut; ayant pu se procurer un texte intégral, il fit une nouvelle édition meilleure que toutes les autres, laquelle eut tant de succès qu'en 1082 et en i583 il dut la faire réimprimer.
Chacune de ces éditions subreptices s'élevait à plus de douze cents exemplaires.
Il n'en fallait pas davantage pour créer à Malespini une réputation d'habileté, le public se souciant aussi peu, à cette époque, de l'attribution des textes que de la propriété littéraire.
En iSgi, l'imprimeur Altobello Salicato — le même qui plus tard remit sous presse le Goffredo — publia un ouvrage assez médiocre de notre auteur : Giardino di fiori curiosi (le Jardin des Jleurs curieuses) (i) auquel celui-ci ne participa qu'en empruntant à l'Espagnol Antonio Torquemadâ les fruits de son imagination.
Là se fixe la grande étape de la vie de Malespini; sur ses dernières années peu de choses nous renseignent, hormis cinq lettres qu'il écrività des personnages puissants, diverses épîtres des contemporains et certains récils de ses Ducento Novelle. Sa fin est obscure^ pleine de lacunes; on ignore même la date de sa mort.
Fut-il réduit aux derniers expédients et crut-il bon d'observer prudemment le silence ? Nous ne saurions le dire, d'autant que les témoignages qu'il laissa et divers documents récemment mis à jour, trahissent en lui un courtisan fort avisé.
stanipato in Vinetia; ma, con noiabile differensa d'argomento in molti luocki e di stile, si leggono anco quei quattordici senca comparalione più corretti, etc., In Casalmaggiore, appr. Antonio Canacci e Rrasmo Violti, i58i, ia-4°.
— Gerusali^nime Liberata ovvero il Gofredo, etc.. In Parma, nella stamp. di Erasmo Viotti, i58i, in-12.
(i ) Giardino di fiori curiosi in forma di dialogo, divisa in sei trattati, etc , composta per il Signor autore Torquemadâ. e tradotlo di spagnuolo in ilaliano per Celio Malespina (sic). In Venezia, iôqi, in-40 ; reimpr à Veniiie, par Pietro Bertona, i6ia, in-8°, et par Giovanni Alberti, lôao, in-i6.
CELIO M.VLESPINI 2G3
On sait qu'il îjarda d'excellentes relations avec les Medi- 1 1 ; une de ses lettres, adressée, en lôSy, au grand-duc de Toscane^ pour le féliciter de son avènement au trône, en fait
En iSgi, îl avait dû quitter Venise, sans doute après quelques méfaits. Dans une lettre du 28 septembre de cette même année, au chevalier Vinla da Asdrubale Fiorelli (2), maître des postes du grand-duché de Toscane, nous apprenons qu'il se trouvait au service du duc de Mantoue, Vincenzo Gonzaga, fils de ce Guglielmo I pour les noces duquel, trente ans auparavant, il avait prêté son concours.
Il priait alors son correspondant de recommander ses nouvelles au grand-duc, ce qui permet de supposer qu'il s'étaît déjà exercé dans ce genre et que quelques-unes de ses compositions circulaient manuscrites.
Le 4 mars 1606 (3) autre épître, au même chevalier Vinta : il sollicite des lettres de recommandation pour son maître actuel, Achille Gonzaga, lequel semble le délaisser.
Ailleurs, 27 octobre 1607 (4), il parle de divers ouvrages peu communs qu'il a découvert dans les archives de la maison de Gonzaga et s'offre à les faire tenir au grand-duc, si celui-ci ne les possède déjà.
Cette missive est curieuse,car tout à la fois elle révèle certains traits de son caractère et sa connaissance des livres. Suit un catalogue d'œuvres rares. Ce sont : la Stenografia del l'abbute Trilemo, traité des chiffres ; l'ArteJio traita di science grandissime, manuel qui donne le moyen de prédire l'avenir, en utilisant trois vases, l'un d'huile, l'autre de vin, le troisième
(i) Cf. Saltim : Document IV. Lettera di C. Màlespini al granduca Ferdinando I de' Medici, 28 nov. 1087 {R. Archivio di Sialo di Firenze, Mediceo Leg. di Venez ia, f. 8091 ).
(2) Cf. Saltim •.Document V. Lettera di C. Malcspini au Caval. Belisario Vinta [Mediceo, Cari, di Ferdinando I, f. 980, c. 63l).
(3) Cf. Saltini : Doc. VI (3Iediceo Car t. di Ferdinando I, f, 934, c. 56.)
(4) Cf. Saltini. Doc. VII. Lettre au même {Mediceo cart. di Ferdinando I, f. 984, c 56j.
d'eau; cinq livres de YHistoria sacra de Gierusaleme; \e Tesoro del Ilamanita de Bruoetto Latini (i) et la Prima cavalier ia del Re Artus,\a plupart translatés par lui de français en italien, et manuscrits.
Il termine en regrettant de ne pouvoir adresser au duc ses Ducento, Novelle « qui ne sont pas encore imprimées, mais qui ne tarderont pas à l'être, le permis ayant été délivré par l'Inquisiteur.,. Ces nouvelles, croit-il, seront bonnes à distraire le f^rand-duc de ses soucis, quelques-unes se déroulant à Florence, où il demeura lui-même si longtemps ».
Sur les années qui suivent et précèdent sa mort, les document font complètement défaut. Sans la publication des Ducento nooelle,\A tradition eût peut-être fixé sa fin en 1608. Après les recherches infructueuses de Bertolotti dans les archives de Mantoue, il faut supposer avec M. Saltini qu'il s'éteignit à Venise, vers l'an 161 1, à l'âge de quatre-vingts an s.
Une telle opinion ne saurait être prise en doute, les registres du nécrologe Mantouan, consultés à ce propos, ne mentionnant pas son nom jusqu'en i6i4, et offrant ensuite des lacunes jusqu'en 162 1.
Les Ducento novelle parurent au début de l'année 1609 (2). Elles se recommandèrent assez bien de leur auteur, car elles firent scandale dès leur apparition. Malespini, en les produisant, n'eut garde de modifier en rien son caractère et son
(i) Le manuscrit de cet ouvrage a été retrouvé il y a quelques années à la bibliothèque de Turin, par un énidit, G. Rua (Cf. G. Rua : Un' altra traduzione italiana del « Tesoro » di Drunetto Latini per opéra di Celio Malespini, Giornale storico délia lelteratura italiana, 1890, tome XVI, pp. 432-434).
(2) Cette date est confirmée non seulement par le millésime de l'édition, mais encore par une lettre d Alessandro Sanesi — asrent toscan à Bologne, — adressée au chevalier Vinta, le 24 mai 1609, laquelle révèle loneuement le scandale provoqué par celle a publication indécente, autorisée on ne sait comment par le Saint-Office. » (Cf. Archives d'Etat des Médici. Cartons de Bologne, fol. 4o43.)
CELIO MAf-ESPiNI 2O5
esprit; il y révéla tout à la fois ses talents de plagiaire et ses inimitiés. Dans ce recueil copieux, où tant de personnages notoires purent se reconnaître, il faut faire la part de l'imitation, pour ne pas dire plus, et de l'observation originale. Tous les récils qui le composent se valent en hardiesse et en cynisme; quand ils ne trahissent pas la mauvaise foi et une tendance consentie à la supercherie, ils laissent place à la duplicité et aux petitesses rancunières. C'est néanmoins une leçon qui ne manque pas de saveur. L'habileté de l'écrivain pour qui rien n'échappe des ruses du métier, y rejoint une perspicacité rare, une science des mots et de la composition auxquels nous ne fûmes pas accoutumés en secouant la poussière des vieux textes italiens. Sur ces deux cents contes, quatre-vingt-quatorze appartiennent pour l'idée, si non pour la forme, aux Cent nouvelles publiées naguère en i^SG (1),
(1) Les Cent Nouvelles nouvelles. — Cif finissent les Cent Nouvelles nouvelles composées et récitées par nouvelles gens depuis nagueres et imprimées à Paris le 23* jour de décembre 1^86, par Ant/wine Verard, libraire. Petit in-tolio g;othique à 2 colonnes. Figures sur bois. Cette œuvre remarquable altribuée à Antoine de la Salle a été réimprimée maintes fois. Savoir : les Cent Nouvelles nouvelles, etc. Imprimé à Paris, par Anlhome Verard, sans date, in-fol. gothique. Les mêmes, contenant en sotj cent chapitres et histoires ou nouveaux comptes plaisons et récréatifs, pour deviser en toute compaçrnie, Impr. à Pans, par Nicolas Desprez.etc, 1 5o5 petit ia-fol. goth ; Les mêmes, Pans, Michel Lenoir, sans date, in-4" goth.. ; Paris, Jean Trepperel, s. d., petit 10-4" goth.; Paris, Nie. Desprez, etc., s. d., in-4» goth. ; Paris, Vve de Jehan Trepperel et Jean Jannot, s. d.. petit in-4° golh.; Lyon, OUivier, Arnoullet, s. d. (vers i53o),pelil in-4'* goth; Rouen, Jacques Aubert, s. d. (vers i54o), in-12; Cologne [Amsierdam], P. Gaillard, 1701, 2 vol. petit in-8, figures d'après Romain de Hooghe ; Amsterdam, 1782, 3 vo!. in-12; La Haye [LyonJ,?. Gosse et J. Neaulme, 1733, 2 voL petit in-i3; Cologne, 1786, 4 vol. in-12; Les mêmes, édit. revue sur les textes originaux et précédées d'une intiod. par Leroux de Lincy, Paris, Paulin, i84i, 2 vol. gr. in-18; Les mêmes, nouv. éd. revue sur l'éd. orig.,avec des notes et une introd. par P.-L. Jacob, bibliophile, Paris, Ad. Delahays, 1862, in-12.
Voici, pour les curieux et les bibliophiles, la correspondance des récits des Ducento novelle et des Cent Nouvelles nouvelles. Nous nous sommes servis parfois pour cette tâche ingrate, des divers commentaires relatifs aux Cent Nouvelles nouvelles, ainsi que du tra- Tail similaire de Joha Dunlop [The History of Fiction, II), mai»
jG6
mais combien d'autres encore se retrouveraient presque intégralement chez des (c novelliers » antérieurs (j). C'est affaire
nous avons établi ua contrôle scrupuleux, d'après l'édition originale de Malcj-pini.
DuceiHO Cent. Nouv.
Ducento 1
lent. N