‹ Œuvres galantes des conteurs italiensChapitre 7 sur 10 · PARTIE · texte numérisé non relu

PARTIE

Nouv.

Nouv

(i) Malespiui préleva des contributions sur d'autres œuvres que les Cent Nouvelles nouvelles . Ainsi trois de ses plus long:s récits, selon Dunlop, sont empruntés à la Diana Enainorada de Jeorjïede MoDtcmayor (nomlir. éditions au x,vi<> siècle . La nouvelle XXV (1" partie de son Recueil), reprend les amours compliquées d'Ismcnia Selvagio et d'AlanTo contées dans la Z)/nna. La 36» nouvelle (ll^ partie), reproduit l'épisode moresque de Xarifa et la 94° (II* partie), réédite l'histoire de la bergère Belisa. . , ^^ ,., ^ . ,^,

D'autre^ nouvcÙés iSonl prises à d'anciens autèuVâ itaiiîfcn^ tt même

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de recherche. Notre but n'est pas d'établir un commentaire entre les récits dérobés et les ouvrages originaux, tâche ingrate, tout au plus bonne à être reléguée en appendice — maïs plutôt de rechercher ce qui appartient en propre à notre auteur. Encore est-il bon de dire que nous ne ferons qu'esquisser un tel programme, certaines historiettes recueillies pour nous complaire décelant une source connue d'information. Ce sont en général des histoires d'amour assez libres et des aûecdotes locales lestement contées. Une chose à observer^ c'est que celles-ci contiennent assez souvent des vers en espagnol et en dialecte de Ferrare. Quelques personnages s'y expriment en vénitien et en grec corrompu.

Tout d'abord, la préface nous informe qu'une petite société de dames et de gentilshommes avait, eu iSyô, fui Venise, où sévissait la peste et s'était réunie dans un palais du comté de Trévise pour y passer le temps à novellare.

C'est en général le thème favori des conteurs depuis Boccacio ; aussi ne nous y arrêterons-nous point, non plus à la conception traditionnelle des récits. . .

Malespini, quand il ne déguise par les racontars d'autrui, est précieux à consulter; certains faits qu'il rapporte semblent l'avoir eu comme iémoin. Farces faites à des gentilshommes ou à des femmes galantes, aventures ridicules, réjouissances populaires, le trouvent de plaisante humeur. On sait qu'il prit part aux unes et se réjouit des autres. Rien ùe le laisse indifiérent de ce qui touche la vie de son siècle, les mœurs et les coutumes des cités italiennes. Il nous conduit tantôt à Venise, tantôt à Florence et à Milan, à Sienne et à Ferrare, nous fait pérégriner à travers toute l'Italie, selon les conditions de sa fortune et les hasards de sa curiosité. La société du temps défile sous nos yeux,largement reconstituée. Magistrats et docteurs, seigneurs et courtisanes, artistes et

à des contemporains. La LXXI" et la XXII' nouvelle de la seconde partie correspondent parfaitement à des inventions de Bandello et de Giraldi Cinthio.

paysans, jusqu'aux voleurs et aux faussaires, y jouent un rôle en rapport avec leur classe ou leur profession. Il cite abondamment, sans date précise, sans ordre.

Voici le voyage extravagant et ridicule d'un Maltais et d'un Flamand (i) ; celui d'Angelo Ingegneri qui fut à Gênes dans la maison d'une jeune femme (2). Voici le tour plaisant que joua lePaîriarche Grimani à un prélat (3), puis les amours pittoresques de DisteoetDardania,dan3 le royaume de Naples(4). Plus loin, il accueille l'anecdote actuelle qui défraya la curiosité des citadins touchant Dimitri Schiavone, lequel déchargea son ventre dans un moulin à poivre et fut ensuite séquestré pour faux (5). Les aventures ne manquent pas, qui, plaisantes, nous initient aux passions, aux travers et aux vices des contemporains : amours séniles de vieillards, ruses de « ruffiana », vengeances de maris ou d'amants, liaisons licencieuses, tout le répertoire de la vie galante ou tragique y passe. Des noms sont cités : ceux du Comte de Polenza (6), d'Agresippo Atheniese (7), d'Alessandro Bartoli(8), de Leone Aretino, physionomies notables (9). On y apprend que Calabrino eut peur du diable (10) et que Trufaldino déroba les bijoux d'une courtisane (n).

Ce qui surprend au cours de ces histoires diverses, bourdonnantes de l'autrefois, ce sont des confidences, des révélations discrètes où la personnalité singulière de Malespini apparaît. Le récit se transforme, le spectateur devient soudain héros de l'action ; l'historien se substitue au conteur. En ce sens, les

(i) Première partie, Nouv. XXX.

(3) Première partie, Nouv. L.

(3) Deuxième partie, Nouv. XXXIV.

(4) Deuxième partie, Nouv. LV.

(5) Deuxième partie, Nouv. L.

{(3) Deuxième partie, Nouv. XX.

(7) Première partie, Nouv. XCVIIL

(8) Première partie, Nouv. LXXVI.

(9) Deuxième partie, Nouv. XLVI.

(10) Première partie, Nouv. XXVIII.

(11) Première partie, Nouv. XXXI.

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Deux cents nouvelles offrent mieux qu'un recueil divertissant; elles deviennent un précieux témoignage biographique. Mais qui saura retrouver une parcelle de vérité dans ces quelques centaines de pages ?

Entre tant de nouvelles qui nous initîentaux coutumes et aux fêtes du temps, — telles la xi"^ (2« partie), relative aux noces de Guglielmo Gonzaga, et la xxxvii" (2e partie), touchant un divertissement à la Cour de la grande duchesse Isabeila de Medici, soeur du grand-duc et femme du duc de Bracciano, — la xLi« de la deuxième partie est instructive,car elle nous renseigne sur les distractions de la société « délia Calza », ainsi nommée à cause des chausses que portaient ses adhérents. Cette société, qui florissait au xve et au xvie siècle, n'était pas, comme d'aucuns l'ont écrit, une institution académique ou un ordre de chevalerie, mais une sorte de club destiné à l'organisation de jeux et de fêtes publics ou privés et de représentations théâtrales. Elle se subdivisa par la suite en une quantité de confréries utiles à connaître pour l'évolution des spectacles, tels \tsFloricli, les Sempiterni et autres, régies chacune par des lois spéciales et dont les membres s'affublaient de costumes singuliers et distincts.

Les Ducento novelle n'épargnèrent pas les grands. Songet-on qu'elles furent parfois une arme dangereuse et perfide aux mains offensives de Malespini? On raconte qu'elles furent mal accueillies à la cour des Médici parce qu'elles visèrent d'illustres personnages, et aussi parce que trois d'entre elles dévoilèrent les intimités de Bianca Cappello (i). Nous ne savons ce qu'il en fut, mais de la lecture de ces récits, il ressort que notre auteur ne voulut jamais atteindre la favorite du grand-duc, son bienfaiteur. Il avait, sans doute, trop de rai-

(i) Ce sont les nouvelles suivantes (a* partie des Dacenlo novelle) : Nouv. XXIV. Aventure ridicule en matière d'esprit arrivée dans le jardin de la S ignora Bianca Cappello. — Nouv. LXXXIV. Comment la Signora Bianca Cappello parvint grande duchesse de Toscane. — Nouv. LXXXVI. Effet de la mort de Pietro Bonaveniura, mari de la Signora Bianca Cappello.

SOQS, dont les meilleures touchaieut sa bourse, pour risquer une épigramme contre celle qui le soutint si long'temps dans la mauvaise fortune. Malespini savait, à l'occasion, garder des secrets et travestir prudemment ce que sa fantaisie d'écrivain commandait à ses ressources de courtisan.

Les querelles que firent naître sa publication ne provinrent pas tant de ses pasquinades et des révélations qu'elles continrent que d'une haine sourde et du mépris de la plupart de ceux qui avaient éprouvé son commerce .

Sur ses scrupules d'écrivain, on sera sans doute édifié quand l'on saura que la plupart des nouvelles qu'il déroba avaient été pillées par d'autres auteurs sans que l'on songeât à s'en formaliser et que La Fontaine lui-même ne répugna pas à s'emparer d'un bien si mal acquis (i)...

BIBLIOGRAPHIE

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(i) Le Pâté d'anguille, des contes de La Fontaine, par exemple, n'est avec le même titre que la nouvelle LVII de Malespini (i" partie). Voyez aussi les nouvelles XXV, LIX, LXXV'l de la première partie et les nouvelles XXXV'L XXXV'II, LIV, etc., de la 2° partie, toutes reprises et iulerprétées à nouveau, par le bon Fabuliste. Il est vrai que celui-ci eût pu, le cas échéant, s'excuser du larcin en démoalrant que la plupart de ces récits de Mylespini avaient été dcrobés à ua vicd auteur fruui^aisl

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in-8. — G. Rua : Dal Novelliere di Celio Malcspini a proposito di costumi e trattenimenti anlichi, Archivio per lo studio délie Iradizioni popolari (l'alermo, Libr. Intemazionale L. Pedone), 1890, pp. 491-Ô07, in-8. — G. Rua : Un' attra traduzione italiana del « Te- Boro » di Brunetto Lalini per opéra di Çe.iio Malespini, Giornale slorico délia letteralura italiana (Torino, Lœscher), i8go. t. XVI, pp. 432-434. — GuGLiELMO ExBico Saltini : Di Cclio Malespini ullitno novelliere ilaliano in prosa del secolo XVI. Archivio storico ilaliano, etc., per le provincie délia Toscana e dell' Umbria (Firenze, G. P. Vieusseu.x), quinta série, 189^, t. XIII. pp. 34-64. (Etude de grande valeur suivie de documents inédits). — G. Zanetii : Novelliero ilaliano, Vmezia, Pasquali, 1754, t. IV, in-8.

L'Œuvre. — Dacenlo Novelle del Sit/nor Celio Malespini, nelle quali si raccontano diversi amorosi avvenimenti cosi Lieti, corne mestie siravaganti. Con tania copia di sentenze gravi, di scherzi, e niotli. Che non nieno sono projltle voli nella prattica del vivere humano, che molto graii, e piacevoii ad udire. Con licenza de' Saperiori, et Privilégia. In Venetia. MDCIX. Al Segno dell' Italia. Parti 2, in-4. Edition onsjinale et unique. Elle est fort rare, au dire des bibliographes. La Bibliothèque de l'Arsenal (Paris), en possède deu.v beaux exemplaires ; Belles-Lettres, 17174 et 17175, in-4°. La première partie de cet ouvracre contient CIV nouvelles, quoique la numérolalion n'en offre que Clli (deux nouvelles portent le chiffre XXVII); la deuxième partie renferme XGVl nouvelles. Un des exemplaires de l'Arsenal (w 17175) est dépourvu delà table et d'une Préface au lecteur. La composition du carton de tête permet de supposer qu'il y a eu deux tirages du titre, l'un avec préface et table, l'autre dépourvu de ces deux textes liminaires. Le privilège des Dacenlo novelle est daté du 17 septembre 1G08 et provient du Conseil des Dix.

Recueils collectifs. — Peu de nouvelles recueillies. Indépendamment de IV nouvelles publiées dans le Novelliero ilaliano de Zanetti, Venezia, Pasquali, 1754 (ce sont les nouvelles XLI, LVII, XGVI.de la première partie et les nouv. XI, Let LXI, de la 2» partie), on trouve la nouvelle IV en note dans l'ouvrage suivant : XII Conti Pomiglianese con varianti, etc., illaslrati, da Viitorio Iinbriani, Napoli, Detken e Kocholl, 187G.

Traduction. — Sans vouloir mentionner toutes les imitations françaises, il est bon d'indiquer pour mémoire qu'on trouve un récit de Malespini dans l'ouvrage suivant : les Soirées amusantes ou recueil choisi décantes moraux. Amsterdam, 1785, tome I. (Voir la nouvelle : Aventures de voyage.) L'ouvrape d'Eugène Pion^ mentionné plus sous ce titre : las Montres italiens au service de la Maison d'Autriche, etc. Paris, Pion, Nourrit et G'<>, 1887, iu-4"', renferme, en outre, la traduction de deux Nouvelles de Malespini.

LE GENTILHOMME ET LA PAYSANNE (i)

Dans la superbe viile de Florence, vint, un jour, habiter un chevalier messinois de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, dit de Malte, en compagnie d'une dame maltaise,son amoureuse, et avec une suite de gentilshommes, de pages, de serviteurs, etc. Après avoir loué un magnifique palais, il jouissait agréablement de la vie et d'une renommée très étendue; séjournant tantôt dans la ville, et tantôt dans un charmant domaine qu'il possédait à Fiésole, où il se rendait pour se divertir avec de nombreux gentilshommes ses amis, et jouir heureusement du charme des sites enchanteurs qu'y offre la nature.

Or, il arriva que le plus intime de ces gentilshommes tomba éperdument amoureux d'une très belle et très jolie paysanne, n'ayant de joie et de repos que quand il la voyait.

Celle-ci s'était si parfaitement aperçue de son amour qu'il le lui avait déclaré à plusieurs reprises, en la conjurant de l'aimer à son tour et de lui accorder ses bonnes grâces et en lui offrant mille et mille présents, et tout ce qu'il possédait au monde. Toutefois, loin de céder à ses ardentes sollicitations, elle le fuyait comme un épouvantable monstre et l'avait en horreur.

(i) Dacenio novelle. Première partie : Nouvelle XXI.

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Aussi, le malheureux g-entilhomme menait-il une vie pleine d'amertume et de désespoir, ne sachant plus que faire, si ce n'est que se consumer continuellement dans des peines profondes et de cruels tourments d'amour.

Cet amour si grand et si ardent resta entièrement stérile, du commencement du printemps jusqu'à la fête de saint Jean-Baptiste.

En dépit de toutes ses prévenances et de ses soins si empressés, il n'arriva jamais à obtenir d'elle ni une seule parole ni le moindre regard; elle se montrait au contraire de plus en plus hautaine et dédaigneuse.

C'est dans un si grand malheur et dans un état si misérable que l'infortuné gentilhomme passait et consumait ses tristes jours.

Or, il arriva que le chevalier, qui n'ignorait pas son amour,voulut aller avec lui, la veille de la fête du grand Saint, jouir de la fraîcheur et de la rosée de la nuit si agréable à éprouver.

En joyeuse compagnie, ils arrivèrent au domaine seigneurial. Là, notre gentilhomme, se mêlant, le soir, à la foule de nombreuses jeunes filles, fit tant que son amoureuse s'y trouva elle aussi, lui apportant par sa douce présence et le charme de sa personne quelque adoucissement à ses peines. Mais c'est en vain qu'il fit tous ses efforts pour lui parler, la supplier d'avoir pitié de son cruel martyre. A la fin, la jeune fille, lasse de tant d'importunités, lui dit que, n'étant pas son égale, il devait porter ses pensées ailleurs, résolue qu'elle était à vouloir conserver son honneur qui lui était plus cher que la vie. En somme, il ne put rien obtenir d'elle que de la voir persister à le mépriser et à le fuir constamment. La fête, une fois terminée, chacun retourna se reposer chez soi.

274 CEIJVnES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS

Le iour suivant, tous les habitants des environs se rendirent à Florence, pour assister à la fête solennelle qu'on célébrait en Thonneur de saint Jean-Baptiste. Le g"entilhomme amoureux, croyant, vraiment, que celle qu'il aimait viendrait elle aussi à cette fête, dit au chevalier :

— « De grâce. Seigneur, allons à la fontaine, pour nous rafraîchir, car il me semble qu'ici il fait une chaleur très forte. N'est-ce pas vrai?» ajouta-t-ilen se tournant vers la dame du chevalier...

— « En effet », répondit celle-ci...

— « Allons-y donc, dit le chevalier. Pour ma part je m'y rendrai très volontiers; nous y resterons jusqu'à ce que les jeunes filles reviennent de Florence, et alors nous renouvellerons la fête d'hier soir. »

Et ayant pris la main de sa Dame, pas à pas, ils se dirig-èrent vers la fontaine, qui n'était pas très éloig-née. Arrivés qu'ils y furent, le chevalier s'assit près de sa Dame, sur quelque tapis qu'on avait apporté.

Prenant alors son luth, il commença à jouer et à chanter d'une façon charmante plusieurs siciliennes très belles. Le g-entilhomme, qui ne voulait pas s'asseoir, fit cercle, avec les pages et les serviteurs, autour du chanteur, écoutant avec attention son jeu si doux et son chant si suave. Parmi eux, se trouvaient deux ou trois jeunes paysans qui ne levaient jamais les yeux de dessus la Dame (laquelle en vérité était très belle), jouissant, avec les autres, d'un si g-rand bonheur et d'un si g-rand plaisir.

Le g-entilhomme amoureux, qui était très enjoué et facétieux, voyant tous ces paysans se tenir aussi attentifs et émerveillés^ s'approcha d'un page, qui demeurait à ses côtésj et lui dit à l'oreille :

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— « Voyez-vous ce jeune pavsan qui est auprès do moi; je voudrais qu'en l'abordant vous lui donniez à croire que je suis fou, afin qu'il se tienne sur ses g^ardes et qu'il surveille attentivement mes mouvements ; quant au reste, cela me regarde, laissez-moi faire. »

— « Sur-le-champ, répondit le pag-e, je vais m'acquitter de votre commission. »

Alors, s'approchant du paysan, il lui dit adroitement à l'oreille :

— « Mon jeune ami, ne t'approche pas trop de ce g-entilhomme,qui est à côté de toi, dans la crainte qu'il ne te fasse quelque balourdise; car il lui monte quelc^uefois au cerveau certaines vapeurs et certaines humeurs, qui lui font faire mille folies. Et malheur à qui se trouve alors près de lui. » Il ajouta : « Je te dis cela pour ton bien, maintenant fais à ta g-uise. »

Le jeune paysan, en entendant ces paroles, surtout en observant que le g-entilhomme n'avait pas la mine d'un fou, se mit à rire, pensant que le pag'e se moquait de lui : aussi ne voulut-il rien croire.

Le g-entllhomme qui avait tout entendu, bien qu'il eû^ feint de ne rien entendre, lui posa, peu après, en riant, la main sur l'épaule, en lui donnant une légère tape; à se voir ainsi traité affectueusement, le paysan se prit à rire, se montrant de nouveau très g-ai et très joyeux. Le g'cntilhomme, après l'avoir un peu caressé, tout en lui tenant toujours la main sur l'épaule, voyant qu'il ne pensait qu'à entendre jouer et chanter le chevalier, et, profitant de l'état où il le voyait, inclina peu à peu la tête et lui saisit l'épaule avec les dents, en le serrant fortement. Se sentant mordre d'une façon si cruelle, le paysan se souvint de ce que le pag'e lui avait dit auparavant.

276 ŒUVAES GALANTES DES CONTECAS ITALIENS

Croyant alors que le Gi-entilhomme était véritablement fou, il se dég-ag-ea violemment de l'étreinte des dents, qui pourtant le serraient très violemment, échappa aux mains qui le retenaient, et se mit à courir de toutes ses forces le long- des arbres. Le g-entilhomme facétieux, pour augmenter sa peur, se mit alors à courir derrière lui.

Quand le pauvre jeune paysan le vit à sa poursuite, on s'imag-ine comme il joua des jambes. Il courait à perdre haleine, l'autre le suivant toujours. A une portée d'arquebuse, ils arrivèrent sur le bord d'un g-rand fossé ; le paysan, qui étaitag-ileet vig-oureux,et de plus aiguillonné par sa grande frayeur, franchit d'un seul bond ce fossé larg-e et profond, et continua toutefois à courir. Le g"entilhomme, qui arrivait aussi avec impétuosité, ne connaissant pas la largeur du fossé et ne s'en inquiétant g-uère, sauta également ; mais, n'étant ni léger ni leste comme l'autre, il tomba au fond, sans cependant se faire aucun mal.

Le fossé était sec, couvert entièrement par divers feuillages et des buissons d'épines, de telle sorte qu'il était impossible aux rayons du soleil d'y pénétrer.

Or^ par un heureux hasard, à peu de distance du fossé, sa dame s'était rendue avec son amoureux, qui était un paysan, et là ils se préparaient, — peut-être avaient-ils déjà commencé — à cueillir les doux fruits de l'amour. Ceux-ci, ayant entendu le fracas delà chute du pauvre gentilhomme, s'imaginèrent aussitôt avoir été épiés et découverts par les frères de la jeune fille, ou par quelque autre de ses parents, venus dans l'intention de les tuer tous les deux.

Alors, pleins d'etïroi et de terreur, ils s'enfuirent, le paysan d'un côté, et la jeune fille vers l'endroit où se

trouvait le gentilhomme. Ce dernier, entendant le bruit du feuillag-eet des petites branches, s'épouvanta affreusement, s'imag-inant que c'était un loup. Comme il n'avait pas d'armes pour se défendre, il était dans une terrible anxiété; le bruit se rapprochant de plus en plus, on pense s'il devait en mener large, surtout en considérant le fossé très profond et rempli d'épines. Il ne savait plus de quel côté fuir.

Tandis que,plein d'épouvante, il cherchait des yeux un endroit pour se dissimuler, il aperçut la belle paysanne, sa Dame, qui pas à pas venait de son côté. Le fossé en cet endroit était très large, les feuillages et les buissons d'épines très hauts; elle arrangeait son voile qui était tombé, et secouait la poussière de ses habits. Quand le gentilhomme la vit en pareil endroit, laissant de côté toute crainte, il alla à sa rencontre, en la saluant gentiment.

La pauvre jeune fille, prise ainsi à l'improviste, frémit de frayeur, et elle serait tombée à terre s'il ne l'avait soutenue. Alors, il s'assit, et la prenant dans ses bras, demimorte et froide comme la glace, il l'embrassa, l'appela, cherchant à la ranimer et à lui donner du courage, si bien qu'à la fin elle revint à elle. Se voyant alors dans ses bras, elle dit :

— « De grâce, Seigneur, je vous en supplie, au nom du grand amour que vous dites avoir pour moi, ayez pitié de l'état misérable où je suis; ne me tourmentez pas et laissez-moi m'en aller, puisque vous me voyez plus morte que vive; je vous promets de faire, une autre fois, tout ce que vous voudrez, pourvu que, maintenant, vous ne m'importuniez pas. »

A ces paroles, l'ardent gentilhomme répondit à la paysanne en l'embrassant :

278 ŒUVaiiS GALANTES DES CONTEUnS ITALIENS

— ■ « Que d'obligations ne dois-je pas à l'Amour et à ma bonne fortune qui tous deux m'ont procure l'inestimable faveur de me faire trouver avec vous, dans un lieu si propice et si commode. Je serais vraiment bien niais de laisser échapper une occasion si belle et si désirable. Préparez-vous donc à me complaire, en m'accordant de bonne g-râce ce que vous ne pouvez pas me refuser ici, et contentez-vous de toutes les peines que j'ai souffertes pour vous. »

Ne voulant rien entendre, elle lui résistait le plus possible, se montrant de plus en plus intraitable et revôchc; ce que voyant le gentilhomme lui dit :

— « Comment est-il possible que vous soyez si cruelle envers moi, et que vous m'aimiez si peu, moi qui, au contraire, vous aime tant? Je ne voudrais pas employer la force, mais plutôt la douceur et la courtoisie ; aussi je vous prie de vouloir bien m'accorder de bonne g'râce votre amour, en m'ordonnant de faire pour vous quoi que ce soit que vous puissiez désirer, et vous verrez comme je m'empresserai de vous obéir dévotement. Si, au contraire, vous voulez persister dans votre dédain et dans votre intraitable obstination, je vous préviens qu'à la fin, et malgré vous je me verrai forcé de faire de vous ce qui me plaira le mieux. Alors poussé par votre cruauté sans bornes et par votre ingratitude, je publierai partout votre infamie et votre déshonneur. Comme vous avez quelque jugement et de l'intelligence, vous pourrez juger s'il ne vaut pas mieux vous soumettre aux désirs d'un gentilhomme, dont vous ne pourrez avoir qu'honneur et courtoisie, plutôt qu'à ceux d'un vil paysan, semblable à celui qui vous accompagna ici, lequel, après avoir satisfait le goût qu'il a pour vous

et son caprice, vous affichera partout et ne saura que so g-ausser. »

Entendant ces paroles, et voyant à la fin qu'elle ne pouvait s'échapper de ses mains, la jeune fille répondit faiblement :

— ft Seig-neur, je suis contente de vous faire plaisir et de faire ce que vous m'ordonnez, pourvu que vous m'accordiez gentiment une grâce que je vais vous demander.»

Le gentilhomme, à ces mots, lui jura sur son honneur de faire tout ce qu'elle lui commanderait. Alors, avec la plus grande grâce et le plus grand plaisir qu'il pouvait souhaiter, elle lui permit de cueillir les fruits tant désirés de l'amour.

Quand ils se furent un peu reposés, l'amoureux gentilhomme lui demanda quelle grâce elle voulait de lui, prêt qu'il était à lui accorder ce qu'elle pourrait désirer.

— « La grâce que je vous demande, Seigneur, est de me faire avoir pour mari celui que je vous montrerai, et qui est celui qui m'a mise entre vos bras. »

Le gentilhomme lui dit alors:

— « Je ferai tous mes efforts pour pouvoir mener à bonne fin cette affaire, grâce à l'entremise et à la faveur du chevalier, à condition toutefois que de votre côté vous me promettiez d'être toujours mon amie, de me réserver une part de votre amour et de vos bonnes grâces, vous assurant que si vous me promettez cela, il ne se passera pas huit jours sans que vos désirs ne soient comblés. Je vous ferai, en outre, un cadeau tel qu'il vous fera connaître combien je vous ai aimée, combien je vous aime, et combien je vous aimerai. »

En entendant ces paroles si pleines d'amour, et ces offres si aimables, la jeune fille, joyeuse, lui promit libé-

ralement d'être toujours prête à satisfaire ses désirs. Cette convention une fols faite ils cueillirent encore les si suaves et si doux fruits de l'amour. Et après s'être embrassés mille et mille fois, elle qui savait parfaitement l'issue du fossé, le fit sortir, sans que personne les aperçût ; et tous deux retournèrent gaîment là d'où ils étaient partis auparavant.

Le g-entilhomme, satisfait et content, arriva à la fontaine et y trouva le chevalier qui, conversant avec les siens, s'étonnait fort de son absence prolongée. En l'apercevant, celui-ci dit joyeusement :

— « Mais où donc, Seigneur, avez-vous été pendant tout ce temps ? Je connais par le page le mauvais tour que vous avez joué au petit paysan ; qu'avez-vous donc fait du pauvre garçon ? »

Et, riant tous deux, lui et sa Dame ajoutèrent :

— « Si vous continuez à faire de pareilles plaisanteries, tout le monde, croyez-nous bien, vous fuira en vous supposant réellement fou. »

Le gentilhomme alors raconta que le paysan avait sauté un fossé si large qu'il était presque impossible à l'homme le plus vigoureux du monde de le franchir ; ensuite que lui, voulant aussi faire la même chose, était tombé au fond, et n'en était sorti qu'après un long et fatigant travail ; enfin que, pressé par le sommeil, il s'était endormi à l'ombre de quelques arbres. Passant sous silence ses succès amoureux, il ajouta :

— « Que pouvons-nous faire ici de plus ? Allons préparer la fêle, car les jeunes filles ne peuvent pas tarder beaucoup à revenir. Et, faisant signe de l'œil au chevalier, il lui dit :

— « J'ai encore quelque chose à vous communiquer.»

Le chevalier, qui l'affectionnait beaucoup, presque autant que lui-même, se leva et, marchant à côté de sa Dame, ils arrivèrent à la maison. Ils firent inviter à la fête une grande quantité de jeunes filles, parmi lesquelles vint aussi la belle et jeune paysanne, qui, avec les autres, prit à la fête, jusqu'à la nuit, un immense plaisir.

L'heureux g-entilhomme raconta son aventure amoureuse au chevalier, qui s'en émerveilla et s'en réjouit g-randement, sachant qu'il aimait ardemment la jeune paysanne. Aussi huit jours n'étalent pas encore écoulés que le mariag-e fut célébré, comblant les désirs de la jeune fille, laquelle reçut des deux seigneurs de nombreux présents d'épousailles. La Dame lui fit aussi gracieusement don d'une de ses belles robes de drap écarlate, et de deux jolis anneaux d'or.

La jeune paysanne, devenue élégante, resta enchantée de tant de g-entillesses et de si beaux cadeaux. Aussi en récompense d'une telle faveur et de tant de bienfaits, chaque fois qu'elle en eut la facilité, et sans que jamais personne s'en aperçût, elle combla gracieusement les désirs amoureux du g'entilhomrac.

LE SANG DU CHRÉTIEN (i)

Vecchiali, fameux corsaire de notre temps, homme barbare et très cruel, favori bien-aimé du Grand-Turc, comme on le sait, après être retourné à la Porte Ottomane, avec un butin considérable et plusieurs prisonniers tant hommes que femmes, se retira dans aon superbe palais, situé à ving-t-cinq milles de Constanti- Rople. Comme il avait besoin de se rendre souvent auprès du Grand Seig-neur, il avait, à cet effet, une frég-ate armée de nombreux esclaves si forts et si robustes qu'en moins de deux heures, en dépit de la mer et des vents, à force de rames et avec l'aide des voiles, ceux-ci le conduisaient à la Porte, et,dansle même laps de temps, le ramenaient dans son palais. On dit que c'était une chose merveilleuse de voir avec quelle splendeur et quelle magnificence il vivait avec une grande multitude d'esclaves qui le servaient.

Or, il arriva qu'on lui fît cadeau de différents esclaves, parmi lesquels était un jeune homme ang-lais, de dixsept ans, beau comme un Ange du Paradis, et sur lequel le Barbare inhumain jeta les yeux. Comme ses charmantes habitudes et ses manières aimables lui plaisaient excessivement, il ordonna de le nourrir avec un soin et

(i) Dacento novelle. Première partie : Nouvelle XXII.

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un empressement tout particuliers. Ce beau jeune homme était un très bon chrétien, profondément rclig-ieux et plein de piété : il ne passait pas un seul jour sans s'agenouiller pour dire ses prières et faire de pieuses oraisons, priant Dieu de le délivrer d'une si dure captivité et d'une servitude aussi cruelle.

Or, un jour, Vecchiali entra dans le bain qu'il avait fait établir avec beaucoup d'art et une dépense énorme, bain dont les Turcs font un usage très fréquent, car leur loi les y oblige et leur donne à entendre que l'eau les purifie de leurs péchés. Se souvenant alors du jeune homme, il commanda à un de ses fidèles esclaves de le lui amener, avec la pensée d'assouvirsurlui ses honteux et diaboliques désirs. L'esclave, très obéissant, l'avant trouvé, voulut conduire le jeune homme auprès de son seigneur : mais celui-ci, sachant parfaitement la chose pour laquelle on le faisait demander, ne voulut jamais y aller. Alors l'esclave, retourné près de Vecchiali, lui raconta la résistance obstinée du bel Anglais qui refusait d'obéir à SCS ordres. Vecchiali, entendant le rapport de son esclave, encore qu'il se montrât un peu irrité, voulut pour l'instant prendre patience et lui pardonner sa désobéissance.

Le bon et pieux jeune homme continua toutefois à dire ses prières et à réciter ses dévotes oraisons avec la plus i^rande ferveur; mais craignant à la fin que ce chien de renégat n'en vînt à employer la force et la violence, il résolut de subir mille morts plutôt que de se livrera ses ignobles désirs, par une action si infâme et si révoltante. Quelques jours se passèrent avant que Vecchiali entrât de nouveau dans le bain. Quand il y revint, il envoya chercher par le même esclave le jeune

homme, afin qu'il lui vînt tenir compag-nie; celui-ci ne voulut pas y allei% recourant, dans sa douleur et dans son infortune, à la divine providence et s'afFermissant dans sa résistance par les prières et les oraisons empreintes d'une piété profonde.

L'esclave l'exhorta à obéir à son maître, et à, ne pas lui donner sujet de se montrer cruel envers lui. Mais le jeune homme ne l'écoutait pas, absorbé qu'il était par la prière qu'il adressait à Dieu, le priant de le protég-er contre les désirs infâmes de cet impie renég-at.

L'esclave, voyant le peu de cas qu'il faisait de ses ordres formels, retourna vers son maître et lui raconta tout ce qu'il avait pu obtenir de l'Ang-lais. A cette nouvelle, le perfide Busiris entra dans une fureur épouvantable, fit venir quelques autres esclaves et leur ordonna d'aller trouver le jeune homme, afin — s'il ne voulait pas venir de son plein g-ré — de le lui amener par force. Les esclaves coururent immédiatement le chercher, et le trouvèrent les yeux noyés de larmes, se recommandant à Dieu. En dépit d'une longue lutte et d'une défense acharnée (quelle défense et quelle résistance ce malheureux jeune homme pouvait-il opposer à tant de g'ens?),ils l'entraînèrent vers Vecchiali, qui, enflammé de fureur et de colère, fit sortir tout le monde de la salle de bain et lui dit :

— « Pourquoi, quand je t'ai fait appeler, n'as-tu pas voulu te rendre à mes ordres ? Cela devait largement te suffire que j'aie toléré une seule fois ta désobéissance. A te montrer insolent et arrog-ant, et à dédaig-ner mes ordres, tu t'es moqué de moi : réponds, pourquoi n'as-tu pas obéi? »

A cette demande, le bel Ang-lais répondit, les larmes aux yeux :

CULIO MALESPINI

— « Si tu m'avais fait appeler pour des choses honnêtes et vertueuses, je t'aurais obéi immédiatement; mais comme je m'imag-ine parfaitement pour quel motif tu me voulais, j'ai refusé de venir, et de plus d'obéir à tes ordres, aimant mieux souffrir toute espèce de toure ments et la mort la plus cruelle et la plus affreuse qude satisfaire tes désirs. Je ne fais aucun cas de tes mépris, ni de tes menaces, car mon Dieu, en qui je me confie, suffira à me donner la force de résister à tes désirs dépravés et abominables. J'ai même la certitude que ce Dieu protég'cra ma vie, et qu'il me délivrera de tes mains exécrables et infernales. »

Ces paroles soulevèrent une si furieuse colère dans la poitrine haletante du cruel barbare qu'à l'instant, tel un véritable démon sorti du fond des enfers (lançant du feu par les yeux et par la bouche), saisissant son cimeterre, il se précipita sur le malheureux jeune homme, et, par des coups sans nombre, arracha l'âme innocente de ce corps sans tache. Ce jeune et pieux martyr ayant expiré, le chien perfide, après cet instant de colère et d'indignation, sortit du bain, et ordonna à un esclave d'enlever le cadavre, et de nettoyer le bain inondé par la grande quantité de sang répandue; puis il se retira dans un autre appartement. Là, sa fureur s'étant un peu calmée, il regretta immensément sa cruauté, car il redoutait par-dessus tout l'indignation du Grand- Turc qui ne veut qu'en aucune façon on fasse subir aux esclaves beaux et nobles des offenses et des violences d'aucune sorte. Agité et tourmenté par cette crainte et par le remords, et voyant que le bain étuit encore souillé par le sang de l'innocent jeune homme, il se retourna vers l'esclave en lui criant :

— « Tu attends peut-être un autre carnag-e, pour accompagner celui qui est mort, et gisant à terre, et qui comme toi n'a pas voulu m'obéir ? »

Alors l'esclave effrayé répondit aussitôt :

— « Seigneur, je n'ai nullement manqué de faire ce que vous m'avez commandé. Je suis allé à la citerne puiser de l'eau pour laver et purifier le bain, -mais malgré tous mes efforts, et la diligence que j'y ai mise, je n'ai jamais pu retirer mes seaux, car il semblait vraiment qu'une montagne y fût accrochée comme un poids énorme. Puis, ne voulant pas moins emporter hors du bain le corps du jeune homme, mialgré toute la force que j'ai pu employer ,je n'ai jamais pu soulever ce cadavre de terre. Et si vous refusez de me croire, venez avec moi jusqu'à la citerne, vous vous en convaincrez, et verrez tout de vos propres yeux. »

A ces paroles, le barbare, étonné et confus, alla à la citerne avec son esclave, et vit qu'en effet il ne put jamais en tirer la plus petite goutte d'eau. Alors, indigné et furieux, il résolut lui-même de tenter l'expérience, mais elle fut vaine et trompeuse comme celle de son esclave. Profondément stupéfait, il retourna au bain, et voulut aussi essayer de porter le cadavre dehors, mais il ne put jamais le remuer, ni le soulever de terre. Couvert de sueur, il se retira dans un autre bain qui servait à ses esclaves et pleura continuellement, pendant trois jours, son péché, sans goûter, dans une piété fervente, autre chose que du pain et de l'eau. Puis il fit venir secrètement de Pera deux moines observants qui prirent sans la moindre difficulté le corps du jeune et innocent Anglais, etne sachant pas toutefois la cause de sa mort, bien qu'ils la devinassent, l'ensevelirent dans un endroit secret en

■versant un torrent de larmes. Le fourbe renégat tint cette mort toujours cachée, imposant à son esclave l'obligation de faire de même, sous peine d'être empalé. Peu de temps après, le scélérat partit avec ses galères semer la ruine et la dévastation parmi les chrétiens, en mettant sur son passage tout à feu et à sang. C'est alors que l'esclave qui savait tout s'enfuit, et, réfugié dans un lieu sûr, raconta à de nombreuses personnes ce qui était arrivé.

LA JALOUSE PUNIE (i;

Il advint qu'un Sénateur du roi de France qui demeurait dans la ville d'Orléans s'énamoura follement de la femme d'un boucher. Aj'antfini par l'amener à lui accorder son amour, ils jouirent pendant une longue période allèg-rementl'un de l'autre, car l'ardent Sénateur n'avait de joie au cœur que lorsqu'il se trouvait avec la belle bouchère, et celle-ci le lui rendait bien.

Pourtant, avec le temps, le Sénateur finit par se lasser et se détacher si bien d'elle qu'il ne pouvait plus lavoir ni en entendre parler et qu'il aurait voulu dès lors qu'elle s'abstînt d'aller souvent lui rendre visite. La bouchère ayant compris la chose en était grandement mécontente et plus elle essuyait de refus, plus dans son cœur son amour prenait racine sans qu'elle pût laisser d'aller retrouver le Sénateur. Ce que voyant, celui-ci lui signifia de ne plus entrer dans sa chambre et il ordonna expressément à son valet de ne plus la laisser paraître devant lui.

A ce nouveau coup, elle devint comme une forcenée, non tant parce que le Sénateur n'avait plus aucun désir de prendre la femme d'autrui que parce qu'il en avait trouvéune autre plusjolie, plus jeune ctplusriche qu'elle

(i) Dacenlo novelle. Deuxième partie : Nouvelle XLIV.

CEUO MALESPINI 289

et à laquelle il avait donné les clefs de son cœur et de sa chambre pour qu'elle pût y venir à son aise. C'est pour celte raison que l'amoureuse bouchère, qui avait nomGiannetta,ne pouvait plus, comme elle en avait pris l'habitude et comme faisait l'autre, se divertir à toute heure avec le Sénateur.

Or^ il advint que le Sénateur eut le désir de donner chez lui un dîner et d'y inviter sa dame ainsi que deux ou trois de ses amis. Tous promirent d'y assister, et particulièrement la dame qui devait apporter force mets délicats et du vin très précieux, comme ont coutume de faire toutes les g-entes dames françaises.

Tout le monde s'étant, à l'heure fixée, rendu chez le Sénateur, on se donna du bon temps et on but joyeusement.

L'amoureuse Giannetta,qui les connaissait, voyant les nombreux serviteurs de son amant passer et repasser devant sa porte en portant des mets variés et de nombreux Jiaschi de vin, ne put se retenir de demander quel était ce banquet pour lequel on portait tant de victuailles.

— « Le Sénateur, lui dit un des serviteurs, a invité à dîner quelques-uns de ses amis ? »

— « Et qui sont ceux-là? » demanda-t-elle.

— « Vraiment, Madame, répondit le serviteur, je ne saurais vous le dire, car je ne fais qu'apporter les mets à l'entrée de la chambre où mon patron me les prend lui-même. Aussi ne puis-je vous dire qui est là. »

— « Ce doit être, dit-elle, une secrète société et sans nul doute il doit y avoir quelque chose de nouveau », et elle ajouta :

«c Allez et servez-les bien. »

iS

âgO CELVllES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS

Quand celui-là fut parti, il en vint un autre quelle interrog-ea de même et qui lui donna confirmation de ce que lui avait dit son corapag-non, en ajoutant toutefois :

— « Je crois qu'il doit y avoir quelque dame qui ne veut être ni vue ni counue de quiconque. »

En entendant cela, la bouchère ne douta plus que ce ne fût bien là en effet ce qu'elle avait supposé; ce qui lui causa une très g-rande douleur.

— «Ah! ingrat et déloyal que tu es, dit-elle. C'est bien là le prix que tu me rends pour l'amour infini que je te porte. Mais je la g-uetterai si bien, celle qui me cause un pareil tourment en te prenant et en te volant à moi, que, si je peux la renconlrer, je ne la laisserai pas s'échapper sans lui chanter sa leçon et sans lui griffer tout le visage. »

Et ainsi, possédée d'une grande colère, elle mit la route sous ses pieds avec la ferme intention de mettre à exécution ce qu'elle avait résolu. Arrivée à l'endroit propice, ne voulant pas trop longtemps attendre celle que plus que toute autre femme au monde elle haïssait et qui devait sortir de la chambre après y avoir mangé de si bonnes choses, elle entra dans une cour et voyant une échelle qu'un couvreur de toits avait laissée appuyée à son travail, pendant le temps qu'il allait dîner, elle 1 1 prit, la plaça contre une cheminée qu'elle savait voisine de l'appartement de son amant et elle monta sur i toit. Là, s'étant entourée d'une coi'de qu'elle avait p;. hasard trouvée dans la cour,elle entra dans la cheminée cl peu à peu elle se mit à descendre en se retenant avec le^ mains au bout de la corde. Mais le malheur voulut qi; de par ses grosses et pesantes fesses, elle restât dans le milieu sans pouvoir se mouvoir ni en avant, ni en ar-

■Mjl

riùre, pourtant qu'elle fit à tirer vers soi la corde.Gomine elle était peu vig^oureuse et assez faible de ses mains, il ne lui fut jamais possible de remonter. Ne sachant alors ni que dire ni que faire, elle résolut d'attendre le prochain retour du couvreur à son travail; mais elle fut g-randement déçue dans son espoir, car celui-ci ne retourna qu'au matin. La Fatalité voulut qu'il tombât vers le soir une pluie si abondante et si serrée que la pnuvre Giannetta fut trempée jusqu'à la chemise.

Gomme la nuit était déjà avancée, Giannetta étant toujours dans la cheminée entendit dans la cuisine parler à haute voix, non loin d'elle ; elle se mit alors à crier très fort. Ceux qui étaient à la cuisine, en entendant cette voix, furent fort surpris, et comme elle ne se taisait point, ils crurent qu'il y avait par là quelqu'esprit, ce dont ils allèrent prévenir le Sénateur qui était allé dormir. Celui-ci, qui n'était pas des plus courag-eux, ne se soucia pas d'aller voir ce qu'il en était, et il remit ce soin au lendemain matin. Il fallut donc que la pauvre femme, au prix d'une long-ue et dure patience, restât toute la nuit dans la cheminée; et pour comble de malheur, depuis bien Ion-temps il n'avait plu aussi abondamment que cette nuit-là.

Le lendemain matin,lecouvreurrevint de bonne heure à son travail afin de remédier pour le mieux aux déi^âts que le mauvais temps avait dû occasionner. Mais voyant que son échelle se trouvait à un endroit tout autre que celui où il l'avait placée avec sa corde qui y était attachée, il ne pouvait s'ima-iner dans quel but cela avait été fait et il demeurait perplexe. Voulant pourtant reprendre sa corde il se décida à monter.

Arrivé auprès de la cheminée, il tira la corde et s'a-

perçut que la cheminée était découverte. Il y avança la tête et découvrit la pauvre bouchère, pareille à une jolie chatte, toute morfondue, toute mouillée, toute souillée de suie et noire comme un charbon. A première vue, il en devint tout pâle, mais reconnaissant bientôt que c'était une femme, il lui dit :

— « Que faites-vous là, madonna ! Vous vouliez sans doute aller dévaliser la maison du Sénateur ? »

— (( Non, frère, je vous le jure sur ma foi, mais je vous en prie, faites-moi la courtoisie de m'aider à sortir d'ici, et je vous donnerai tout ce que vous voudrez. »

— « Certes non. Je me g'arderai bien de faire une pareille chose avant de savoir pour quelle raison vous êtes entrée là. »

— « Je vous le dirai donc, répondit la femme, puisque vous l'exig-ez. Mais je vous prie de ne souffler mot à personne de pareille chose. »

Elle se mit alors à raconter le grand amour qui l'unissait au Sénateur et la raison pour laquelle elle était venue là. En apprenant cette malheureuse aventure d'amour, le couvreur en éprouva une grande pitié, et il fit si bien que, non .sans une grande peine, et avec l'aide de la corde il réussit à retirer la bouchère de la cheminée. Giannetta lui promit alors que, s'il gardait le secret, elle le pourvoierait pendant un an de viande de bœuf et de mouton pour tous les besoins de sa maison. Mais l'obligeant couvreur fut si discret que tout le monde ne tarda pas à connaître l'aventure.

CIANCA CAPELLO (i)

Dans les années passées, parmi les nombreux marchands florentins établis dans la belle ville de Venise, se trouvait la maison de banque des Salviati. Il y avait dans cette banque de nombreux jeunes gens occupés à écrire et à faire les diverses opérations nécessaires et parmi eux se trouvait un certain Pietro Buonaventura, citoyen de Florence, qui était un très beau et très courtois jeune homme. A côté de la maison de banque habitait avec sa très nombreuse famille, un gentilhomme vénitien de la maison des Capelli.Au nombre de ses enfants, le gentilhomme avait une jeune fille gracieuse et jolie dont le nom était Biancaet dont Buonaventura tomba éperdûment amoureux. Grâce au voisinage et à la commodité des lieux, Buonaventura put après quelque temps découvrir à Bianca l'immense amour qu'il lui portait. La jeune fille, qui le croyait patron ou tout au moins associé de la banque, commença à le regarder d'un œil à la fois compatissant et lascif et à prendre en considération les belles manières et la bonne façon du jeune homme. Cet amour réciproque alla croissant de jour en jour et arriva à tel

(i) Ducenlo novelle. Deuxième partie : Nouvelle LXXXIV.

294 CEUVRES GALANTES DES CON'TEUnS ITALIENS

point (toutefois sous promesse de mariag-e) qu'ils goûtèrent aux doux fruits d'amour, sans que nul, à l'exception d'une vieille g-ardienne de la jeune fille, qui favorisait leurs plaisirs, s'en avisât .

Les deux amants continuaient à se voir. Or, un soir entre autres, la jeune fille étant allée retrouver son amant dans une chambre du rez-de-chaussée de la maison voisine où, suivant sa coutume, elle restait jusqu'à l'aube, en laissant entr'ouverte la porte de sa maison qu'elle pouvait en quatre pas réintégrer, il advint que le boulanger alla demander s'il devait faire le pain. Après qu'il eut sifflé et frappé à la porte, on lui répondit de le faire. Le boulanger, qui avait remarqué que la porte était entr'ouverte, croyant bien agir, la referma.

La jeune fille^ s'étant par la suite avisée qu'il était l'heure de partir, se leva après avoir doucement baisé son époux et amant, et par lui accompagnée jusqu'à la porte, sortit pour regagner sa maison. Là, elle trouva rhuis fermé et en éprouva un tel coup qu'elle fut soudain hors de soi, ne sachant que faire ni que dire. Revenant alors vers son amant, qui d'ordinaire attendait jusqu'à ce qu'elle fût rentrée, elle lui apprit qu'elle avait trouvé la porte fermée et ne savait comment cela s'était fait. Puis, tremblante comme un roseau exposé au vent, elle se laissa choir dans les bras de Buonaventura. L'amoureux jeune homme la réconforta et lui dit de ne rien craindre. Il sortit aussitôt dans la rue et il lit toutes sortes d'appels et de sifflets jusquà appeler par son nom la matrone au courant de leurs amours. Mais tous ses efforts furent vains, car la dame n'entendit rien, quelques stratagèmes qu'il ait su employer. Déjà la belle aurore commençait à paraître. Alors les deux amants,

crai fanant d'être découverts, prirent le parti de s'enfuir, en se persuadant que s'ils étaient pris en pareille situation c'en serait fait de leur existence.

Ayant donc réuni tout leur couraçe et toute leur énergie, avec les vêtements et le peu d'argent qu'ils pouvaient avoir dans une situation aussi précipitée (la jeune fille n'avait qu'une robe de serg-e par-dessus sa chemise, car on était en plein été), les deux jeunes g-ens montèrent hâtivement sur une barque et, le plus secrètement qu'ils purent, se rendirent à Florence, où ils se réfugièrent dans la maison du père de Buonaventura, qui se trouvait au-dessus de la place San-Marco, non loin de l'église de l'Annunziata.

Quoique le père de Buonaventura fût citoyen Florentin, il ne possédait qu'une petite fortune,eten vo^^antces deux bouches venir à sa charge il fut contraint de renvoyer la servante qu'il avait et de mettre à sa place celle que son fils lui présentait comme son épouse, car sa propre femme était trop vieille pour s'occuper des soin du ménage. La gente demoiselle en prit toute la charge et elle le fit allègrement pendant plusieurs mois.

Lorsqu'on eut découvert la fuite des deux amants, le père et les parents de la jeune fille en devinrent d'autant plus furieux qu'ils occupaient une haute situation. Ils firent publier contre eux un atroce ban pour qu'on pût les poursuivre et les tuer, même en terre étrangère. Quand les fugitifs surent cela ils en furent effrayés et en eurent froid jusqu'aux os, si bien que Bianca ne se laissait jamais voir et restait sans cesse occupée aux besoins du ménage.

Or, comme ils vivaient dans cette précaire situation, advint qu'un jour, par un heureux hasard, le grandduc Francesco passa en voiture sous les fenêtres de la

maison. Bianca, qui ne l'avait jamais vu, souleva un peu la jalousie pour le mieux regarder, et ses regards rencontrèrent ceux du grand-duc. Celui-ci ne se fit pas faute de sortir la tête de sa voiture et de regarder encore vers la fenêtre pour revoir la jeune femme, mais ce fut en vain. Ce simple regard avait suffi pour faire naître dans l'âme du grand-duc je ne sais quelle affection de par laquelle il voulut soigneusement savoir qui était cette femme et tout ce qui la concernait. En apprenant quelle était sa misérable situation, son cœur fut empli de pitié pour une telle infortune et son désir de la revoir ne fit que s'accroître. Cela lui était rendu facile soit qu'il se rendît matin et soir à une de ses propriétés appelée le Casino, où il restait jusqu'à l'heure du dîner, soit qu'il allât entendre la messe à l'église de San-Marco (qui était auprès de la maison Buonaventura) ou bien à l'église de l'Annunziata. Il eut ainsi, quoique à la dérobée, l'occasion de revoir Bianca.

Mais un grand désir lui vint de la voir de plus près et il communiqua son désir à un gentilhomme espag"nol que, dès ses jeunes ans, le grand-duc Cosimo lui avait donné pour gouverneur et pour gardien. Celui-ci, une fois instruit du désir de son maître, qu'il avait à cœur de toujours servir et satisfaire dans ses goûts, se chargea de l'entreprise. Il enjoignit aussitôt à son épouse d'avoir à se lier d'amitié avec la mère du mari de la jeune femme, ce qui fut chose facile.

Les deux femmes, comme c'est naturel entre les personnes de ce sexe, ne tardèrent pas à se mettre au courant de leurs affaires. La gente dame, qui savait comment elle devait opérer, fit tomber la conversation sur son fils Pierre et demanda s'il était marié.

— « Certainement, Madame, répondit la mère, mais de façon bien malheureuse. »

Et elle raconta alors ce qui s'était passé à Venise. La noble dame feig-nit une grande compassion à l'ég-ard de Bianca et exprima le désir qu'on voulût bien un jour la conduire chez elle, désireuse qu'elle était de lui être utile et de lui rendre service. L'autre dame, entendant cela, lui répondit :

— « Ce serait là, Madame, chose fort difficile, car elle ne sort jamais de la maison. Elle n'a pas d'autre vêtement que ceux qu'elle porte, car nous n'avons pu lui en donner par suite de notre pauvreté, et elle aurait honte de paraître ainsi devant vous, d'autant plus qu'elle est, comme vous, g-ente dame et de noble race. »

— « Nous remédierons facilement à cela en lui envoyant de mes vêtements et je pourrai ainsi la voir et la connaître. »

— « Je ne sais, dit l'autre, si elle y consentira, sans avoir la permission de son mari ; je ferai tout mon possible pour qu'elle vienne, mais je crains de ne pouvoir y réussir, car elle se trouve heureuse de vivre ainsi retirée, sans se soucier de voir personne. Mon fils lui a plusieurs fois dit de venir avec moi à la messe de San-Marco, mais elle n'a jamais voulu. Depuis l'heure bénie où elle est entrée dans notre demeure, elle n'est jamais allée nulle part. »

— « Faites, je vous prie, tous vos efforts pour me la conduire. Je vous enverrai un carrosse dans lequel elle pourra venir en sûreté, sans être vue de personne. Et dites-lui que mon amitié, loin de lui nuire, lui sera peut-être d'un grand secours et d'un grand bénéfice. »

'— « Je ne manquerai pas, répondit la bonne dame

298 ŒUVRES GALANT2S Dli.S CONTEURS ITALIENS

de faire tout mon possible pour vous être a£^réable. »

Rentrée chez elle, elle commença à s'entretenir avec sa belle-fille et à lui raconter, point par point, tout ce qui s'était passé avec la noble dame.

— « Song-ez, lui dit-elle, que cette dame est la femme du premier favori du grand-duc ; aussi son amitié ne pourra que vous profiter, et être le meilleur intermédiaire pour vous faire obtenir par son mari le sauf-conduit que vous souhaitez tant, afin de pouvoir vivre à Florence. Désormais, vous serez à l'abri de l'autorité de vos parents avides de vous ravoir entre leurs mains. »

Quand la pauvre jeune femme entendit parler de saufconduit, bien qu'elle n'eût aucune envie de sortir de la maison et de se promener dans Florence, non plus que d'être connue ou de lier connaissance, elle fut néanmoins ébranlée et promit de faire ce qu'on demandait, pourvu toutefois que son mari le permît.

Informé par sa femme la nuit suivante, celui-ci, qui ne désirait pas moins qu'elle le sauf-conduit, jugea que par le moyen de cette dame il serait aisé de l'obtenir, car il savait fort bien quelle était auprès du grand-duc l'autorité du mari. Il lui donna licence. Bianca alors, ayant parlé à sa madonna, toutes deux arrivèrent aussitôt pour prévenir la noble dame, afin qu'en temps opportun elle envoyât son carrosse.

Le carrosse étant venu les prendre, les deux femmes y montèrent et arrivèrent au palais de la Dame où elles furent accueillies avec joie et forces caresses. On les fit entrer dans un somptueux appartement où elles causèrent de mille choses et où la dame renouvela son offre de faire avec son mari tout le nécessaire pour le saufconduit désiré.

CELIO MALESl'INl 2QÇ)

Tandis qu'elles devisaient ainsi, Mondrag-one (tel étaii. le nom du mari) parut à l'improvisle et otlrit ses hommag'es, en feig-nant de ne point connaître les deux madones. II demanda à sa femme qui elles étaient.

— « Ce sont, répondit-elle, des personnes qui ont besoin de notre faveur et de notre aide auprès du grand duc. »

Puis, en quelques mots, elle lui dit l'histoire de latente dame (histoire qu'il connaissait mieux qu'elle), en le priant de vouloir bien la servir auprès de Son Altesse. Celui-ci, qui était caché dans un endroit secret, voyait et entendait tout. Tandis que la dame parlait, Bianca tenait les yeux baissés avec une intensité de désir si vive que, sans qu'elle parlât, il était facile de voir combien elle soupirait après ce sauf-conduit.

Quand la femme eut parlé, Mondrag-one répondit :

— « Ce que vous désirez là Madame, est bien peu de chose auprès de ce que je voudrais faire pour vous, car je n'aurai pas g-rand'peine pour l'obtenir, le grand-duc et prince étant si mag-nanime et si courtois qu'il est toujours empressé à rendre justice à qui le lui demande et principalement aux g-entes dames, ainsi que les lois de la chevalerie le lui commandent. Aussi rassurez-vous et soyez certaine que chacun de vus désirs sera satisfait. »

Sur ces mots il s'éloig-na. La g-ente dame toute contente des ofl'res et des promesses de Mondragone, se mit alors à deviser de bon cœur et montra un visage plus joyeux. Un instant après, la Mondragone la prit par la main en lui disant :

— « Je veux, Madame, vous montrer net re palais afin que vous médisiez si, en quelque chose, il ressemble auxgrandes et superbes maisons de A-otre ville. En atten-

dant, Madonna qui est fatiguée et faible des jambes restera à se reposer jusqu'à notre retour. »

— « Allez, allez, répondit la Madonna, je n'ai pas assez de souffle pour pouvoir monter et descendre tant d'escaliers. »

Et alors en souriant et se donnant le bras, les deux autres parcoururent tout le palais que Mondrag-one venait de faire construire, mais qui n'était pas encore terminé dans la rue du Carnesech, près de Santa Maria Novella. Bianca, toute étonnée des pompeux ornements qui étaient abondamment prodig'ués dans toutes les pièces, en fit de g-rands élog-es

Parvenues à la fin dans un très-beau cabinet dans lequel sa trouvait un très riche lit et un mag-nifique bureau, et dont les fenêtres donnaient sur un admirable jardin, la Mondrag-one, ayant ouvert le bureau, en retira de nombreux bijoux d'une g-rande beauté, qu'un à un la g-ente dame contemplait avec admiration. La Mondragone lui dit ensuite :

— « Je veux maintenant vous montrer certaines robes qui me paraissent conformes à la mode de Venise, mais veuillez m'attendre un peu tandis que je vais chercher les clefs du coffret où elles sont enfermées. »

A peine était-elle sortie qu'à l'improviste survint le grand-duc. A cette entrée soudaine, Bianca se mit à trembler, car en femme avisée elle se douta bien vite de la raison de cette venue, et elle tomba aussitôt à genoux dans une humble et suppliante attitude :

— (( Puisque mon mauvais destin a voulu que je perde mes parents, ma liberté et ma patrie, et qu'il ne me reste que mon honneur, je vous prie humblement de vous en faire le protecteur. »

CELIO MALESPINI 3o I

En entendant ces mots, le grand-duc la prit aussitôt sous les bras et l'aida ù se relever en lui disant :

— « Ne craig-ncz rien, Sig-nora, je ne suis pas venu ici pour souiller votre honneur, mais pour vous consoler et vous aider, car je sais quelle est votre malheureuse situation; félicitez-vous, au contraire, d'avoir rencontré un protecteur et soyez certaine qaS. toute occasion vous ne recevrez de moi que faveur et courtoisie. »

Et ayant ainsi parlé et fait une révérence, il s'en alla en laissant la g-cntc dame toute pâle et toute confuse, jusqu'à ce que la Mondrag-one, étant revenue, lui dit en riant.

— « Ne vous étonnez point de la venue inopinée du g-rand-duc. Comme il connaît parfaitement notre palais, au moment où nous y pensons le moins il survient et s'amuse à jouer des tours soit à moi, soit à mes donzelles. Mais il me semble que vous lui avez fort bien parlé si j'en jug-e par la roug-eur qui lui est venue au visag-e. Combien je m'en réjouis! Après une telle rencontre et une telle réprimande, il ne se montrera plus à l'avenir aussi hardi. »

— « Je ne lui ai pas dit autre chose, répondit la g'ente dame, que la crainte que j'avais pour mon honneur et je l'ai prié de s'en faire le g"ardien et le défenseur. »

— «Je vous assure fermement, dit la Mondrag-one, qu'il le fera, car il n'est pas homme à perdre son temps avec une femme sag-e comme vous l'êtes. Mais pour en venir au fond des choses, je vous dirai que vous devez être heureuse que le ciel, ayant pitié de vos misères, vous offre un bras aussi puissant pour vous en délivrer. Ainsi sachez fortement serrer ce bras, et vous serez heureuse et comblée. Ce sont là des grâces et des faveurs qui

n'échoient qu'à bien peu de femmes qu'un grand-duc brûle d'amour pour elles, et vous pouvez vous estimer sûre d'obtenir de lui toute joie et toute allég-resse. »

D'autres discours du même genre furent échang-és entre les deux dames, après quoi la g-ente dame consentit à accorder son amour à l'amoureux g-rand-duc.

De jour en jour, leur^lamme réciproque ne fit que s'accroître, jusqu'à ce que le g'rand-duc prît Bianca pour sa femme et la fit couronner grande-duchesse de Toscane et qu'ils moururent, l'un et l'autre, d'une mort prématurée.

4SCANI0 DE' MORI

Parmi les petites cours princières de l'Italie florissantes au temps de la Renaissance,il en fut peu de plus fastueuses et de plus favorables aux arts que la maison de Gonzague de Mantoue : « Les (^onzague d'abord marquis et ensuite ducs de Aîantoue, a-l-on écrit (i), avaient commencé dès le xiv' siècle à montrer du goût pour les lettres ; toutes les branches de cette nombreuse et illustre famille furent à l'envi, dans le xvi*, les dignes émules des princes d'Esté et des Médicis, par leur magnificence, par les bienfaits dont ils comblèrent les savants; et peut-être les surpassèrent-ils par les talents littéraires que plusieurs d'entre eux firent briller. » Francesco de Gonzague, quoique enveloppé dans les guerres qui secouaient la Péninsule, fixa la tradition. Federico, son fils, premier duc de Manloue, surpassa ses ancêtres par son luxe et par les spectacles qu'il ordonna. Sous règne, les beaux-arts s'épanouirent; Jules Romain, encouragé par la générosité de son protecteur, révéla les ressources de son génie. Tous les princes qui se succédèrent continuèrent à s'entourer d'une élite. Le duc Vincenzo s'honora de l'amitié de Torquato Tasso, dans un temps où ce grand poète avait besoin de consolation plus encore que de secours. On conçoit qu'une telle atmosphère fut favorable à la formation intellectuelle d'Ascanio de' Mori, écrivain notoire

(i) P.-L. GiNGUENÉ : Histoire littéraire d'Italie, etc., seconde édition, tome IV, p. 106.

3o4 ŒUVRES GALANTES DES CONTEUUS ITALIENS

dont lé mérite, fait d'érudition et d'éloquence, força la destinée.

C'est une fig-ure hautement sympathique, mais dont les traits ne nous sont révélés qu'à travers de succincts commentaires.

Ascanio Pipino de' Mori da Ceno, conteur et poète, naquit d'Agostino de' Mori et de Barbara Bettoni, d'extraction noble, aux environs de Medole (i), dans le district mantovan, en i533. Son enfance, jusqu'à la quinzième année, se passa à Mantoue même. Il entra à la milice et après quelques juvéniles aventures, dont le détail nous manque, se réfugia près d'Orazio de Gonzague, marquis de Solferino,avec lequel il se rendit en Allemagne en 1 669 et prit part à la guerre de Maximilien contre Soliman. Sa bravoure maintes fois mise à l'épreuve, il revint en Italie; mais la vie active le hantait. Il suivit de nouveau son maître, s'engagea dans un corps de condottieri au service des Vénitiens et fit campagne contre les Turcs.

Las des hasards de la vie militaire, il retourna dans sa patrie et s'y maria en iSjo avec Settimia Olivo, laquelle le rendit père de sept enfants. Une carrière s'imposa sous les auspices du duc Orazio. Il s'appliqua à l'étude des belleslettres qu'il avait jusqu'alors négligées. «. Doué d'heureuses dispositions naturelles — écrit Camillo Volta (2), — il se pourvut de bons livres et put en quelques années, avec l'aide du médecin Gio Battista Cavallara (3), s'instruire dans l'art d'écrire élégamment. Le premier fruit de son application fut le Giaoco piacevole {le Jeu plaisant), œuvre en prose mêlée de vers, par lui écrite pendant le carnaval de 1675 et publiée la même année. En i58o, il mit au jour des rimes avec un

(i) On le dit de Ceno, lieu antique et célèbre qui servit lonjiftemps de théâtre aux factions guelfe el gibeline. (Cf. Girolamo Ghiliki).

Prima parte délie Novelle cli Ascanio de Mori, etc., Mantova, Francesco Osanna, i585. Dédicace de la nouvelle XIII.

(21 Cf. Nolicie de' letterati mantouani vaccolte in compendiq du Leopoldo Camillo Volta, etc.. 1781-1793.

(3) Cf. // Diario del 1788, page 17a.

ASCANIO de' MORl 3o5

Discours à la Louange des Dames (i) et, cinq ans plus lard, publia la première parlie de ses élégantes nouvelles, dédiée au prince de Mantoue, Vincenzo Gonzague (2).

Ces quatorze récits empruntés à ses souvenirs autant qu'à la vie de ses contemporains, mais habilement voilés et travestis, lui valurent en récompense, ajoute le même commentateur, l'emploi de grand-maître de garde-robe de la cour. Il s'était lié précédemment, ainsi qu'en témoignent ses lettres publiées en i589 (3), avec un grand nombre d'hommes illustres de son

(j) Cf. Giuoco piacevole ecc, risiampaio pià correlto e niigliorato da lui con la gianla d'alcune rime e d'un liagionamento del medisimo in Iode délie Donne, Manlova, Giacomo Ruffinello, i58o, in-4''.

(a) Prima parte délie Novelle, etc., Mantova, Francesco Osanna, i585, in-4">. Outre la dédicace du livre à Vincenzo Gonzague, chaque nouvelle prt'céd-'e d'un sonnet ou d'un madrigal, est séparément offerte à quelque prince de la maison Gonzaçue ou de la maison Médicis, sauf Ja quatrième et la quatorzième, qui sont dédiées l'une à o Fernando », archiduc d'Autriche et l'autre, aux cavaliers a Invaghiti ».

(3) Letlere del signor Ascanio de' Mari da Ceno a diversi padroni, et amici suoi. Nuovamente dalle in lace. In Mantova per Francesco Osanna stampatore ducale, j58g, in-4'. H existe un bel exemplaire de cet ouvrasse, relié aux armes de Vincenzo de Gonzague, duc de Mantoue et de Monteferrato, à la Bibliothèque Nationale de Paris (Réserve : Z. 819). Ces lettres, au nombre de 198, toutes classées chroaoIo£:iquement, du 10 décembre 1068 au i'' octobre 1589, offrent, croyons-nous, un riche répertoire de la société du temps. Familières ou sentencieuses, enjouées ou sing:ulières, elles renseignent avec une rare précision sur le caractère, les mœurs, les préoccupations littéraires et les intimités de JNfori. Les quelques noms que nous extrayons de ce volumineux recueil, ainsi que les dates qui suivent, nous épargnerons bien des commentaires superflus. Le volume est adressé « al Serenissimo Sign. Vincenzo Gonzaga duca di Mantova et del Monteferrato mio Signor Colendissimo » (20 novembre 1089), et « a Mad. Serenissima Leonora Medici Gonsagaduchessa di Mantova edel Monteferrato mia Signera Collendissima »(io mai i588). Viennent ensuite des épttresà : Girolamo Ruscelli (7Janv. 1069) ; Antonio Lancini(io juill.1571) ; Si^^ismondo Gonzaga, colonel du roi catholique (i5 juill. 1071); Camillo Olivo, secrétaire du Concile de Trente (4 janv. 1072); Ferrando Medici, cardinal de Florence (10 août 157a); Ludovica Arrivabeni, vicaire de Mgr l'évéque de Mantoue (4 nov. 1570) ; Alfonso Gonzaga, seigneur de CastelgofFredo (10 mars 1676); Slorza Pallavicino, général des seigneurs vénitiens (ao avr. 157O) ; Vittoria Copoa

8o6 ŒUVRES GALANTES DES CONTEURS ITALIENS

temps, surtout avec Torquato Tasso, qui paraissait le tenir en haute estime. Des correspondances échang-écs avec ce dernier.

— des poèmes parmi lesquels il est trois sonnets du Tasse,

— on perpétué le souvenir de cette intime liaison. Ascanio était doué d'une humeur é^le et bienveillante; son commerce d'amitié se ressentait de l'apurement de son esprit et de la douceur de ses mœurs. Ainsi qu'en témoigne le Dr Cavailara, dans un avis placé en tête de la seconde édition du Givoco piacevoli, il était grandement honoré de ses pairs pour ses manières, que rehaussait encore la valeur de sa personne et l'élégance de ses lettres. Il garda toujours, assure-t-on, une respectueuse déférence pour les princes de Mantoue qu'il se plaisait à nommer ses seigneurs naturels (i).

Dans une de ses épîtres adressée à a Vincenzo Gonzaga, prince de Mantoue et de Monteferrato » pour le remercier de ses bons offices, il n'a pas assez de langue ni de style pour exprimer une reconnaissance égale à la faveur reçue. Il finit en baisant « celte main qui est si large pour le bien de ses serviteurs (2) ».

Gonzaga, comtesse de Nuvolara (27 avril 1576) ; Girolamo Neri (3o avr. et 10 mai 1076. etc.); Ferrante Gonzaga, marquis de Casliglione (2, 4 et 10 juin 1576); Gio Battista Maitinençhi, condottiere des gens d'armesde Venise (26 août 157!)); Oralio Gonzas^a, seigneur de Solferino (4 avr. 1677, 2 févr. et 3 mai i58o) ; Vincenzo Gonzaga « mio signore » (6 avr. 1577); Lodovico Mori, docteur en droit {10 avril 1577); Guglielmo, duc de Mantoue (10 déc. lô-jcj); Gio Battista Susio, physicien et philosophe (3 avr., i5 et 30 juin, 7, i5 et 28 juillet 1079); Luigi Olivo, ambassadeur à Milan pour le duc de Manloue 5 fevr.i58o2 et 20 juill. 1682, et 3 juin i586); Setlimia Olivi de' Mori da Ceno (28 août i586) ; Gio Battista Cavallara, physicien et philosophe (12, 10, 20, 2?, 24, 28 et 3i juillet, 3, 8.22, a8,"3o août. 10 et 18 sept., etionov. i582); Marc-Antonio Gonzacra (18 juill. i58a) ; Comte Camillo Castiglione (26 déc. i582); Guido Sforza Gonzaga (4 juin i583 ; Torquato Tasso (18 janv. et i avr. io83, 20 juill. 1587); Alessandro Andreasi, évèque de Mantoue (26 juill. i586); Sperone Speroni (20 juill. i586); Conti Cristororo et Baldassare Castiglione (i5 juill. )ri88); à l'auguste Trissiuo (i5 déc. 1682), aux Invaghiti[i-i sept, i588), etc., etc..

(1) Prima parte délie Novelle. etc.. Nouv. XIII.

(a) Solferino, 6 avril 1577. Cf. Lettere del Signor Ascanio de Mori da Cena, etc., Mantova, 1589.

ASCANio de' mohi Soy

Les lettres à Torquafo Tasso (i) ne sont pas moins flatteuses et agréables. L'une d'elles, datée du i8 janvier i583, est un fervent témoiçnag'e d'admiration. Ailleurs, iRr août de la même année, il se loue des sonnets que celui-ci voulut bien lui adresser pour la mort de son fils Africano. Enfin, le 20 juillet i587,il lui sait jçré infiniment d'avoir revu et corrigé des lettres qu'il lui avait soumises; il le remercie en outre de ses éloges et termine en faisant allusion à une tragédie que le Tasse lui avait communiquée et sur laquelle il avait donné son avis en toute franchise.

Ce ne sont pas les seules particularités curieuses que contiennent ses épîtres; il en est qui, familières autant que précises, serviraient utilement à retracer le dessin de sa vie. Mais la place nous manque et tant de choses resteraient encore à dire après un tel commentaire que nous préférons terminer cette laconique page par des notes rapides sur ses ouvrages. Il en conçut assez peu, moins sans doute qu'il n'en annonça, puisque ses premières nouvelles devaient être suivies d'une seconde série qu'il n'écrivit pas ou bien qui se perdit. Selon le commentaire de Cagnani (2), il composa Cento Givochi piacevoli, soit Cent jeux plaisants, mais un seul fut imprimé et c'est celui-là même que nous avons mentionné plus haut. Cette édition, qui demeure originale, fut accompagnée d'une dédicace de Moriau susdit prince Vincenzo, datée du 20 novembre 1075, dans laquelle il n'est nullement question qu'il ait écrit plusieurs Givochi, ce qui contredit formellement l'opinion de Cagnani. Aucun autre bibliographe ne signale d'ailleurs une semblable production. De même que la Prima parie délie Novelle, cet ouvrage est un plaisant témoignage de son esprit. Il est écrit dans une langue agréable et souple et qui justifie le soin qu'apportait Mori dans ses moindres œuvres :

a A tous les écrits et à toutes les autres r.hoses que je fais

(i) Cf. Lettere del Signor Ascanio, etc.

(2) Cf. Dédicace de Raccolta d'alcune rime, etc.

3o8 ŒUVRES GALANTES DES CONTEL'aS ITALIENS

et qui sortent de mes mains pour passer dans celles d'aulrui, je mets beaucoup d'études (i). »

Il aurait pu ajouter beaucoup de réflexion, car il en témoigna lorsqu'il publia ses nouvelles. On sait que la trame en est souvent vivante et que la transparence du récit cache à peine tels faits dont il fut témoin. II les recueillit non pour révéler des inimitiés, mais pour la double joie de conter et de distraire son entourage. Il semble, selon Poggiali, que,dans la plupart d'entre elles^l'auleur, par égards de convenance ait cru devoir modifier les noms des lieux et des personnes qu'il présente. Ainsi dans la quatrième nouvelle de Giulio et Lidia et dans la huitième relative à Nicolo Capelîo.

Le troisième conte n'est autre que l'histoire véridique de ce courrier chargé d'apporter la grâce d'un condamné et qui, absorbé par la vue des préparatifs du supplice, ne s'acquitta de sa mission que lorsque tout fut accompli. Il s'y trouve en outre des anecdotes inactuelles exploitées à loisir, telles : (nouvelle II) : -< Messer Maffeo Strada est tenu pour fou par son ncDeii, lequel, pour le soigner, lui fait mettre des vésicatoires sur les épaules et le tue presque » ; et (nouvelle II) : a Une jeune fille par Vastuce de sa nourrice fait Voffre de son corps à un amant ; le père s'en aperçoit et la marie avec ce dernier. » Ailleurs ce sont des aventures militaires, notations touchant la vie des camps et la gloire héroïque de quelques « d'Artagnans ». Mais la fiction dans ces contes se mêle parfois à la vérité, témoin la dernière nouvelle dont le sens est entièrement poétique et fabuleux. Sur le style de cet auteur, on a émis des opinions exagérées, surtout lorsqu'on tenta de le comparer à celui de Boccace, dont il est loin d'égaler la naïveté et la grâce. Mori ne laisse pourtant pas de montrer des dons naturels et une éloquente facilité, auxquels se viennent joindre, pour la joie des esprits timorés, une sorte de décence et de retenue rares à observer chez les « Novellieri ».

(i) Gf. Lettere del Signor Ascanio de' Morida Ceno, etc.^ MantOYa,i68Q. (Deuxième préface au Lecteur).

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