‹ [ŒuvresChapitre 36 sur 64 · Q. SA?ID. — TOMB VI · texte numérisé non relu

Q. SA?ID. — TOMB VI

Impromsatwn. -—ce Je suis appelédieudansma maison : oui, je suis un dieu. Je ne courberai point mon cou devant un lâche comme toi. La cruche a porté l'eau assez longtemps pour toi; mais, à la fin, la cruche s'est brisée. »

Le prince lui dit : c Ton père a été mon serviteur pendant cinquante ans. Dans un moment de colère, j'ai ordonné qu'on lui crevât les yeux. Mais qui déniera au maître le droit de punir son esclave , afin de pouvoir ensuite le combler de ses faveurs? Viens avec moi, tu apprendras à m'étre agréable, et je te récompenserai.» Roushan répliqua: «Tu as éteint les yeux du père, et, à ce prix, tu veux me faire riche. Si Dieu me donne assez de vie, je te ferai subir la peine du talion. Mais écoute I

/ifiprovwalûm.— « C'est toi-même qui as construit l'édifice de ta ruine quand tu as prêté l'oreille à des calomniateurs. Je prendrai la vie et je renverserai ton trône.»

Ces paroles firent sourire le prince et il lui demanda ironiquement : « Comment, Roushan, te senstu assez fort pour détruire mes villes et pour renverser mon trône? » Roushan improvisa le chant suivant :

« Assez de forfanteries. Que sont à mes yeux trente, soixante, ou même cent de tes guerriers? Que sont vos rochers, vos précipices et vos déserts sous le sabot de mon coursier? Je suis le léopard des montagnes et des vallées (I). »

Le prince reprit : «Viens plus près de moi, ne fuis pas. Je jure par la tête des quatre premiers califes que je te ferai sirdar (général commandant en chef) de mes troupes. » Et pendant qu'il parlait ainsi , il admirait le courage du jeune homme. Roushan répliqua et dit : « Maintenant mes chants, aussi bien que mes exploits, seront connus au monde sous le nom de Kourroglou , le fils de l'aveugle dont tu as crevé les yeux (2). »

Improviêation. — « Écoute les paroles de Kourroglou. La vie m'est un fardeau. De ce jour j'abandonne ma tête aux hasards de la fortune, comme la feuille d'automne s'abandonne à l'âpre souffle des vents. Avec l'assistance de Dieu, j'irai en Perse pour y rétablir la religion d'Ali, qui est vénéré dans ce pays. »

Il finissait à peine ces mots, que, se précipitant au milieu de la suite du prince, il y fit un horrible carnage, et le prince, à la fin convaincu que toutes les armées de la terre ne pourraient venir à bout de le vaincre, ordonna à son vizir d'abandonner une poursuite dangereuse et inutile.

Roushan traversa l'Oxusà la nage et se hâta de rejoindre son père sur la rive opposée. « Tu m'as vengé, mon fils, lui dit ce dernier, que Dieu t'en récompense I quittons maintenant cette contrée : non loin d'Hérat, je connais une oasis où tu vas me conduire. »

(2) JTvrr signifie aveugle, et ûyhn R\n.

KOURROGLOU

Roushan obéît, et quand ils enrent atteint l'oasis, Mirza'-Serrar tira de dessous son bras un vieux livre d'astrologie qui ne le quittait jamais, et dit : « Omon Gis] cherche dans ce livre un passage qui traite de Tapparition de deux étoiles, l'une à l'orient et l'autre à l'occident.

— Père, je l'ai trouvé 1

— Bien I l'oasis où nous sommes contient une source d'eau; quand la nuit qui précède le vendredi sera arrivée, tu veilleras avec ce livre dans la main, en répétant continuellement la prière qui se trouve à ce passage du livre; tes yeux devront suivre avec la plus grande vigilance les deux étoiles jusqu'au moment où elles se rencontreront. Alors tu verras la surface de l'eau se couvrir d'une écume blanche. Prends ce vase quej'ai apporté tout exprès, tu y recueilleras soigneusement l'écume et me l'apporteras sans délai. »

Quand la nuit désignée fut venue, Roushan remplit toutes les instructions de Mirza-Serraf, et déjà il revenait avec le vase plein de l'écume mystérieuse; mais elle était si blanche , si légère et si fraîche, que le jeune homme inexpérimenté ne put résister à la tentation : il avala l'écume^ « J*ai accompli toutes tes prescriptions, dit-il à son père; l'écume cependant ne s'est pas montrée sur l'eau de la source. » Mirza-Serraf répondit : <c L'écume a paru sur l'eau de la source; j'en suis certain. Confesse la vérité, qu'en as>tu fait? »

Roushan était sincère ; il avoua sa (aule. Alors le vieillard, frappant son genou avec ses deux mains : a Qn'as-tu fait, malheureux? s'écria-t-iL Sois maudit, et puisse ta maison tomber sur ta tête4 Tu m'as ravi le bonheur de te revoir. Cette écume était un remède précieux et unique, un collyre qui avait la puissance de guérir ma cécité. J'en aurais employé une portion pour moi , et je t'eusse laissé boire le reste. Mais les décrets du sort sont irrévocables; tu deviendras un guerrier invincible et moi je mourrai aveugle. Tout est consommé maintenant. » Le pauvre vieillard commença alors à dicter ses dernières volontés, a Mes jours sont comptés, dit-il ; désormais tu prendras le nom de Kourroglou, le fils de l'aveugle. Tes vers et tes actions seront attachés pour toujours à ce surnom. Maintenant conduis-moi à Mushad, sur le dos de Kyrat (1), car c'est ainsi que tu devras nommer ton cheval. »

Kourroglou plaça son vieux père derrière lui, et marcha vers la ville sacrée de Mushad, où ils arrivèrent en peu de temps, grâce à la vigueur surnaturelle de leur cheval. Ce fut dans cette ville qu'ils embrassèrent la foi d'Ali, et, d'impies sunnites qu'ils étaient, devinrent sheahs et vrais croyants. Ce fut là aussi que Mirza-Serraf mourut, et voici quelles furent ses dernières paroles : « Aussitôt que je serai

(1) Un cheval bai bran

mort, rends- toi dans la province d'Aberdaidjan, dont le schah de Perse est souverain. Il voudra l'attirer à sa cour , n'y va pas , mon (ils ; mais ne te révolte pas non plus contre lui. »

Il dit et il expira.

DEUXIÊIIS RENCONTRA.

Nous avons traduit textuellement la première ren-^ contre pour donner au lecteur une idée juste de la forme de ce récit. M. Chodzko déclare dans sa préface , en qualité d'étranger, qu'il n'a point prétendu faire de sa transcriplion une œuvre de style pour la langue anglaise. Nous ne possédons pas assez cette langue pour adresser des critiques à M. Chodzko; mais nous la lisons assez pour espérer n'avoir point fait de contre-sens, et pour nous être assuré que les rapsodies des Kourroglou-Kans ne pouvaient pas nous être transmises avec plus de concision, de franchise et de simplicité. Nous ne savons pas non plus si le style de M. Chodzko a la véritable couleur orientale; mais on a pu voir par ce qui précède (rendu mot à mot autant que possible) que c'est une couleur nette, hardie, sans recherche, sans affectation , sans aucune coquetterie déplacée pour chercher à flatter le goût européen. C'était, je crois , la vraie manière et la seule bonne,

La seconde renœnlre est consacrée à faire rencontrer , en effet, Kourroglou et le terrible bandit Daly- Hassan. Ce dernier prétend avoir le monopole du pillage et du meurtre, 11 rit de pitié en voyant un ennemi si jeune venir tout seul pour le défier, au milieu de quarante de ses meilleurs garnements. « Le monde entier retentit de ma gloire, s'écrie Daly- Hassan,qui ne se pique pas de modestie; et le pauvre diable ose me barrer le chemin?

— Misérable ! lui répond Kourroglou ; tu ne t'es jamais battu qu'avec des agneaux : tu ne sais pas encore ce que c'est qu'un bélier. »

Le bélier est apparemment chez cette race de pasteurs le type du courage et de la force; car Kourroglou, qui n'est pas modeste non plus, se compare de préférence à cet animal dans ses fréquentes vanleries, et quand il a dit : « Je suis Kourroglou le bélier, » il a tout dit.

Daly-llassan ne se presse pas d'entamer le combat. Les bravades de son ennemi l'amusent, et il lui permet d'improviser et de chanter les stances qui lui viennent à l'esprit, comme dit Kourroglou en semblable occasion. Ces stances sont toujours belles d'énergie sauvage, et le refrain de celles-ci est un cri d^impatieiice. « Ne camballrons-noue donc pas au-

KOURROGLOU

yowrtf^Antf » En voici une qui ne manque pas de caractère :

« Montre-mol un homme qui puisse tendre mon arc! Mootre-moi un homme qui, comme un bélier, ▼ienne frapper sa tète contre mon bouclier I Je puis broyer Tacier entre mes dents et te cracher contre le cîel. Ohl ne combattrons-nous donc pas aujourd'hui?» >

Pendant que Kourroglou chante ses strophes, Daly- Hassan examine Kyrat, l'incomparable Kyrat, le fils de rétakio-spectre, le coursier fidèle, l'ami, le portebonheur de Kourroglou, et il en devient ^pm. «Faismoi présent de ton cheval , dit-il, et je m'abstiendrai de verser ton sang. » Kourroglou répond par de nouvelles provocations, et le combat s'engage. En un clin d'œîl vingt des compagnons de Daly-Hassan sont expédiée aux enfen, les vingt autres prennent la fuite à travers le désert. Daly-Hassan reste seul; dévoré de rage , il se précipite sur son ennemi ; mais Kourroglou lui fait mordre la poussière, pousse un cri comme celui ttwn aigle, descend de cheval, et s'asseyant sur sa poitrine, tire tranquillement son khandjar pour lui couper la tète. Daly-Hassan se prend à* pleurer.

« Misérable bâtard I lui dit Kourroglou , es-tu donc celui qui depuis sept ans faisait l'effroi de ces con- Tu n'es qu'une femme pusillanime. Lâche! tu éet larmes pour une cuillerée de sang ! »

— Guerrier invincible, lui répond Daly-Hassan, /ai juré à Dieu et à moi-^némede servir fidèUment l'homme qui pourrait me renverser sur le dos. Prends-moi pour ton esclave, et dis-moi le nom de mon mailre. »

Kourroglou est ému de pitié. Il se lève , rengaine son poignard , et suit Daly-Hassan dans une caverne où celui-ci le rend maître des richesses immenses qu'il a amassées durant les sept années de son brigandage. A partir de ce jour, il est le serviteur et Tami de Kourroglou. Ils demeurent ensemble plusieurs mois dans la caverne, et n'en sortent que pour augmenter leur trésor en détroussant les voyageurs , et pour enrôler des bandits sous leurs ordres.

Quand ils ont réussi à se composer une bande de 77 hommes, ils chargent leur butin sur des chameaux el sur des mules, et, poursuivant leur voyage vers la province d'Âberdaidjan , ils atteignent bientôt les montagnes de Kaflankhou , y laissent leurs hommes et s'en vont tous deux à la découverte pour s'assurer d^nne retraite sûre. Ils trouvent dans le district de Karadag une magniGque prairie où ils s'installent avec leurs richesses et leurs compagnons. Leurs exploits répandent bientôt la terreur dans le pays, et kmi homme courageux vient s'enrôler sous leur bannière.

« n traitait ses gens comme un père, et la paye qnll leur faisait était si libérale, qu*elle pouvait remplir Se creux du bouclier de chacun d'eux. »

En peu de temps, Kourroglou se voit à la tête de 777 hommes, nombre sacré qu'il n'eût dépasi^é vraisemblablement que pour celui de 7,777, sll lui eût été possible dès lors d*y atteindre.

Cependant le gouverneur de la province commence a s'alarmer du voisinage de Kourroglou. Il lui dépêche un envoyé qui, sans fleur de rhétorique, lui parle ainsi ;

« Qui es-tu 7 Pourquoi es-tu venu ici? Si tu désires parler au souverain d'Iran, va le trouver ; mais ne demeure pas ici plus longtemps. Si tu as quelque chose à me dire, je t'écouterai aûn de savoir ce que c'est. »

Kourroglou trouve le discours de l'ambassadeur un peu familier; mais il se ressouvient de la défense que son père lui a faite» en mourant, de se révolter contre le schah de Perse. Il traite donc Tenvoyé fort honnêtement, et lui promet d'évacuer le pays sous peu de jours.

Il rassemble ses hommes et leur chante ceci :

« L'heure du départ est arrivée. Que quiconque veut me suivre dans le Kurdistan se tienne prêt! Qu'il me suive, celui dont les lèvres veulent boire dans la coupe de la valeur I Qu'il me suive, celui qui veut mettre en pièces le linceul de la mort t »

Les 777 brigands répondirent : « 0 Kourroglou, nous ne craignons pas la mort; là où lu iras, nous irons. » Ils partent; ils arrivent dans la vallée de Gazly-GuU, située dans le voisinage de KhoT, et débutent par l'extermination et le pillage d'une caravane. Le gouverneur d'Érivan, Hussein-Ali-Kan , se met en route à la tête de quinze cents cavaliers pour aller réprimer ces brigandages. « Ne craignez rien, ô mes âmes! ô mes fous {dalcelar)\ (c'est le nom d'amitié que Kourroglou donne k ses compagnons, c'est le titre glorieux que la postérité leur conserve) : ne craignez rien, je les disperserai en moins d'une heure. )» Kourroglou dit, et revêtu de sa cotte de mailles, armé de toutes pièces, il attend, appuyé tranquillement sur sa lance, l'envoyé d'Hussein. Aux interrogations et aux menaces de l'envoyé, Kourroglou répond comme de coutume par une chanson : « Serdar, lui dit-il, j'ai l'habitude de chanter quelques vers avant de combattre. — Chante , si tu y es disposé, » répond le serdar, amateur de poésie comme tous les Orientaux. Kourroglou chante ici une fort belle strophe :

« Voici la vérité des vérités I Ëcoute-la bien , mon serdar. Je suis l'ange de la mort. Regarde ; je suis Âzrail. Mes yeux aiment la couleur du sang. Oui, je suis venu pour arracher les âmes des corps ; je suis le véritable Âzrail. Nous verrons bientôt quelles entrailles , quels crânes seront fouillés les premiers par la pointe de mon poignard. Ce jour même, tu quitteras ce monde ; me voici. Gomme un véritable Âzraïl , je viens arracher les âmes. »

KOURROGLOU

« Maintenant « j'enseignerai à rire à tes enneniis , et à tes amis à se lamenter. Contemple en moi Airail, rexterminateur des âmes« »

Kourroglou s'élance au plus épais de la mêlée. H toe tout ce qui est digne d'être tué, il pille tout ce qui Taut la peine d*ètre pris.

« Kourroglou cependant ne resta pas daTantage à Gaziy-Gull, il vint se Gxer définitivement k Ghamly- Bill; sa gloire se répandit bientôt dans les contrées environnantes, et de toutes parts on lui envoyait de l'or et des présents. •

TBOISlfcME RBRCONTRB.

Kourroglou se prit de goût pour Chamly-Rill , et y bâtit une forteresse (i). Tous ceux qui entendirent parler de lui, de sa valeur et de sa libéralité, s'empressèrent de se joindre à sa bande. En peu de temps la forteresse devint une ville contenant huit mille familles. Ce fut là que Kourroglou fit connaissance avec le marchand Khoya-Yakub , qu*il adopta, plus tard, pour sou frère. Cet homme avait voyagé dans tous «les pays du monde, et il amusait souvent Kourroglou par la description de ce qu'il avait vu.

Le marchand Khoya-Takub, allant un jour à la ville d'Orfah , vit une grande foule rassemblée sur la place du marché. 11 s'avança et vit un jeune garçon, tel que le dépeint le poëte :

a Mon cœur aime un jeune homme dont les sourcils sont bien arqués. Sa ceinture est étroite ; ses lèvres ressemblent à un bouton, à une rose souriante, leune homme, sacrifie ton âme à la beauté! contemple en moi son esclave. Parcourez le monde entier : vous ne trouverez pas un enfant de plus belle espérance. Son nom est Âyvaz-Bally. C'est la prairie du huitième ciell Son père est boucher de son état, le fils est une mine de pierres précieuses. »

Khoya-Yakub demanda : c De quel jardin est cette roi(c?de quelle prairie est celte plante? » Quelqu'un répondit : « Son père est boucher du pacha de cette ville; Âyvaz-Bally est son nom. d Le marchand pensa alors en lui-même : « Kourroglou n'a pas d'enfants; pourquoi n'adopterai t-il pas un si beau garçon pour son fils? Mais que dois-je faire? Si, à mon retour à Chamly-Bill, j'essaye de lui dépeindre ce que j'ai vu, il ne me croira pas. 11 trouva alors un peintre dans Orfah , et lui paya un bon prix pour faire le portrait d'Ayvaz.

Après un voyage de quelques jours, il revint è la

(I) Un fort, kulaa en Perte , m ilil de tout village entouré de murs avec des tours et di» meurtrières dans les angles. On

forteresse de Ghamiy-Bill. Il fat dit à Koorrogloa que son frère Khoya-Yakub était revenu. D ordonna aussitôt il ses honmies d'aller à sa rencontre, et de l'amener dans la ville avec les honneurs qui loi étaient dos. Dès qu'il fut descendu de cheval , Kourroglou le baisa sur la joue, et le fit asseoir à tes côtés, tandis que Khoya-Takub lui baisait les deux mains, comme à son supérieur c Hourra! mes enfants, du vin! cria Kourroglou : buvons en l'honneur de l'arrivée de notre frère. » Et ils s'assirent, et ils burent au point que Khoya-Yakub commença à devenir gris, et sentit sa tête s'allumer. Kourroglou lui demanda d'où il venait. D répondit : « D'Orfabi — Tu n'as pas vu, par hasard, k Orfah, un plus beau cheval que mon Kyrat? — Je n'en ai pas vu. — Dis, afr-tu vu là, des hommes plus beaux et plus Imves que mes compagnons? — Je n'en ai pas vn. — As-tu vu, dis-moi, une fête plus joyeuse que la mienne? — Je n'en ai pas vu. — As-tu vu des échansons plus beaux et plus richement vêtus que les miens ? — Frère guerrier, j*ai vu là un jeune garçon que les mains de tous vos jeunes gens ne sont pas dignes de laver. Voilà que tu deviens vieux , et que tu n'as pas d'enfants : pourquoi ne le prendrais-tu pas pour ton fils, afin de faire de lui, quand le temps en sera venu, un guerrier digne de te servir et de te succéder lorsque tu seras mort, aussi bien qu'un appui et un fils tant que tu vivras? » Il commença alors à vanter la beauté d'Ayvaz et sa mâle physionomie. Kourroglou dit : « Eh quoi ! marchand qui n'es bon à rien I ne pouvais-tu dépenser quelques tumans pour payer un peintre et m'apporier sa ressemblance ?» Le marchand sortit une miniature de son habit et la tendit à Kourroglou. Kourroglou la prit; et quand il l'eut examinée, les rênes de $a voUnUi échappèrent des maim de $a patience, et il s'écria : c Daly-Hassan , qu'on apprête une chaîne et des fers. » Le marchand, étonné, demanda ce que signifiait un ordre semblable, c Je vais te faire enchaîner, misérable! — Pour quelle raison, et quel est mon crime? Est-ce donc la récompense que tu me donnes pour t'avoir trouvé un fils? — C'est pour le mensonge que lu as dit. Homme, écoute moi; je vais partir pour Orfah à l'instant même ; et tu attendras mon retour, enchaîné dans un cachot. Si le jeune garçon justifie réellement les louanges , que mon nom ne soit pas Kourroglou si je ne couvre pas ta tête d'une pluie d'or et ne t'exalte pas au-dessus de la voûte des cieux. Mais malheur à toi si Ay vaz est indigne de tes éloges ; car j'arracherai la racine de ton existence do sol de la vie ; et ton châtiment servira d'exemple aux menteurs impudents comme toi. Tu ne dois pas mentir à tes supérieurs. »

Cela dit , il donna ordre d'enchaîner le marchand

voit encore aujourd'hui les ruines du fort de Koorroglou à Chanily» Bill.

KOURROGLOU

par le coq et par une jambe, et de le jeter ensuite en prison.

€ Daly-Hassan ! que Ton selle Kyrat. » Daly- Hassan mit lanménie la selle et le coussin sur le cheval de son maître , et les attacha sept fois avec la sangle. «Je pars pour Orfah, ditKourroglou.Que personne de vous ne se hasarde de boire de façon à s'enivrer jusqu'à ce que je sois de retour. Malheur à celui dont la demeure retentira des sons de la musique ou du lambourin. Souvenez-vous de cette défense, ou je vous arracherai de la terre, et vous jetterai au veni, comme un chardon nuisible. Je pars seul pour chercher mon futur enfant, pour chercher Ayvai. Je mourrai ou je reviendrai avec lui. Écoutez ma chanson :

iMpromMltofi. — c J'adopterai pour mon fils le jeune Ayvai-Bally. Attendez le jour d'adoption jusqu'à mon retour. Demandez-le en Turquie et en Syrie jusqu'à mon retour. Un homme brave monte l'arabe gris ou le bai , et galope tout le long du chemin , sur le cheval de balailleaux pieds légers. Tuez des veaux, égorgez des moutons et nourrissez-vous de mes troupeaux jusqu'à mon retour. Kourroglou dit : Le diable emporte l'ennemi ; les braves galopent sur des chevaux arabes : allez et buvez jusqu'à mon retour. »

Ayant dit cela, Kourroglou prit congé de ses frères, Bsoota sur Kyrat et marcha seul, jour et nuit, de bourgade en bourgade, vers la ville d'Orfah. II n'en était plus qu'à un fersakh de distance, quand il se sentit une faim extrême; et, voyant un berger qui gardait son troupeau sur la pente d'une colline, il se dit : « Le proTerbe est bon : si tu as faim, va au berger; si lu es las, au chamelier. Maintenant réQéchissons un peu de quelle façon j'attraperai à déjeuner, v Alors il s'approcha, et s'écria : a Que Dieu te bénisse, berger I ne peux-tu me donner à déjeuner? » Le berger leva la tète; et, voyant un guerrier dont l'armure, à elle seule, aurait pu acheter son troupeau et lui-même par-dessus le marché, il répondit: « Jeune homme, je n'ai point de mets dignes de toi; mais si lu peux t'aocommoder de lait de brebis, je vais t'en chercher. » Kourroglou dit : « Dans ce désert une pMiU de lait vaut le monde entier : vas-en chercher, et me l'apporte. » Le berger était d'une haute stature et taillé carrément; il tenait dans sa main une énorme maa«cue, dont la tète était armée de clous, de vieux fers de lance, de fers de chevaux cassés et de tout ce qu'il avait pu se procurer de tranchant; elle pesait un menetdemi (1); une courroie, passée dans un trou , la suspendait à son poignet. Le berger leva la masaue; et, à ce signai, toutes les brebis se réunirent autour de lui. 11 avait aussi avec lui une écuelle de bois que les Kurdes appellent moudah, et qui pouvait

(I) KavfvMi vingl^flMS livrcfl anglatte».

^ VcR , ai turc Mmm , pouls riii|«lo}é roinmuncnenl en Pvrtc

contenir trois mens de lait (2). L'ayant remplie jusqu'aux bords , il la mit devant Kourroglou , et lui donna une grande cuiller de bois pour qu'il pût manger. Kourroglou en eut à peine bu quelques cuillerées qu'il se sentit très- faible, et dit : « Berger, n'as-tn pas une croûte de pain? — J'en ai, dit le berger; mais il n'est pas un fils d'homme qui puisse le manger. » Kourroglou reprit : « Il porte un nom mangeable; et pour peu qu'il soit moins dur que la pierre, donne-le moi. » Le berger dit : «C'est du pain fait d'orge et de millet ; je l'ai pétri pour mes chiens. » Kourroglou dit : « N'importe, apporle-le tel qu'il est. » Le berger répliqua : « Le soleil l'a séché; il est devenu tout à fait dur et moisi : tu te rompras les dents. » Kourroglou dit : « Ne crains rien , mon garçon , et donne-le moi promptement. » Un sac de peau était suspendu au dos du berger; il l'en ôta, et le mit devant Kourroglou. Ce dernier était si prodigieusement afEimé, qu'il plongea ses deux mains dans le sac, et, arrachant tout ce qui se trouvait sous sa main , le rompit en morceaux , et le jeta dans le lait. Le berger le regardait faire; et voyant que son hôte, qui avait déjà préparé de la nourriture pour quinze personnes, n'interrompait pas sa besogne , il se dit à lui-même : c La faim l'a rendu fou ; car assurément nul fils d'Adam ne pourrait avaler tout cela ; quand il aura mangé cinq ou six cuillerées, il jettera le reste ; avec ce qu'il a apprêté pour lui, je pourrai nourrir une semaine entière toute la meute de chiens qui gardent mon troupeau. » Pendant ce temps, Kourroglou émiettait le pain, et en remplissait l'écuelle. A la fin, enfonçant la cuiller, qui resta, sans remuer, dans la position verticale, il leva les yeux, et vit le berger qui était debout, en contemplation, devant lui. Il lui dit : « Assieds-toi, berger, et mangeons ensemble. » Le berger répliqua : a Beg, tu as préparé toi-même le repas, mange-le tout seul , car je ne puis t'aider. » Alors, Kourroglou prit la cuiller et se mit à l'œuvre ; ses énormes et rudes moustaches gênaient le passage ; et le pain lui sortait de la bouche tandis que le lait coulait dans sa poitrine. Kourroglou, en colère, jeta la cuiller, et, relevant ses moustaches qui allaient par delà ses oreilles, il ouvrit une bouche semblable à l'entrée d'une caverne, et, prenant l'écuelle de ses deux mains, il avala le contenu jusqu'à la dernière goutte. Le berger le regardait avec stupeur, et disait en lui-même : « Par le saint nom d'Allah I ce ne. peut être là un homme, car aucun être humain ne pourrait avaler une telle quantité de nourriture. Encore une fois, je le répète, voyons, au nom d'Allah t ce qui va arriver. S'il s'enfuit maintenant, ce sera le vampire du désert (3), ou Satan lui-même; s'il reste, c'est un fils des hommes. On dit que la famine incar*

(S) U fmMâmê du désert , « Goli-Beiaban , » le Taioitlre bicii cennu dci conies oricnlaiii.

KOURROGLOU

nce est arrivée sur la lerre; c*est là sùremeot la famine, il vient de manger lout le lait de mes brebis; mais au bout d'une heure, il aura faim de nouveau, et alors il me dévorera moi-même.» Kourrogkm pensait en lui-même : « Comment vais-je faire pour me rendre à Orfah et voir Ay vaz ? Si je me montre sous ce costume, et monté sur ce cheval, mon nom et ma gloire sont trop bien connus en tous pays, pour que je ne sois pas découvert. Prenons plutôt les habits du berger, et entrons ainsi dans la ville. » Il dit donc au berger : « Viens là, et faisons l'échange de nos habits. » Le berger se mit à rire et lui dit : « Pourquoi me railler ainsi sur ma pauvreté? Le chàle seul qui est sur ta tète ou celui qui entoure tes reins, ou bien encore le poignard qui est passé dedans seraient chacun suffisant pour racheter mon sang (1) et mon troupeau avec. Pourquoi te moquer ainsi de moi? » Cela dit, il cracha dans la paume de ses mains, saisit sa massue, et, la brandissant d'une façon menaçante, il dit k Kourroglou : « Toi, si confiant dans la largeur de les épaules, regarde aussi la largeur de mon cou. v Kourroglou sourit, et lui dit : a Berger, je te jure devant Dieu que je ne me ris pas de loi; il y a dans cette ville un marchand qui me doit quinze cents lumans (2). Si je parais devant lui sur ce cheval et dans ce costume, il m'échappera. Je suis venu pour une raison importante ; faisons vite noire échange. Sije reviens, je te rendrai tes habits et reprendrai les miens; si je ne reviens pas, tu pourras conduire ce cheval au bazar et le vendre. Son prix est de deux mille tumans; profites-en, et ne m'oublie pas dans tes prières. Tu garderas aussi les autres choses qui m'appartiennent. » Le berger dit : « A coup sûr cet homme est fou; je ne puis expliquer autrement tout ce que j'entends. Allons, Beg, déshabille-toi. » Kourroglou détacha sa ceinture et ôta tous ses habits. Le berger en fit autant de son côté, et mit les vêlements de Kourroglou, auquel il donna son manteau de feutre grossier. Kourroglou le jeta sur ses épaules, et ayant mis aussi le bonnet de feutre du berger, il lui dit: a Maintenant donne-moi ta massue ; » car il voyait qu'en cas de besoin elle pourrait lui être aussi utile qu'un salve. La prenant à sa main, il dit: « Berger, ton âme et l'âme de mon cheval (5). »

Le berger répondit : « le jure par la foi de Dieu I Que ton cœur soit en paix ; tu peux te fier k moi. » Et il disait en lui-même : a Dieu veuille que cet homme ne revienne jamais ;alon:, adieu la pauvreté; le clieval et les vêtements me suffiront aussi longtemps que je vivrai, p

Kourroglou prit congé du berger et continua son

(I) HacheternMmang. Allunimi au • jii» Ulioiii^ hJu Cnran. Le mcurlri<>r <luil payer les parents de la viclime avuc sa vie ou avec d« Par^ri^il. — (2) l.e luoian eal nue monnaie perse qui vaut uii« (iriiii4ivro slcrlins; (environ doiiic francs). — (3) Phrase

voyage à pied ; le manteau du berger était sur ses épaules, la massue dans sa main. 11 aperçut bientôt la ville d'Orfah, et marcha jusqu'aux portes. Ayant prononcé le mot « Bismillah (au nom de Dieu), » il entra, et il passait dans une rue, quand il vit un Turc portant un ockha de viande. Il le regardait avec amour, priant et soupirant en même temps. Kourroglou lui demanda en langue turque : « Quelle viande portes-tu là, que tu la convoites ainsi el semblés soupirer après? B Le Turc répondit : « Es-tu donc étranger, seigneur, ou viens -tu de quelque contrée éloignée? » Kourroglou dit : « Oui, je viens de loin. • Le Turc lui dit alors : « Ne sais-Ui pas que dans les autres pays le pain est cher, tandis que dans celui-ci, c'est la viande qui est chère? J'ai une personne malade chez moi, à laquelle le médecin a prescrit la viande ; je vais chaque jour au baxar, mais je regarde en vain, je ne puis en trouver; aujourd'hui, enfin, j'ai trouvé de la viande dans la boutique d'Ayvaz, fils d'Ibrahim le boucher; j'ai été obligé de payer un okha deux piastres, et c'est là ce qui me fait soupirer. B Kourroglou demanda : « Se peut-il que la viande soit aussi chère? — Oui, en vérité, dit le Turc, deux piastres pour un okha, c'est énormément cher. » Kourroglou dit en lui-même : « Bonnes nouvelles pour mon berger! Attends seulement un peu, maudit; aujourd'hui même je vendrai tes moutons. 9 De là Kourroglou s'en fut vers la boutique d'Ay var, devant laquelle il aperçut une foule de gens, mêlés ensemble comme Us plu d^un maaUtau frai$$é; les hommes venaient là pour acheter de U viande , les femmes pour admirer la beauté d'Ayvaz. Kourroglou, désireux de le voir aussi , regardait par-dessus les épaules de ceux qui étaient devant lui. Les Turcs, le jugeantd'aprèssou costume, le prirent pour un berger et commencèrent à le frapper sur la tête. Alors Kourroglou se baissa dans l'intention de regarder à travers leurs jambes, mais il s'exposa ainsi à de plus graves insultes. «Je ne puis dompter ces Turcs grossiers, dit-il; comment puis-je espérer d'enlever Ayvaz? » Il se mit à coudoyer de droite el de gauche, et, crachant dans ses mains, il leva sa massue en l'air, dans l'intention de se frayer un passage, en poussant et frappant coup sur coup. Celui qui eut la tête frappée eut le crâne brisé ; celui qui reçut le coup sur la jambe eut la jambe cassée; celui qui le reçut sur les épaules resta sur la place.

De celte manière il chassa tout le monde de la boutique d'Ayvaz, quand il l'aperçut assis el tenant tristement sa tête dans sa main. Kourroglou dit dans son cœur : « Un vrai looty (4) possède six tours; cinq d'adresse et un de force. Je ne crois pas pouvoir

proTerkiiile Irch-untéc cht z les Persans; elle signifie : Preiufs soin (le Ritin riieval comme tu Tund rais qu'on pi il soin île toi-ménie. — (4) Looty, nom famenz eu Perse. 11 tient le milieu entre le bravo véuiliou cl ravcolaricr fraii^is.

KOURROGLOU

effrayer cet eiifant. » H s'approcha alors d'Ayvaz, mil la main dans sa poche, et, prenant une piastre , il la jeta devant Ayvaz en lai disant : « Frère, pèsemoi un okha de viande, et rends-^moi le reste en monnaie de cuivre. Seulement sois prompt, mes compagnons sont partis, et il faut que je coure les rejoindre. » Âyvaz se dit : « Yoilli une bonne pratique pour moi ; je vends un okha de viande deux francs, il ne m'en donne qu'un, et me demande son reste en monnaie, et cela promplement, parce que, dit-il, ses amis sont partis. » Ayvaz était orgueilleux à cause de sa beauté , et il dit avec aigreur : « Viens ici, approche-toi plus près, maître niais ? Que veuxtu dire? vKourroglon s'approcha d'Ayvaz, et celui-ci ayant plié un de ses doigts , lui donna un bon coup sur la joue avec les quatre autres. Kourroglou dit : « Jeune espiègle, pourquoi me frappes-tu? » Mais il était joyeux dans son cœur, et il ne ressentait aucune colère de cette preuve de courage. Ayvaz repartit : « Drôle, tu veux déprécier ma marchandise ; en présence de tant de pratiques, tu veux acheter un okha de viande pour un sou , et avoir encore du retour, tandis que je vends un okha deux livres. » Kourroglou dit : « Tu es un enfant, ce n'est pas pour acheter de la viande, mais pour en vendre, que je suis venu ici. — Que veux-tu dire? demanda Ayvaz. — Sot que tu es, répliqua Kourroglou, j'ai neuf cents moutons à vendre, et je venais ici pour connaître le prix réel de la viande, savoir si elle est chère ou bon marché. » On dit, avec vérité, que la raison abandonne la tète d'un boucher quand il entend le bêlement d'un troupeau. Ayvaz n'eut pas plutôt entendu parler de neuf cents moutons, qu'il dit : k Mon oncle, je ne savais pas que tu étais un maître berger; j'ai été grossier dans mon langage ; tu es en droit de me couper la langue. Je t'ai frappé , coupe-moi la main, pardonne seulement ma faute.

Kourroglou fit l'improvisation suivante : Jmproviiaiwn, — « Tu frapperas l'ennemi armé , scrail-îl enveloppé dans un feuillet du Coran ! Mon futur enfant! lumière de mes yeuxl je ne me fàcfae pas de semblables bagatelles. » Ayvaz dit alors : « Pour l'amour de Dieu I mon cher seigneur, que personne ne sache que tu as amené neuf cents moutons. Notre ville a cinquante bouchers; ils vont tous te persécuter, et tu seras obligé de diviser ton troupeau entre eux tous; de sorte qu'il n'y en aura pas plus de vingt pour ma part. Tu feras bien mieux d'attendre ici et de t'asseoir, tandis que je vais aller chercher mon père. Nous achèterons à nous seuls tout ton troupeau, et nous seuls te donnerons l'argesiC. » Kourroglou répondit : « Va donc, je t'attendrai ici. — Reste, dit Ayvaz. Tu vois ici douze quartiers de viande ; s'il vient quelques pratiques, tu leur vendras un okha deux piastres si elles ne veulent pas attendre que je sois revenu pour fixer le prix moi-

même. » Kourroglou répliqua : « Va et repose-toi sur moi ; j'ai été boucher dix-sept ans, et je connais mon état ; je vendrai bien à ta place. j> Ayvaz laissa la boutique h la garde de Kourrogloti, et courut chercher son père. Bientôt après, un Turc, qui venait pour acheter de la viande , vit Kourroglou, et pensa en lui-même : « Comment acheter d'un pareil monstre? Je suis vraiment effrayé de lui I » Ainsi ruminant, il allait de long en large.

Kourroglou le vit et lui dit : « Tu vas et viens comme si tu étais malade; de quoi as-tu besoin? » Le Turc prit une piastre dans sa poche, et demanda un demiokha de viande. Kourroglou lui dit de mettre l'argent sur l'étal et d'entrer dans la boutique. Ayant choisi une éclanche de la meilleure viande : « Prends-la toute! » lui dit-il. Le Turc, pensant qu'il y avait quelque tricherie là-dessous, ou bien qu'on voulait se moquer de lui, répondit : « Tout ce que j'ai à recevoir, c'est un demi-okha de mouton, et je n'en prendrai pas davantage. » Kourroglou leva sa massue sur lui, et s'écria : « Es-tu sourd ou stupide? Je te dis de prendre tout. i> Le Turc dit dans son âme : « Il faut toujours profiter de l'occasion; je vais essayer de prendre tout. S'il ne me dit rien, il aura évidemment perdu le sens; si c'est lecontraire, je jetterai la viande par terre, et je me sauverai. » Il entra dans la boutique lentement, et avec timidité prit la viande, la mit sur son épaule, ayant, pendant tout ce temps, les yeux fixés sur Kourroglou; ensuite il quitta la boutique et commença à courir, et, tout en fuyant, i( regardait souvent derrière lui ; mais personne ne le suivait. Il avait toujours quelque appréhension, et il courait aussi fort que la vitesse de ses jambes le lui permettait. Il n'était pas loin de sa maison quand il rencontra quelques amis, qui lui demandèrent la raison de cette hâte. « Oh ! puisse votre maison ne tomber jamais en ruine I Un fou est assis dans la boutique d'Ayvaz ; pour une piastre, il m'a donné toute une épaule de mouton; quel beau trafic! Il y a encore onze quartiers dans la boutique; allez vite, et il vous les donnera sûrement.)» Pendant que Kourroglou vendait ainsi toute la viande d'Ayvaz pour douze piastres, ce dernier arrivait à la nuison de son père transporté de joie, et il dit : « Il est venu à notre boutique un berger qui a neuf cents moulons; je l'ai retenu, et nous achèterons son troupeau. » Son père, Mir-Ibrahim, le boucher, se rendit promptement à la ttoutiqne, et dès qu'il vit Kourroglou, il lui jeta ses bras autour du cou, et l'accueillit avec de grands embrassements, l'appelant beg, et ami, et frère en même temps. Kourroglou pensa en son cœur : « Je t'entends, coquin, tu veux m'attraper. » Mir-lbrahim dit : « Beg, votre nom a échappé de ma mémoire ; tout ce que je sais, c'est que vous aviez coutume de m'honorer de votre présence quand vous nous ameniez des moutons. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus ; mes yeux vous

KOURROGLOU

cherchaient et vous désîraîenl. v Kourroglou pensait dans son cœur : « Fripon 1 tu achètes le pahi du boulanger, et puis tu le lui revends ensuite (1). v Et alors il dit : « Mon nom est Roushan. » Il ne disait pas un mensonge, car tel était vraiment son nom. Le boucher sur cela commença à se plaiiyjre : a Gomment I nous aviez- vous oublié? et pourquoi être resté si longtemps sans voir votre ami et votre frère ? » Kourroglou répondit : « Les moutons que j'avais coutume d'amener ici venaient tous de la Perse ; maintenant Kourroglou demeure sur les frontières, à Chamly-Bill. La crainte de ce voleur m'a retenu ; mais, grâce à Dieu I Kourroglou étant mort, je te fournirai désormais autant de moutons que tu peux désirer. » Mir-Ibrahim, le boucher, demanda : « Est-il donc vrai que Kourroglou soit mort? — Mort et enterré! J'ai moi-même assisté à ses funérailles. » Le boucher dit : « Dieu soit loué! car vous saurez que notre pacha, ayant entendu parler de ce bandit, a défendu à mon Âyvaz de sortir de la ville, de peur que Kourroglou ne l'enlève et ne le couvre d'infamie. Depuis sept ans, Ayvaz n'est jamais sorti de la forteresse. » Kourroglou disait en luimême : a Voyez cette sale béte ; il m'a enterré vivant, mais je l'aurai bientôt moi-même niiis au tombeau ; de sorte que chacun se moquera de lui jusqu'à la fin du monde. »

Âyvaz, voyant qu'il ne restait plus de viande dans la boutique, crut d'abord qu'elle avait été vendue; mais quand il regarda dans la bourse, il n'y trouva que douze piastres, et dit: « Berger, puisse ta maison s'écrouler I » Et alors il se mit à pleurer. Mir-lbrahim lui demanda la cause de ses larmes ; et lui dit : a Père, j'ai confié à Roushan douze quartiers de viande , et il les a vendus une piastre la pièce. » Kourroglou répondit : et J'avais entendu dire que la corporation des bouchers était renommée pour son avarice sordide ; je vois que cela est exact. A chacun des douze amis que j'ai dans la ville, j'ai envoyé un morceau de viande. Quoi qu'il en soit, vous ne perdrez rien. Douze quartiers font six moutons; quand lu viendras acheter mon petit troupeau , tu pourras en prendre douze gratis, w Quand Mir-Ibrahim entendit ces paroles, il frappa Ayvaz au visage. « Retiens ta langue, imbécile, dit-il, et ne mange plus de bouc. Ton oncle Roushan (2) sait ce que c'est que d'être un homme ; il nous donnera quatorze moutons. » Kourroglou vit qu'il avait perdu deux moutons de plus, et dit en lui-même : « Ta bouche est prête , ton gosier est ouvert , il ne manque que la poire pour jeter dedans; mais la poire?» Mir-lbrahim dit : « Allons, Roushan- Beg, levonsnous, et allons à la maison ; nous apprêterons l'argent, et réglerons nos comptes, d Ayvaz ferma la bou-

(1) Expression fcrbale pour dire : Ta mens, lu ni*4s Ironipu. (3) Cher oncle est une expression afToctneuse que Ton emploie avec les pemonnm âgées.

tique, et ils s'en allèrent tous trois à la maison. Mir-Ibrahim pria Kourroglou de rester avec Ayvaz pendant qu'il irait chercher l'argent. Quand ils se trouvèrent seuls, Ayvaz s'assit sur un siège plus élevé que Kourroglou ; Ayvaz se leva et prit dans une niche une bouteille et un verre qu'il plaça devant lui, et alors, relevant ses manches jusqu'au coude, il remplit son gobelet de vin et le vida. Kourroglou n'avait pas bu de vin depuis quelque temps; son cœur battait avec violence; il contemplait tendrement l'heureux buveur, et se léchait les lèvres. Ayvaz dit : « Roushan, mon oncle, pourquoi lèches-tu ainsi tes lèvres?» Kourroglou répliqua : a Que je devienne ton esclave! 0 phénix du paradis I quelle est cette liqueur rouge que tu bois ? Ayvaz dit : « N'en as-tu encore jamais vu , mon oncle ? Cela s'appelle du vin. » Kourroglou reprit : « Mou fils, mon petit-fils, remplis-en un verre pour moi , et laisse-moi le boire. » Ayvaz dit alors : « Ce breuvage a cette mauvaise qualité, qu'il rend fou ceux qui en boivent. — Comment cela? » Ayvaz répliqua : « Donnez-en seulement une once à un bouc, et aussitôt il aiguisera ses cornes et se battra contre un loup; donnez-en à un poisson, et il chargera un vaisseau de marchandises, et naviguera le portant sur son dos , pour trafiquer sur la mer Caspienne. Si ta en bois, tu deviendras fou et courras au bazar, proclamant tout haut que tu as amené neuf cents moutons. Les bouchers tomberont alors sur toi , et te les prendront de force. » Kourroglou dit : « Ayvaz, puissé-je devenir la victime de tes yeux 1 J'avais coutume d'en boire beaucoup; nous en récoltons en grande abondance. » Ayvaz lui dit : « Gomment le fait-on dans votre pays? — Dans notre pays, on cueille les grappes et on les presse jusqu'à ce que le jus en soit bien exprimé ; alors on en remplit un vase que l'on met sur le feu. 11 bout et rebout jusqu'à ce qu'il soit réduit d'un tiers , et que la quatrième partie demeure; alors nous jetons dedans du pain coupé en morceaux , et nous le mangeons avec nos doigts. » Ayvaz dit : « Puisses-tu mourir, oncle, tu m'as compris merveilleusement! la chose dont tu parles s'appelle duehab (3). — Gomment? qu'est-ee donc, alors, que tu bois ainsi , mon enfant? — C'est du vin. — Bien , bien , je le vois à présent; nous en avons en abondance dans notre pays. — Gomment le faitesvous dans votre pays, mon oncle? — Nous prenons de la crème, que nous meltonsdansunsacde cuir, et puis nous le secouons jusqu'à ce que le beurre paraisse à la surface. On met le beurre dans le pilon, et l'on boit ce qui reste. — Puisses-tu mourir, oncle l ceci est le abdough (lait de beurre), — S'il en est ainsi, pour l'amour de Dieu ! laisse-moi y goûter. — J'ai peur.

(3) Dughab, pâle sucrée préparée de la manière ici dccrife, dont on fait communément usage dans l*Orienl an lieu de confilares ou de turre.

KOURROGLOU

mon oncle, que ta ne deviennes fou quand tu en auras bu. »

Kourroglou réitéra sa demande, jusqu'à ce qu'en- Gn Ayvaz, touché de pitié, consentit à lui en donner un verre. « 0 Dieu I s'écria-t-il, maintenant je mourrai heureux, car Ayvaz m'a offert à boire de ses propres mains. » Il vida le verre, et, comme il n'avait mouillé qu'une de ses moustaches, il dit : a Donnem'en un autre verre , pour l'autre moustache. » Il continua ainsi de boire et eut bientôt vidé la bouteille jusqu'à la dernière goutte. Ayvaz dit alors d'une voix irritée : « N'oublie pas que ce n'est pas du lait de beurre : tu sentiras bientôt ta tête s'appesantir. » Kourroglou dit : k Mon petit oiseau de paradis I tu ne penses à personne qu'à toi l regarde-moi aussi, d Gela dit, il se leva, et, s'apercevanl qu'il y avait encore six bouteilles d'eau-de-vie dans la niche, il les prit l'une après l'autre , et les vida jusqu'à la dernière goutte. Ayvaz s'écriait : « Geci n'est pas du vin, mais de l'eaude-vie, rustre; pourquoi en as-tu bu plus d'une? » Kourroglou dit : « 0 perroquet du paradis! elles se mêleront dans mon ventre, d Ayvaz était fâché et se disait : « Il est ivre, il va bientôt tomber endormi; alors, comment achèterons-nous ses moutons? d Kourroglou prit un siège, et, regardant Ayvaz que le vin incommodait un peu, il prit une guitare, et commençant à jouer, dit : « Ayvaz, que je sois ton esclave! Laisse-moi tirer quelques sons de ta guitare ! — Quoi ! sais-tu donc en jouer, oncle?» Kourroglou dit : « Quand j'étais un enfant , un simple petit berger, mon père fit une petite guitare pour moi , avec un morceau de cèdre; il y mit des cordes faites avec les crins d'une queue de cheval, et j'ai appris dessus à jouer un peu. » Ayvaz lui donna la guitare : Kourroglou l'accorda, et elle résonnait sous ses doigts comme un rossignol. L'enfant, émerveillé, écoutait avec ravissement. A la fin, reprenant son sang-froid, il demanda : « Oncle, peux-tu chanter aussi bien que tu joues? — Je vais l'essayer et chanter, si tu me le permets. Que pouvons-nous faire de mieux?... Nous sommes tous deux gris ; si je ne chante pas ici, où chanterais-je donc? » Gela dit, il chanta l'improvisation suivante :

Imjtrùviioiion, — « Remplissons nos verres, et bubons, buvons, fils du boucher! Mais il ne faut pas répéter mes paroles. La rosée est descendue sur les joues de la rose (i). Tu as vidé la coupe , tu es gris , même ivre mort, tu es ivre, ivre mort, toi, aujourd'hui fils du boucher, mais qui seras bientôt le mien. »

Quand Ayvaz eut entendu ces vers , il demanda : « Oncle, as-tu jamais vu Kourroglou? »

Kourroglou fit l'improvisation suivante :

(I) La Meor • ooovrrt U figure.

(7) Dan» le leste ehmrJmg, aorte de fenle afcc qoelre ptqneU et «nr coMvertvre d^éloffc de laine noire.

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