‹ [ŒuvresChapitre 46 sur 64 · FIN DE TEVERINO · texte numérisé non relu

FIN DE TEVERINO

LE

PECHE DE M. ANTOINE

LE

PÉCHÉ DE M. ANTOINE

tGOXOIf.

11 est peu de gttcs aussi maussades en France que la Tille d*éguzon, située aux confins de la Marche et do Berry, dans la direction sud-ouest de cette dernière prof ince. Quatre-vingts à cent maisons , d'apparence plus ou moins misérable ( à Texception de deux ou trois, dont nous ne nommerons point les opalenls propriétaires, de peur d'attenter à leur modestie), composent les deux ou trois rues, et ceignent la place de cette bourgade, fameuse à dix lieues à la ronde pour Tesprit procédurier de sa population et la difficulté de ses abords. Malgré ce dernier inconvénient, qui va bientôt disparaître, grâce ao tracé d'une nouvelle route, éguzon voit souvent des Tojageurs traverser hardiment les latitudes qui Tenvironnent, et risquer leurs carrioles sur son pavé terrible. L'unique auberge est située sur Tunique place, laquelle est d'autant plus vaste qu'elle s'ouvre sor la campagne, comme si elle attendait les constructions nouvelles de futurs citadins, et cette auberge est parfois forcée, dans la belle saison, d'inviter les trop nombreux arrivants à s'installer dans les maisons du Toisioage, qui leur sont ouvertes, il faut

le dire, avec beaucoup d'hospitalité. C'est qu'Éguzon est le point central d'une région pittoresque semée de ruines imposantes, et que, soit qu'on veuille voir Châteaubruu, Crozant, la Prugne-au-Pot, ou enfin le château , encore debout et habile, de Saint-Germain, il faut nécessairement aller coucher à Éguzon , afin de partir, dès le matin suivant , pour ces difiërentes excursions.

Il y a quelques années , par une soirée de juin , lourde et orageuse, les habitants d*Éguzon ouvrirent de grands yeux en voyant un jeune homme de bonne mine traverser la place pour sortir de la ville , un peu après le coucher du soleil. Le temps menaçait, la nuit se faisait plus vite que de raison, et pourtant le jeune voyageur , après avoir pris un léger repas à l'auberge, et s'être arrêté le temps strictement nécessaire pour faire rafraîchir son cheval, se dirigeait hardiment vers le nord, sans s*inquiéter des représentations de l'aubergiste, et sans paraître se soucier des dangers de la route. Personne ne le connaissait ; il n'avait répondu aux questions que par un geste d*impaticnce, et aux remontrances que par un sourire. Quand le bruit des fers de sa monture se fut perdu dans l'éloignement :

— Voilà, dirent les flâneurs de l'endroit, un garçon qui connaît bien le chemin , ou qui ne le con-

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

nall pas du tout. Ou il y a passé cent fois, et sait le nom du moindre caillou, ou bien il ne se doute pas de ce qui en est, et va se trouver fort en peine.

— C/est un étranger qui n*est pas d*ici, dit judicieusement un homme capable ; il n'a voulu écouter que sa tète; mais dans une demi-heure , quand Torage éclatera, vous le verrez revenir!

— S*il ne se casse pas le cou auparavant à la descente du pont des Piles, observa un troisième.

— Ma foi , Grent en chœur les assistants , c*est son affaire ! Alluns fermer nos contrevents, de peur que la grêle n'endommage nos vitres.

Et on entendit par la ville un grand bruit de portes et de fenêtres que Ton se hâtait d'accoter, tandis que le vent , qui commençait à mugir sur les bruyères, devançait de rapidité les servantes essoufflées, et renvoyait à leur nez les battants de ces lourdes huisseries, où les ouvricri du pays, conformément aux traditions de leurs ancêtres, n'ont épargné ni le bois de chêne ni le ferrage. De temps en temps, une voix se faisait entendre d'un travers de rue à l'autre, et ces propos se croisaient sur le seuil des habitations :

— Tons les vôtres sont-ils rentrés ?

— Ahouafyen ai encore deux charrois parterre.

— Et moi six sur pied !

— Moi, ça m'est égal, tout est engrangé. Il s'agissait des foins.

Le voyageur , monté sur un excellent bidet de Brenne , laissait la nuée derrière lui , et , pressant l'allure, il se flattait de devancer l'orage à la course ; mais à un coude que faisait subitement le chemin , il reconnut qu'il lui serait impossible de ne pas être pris en flanc. Il déplia son manteau, que des courruies tenaient fixé sur sa valise, attacha les mentonnières de sa casquette, et, donnant de l'éperon à sa monture, il fournit une nouvelle course, espérant au moins atteindre et franchir, à la faveur du jour, le passage dangereux qu'on lui avait signalé. Mais son attente fut trompée; le chemin devint si difficile, qu'il lui fallut prendre le pas et soutenir son cheval avec précaution au milieu des roches semées sous ses pieds. Lorsqu*il se trouva au sommet du ravin de la Creuse, la nuée ayant envahi tout le ciel, l'obscurité était complète, et il ne pouvait plus juger de la profondeur de Tabtme qu'il côtoyait, que par le bruit sourd et engou£fré du torrent.

Téméraire comme ou l'est à vingt ans, le jeune homme ne tint compte des prudentes hésitations de son cheval, et il le força de se livrer au hasard d'une pente, que chaque pas du docile animal trouvait plus inégale et plus rapide. Mais tout à coup il s'arrêta, se rejeta en arrière par un vigoureux coup de reins, et le cavalier, un peu ébranlé de la secousse, vit, à la lueur d'un grand éclair, qu'il était sur l'ex-

trême versant d'un précipice â pic, et qu'un pas de plus l'aurait infailliblement entraîné au fond de la Creuse.

La pluie commençait à tomber, et une tourmente furieuse agitait la cime des vieux châtaigniers qui se trouvaient au niveau de la route. Ce vent d'ouest poussait précisément l'homme et le cheval vers la rivière, et le danger devenait si réel, que le voyageur fut forcé de mettre pied à terre, afin d'offrir moins de prise au vent, et de mieux diriger sa monture dans les ténèbres. Ce qu'il avait entrevu du site à la lueur de l'éclair lui avait paru admirable , et d'ailleurs la position où il se trouvait flattait ce goût d'aventures qui est propre à la jeunesse.

Un second éclair lui permit de mieux distinguer le paysage, et il profila d'un troisième pour familiariser sa vue avec les objets les plus rapprochés. Le chemin ne manquait pas de largeur, mais celte largeur même le rendait difficile â suivre. C'était une demi-douzaine de vagues passages marqués seulement par les pieds des chevaux et les ornières, formant diverses voies entre-croisées comme au hasard sur le versant d'une colline; et, comme il n'y avait là ni haie, ni fossés, ni trace aucune de culture , le sol avait livré ses flancs pelés à toutes les tentatives d*escalade qu'il avait plus aux passants de faire; chaque saison voyait ainsi ouvrir une route nouvelle, ou reprendre une ancienne que le temps et l'abandon avaient raffermie. Entre chacun de ces traces capricieux s'élevaient des monticules hérissés de rochers ou de touffes de bruyères, qui offraient la même apparence dans l'obscurité ; et, comme ils s'enlaçaient sur des plans très-inégaux, il était difficile de passer de l'un à l'autre sans friser une chute qui pouvait entraîner dans Tablme commun; car tous subissaient la pente bien marquée du ravin , non-seulement en avant, mais encore sur le côté, de sorte qu'il fallait à la fois pencher devant soi et sur la gauche. Aucune de ces voies lortueuscs n'était aisée à suivre, car depuis l'été toutes étaient également battues, les habitants du pays les prenant au hasard en plein jour avec insouciance ; mats au milieu d'une nuit sombre, il n'était pas indifférent de s'y tromper, et le jeune homme, plus soigneux des genoux du cheval qu'il aimait que de sa propre vie, prit le parti de s'approcher d'une roche assez élevée pour les garantir tous deux de la violence du vent, et de s'arrêter là eu attendant que le ciel s'éclaircU un peu. Il s'appuya contre Corbeau, et relevant un coin de son manteau imperméable pour garantir le flanc et la selle de son compagnon, il tomba dans une rêverie romanesque, aussi satisfait d'entendre hurler la tempête que les habitants d'Éguzon, s'ils pensaient encore à lui en cet instant, le supposaient soucieux et désappointé.

LE PÉCHÉ DE M, ANTOINE

Les éclairs , en se succédant, lui eurent bientôt procuré une connaissance suffisante du pays environnant. Vis-à-vis de lui , le chemin gravissant la pente opposée du ravin se relevait aussi brusquement qu*il s*élait abaissé, et offrait des difficultés de même nature. I^ Creuse, limpide et forte, coulait sans grand fracas au bas de ce précipice, et se resserrait, avec un mugissement sourd et continu, sous les arches d*un vieux pont qui paraissait en fort mauvais état. I^a vue était bornée en face par le retour de rcscarpemcnt; mais, de côté, on découvrait une verte perspective de prairies inclinées et bien plantées, au milieu desquelles serpentait la rivière; et vis-à-vis de notre voyageur, au sommet d*une colline hérissée de roches formidables qu'entrecoupait une riche végétation, on voyait se dresser les grandes tours délabrées d'un vaste manoir en ruine. Mais lors même que le jeune homme aurait eu la pensée d*y chercher un asile contre Torage, il lui eût été difficile de trouver le moyen de s'y rendre ; car on n'apercevait aucune trace de communication entre ce château et la roule, et un autre ravin, avec un autre torrent qui se déversait dans la Creuse, séparait les lieux collines. Ce site était des plus pittoresques, et le reflet livide des éclairs lui donnait quelque chose de terrible qu'on y eût vainement cherché à la clarté du jour. De gigantesques tuyaux de cheminées, mis à nu par l'écroulement des toits, s'élançaient vers la nuée lourde qui rampait sur le château, et qu'ils avaient l'air de déchirer. Lorsque le ciel était traversé par des lueurs rapides, ces ruines se dessinaient en blanc sur le fond noir de l'air, et au contraire, lorsque les yeux s'étaient habitués au retour de l'obscurité, elles présentaient une masse sombre sur un horizon plus transparent. Une grande étoile, que les nuages semblaient ne pas oser envahir, brilla longtemps sur le fier donjon, comme une escarboude sur la tète d'un géant. Puis enfin elle disparut, et les torrents de pluie qui redoublaient ne permirent plus ao voyageur de rien discerner qu'à travers on voile épais. En tombant sur les rochers voisins et sur le sol durci par de récentes chaleurs , l'eau rebondissait comme une écume blanche, et parfois on eût dit des Ilots de poussière soulevés par le vent.

En faisant un mouvement pour abriter davantage son cheval contre le rocher, le jeune homme s'aperçut tout à coup qu'il n'y était pas seul. Un homme venait chercher aussi un refuge en cet endroit, ou bien il en avait pris possession le premier. C'est ce qu'on ne pouvait savoir , dans ces alternatives de clarté éblouissante et de lourdes ténèbres. Le cavalier n'eut pas le temps de bien voir le piéton ; il lui sembla v6tu misérablement et n'avoir pas très-bonne mine. Il paraissait même vouloir se cacher, en s'en-

G. SAlfD. — TOME VI.

fonçant le plus possible sous la roche ; mais dès qu'il eut jugé , à une exclamation du jeune voyageur , qu*il avait été aperçu, il lui adressa sans hésiter la parole, d'une voix forte et assurée :

—Voilà un mauvais temps pour se promener, monsieur, et si vous êtes sage , vous retournerez coucher à Éguzon.

— Grand merci, l'ami! répondit le jeune homme en faisant siffler sa forte cravache à tête plombée, pour faire savoir à son problématique interlocuteur qu'il était armé.

Ce dernier comprit fort bien l'avertissement, et y répondit en frappant le rocher, comme par désœuvrement, avec un énorme bâton de houx qui fit voler quelques éclats de pierre. L'arme était bonne et le poignet aussi.

— Vous n'irez pas loin ce soir par un temps pareil, reprit le piéton.

— J'irai aussi loin qu'il me plaira, répondit le cavalier, et je ne conseillerais à personne d'avoir la fantaisie de me retarder en chemin.

— Est-ce que vous craignez les voleurs, que vous répondez par des menaces à des honnêtetés ? Je ne sais pas de quel pays vous venez, mon jeune homme; mais vous ne savez guère dans quel pays vous êtes. Il n'y a. Dieu merci, chez nous, ni bandits, ni assassins, ni voleurs.

L'accent fier mais franc de l'inconnu inspirait la confiance. Le jeune homme reprit avec douceur :

— Vous êtes donc du pays, mon camarade?

— Oui, monsieur, j'en suis et j'en serai toujours.

— Vous avez raison d'y vouloir rester : c'est un beau pays.

— Pas toujours cependant! Dans ce moment-ci , par exemple , il n'y fait pas trop bon ; le temps est bien en malice, et il y en aura pour toute la nuit.

— Vous croyez?

— J'en suis sûr. Si vous suivez le vallon de la Creuse, vous aurez l'orage pour compagnie jusqu'à demain midi ; mais je pense bien que vous ne vous êtes pas mis en route si tard, sans avoir un abri prochain en vue?

— A vous dire le vrai, je crois que l'endroit où je vais est plus éloigné que je ne l'avais pensé d'abord. Je me suis imaginé qu'on voulait me retenir à Éguzon en m'exagérant la distance et les mauvais chemins ; mais je vois, au peu que j'ai fait depuis une heure, que l'on ne m'avait guère trompé.

— Et, sans être trop curieux, où allez-vous?

— A Gargilesse. Combien comptez-vous jusquelà?

— Pas loin, monsieur, si l'on voyait clair pour se conduire ; mais si vous ne connaissez pas le pays , vous en avez pour toute la nuit , car ce que vous voyez ici n'est rien en comparaison des casse-cous

LE PÉCHÉ DE H. ANTOINE

qae tous avez à descendre pour passer du ravin de la Creuse à celui de la Gargilesse, el vous y risquez la vie par-dessus le marche.

— Eh bien ! Tami , voulez>vous, pour une honnête récompense, me conduire jusque-là?

— - Nenni, monsieur, en vous remerciant.

— Le chemin est donc bien dangereux, que vous montrez si peu d'obligeance ?

— Le chemin n'est pas dangereux pour moi, qui le connais aussi bien que vous connaissez peut-être les rues de Paris; mais quelle raison aurais-je de passer la nuit à me mouiller pour vous faire plaisir?

— Je n*y tiens pas , et je saurai me passer de votre secours ; mais je n*ai point réclame voire obligeance gratis : je vous ai offert...

— Suffit ! suffit ! vous êtes riche et je suis pau* vre; mais je ne tends pas encore la main, et j*ai des raisons pour ne pas me faire le serviteur du premier venu... Encore si je savais qui vous êtes...

— Vous vous mêliez de moi ? dit le jeune homme, dont la curiosité était éveillée par le caractère hardi et fier de son compagnon. Pour vous prouver que la méfiance est un mauvais sentiment, je vais vous payer d'avance. Combien voulez-vous?

— Pardon, excuse, monsieur, je ne veux rien ; je n'ai ni femme ni enfants, je n*ai besoin de rien pour le moment; d'ailleurs j'ai un ami, un bon camarade, dont la maison n'est pas loin, et je profiterai du premier éclairci pour y aller souper et dormir c^ couvert. Pourquoi me priverais-je de cela pour vous? Voyons, dites ! est-ce parce que vous avez un bon cheval et des habits neufs ?

— Voire fierlé ne me dcplatl pas, tant s'en faut ! Mais je la trouve mal entendue de repousser un échange de services.

— Je vous ai rendu service de tout mon pouvoir , en vous disant de ne pas vous risquer la nuit par un temps si noir et des chemins qui, dans une demiheure, seront impossibles. Que voulez-vous de plus?

— Rien... En vous demanrlaiit votre assistance, je voulais connaître le caractère des gens du pays , et voilà tout. Je vois maintenant que leur bon vouloir pour les étrangers se borne à des paroles.

— Pour les étrangers 1 s'écria l'indigène avec un accent de tristesse et de reproche qui frappa le voyageur. Kl n'est-ce pas encore trop pour ceux qui ne nous ont jamais fait que du mal? Allez, monsieur , les hommes sont injustes; mais Dieu voit clair, et il sait bien que le pauvre paysan se laisse tondre , sans se venger, par les gens savants qui viennent des grandes villes.

— Les gens des villes ont donc fait bien du mal dans vos campagnes? C'est un fait que j*ignore et dont je ne suis pas responsable , puisque j'y viens pour la première fois.

— Vous allez à Gargilesse. Sans doute c'est M. Cardonnel que vous allez voir? Vous êtes, j'en suis sur, son parent ou son ami?

— Qu'est-ce donc que ce M. Cardonnet, à qui vous semblez en vouloir? demanda le jeune homme après un instant d'hésitation.

— Suffit, monsieur, répondit le paysan ; si vous ne le connaissez pas, tout ce que je vous en dirais ne vous intéresserait guère ; et si tous êtes riche, vous n'avez rien à craindre de lui. Ce n*est qu'aux pauvres gens qu'il en veut.

— Mais enGn, reprit le voyageur avec une sorte d'agitation contenue, j'ai peut-être des raisons pour désirer de savoir ce qu'on pense dans le pays de œ M. Cardonnet. Si vous refusez de motiver la mauvaise opinion que vous avez de lui, c'est que vous avez contre lui une rancune personnelle peu honorable pour vous-même.

— Je n'ai de comptes à rendre à personne, répondit le paysan, et mon opinion est à moi. Bonsoir , monsieur. Voilà la pluie qui s'arrête un peu. Je suis fâché de ne pouvoir vous offrir un abri; mais je n'en ai pas d'autre que le château que vous voyez là, et qui n'est pas à moi. Cependant, ajoutait après avoir fait quelques pas et en s'arrêta nt comme s'il se fût repenti de ne pas mieux exercer les devoirs de l'hospitalité, si le cœur vous disait d'y venir demander le couvert pour la nuit, je peux vous répondre que vous y seriez bien reçu.

— Cette ruineest donc habitée ? demanda le voyageur, qui avait à descendre le ravin pour traverser la Creuse et qui se mit en marche à côté du paysan, en soutenant son cheval par la bride.

— C'est une ruine, à la vérité , dit son compagnon en étouffant un soupir; mais quoique je ne sois pas des plus vieux, j'ai vu ce château-là dclMut, bien enlier, et si beau, en dehors comme en dedans, qu'un roi n'y eût pas été mal logé. Le propriétaire n'y faisait pas de grandes dépenses, mais il n'avait pas besoin d'entretien, tant il était solide et bien bâti ; et les murs étaient si bien découpés, les pierres des cheminées et des fenêtres si bien travaillées, qu'on n'aurait pu y rien apporter de plus riche que ce que les maçons et les architecles y avaient rais en le construisant. Mais tout passe, la richesse comme le reste, elle dernier seigneur de Châteaubrun vient de racheter pour quatre mille francs le château de ses pères.

— Est-il possible qu'une telle masse de pierres , même dans l'état où elle se trouve, ait aussi peu de valeur ?

— Ce qui reste là vaudrait encore beaucoup , si on pouvait l'ôter et le transporter; mais où trouver dans le pays d'ici des ouvriers et des machines capables de jeter bas ces vieux murs? Je ne sais pas avec

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

qooi Ton bâtissait dans Tancien temps, mais ce cioient-ià est si bien lié, qu'on dirait que les loars et les grands murs sont faits d*une seule pierre. Et pois, TOUS Toyez comme ce bâtiment est planté sur la pointe d*une montagne, a?ec des précipices de Unis Icsc6tés! Quelles voitures et quels chevaux pourraient charrier de pareils matériaux? A moins que la colline ne s*écrou]e, ils resteront la aussi longtemps que le rocher qui les porte, et il y a encore assez de voûtes pour mettre à Tabri un pauvre monsieur et une pauvre demoiselle.

— Ce dernier des Chàteaubrun a donc une fille? demanda le jeune homme en s*arrélant pour regarder le manoir avec plus dlntérét qu'il n'avait encore fait. Et elle demeure là ?

— Oui, oui, elle demeure là, au milieu des gerfauts et des chouettes , et elle n'en est pas moins jeone et jolie. L'air et Peau ne manquent pas ici, et malgré les nouvelles lois contre la liberté de la chasse, on voit encore quelquefois des lièvres et des perdrix sur la table du seigneur de Chàteaubrun. Allons, si vous n'avez pas des affaires qui vous obligent de risquer votre vie pour arriver avant le jour, venez avec moi, je me charge de vous faire bien accueillir au château. Et quand même vous y arriveriez seul et sans recommandation, il sufTil que la nuit soit mauvaise et que vous ayez la figure d'un chrétien pour que vous soyez bien reçu et bien traité chez M. Antoine de Chàteaubrun.

— Ce gentilhomme est pauvre, à ce qu'il parait, et je me ferais scrupule d'abuser de sa bonté d'âme.

— Vous lui ferez plaisir, au contraire. Allons, vous voyez bien que l'orage va recommencer plus fort que tout à l'heure, et je n'aurais pas la conscience en repos si je vous laissais ainsi tout seul dans la montagne. Voyez-vous, il ne faut pas m'en vouloir pour vous avoir refusé mes services; j*ai mes raisons, que vous ne pouvez p:is juger et que je n'ai pas besoin de dire ; mais je dormirai plus Iranquîlle si vous suivez mon conseil. D'ailleurs je connais M. Antoine; il me saurait mauvais gré de ne pas vous avoir retenu et emmené chez lui, et il serait capable de courir après vous, ce qui ne serait pas bon pour lui après souper.

— Et... vous ne pensez pas que sa fille fût mécontente de voir arriver ainsi un inconnu ?...

— Sa fille est sa fille, c'est-à-dire qu'elle est aussi bonne que lui, si elle n'est pas meilleure , quoique cela ne paraisse guère possible.

Le jeune homme hésita encore quelque temps ; mais, poussé par un attrait romanesque, et créant déjà dans son imagination le portrait de la perle de beauté qu'il allait trouver derrière ces murailles à Taspecl terrible, il se dit qu'on ne l'attendait à Cargilesse que le lendemain dans la journée ; qu'en y

arrivant au milieu de la nuit, il y dérangerait le sommeil de ses parents; qu'enfin il y avait, à persister dans son projet, une véritable imprudence dont , à coup sûr, sa mère le détournerait, si elle pouvait, a cette heure, se faire entendre de lui. Touché de toutes les Ijonnes raisons qu'on se donne à soi-même quand le démon de la jeunesse et delà curiosité s'en mêle, il suivit son guide dans la direction du vieux château.

LE HANOIR bB CBATEAUBRVir.

Après avoir péniblement gravi un chemin escarpé, ou plutôt un escalier pratiqué dans le roc, nos voyageurs arrivèrent, au bout de vingt minutes, à l'entrée de Chàteaubrun. Le vent et la pîuie redoublaient, et le jeune homme n'eut guère le loisir de contempler le vaste portail, qui n'offrait à sa vue, en cet instant, qu'une masse confuse de proportions formidables. Il remarqua seulement qu'en guise de clôture, la herse seigneuriale était remplacée par une barrière de bois, pareille à celles qui ferment les prés du pays.

— Attendez, monsieur, lui dit son guide. Je vais passer par là-dessus et aller chercher la clef; car la vieille Janille ne s'est-elle pas imaginé, depuis quelque temps, de faire placer ici un cadenas, comme s'il y avait quelque chose à voler chez ses maîtres? Au reste, son intention est bonne, et je ne la blâme pas.

I^e paysan escalada la barrière fort adroitement, et, en attendant qu'il fût de retour pour l'introduire, le jeune homme essaya en vain de comprendre la disposition des masses d'architecture ruinées qu'il apercevait confusément dans Tinlérieur de la cour: c'était l'aspect du chaos.

Peu d'instants après, il vit venir plusieurs personnes qui ouvrirent promplement la barrière ; l'une prit son cheval, l'autre sa main ; une troisième portait , en avant , une lanterne dont le secours était bien nécessaire pour se diriger à travers les décombres et les broussailles qui obstruaient le passage. Enfin , après avoir traversé une partie du préau et plusieurs vastes salles obscures, ouvertes à tous les vents, on se trouva dans une petite pièce oblongue, voûtée, et qui avait pu, autrefois , servir d'office ou de cellier , entre les cuisines et les écuries. Cette pièce, proprement reblanchie, servait désormais de salon et de salle à manger au seigneur de Château brun. On y avait récemment pratiqué une petite chentinée à manteau et à chambranles de bois bien

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

cire et luisant ; la vasle plaque de fonte qui en remplissait tout le foyer , et qui avait été enlevée à quelqu'une des grandes cheminées du manoir, ainsi que les gros chenets de fer poli, renvoyaient splendidement la chaleur et la lumière du feu dans celte chambre nue et hlanehe qui , avec le secours d*une petite lampe de fer-blanc, se trouvait ainsi parfaitement éclairée. Une table de châtaignier , qui pouvait , dans les grandes occasions, porter jusqu'à six couverts , quelques chaises de paille , et un coucou d'Allemagne, acheté six francs à un colporteur, composaient tout Tameublemcnt de ce salon modeste. Mais tout cela élait d'une proprclé recherchée; la table et les chaises, grossièrement travaillées par quelque menuisier de la localité, avaient un éclat qui alleslail les services assidus de la serge cl de la brosse. L'àlre était balayé avec soin, le carreau sablé à l'anglaise contrairement aux habitudes du pays, cl, dans un pot de grès placé sur la cheminée, s'étalait un énorme bouquet de roses, mêlées à des fleurs sauvages cueillies sur les collines d'alentour.

Cet intérieur modeste n'avait , au premier coup d'œil , aucun caractère cherché dans le genre poétique ou pittoresque; cependant, en l'examinant mieux , on eût pu voir que , dans celte demeure , comme dans toutes celles de tous les hommes , le caractère et le goût naturel de la personne créatrice avaient présidé, soit au choix, soit à l'arrangement du local. Le jeune homme, qui y pénétrait pour la première fois, et qui s'y trouva seul un instant, tandis que ses hôtes s'occupaient de lui préparer la meilleure réception possible , se forma bientôt une idée assez juste de la situation d'esprit des habitants de cette retraite. Il était évident qu'on avait eu des habitudes d'élégance, et qu'on avait encore des besoins de bien-être ; que, dans une condition fort précaire, on avait eu le bon sens de proscrire toute espèce de vanité extérieure; enfin qu'on avait choisi, pour point de réunion, parmi le peu de chambres restées intactes dans ce vaste domaine, la plus facile à entretenir, à chauffer, à meubler et à éclairer, et que, par instinct, on avait pourtant donne la préférence à une construction élégante et mignonne. En effet, ce petit coin était le premier étage d'un pavillon carré adjoint, vers la fin de la renaissance, aux antiques constructions qui défendaient la face principale du préau. L'artiste qui avait composé cette tourelle angulaire s'était efforcé d'adoucir la transilion de deux styles si différents ; il avait rappelé pour la forme des fenêtres le système défensif des meurtrières et des ouvertures d'observation ; mais on voyait bien que ces fenêtres, petites et rondes, n'avaient jamais été destinées à pointer le canon, et qu'elles n'étaient qu'un ornement pour la vue. Élé-

gamment revêtues de briques rouges et de pierres blanches alternées, elles formaient un joli encadrement a l'intérieur , et diverses niches , ornées de même , disposées régulièrement entre chaque croisée, rendaient inutiles les papiers, les tentures et même les meubles, qui eussent chargé ces parois sans ajouter à leur aspect agréable et simple.

Sur une de ces niches, dont une dalle, bien blanche et luisante comme du marbre, formait la base, à hauteur d'appui , le voyageur vit un joli petit rouet rustique avec la quenouille chargée de laine brune ; et , en contemplant cet instrument de travail si léger et si naïf, il se perdit dans des réflexions dont il fut tiré par le frôlement d'un vêtement de femme derrière lui. II se retourna vivement; mais aux palpitations qui s'étaient emparées de son jeune cœur succéda une grave déception. C'était une vieille servante qui venait d'entrer sans bruit, grâce au sablon qui couvrait le sol, et qui se penchait pour jeter dans la cheminée une brassée de sarment de vigne sauvage.

— Approchez - vous du feu , monsieur , dit la vieille en grasseyant avec une sorte d'affectation, et donnez-mor votre casquette et votre manteau, aGn que j'aille les faire sécher dans la cuisine. Voilà un bon manteau pour la pluie ; je ne sais plus comment on appelle cette étoffe-là, mais j'en ai déjà va à Paris. Voilà qui ferait plaisir d'en voir un pareil sur les épaules de M. le comte! Mais cela doit coûter cher, et d*ailleurs il n'est pas dit qu'il voulût s'en servir. Il croit qu'il a toujours vingt-cinq ans, et il prétend que Teau du ciel n'a jamais enrhumé un honnête homme ; pourtant , l'hiver dernier , il a commencé à sentir un peu de sciatique... Mais ce n'est pas à votre âge qu'on craint ces douleurs-là. N'importe, chauffez-vous les reins; tenez, tournez votre chaise comme cela , vous serez mieux. Vous êtes de Paris, j'en suis sûre ; je vois cela à voire teint qui est trop frais pour notre pays : lion pays, monsieur, mais bien chaud en été et bien froid en hiver. Vous me direz que, ce soir, il fait aussi froid que par une nuit de novembre : c'est la vérité; que voulez-vous? c'est l'orage qui en est cause. Mais cette petite salle est bien bonne, bien facile à réchauffer, et, dans un moment, vous m'en direz des nouvelles. Avec cela, nous avons le bonheur que le bots mort ne nous manque pas. Il y a tant de vieux arbres ici, et rien qu'avec les ronces qui poussent dans la cour, on peut chauffer le four pendant tout l'hiver. Il est vrai que nous ne faisons jamais de grosses fournées. M. le comte est un petit mangeur , et sa fille est comme lui ; le petit domestique est le plus vorace de la maison : oh! pour lui, il lui faut trois livres de pain par jour; mais je lui fais sa miche â part, et je n'y épargne pas le seigle. C'est assez bon pour

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

lui, cl même avec un peu de son, ça clofTe le pain, c( ça n*est pas mauvais pour la santé. Hc! bé! ça TOUS Tatl rire? et moi aussi. Moi, voyez-vous, j*ai toujours aimé à rire et à causer , et Touvrage n'en la pas moins vite; car j'aime la vitesse en tout. M. Antoine est comme moi ; quand il a parlé, il faut qu'on marche comme le vent. Aussi nous avons toujours été d'accord sur ce point-là. Vous nous excuserez, monsieur, si on vous fait attendre un peu. Monsieur est descendu à la cave avec l'homme qui vous a amené, et Pescalicr est si dégradé, qu'on n'y arrive pas vite ; mais c'est une belie cave, monsieur; les murs ont plus de dix pieds d'épaisseur, et quand on est là dedans , c'est si profond sous la terre, qu'on se croit enterré vivant. Vrai! ça fait un drôle d'effet. On dit que, dans le temps, on mettait là les prisonniers de guerre ; à présent , nous n*y mettons personne, et notre vin s'y conserve trèsbien. Ce qui nous relarde aussi, c'est que notre fille est déjà couchée : elle a eu la migraine aujourd'hui, parce qu'elle a été au soleil sans chapeau. Elle dit qu'elle veut s*habituer à cela, et que puisque je me passe bien de chapeau et d'ombrelle, elle peut bien s'en passer aussi ; mais elle se trompe : elle a été élevée en demoiselle , comme elle devait l'être , la pauvre enfant ! car , quand je dis notre fille , ce n*est pas que je sois la mère à mademoiselle G liberté; elle ne me ressemble pas plus que le chardonneret ne ressemble au moineau franc ; mais comme je l'ai élevée , j'ai toujours gardé Fhabitudc de l'appeler ma fille , et elle n'a jamais voulu souffrir que je cesse de la tutoyer. C'est une enfant si aimable! Je suis fâchée qu'elle soit au lit; mais %ous la verrez demain, car vous ne partirez pas sans d(\icuncr , on ne le souffrira pas , et elle m'aidera à vous servir un peu mieux que je ne peux le faire toute seule. Ce n'est pas pourtant le courage qui me manque , monsieur , car j'ai de bonnes jambes ; je suis restée mince , comme vous voyez , dans ma petite taille , et vous ne me donneriez jamais l'âge que j'ai... Voyons ! quel âge me donnericz^vous bien?...

Le jeune homme croyait que , grâce à cette question, il allait pouvoir placer une parole, un compliment pour remercier et pour entrer en matière, car il désirait beaucoup avoir de plus amples détails sur mademoiselle Gilbcrte; mais la bonne femme n'attendit pas sa réponse, et reprit avec volubilité :

— J'ai soixante-quatre ans, monsieur, du moins je les aurai à la Saint-Jean, cl je fais plus d'ouvrage à moi seule que trois jeunesses n'en sauraient faire. J'ai le sang vif, moi, monsieur ! Je ne suis pas du IWrry; je suis née en Marche, à plus d*unc demilieue d'ici y aussi ça se voit et ça se connaît. Ah !

vous regardez l'ouvrage de notre fille? Savcz-vouf que c'est filé aussi égal et aussi menu que la meilleure filcusc de campagne? Elle a voulu que je lui apprenne à filer la laine. « Tiens, mère, qu'elle m'a dit (car elle m'appelle toujours comme ça; la pauvre enfant n'a jamais connu la sienne, et m'a toujours aimée comme si c'était moi , quoique nous nous ressemblions à peu près comme une rose ressemble à une ortie), tiens, mère, qu'elle a dit , ces broderies, CCS dessins, toutes ces niaiseries qu'on m'a enseignées au couvent ne serviraient à rien ici. Apprends moi à filer, à tricoter et à coudre, afin que je t'aide à faire les vêtements de mon père... »

Au moment où le monologue infatigable de la bonne femme commençait à devenir intéressant pour son auditeur fatigué , elle sortit comme elle avait déjà fait plusieurs fois , car elle ne restait pas un moment en place, cl tout en pérorant, elle avait couvert la table d'une grosse nappe blanche , et avait servi les assiettes , les verres et les coulcaux ; elle avait rebalayé l'àtrc , ressuyé les chaises et rallume le feu dix fois, reprenant toujours son soliloque à l'endroit où elle l'avait laissé. Mais cette fois, sa voix , qui continuait à grasseyer dans le couloir voisin , fut couverte par d'autres voix plus accentuées, et le comte de Châteaubrun, accompagné du paysan qui avait introduit notre voyageur , se présenta enfin à ses regards , chacun portant deux grands brocs de grès, qu'ils placèrent sur la table. Ce fut alors seulement que le jeune homme put voir distinctement les traits de ces deux personnages.

M. de Châteaubrun était un homme de cinquante ans, de moyenne taille, d*unc belle et noble figure, large dVpaulcs, avec un cou de taureau, des membres d*alh!èle, un teint basané au moins autant que celui de son acoljte, et de larges mains durcies, hâlces, gercées à la chasse, au soleil, au grand air ; mains de braconnier s'il en fut, car le bon seigneur avait trop peu de terres pour ne pas chasser sur celles des autres.

Il avait la face épanouie, ouverte et souriante; la jambe ferme et la voix de stentor. Son solide costume de chasseur, propre quoique rapiécé au coude, sa grosse chemise de toile de chanvre, ses guêtres de cuir, sa barbe grisonnante qui attendait patiemment le dimanche, tout en lui dénotait Thabitude d'une vie rude et sauvage, tandis que son agréable physionomie , ses manières rondes et affectueuses, et une aisance qui n'était pas sans mélange de dignité , rappelaient le gentilhomme courtois et rhommc habitué à protéger et à assister plutôt qu'à l'être.

Son conr pagnon le paysan n'était pas à beaucoup près aussi [roprc. L'orage et les mauvais chemins

L£ PÉCHÉ DE M. ANTOINE

avaient fort endommagé sa blouse et sa chaussure. Si la barbe du seigneur avait bien sept ou huit jours de date , celle du villageois en avait bien quatorze ou quinze. Celui-ci était maigre, osseux, agile, plus grand de quelques pouces , et quoique sa figure exprimât aussi la bonté et la cordialité , elle avait, si Ton peut parler ainsi , des éclairs de malice , de tristesse ou de sauvagerie hautaine. Il était évident qu'il avait plus d'intelligence ou qu'il était plus malheureux que le seigneur de Châteaubrun.

— Allons , monsieur , dit le gentilhomme, êtesvous un peu séché? Vous êtes le bienvenu ici , et mon sou{)er est à votre disposition.

— Je suis reconnaissant de votre généreux accueil , répondit le voyageur, mais je craindrais de manquer à la bienséance si je ne vous faisais savoir d'abord qui je suis.

— C'est bien , c'est bien , reprit le comte , que nous appellerons désormais tout simplement M. Antoine, comme on rappelait généralement dans la contrée ; vous me direz cela plus tard , si vous le désirez : quant à moi , je n'ai pas de questions à vous faire , et je prétends remplir les devoirs de l'hospitalité sans vous faire décliner vos noms cl qualités. Vous êtes en voyage , étranger dans le pays, surpris par une nuit d'enfer à la porte de ma demeure : voilà vos titres et vos droits. Par-dessus le marché, vous avez une agréable figure et un air qui me plall; je crois donc que je serai récompensé de ma confiance par le plaisir d'avoir obligé un brave garçon. Allons , asseyez-vous , mangez et buvez.

— C'est trop de bontés, et je suis louché de votre manière franche et affable d'accueillir les voyageurs. Mais je n'ai besoin de rien, monsieur, et c'est bien assez que vous me permettiez d'attendre ici la fin de l'orage. J'ai soupe à Éguzon il n'y a guère plus d'une heure. Ne faites donc rien servir pour moi, je vous en conjure.

— Vous avez soupe déjà? mais ce n'est pas là une raison ! Éles-vous donc de ces estomacs qui ne peuvent digérer qu'un repas à la fois? À votre âge, j'aurais soupe à toutes les heures de la nuit si j'en avais trouvé l'occasion. Une course à cheval et Pair de la montagne, c'est bien assez pour renouveler l'appétit. Il est vrai qu'à cinquante ans, on a l'estomac moins complaisant; aussi, moi, pourvu que j'aie un dcmi-vcrrc de bon vin avec une croûte de pain rassis , je me tiens pour bien traite. Mais ne faites pas de façons ici. Vous êtes venu à point, j'allais me mettre à table, et ma pauvre petite ayant la migraine aujourd'hui , nous étions tout tristes, Janille et moi, de manger tête à tête : votre arrivée est donc une consolation pour nous, ainsi que celle de ce brave garçon, mon ami d'enfance, que je re-

çois toujours avec plaisir. Allons, toi, assieds-loi là à mon c6té, dit-il en s'adressant au paysan, et tous, mère Janille, vis-à-vis de moi. Faites les honneurs, car vous savez que j*ai la main malheureuse, et que quand je me mêle de découper, j^ taille eo deux l« rôt, l'assiette, la nappe, voire un peu de la table, et cela vous fâche.

Le souper, que dame Janille avait étalé sur la table d*un air de complaisance , se composait d'un fromage de chèvre, d'un fromage de brebis, d'une assiettée de noix, d'une assiettée de pruneaux, d'une grosse tourte de pain bis, et des quatre cruches de vin apportées par le maître en personne, l^s convives se mirent bien vite à déguster ce repas frugal avec une satisfaction évidente , à l'exception du voyageur, qui n'avait aucun appétit, et qui se contentait d'admirer la bonne grâce avec laquelle le digne châtelain le conviait , sans embarras et sans fausse honte , à son spicndide ordinaire. Il y avait dans cette aisance affectueuse et naïve quelque chose de paternel et d'enfantin en même temps qui gagna le cœur du jeune homme.

Fidèle à la loi de générosité qu'il s*était imposée, M. Antoine ne fit aucune question à son hôte, et même évita toute réOexion qui eût pu ressembler à une curiosité déguisée. Le paysan paraissait un peu plus inquiet et se tenait sur la réserve. Mais bientdt entraîné par rcspcce de causerie générale que M. Antoine et dame Janille avaient entamée , il se mit à l'aise et laissa remplir son verre si souvent, que le voyageur commença à regarder avec étonnement un homme capable de boire ainsi sans perdre non-seulement l'usage de sa raison , mais encore l'habitude de son sang-froid et de sa gravité»

Quant au châtelain , ce fut une autre afiiaiire. A peine eut-il bu la moitié du broc placé auprès de lui qu'il commença à avoir Tœil animé, le nez vermeil et la main peu sûre. Cependant il ne déraisonna point , même après que tous les brocs furent vidés par lui et son ami le paysan; car Janille, soit par économie , soit par sobriété naturelle , mit à peine quelques gouttes de vin dans son eau , et le voyageur , ayant fait un effort héroïque pour avaler la première rasade , s'abstint de ce breuvage aigre , trouble et détestable.

Ces deux campagnards paraissaient pourtant le boire avec délices. Au bout d'un quart d'heure, Janille , qui ne pouvait vivre sans remuer , quitta la table , prit son tricot et se mit à travailler au coin du feu , gratlanl à chaque instant ses tempes avec son aiguille, sans toutefois déranger les minces bandeaux de cheveux encore noirs qui dépassaient un peu sa coiffe. Celte vieille proprette et menue pouvait avoir été jolie ; son profil délicat ne manquait pas de distinction, et si elle n*eûl été maniérée , et

LE PÉCHÉ DE M* ANTOINE

préoocopée de faire la capable et la gentille , notre voyageur Feût prise aussi en affection.

f^ autres personnages qui , en Tabsence de la demoinlie, complétaient rintéricur de M. Antoine, étaient, Pun un petit paysan, d'une quinzaine d'années, à la mine éveillée, au pied leste, qui remplissait les fonctions de factotum ; Tautre , un vieux chien de chasse, à Tceil terne , au flanc maigre , à Pair mélancolique et rêveur ; couché auprès de son maître, il s*endormait philosophiquement entre chaqoe bouchée que celui-ci lui présentait , en rappelant Mauêieur d*un air gravement facétieux.

H. GARDOmiET.

Il y avait plus d'une heure qu'on était à table, et M. Antoine ne paraissait nullement las de la séance. Lai et son ami le paysan faisaient durer leurs petits fromages et leurs grandes pintes de vin avec cette majestueuse lenteur, qui est presque un art chez le Berrichon. Portant alternativement leurs couteaux sur ce morceau friand dont l'odeur aigrelette n'avait rien d'agréable, ils le débitaient en petits morceaux qu'ils plaçaient méthodiquement sur leurs assiettes de terre, et qu'ils mangeaient ensuite miette à miette sur leur pain bis. Entre chaque bouchée, ils avalaient une gorgée de vin du cru , après avoir choqué leurs verres, en s'adressant chaque fois cet échange de compliments m A la tienney catnarade! » — *i A la vôtre, M. /Antoine !n ou bien : n Bonne santé à toi, mon vieux ! » — « A vous pareillement, mon maitrel n

Au train que prenaient les choses, ce festin pouvait durer toute la nuit ; et le voyageur, qui s'épuisait en efforts pour paraître boire et manger, bien qu'il s'en dispensât le plus possible, commençait à lotter péniblement contre le sommeil , lorsque la conversation, roulant jusqu'alors sur le temps, sur la récolte des foins, sur le prix des bestiaux et sur les provins de la vigne, prit peu à peu une direction qui rintéressa fortement.

-~ Si ce temps-là continue, disait le paysan en écoutant ta pluie qui ruisselait au dehors, les eaux grossiront, ce mois-ci, comme au mois de mars. La Gargilesse n'est pas commode, et il pourra y avoir do dégât chez H. Cardonnet.

— Tant pis, dit M. Antoine, ce serait dommage ; car il a fait de grands et beaux travaux sur cette petite rivière.

— Oui, mais la petite rivière s'en moque, reprit

le paysan, et je trouve, moi, que le dommage ne serait pas grand.

— Si fait, si fait! cet homme a déjà fait à Gargilesse pour plus de deux cent mille francs de dé* penses, et il ne faut qu'un coup de colère de Peau, comme on dit chez nous, pour ruiner tout cela.

— Kh bien, ce serait donc un si grand malheur , M. Antoine?

— Je ne dis pas que ce fût un malheur irréparable pour un homme que l'on dit riche d*un million, reprit le châtelain, dont la candeur s'obstinait à ne pas comprendre les sentiments hostiles de son commensal à Tendroit de M. Cardonnet; mais ce serait toujours une perte.

— Et c'est pourquoi je rirais un peu, si un petit coup du sort faisait ce trou à sa bourse.

— C'est là un mauvais sentiment , mon vieux ! Pourquoi en voudrais-tu à cet étranger? Il ne t'a jamais fait, non plus qu'à moi, ni bien ni mal.

— 11 a fait du mal à vous, M. Antoine, à moi, à tout le pays. Oui, je vous dis qu'il en a fait par intention et qu'il en fera tout de bon à tout le monde, lotissez pousser le bec du livot ^, cl vous verrez comme il tombera sur votre poulailler.

— Toujours les idées fausses, vieux ; car tu as des idées fausses, je te l'ai dit cent fois ; tu en veux à cet homme parce qu'il est riche. Est-ce sa faute?

— Oui, monsieur, c'est sa faute. Un homme parti peut-être d'aussi bas que moi-même, et qui a fait un pareil chemin, n'est pas un honnête homme.

— Allons donc! que dis-tu là? T'imagines-tu qu'on ne puisse pas faire fortune sans voler?

— Je n'en sais rien, mais je le crois. Je sais bien que vous êtes né riche et que vous ne l'êtes plus. Je sais bien que je suis né pauvre et que je le serai toujours ; et m'est avis que si vous étiez parti pour d'autres pays, sans payer les dettes de votre père, et que je me fusse mis, de mon côté, à maquiguonner, à tondre et à grappiller sur toutes choses, nous roulerions carrosse tous les deux, à l'heure qu'il est. Pardon, excuse, si je vous offense ! ajouta d'un ton rude et fier le paysan en s'adressant au jeune homme , qui donnait des signes marqués d'une émotion pénible.

— Monsieur, dit le châtelain, il se peut que vous connaissiez M. Cardonnet, que vous soyez employé par lui, ou que vous lui ayez quelques obligations. Je vous prie de ne pas faire attention à ce que dit ce brave villageois. Il a des idées exagérées sur beaucoup de choses qu'il ne comprend pas bien. Au fond, soyez certain qu'il n'est ni haineux, ni jaloux, ni capable de porter le moindre préjudice à M. Cardonnet.

1 La buse.

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

— J'attache peu d'importance à ses paroles, répondit le jeune étranger. Je m*é(onne seulement, M. le comte, qu'un homme que vous honorez de votre estime ternisse à plaisir la réputation d'un autre homme, sans avoir le moindre Tait à alléguer contre lui et sans rien connaître de ses antécédents. J'ai déjà demandé à votre commensal des rensci* gnements sur ce M. Gardonnet, qu'il paraît haïr personnellement, et il a refusé de s'expliquer. Je vous en fais juge : peut-on établir une opinion loyale sur des imputations gratuites, et, si vous ou moi en prenons une défavorable à M. Gardonnet, votre h6te n'aurait-il pas commis une mauvaise action ?

— Vous parlez selon mon cœur et selon ma pensée, jeune homme, répondit M. Antoine. Toi, ajoutat-il en se tournant vers son commensal rustique, et frappant sur la table d'une manière courroucée, tandis qu'il lui adressait un regard où l'afTeclion et la bonté triomphaient du mécontentement, tu as tort, et tu vas tout de suite nous dire ce que tu reproches audit Gardonnet, aGn qu'on puisse juger si les griefs ont quelque valeur. Autrement, nous te tiendrons pour un esprit chagrin et une mauvaise langue.

— Je n'ai rien a dire que ce que tout le monde sait, répliqua le paysan d'un air calme, et sans paraître intimidé de la mercuriale. On voit les choses, et chacun les juge comme il l'entend ; mais puisque ce jeune homme ne connaît pas M. Gardonnet, ajouta-t-il en jetant un regard pénétrant sur le voyageur, et puisqu'il désire tant savoir quel particulier ce peut être, dites-le-lui vous-même, M. Antoine, et quand vous aurez établi les faits, moi j'en ferai le détail ; j'en dirai la cause et la fin, et monsieur jugera tout seul, à moins qu'il n'ait quelque meilleure raison que les miennes pour ne pas dire ce qu'il en pense.

— Eh bien, accordé! dit M. Antoine, qui ne faisait pas autant d'attention que son compagnon à l'agitation croissante du jeune homme. Je dirai les choses comme elles sont, et si je me trompe, je permets à la mère Janille, qui a la mémoire et la précision d'un almanach, de me contredire et de m'interromprc. Quant à vous, petit drôle, dit-il en s'adressant à son page en blouse et en sal>ots, tâchez de ne pas me plonger ainsi dans le blanc des yeux quand jo parle. Votre regard fixe me donne le vertige, et votre bouche ouverte me fait l'effel d'un puits où je vais tomber. Eh bien, qu est-ce? vous riez? Apprenez qu'un garnement de votre âge ne doit pas se permettre de rire devant son maître. Mettez-vous derrière moi et tenez-vous-y aussi décemment que Monêfeur,

En disant cela, il désignait son chien, et il avait l'air si sérieux et la voix si haute en plaisantant de

la sorte, que le voyageur se demanda s'il n'était pas sujet à des fantaisies de domination seigneuriale tout à fait disparates avec sa bonhomie ordinaire. Biais il lui suffit de regarder la figure de l'enfant pour se convaincre que ce n'était qu'un jeu dont celui-ci avait l'habitude, car il se plaça gaiement à côté du chien et se mit à jouer avec lui sans aucun sentiment d*humeur ou de honte.

Gepcndant, comme les manières de M. Antoine avaient une originalité qui ne se comprenait pas bien du premier coup, le voyageur crut qu'il commençait, à force de boire, à battre la campagne, et il résolut de ne pas attacher la moindre importance à ce qu'il allait dire. Mais il clait bien rare que le châtelain perdit la tête, même après qu'il avait perdu les jambes , et il n'était retombé dans son passe- temps favori de goguenarder en jouant ceux qui l'entouraient, que pour détourner l'impression pénible que ce débat venait de faire naître entre ses convives.

— Monsieur, dit-il en s*adressantà son hôte... Mais aussitôt il fut interrompu par son chien

qui, ayant aussi l'habitude de la plaisanterie, s'attribua rinterpeilation et vint lui pousser le coude en gambadant aussi agréablement que son âge pouvait le lui permettre :

— Eh bien, Monnieur! reprit-il en lui faisant de gros yeux, quVst-ce à dire? Depuis quand ètes-vous aussi mal élevé qu'une personne naturelle? Allez bien vite vous rendormir, et qu'il ne vous arrive plus de me faire répandre du vin sur la nappe, ou vous aurez aflairc à dame Janille. Vous saurez donc, jeune homme, poursuivit M. Antoine, que l'an dernier, par un beau jour de printemps...

— Pardon, monsieur, dit Janille, nous n'étions encore qu'au 19 mars, donc c'était l'hiver.

— G'ost bien la peine de chicaner pour deux jours de différence ! Ge qu'il y a de certain, c'est qu'il faisait un temps magnifique , une chaleur comme au mois de juin, et même de la sécheresse.

— G'esl la vraie vérité, s'écria le groom rustique; à preuve que je ne pouvais plus faire boire les chevaux de monsieur à la petite fontaine.

— Gela ne fait rien à l'alTaire, reprit M. Antoine en frappant du pied ; petit, retenez votre langue. Vous parlerez quand vous serez appelé en tcmuignage ; vous pouvez ouvrir vos oreilles, afin de vous former l'esprit et le cœur, s'il y a lieu. Je disais donc que, par un beau temps, je revenais d^unc foire et j'allais tranquillement à pied, lorsque je rencontrai un grand homme, l)eau de visage, quoiqu'il ne soit guère plus jeune que moi, et que ses yeux noirs, sa figure pâle et même jaune lui donnent l'air un peu dur et farouche. Il était en cabriolet et descendait une pente rapide, hérissée de pierres sur

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

Ut

champ, comme les arrangeaient nos pères, et cet homme pressait le pas de son cheval, sans paraître se douter (lu danger. Je ne pus me défendre de Taverlir.

« — Monsieur, lui dis-je, de mémoire d'homme, jamais voiture à quatre, à trois, ou à deux roues, n*a descendu ce chemin. Je crois Tcntreprise, sinon impossible, du moins de nature à vous casser le cou, et si vous voulez prendre un chemin plus long, mais plus sur, je vais vous Tindiqucr.

« — Grand merci, me rcpondil-il d*un air tant soit peu roguc; ce chemin me parait suffisamment praticable,^ et je vous réponds que mon cheval s'en tirera.

« — Cela vous regarde, repris-je, et ce que j'en ai fait n*é(ait que par pure humanité.

« — Je vous en remercie, monsieur, et puisque TOUS êtes si obligeant, je veux m'acquitter envers tous. Vous êtes à pied, vous suivez la même route que moi; si vous voulez monter dans ma voiture, \ous arriverez plus vite au bas du vallon, et j'aurai ragrémcnl de voire compagnie. »

— Tout cela est exact, dit Janille; c'est absolument comme ça que vous nous l'avez raconté le soir même, à telles enseignes que vous nous avez dit que ce monsieur avait une grande redingote bleue.

— Faites excuse, mam'selle Janille, dit l'enfant, monsieur a dit noire.

— Bleue, vous dis-je, monsieur l'avisé !

— Non, mère Janille, noire.

^ Bleue, j'en réponds !

— Noire, j'en pourrais jurer.

~ Allons, flanquez-moi la paix, elle était verte! s'ccria M. Antoine. Hère Janille, ne m'interrompez pas davantage; et toi, mauvais garnement, va-t'en voir à la cuisine si j'y suis, ou mets ta langue dans ta poche : choisis.

— Monsieur, j'aime mieux écouter, je ne dirai plus rien.

— Or donc, reprit le châtelain, je restai un petit moment partagé entre la crainte de me rompre les os en acceptant, et celle de passer pour poltron en refusant. « Après tout, me dis-je, ce quidam n'a point l'air d'un fou, et il ne paraît avoir aucune rai* son d'exposer sa vie. Il a sans doute un merveilleux cheval et une excellente bivueite. » Je m'installai à SCS côtés, et nous commençâmes à descendre au grand trot ce précipice, sans que le cheval fit un sfol faux pas, et sans que le maître perdit un instant sa résolution et son sang-froid. Il me parlait de choses et d'autres, me faisait beaucoup de questions sur le pays ; et j'avoue que je répondais un peu à tort et à travers, car je n'étais pas absolument rassuré.

« — C'est bien , lui dis-je quand nous fûmes arrivés sans accident au bord de la Gargilcsse; nous avons descendu le casse-cou, mais nous ne traver-

serons pas l'eau ici ; elle est aussi basse que possible, mais encore n'est-elle pas guéable en cet endroit : il nous faut remonter un peu sur la gauche.

u — Vous appelez cela do l'eau? dit-il en haussant les épaules ; quant à moi, je n'y vois que des pierres et des joncs. Allons donc I se détourner pour un ruisseau à sec !

« — Comme vous voudrez , lui dis-je un peu mortifié.

u Son audace méprisante me laquinait ; je savais qu'il allait donner tout droit dans un gouiïre, et pourtant , comme je ne suis pas d'un naturel pusillanime, et qu'il me répugnait d'être traité comme tel, je refusai l'offre qu'il ûl de me laisser descendre. J'aurais voulu, pour le punir, qu'il eût enfin l'occasion d'avoir une belle peur, eussé-je dû boire un coup dans la rivière, quoique je n'aime pas Teau.

«( Je n'eus ni cette satisfaction, ni celte mortification : le cabriolet ne chavira point. Au beau milieu de la rivière, qui s'est creusé un lit en biseau dans cet endroit-là, le cheval en eut jusqu'aux naseaux ; la voiture fut soulevée par le courant. Le monsieur à redingote verte (car elle était verte, Janille) fouetta la bôle ; la bête perdit pied, dériva, nagea, et, comme par miracle, nous fil bondir sur la rive, sans autre mal qu'un t>ain de pieds moins que tiède. Je n'avais pas perdu la tête, je sais nager tout comme un autre ; mais mon compagnon m'avoua ensuite qu'il n'en savait pas plus long à cet égard qu'une poutre ; et pourtant il n'avait ni bronché, ni juré, ni changé de couleur. Voilà, pcnsai-je, un sdlide compère, et son aplomb ne me déplaît pas, bien que sa tranquillité ait quelque chose de méprisant comme le rire du diable.

« — Si vous allez à Gargilcsse, j'y passe aussi, lui dis-je, et nous pouvons continuer de faire route ensemble.

u — Soit, reprit-il. Qu'est-ce que Gargilcsse?

i( » Vous n'y allez donc pas?

u — Je ne vais nulle part aujourd'hui, dit-il, et je suis prêt à aller partoul.

u Je ne suis pas superslilleux , monsieur, et pourtant les histoires de ma nourrice me revinrent à l'esprit je ne sais comment, et j'eus un instant de sotte méfiance, comme si je in'éiais trouvé en cabriolet côte a côte avec Satan. Je regardais de travers cet étrange personnage qui, n'ayant aucun but, s'en allait ainsi à travers monis et rivières pour le seul plaisir de s*cxposer ou de m'ex poser avec lui, moi, nigaud, qui m'étais laissé persuader de monter dans sa brouette infernale.

ic Voyant que je ne disais mol, il crut devoir me rassurer.

tt — Ma manière de courir le pays vous étonne,

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

me dit-il ; saches donc qae j*y viens avec le dessein de tenter un établissement dans le lieu qui me paraîtra le plus convenable. J'ai des fonds à placer, que ce soit pour moi ou pour d'autres , peu vous importe sans doute ; mais enfin vous pouvez m*aider par vos indications à atteindre mon but.

it — Fort bien, lui dis-je, tout à fait rassuré en voyant qu*il parlait raisonnablement; mais, pour vous donner des conseils, il me faudrait savoir d'abord quelle espèce d'établissement vous prétendez faire.

« — 11 suffira, dit-il, éludant ma question, que vous répondiez à tout ce que je vous demanderai. Par exemple, quelle est, au maximum, la force de ce petit cours d'eau que nous venons de traverser, depais ce même endroit jusqu'à son débouché dans la Crease?

« — Elle est fort irrégulière : vous venez de la voir au minimum ; mais ses crues sont fréquentes et terribles; et si vous voulez voir le moulin principal, ancienne propriété delà communauté religieuse de Gargilesse, vous vous convaincrez des ravages de ce torrent, des continuelles avaries qu'éprouve cette pauvre vieille usine, et de la folie qu'il y aurait à faire là de grandes dépenses.

Il — Mais avec de grandes dépenses, monsieur, on enchaîne les forces déréglées de la nature! Où la pauvre usine rustique succombe, l'usine solide et puissante triomphe!

« — C'est vrai, repris-je ; dans toute rivière, les gros poissons mangent les petits.

4c 11 ne releva point celte réflexion et continua à me promener et à m'inlerroger. Moi, complaisant par devoir et un peu flâneur par nature, je le conduisis de tous cùlés. Nous entrâmes dans plusieurs moulins; il causa avec les meuniers, examina toutes choses avec attention, et revint à Gargilesse, où il s'entretint avec le maire et les principaux de l'endroit, avec lesquels il désira que je le misse tout de suite en relations. Il accepta le repas que lui offrit le curé, se laissant choyer sans façon et faisant entendre qu'il était en position de rendre encore plus de services aux gens qu'il n'en recevrait d'eux. Il parlait peu, écoulait beaucoup et s'enquérait de tout, même de choses qui paraissaient fort étrangères aux affaires : par exemple, si les gens du pays étaient dévots sincères ou seulement superstitieux ; 'si les bourgeois aimaient leurs aises ou s'ils les sa crifiaicnt à l'économie ; si Topinion était libérale ou démocratique; de quelles gens le conseil général du déparlement était composé ; que sais-jc ? Quand la nuit vinl, il prit un guide pour aller coucher au Pin, et je ne le revis plus que trois jours après. Il passa devant Chàtcaubrun et s'arrêta à ma porte, pour me remercier, disait-il, de l'obligeance que je

lui avais montrée, mais, dans le fait, je crois, pour me faire encore des questions.

K — Je reviendrai dans un mois, me dil-il en prenant congé de moi, et je crois que je me déciderai pour Gargilesse. C'est un centre, le lieu me plaît, et j'ai dans l'idée que votre petit ruisseau, que vous faites si méchant, ne sera pas bien difficile à réduire. J'aurai moins de dépenses pour le gouverner que je n'en aurais sur la Creuse; et, d'ailleurs, l'espèce de |)etit danger que nous arons couru en le traversant, et que nous avons surmonté, me fait croire que ma destinée est de vaincre en ce lieu.

« Là-dessus cet homme me quitta. C'était M. Gardonnet.

u Moins de trois semaines après , il revint avec un mécanicien anglais et plusieurs ouvriers de la même partie ; et, depuis ce temps, il n'a cessé de remuer de la terre, du fer et de la pierre à Gargilesse. Acharné à son œuvre, il est levé avant le jour et couché le dernier. Tel temps qu'il fasse, il est dans la vase jusqu'aux genoux, ne perdant pas de l'œil un mouvement de ses ouvriers, sachant le pourquoi et le comment de toutes choses, et menant de front la construction d'une vaste usine, d'une maison d'habitation avec jardin et dépendances, de bâtiments d'exploitation, de hangars, de dignes, ponts et chaussées, enfin un établissement magnifique. Durant son absence, les gens d'affaires avaient traité pour lui de l'acquisition du local, sans qu'il parût s'en mêler. Il a acheté cher; aussi a-t-on cru tout d'abord qu'il n'entendait rien aux affaires cl qu'il venait se couler ici. On s'est moqué de lui encore plus, quand il a augmenté le prix de la journée des ouvriers; et quand, pour amener le conseil municipal à lui laisser diriger comme il l'entendrait le cours de la rivière, il s'est engagé à faire une route qui lui a coûté énormément, on a dit : u Cet homme est fou ; l'ardeur de ses projets le ruinera. » Mais, en définilive, je le crois aussi sage qu'un autre, et je gage qu'il réussira à bien placer sa demeure et son argent. I^ rivière l'a beaucoup contrarié l'automne dernier, mais, par fortune, elle a été fort tranquille ce printemps, et il aura le temps d'achever ses travaux avant le retour des pluies, si nous n'avons pas d'orages extraordinaires duranl le cours de l'été. Il fait les choses en grand et y met plus d'argent qu'il n'est l)esoin, c'est la vérité; mais s'il a la passion d'achever vite ce qu'il a une fois entrepris, et qu'il ait le moyen et la volonté de payer cher la sueur du pauvre travailleur, où est le mal? Il me semble que c'est un grand bien, au contraire, et qu'au lieu de taxer cet homme de cerveau brùlc, comme font les uns, et de spéculateur sournois, comme font les autres, on devrait le remercier d'à-

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

voir apporté à noire pays les bienfaits de raclivité industrielle. J*ai dit! que la partie adverse s'explique â son tour. »

Page 1