‹ [ŒuvresChapitre 47 sur 64 · LA VISION · texte numérisé non relu

LA VISION

Avant que le paysan , qui continuait à ronger son pain d*an air soucieux , se Tùl préparé à répondre , le jeune homme dit avec effusion à M. Antoine qu*il le remerciait de son récit et de la loyauté de son interprétation. Sans avouer qu*il tint de près ou de loin à M. Cardonnet, il se montra touché de la manière dont le comte de Châteaubrun jugeait son caractère, et il ajouta :

— Oui , monsieur, je crois qu'en cherchant le bon côlè des choses, on est plus souvent dans le vrai qa'en fabant le contraire. Un spéculateur effréné montrerait de la parcimonie dans les détails de son entreprise, et c'est alors qu*on serait en droit de suspecter sa moralité. Mais quand on voit un homme actif et intelligent rétribuer largement le travail...

—Un instant, s'il vous ptalt, interrompit le paysan; TOUS êtes de braves gens et de bons cœurs , je veux le croire de ce jeune monsieur comme j'en suis sur de votre part, M. Antoine. Itlais, sans vous offenser, je vous dirai que vous n'y voyez pas plus loin que le bout de votre nez. Ecoutez- moi. Je suppose que j aie beaucoup d'argent à placer, avec l'intention , non pas d'en tirer seulement un intérêt honnête et raisonnable, comme c'est permis à tout le monde , mais de doubler et de tripler mon capital en peu d'années. Je ne serai pas si sot que de dire mon intention aux gens que je suis forcé de ruiner. Je commencerai donc par les amadouer, par me montrer généreux ; et , pour 6ler toutes les méfiances, par rae faire passer, au besoin , pour prodigue et sans cervelle. Cela fait , je liens mes dupes ; j'ai sacrifié cent mille francs , je suppose , à ces petites amorces. Cent mille francs, c'est beaucoup dire pour le pays ! et, pour moi, si j'ai plusieurs millions, ce n'est que le potde-vin de mon affaire. Tout le monde m*aime , bien que quelques-uns se moquent de ma simplicité ; le plus grand nombre me plaint et m'estime. Personne ne se sauvegarde. I^c temps marche vite, et mon cerveau encore plus ; j'ai jeté la nasse , tous les poissons y mordent : d'abord les petits , le fretin qui est avalé sans qu'on s'en aperçoive; ensuite les gros, jusqu'à ce que tout y passe !

— Et que veux-ltt dire avec toutes tes métaphores ? dit M, Antoine en haussant les épaules. Si tu

continues à parler par figures, je vais m'endormir. Allons, dépèche, il se fait tard.

— Ce que je dis est bien clair, reprit le paysan. Une fois que j'ai ruiné toutes les petites industries qui me faisaient concurrence , je deviens un seigneur plus puissant que ne l'étaient vos pères avant la révolution, M. Antoine ! Je gouverne au-dessus des lois, et, tandis que pour la moindre peccadille je fais coffrer un pauvre diable, je me permets tout ce qui me plaît et m'accommode. Je premis le bien d'un chacun (filles et femmes par-dessus le marché, si c'est mon goût) ; je suis le matlre des affaires et des subsistances de tout un département. Par mon talent, j'ai mis 1rs denrées un peu au rabais; mais, quand tout est dans mes mains , j'élève les prix à ma guise, et dès que je peux le faire sans danger, j'accapare et j'affame. Et puis, c'est peu de chose que tuer la concurrence : je deviens bientôt le maître de l'argent qui est la clef de tout. Je fais la banque en dessous main en petit et en grand ; je rends tant de services, que je suis le créancier de tout le monde, et tout le monde m'appartient. On s'aperçoit qu'on ne m'aime phis, mais on voit qu'il faut me craindre, et les plus puissants eux-mêmes me ménagent, tandis que les |>clits tremblent et soupirent autour de moi. Cependant, comme j'ai de l'esprit et de la science, je fais le grand de temps à autre. Je sauve quelques familles , je concours h quelque établissement de charité. C'est ma manière de graisser la roue de ma fortune qui n'en court que plus vite, car on en revient à m'aimer un peu. Je ne passe plus pour bon et niaîs, mais pour juste et grand. Depuis le préfet du département jusqu'au curé du village, et depuis le curé jusqu'au mendiant, tout est dans le creux de ma main ; mais tout le pays souffre et nul n'en voit la cause. Aucune autre fortune que la mienne ne s'élèvera, et toute petite condition sera amoindrie, fiarcc que j'aurai tari toutes les sources d'aisance , j'aurai fait renchérir les denrées nécessaires et baisser les denrées de superflu , au contraire de ce qui devrait être. Le mar* chand s'en trouvera mal et le consommateur aussi. Moi , je m'en trouverai bien, puisque je serai , par ma richesse, la seule ressource des uns et des autres. Et Ton dira enfin : « Que se passe-t-il donc? les petits fournisseurs sont à découvert , et les petits acheteurs sont à sec. Nous avons plus de jolies maisons et plus de beaux habits sous les yeux que par le passé, et tout cela coûte, dit-on, moins cher; mais nous n'avons plus le sou dans la poche. On nous a donné une fièvre de paraître, et les dettes nous rongent. Ce n'est pourtant pas M. Cardonnet qui a voulu tout cela , car il fait du bien , et , sans lui , nous serions tous perdus. Dépccbons-nous de servir M. Cardonnet : qu'il soit maire, qu'il soit pré-

L£ PÉCHÉ DE M. ANTOINE

fet, qu'il soil député, ministre, roi, si c*cst possible, el le pays est sauvé ! » Voilà , messieurs , cornmcnl je me ferais porter sur le dos des autres si j*clais M. Cardonnet , et comment je suis sûr que M. Cardonnet compte faire. A présent, dites que j'ai tort de le voir d'un mauvais œil, que je suis un prophète de malheur, el qu'il n'arrivera rien de ce que j'annonce. Dieu vous fasse dire vrai ! mais, moi, je sens la grélc venir de loin, el il n'y a qu'un espoir qui me soutienne, c'est que la rivière sera moins sotte que les gens, qu'elle ne se laissera pas brider par les belles mécaniques qu'on lui passe aux dents , et qu'un de ces matins elle donnera aux usines de M. Cardonnet un coup de reins qui le dégoûtera déjouer avec elle, el l'enga* géra à aller porter ailleurs ses capitaux et leur conséquence. Maintenant, j*ai dit, moi aussi. Si j'ai porté un jugement téméraire, que Dieu, qui m'a entendu, me pardonne 1

Le paysan avait parlé avec une grande animation. Le feu de la pénétration jaillissait de ses yeux clairs, et un sourire d'indignation douloureuse errait sur ses lèvres mobiles. Le voyageur examinait cette figure accentuée, assombrie par une épaisse barbe grisonnante, flétrie par la fatigue, les injures de l'air , peul-étrc aussi par le chagrin , et , malgré la souffrance que lui faisait éprouver son langage , il ne pouvait se défendre de le trouver beau el d'admirer, dans sa facilité à exprimer rudement ses pensées, une sorte d'éloquence naturelle empreinte de franchise et d'amour de la justice; car si ses paroles, dont nous n'avons pas rendu toute la rusticité , étaient simples el parfois vulgaires , son geste étail énergique, et l'accenl de sa voix commandait l'attention. Une profonde tristesse s'ctail emparée des auditeurs, tandis qu'il esquissait sans art et sans ménagement la peinture du riche persévérant et insensible. Le vin n'avait fait aucun effet sur lui, et chaque fois qu'il levait les yeux sur le jeune homme, il semblait plonger dans son sein el lui adresser un sévère interrogatoire. M. Antoine, un peu affaissé sous le poids du breuvage, n'avait pourtant rien perdu de son discours, et subissant, comme de coutume, l'ascendant de celte âme plus ferme que la sienne , il laissait échapper, de temps en temps, un profond soupir.

Quand le paysan se tut :

— Que Dieu le pardonne, en effet, si lu juges mal, ami, dit-il en élevant son verre comme une offrande à la Divinité ; et si lu devines juste, que la Providence veuille détourner un tel fléau de la tête des pauvres et des faibles !

— M. de Châteaubrun, écoulez-moi, et vous aussi, mon ami , s'écria le jeune homme en prenant de chaque main les mains de ses hôtes. Dieu, qui entend

tontes les paroles des hommes et qui lit leurs sentiments au fond de leurs cœurs, sait que ces maui ne sont pas à craindre, et que vos appréhensions sont des chimères. Je connais l'homme dont vous parlez, je le connais beaucoup ; et quoique sa figure soil froide, son caractère obstiné, son intelligence active et puissante, je vous réponds de la loyaulé de ses intentions et du noble emploi qu'il saura faire de sa fortune. Il y a quelque chose d'effrayant , j'en conviens, dans la fermeté de sa volonté, cl je ne m'étonne pas que son air inflexible vous ait donné une sorte de vertige , comme si un être surnaturel était apparu au milieu de vos campagnes paisibles; mais cette force d*àme est basée sur des principes religieux et moraux qui font de lui, sinon |le plus doux et le plus affable des hommes, du moins le plus strictement juste et le plus royalement génc* reux.

— Eh bien, tant mieux, nom d'une bombe! répondit le châtelain en choquant son verre coolre celui du paysan. Je bois à sa santé, el je suis heureux d'avoir à estimer un homme, quand j'étais sur le point de le maudire. Allons, toi, ne fais pas l'entêté, el crois ce brave jeune homme qui parle comme un livre et qui en sait plus long que toi et moi. Puisqu'il te dit qu'il connaît Cardonnel? qu'il le connaît beaucoup , là , que veux-tu de mieux ? Il nous répond de lui. Donc nous pouvons être tranquilles. Sur ce, mes amis, allons nous coucher, ajouta le châtelain, enchanté d'accepter, pour un homme qu'il connaissait peu, la caution d'un homme qu'il ne connaissait pas du tout, et dont il ne savait pas seulement le nom ; voilà onze heures qui sonnent , et c'est une heure indue.

— Je vais prendre congé de vous, dit le voyageur, et me retirer en tous demandant la permission de venir bientôt vous remercier de vos bontés.

— Vous ne partirez pas ce soir , s'écria M. Antoine ; c*est impossible, il pleul à verse, les chemins sont perdus, cl on n'y voit pas à ses pieds. Si vous vous obstinez à partir, je veux ne jamais vous revoir.

Il iusista si bien , et l'orage était tellement déchaîné, en effet, que force fut au jeune homme d'accepter l'hospitalité.

Sylvain Charasson, c'était le nom du page de Châteaubrun, apporta une lanterne , et M. Antoine, prenant le bras du voyageur, le guida, à travers les décombres de son manoir, à la recherche d'une chambre.

Le pavillon carré étail occupé à tous les étages par la famille de Châteaubrun ; mais, outre ce pelil corps de logis resté debout et fraîchement restauré, il y avait, de l'autre côté du préau, une immense tour, la plus ancienne, la plus haute, la plus épaisse,

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

U plus impossible à détruire qui fût dans tout le domaine, les salles superposées qui la remplissaient élanl voûtées en pierres encore plus solidement que le pavillon carré. La bande noire , qui , plusieurs années auparavant , avait acheté ce château pour le démolir, cl qui en avait emporté lout te bois et tout le fer, jusqu'au moindre gond de porte , n'avait pas ea besoin d'eiïondrer l'intérieur des premiers étages, cl M. Antoine en avait fait nettoyer et clore un, poor les rares occasions où il pouvait exercer Thospilalité. C'avait été pour le bon homme une grande roagnificeuce que de faire placer des portes et des fenêtres, un lit et quelques chaises dans cet appartcmenl qui n'était pas nécessaire aux besoins de sa famille. H avait fait joyeusement cet effort en disant à Janille : « Ce n'est pas tout d'être bien , il faut songer à pouvoir héberger honnêtement son prochain. • Et pourtant lorsque le jeune homme entra dans cet affreux donjon féodal , et qu'il se trouva comme étouffé dans une geôle , son cœur se serra , cl il eût volontiers suivi le paysan, qui allait, par goût et par habitude, dormir sur la litière fraîche avec Sylvain Charasson. Mais M. Antoine était si fier et si content de pouvoir faire les honneurs d une chambre d'ami, en dépit de sa détresse, que le jeune hôte crut devoir accepter pour gîte une des sinistres prisons du moyen âge.

Il y avait pourtant bon feu dans la vaste cheminée, et le lit, composé d'un gros plnmetis posé sur un énorme sommier de balle d'avoine, n'était nullement à dédaigner. Tout était pauvre et propre. Le jeune garçon eut bientôt chassé les tristes pensées qui assiègent tout voyageur abrité dans un lieu semblable, et, malgré les roulements de la foudre, le cri des oiseaux de nuit , le bruit du vent et de la pluie qui ébranlaient ses fenêtres , tandis que les rats livraient de plus furieux assauts au bois de sa porte , il ne tarda pas à s'endormir profondément.

Pourtant son sommeil fut agité de rêves bizarres, et même il eut une sorte de cauchemar aux approches du jour, comme s'il était impossible de passer la nuit dans un lieu souillé des crimes mystérieux de la féodalité , sans y être en proie à des visions pénibles. Il lui sembla voir entrer M. Gardonnet , et, comme il s'efforçait de sauter à bas de son lit pour courir à sa rencontre, le fantôme lui fit un signe impérieux pour qu'il eût à ne pas bouger, et, venant à lui d'un air impassible, il lui monta sur la poitrine sans répondre un seul mot à ses plaintes , et sans témoigner par aucune expression de son visage de pierre qu'il fût sensible à l'agonie qu'il lui faisait endurer.

Accablé sous ce poids formidable , le dormeur s'agita en vain pendant un espace de temps qui lui

parut un siècle, et il était saisi du râle de l'agonie lorsqu'il parvint à se réveiller. Mais, bien que le jour commençât à poindre, et qu'il vit distinctement l'intérieur de la tour , il demeura tellement sous l'impression de son rêve, qu'il croyait encore voir la figure inflexible devant ses yeux , et sentir le poids d'un corps lourd comme une montagne d'airain sur sa poitrine défaillante et brisée. Il se leva et fit plusieurs fois le tour de la chambre avant de se remettre au lit : car malgré son dessein de partir de bonne heure, il éprouvait un accablement invincible. Mais à peine ses yeux se furent-ils refermés que le spectre reprit sa résolution de l'étouffer, jusqu'à ce que, se sentant près d'expirer, le jeune homme s'écria d'une voix entrecoupée :

— Mon père ! ô mon père ! que vous ai-je donc fait , et pourquoi avez-vous résolu d'être le meurtrier de votre fils?

Le son de sa propre voix le réveilla, et, se voyant de nouveau poursuivi par l'apparition, il courut ouvrir sa fenêtre. Dès que la fraîcheur de l'air pénétra dans cette pièce basse dont l'atmosphère avait quelque chose de léthargique, l'hallucination se dissipa , et il s'habilla en toute hâte afin de fuir un lieu ou il venait d'être le jouet d'une si cruelle fantaisie. Mais malgré les efforts qu'il fit pour s'en distraire, il resta sous le poids d'une sorte d'anxiété douloureuse , et la chambre d'ami de Châteaubrun lui parut plus sépulcrale que la veille. Le jour gris et sombre qui se levait lui permit enfin de voir par sa fenêtre l'ensemble du château.

Ce n'était littéralement qu'un amas de ruines, vestiges encore grandioses d'une demeure seigneuriale bâtie à diverses époques. Le préau , rempli d'herbes touffues où le peu de mouvement d'une famille réduite au strict nécessaire avait tracé seulement deux ou trois petits sentiers pour circulerde la grande tour à la petite et du puits à la porte principale, était bordé, en face de lui, de murailles écroulées, où l'on reconnaissait la base et l'emplacement de plusieurs constructions , et entre autres d'une chapelle élégante dont le fronton, orné d'une jolie rosace festonnée de lierre, était encore debout. Au fond de la cour, dont un grand puits formait le centre, s'élevait la carcasse démantelée de ce qui avait été le corps de logis principal , la véritable habitation des seigneurs de Châteaubrun depuis le temps de François I«' jusqu'à la révolution. Cet édifice, jadis somptueux, n^était plus qu'un squelette sans forme, mis à jour de toutes parts, un pêle-mêle bizarre que l'écroulement des compartiments intérieurs faisait paraître d'une élévation démesurée. Les tours qui avaient servi de cages aux élégantes spirales d'escaliers, les grandes salles peintes à fresque, les admirables chambranles de chemi-

JJB PÉCRÉ DE M. ANTOINE.

née sculptés dans la pierre, rien n*avail été respecté par le marteau du démolisseur, et quelques vestiges de celte splendeur qu'on n*avait pu atteindre pour la détruire, quelques restes de frises richement ornées , quelques guirlandes de feuillage dues au ciseau des habiles artisans de la renaissance, jusqu'à des écussons aux armes de France traversées par le bâton de bâtardise, tout cela, taillé dans une belle pierre blanche que le temps n*avait encore pu ternir, offrait le triste spectacle d'une œuvre d'art sacrifiée sans remords à la brutale loi d'une brusque nécessité.

Quand le jeune Cardonnet reporta ses regards sur le petit pavillon habile désormais par \c dernier rejeton d'une illustre et opulente famille, il se sentit pénétré de compassion en songeant qu'il y avait là une jeune fille dont l'aïeul avait eu des pages , des vassaux , des meutes , des chevaux de luxe, tandis que désormais cette héritière d'une ruine effrayante à voir allait peut-être, comme la princesse Nausicaa , laver elle-même son linge à la fontaine.

Au moment on il faisait celte réflexion , il vit au dernier étage de la tour carrée une petite fenêtre ronde s'ouvrir doucement, et une tête de femme, portée par le plus beau cou ({ui se puisse imaginer, se pencha comme pour parler à quelqu'un dans le préau. Emile Cardonnet, qooiqu*il appartint à une génération de myopes, avait la vue excellente , et la distance n'élail |)as assez grande pour ne pas lui permettre de distinguer les traits de cette gracieuse tête blonde dont le vent faisait voltiger la chevelure un peu en désordre. Elle lui parut ce qu'elle était en effet , une tête d'ange, parée de toule la fraîcheur de la jeunesse, douce et noble en même temps. Le son de la voix qui se fît entendre était plein de charme, et la prononciation avait une distinction remarquable.

— Jean , disait-elle , il a donc plu toule la nuit ? Voyez comme la cour est remplie d'eau! De ma fenêtre je vois tous les prés'comme des étangs.

— C'est un déluge , ma chère enfant , répondit d'en bas te paysan qui paraissait l'ami intime de la famille, une vraie trombe d'eau ! Je ne sais pas si le gros de la nuée a crevé ici ou ailleurs, mais jamais je n'ai vu la fontaine si remplie.

— Les chemins doivent être abîmés, Jean, et vous ferez bien de rester ici. Mon père est- il éveillé?

— Pas encore, ma Gilberle, mais la mère Janille est déjà sur pied.

— Voulez -vous ia prier de monter auprès de moi, mon vieux Jean ? J'ai quelque chose à lui demander.

— J'y cours.

La fenêtre se referma sans que la jeune filte elil paru remarquer que celle du voyageur était oaverte, et qu'il était là , occupé à la contempler.

Un instant après, il était dans la coar oii la pluie avait, en effet, creusé de petits torrents à la place des sentiers, et il trouva dans l'écurie Sylvaio Charasson qui, tout en pansant son cheval et celai de M. Antoine, se livrait à des commentaires sur les effets d'une si mauvaise nuit, avec le paysan dont Emile Cardonnet savait enfin le prénom. Cet homme lui avait cause la veille une sorte d'inquiétude indéfinissable , comme s'il eût porté en lui quelque chose de mystérieux et de fatal. 11 avait remarque que M. Antoine ne Pavait pas nommé one seule fois, et que, lorsque Janille avait été à diverses reprises au moment de le faire , il l'avait avertie du regard aOu qu'elle eût à s'observer. On rappelait atni, camarade, vîeux^ toi, et il semblait que son nom fût un secret qu'on ne voulait pas trahir. Quel était donc cet homme qui avait rextêrîeur et le langage d'un paysan, et qui, cependant, portait si loin ses sombres prévisions , et si haut sa terrible critique ?

Emile s'efforça de lier conversation avec lui, ni.iis ce fut inutile ; il avait pris des manières plus réscr* vées encore que la veille , et, lorsqu'il l'interrogea sur les ravages de la tempête , il se contenta de répondre :

--Je vous conseille de ne pas perdre de temps pour vous en aller à Gargilesse, si vous voulez encore trouver des ponts pour passer l'eau , car , avant qu'il soit deux heures, il y aura par là une drihe de tous les diables.

— Qu'en lendez-vous par là? je ne comprends pas ce mot.

— Vous ne savez pas ce que c'est qu'une drihe? Eh bien , vous le verrez aujourd'hui et vous ne l'oublierez jamais. Bonjour, monsieur, partez vile, car il y aura du malheur tantôt chez votre ami Cardonnet.

Et il s'éloigna sans vouloir ajouter un mot de plus.

Saisi d'un vague effroi, Emile se hâta de seller lui-même son cheval , et, jetant une pièce d'argent à Charasson :

— Mon enfant, lui dit-il^ tu diras à ton nriaitre que je pars sans lui faire mes adieux , mais que je reviendrai bientôt le remercier de ses lx>ntés pour moi.

Il franchissait le portail , lorsque Janille accourut pour lui barrer le passage. Elle voulait réveiller M. Antoine ; mademoiselle était en train de s'habiller ; le déjeuner serait prêt dans un instant ; les chemins étaient trop mouillés ; la pluie allait recommencer. Le jeune homme se déroba, avec force

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

remerclmcnts, à ses prévenances , et lui fil aussi un cadeau qu*elle parut accepter avec grand plaisir. Mais il n'avait pas atteint le bas de la colline , qu'il entendit derrière lui le bruit d*uM cheval dont les pieds larges et solides rasaient le pavé en trollanl. Celait Sylvain Charasson, qui , monte à poil sur la jument de M. Antoine, et ne se servant pas d*aulre bride que d*une corde en licou passée entre les dents de l'animal , le rejoignit à la hâte.

— Je vas vous conduire, monsieur, lui cria-t-il en passant devant lui; mademoiselle Janillc dit que TousroMf péririez, ne connaissant pas les chemins, et c'est la vraie vérité !

— A la bonne heure , mais prends le plus court , répondit le jeune homme.

— Soyez tranquille , reprit le page rustique.

FA jouant des sabots, il mit au grand trot lanimal ensellé , dont le gros ventre nourri de foin , sans aucun mélange d'avoine, contrastait avec des flancs maigres et une encolure grêle.

LA DRfBE.

Grâce aux pentes ardues que don)inait Châteaubrun, le jeune homme et son nouveau guide purent bientôt gagner la plaine, sans être retardes par au* cun torrent considérable. Mais, en passant très-vite auprès d'une petite mare pleine jusqu'aux bords, Teuranl dit en jetant de côté un regard de surprise :

— U Font^Maigot toute pleine ! Ça veut dire grand dégât dans le pays creux. Nous peinerons à passer la rivière. Dépêchons-nous, monsieur !

El il fit prendre le galop à sa monture qui, malgré sa mauvaise construction et ses pieds larges et plais, garnis (l'une frange ;de longs poils traînant jusqu'à terre, se dirigeait à travers les aspérités de ce terrain avec une adresse et une sécurité remarquables.

lies vastes plaines de cette région forment de grands plateaux coupés de ravins, qui font de leurs pentes brusques et profondes de véritables montagnes à descendre et à remonter. Après une heure de marche environ, nos voyageurs se trouvèrent en face du vallon de la Gargilesse, et un site enchanteur se déploya devant eux. Le village de Gargilesse, bâti en pain de sucre sur une éminence escarpée, et dominé par sa jolie église et son ancien monastère , semblait surgir du fond des précipices, et, au fond du plus accentué de ces abîmes, Fenfant,

montrant à Emile de vastes bâtiments tout neufs et d'une belle apparence :

— Tenez, monsieur, dil-il, voilà les bâtisses à M. Cardon net.

C'était la première fois qu'Emile, étudiant en droit à Poitiers, et passant le temps de ses vacances à Paris, pénétrait dans la contrée où son père tentait depuis un an un établissement d'importance. L*aspect de ce lieu lui sembla admirable, et il sut gré à ses parents d'avoir rencontré un site où l'industrie pouvait trouver son compte sans bannir les influences de la poésie.

Il y avait encore à marcher un peu sur le plateau avant d'en atteindre le versant, et d'embrasser d'un seul coup d'œil tous les détails du paysage. A mesure qu'Emile approchait, il y découvrait de nouvelles beautés, et le couvent-château de Gargilesse, planté fièrement sur le roc au-dessus des usines Cardonnet, semblait être là comme une décoration établie à dessein de couronner l'ensemble. Les flancs du ravin, où s'engouffrait rapidement la petite rivière, étaient tapissés d'une végétation robuste, et le jeune homme qui, malgré lui, laissait un peu absorber son attention par les dehors de son nouvel héritage, remarqua avec satisfaction qu'au milieu de l'abalis nécessaire pour l'établir dans une partie aussi ombragée, on avait pourtant épargné de magnifiques vieux arbres qui faisaient le plus bel ornement de l'habitation.

Celte habitalion, située un peu en arrière de l'usine, était comiuodc, élégante, simple dans sa richesse, et des rideaux à la plupart des fenêtres annonçaient qu'elle élait déjà occupée. Elle était entourée d'un beau jardin relevé en terrasse le long du torrent, et Ton distinguait de loin les vives couleurs des plantes épanouies qui avaient été substituées comme par enchantement aux souches de saules et aux flaques d'eau sablonneuses dont naguère ces rives étaient bordées. Le cœur du jeune homme battit bien haut lorsqu'il vit une femme descendre le perron du moderne château, et marcher lentement au milieu de ses fleurs favorites, car c'était sa mère. Il étendit les bras et agita sa casquette pour attirer son attention, mais sans succès. Madame Cardonnet était absorbée par l'examen de ses travaux d'horticulture; elle n'attendait son fils que dans la soirée.

Sur une plage plus découverte, Emile vit les constructions savantes et compliquées de l'usine, et, au milieu d'un pêle-mêle de matériaux de toutes sortes, remuer une cinquantaine d'ouvriers affairés, les uns sciant des pierres de taille, les autres préparant le mortier, d'autres équarrissant des poutres, d'autres encore chargeant des charrettes traînées par d'énormes chevaux. Comme il fallait, de toute né

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cessilé, descendre an pas le chemin rapide, le petit Charasson put prendre la parole :

— Voilà une mauvaise descente, pas vrai, monsieur? Tenez bien la guide à votre chevau ! Ça serait bien de besoin que M. Cardonnel fit un chemin pour amener les gens de chez nous à son invention (son usine). Voyez, les belles roules qu^il a faites des autres côlcs ! et les jolis ponts ! tout en pierres, oui ! Avant lui, on se mouillait les pattes en été pour passer Teau, et en hiver on n*y passait mie. Cest un homme que le pays devrai! lui baiser la terre où ce qu*il marche.

— Vous n*ôlcs donc pas comme votre ami Jean, qui dit tant de mal de lui ?

— Oh! le Jean, le Jean! il ne faut pas faire grande attention à ce qu'il chante. C'est un homme qui a des ennuis, et qui voit tout en mal depuis quelque temps, quoiqu'il ne soit pas méchant homme, au contraire. Biais il n*y a que lui dans le pays qui dise conmic ça ; tout le monde est grandement porté pour M. Cardonnel. Il n'est pas chiche, celui-là. Il parle un peu dur, il échine un peu Touvrier, mais dame! il paye, faut voir! et quand on se crèverait à la peine, si on est bien récompensé, on doit dire content ; pas vrai, monsieur?

Le jeune homme étouffa un soupir. Il ne partageait pas absolument le système de compensations économiques de M. Sylvain Charasson, et il ne voyait pas bien clairement, quelque envie qu'il eût d'approuver son père, que le salaire pût remplacer la perte de la santé et de la vie.

— Je m*étonne de ne pas le voir sur le dos de ses ouvriers, ajouta naïvement et sans malice le page de Châteaubrun, car il n*a pas coutume de les laisser beaucoup souffler. Ah ! dame ! c'est un homme qni s'entend à faire avancer l'ouvrage! Ce n'est pas comme la mère Janille de chez nous, qui braille toujours, et qui ne laisse rien faire aux autres. Lui n'a pas l'air de se remuer, mais on dirait qu*il fait l'ouvrage avec ses yeux. Quand un ouvrier cause, ou quitte sa pioche pour allumer sa pipe, ou fait tant seulement un petit bout de dormiUe sur le midi, par la graniVchaud : u C'est bien, qu'il dit sans se fâcher ; tu n'es pas à ton aise ici pour fumer ou pour dormir; va-l'en chez toi, lu seras mieux. ]^ Et c'est dit. II ne l'emploie pas pendant huit jours, et, à la seconde faute, c'est pour un mois, et à la troisième, c'est uni à tout jamais...

Emile soupira encore ; il retrouvait dans ces détails la rigoureuse sévérité de son père, et il lui fallait se reporter vers le but présumé de ses efibrls pour en accepter les moyens.

— Ah ! pardine, le voilà bien ! s'écria l'enfant en désignant du bras M. Cardonnel, dont la haute taille et les vélemenls sombres se dessinaient sur l'autre

rive. Il regarde l'eau; peut-être qu'il craint la dribe, quoiqu'il ait coutume de dire que c'est des bêtises !

— La dribe, c'est donc la crue de l'eau? demanda Emile, qui commençait à comprendre le mot déribef dérive,

— Oui, monsieur, c'est comme une trompe (une trombe), qui vient par les grands orages. Hais l'orage est passé, la dribe n'est pas venue, et je crois bien que le Jean aura mal prophétisé. Slapendant, monsieur, voyez comme les eaux sont basses ! c'est presque à sec depuis hier, et c'est mauvais signe. Passons vite, ça peut venir d'une minute à l'autre.

Ils doublèrent le pas et traversèrent facilement à gué un premier bras du torrent. Mais à un eflbrl que le cheval d'Emile avait fait pour gravir la marge un peu escarpée de la petite lie, il avait rompu ses sangles, et il lui fallut mettre pied à terre pour essayer de fixer sa selle. Ce n'était pas facile, et dans sa précipitation à rejoindre ses parents, Emile s'y prit mal ; le nœud qu'il venait de faire coula comme il mettait le pied dans l'élrier, et Charasson fat ob!igé de couper un bout de la corde qui lui servait de bride pour consolider cette petite réparation. Tout cela prit un certain temps, pendant lequel leur attention fut tout à fait détournée du fléau que Sylvain appréhendait. L'Ilot était couvert d'une épaisse saulée qui ne leur permettait pas de voir à dix pas autour d'eux.

Tout à coup un mugissement semblable aa roulement prolongé du tonnerre se fit entendre, arrivant de leur côté avec une rapidité extrême. Emile, se trompant sur la cause de ce bruit, regarda le ciel qui était serein au-dessus de sa tête; mais l'enfant devint pâle comme la mort.

— La dribe, s'écria-t-il, la dribe : sauvons-nous, monsieur !

Ils traversèrent l'Ile au galop; mais avant qu'ils fussent sortis de la saulée, des flots d'une eau jaunâtre et couverte d'écume vinrent à leur rencontre, et leurs chevaux en avaient déjà jusqu'au poitrail, lorsqu'ils se trouvèrent en face du torrent gonflé qui se répandait avec fureur sur les terrains environnants.

Emile voulait tenter le passage ; mais son guide s'a Hachant après lui :

— Non, monsieur, non! s'écria-l-il, il est trop tard. Voyez la force du torrent, et les poutres qu'il charrie! il n'y a ni homme ni bête qui puisse s'en sauver. Laissons les chevals^ monsieur, laissons les chevahj peut-être qu'ils auront l'esprit d'en sortir; mais c'est trop risquer pour des chrétiens. Tenez ! au diable ! voilà la passerelle emportée ! faites comme moi, monsieur, faites comme moi, ou vous êtes mort.

Et Cbarasson, qui avait déjà de Peau jusqu'aux épaules, se mit à grimper lestement sur un arbre. Emile voyant, à la fureur du torrent qui grossissait (l*un pied à chaque seconde, que le courage allait devenir folie, et songeant à sa mère, se décida à sui- >re Texemplc du petit paysan.

— Pas celui-là, monsieur, pas celui-là! cria Ten- Tant en lui voyant escalader un tremble. Cest trop faible, ça sera emporté comme une paille. Venez auprès de moi, pour Tamour du bon Dieu, attrapezvous à mon arbre !

Emile, reconnaissant la justesse des observations de Sylvain, qui, au milieu de son épouvante, ne perdait ni sa présence d*esprit, ni le bon désir de sauver son prochain, courut au vieux chêne que l'enfant tenait embrassé, et parvint bientôt à se placer non loin de lui sur une forte branche, à quelques pieds au-dessus do Teau. Mais il leur faliut bientôt céder ce poste à l'élément irrité qui montait toujours ; et montant de leur côté de branche en braocbe, ils réussirent à s*en préserver.

Lorsque ri nondation eut atteint son dernier degré d'intensité, Emile était placé assez haut sur Tarbre qui lui servait de refuge pour voir ce qui se passait dans la vallée. Il se cachait le plus possible dans le feuillage, pour n*élre pas reconnu de Thabitation, et faisait taire Sylvain qui voulait appeler au secours ; car il craignait de mettre ses parents, et surtout sa mère, dans des transes mortelles, s*iis eussent été avertis de sa présence et de sa situation. 11 put apercevoir son père qui, exa ninaiil toujours les effets de la dribe, se retirait lentement à mesure que Peau montait dans son jardin et envahissait toute Tusine. 11 semblait céder à regret la place à ce llcau qu'il avait méprisé et qu'il afifcctait de mépriser encore. Enfin, on le vit distinctement aux fenêtres de sa maison avec madame Cardonnct, tandis que les ouvriers épars s'étaient enfuis sur la hauteur, ab<indonnant leurs vestes et les instruments de leur travail dans la vase. Quelques-uns, surpris par ce déluge aux premiers étages de Tusine, étaient montes à la bâte sur les toits; et si les plus avisés se réjouissaient intérieurement de gagner à ce désastre la prolongation de leurs travaux lucratifs, la plupart s'abandonnaient à un sentiment naturel de consternation, en voyant le résultat de leurs fatigues perdu ou compromis.

Les pierres, les murs fraîchement crépis, les solives récemnient taillées, tout ce qui n'offrait pas une grande résistance, flottait au hasard au milieu des tourbillons d'écume; les ponts à peine terminés s'écroulaient séparés des chaussées encore fraîches qui ne pouvaient plus les soutenir ; le jardin était à moitié envahi , et l'on voyait les vitrages de la serre, les caisses de fleurs et les brouettes de jardl-

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