O. SAND. — TOME VI
nier voguer rapidement et fuir à travers les arbres. Tout à coup on entendit de grands cris dans l'usine. Un énorme train de bois de construction avait été poussé avec violence contre les œuvres vives de la machine principale, et le bâtiment, violemment ébranlé, semblait prêt à s'engloutir. Il y avait au moins douze personnes, des femmes et des enfants, sur le faite. Toutes criaient et pleuraient. Emile sentit une sueur froide le gagner. Indifférent aux périls qu'il courait lui-même si le chêne venait à être déraciné, il s'effrayait du destin de ces familles qu'il voyait s'agiter dans la détresse. 11 fut au moment de se précipiter dans Teau pour voler à leur secours ; mais il entendit la voix puissante de son père, qui leur criait de son perron, à l'aide d'un porte-voix :
— Ne bougez pas! le radeau s'achève, il n'y a pas de danger où vous êtes.
Tel était l'ascendant du mailre que l'on se tint tranquille, et qu'Emile le subit lui-même instinctivement.
De l'autre côté de l'tle, c'était un bien autre spectacle de désolation. Les villageois couraient après leurs bestiaux, les femmes après leurs enfants. Des cris perçants portèrent surtout l'inquiétude d'Emile vers un point que la végétation lui cachait; mais bientôt il vit paraître vers le rivage opposé un homme vigoureux qui emportait un enfant à la nage. Le courant était moins fort de ce côté qu'en face de l'usine, et néanmoins le nageur luttait avec une peine incroyable, et plusieurs fois la vague le couvrit entièrement.
~ J'irai à son aide ! j'irai ! s'écria Emile ému jusqu'aux larmes, et prêt encore une fois à s'élancer de l'arbre.
— Non, monsieur, non ! cria Charas-on en le retenant. Voyez, le voilà qui sort du courant, il est sauvé, il ne nage plus, il marche dans la vase. Pauvre homme! a-t-il eu de la peine! Mais! enfant n'est pas mort, il pleure, il crie comme un polit loupgarou. Pauvre innocent, va ! ne crie donc plus, le voilà sauvé ! El liens, avisez donc ! le diable me tortille, si ce n'est pnslevicux Jean qui l'a tiré de l'eau! Oui, monsieur, oui, c'est le Jean! En voilà un de courage! Ah! voyez à présent comme le père le remercie, comme la mère lui embrasse les jambes; et, pourlant, elles ne sont guère propres, ses pauvres jambes! Ah! monsieur! le Jean est d'un grand cœur, et il n'y en a pas un pareil dans le monde. S'il nous savait là, il viendrait nousen retirer, vrai! J'ai envie de l'appeler.
— Gardez-vous-en bien. Nous sommes en sûreté et lui s'exposerait encore. Oui, je vois que c'est un digne homme. Est-il le parent de cet enfant et de ces gens-là?
— Non, monsieur, non. C'est les Michaud c'est,
âtso
LE vient DE M. ANTOINE.
des gens et un enfant qui ne lai sont de rien ni à moi non plus ; mais quand il y a du malheur quelque part, on peut bien être sûr de voir arriver Jean, et là où personne n*oseraitsc risquer, il y court, lui, quand même il n'y a rien de rien, pas môme uo verre de vin à y gagner. Le bon Dieu sait bien pourtant qu'il ne fait pas bon dans ce pays-ci pour Jean, et que ce n'est guère sa place.
— Court-il donc quelque autre danger à Gargilesse que celui de se noyer, comme tout le monde?
Sylvain ne répondit pas, et parut se reprocher d'en avoir trop dit.
— Voilà l'eau qui baisse un peu, dit-il pour détourner l'attention d'Emile ; dans une couple d'heures, nous pourrons peut-être repasser par où nous sommes venus ; car du côté de M. Cardonnet, il y en a pour six heures au moins.
Cette perspective n'était pas très-riante; néanmoins, Emile, qui ne voulait à aucun prix effrayer ses parents, s'y résigna de son mieux. Mais un incident nouveau le fît changer de résolution avant qu'une demi-heure ne se fût écoulée. L'eau se retirait assez vite des points extrêmes qu'elle avait envahis ; et de l'autre côte du lac qu'elle avait formé entre lui et la demeure de son père, il vit passer deux chevaux, l'un entièrement nu, l'autre sellé et bridé, que des ouvriers conduisaient vers l'habitation.
— Nos bêtes, monsieur, dit Sylvain Charasson ; oui. Dieu me bénisse, nos deux bêles qui se sont sauvées ! Ma pauvre jument, je la croyais bien dans la Creuse à celte heure! Âh! H. Âuloine serat-il content, quand je lui ramènerai sa Lanterne! Elle aura bien gagné son avoine, et peut-être que Janille ne lui en refusera pas un picotin. Et votre noire, monsieur, vous voilà pas fâché de la voir sur terre? Il parait qu'elle sait nager itoul?
Emile s'avisa rapidement de ce qui allait arriver. M. Cardonnet ne connaissait pas son cheval, à la vérité, puisqu'il l'avait acheté en route ; mais on ouvrirait la valise, on ne tarderait pas à reconnaître qu'elle lui appartenait, et la première pensée serait qu'il avait péri. Il se décida bien vile à se faire voir, et après beaucoup d'efforts pour élever sa voix audessus de celle du torrent, qui n'était guère apaisée, il réussit à faire savoir aux personnes réfugiées sur le toit de l'usine qu'il était là çt qu'il était urgent d*en informer M. et madame Cardonnet. La nouvelle passa de bouche en bouche par les divers points de refuge aussi vite qu'il put le désirer, et bientôt il vit sa mère à la fenêtre, agitant son mouchoir, et son père monté en personne sur un radeau avec deux hommes vigoureux qui se hasardaient vers le courant avec résolution. Emile réussit à les en détourner, leur criant, non sans beaucoup de paroles
perdues et maintes fois répétées, qu'il était en sûreté, qu'il fallait attendre encore pour venir à loi, et que le plus pressé était de délivrer les ouvriers prisonniers dans l'usine. Tout se fit comme il le souhaitait, et quand il n'y eut plus à trembler pour personne, il descendit de l'arbre, se mit â Teau jusqu'à la ceinture, et s'avança à la rencontre du radeau, soulevant dans ses bras le petit Charasson et l'aidant à ne pas perdre pied. Trois heures après le passage de la trombe, Emile et son guide étaient auprès d'un bon feu. Madame Cardonnet couvrait son fils de caresses et de larmes, et le page de Cbâteaubrun, choyé comme lui-même, racontait avec emphase le péril qu'ils avaient surmonté.
Emile adorait sa mère. C'était encore la plus ardente affection de sa vie. Il ne l'avait pas vue depuis l'époque des vacances, qu'ils avaient passées ensemble à Paris, loin de la contrainte assidue et sèchement réprimandeuse de leur commun raattre, M. Cardonnet. Tous deux souffraient du joug qui pesait sur eux, et s'entendaient sur ce point sans jamais se l'être avoué. Douce, aimante et faible, madame Cardonnet sentait que son fils avait dans Tesprit une bonne partie de l'énergie et de la fermeté de son époux, avec un cœur généreux et sensible qui lui préparait de grands chagrins, lorsque ces deux caractères fortement trempés viendraient à se heurter sur les points où leurs sentiments différaient. Aussi avait-elle dévoré tous les chagrins de sa vie, attentive à n'en jamais rien révéler à ce Gis qui était son unique bonheur et sa plus chère consolation. Sans être bien pénétrée du droit que son mari avait de la froisser et de l'opprimer sans relâche, elle avait toujours paru accepter sa situation comme une loi de la nature et un précepte religieux. L'obéissaoce passive, prêchée ainsi d'exemple, élait donc devenue une habitude d'inslinct chez le jeune Emile, et s'il en eût été autrement, il y avait déjà longtemps que le raisonnement l'eût conduit à s*y soustraire. Mais en voyant tout plier au moindre signe de la volonté paternelle, et sa mère la preiàicre, il n'avait pas en* core songé que cela pût et dût être autrement. Cependant le poids de l'atmosphère despotique oà il avait vécu l'avait, dès son enfance, porté à une sorte de mélancolie et de souffrance sans nom, dont il lui arrivait rarement de rechercher la cause. Il est dans la loi de nature que les enfants prennent le contrepied des leçons qui les froissent ; aussi Emile avait-il de bonne heure reçu des faits extérieurs une impuN sion tout opposée à celle que son père eût voulu lui donner.
Les conséquences de cet antagonisme naturel et inévitable seront suffisamment développées par les faits de cette histoire, sans qu'il soit nécessaire de les expliquer ici.
LE tÉCUÉ DE M. ANTOINE.
Âprèi avoir donné à sa mère le temps de se remettre an pea des émolions qu'elle avait éprouvées, tmWt suivit son père qui rappelait pour venir constater les effets da désastre. M. Cardonnet montrait on calme au-dessus de tous les revers, et qtidqoe eontrariété qa*il pût éprouver, il n'en témoignait rien. Il passa en silence au milieu d'une haie de paysans qui étaient venus satisfaire leur curiosité et se donner le spectacle de son malheur, les uns avec indifférence, quelques autres avec un intérêt sincère, la plupart avec cette satisfaction non avouée, mais irrésistible, que le pauvre refoule prudemment, mais qu'il éprouve à coup sûr, lorsqu'il voit la colère des éléments frapper également sur le riche et sur lui. Tous ces villageois avaient perdu quelque chose à l'inondation, l'un une petite récolte de foin, Fautre un coin de potager, un troisième une brebis, quelques poules, ou un las de fagots ; perles bien minces en réalité, mais aussi graves peut-élre relativement que celles du riche industriel. Cependant k>rsqu*ils virent le désordre de cette belle propriété naguère florissante, ils ne purent se défendre d'un mouvement de consternation, comme si la richesse avait quelque chose de respectable en soi-même, en dépit de la jalousie qu'elle excite.
M. Cardonnet n'attendit pas que l'eau fût complètement retirée pour faire reprendre le travail. Il envoya courir dans les prairies environnantes à la recherche àcs matériaux emportés par le courant. Il arma ses hommes de pelles et de pioches pour déblayer la vase et les foins entraînés qui obstruaient les abords de l'usine, et quand on put y pénétrer, il j entra le premier, afin de n'avoir point à s'émouvoir en pure perte des exagérations inspirées aux témoins par la première surprise.
JE4lf LE CHARPENTIER.
— Prenez un crayon, Emile, dit l'industriel à son fils , qui le suivait dans la crainte de quelque danger pour sa personne; ne faites pas d'erreur dans les chiffres que je vais vous dicter... Une... deux... trois roues brisées ici... La cage emportée... le grand moteur endommagé... trois mille... cinq... sept on huit... Prenons le maximum : c'est le plus sûr en affaires.... Écrivez huit mille francs... La digne rompue?... c'est élrangeî... Écrivez quinze mille... Il faudra ta refaire tout entière en ciment romain... Tollà un angle qui a fléchi. •• Écrivez, Emile... Emile, avez-vous écrit ?...
Pendant une heure, M. Cardonnet fit ainsi le devis de ses pertes et de ses prochaines dépendes , et quand soti fils fut $ommé d'en dresser le total, 11 haussa les épaules d'impatience en voyant que , soit distraction, soit défaut d'habitude, le jeune homme ue s'en acquittait pas aussi rapidement qu'il l'eût souhaité.
— - As-tu fait? dit-il au bout de deux où trois minutes d'attente contenue.
— Oui, mon père... Cela monte à quatre-vingt mille francs environ.
— Environ ? reprit M. £atdonnet en fronçant le sourcil. Qu'est-ce que ce mot-là?
Et fixant sur lui des yeux animés par une pénétration railleuse :
— Allons , dit-il , je vois que tu es un peu engourdi pour avoir perché sur un arbre. Moi , j'ai fait mon calcul de tête, et je suis fâché d'avoir à te dire qu'il était prêt avant que tu eusses taillé ton crayon. Il y a là pour quatre-vingt-un mille cinq cents francs de déboursés à recommencer.
— C'est beaucoup ! dit Emile en s'effurçant de dissimuler son impatience sous un air sérieux.
— C'est plus de violence que je n'aurais supposé à ce petit cours d'eau, reprit M. Cardonnet avec autant de calme que s'il eût fait l'expertise d'un dommage étranger à sa fortune. •• mais ça ne sera pas long à réparer. Holà! du monde Ici... Toilà un soliveau engagé entre deux grandes roues, et qu'un reste d'eau fait ballotter... Olez-moi cela bien vite, ou mes roues seront cassées.
On s'empressa d'obéir, mais la besogne était plus difiîcilc qu'elle ne paraissait. Toute la force de la mécanique tendait à peser sur cet obstacle, qui la menaçait de ne pas rompre le premier. Plusieurs hommes s'écorchèrent les mains en pure perte.
— Prenez donc garde de vous blesser ! s'écriait involontairement Emile, mettant lui-même la main à l'œuvre pour alléger leur peine.
Mais M. Cardonnet criait de son côté :
— Tirez ! poussez ! allons donc , vous avez des bras de filasse !
La sueur coulait de tous les fronts, et on n'avançait guère.
— - Otez-vous tous de là ! cria tout à coup une voix qu'Emile reconnut aussitôt, et laissez-moi faire... je veux en venir à bout tout seul.
Et Jean , armé d'un levier, dégagea lestement une pierre à laquelle personne ne faisait attention. Puis, avec une dextérité merveilleuse, il donna un mouvement vigoureux au soliveau.
— Doucement , mille diables ! cria M. Cardonnet, vous allez tout briser.
— Si je casse quelque chose, je le payerai ! répondit le paysan avec une brusquerie enjouée.
Maintenant, ici deux bons enfants. Allons, ferme!... Courage! mon petit Pierre, c'est bien!... Encore un peu, mon vieux Guillaume!... Ob! les bons compagnons... Bellement! bellement! que je relire mon pied , ou lu me Pécraseras, (ils du diable! Ça y est... pousse... n*aie pas peur... je tiens !...
Et en moins de deux minutes , Jean , dont la présence et la voix semblaient électriser les autres ouvriers , dégagea la machine du corps étranger qui la compromeltail.
— Suivez-moi , Jean , dit alors M. Cardonnet.
— Pourquoi faire, monsieur? répliqua le paysan. J'ai assez travaillé comme cela pour aujourd'hui.
— C'est pourquoi je veux que vous veniez boire un verre de mon meilleur vin. Venez , vous dis-je, j'ai à vous parler... Mon fils , allez dire à votre mère qu'elle fasse servir du malaga sur mn table.
~ Votre fîls? dit Jean en regardant Emile avec un peu d'émotion. Si c'est là votre fils , je vous suis , car il m'a l'air d'un bon garçon.
— Oui, mon fils est un bon garçon, Jean, dit M. Cardonnet au paysan lorsqu'il le vit accepter un verre plein de la main d'Emile. Et vous aussi vous êtes un bon garçon , et il est temps que vous le prouviez un peu mieux que vous ne faites depuis deux mois.
— Monsieur , failcs excuse , répondit Jean en regardant autour de lui d'un air de méfiance ; mais je suis trop vieux pour aller à l'école, et je ne suis pas venu ici tout en sueur pour entendre de la morale froide comme du verglas. A voire santé, M. Cardonnet ; en vous remerciant , vous, jeune homme , à qui j'ai fait de la peine hier soir. Vous ne m'en voulez pas ?
— Attendez un instant, dit M. Cardonnet; avant de relourner a vos trous de renard , emportez ce pourboire.
Et il lui tendit une pièce d'or.
— Gardez ça , gardez ça , dit Jean avec humeur en repoussant la gratificalion par un mouvement de coude. Je ne suis pas intéressé, vous devez le savoir, et ce n'est pas pour vous faire plaisir que je viens de travailler avec vos charpentiers. (Mêlait tout bonnement pour les empêcher de s'échiner en pure perte. Et puis , on connaît le métier, et ça impatiente de voir les gens s'y prendre tout de travers. J'ai le sang un peu vif, et, malgré moi , je me suis mêlé de ce qui ne me regardait pas.
— De même que vous vous êtes trouvé où vous ne deviez pas être, reprit M. Cardonnet d'un ton sévère, et avec rintcnlion évidenlc d'intimider le hardi paysan. Jean , voici une dernière occasion de nous enlcndrc et de nous connallre; profitez en ou vous vous en repentirez. Quand je suis arrive ici, l'année dernière, j'ai remarqué votre activité, votre
intelligence, l'affection que vous portaient toos les ouvriers et tous les habitants de ce village. J'ai ea sur votre probité les meilleurs renseignements , et j'ai résolu de vous mettre à la tête de mes travaux de charpente; j'ai offert de doubler pour vous seul le salaire, soit à la journée , soit à la tâche. Vous m'avez répondu par des billevesées, et comme si vous ne me preniez pas pour un homme sérieux.
— Ce n'est pas ça , monsieur, faites excuse ; je vous ai dit que je n'avais pas besoin de vos travaux, et que j'en avais dans le bourg plus que je n'en pouvais faire.
— Défaite et mensonge ! Vous étiez très-mal dans vos affaires, et vous y voilà pis que jamais. Poursuivi pour délies, vous avez été forcé de quitter votre maison , d'abandonner voire atelier et de vous cacher dans les montagnes, comme un gibier traqué par les chasseurs.
— Quand on se mêle de raisonner, reprit Jean avec hauteur, il faut dire la vérité. Je ne suis pas poursuivi pour dettes comme vous l'entendez, roon^ sieur. J'ai toujours été un homme honnête et rangé, et si je dois un sou dans le village ou dans les environs , que quelqu'un vienne le dire et lever la main contre moi. Cherchez! vous ne trouverez personne.
— Il y a pourtant trois mandats d'amener contre vous, et, depuis deux mois, les gendarmes sont à votre poursuite sans pouvoir vous appréhender.
— Et ils y seront tant que je voudrai. Le grand mal , pas vrai , que ces braves gendarmes promènent leurs chevaux sur une rive de la Creuse , tandis que je promène mes jambes sur l'autre! Voilà des gens qui sont bien malades , eux qui sont payés pour prendre l'air et rendre compte de ce qu'ils ne font pas! Ne les plaignez pas tant, M. Cardonnet, c'est le gouvernement qui les paye, et le gouvernement est assez riche pour que je lui fasse banqueroute de mille francs ; car c'est la vérité, que je suis condamné à payer mille francs ou à aller eu prison. Ça vous étonne, vous, jeune homme, qu'un pauvre diable qui a toujours obligé son prochain , au lieu de lui nuire , soit poursuivi comme un forçat évadé? Vous n'avez pas encore un mauvais cœur, quoique riche, parce que vous êtes jeune. Eh bien , sachez donc mes fautes. Pour avoir envoyé trois bouteilles de vin de ma vigne à un camarade qui était malade, j'ai été pris par les gabeloux comme vendant du vin sans payer les droits , et comme je ne pouvais pas mcnlir et m'humilicr pour obtenir une transaction, comme je soutenais la vérité qui est que je n'avais pas vendu une goutte de vin, et que, par conséquent, je ne pouvais pas être puni, j'ai été condamné à payer ce qu'ils appellent le minimum , cinq cents francs d'amende. Excusez, le minimum! cinq cents francs, le prix de mon travail de l'année pour un cadeau de
trois boateilles de vin ! Sans compter que mon pauvre confrère , qui les avait reçues , a été condamné aussi, et c*est ce qui m*a mis le plus en colère. Et comme je ne pouvais pas payer une pareille somme, on a tout saisi, tout pillé, tout vendu chez moi , jusqu'à mes outils de charpentier. Alors à quoi bon payer patente pour un métier qui ne peut plus vous nourrir ? J*ai cessé de le faire, et un jour que je travaillais en journée hors de chez moi , autre persécution , querelle avec Tadjoint , car j*ai failli m*oublier et le frapper. Que devenir ? Le pain manquait dans mon bahut ; j'ai pris un fusil et j*ai été tuer un lièvre dans la bruyère. Autrefois , dans ce pays-ci , le braconnage était passé à l'état de coutume et de droit : les anciens seigneurs n'y regardaient pas de près , depuis la révolution ; ils braconnaient même avec nous, quand ça leur faisait plaisir.
— Témoin M. Antoine de Châteaubrun , qui le fait encore, dit M. Gardonnet d'un ton ironique.
— Pourvu qu'il n'aille pas sur vos terres, qu'estce que cela vous fait? reprit le paysan irrité. Tant il y a que, pour avoir tué un lièvre au fusil , et pris deux lapins au collet, j'ai été encore pincé et condamné à l'amende et à la prison. Mais je me suis échappé des pattes des gendarmes , comme ils me couduisaient à Vauberge du gouvernement; et, depuis ce temps-là , je vis comme je l'entends , sans vouloir aller tendre mon bras à la chaîne.
— On sait fort bien comment voiis vivez , Jean , dit H. Gardonnet. Vous errez nuit et jour, braconnant eu tous lieux et en toute saison , ne couchant jamais deux nuits de suite au même endroit , et , le plus souvent, à la belle étoile; recevant parfois rbospilalité à Châteaubrun , dont le châtelain a été nourri par votre mère, et que je ne blâme pas de vous assister, mais qui ferait plus sagement dans vos intérêts de vous prêcher le travail et une vie régulière. Allons , Jean , c'est assez de paroles inutiles, et vous allez m'écouler. Je prends intérêt à voire sort, et je vais vous rendre la liberté et la sécurité, en me portant caution pour vous. Vous en serez quitte pour quelques jours de prison , seulement pour la forme; je payerai toutes vos amendes, et vous pourrez alors marcher tète levée; est-ce clair?
~ Oh ! vous avez raison, mon père, s'écria Emile; vous êtes bon, vous êtes juste. Eh bien , Jean, vous ai-je trompé?
— Jl parait que vous vous connaissez déjà? dit U. Gardonnet.
— Oui, mon père, répondit Emile avec feu, Jean m'a rendu personnellement service hier soir; et ce qui m'attache à lui encore plus, c'est que je l'ai vu ce malin exposer sa vie bien sérieusement pour retirer de l'eau un enfant qu'il a sauvé. Jean , ac-
ceptez les services de mon père, et que sa générosité triomphe d'un orgueil mal entendu.
— C'est bien, M. Emile, répondit le charpentier, vous aimez votre père, c'est bien. Moi aussi , je respectais le mien ! Mais voyons, M. Gardonnet, à quelles conditions fcrez-vous tout ça pour moi ?
— Tu travailleras à mes charpentes, répondit l'industriel. Tu en auras la direction.
— Travailler pour votre établissement , qui sera la ruine de tant de gens?
— Non , mais qui fera la fortune de tous mes ouvriers et la tienne.
— Allons! dit Jean ébranlé ; si ce n'est pas moi qui fais vos charpentes, d'autres les feront, et je ne pourrai rien empêcher. Je travaillerai donc pour vous jusqu'à concurrence de mille francs. Mais qui me nourrira pendant que je vous payerai ma dette au jour le jour?
— Moi, puisque j'augmenterai d'un tiers le produit de ta journée.
— Un tiers ! c'est peu , car il faudra que je m'habille. Je suis tout nu.
— Eh bien, je double; ta journée est de trente sous au prix courant du pays , je te la paye trois francs; tous les jours tu en recevras la moitié, l'autre moitié étant consacrée à l'acquitter envers moi.
— Soit ! Ce sera long , j'en aurai au moins pour quatre ans.
— Tu te trompes , pour deux ans juste. J'espère bien que dans deux ans je n'aurai plus rien à bâtir.
— Gomment , monsieur, je travaillerai donc chez vous tous les jours , tous les jours de l'année sans desemparer ?
— Excepté le dimanche.
~ Oh! le dimanche, je le crois bien! Mais je n'aurai pas un ou deux jours par semaine que je pourrai passer à ma fantaisie?
— Jean ! tu es devenu paresseux , je le vois. Voilà déjà les fruits du vagabondage.
— Taisez-vous! dît fièrement le charpentier; paresseux vous-même! Jamais le Jean n'a été lâche, et ce n'est pas- à soixante ans qu'il le deviendra. Mais , voyez-vous , j'ai une idée pour me décider à prendre votre ouvrage. C'est celle de me bâtir une petite maison. Puisqu'on m'a vendu la mienne, j'aime autant en avoir une neuve, faite par moi tout seul , et à mon goût , à mon idée. Voilà pourquoi je veux au moins un jour par semaine.
— C'est ce que je ne souffrirai pas, répondit l'industriel avec roideur. Tu n'auras pas de maison, tu n'auras pas d'outils à toi , tu coucheras chez moi, lu mangeras chez moi, tu ne le serviras que de mes outils, tu...
fi»4
LE PÉCHÉ DE K. ANTOINE
— £n vûilà bien assez poqr me faire voir que je serai voire propriété et votre esclave. Merci, monsieur, il n'y a rien de fait.
Et il se dirigea vers la porte.
Emile trouvait les conditions do son père bien dures; mais le sort de Jean allait le devenir bien davantage, s'il les refMsaît. Il essaya de les faire transiger.
— Brave Jean , dit-il en le retenant , réfléchissez, je vous en conjure. Deux aus sont bientôt passes, et grâce aux petites économies que vous pourrez faire pendant ce temps , d'autant plus , ajouta-t-il en regardant M. Cardonnct d'un air à la fois suppliant et ferme, que mon père vous nourrira en sus du salaire convenii...
— Vrai ? dit Jean ému.
— Accordé , répoadit M. Cardonnet.
— Eh bien , Jean , vos vêtements soi^t peu de chose, et ma mère et moi nous nous ferons un plaisir de remonter votre garde-robe. Vous aurez donc au bout de deux ans mille francs nets ; c'est assez pour bâtir une maison de garçon à votre usage, puisque vous êtes garçon.
— Veuf, monsieur, diit lean avec un soupir, et un fib mort au service!
— Au lieu que si tu m«nges ton salaire chaque semaine, reprit Cardonnet père sans s'émouvoir, tu le gaspilleras, et au bout de Tannée, tu n'auras rien bâti et rien conservé.
— Vous prenez trop d'intérêt à moi : qu'est-ce que ça vous fait ?
— Cela me fait que mes travaux, interrompus sans cesse, iront lentement, que je ne t'aurai jamais sous la main , et que dans deux ans, loi^sque tu viendras m'offrir la prolongation de tes services, je n'aurai plus besoin de toi. J'aurai été forcé de confier ton poste à un autre.
— Vous aurez toujours des travaux d'entretien ! Croyez-vous que je veuille vous (aire banqueroute?
— Non , maijs j.'ainaerais mieux ta banqueroute que des retards.
— Ahl que vous êtes donc pressé de jouir ! Eh bien , voyons , vous me donnerez un seul jour par semaine, et j'aurai des outils à moi.
— Il parait qu'il tient beaucoup à ce jour de libertjé, dit Emile; accordez-le-lui, mon père.
— Je lui accorde le dimanche.
— Et moi je ne l'accepte que pour me reposer, dit Jean avec indignation ; me prei|ez-vous pour un païen? Je ne travaille pas le dimanche, monsieur; ça me porterait nMjheur, et je ferais de la mauvaise ouvrage pour vous et pour moi.
— Eh bien , mon père vous donnera le lundi...
— Taisez-vous , Emile, point de lundi ! je n'entends pas cela. Vous ne connaissez pjis cet homme..
Intelligent et rempli d'inventions parfob heureuses, souvent puériles , il ne s'amuse que quand il peut travailler à des niaiseries à son usage; il tranche du menuisier, de l'ébéniste, que sais-je? Il est adroit de ses mains; mais quand il s'abandonne à ses fantaisies, il devient flâneur, distrait, cl incapable d'un travail sérieux.
— - Il est artiste, mon père! dit Emile en souriant avec des larmes dans les yeux , ayez un peu de pilié pour le génie !
M. Cardonnet regarda son fils d'un air de mépris { mais Jean , prenant la main du jeune homme :
— Mon enfant , dit-il avec sa familiarité étrange et noble , je ne sais pas si tu me rends justice ou si tu te moques de moi , mais tu as dit la vérité ! j'at trop d'esfirit d'invention pour le métier qu'on veut que je fasse ici. Quand je travaille chez mes amis du village, chez M. Antoine, chez le curé, chez le maire, ou chez de pauvres gueux comnoe moi , ils me disent : » Fais comme tu voudras , invente ça toi-même, mon vieux ! suis ton idée, ça sera un peu plus long , isms ça sera bien ! » Et c'est alors que je travaille avec plaisir, oui ! avec tant de plaisir que je ne compte pas les heures , et que j'y mets une partie des nuits. Ça me fatigue, ça me donne la fièvre, ça me tue quelquefois! mais j*aîme cela, vois-Vu , mon garçon , comme d'autres aiment le vin. C'est mon amusement à moi... Ah! riez et moquez-vous , M. Cardonnet ; eh bien , votre ricanement m'offense , et vous ne m'aurez pas , non , vous ne m'aurez pas , quand même les gendavines seraient là , et qu'il irait de la guillotine. Me vendre à vous corps et àme pendant deux ans l Ne faire que ce qui vous plaira , vous voir inventer, et n'avoir pas u¥)n avis ! car si vous me connaissez, je vous connais aussi ; je sais comment vous êtes, cl qu'il ne se remue pas une cheville chez voiks sans que vous rayez mesurée. Je aérais donc un manœuvre , travaillant à la corvée comme défunt mou père travaillait pour les abbés de Gargilesse? Non, Dieu me punisse ! je ne vendrai pas mon âme à un travail aussi ennuyeux et aussi bêle. Encore si vous me donniez mon jour de récréation et de dédommagement , pour contenter mes anciennes pratiques et nu)i-méme ! mais rien !
— Non, rien, dit M. Cardonnet irrité; car l'amour-propre d*artiste commençait à être en jeu de part et d'autre. Va- t'en , je ne veux pas de loi ; prends ce napoléon , et va te faire pendre ailleurs.
— On ne pend plus , monsieur, répondit Jean eu jetant la pièce d'or par terre , et quand même ça se
. ferait encore, je ne serais pas le premier honnête homme qui aurait passé par les mains du bourreau.
— Emile, dit M. Cardonnet dès qu'il fut sorti, faites monter ici le garde champêtre, eet homine
LE PÉCHÉ DE JH. ANTOINE
qui est U sur le perroo avec une petite fourche de fer a la main.
— Mon Dieu , que voulez*vous faire? dit Emile effrayé.
— Ramener cet homme à Ja raison , à la bonne conduite» au travail, à la sécurité, au bonheur. Quand il aura passé une nuit en prison, il sera plus IrailablOî et il me bénira un jour de Tavoir délivré de son démon intérieur.
— Mais, mon père, attenter a la liberté individuelle... vous ne le pouvez pas...
— Je suis maire depuis ce matin , et mon devoir est de faire saisir les vagabonds. Obéissez , Emile , ou j*y vais moi-même.
Emile hésitait encore. M. Cardonnet , incapable (fe supporter Tombre de la résistance, le poussa brusquement de devant la porte et alla, en sa qualité de premier magistral du lieu , donner ordre au garde champêtre d'arrêter Jeati Jappeloup , natif de Gargilesse , charpentier de profession , et actuellement sans domicile avoué.
Celte mission répugnait beaucoup au foncliounaire rustique , et M. Cardonnet lut son hésitation sur sa figure.
— Caîllaud , dit rindustrîel d*un ton absolu , ta dcstilutioo avant huit jours , ou vingt francs de réeompeose!
— Suflit, monsieur, répondit Caîllaud.
£1 brandissant sa pique, il partit d'un pas dégagé.
11 rejoignit le fugitif à deux portées de fusil du village , ce qui ne fut pas difficile, car ce dernier s'en allait lentement, la tête penchée sur sa poitrine et absorbé dans une méditation douloureuse. « Sans ma mauvaise tête , se disait-il , je serais à présent sur le chemin du repos et du bien-être; au lieu qu*il me faut reprendre le collier de misère, errer comme uo loup à travers les ronces et les rochers, être souvent à charge à ce pauvre Antoine, qui est bon , qui m'accueille toujours bien , mais qui est pauvre et qui me domie plus de pain et de vin que je ne peux prendre dans mes lacets de perdrix et de lièvres pour sa table.. • Et puis, ce qui fend le cœur, c*est de quitter toujours ce pauvre cher village où je suis né, où j'ai passé toute ma vie, où j*ai tous mes amis, et où je ne peux plus entrer que comme un chien afibmé qui brave un coup de fusil pour avoir un morceau de pain. Ils sont tous bons pour moi, pourtant, les gens d'ici; et, sans la crainte des gendarmes , ils me donneraient asile ! »
En rêvant ainsi, Jean entendit la cloche qui sonnait VJngeluê du soir, et des larmes involontaires coulèrent sur ses joues basanées. « Non, pensa-t-il , il n'y a pas â dix lieues à la ronde une seule cloche qui ait une aussi jolie sonnerie que celle de Gargilease ! » Ud nierle cbaola auprès de lui dans Taubé-
pine du buisson. « Tu es bien heureux, loi, lui dit-il, parlant tout haut dans sa rêverie; tu peux nicher par là , voler dans lous ces jardins que je connais si bien et te nourrir des fruits de tout le monde, sans qu'on le dresse procès- verbal. »
— Procès-verbal? c'est ça, dit une voix derrière lui ; je vous arrête au nom de la loi !
Et Caillaud lui mit la main au collet.
vn
l'arrestation.
— - Toi! toi ! Caillaud , dit le charpentier stupéfait, avec le même accent que dut avoir Ccsar en se sentant frappé par Brutus.
— Oui , moi-même , garde champêtre , au nom de la loi ! cria Caillaud de toutes ses forces pour être entendu aux environs , s'il se trouvait là quelque témoin.
El il ajouta tout bas :
— Échappez- vous , père Jean. Allons, repoussez moi, et jouez des jambes.
— Que je fasse de la résistance, pour mieux embrouiller mes affaires? Non , Caillaud , ça serait pire pour moi. Mais comment as-tu pu te décider à faire Tofiice de gendarme , pour arrêter l'ami de la famille, ton parrain, malheureux?
— Aussi, je ne vous arrête pas, mon parrain, dit Caillaud à voix basse. Allons , suivez-moi , ou j'appelle main-forte l cria-t-il de tous ses poumons. Allons donc! reprit-il à la sourdine, ûlcz, père Jean; faites mine de me donner un renfoncement, je vas me laisser tomber par terre.
— Non, mon pauvre Caillaud, ça te ferait perdre ton emploi , ou tout au moins tu passerais pour un capon et une poule mouillée. Puisque tu as eu le cœur d'accepler la commission, il faut aller jusqu'au bout. Je vois bien qu'on t'a menacé, qu'on t'a forcé la main ; ça m'étonne bien que M. Jarige ait pu se décider à me faire ce tort-là.
— Mais ça n'est plus M. Jarige qui est maire; c'est M. Cardonnet.
— Alors , j'entends , et ça me donne envie de te battre, pour l'apprendre à n'avoir pas donné ta démission tout de suite.
— Vous avez raison, père Jean, dit Caillaud navré, je m'en vais la donner. C'est le mieux. Allezvous-en !
— Qu'il s'en aille! et toi... garde ta place, dit Éuiile Cardonnet sortant de derrière un buisson. Tiens, mon camarade, tombe, puisque tu veux
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
loniber, ajoula-l-il en lui passant adroitement la jambe à la manière des écoliers , et si Ton le demande qui est Tauleur de ce guet-apcris , (u diras à mon père que c*est son fîls.
— Ah ! la farce est bonne, ditCaillaud en se frollanl les genoux, el si voire papa vous fait metlrc en prison , ça ne me regarde pas. Vous m*avez fait tomber un peu duremenl, pas moins, et j'aurais autant aimé que ça se fût trouvé sur Therbe. £h bien ! est-il parti, ce vieux fou de Jenn ?
— Pas encore, dit Jean, qui avait gravi une cminence et qui se tenait à portée de prendre les devants. Merci , M. Emile , je n'oublierai pas , car je me serais soumis à mon sort , si la loi seule s'en élail mêlée ; mais , depuis que je sais que c*csl une trahison de votre père, j'aimerais mieux me jeter dans la rivière la tète en avant que de céder à un homme si méchant el si faux. Quant à vous, vous méritiez de sortir d'une meilleure souche ; vous avez du cœur, et aussi longtemps que je vivrai...
— Ya-t'cn , répondit Emile en s'approchant de lui , et garde-toi bien de me parler mai de mon père. J'ai bien des choses à te dire , moi , mais ce n'est pas le moment. Veux-tu être à Chftteaubrun demain soir?
— Oui , monsieur. Prenez des précautions pour ne pas vous faire suivre , et ne me demandez pas trop haut à la porte. Allons , grâce à vous , j'ai encore les étoiles sur la tête, et je n'en suis pas mécontent.
Il partit comme un trait; et Emile, en se retournant, vit Caillaud couché tout de son long par terre, comme s'il se fût évanoui.
— £h bien! qu'y a-t-il? lui demanda le jeune homme effrayé; vous aurais-je blessé réellement? souffrez-vous?
— Ça ne vous va pas mal, monsieur, répondit le rusé villageois ; mais vous voyez bien qu'il faut que quelqu'un vienne me relever, pour que j'aie l'air d'avoir été battu.
— C'est inutile, je me charge de tout, dit Emile. Lève-toi , el va-l'en dire à mon père que je nie suis opposé de force ouverte à l'arrestation de Jean. Je te suis de près, el le reste est mon affaire.
— Au contraire , monsieur, passez le premier. Il faut que je m'en aille en dopant ; car, si je me mets à courir pour raconter que vous m'avez cassé les deux jambes et que j'ai supporté ça patiemment , votre papa ne me croira pas et je serai destitué.
— Donne-moi le bras , appuie-toi sur moi , cl nous arriverons ensemble, dit Emile.
— C'est ça , monsieur. Aidez-moi un peu. Pas si vile ! Diable ! j'ai le corps tout brisé.
— Tout de bon ? niais j'en serais désespéré, mon camarade.
— Eh non, monsieur, ça n'est rien da toot ; mais
c'est comme ça qu'il faut dire.
— Qu'est-ce que cela signifie? dit sévèrement M. Cardonnet en voyant arriver le garde champêtre appuyé sur Emile. Jean a fait de la résistance, tu l'es laissé assommer comme un imbécile, et le délinquant s'est échappé?
— Faites excuse, monsieur, le délinquant n*a rien fait, le pauvre homme; c'est monsiear votre garçon que voilà qui , en passant près de moi , m'a poussé sans le faire exprès, et an moment où je mettais la main sur mon homme, haoun! voilà que j'ai roulé plus de cinquante pieds, la télé en bas, sur les rochers. Ce pauvre cher monsieur en a ea bien du chagrin , et il a couru pour m'empècber de tomber dans la rivière , sans quoi j'allais boire an coup , bien sûr ! Mais qui a été bien content? c^est le père Jappeloup, qui s*est ensauvé, pendant qae je restais là tout essoté et ne pouvant remuer ni pieds ni pattes pour courir après lui. Si c'était un eflfet de votre bonté de me faire donner un doigt de vin, ça me serait rudement bon ; car je crois bien que j'ai l'estomac dérangé.
Emile , en reconnaissant que ce paysan , à l'air simple el patelin , avait beaucoup plus d'esprit que lui pour mentir et arranger toutes choses pour la meilleure fin , hésita s'il n'accepterait pas Tissue qu'il donnait à son aventure. Mais il lut bien vite dans les yeux perçants de son père que ce dernier ne se payerait pas d'une assertion tacite , et que, pour le persuader, il faudrait avoir la même dose d'effronterie que maître Caillaud.
— Quelle est cette sotte et incroyable histoire? dit M. Cardonnet en fronçant le sourcil. Depuis quand mon fils est-il si fort, si brutal et si pressé de suivre le même chemin que toi? Si tu te tiens si mal sur les jambes , qu'un coup de coude te Tasse trébucher et rouler comme un sac , c'est que tu es ivre apparemment! Dites la vérité, Emile; Jean Jappeloup a battu cet homme; peut-être l'a-t-il poussé dans le ravin , et vous, qui souriez comme un enfant que vous êtes, vous avez trouvé cela plai saut, el tout en courant à l'aide du niais que voici, vous avez consenti à prendre sur votre compte une prétendue inadvertance? C'est cela, n'est-ce pas?
— Non , mon père , ce n'est pas cela , dit Emile avec résolution. Je suis un enfant, il est vrai; €*est pour cela qu'il peut entrer un peu de malice dans ma légèi-eté. Que Caillaud pense ce qu'il voudra de ma manière de renverser les gens en passant trop près d'eux ; si je l'ai blessé, je suis prêt à lui en demander excuse el à l'indemniser. En attendant, permet tez-moi de l'envoyer à votre femme de charge , pour qu'elle lui administre le cordial qu'il réclame ; el quand nous serons seuls , je vous dirai
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
franchement comment il m*est arrivé de faire cette sottise.
— Allez ; conduisez-le à TofiSce, dit M. Cardonnet, et revenez tout de suite.
~ Ahî M. Emile, dit Caillaud au jeune homme en descendant à Toffice , je ne vous ai pas vendu , n allez pas me trahir, au moins !
— Sois tranquille , bois sa^fis perdre Pesprit , répondit le jeune homme , et sois sur qu'il n*y aura que moi de compromis.
— Et pourquoi , diable, voulez-vous donc vous accuser? Ça serait , pardonnez-moi , une grande bêtise. Vous ne pensez donc pas qu'il y va de la prison, t)oar avoir contrarié et maltraité un fonctionnaire public dans l'exercice de ses fonctions ?
~ Cela me regarde, soutiens ton dire, puisque lu as su très-bien arranger les choses ; mais j'expliquerai mes intentions comme il me conviendra.
— Tenez , vous , vous avez trop bon cœur, dit Caillaud stupéfait. Vous n'aurez jamais la lôte de votre père !
~ Eh bien , Emile , dit M. Cardonnet , que son fils trouva marchant avec agitation dans son cabinet , m*expliquerez-vous cette inconcevable avenlare?
— Mon père, je suis le seul coupable, répondît le jeune homme avec fermeté. Que tout votre mécontentement et tous les résultats de ma faute retombent sur moi. Je vous atteste sur mon honneur que Jean Jappeloup se laissait arrêter sans la moindre résistance , lorsque j'ai poussé rudement le garde pour le faire tomber, et cela je Tai fait exprès.
~ Fort bien , dit froidement M. Cardonnet qui voulait savoir toute la vérité; et le balourd s'est laissé choir; il a lâché sa prise , et pourtant , quoiqu'il mente à présent, il s'est fort bien aperçu que ce n'était pas une maladresse, mais un parti pris de votre part?
~ Cet homme n'a rien compris à mon action , reprit Emile ; il a été désarmé et renversé par surprise ; je crois même qu'il a été un peu meurtri en tombant.
— Et vous lui avez laissé croire que c'était une distraction de votre part, j'espère?
— Qu'importe ce que cet homme pense de mes intentions et ce qui se passe au fond de sa pensée ! Votre magistrature s'arrête au seuil de la conscience , mon père , et vous ne pouvez juger que les faits.
— Est-ce mon fils qui me parle de la sorte?
— Non, mon père, c'est votre administré, le délinquant que vous avez à juger et à punir. Quand vous m'interrogerez sur mon propre compte, je >ous répondrai comme je le dois. Mais il s'agit ici du pauvre diablo qui vit de son modeste emploi. H
vous est soumis, il vous craint , et si vous lui ordonnez de me conduire en prison , il est prêt à le faire.
~ Emile , vous me faites pitié. Laissons là ce garde champêtre et ses contusions. Je lui pardonne, etje vous autorise à lui faire un bon présent pour qu'il se taise , car je ne suis pas d'avis de vous faire débuter dans ce pays-ci par un scan<iale ridicule. Mais voudrcz-vous bien ni'expliquer pourquoi vous semblez provoquer un drame burlesque en police correctionnelle? Quelle est celle aventure où vous jouez le rôle de don Quichotte , en prenant Caillaud pour votre Sancho Pança? Où alliez-vous si vite, lorsque vous vous êlcs trouvé présent à l'arrestation du charpentier? Quelle fantaisie vous a pris de soustraire cet homme à la main de la justice et aux intentions bienfaisantes que j'avais à son égard ? Êtesvous devenu fou depuis six mois que nous ne nous sommes vus? Avez- vous fait vœu de chevalerie? ou avez -vous l'intention de contrarier mes desseins ou de me braver? Répondez sérieusement, si vous le pouvez , car c'est très-sérieusement que votre père vous interroge.
— Mon père , j'aurais beaucoup de choses à vous répondre, si vous m'interrogiez sur mes sentiments et mes idées. Mais il s'agit ici d'un petit fait particulier, et je vous dirai en peu damols comment les choses se sont passées. Je courais après le fugitif, afin de lui éviter la honte et la douleur d'être arrêté ; j'espérais devancer Caillaud , et persuader à Jean de revenir de lui-même écouter vos offres et faire volontairement ses soumissions à la loi. Arrivé trop tard , et ne pouvant dissuader loyalement le garde de faire son devoir, je l'en ai empêché en m'exposant seul à la peine du délit. J'ai agi spontanément , sans préméditation , sans réflexion, et entraîné par un mouvement irrésistible de compassion et de douleur. Si j'ai mal fait, blâmez-moi ; mais si, par des moyens de douceur et de persuasion , je vous ramène Jcnn de bon gré et avant qu'il soit deux jours, pardonnez-moi, et avouez que les mauvaises tclcs ont parfois d'heureuses inspirations.
— Emile, dit M. Cardonnet après s'être promené en silence pendant quelques instants , j'aurais de graves reproches à vous faire pour être entré en révolte ouverte , je ne dis pas contre la loi municipale à propos de laquelle je ne ferai point le pédant, mais contre ma volonté. Il y a là de votre part un immense orgueil et un manque de respect trèsgrave envers l'autorité paternelle. Je ne suis pas disposé à tolérer souvent de pareils coups de tête, vous devez me connaître assez pour le savoir, ou vous m'avez étrangement oublie depuis que nous sommes éloignés l'un de l'autre ; mais je vous épargnerai, pour aujourd'hui, les longues remontrances ;
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
youfl ne me paraisses pas disposé à en profiler. IVaiikeurs, ce que je vois de votre conduite elce que je sais de la situation de votre esprit me prouvent que nous avons besoin de mettre de Tordre dans un^ discussion sérieuse sur le fond même de vos idées et la nature de vos projets pour Tavenir. he désastre qui m'a frappé aujourd'hui ne me laisse pas le temps de causer avec vous davantage ce soir. Vous aves eu des émotions dans le cours de cette journée, et vous deves avoir k)esoin de repos : allei voir votre mère , et couchez-vous de bonne heure. Dès que Tordre et le calme seront rétablis dans mon établissement, je vous dirai pourquoi je vous ai rappelé de ce que vous appeliez votre exil , et ce que j'attends de vous désormais.
-^ Et jusqu'au moment de cette explication , que je désire vivement , répondit Emile , car ce sera la première fois de ma vie que vous ne m'aurez pas traité comme un enfant, puis^je espérer, mon père, que vous ne serei pas irrité contre moi?
— Quand je te revois après une longue séparalion , il me serait difficile de n'être pas indulgent , dit M. Cardonnet en lui serrant la main.
— lie pauvre Caillaud ne sera pas destitué? reprit Emile en embrassant son père.
*- Non , à condition que tu ne te mêleras jamais des affaires de la qiunicipalité.
— Et vous ne ferez pas arrêter le pauvre Jean ?
— Je n'ai rien à répondre à une telle question ; j'ai eu trop de confiance en vous, Emile : je vois que nous ne pensons pas de même sur certains points y et jusqu'à ce que nous soyons d'accord , je ne m'exposerai pas à des contestations qui ne conviennent point à mou rûle de chef de famille. C'est assez ] bonsoir, mon enfant ! J'ai à travailler.
— Ne puis-je donc vous aider? vous ne m'avez jamais cru propre à vous éviter quelque fatigue 1
— J'espère que tu le deviendras. Mais tu ne sais pas encore faire une addition.
— Des chiffres, toujours des chiffres !
-*• Va donc dormir, c'est moi qui veillerai pour que lu sois riche un jour.
— Eh! ne suis-je pas déjà assez riche? pensait Emile en se retirant. Si , comme mon père me l'a dit souvent et avec raison , la richesse impose des devoirs immenses , pourquoi donc user sa vie à se créer ces devoirs, qui dépassent peut-être nos forces?
La journée du lendemain fut consacrée à réparer un peu le désordre apporté par l'inondation. M. Cardonnet, malgré la force de son caractère, éprouvait une profonde contrariété, en constatant à chaque pas une perte imprévue dans les mille détails de son entreprise; ses ouvriers étaient démoralisés. L'eau , qui faisait marcher l'usine , et dont il étaU
encore inpossiblie de régler la force» imprimaît aux machines un mouvement de rotation désordonné, augmentant à mesure qu'elle tendait a s'écouler par-dessous les écluses* L'industriel était grave et pensif, il s'irritait secrètement contre le peu de présence d'esprit des hommes qu'il gouvernail, et qui lui semblèrent plus machines que ses machines. II les avait habitués à une obéissance passive, aveugle, et il sentait que dans les moments de crise , où la volonté d'un seul homme devient insuffisante, les esclaves sont les plus mauvais serviteurs qui se puissent trouver. Il n'appela pourtant pas Emile à son aide , et , au contraire , chaque fois que le jeune homme vint lui offrir ses services, il l'écarta sous divers prétextes , comme s'il se fût méûé de lui en effet. Cette manière de le châtier était la plus mortifiante pour un CGMir ardent et généreux.
Emile essaya de se consoler auprès de sa mère : mais la bonne madame Cardonnet manquait totalement do ressort, et l'ennui qu'inspiraient à tout le monde l'accablement de son esprit et l'espèce de stupeur dont son Ame était à jamais frappée se traduisait chez son fils par une invincible mélancolie , lorsqu'elle essayait de le distraire et de l'amuser. Elle aussi le traitait comme un enfant, et c'était à force de tendresse qu'elle arrivait au m^rae résultat blessant que son mari. N'ayant pas assez de vigueur pour sonder l'abîme qui séparait ces deux hommes, et possédant pourtant assez d'intelligence pour le pressentir, elle en détournait sa pensée avec effroi et s'efforçait de jouer au bord avec son fils » comme s'il eût été possible de l'abuser lui-même.
Elle le promenait dans sa maison et dans ses jardins, lui faisant mille remarques poénles^en tâchant de lui prouver qu'elle n'était malheureuse que parce que la rivière avait débordé.
— Si tu étais venu un jour plus tôt, lui disaitelle, tu aurais vu comme tout cela était beau, propre et bien tenu ! Je me faisais une fêle de te servir le café dans un joli bosquet de jasmins qui était là, au bord de la terrasse ; hélas ! il n'y en a plus trace maintenant : la terre même a été emportée , et nous a donné en échange cette vilaine vase noire et des cailloux.
— Consolez-vous, chère mère, répondait Emile, nous vous aurons bien têt rendu tout cela; si les ouvriers de mon père n'ont pas le temps , je me ferai votre jardinier. Vous me dires comment c'était arrangé ; d'ailleurs je l'ai vu : c'a été comme un beau rêve. Du haut de la colline, en face d'ici, j'ai pu admirer vos jardins enchantés, vos belles fleurs qu'un îl^lant a ravagées et détruites sous mes yeux; mais ces perles sont réfuirablea : ne vous affligez pas , d'autres sont plus à plaindre I
— - £t quand je pense que tu as failli être emporté
LE VksÉ DE M. ANTŒNE.
atte
Ui-ratee par celle odieuse rivière que je délesle à l>ré$eol ! 0 roon enfant ! je déplore le jour où ton I)ère a eu la fantaisie de se ûxer ici. Déjà , dans le courant de Thiver, nous avions été inondés plus d*une fois, ci il avait été forcé de recommencer tous ses travaux. Cela Taffecte et le mine plus qu'il ne veut Tavoner. Son caractère s^aigrît, et sa santé finira par eu souffrir. Et tout cela, à cause de cette rivière !
— Mais vous , ma mère , croyci-vous que cette habitation toute neuve , cet air humide , ne soient pu pernicieux pour voire santé?
— Je n*en sais rieo, mon enfant. Je me consolais de tout avec mes fleurs , dans Tespérance de te revoir. Mai& to voilà , et tu arrives dans un cloaque , dans une grenouillère , lorsque je me flattais de te voir fumer ton cigare et lire en marchant sur des lapis de fleurs et de gazon ! Oh ! la maudite rivière !
Quand le soir vint, Emile s'aperçut qnt la journée lui avait paru démesurément longue, à entendre maudire la rivière par tout le monde et sur tous les Ions. Son père seul continuait de dire que ce n'était rien , et qu'une toise de glacis de plus mettrait ce niissean à la raison une fois pour toutes ; mais son visage blême et ses dents serrées en parlant annonçaient une rage intérieure , plus pénible à voir que toutes les exclamations des autres à entendre.
1^ dîner fut morne et glacial. Vingt fois interrompu, M. Cardonnet se leva vingt fois de table pour aller donner des ordres ; et comme madame Cardonnet le traitait avec un respect sans bornes , ou remportait les plats pour les tenir chauds , on les rapportait trop cuits : il les trouvait déteslables ; sa femme pâlissait et rougissait tour à tour, allait ellemême â TofBce, se donnait mille soins, partagée entre le désir d'attendre sou mari et de ne pas faire attendre sou fils, qui trouvait qu'on dînait bien mal et bien longtemps dans ce riche ménage.
On sortît de table si tard , et les gués de rivière étaient encore si peu praticables dans l'obscurité , qu'Emile dot renoncer à se rendre à Cfaâleaubrun , comme il en avait eu le projet. 11 avaii raconté comment il y avait été accueilli.
— Obi j'irai leur faire une visite de remerelment ! s'était écriée madame Cardonnet.
Mais son mari avait ajouté :
— Vous pouvez bien vous en dispenser. Je ne me soucie pas que vous m'attiriei la société de ce vieil ivrogne <|ni vit de pair à compagnon avec les paysans , ei qui se griserait dans ma cuisine avec mes ouvriers.
— Sa fille est charmante, dit timidement madame Cardonnet.
— Sa fille ! reprit le maître avec hauteur. Quelle fille ? celle qu'il a eue de sa servante ?
— Il l'a reconnue.
— 11 a bien fait, car la vieille Janille serait fort embarrassée de reconnaître le père de cet enfant-lè. Qifelle soit charmante ou non , j'espère qu'Emile n'ira pas, ce soir, faire une pareille course. Le temps est sombre et les chemins sont mauvais.
— Oh! non, s'écria madame Cardonnet; il n'ira pas ce soir : mon cher enfant ne voudra pas me faire un pareil chagrin. Demain, au jour, si la rivière est tout à fait rentrée dans son lit, à la bonne heure 1
— Eh bien , demain , répondit Emile , très-contrarié, mais soumis à sa mère ; car il est bien certain que je dois ma visite de remerclment pour raffeclueuse hospitalité que j'ai reçue.
— Vous la devez certainement, dit M. Cardonnet ; mais là se borneront , j'espère , vos relations avec cette famille , qu'il ne me convient pas de fréquenter. Ne faites pas votre visite trop longue; c'est demain soir que j'ai l'intentiou de causer avec vous, Emile.
Dès la pointe du jour suivant, Emile fit seller son cheval avant que ses parents fussent levés, et franchissant la rivière encore trouble et courroucée , il prit au galop la route de Chàleaubrun.
GILBSaTS.
La matinée était superbe et le soleil se. levait, lorsque Emile se trouva en face de Chàleaubrun. Cette ruine, qui lui était apparue si formidable à la lueur des éclairs , avait maintenant un aspect d'élégance et de splendeur qui triomphait du temps et de la dévastation. Les rayons du matin lui envoyaient un reflet blanc rosé, et la végétation dont elle était couverte s'épanouissait coquettement comme une parure digne d'être le linceul virginal d'un si beau monument.
De fait il est peu d'entrées de château aussi sdgneurialement disposées et aussi fièrement situées que celle de Chàleaubrun. L'édifice carré qui contient la porte et le péristyle en ogive est d'une belle coupe, la pierre de taille employée pour cette voûte et pour les encadrements de la herse est d'une blancheur inaltérable. La façade se déploie sur un tertre gazonné et planté, mais bien assis sur le roc et tombant en précipice sur un ruisseau torrentueux. Les arbres, les rochers et les pelouses qui s'en vont en désordre sur ces plans brusquement inclinés ont une grâce naturelle que les créations de Tari n'eus-
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
sent jamais pu surpasser. Sur Tautre face la vue est plus étendue et plus grandiose : la Creuse, traversée par deux écluses en biais, forme, au milieu des saules et des prairies, deux cascades molles et doucement mélodieuses sur celle belle rivière, lanlôt si calme , tantôt si furieuse dans son cours , partout limpide comme le cristal, et partout bordée de ra> vissanls paysages et de ruines pilloresques. Du haut de la grande tour du château on la voit s^enfoncer en mille délours dans des profondeurs escarpées, et fuir comme une tratnée de vif-argent sur la verdure sombre et parmi les roches couvertes de bruyère rose.
Lorsque Emile eut franchi le pont qui Iraversede vasles fossés, comblés en partie , et dont les revers étaient remplis d'herbe touffue et de ronces en fleur , il admira la propreté que l'écoulement des pluies (Forage avait naguère redonnée à cette vaste terrasse naturelle et à tous les abords de la ruine. Tous les plâtras avaient été -entraînés, ainsi que tous les fragments de bois épars, et Ton eût dit que quelque fée géante avait lavé avec soin les sentiers et les vieux murs , épuré les sables et débarrassé le passage de tout le déchet de démolissemenl que le châtelain n'aurait jamais eu le moyen de faire enlever. L'inondation , qui avait gâté, souillé et détruit toute la beauté de la. nouvelle maison Cardonnet, avait donc servi à nettoyer et à rajeunir le monument dévasté de Châleaubrun. Ses vieilles murailles inébranlables bravaient les siècles et les orages, et le poste élevé qu'elles occu|)aienl semblait destiné à dominer tous les éphémères travaux des nouvelles générations.
Quoiqu'il fût fier comme doivent et peuvent Têtre les descendants de Tanlique bourgeoisie, cette race intelligente, vindicative et têtue, qui a eu de si grands jours dans l'histoire, et qui serait encore si noble si elle avait tendu la main au peuple, au lieu de le repousser du pied, Emile fut frappé de la majesté que cette demeure féodale conservait sous ses débris, et il éprouva un sentiment de pitié respectueuse en entrant, lui riche et puissant roturier, dans ce domaine où l'orgueil d'un nom pouvait seul lutter encore contre la supériorité réelle de sa position. Cette noble compassion lui était d'autant plus facile que rien, dans les sentiments et les habitudes du châtelain , ne cherchait a la provoquer ni à la repousser. Calme , insouciant et affectueux, le bon Antoine, occupé à tailler des arbres fruitiers à l'entrée de son jardin, raccueillit d'un air paternel, accourut à sa rencontre, et lui dit en souriant :
— Soyez encore une fois le bienvenu , mon cher M. Emile; car je sais qui vous êtes maintenant, et je suis content de vous connaître. Vrai ! votre figure m'a plu dès le premier coup d'œil , et depuis que
vous avez détruit les préventions que l'on tâchait de me suggérer contre votre père, je sens qu'il me sera doux de vous voir souvent dans mes ruines. Allons, suivez-moi d'abord à l'écurie , je vous aiderai à attacher votre cheval, car mons Charasson est occupé à faire dés greffes de rosier avec ma fille , et il ne faut pas déranger la petite d'une si importante occupation. Vous allez , cette fois , déjeuner avec nous ; car nous sommes vos créanciers pour un repas, que vous nous avez volé l'autre jour.
— Je ne viens pas pour vous causer de nouveaux embarras, mon généreux hôte, dit Emile en serrant avec une sympathie irrésistible la large main calleuse du gentilhomme campagnard. Je voulais d*abord vous remercier de vos bontés pour moi , et puis rencontrer ici un homme qui est votre ami et le mien , et auquel j'avais donné rendez-vous pour hier soir.
— Je sais, je sais cela, dit M. Antoine en posant un doigt sur ses lèvres; il m'a tout dit. Seulement il m'a exagéré, comme de coutume , ses griefs contre votre père. Mais nous parlerons de cela , et j'ai â vous remercier, pour mon propre compte, de l'intérêt que vous lui portez. Il est parti à la petite pointe du jour, et je ne sais s'il pourra revenir aujourd'hui, car il est plus traqué que jamais; mais je suis sûr que, grâce à vous, ses affaires prendront bientôt une meilleure tournure. Vous me direz ce que vous avez définitivement obtenu de monsieur votre père pour le salut et la satisfaction de mon pauvre camarade. Je suis chargé de vous entendre et de vous répondre, car j'ai ses pleins pouvoirs pour traiter avec vous de la pacification ; je suis sûr que les conditions seront honorables en passant par votre bouche. Mais rien ne presse au point que vous n'acceptiez pas notre déjeuner de famille , et je vous déclare que je n'entrerai pas en pourparlcr à jeun. Commençons par satisfaire votre cheval, car les animaux ne savent point demander ce qu'ils désirent, et il faut que les gens s'occupent d'eux avant de s'occuper d'eux-mêmes , de peur de les oublier. Ici, Janille! apportez -nous votre plein tablier d'avoine, car cette belle bête a l'habitude d*cn manger tous les jours, j'en suis certain , et je veux qu'elle hennisse en signe d'amitié toutes les fois qu'elle passera devant ma porte ; je veux même qu'elle y entre malgré son mattrc, s'il m'oublie.
Janille, malgré l'écononiic parcimonieuse qui présidait à toutes ses actions , apporta sans hésiter un peu d'avoine qu'elle tenait en réserve pour les grandes occasions. Elle trouvait bien que c'était une superfluité ; mais pour l'honneur de la maison de son maître elle eût vendu son dernier casaquin , et celte fois elle se disait avec une malice généreuse que le présent qu'Emile lui avait fait à leur dernière
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
eiitrevae, et celai qu'il ne manquerait pas de lui faire encore , seraient plus que sufiSsanls pour nourrir splendidement son cheval, chaque fois qu'il lui plairait de revenir.
— Mange, mon garçon, mange, dit-elle en caressant le cheval, d'un air qu'elle s'efforçait de rendre mâle et déluré.
Puis, faisant un bouchon de paille, elle se mit en devoir de lui frotter les flancs.
— Laissez, dame Janille, s'écria Emile en lui 6lant la paille des mains. Je ferai moi-même cet office.
— Croyez -vous donc que je ne m'en acquitterai pas aussi bien qu^un homme ? dit la petite bonne femme omnicompélenle. Soyez tranquille, monsieur, je suis aussi bonne à l'écurie qu'au gardemanger et i la lingerie ; et si je ne faisais pas ma visite au râtelier et à la sellerie tous les jours , ce n'est pas ce petit évaporé de jockey qui tiendrait convenablement la jument de M. le comte. Voyez comme elle est propre et grasse, cette pauvre lanterne ! Elle n'est pas belle , monsieur, maïs elle est bonne ; c'est comme tout ce qu'il y a ici , excepté ma fille, qui est l'un et l'autre.
— Votre (illc ! dit Emile frappé d'un souvenir qui 6tait quelque poésie à l'image de mademoiselle deChàteaubrun. Vous avez donc une fille ici? Je ne l'ai pas encore vue.
— Fi donc, monsieur! que dites- vous là? s'écria Janille dont les joues pâles et luisantes se couvrirent (l'une rongeur de prude, tandis que M. Antoine souriait avec quelque embarras. Vous ignorez apparemment que je suis demoiselle.
— Pardonnez-moi , reprit Emile , je suis si nouveau dans le pays que je peux faire beaucoup de méprises ridicules. Je vous croyais mariée ou veuve.
— Il est vrai qu'à mon âge je pourrais avoir enterré plusieurs maris, dit Janille ; car les occasions ne m'ont pas manqué. Mais j'ai toujours eu de l'aversion pour le mariage, parce que j'aime à faire ma volonté. Quand je dis notre fille j c'est par amitic pour une enfant que j'ai quasi vue naître, puisque je l'ai eue chez moi en sevrage, et M. le comte me permet de traiter sa fille comme si elle m'appartenait, ce qui n'ôte rien au respect que je lui dois. Mais si vous aviez vu mademoiselle, vous auriez remarqué qu'elle ne me ressemble pas plus que vous, et qu'elle n'a que du sang noble dans les veines. Jour de Dieu ! si j'avais une pareille fille , où donc l'aurais-je prise? j'en serais si fière que je le dirais à tout le nionfle , quand même cela ferait mal parler de moi. Hé! hé! vous riez, M. Antoine? riez tant que vous voudrez ; j'ai quinze ans de plus que TOUS, et les mauvaises langues n'ont rien à dire sur mon compte.
— Comment donc, Janille! personne, que je sache, ne songe à cela, dit M. de Châteaubrun en afiectant un air de gaieté. Ce serait me faire beaucoup trop d'honneur, et je ne suis pas assez fat pour m'en vanter. Quant à ma fille, tu as bien le droit de l'appeler comme tu voudras ; car tu as été pour elle plus qu'une mère, s'il est possible !
Et, en disant ces derniers mots d'un ton sérieux et pénétre, le châtelain eut tout à coup dans les yeux et dans la voix comme un nuage et un accent de tristesse profonde. Mais la durée d'un sentiment chagrin était incompatible avec son caractère, et il reprit aussitôt sa sérénité habituelle.
— Allez apprêter le déjeuner, jeune folle, dit-il avec enjouement à son petit majordome femelle; moi , j'ai encore deux arbres à tailler, et M. Emile va venir me tenir coqipagnie.
Le jardin de Châteaubrun avait été vaste et magnifique comme le reste; mais vendu en grande partie avec le parc qui avait été converti en champ de blé, il n'occupait plus que l'espace de quelques arpents. La partie la plus voisine du château était belle de désordre et de végétation ; l'herbe et les arbres d'agrément, livres à leur croissance vagabonde, laissaient apercevoir çà et là quelques marches d'escaliers et quelques débris de murs qui avaient été des kiosques et des labyrinthes , au temps de Louis XV. Là sans Joute des statues mythologiques, des vases, des jets d'eau, des pavillons soi-disant rustiques, avaient rappelé jadis en petit l'ornementation coquette et maniérée des maisons royales. Mais tout cela n'était plus que débris informes, couverts de pampre et de lierre, plus beaux peut-être pour les yeux d'un poète et d'un artiste qu'ils ne l'avaient été au temps de leur splendeur.
Sur un plan plus élevé et bordé d'une haie d'épines, pour enfermer les deux chèvres qui paissaient en liberté dans l'ancien jardin, s'étendait le verger, couvert d'arbres vénérables dont les branches noueuses et tortues , échappant à la contrainte de la taille en quenouille et en espalier, affectaient des formes bizarres et fantastiques. C'était un entre-croisement d'hydres et de dragons monstrueux qui se tordaient sous les pieds et sur la tête, si bien qu'il était difficile d'y pénétrer sans se heurter contre d'énormes racines, ou sans laisser son chapeau dans les branches.
— Voilà de vieux serviteurs, dit M. Antoine en frayant ly passage à Emile parmi ces ancêtres du verger ; ils ne produisent plus guère que tous les cinq ou six ans; mais alors, quels fruits magnifiques et succulents sortent de cette vieille sève lente et généreuse ! Quand j'ai racheté ma terre , tout le monde me conseillait d'abattre ces souches antiques, ma fille a demandé grâce pour elles à cause de leur
LE PÉCHÉ DE H. ÂtffTOlNË.
beauté , et bien m*en a pris de suivre son conseil , car cela fait un bel ombrage; et pour peu que quelques-unes produisent dans Tannée sur la quantité, nous nous trouvons suflBsamrnent approvisionnes de droits. Voyez quel gros pommier! Il a dû voir naître mon père, et Je gage bien qu*il verra naître mes petits-enfants. Ne serait-ce pas un meurtre d*abaltre un tel patriarche ? Yoità un cognassier qui ne rapporte guère qu*une douzaine de coings chaque année. C*est peu pour sa taille ; mais les fruits sont gros comme ma tête, et jaunes comme de Tor pur; el quel parfum , monsieur ! Vous les verrez à Tautomne ! Tenez , voilà un cerisier qui n*est pas mal garni. Oui-da, les vieux sont encore bons à quelque those, que vous en semble? II ne s*agit que de savoir tailler les arbres comme il convient. Un horticulteur systématique vous dirait qu'il faut arrêter tout ce développement des branches , élaguer, rogner, aHn de contraindre la sève à se convertir en bourgeons. Mais quand on est vieux soi-même, on a rexpérience qui vous conseille autrement. Quand Tarbre à fruit a vécu cinquante ans sacriûé au rapport, il faut lui donner de la liberté, et le remettre pour quelques années aux soins de la nature. Alors il se fait pour lui une seconde jeunesse; il pousse en rameaux el en feuillage : celante repose. Et quand , au lieu d'un squelette ramassé, il est redevenu par la cime un arbre véritable, il vous remercie et vous récompense en fructifiant à souhait. Par exemple , voici une grosse branche qui paraît de trop, ajouta-t-il en ouvrant sa serpette. £h bien! elle sera respectée : une amputation aussi considérable épuiserait l'arbre. Dans les vieux corps le sang ne se renouvelle plus assez vile pour supporter les opérations que peut subir la jeunesse. Il en est de même pour les végétaux. Je vais seulement ôter le bois mort, gratter la mousse, et rafraîchir les extrémités. Voyez, c'est bien simple.
Le sérieux naïf avec lequel M. de Châteaubrun se plongeait tout entier dans ces innocentes occupations touchait Emile et lui offrait à chaque instant un contraste avec ce qui se passait chez lui à propos des mêmes choses. Tandis qu'un jardinier largement rétribué et deux aides , occupés du matin à la nuit , ne suffisaient pas à rendre assez propre et assez brillant le jardin de sa mère ; tandis qu'elle se tourmentait pour un bouton de rose avorté ou pour une greffe de contrebande, M. Antoine était heureux de la fière sauvagerie de ses élevée, et rien ne lui paraissait plus fécond et plus généreux que le vœu de la nature. Cet antique verger, avec son gazon fin et doux, taillé par la dent laborieuse de quelques patientes brebis abandonnées là sans chien et sans berger, avec ses robustes caprices de végétation et les molles ondulations de ses pentes,
était un lieu splendide où aucun souci de surveillance jalouse ne venait interrompre la rêverie.
— Maintenant que j*ai fini avec mes arbres, dit M. Antoine en remettant sa veste qu'il avait accrochée à une branche , allons chercher ma Hlle pour déjeuner. Vous n'avez pas encore vu ma fille , je crois? mais elle vous connaît déjà, car -elle est initiée à tous les petits secrets de notre pauvre Jean ; et même, il a tant d'affection pour elle, qu'il prend plus souvent conseil d*elle que de moi. Marchez devant, Monsieur, dit-il à son chien, et allez dire à votre jeune maltresse que l'heure de se mettre à table est venue. Ah ! cela vous rend tout guilleret, vous! Votre appétit vous dit l'heure aussi bien qu'une montre.
Le chien de M. Antoine répondait également au nom de Monsieur qu'on lui donnait quand on était content de lui, et à celui de Sacripant, qui était son nom véritable, mais qui ne plaisait pas à mademoiselle de Châteaubrun, et dont son maître ne se servait plus guère avec lui qu'à la chasse , ou pour le réprimander gravement, quand il lui arrivait, chose bien rare, de commettre quelque inconvenance, comme de manger avec glouloimerie, de ronfler en dormant, ou d'aboyer lorsqu'au milieu de la nuit Jean arrivait par-dessus les murs. Le fidèle animal sembla comprendre le discours de son maître , car fi se mit à rire , expression de gaieté très-marquée chez quelques chiens , et qui donne à leur physionomie un caractère presque humain d'intelligence et d'urbanité. Puis il courut en avant et disparut en descendant la pente du côté de la rivière.
En le suivant, M. Antoine fît remarquer à Emile la beauté du site qui se déployait sous leurs yeux.
— Notre Creuse aussi s'est mêlée de déborder Tautre jour, dit-il ; mais tous les foins du rivage étaient rentrés , et cela grâce au conseil de Jean, qui nous avait avertis de ne pas les laisser trop mûrir. On le croit ici comme un oracle, et il est de fait qu'il a un grand esprit d^observalion et une mémoire prodigieuse. A certains signes que nul autre ne remarque, à la couleur de l'eau, à celle des nuages, et surtout à l'influence de la lune dans la première quinzaine du printemps , il peut prédire à coup sûr le temps qu'il faut espérer ou craindre tout le long de Tannée. Ce serait un homme très-précieux pour votre père , s'il voulait l'écouter. Il est bon à tout, et si j'étais dans la position de M. Cardon net, rien ne me coûterait pour essayer de m^en faire un ami ; car d'en faire un serviteur assidu et discipliné, il n'y faut pas songer. C'est la nature du sauvage, qui meurt quand il s'est soumis. Jean Jappeloup ne fera jamais rien de bon que de son plein gré ; mais qu'on s'empare de son cœur, qui est le plus grand cœur que Dieu ait formé, et vous verrez
LE PÉCHÉ DE K. ANTOINE
SM
comme, dans les occasions importantes, cet hommelà s*étève au-dessQS de ce qa'il paraît ! Que la dérire, rinceodîe, un sinistre imprévu vienne frapper rétablissement de M. Gardonnet, et alors il nous dira si la tète et le bras de Jean Jappeloup peuvent être trop payés et trop protégés !
Emile n*écouta pas la fin de cet éloge avec Tintérét qu'il y aurait donné en toute autre circonstance; car ses oreilles et sa pensée venaient de prendre une autre direction. Une voix fratche chantait ou plutôt murmurait à quelque dislance un de ces petits airs charmants de mélancolie et de naïveté qui sont propres au pays; et la fille du chftlelain, cet enfant du célibat , dont le nom mater« nel était resté un problème pour tout le pays, parut au détour d'un massird^églanliers, belle comme la plus belle fleur inculte de ces gracieuses solitudes.
Blanche et blonde, âgée de dix-huit ou dix-neuf ans, Giltierte de Châleaubrun avait, dans la physionomie comme dans le caractère, un mélange de raison au-dessus de son âge et de gaieté enfantine que peu de jeunes filles eussent conservée dans une position comme la sienne ; car il lui était impossible d*ignorer sa pauvreté, el Tavenir dMsolcment et de privations qui lui était réservé dans ce siècle de calculs et d'égoîsme. Elle ne paraissait pourtant pas s*en affecter plus que son père, auquel elle ressemblait trait pour trait au moral comme au physique, et la plus touchante sérénité régnait dans son regard ferme et bienveillant. Elle rougit beaucoup en apercevant Emile , mais ce fut plutôt l'effet de la surprise que du trouble; car elle s'avança et le salua sans gaucherie , sans cet air contraint et sournoisement pudique qu'on a trop vanté chez les jeunes Glles, faute de savoir ce qu'il signifie. Il ne vint pas à la pensée de Gilberte que le jeune hôte de son père allait la dévorer du regard , et qu'elle dût prendre un air digne pour mettre un frein à l'audace de ses secrets désirs. Elle le regarda elle-même , au contraire , pour voir si sa figure lui était sympathique autant qu'à son père, et avec une perspicacité trèsprompte, elle remarqua qu'il était très-beau sans eo être vain le moins du monde , qu'il suivait les modes avec modération , qu'il n'était ni guindé , ni arrogant, ni prétentieux ; enfin que sa physionomie eiprcssive était pleine de candeur, de courage et de sensibilité. Satisfaite de cet examen , elle se sentit tout à coup aussi à Taise que si un étranger ne s'était pas trouvé entre elle et son père.
— Cest vrai, dit-elle en achevant la phrase d'introduction de M. de Châteaubrun , mon père vous en a voulu , monsieur, de vous être enfui l'autre jour sans vouloir déjeuner. Mais moi, j'ai bien compris que vous étiez impatient de revoir madame votre mère , surtout au milieu de cette inondation
où chacun pouvait avoir peur pour les siens. Heureusement madame Gardonnet n'a pas été trop effrayée, à ce qu'on nous a dit, et vous n'avex perdu aucun de vos ouvriers ?
— Grâce à Dieu , personne chez nous ni dans le village n'a péri, répondit Emile.
— Mais il y a eu beaucoup de dommage cfaefe vous?
— G'est le point le moins intéressant, mademoî* selle ; les pauvres gens ont bien plus souffert à proportion. Heureusement mon père a le pouvoir et la volonté de réparer beaucoup de malheurs.
— On dit surtout... on dit aussi, reprit la jeune fille en rougissant un peu du mot qui lui était échappé malgré elle , que madame votre mère est extrêmement bonne et charitable. Je parlais d'elle précisément tout à l'heure avec le petit Sylvain, qu'elle a comblé.
— Ma mère est parfaite , dit Emile ; mais , en cette occasion, il était bien simple qu'elle témoignât de l'amitié à ce pauvre enfant , sans lequel j'aurais peut-être péri par imprudence. Je suis impatient de le voir pour le remercier.
— Lé voilà, reprit mademoiselle de Châteaubrun en montrant Charasson qui venait derrière elle, portant un panier et un petit pot de résine. Nous avons fait plus de cinquante écussons de greffes, et il y a même là des échantillons que Sylvain a ramassés dans le haut de votre jardin. C'était le rebut que le jardinier avait jeté après la taille de ses rosiers, et cela nous donnera encore de belles fleurs, si nos greffes ne sont pas trop mal faites ; vous y regarderez, n'est-ce pas, mon père? car je n'ai pas encore beaucoup de science.
— Bah ! tu greffes mieux que moi, avec tes petites mains , dit M. Antoine en portant à ses lèvres les jolis doigts de sa fille. C'est un ouvrage de femme qui demande plus d'adresse que nous n'en pouvons avoir. Mais tu devrais mettre des gants, ma petite ! Ces vilaines épines ne te respecteront pas.
•— Et qu'est-ce que cela fait , mon père ? dit la jeune fille en souriant. Je ne suis pas une princesse, moi , et j'en suis bien aise. J'en suis plus libre et plus heureuse.
Emile ne perdit pas un mot de cette dernière réflexion, quoiqu'elle Teût faite à demi-voix, pour son père, et que de son côté il eût fait quelques pas audevant du petit Sylvain pour lui dire bonjour avec amitié.
— Oh ! moi, ça va très-bien, répondit le page de Châteaubrun ; je n'avais qu'une crainte, c'est que la jument ne s'enrhumU, après avoir été si bien baignée. Mais, par bonheur, elle ne s'en porte que mieux ; et moi j'ai été bien content d'entrer dans votre joli château, de voir vos belles chambres, les
LE PÉCHÉ DE H. ANTOINE
domestiques à voire papa, qui ook des gilets rouges et de Tor à leurs chapeaux.
— Ah ! voilà surtout ce qui lui a tourné la tête, dit Gilbertc en riant de tout son cœur et en découvrant deux rangs de petites dents blanches et serrées comme un collier de perles. M. Sylvain , tel que vous le voyez , est rempli d*ambition ; il méprise profondément sa blouse neuve et son chapeau gris, depuis qu'il a vu des laquais galonnés. S*il voit jamais un chasseur avec un plumet de coq et des épauletles, il en deviendra fou.
— Pauvre enfant ! dit Emile , s'il savait combien son sort est plus libre , plus honorable et plus heureux que celui des laquais bariolés des grandes villes !
— Il ne se doute pas que la livrée soit avilissante, reprit la jeune fille, et il ignore qu'il est le plus heureux serviteur qui ait jamais existé.
— Je ne me plains pas, répondit Sylvain ; tout le monde est bon pour moi ici , même mademoiselle Janille , quoiqu'elle soit un peu regardante; et je ne voudrais pas quitter le pays , puisque j'ai mon père et ma mère à Cushion , tout auprès de la maison ; mais un petit bout de toilette , ça vous refait un homme !
— Tu voudrais donc être mieux mis que ton maître? dit mademoiselle de Châteaubrun. Regarde mon père, comme il est simple. Il serait bien malheureux s'il lui fallait mettre tous les jours un habit noir et des gants blancs.
— Il est vrai que j'aurais de la peine à en reprendre rhabilude, dit M. Antoine. Mais entendez -vous Janille, mes enfants? la voilà qui s'égosille après nous , pour que nous allions déjeuner.
31 es enfante était une locution générale que , dans son humeur bienveillaïUc, M. Antoine adressait souvent soit à Janille et à Sylvain lorsqu'ils étaient ensemble, soit aux paysans de son endroit. Gilberle rencontra donc avec étonnenjent le regard rapide et involontaire que le jeune Cardonnct jeta sur elle. Il avait tressailli , et un sentiment confus de sympathie, de crainte et de plaisir avait fait battre son cœur en s'entendant confondre avec la belle Gilberle dans celle paternelle appellation du châtelain.