H. ANTOINE
Celle fois le déjeuner fut un peu plus confortable que de coutume à Châteaubrun. Janille avait eu le temps de faire quelques préparatifs. Elle s'était
procuré du laitage, du miel , des œofs, et elle avait bravement sacrifie deux poulets qui chantaient encore lorsque Emile avait paru sur le sentier, mais qui , mis tout chauds sur le gril , furent assez tendres.
Le jeune homme avait gagné de l'appétit dans le verger et trouva ce repas excellent. Les éloges qu'il y donna Oatlèrenl beaucoup Janille, qui s'assit comme de coulume en face de son maître, et fil les honneurs de la table avec une certaine distinction.
Elle fut surtout fort touchée de l'approliation que son hôte donna à des confitures de mûres sauvages, confectionnées par ellç.
— Petite mère, lui dit Gilberle, il faudra envoyer un échantillon de ton savoir-faire et ta recette à madame Cardonuet, pour qu'elle nous accorde en échange du plant de fraises ananas.
— Ça ne vaut pas le diable , vos grosses fraises de jardins, répondit Janille. Ça ne sent que Teau. J'aime bien mieux nos petites fraises de montagnes, si rouges et si parfumées. Cela ne m'empêchera pas de donner à M. Emile un grand pot de mes confitures pour ea maman , si elle veut bien les accepter.
— Ma mère ne voudrait pas vous eu priver, ma chère demoiselle Janille, répondit Emile , touché surtout de la naïve générosité de Gilberle, et comparant dans son cœur les boimes intentions candides de cette pauvre famille avec les dédains de la sienne.
— Oh ! reprit Gilberle en souriant, cela ne nous privera pas. Nous avons et nous pouvons recommencer une ample provision de ces fruits. Ils ne sont pas rares chez nous , et si nous n'y prenions garde, les ronces qui les produisent perceraient les murs et pousseraient jusque dans nos chambres.
— El à qui la faute, dit Janille, si les ronces nous envahissent? N'ai-je pas voulu les couper toutes ? Certainement j'en serais venue à bout sans l'aide de personne, si on m'eût laissée faire.
— Mais moi, j*ai protégé ces pauvres ronces contre toi, chère petite mère ! Elles forment de si belles guirlandes autour de nos ruines que ce serait grand dommage de les détruire.
— Je conviens que cela fait un joli effet, reprit Janille, et qu'à dix lieues à la ronde on ne trouverait pas d'aussi belles ronces, et produisant des fruits aussi gros !
— Vous Tentendez, M. Emile? dit à son tour M. Antoine. Voilà Janille tout entière. Il n'v a rien de beau , de bon , d'utile et de salutaire qui ne se trouve à Châteaubrun. C'est une grâce d'état.
— Pardine ! monsieur, plaignez-vous, dit Janille; oui, je vous le conseille, plaignez-vous de quelque chose !
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
— Je ne me plains de rien, répondit le bon genlilbomme ; à Dieu ne plaise 1 Entre ma fille cl toi, que poorrais-je désirer pour mon bonheur ?
— Oh ! oui : tous dites comme cela quand on tous écoule. Mais si on a le dos tourné, et qu'une petite mouche vous pique, vous prenez des airs de résignation tout à fait déplacés dans voire position.
— Ma position est ce que Dieu Ta faite, répondit M. Antoine avec une douceur un peu mélancolique. Si ma fille Tacceple sans regret, ce n*est ni toi ni moi qui accuserons la Providence.
— Moi! s*écria Gilberle, quel regret pourrais-je donc avoir ? Dites-le-moi, cher père ; car, pour moi, je chercherais en vain ce qui me manque et ce que je pais désirer de mieux sur la terre.
— £i moi, je suis de l'avis de mademoiselle , dit Emile attendri de Texpression sincère et noblement affectueuse de ce beau visage. Je suis certain qu*elle est heureuse, parce que...
— Parce que?... Dites, M. Cardonnet! reprit Gilberte avec enjouement; vous alliez dire pourquoi, et TOUS vous êtes arrêté.
— Je serais au désespoir d*avoir Tair de vouloir dire une fadeur, répondit Emile en rougissant presque autant que la jeune fille; mais je pensais que quand on avait ces trois richesses, la beauté, la jeuoesse et la bonté, on devait être heureux, parce qu'on pouvait être sur d'être aimé.
— Je suis donc encore plus heureuse que vous ne pensez, répondit Gilberle en niellant une de ses mains dans celle de son père cl l'autre dans celle de Janille ; car je suis aimée sans qu*il soit question de tout cela. Si je suis belle cl bonne, je n'en sais rien ; mais je suis sûre que, laide et maussade , mon père et ma oière m'aimeraient encore quand même. Mon bonheur vient donc de leur bonté, de leur tendresse, el non de mon mérite.
— On vous per mettra pourtant de croire , dit M* Antoine à Emile , tout en pressant sa fii!e sur son cœur, qu'il y a un peu de l'un et de l'aulrc.
— Ah ! M. Antoine ! qu'avez- vous fait là ? s'écria Janille ; voilà encore une de vos dislraclions ! Vous avez fait une tache avec voire œuf sur la manche de Gilberte.
— Ce n'est rien, dit M. Antoine ; je vais la laver moi-même.
— Non pas ! non pas! ce serait pire; vous répandriez sur elle toute la carafe, el vous noteriez ma fille. Viens ici, mon enfant, que j'enlève celle tache. J*ai horreur des taches, moi l Ne serait-ce pas dommage de gâter celte jolie robe toute neuve?
Emile regarda pour la première fois la toilelle de Gilberte. Il n'avait encore fait atlenlion qu'à sa taille élégante et à la beauté de sa personne. Elle était vêtue d'un coutil gris très-frais, mais assez