SAND. — TOME YI
grossier, avec un petit fichu blanc comme la neige, raballu aulour du cou. Gilberte remarqua cette investigation, et, loin d'en être humiliée, elle mit un peu d'orgueil à dire que sa robe lui plaisait, qu'elle était de bonne qualité , qu'elle pouvait braver les épines el les ronces, et que, Janille l'ayant choisie elle-même , aucune étoffe ne pouvait lui être plus agréable à porter.
— Celle robe est charmante en effet, dit Éuiile ; ma mère en a une toute pareille.
Ce n'était pas vrai; Emile, quoique sincère, fit ce petit mensonge sans s'en apercevoir. Gilberle n'en fut pas dupe, mais elle lui sut gré d'une intention délicate.
Quant à Janille, elle fut visiblement flattée d'avoir eu bon goût, car elle tenait presque autant à ce mérite qu'à la beauté de Gilberte.
— Ma fille n'est pas coquette, dit-elle, mais moi, je le suis pour elle. Et que diriez-vous, M. Antoine, si votre fille n'était pas gentille et proprette comme cela convient à son rang dans le monde?
— Nous n'avons rien à démêler avec le monde, ma chère Janille, répondit M. Antoine, et je ne m'en plains pas. Ne le fais donc pas d'illusions inutiles.
— Vous avez l'air chagrin en disant cela, M. Antoine? &]oi, je vous dis que le rang ne se perd pas ; mais voilà comme vous êtes : vous jetez toujours le manche après la cognée !
— Je ne jette rien du tout , reprit le châtelain ; j'accepte tout, au contraire.
— Ah ! vous acceptez? dit Janille qui avait toujours besoin de chercher querelle à quelqu'un, pour entretenir l'activité de sa langue et de sa pantomime animée. Vous êtes bien bon, ma foi, d'accepter un sort comme le vôtre! Ne dirait-on pas, à vous entendre , qu'il vous faut beaucoup de raison et de philosophie pour en venir là? Allons, vous n'êtes qu'un ingrat.
— A qui en as-tu , mauvaise tête? reprit M. Antoine. Je te répète que tout est bien et que je suis consolé de tout.
— Consolé! voyez un peu; consolé de quoi, s'il vous platl? N'avez-vous pas toujours été le plus heureux des hommes?
— Non, pas toujours! Ma vie a été mêlée d'amertume comme celle de tous les hommes; mais pourquoi aurais je été mieux traité que tant daulresqui me valaient bien ?
— Non , les autres ne vous valaient pas, je souliens cela, moi, comme je soutiens aussi que vous avez été en tout temps mieux traité que personne. Oui , monsieur, je vous prouverai, quand vous voudrez, que Vous êtes né coiffé.
— Ah I tu me ferais plaisir si lu pouvais le prouver en effet, reprit M. Antoine en souriant.
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
— £h bien ! je tous pi'ends au mot, et je com* mence. M. Cardonnet sera juge et témoin.
— Laissons-la dire, M. Emile, reprit M. Antoine. Nous sommes au dessert, et rien ne pourrait empêcher Janiile de babiller à ce moment-lâ. Elle va dire mille folies , je tous en préviens. Mais elle a de Fenlrain et de l'esprit. On ne s'ennuie pas à Técouter.
— D'abord, dit Janille en se rengorgeant, jalouse qu'elle était de justifier cet éloge , monsieur nait comte de Châteaubrun, ce qui n'est pas un vilain nom ni un mince honneur I
•^ Cet honneur-là ne signifie pas grand'cbose aujourd'hui, dit M. de Châteaubrun ; et quant au nom que m'ont transmis mes ancêtres , n'ayant pu rien faire pour en augmenter Téclal, je n'ai pas grand mérite à le porter.
^ Laissez, monsieur, laisses, repartit Janiile. Je sais où vous voulez en venir, et j'y viendrai de moimême. Laissez-moi dire. Monsieur vient au monde ici (dans le plus beau pays du monde), et il est nourri par la plus belle et la plus fraîche villageoise des environs, mon ancienne amie , à moi , quoique je fusse plus jeune qu'elle de quelques années , la mère de ce brave Jean Jappeloup ; celui-là est toujours resté dévoué à monsieur comme le pied l'est à la jambe. II a des peines , maintenant , mais des peines qui vont sans doute finir !...
— Grâce à vous, dit Gilberte en regardant Emile, et, dans ce regard ingénu et bienveillant , elle le paya du compliment qu'il avait fait à sa beauté et à sa robe.
— Si lu t'embarques dans tes parenthèses accoutumées, dit M. Antoine.à Janiile, nous n*en finirons jamais.
— Si fait, monsieur, reprit Janiile. Je vais me résumer, comme dit M. le curé de Cuzion au commencement de tous ses sermons. Monsieur fut doué d'une excellente constitution, et, par-dessus le marché, il était le plus bel enfant qu'on ait jamais vu. A preuve que lorsqu'il fut devenu un des plus beaux cavaliers de la province, les dames de toutes conditions s'en aperçurent très-bien.
— Passons, passons, Janille, interrompit le châtelain avec un mélange de tristesse dans sa gaieté; il n'y a pas grand'cbose à dire là-dessus.
— Soyez tranquille, reprit la petite femme, je ne dirai rien qui ne soit très-bon à dire. Monsieur fut élevé à la campagne dans ce vieux château, qui était grand et riche alors... et qui est encore très-habitable aujourd'hui ! Jouant avec les marmots de son âge et avec son frère de lait le petit Jean Jappeloup, cela lui fit une santé excellente. Voyons, plaignezvous de votre santé, monsieur, et dites-nous si vous connaissez un homme de cinquante ans plus alerte et mieux conservé que vouSé
— C'est fort bieii ; mais tu ne dis pas qu'étant né dans un temps de trouble et de révolution , mon éducation première fut fort négligée.
— Pardine ! monsieur, vondriez-vous paa être né vingt ans plus tôt, et avoir aujourd'hui soixante et dix ans? Voilà uue drôle d'idée! Vous êtes né fort à point, puisque vous avez encore, Dieu merci, longtemps à vivre. Quant à l'éducation , rien n'y manqua : vous fûtes mis au collège à Bouiiges, et monsieur y travailla fort bien.
— Fort mal, au contraire. Je n'avais pas été habitué au travail de l'esprit; je m'endormais durant les leçons. Je n'avais pas la mémoire exercée ; j'eus plus de peine à apprendre les cléments des choses qu'un autre à compléter de bonnes études.
— Eh bien donc, vous eûtes plus de mérite qu'un autre, puisque vous eûtes plus de souci. Et d'ailleurs vous en saviez bien assez pour être un gentilhomme. Vous n'étiez pas destiné à être curé ou maître d'école. Aviez-vous besoin de tant de grec et de latîn? Quand vous veniez ici en vacances , vous étiez un jeune homme accompli ; nul n'était plus adroit que vous aux exercices du corps : vous faisiez sauter votre balle jusque par-dessus la grande tour, et lorsque vous appeliez vos chiens, vous aviez la voix si forte qu'on vous entendait de Cuzion.
— Tout cela ne constitue pas de fort bonnes études, dit M. Antoine, riant de ce panégyrique.
— Quand vous fûtes en âge de quitter les écoles, c'était le temps de la guerre avec les Autrichiens , les Prussiens et les Russiens. Vous vous battîtes fort bien, ma foi ! à preuve que vous reçûtes plusieurs blessures.
— Peu graves ! dit M. Antoine.
~ Dieu merci ! reprit Janille. Voudriez-vous pas être éclopé et marcher sur des béquilles? Vous avei cueilli le laurier, et vous êtes revenu couvert de gloire , sans trop de contusions.
— Non, non, Janille, fort peu de gloire, je t'assure. Je fis de mon mieux ; mais quoi que tu en dises, j'étais né quelques années trop tard ; mes parents avaient trop longtemps combattu mon désir de servir mon pays sous l'usurpateur , comme ils l'appelaient. J'étais à peine lancé dans la carrière qu'il me fallut revenir au logis, traînant i'aiie et tirant le pied, tout consterné et désespéré du désastre de Waterloo.
— Monsieur, je conviens que la chute de l'empe^ reur ne vous fut pas avantageuse et que vous eûtes la bonté de vous en chagriner, bien que cet hommelà ne se fût pas fort bien conduit avec vous. Avec le nom que vous portiez , il aurait dû vous faire général tout de suite, au lieu qu'il ne fit aucune attention à votre personne.
— Je présume, dit M. de Châteaubrun en riinl,
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
qu*il était disirait de ce devoir par des affaires plus sêrieases et plas nécessaires. Enfin tu conviens, Janille, qoe ma carrière militaire fut brisée, et que, grâce â ma belle cdocation , je n'étais pas très-propre à m'en créer une autre?
— Vous eussiez fort bien pu servir les Bourbons, mais vous ne le voulûtes point I
— 3'avais les idées de mon temps. Peut-être les aurais-je encore, si c'était h refaire.
— Eh bien , monsieur, qui pourrait vous en blâmer? Ce Tut très-honorable, à ce qu^on disait alors dans le pays, et vos parents ont été les seuls à vous condamner.
— Mes parents furent orgueilleux et durs 'dans leurs opinions légitimisles. Tu ne saurais nier qu'ils m'abandonnèrent au désastre qui me menaçait, et qu'ils se soucièrent fort peu de la perle de ma fortune.
— Vous fûtes encore plus fier qu'eux , vous ne TOttlûtes Jamais les implorer.
— Non ! insouciance ou dignité , je ne leur de* mandai aucun appui.
— Et vous perdîtes votre fortune dans un grand procès contre la succession de votre père, on sait cela. Mais si vous l'avez perdu, ce procès, c'est que vous l'avez bien voulu.
— El c'est ce que mon père a fait de plus noble et de plus honorable dans sa vie , reprit Gilberle avec feu.
— Mes enfants, reprit M. Antoine, il ne faut pas dire que j'ai perdu ce procès , je ne Tai pas laissé juger.
— Sans doute, sans doute, dit Janille; car s'il eût été jugé, vous Teussiez gagné. Il n'y avait qu'une voix là-dessus.
-- Mais mon père, reconnaissant que le fait n'est pas le droit , dit Gilbcrte en s'adressant â ^inile arec vivacité, ne voulut pas tirer avantage de sa position, fl faut que vous sachiez cette histoire, If. Cardonnct, car ce n'est pas mon père qui songerait â vous la raconter, et vous êtes assez nouveau dans le pays pour ne pas l'avoir apprise encore. Mon grand-père avait contracté des dettes d'honneur pendant la minorité de mon père ; il était mort sans qae les circonstances lui permissent ou lui fissent un devoir pressant de s'acquitter. Les titres des créanciers n'avaient pas de valeur sufifisante devant la loi; mais mon père, en se mettant au courant de ses affaires, en trouva un dans les papiers de mon aïeul. Il eût pu l'anéantir, personne n'en connaissait Texistence. Il le produisit , au contraire , et vendit tous les biens de la famille pour payer une dette sacrée. Mon père m'a élevée dans des principes qui ne me permettent pas de penser qu'il ait fait autre chose que son devoir ; mais beaucoup de gens riches |
en ont jugé autrement. Quelques-uns l'ont traité de niais et de télé folié. Je suis bien aise que, quand vous entendrez dire à certains parvenus que M. Antoine de Châleaubrun s'est ruiné par sa faute, ce qui, à leurs yeux , est peut-être le plus grand dés* honneur possible, vous sachiei â quoi vous en tenir sur le désordre et la mauvaise tête de mon père.
— Ah! mademoiselle, s'écria Emile dominé par son émotion , que vous êtes heureuse d'être sa fille, et que je vous envie cette noble pauvreté !
— Ne faites pas de moi un héros, mon cher enfant, dit M. Antoine en pressant la main d'Emile. Il y a toujours quelque chose de vrai au fond des jugements portés par les hommes, même quand ils sont rigoureux et injustes en grande partie. Il est bien certain que j'ai toujours été un peu prodigue, que je n'entends rien à Féconomie domestique, aux affaires, et que j'eus moins de mérite qu'un autre à sacrifier ma fortune, puisque j'y eus moinsde regret.
Celte modeste apologie pénétra Emile d'une si vive affection pour M. Antoine, qu'il se pencha sur la main qui tenait la sienne, et qu'il y porta ses lèvres avec un sentiment de vénération on Giiberte entrait bien pour quelque chose. Giiberte fut plus émue qu'elle ne s'y attendait de cette soudaine effusion du jeune homme. Elle sentit une larme au bord de sa paupière , baissa les yeux pour la cacher, essaya de prendre un maintien grave, et, tout à coup emportée par un irrésistible mouvement de cœur, elle faillit tendre aussi la main à son hôte ; mais elle ne céda point à cet élan et elle y donna naïvement le change , en se levant pour prendre l'assiette d'Emile et lui en présenter une autre, avec toute la grâce et la simplicité d'une fille de patriarche offrant la cruche aux lèvres du voyageur.
Emile fut d'abord surpris de cet acte d'humble sympathie , si peu conforme aux convenances du monde où il avait vécu. Puis il le comprit, et son sein fut tellement agité qu'il ne put remercier la châtelaine de Châleaubrun, sa gracieuse servante.
— D'après tout cela, reprit M. Antoine, qui ne vit rien que de très-simple dans l'action de sa fille, il faudra bien que Janille convienne qu'il y a eu un peu de malheut* dans ma vie ; car il y avait quelque temps que ce procès durait quand je découvris, au fond d'un vieux meuble abandonné, la déclaration que mon père avait laissée de sa dette. Jusque-là, je n'avais pas cru à la bonne foi des créanciers ; le malheur qu'ils avaient eu de perdre leurs titres était invraisemblable ; je dormais donc sur les deux oreilles. Ma Giiberte était née, et je ne me doutais guère qu'elle était réservée à partager avec moi un sort tout à fait précaire. L'existence de cette chère enfant me rendit le coup un peu plus sensible qu'il ne l'eût été à mon imprétoyance naturelle. Me
LE PÉCHÉ DE H. ANTOINE
voyant dénaé de tooles ressources, je me résolus à travailler pour vivre, et c*est ià que j*eus d'abord quelques moments assez rudes.
— Oui, monsieur, c'est vrai, dit Janille, mais vous vîntes à bout de vous astreindre au travail, et vous eûtes bientôt repris votre bonne humeur et votre franche gaieté, avouez-le !
— Grâce à toi, brave Janille, car toi, tu ne m'abandonnas point. Nous allâmes habiter Gargilcsse , avec Jean Jappeloup , et le digne homme me trouva de louvragc.
— Quoi ! dit Emile , vous avez été ouvrier , îl. le comte?
— Certainement, mon jeune ami. J*ai été ap> prenli charpentier, garçon charpentier, aide-charpentier au bout de quelques années, et il n'y a pas plus de deux ans que vous m'eussiez vu une blouse au dos, une hache sur l'épaule, allant en journée avec Jappeloup.
— C'est donc pour cela , dit Emile tout troublé , que...
11 s'arrêta, n'osant achever.
— C'est pour cela, oui, je vous comprends, répliqua M. Antoine, que vous avez entendu dire : u Le vieux Antoine s'est déconsidéré grandement pendant sa misère ; il a vécu avec les ouvriers, on Ta vu rire et boire avec eux dans les cabarets. » Eh bien, cela mérite un peu d'explications, et je ne me ferai pas plus fort et plus pur que je ne suis. Dans les idées des nobles et des gros bourgeois de la province, j'aurais mieux fait sans doute de demeurer triste et grave, fièrement accablé sous ma disgrâce, travaillant en silence, soupirant à la dérobée, rougissant de loucher un salaire , moi qui avais eu des salariés sous mes ordres, et ne me mêlant point le dimanche à la gaieté des ouvriers qui me permettaient de joindre mon travail au leur durant la semaine. Eh bien , j'ignore si c'eût été mieux ainsi, mais je confesse que cela n'était point du tout dans mon caractère. Je suis fait de telle sorte, qu'il m'est impossible de m'affecter et de m'cffrayer longtemps de quoi que ce soit. J'avais été élevé avec Jappeloup et avec d'autres petits paysans de mon âge. J'avais traité de pair à compagnon avec eux dans les jeux de notre enfance. Je n'avais jamais fait, depuis, le maître ni le seigneur avec eux. Ils me reçurent à bras ouverts dans ma détresse , et m'offrirent leurs maisons , leur pain , leurs conseils , leurs outils et leurs pratiques. Comment ne les aurais-je pas aimés? Comment leur société eûl-ellc pu me paraître indigne de moi? Comment n'aurais-je pas partagé avec eux, le dimanche, le salaire de ma semaine? Bah ! loin de là, j'y trouvai tout h coup le plaisir et la joie comme une récompense démon travail. Leurs chants, leurs réunions sous la treille où se balançait
la branche de houx du cabaret, leur honnête familiarité avec moi, et l'amitié indissoluble de ce cher Jean, mon frère de lait, mon maître en charpente, mon consolateur, me flrent une nouvelle vie que je ne pus pas m'empêcher de trouver fort douce, surtout quand j'eus réussi à être assez habile dans la partie pour ne point rester à leur charge.
— Il est certain que vous étiez laborieux, dit Janille , et que bientôt vous fûtes très-utile au pauvre Jean. Ah ! je me souviens de ses colères avec vous, dans les commencements , car il n'a jamais été patient , le cher homme , et vous , vous étiez si maladroit! Vrai, M. Emile, vous auriez ri d'entendre Jean jurer et crier après M. le comte, comme après un petit apprenti. Et puis, après cela , on se réconciliait et on s'embrassait, que ça donnait envie de pleurer. Mais puisque, au lieu de nous quereller entre nous, comme j'en avais Tintenlion tout i l'heure, voilà que nous nous sommes mis à vous raconter tout bonnement notre histoire, je vas, moi, vous dire le reste ; car si on laisse faire M. Antoine, il ne me laissera pas placer une parole.
~ Parle, Janille, parle! s'écria M. Antoine; je te demande pardon de t'en avoir privée si longtemps !
UNI BORHB ACTION.
— A en croire M. Antoine, dit Janille, nous aurions été absolument privés de ressources; mais s'il en fut ainsi, cela ne dura pas trop longtemps. An bout de quelques années , quand la terre de Chàteaubrun eut été vendue en détail, les dettes soldées, et toute celte débâcle bien liquidée, on s'aperçut qu'il restait encore à monsieur un petit capital, qui, bien placé, pouvait lui assurer douze cents francs de rente. Hé ! hé I cela n'était point à dédaigner. Mais avec la bonté et la générosité de monsieur, cela eût pu aller un peu vite ; c'est alors que mamic Janille , qui vous parle, reconnut qu'il fallait prendre les rênes du gouvernement. Ce fut elle qui se chargea du placement des fonds , et elle ne s'en acquitta pas trop mal. Puis, que dit-elle à monsieur? Vous souvenez-vous , monsieur, de ce que je vous dis à celle époque-là ?
— Je m'en souviens fort bien, Janille, car tu me parlas sagement. Redis-le toi-même.
— Je vous dis : « Hé ! hé ! M. Antoine, voilà de quoi vivre en vous croisant les bras. Mais cela vous ennuierait, vous avez pris goût au travail, vous êtes encore jeune et bien portant : donc , vous pouvez
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
traTailler encore qaelqoes années. Vous avez une fille, un Traî trésor, qui annonce autant d*esprit que de beauté; il faut songera lui Taire donner de Tédueation. Nous allons la conduire à Paris , la mettre en pension, et pendant quelques années, tous serez encore charpentier. » M. Antoine ne demandait pas mieux; oh! pour cela, il faut lui rendre justice, il ne plaignait point sa peine ; mais il avait pris avec ces bons paysans des idées un peu trop rustiques à mon gré. Il disait que, puisqu'il était destiné à vivre en ouvrier de campagne, il serait plus sage d'élever sa fille en vue de sa condition , d*en faire une brave villageoise, de lui apprendre à lire, à coudre, à filer, a tenir un ménage ; mais du diantre si j*entendis de cette oreille-là. Pouvais*je souffrir que mademoiselle de Cbàteaubrun dérogeât à son rang et ne fût pas élevée comme une noble demoiselle qu*elle est? Monsieur céda , et notre Gilberte fut élevée à Paris, sans que rien fût épargné pour lui donner de Tesprit et des talents ; aussi elle en a profité comme un peiil ange , et quand elle eut environ dix-sept ans, je dis derechef à monsieur : u Hé! hé ! m. Antoine, voulez-vous venir faire avec moi un petit tour de promenade du c6té de Châteaubrun ? » Monsieur se laissa conduire ; mais quand nous fûmes au milieu des ruines, monsieur fut pris de tristesse.
« — Pourquoi m'as-tu amené ici , Janille? fit-il avec un gros soupir. Je savais bien qu*on avait détruit mon pauvre vieux nid de famille ; j'avais vu cela de loin , mais je n'avais jamais voulu entrer dans l'intérieur et regarder de près ces dégâts. Je ne tenais pas à ce château par orgueil, mais je l'aimais pour y avoir passé mes jeunes années, pour y avoir été heureux, pour y avoir vu mourir mes parents. Si quelqu'un l'eût acheté pour Thabiler, si je le voyais debout et en bon entretien , je serais à demi consolé , car on aime les choses comme on doit aimer les personnes, un peu plus pour ellesmêmes que pour soi. Quel plaisir peux-tu trouver â me montrer ce que la bande noire a fait de la maison de mes pères?
« — Monsieur, répondis-je, il fallait pourtant bien venir constater le dommage, pour savoir combien nous avons à dépenser , et comment nous allons nous y prendre pour le réparer. Figurez vous que, par une mauvaise nuit, l'orage a détruit votre domaine ; avec le caractère que je vous connais , au lieu de vous lamenter, vous vous mettriez de suite à l'œuvre pour le relever.
« — Mais ta comparaison ne rime à rien, fit M. Antoine. Je n'ai pas de quoi réparer ce château , et quand je l'aurais , je n'en serais pas plus avancé , puisque cette carcasse même ne m'appartient plus.
« — Un petit moment , fis-je ; combien vous en a-lron demandé, lorsque vous avez offert de rache-
ter seulement la maison et le petit lot de terre qui y reste annexé, le verger, le jardin, la colline et le petit pré au bord de l'eau?
i( — Je ne demandais pas cela sérieusement, Janille, mais seulement pour voir à quel bas prix était tombée une si riche demeure. On me fit dix mille francs ce qui en restait , et je me retirai , sachant que dix mille francs et moi ne passerions jamais par la même porte.
« — £h bien, monsieur, rcpris-je, il ne s'agit plus (le dix mille francs, mais de quatre mille seulement à l'heure qu'il est. On pensait que vous ne pourriez pas y tenir, et que vous dépenseriez le capital qui vous reste à vous réintégrer dans les débris de votre seigneurie. Voilà pourquoi on portait à dix mille francs un bien qui n'en vaut pas la moitié et qui ne peut convenir qu'à vous seul ; mais depuis qu'on vous y a vu renoncer, on a été plus modeste. J'ai fait agir en dessous main, à votre insu et sous un nom étranger. Dites-moi oui, et demain vous serez seigneur de Châteaubrun.
« — Et à quoi cela me servirait-il, ma bonne Janille? dit monsieur : que ferais-je de ce tas de pierres et de ces trois ou quatre pans de mur sans portes ni fenêtres?
« Je fis alors observer à monsieur que le pavillon carré était encore fort sain, que les voûtes étaient bien conservées, l'intérieur des chambres parfaitement sec, et qu'il ne s'agissait que de le couvrir en tuiles, d'en refaire la menuiserie et de le meubler simplement , dépense qu'on pouvait porter à quinze cents francs tout au plus. Là-dessus monsieur se récria :
u — Ne me donne pas de ces idces-là , Janille, dit-il; c'est vouloir me dégoûter de ma condition présente et me jeter dans les illusions. Je n'ai ni dix , ni cinq , ni quatre mille francs , et pour les économiser il me faudrait encore dix ans de privations. Mieux vaut rester comme nous sommes. •
(c — Et qui vous dit, monsieur, repris-je alors, que vous n'ayez pas six mille francs et même six mille cinq cents francs? Savez-vous ce que vous avez ? Je gage que vous n'en savez rien. »
Ici, M. Antoine interrompit Janille.
-- Il est vrai, dit-il, que je n'en savais rien, que je n'en sais rien encore, et que je ne pourrai jamais savoir comment, avec une rente de douze cents livres, payant depuis six ans l'éducation de ma fille à Paris, et vivant à Gargilesse en ouvrier, il est vrai , mais fort proprement, dans une petite maison que Janille dirigeait elle-même... Ajoutons encore que, tout en tenant les cordons de la bourse, elle me permettait de dépenser deux ou trois francs le dimanche avec mes amis... Non, non, je ne comprendrai jamais comment j'aurais pu avoir six mille francs d'économies ! Comme c'est tout à fait impossible, je suis
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
forcé d*ezpliqiier ce miracle k M. Emile Cardonnet, il moins qu'il ne l'ait déjà deviné.
—-Oui, M. le comte, je le devine, répondit Emile ; mademoiselle Janille avait fait des économies à votre service, lorsque vous étiex riche, ou bien elle avait quelque argent par devers elle , et c'est elle...
— Non , monsieur, répondit Janille vivement, cela n'est point; vous oubliez que, comme ouvrier eharpentier, monsieur gagnait de quoi vivre, et vous devez bien penser que la pension de mademoiselle n'était pas des plus chères de Paris, quoique ce fût une bonne pension, je m'en flatte.
— Allons, dit Gilberte en l'embrassant, tu mens avec aplomb , mère Janille ; mais tu n'empêcheras jamais mon père et moi de croire que Châteaubrun a été racheté de tes deniers, qu'il t'appartient en réalité, et que, bien que tu aies acquis cela sous notre nom, nous ne soyons ici chez toi.
— Du tout, du tout, mademoiselle, répondit la noble Janille, cette singulière petite femme qui aimait à se vanter à tout propos et à faire l'entendue sur toutes choses , mais qui , pour conserver à ses maîtres la dignité de leur position dont elle était plus jalouse qu*euz-mémes, niait énergiquemcnt la plus belle action de sa vie ; du tout, vous dis-je, je n'y suis pour rien. Est-ce ma faute si votre papa ne sait pas compter jusqu'à cinq, et si vous avez la même insouciance que lui? Oui-da ! vous connaissez bien le compte de vos recettes et de vos dépenses, tous les deux ! Qu'on vous laisse faire, et nous verrons comment vous vous en tirerez! Je vous dis que vous êtes ici chez vous, et que si je puis me vanter d'une chose, c'est d'avoir mis assez d'ordre et d'économie dans vos affaires pour que monsieur se soit trouvé un beau matin plus riche qu'il ne pensait.
<( Là-dessus, ajouta Janille, je reprends et j'achève notre histoire pour M. Emile. Nous rachetâmes le château. Jean Jappeloup et M. Antoine refirent eux-mêmes toute la charpente et toute la menuiserie de ce pavillon , et pendant qu'ils achevaient leur ouvrage, qui ne dura guère que six mois, j'allai à Paris chercher notre fille, heureuse et fière de l'amener dans le château de ses ancêtres, qu'elle se souvenait à peine d'avoir habité dans ses premières années, la pauvre enfant! Depuis ce temps-là, nous vivons fort heureux, et quand j'entends M. Antoine se plaindre de quelque chose, je ne puis me défendre de le blâmer, car enlin quel bomme a jamais été plus favorisé que lui ?
— Mais je ne me plains jamais de rien, répondit M. Antoine, et ton reproche est injuste.
— Ohl vous avez quelquefois l'air de vouloir dire que vous ae faites pas aussi bonne figure ici que
par le passé , e( en cela vous avez tort. Voyons i éliez-vous plus riche quand vous aviez trente mille livres de rente ? On vous volait, ou vous pillait, et vous n'en saviez rien. Aujourd'hui vous avez le nécessaire et vous ne pouvez pas craindre les filous : on sait que vous ne cachez pas de rouleaux de louis dans votre paillasse. Vous aviez dix domestiques, tous plus gourmands, plus ivrognes et plus paresseux les uns que les autres; des domestiques de Paris,c*e6t tout dire. Aujourd'hui, vous avez M. Sylvain Cbarasson, un paresseux et un gourmand aussi, j'en conviens. Et en disant ces mots, Janille éleva la voix, afin que Sylvain les entendit de la cuisine. Puis elle ajouta plus bas :
— Mais ses bêtises vous font rire , et quand il casse quelque chose, vous n*ètes pas fâché de n'être pas le plus maladroit de la maison. Vous aviez dix chevaux, toujours mal tenus, et hors de service par le manque de soins; vous avez aujourd'hui votre vieille Lanterne, la meilleure bête qu'il y ait au monde , toujours propre , courageuse , et sobre , il faut voir : elle mange des feuilles sèches et des ajoncs comme une vraie chèvre. Parlerons-nous des chèvres? Où en trouverait-on de plus jolies? Deux vraies biches , excellentes en lait , et qui voua réjouissent par leurs jolies cabrioles, en grimpant sur les ruines pour votre comédie du-soir?... Parleronsnous de la cave? Vous en aviez une bien garnie, mais où vos coquins de laquais baptisaient le vin à plaisir, et vous ne buviez que leurs restes. A présent, vous buvez votre petit clairet du pays , que vous avez toujours aimé , et qui est sain ai rafraîchissant. Quand je m'en mêle surtout, il est clair comme de l'eau de roche et ne vous échauffe point l'estomac. Et les habits, n'en éles-vous pas content? Autrefois vous aviez une garde-robe qui se mangeait aux vers, et vos gilets passaient de mode avant que vous les eussiez portes; car vous n'avez jamais aiuté la toilette. Aujourd'hui vous n'avez que ce qu'il vous faut pour avoir frais en été , chaud en hiver ; le tailleur du village vous prend la taille à ravir et ne vous gêne point dans les entournures. Allons, monsieur, convenez que tout est pour le mieux , que jamais vous n'avez eu moins de souci, et que vous êtes le plus heureux des hommes ; car je n*ai point parlé de l'avantage d'avoir une fille charmante, qui se trouve heureuse avec vous...
— Et une Janille incomparable qui n'est occupée que du bonheur des autres ! s'écria M. Antoine avec un attendrissement mêlé de gaieté. Eh bien ! tu as raison, Janille, et j'en étais persuadé d'avance. Vive Dieu ! tu me fais injure d'en douter, car je sens que je suis en effet l'enfant gâté de la Providence, et, sauf un secret ennui que tu sais bien et dont ta as bien fait de ne pas me parler, il ne me manque ab-
LE vient DE U, ANTOINE,
selument rien 1 Tieos, je bois à ta santé, Janille ! lu as parlé comme un livre I A voire santé aussi, M. Emile I Vous êtes riche et jeune , vous éles ioslruit et bien pensant, vous n'avez doue rien à envier aux autres ; mais je vous souhaite une aussi douce Tieîllesse que la mienne et d*aussi tendres affaclkMis dans le cœur ! Mais c^est assez parler de nous , ajouta M*. Antoine en posant son verre sur la table, et il ne faut pas oublier nos autres amis* Parlons du meilleur de tous après Janille ; parlons de mon vieui Jean Jappeloup et de ses affaires.
«— Oui, parlops-en ! s*écria une voix forte qui fit tressaillir tout le monde.
Et en se retournant, M. Antoine vit Jean Jappe* loup debout sur le seuil de la porte.
— Quoi! Jean en plein jour? s*éoriale châtelain slopéfait.
— Oui, j'arrive en plein jour, et par la grande porte encore 1 répondit le charpentier en s'essuyant le front. Oh ! ai-je couru l Donnez-moi vile un verre de tIu, mère Janille, car je suis étranglé de cha* leur.
^T Pauvre Jean ! s'écria Gilberte en courant vers la porte pour k fermer; tu as donc été encore poursuivi 7 11 faut songer à te cacher. Peut-être qu*on va venir te relancer ici?
'•^Non, non, dit Jean ; non, ma bonne fille ; lais* ses les portes ouvertes, on ne me suit pas. Je vous apporte une bonne nouvelle, et c'est pour cela que je roe suis tant hAté. Je suis libre, je suis heureux, je suis sauvé!
— Mon Dieu ! s*écria Gilberte en prenant dans ses belles mains la tète poudreuse du vieux paysan, ma prière a donc été ciaucée ! J'ai tant prié pour loi eeite nuit!
»- Chère âme du ciel , lu m'as porté bonheur, répondit Jean , qui ne pouvait suffire aux caresses et aux qoestions d'Antoine et de Janille.
— Mais dis-nous donc qui l'a rendu la liberté et le repos? reprit Gilberte lorsque le charpenlier eut avalé nn grand verre de piquette.
•^ Oh I c'est quelqu'un dont vous ne vous douiez guère, qui me sert de caution tout de suite, et qui va payer mes amendes. Voyons , je vous le donne en cent I
— C'est peut-être le curé de Cuzion ? dit Janille, c*est un si brave homme , quoique ses sermon^ soient nn peu embrouillés ! mais il n'est pas assez riche!...
-^ Et vous, Gilberte, reprit Jean, qui pensez-vous que ee soit?
— Je nommerais la seaur de ce bon curé, madame Rose, qui a un si grand cœur... mais elle n'est pu plus riche que son frère.
— Oui-da! ee ne serait pas possible! Et vous , M. Antoine?
— Je m'y perds, répliqua le châtelain» Dis donc vite; tu nous fais languir !
— £t moi, dit Emile, je gage avoir deviné; je parie pour mon père ! car j'ai causé avec lui, et je sais qu'il voulait.. t
— Pardon, jeune homme, dit le charpentier en l'interrompant; je ne sais pas ce que voire père voulait; mais je sais bien ce que je n'aurais jamais voulu, moi ! C'eût été de lui devoir quelque chose, de recevoir un service de celui qui commençait par me faire fourrer en prison pour me forcer â accepter ses prétendus bienfaits et ses dures conditions. Merci I je vous estime, vous... mais votre père..» n'en parlons plus , n'en parlons jamais ensemble. Allons, vous autres, vous n'avez donc pas deviné ? £h bien! que diriez-vous si on vous parlait de M. de Boisguilbaull?
Ce nom , qu'Emile n'entendait pas pour la première fois, car on l'avait prononcé déjà à Gargilesse devant lui comme celui d*un des plus riches propriétaires des environs, fit sur les habitants deChàleaubrun l'effet d'un choc électrique : Gilberte tres<saillil; Antoine et Janille se regardèrent et ne purent dire un mot.
— Ça vous étonne un peu? reprit le charpenlier.
— Ça me parait impossible , répondit Janille. Vous moquez-vous ? M. de Boisguilbault, notre ennemi à tous ?
— Pourquoi parler ainsi? dit M. Antoine. Ce gentilhomme n'est l'ennemi volontaire de personne ; il a toujours fait le bien, jamais le mal.
— Moi, j'étais bien sûre, dit Gilberte, qu'il était capable d'une bonne action. Quand je te le disais, chère petite mère : c'est un homme malheureux, cela se voit sur sa figure, mais...
— Mais, mais vous ne le connaissez pas, dit Janille, et vous n'en pouvez rien dire. Voyons, Jean, expliquez-nous par quel miracle vous avez pu approcher de cet homme si froid , si fier et si sec?
— Le hasard ou plulèt le bon Dieu a tout fait, répondit le charpentier. Je traversais le petit bois qui longe son parc et qui, dans cet endroit-là, n'eu est séparé que par une haie et un petit fossé. Je jetais un coup d'œil par-dessus le buisson pour voir comme c'était beau et propre , bien venu et bien tenu là dedans. Je pensais un peu tristement que j'avais été dans ce parc et dans ce château comme chez moi , que j'y avais travaillé vingt ans et que j'avais môme eu de l'amitié pour M. le marquis, quoiqu'il n'ait jamais été bien aimable... Mais enfin il avait ses jours de bonté, dans ce temps-là ; et pourtant, depuis une autre vingtaine 4'années9 je
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
n'avais pas mis le pied chez lui , et je ifaurais pas osé lui demander un asile, après ce qui s*est passé entre lui et moi !
i( Comme je pensais à tout cela , voilà que j*en* tends le trot de deux chevaux , et presque aussitôt j*aperçois deux gendarmes qui viennent droit sur moi. ils ne m*avaient pas encore vu; mais si je traversais leur chemin , ils ne pouvaient manquer de me voir, et ils connaissent si bien ma figure ! Je n'avais pas le temps de la réflexion. Je m'enfonce dans la haie, je la traverse comme un renard, et je me trouve dans le parc de Boisguiibault , où je me couche tranquillement le long de la clôture , pendant que mes bons gendarmes passent leur chemin sans seulement tourner la tète de mon côté. Quand ils sont un peu loin, je me lève et je me dispose à sortir comme j'étais venu , lorsque tout d'un coup je me sens frapper sur l'épaule, et, en me retournant, je me trouve nez à nez avec M. de Boisguiibault, qui me dit, avec sa figure triste et sa voix d'enterrement :
« — Que fais-tu ici ?
tt — Ma foi, vous le voyez, M. le marquis ; je me cache.
tt -— Et pourquoi te cacher ?
« — Parcequ'it y a des gendarmesà deux pas d'ici.
« — Tu as donc fait un crime ?
« — Oui, j'ai pris deux lapins et tué un lièvre.
ti Tià-dessus, comme je voyais qu'il ne me ferait pas beaucoup d'autres questions, je me mets vite à lui raconter mes mésaventures, en aussi peu de mots que possible, car vous savez que c'est un homme qui a toujours dans l'esprit quelque autre chose que celle dont on l'occupe. On ne sait point s'il vous entend , il a toujours Tair de ne pas se soucier de vous écouter. 11 y avait bien des années que je ne l'avais vu de près , puisqu'il vit renfermé dans son parc comme une taupe dans son trou, et que je n'ai plus accès chez lui. Il m'a paru bien vieilli, bien affaibli, quoiqu'il soit encore droit comme un peuplier ; mais il est si maigre qu'on verrait le jour à travers, et sa barbe est blanche comme celle d'une vieille chèvre; ça me faisait de la peine, et pourtant j'étais encore plus contrarié devoir que, pendant que je lui parlais , il s'en allait coupant devant lui toutes les mauvaises herbes de son allée avec cette petite sarclelte qu'il tient toujours dans sa main. Je le suivais pas à pas, parlant toujours, racontant mes peines, non pas pour mendier ses secours , je n'y songeais pas , mais pour voir s'il avait encore un peu d'amitié pour moi.
«( Enfin , il se retourne de mon côté et me dit sans me regarder :
<t — £t pourquoi n'as-lu pas demande une caution à quelque personne riche de ton village ?
M — Diable ! que je lui réponds. Il n'y en a guère, dans Gargilesse , de personnes riches I
K — N*y a-l-il pas un M. Cardonnet établi depuis peu?
« — Oui , mais il est maire, et c*est lui qui veut me faire arrêter.
« Il resta au moins trois minutes sans rien dire, je crus qu'il avait oublié que j'étais là , et j'allais partir, quand il me dit :
u — Pourquoi n'es-tu pas venu me trouver ?
K — Dame! que je fis, vous savez bien pourquoi?
« — Non !
(c ^ Comment , non ? Est-ce que vous ne vous souvenez pas qu*après m'avoir employé longtemps et ne m'avoir jamais fait de reproches ( il me semble que je n'en méritais point), vous m'avez appelé dans votre cabinet un beau .matin , et que vous m'avez dit : «( Voilà le compte de tes dernières journées, u va-t'en? » Et comme je vous demandais quel jour il fallait revenir, vous m'avez dhjamait/ Et comme j'étais mécontent de celte façon d'agir, et que je vous demandais en quoi j'avais démérité auprès de vous, vous m'avez montré la porte du bout du doigt, sans daigner desserrer les lèvres. Il y a environ vingt ans de ça, et il se peut que vous l'ayex oublié. Mais, moi, je l'ai toujours sur le cœur, et je trouve que vous avez été bien dur et bien injuste envers un pauvre ouvrier, qui travaillait de son mieux et qui n'était pas plus maladroit qu'un autre. J'ai cru d'abord que vous aviez une lubie et que vous en reviendriez; mais j'ai eu beau attendre, vous ne m'avez jamais fait redemander. J*élais trop fier pour venir quêter votre ouvrage; je n'en manquais pas ailleurs, j'en ai toujours eu à discrétion, et si je n'étais pas forcé, à l'heure qu'il est, de me cacher dans les bois , je ne serais pas à court de pratiques ; mais ce qui m'a blessé, voyez-vous, c'est d'avoir été chassé comme un chien , pis que cela, comme un paresseux ou un voleur, et sans qu*on daignât me mettre à même de me justifier. J'ai pensé que j'avais quelque ennemi dans votre maison et qu'on vous avait fait de faux rapports. Mais je n'ai jamais devine qui ce pouvait être, car je ne me suis jamais connu d'autres ennemis que les gardes champêtres et les gabeloux. J'ai gardé le silence, je ne me suis pas plaint de vous, mais je vous ai plaint d'être cré* dule pour le mal, et comme je vous aimais un peu, ça m'a chagriné de vous trouver des torts.
«t M. de Boisguiibault avait toujours l'air de ne pas m'entendre, mais quand j'eus tout dit :
u — De combien est ton amende? dit-il d*un ton d'indifiercnce.
u — Le tout réuni se montée un millier de francs, plus les frais.
» — Eh bien , va- t'en dire au maire de ton vil-
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
lagc... M. Gardonnet, n*e$t-ce pas? de m'eiiToyer une personne de confiance pour que Je paisse régler les afibires avec rautorité. Tu lui diras que Je ne sors pas , que je sois d^une mauvaise sanlé , mais qoe je le prie d*avoir cette obligeance.
« — Est-ce que vous consentez à me servir de dation?
• — Non , je paye ton amende. Ta peux t'en aller.
• — Et qaand voulez-vous que je revienne tratailler chez tous pour m*acquilter envers tous?
M — Je n*ai pas d'ouvrage, ne Tiens pas.
« — Vous voulez donc me faire l'aumône ?
« ~ Non pas, mais le rendre un très*petit serrice qui me coûte peu. C*est assez ; laisse-moi.
V Et si je ne veux pas l'accepter?
« — Tu auras tort.
« — Et TOUS ne Toalez-pas que Je vous remerde?
•c -• C'est inutile.
« Là-dessas, il m'a bel et bien tourné le dos, et il s'en allait tout de bon, mais je l'ai suivi ; et sachant bien que les longs compliments n'étaient pas de son goàt, je lui ai dit comme ça : « M. de Boisguilbault, une poignée de main, s'il vous piatt ! »
— Quoi ! lu M osé lui dire cela ? s'écria Janille.
— Eh bien, pourquoi donc n'aurais- je pas osé ? qoe peut-on dire i un homme de plus honnête?
— Et quVt-il ré|iondu? qu'a-t-il fait? dit Gilberte.
~ Il a prrs ma main tout d'un coup sans hésiter, ei il l'a serrée assez fort, quoique sa main fût roide i\ froide comme un glaçon.
~ EtquVt-il dit ? demanda H. Antoine qui avait écoulé ce récit aTec une sorte d'agitation.
— 11 a dit : k ^a-i'en ! » répondit le charpentier. Apparemment que c'est son mot d'amitié , et il s'est qoasi mis â courir pour m'éviter, autant que ses pauvres longues jambes menues pouvaient le lui permettre. De mon côté, j'ai couru pour Tenir vous dire tout cela.
— Et moi, dit Emile, je Tais courir Ters mon père pour lui annoncer les intentions de M. de Boisgoilliaolt, afin qu'il enToie tout de suite quelqu'un ches lui, selon sa demande.
— Voili qui ne nie rassure guère, répondit le charpentier. Votre père m'en veut; il faudra bien qu'il reconnaisse que je suis quitte de l'amende, niais il ne Toudra pas me tenir quitte de la prison ; car, pour le fait de vagabondage, on peut me ponir et m'enfermer, ne fût-ce que pendant quelques jours... et c'est déjà trop pour moi.
— Oh! certes, s'écria Gilbcrte, jamais Jean ne pourra se soumettre à l'humiliation d'être traîné en prison par des gendarmes ; il fera quelque nouTeau ^
coup de télé. M. Emile, ne souffrez pas qu'il y soit ex|K>sé. Parlez à monsieur TOtre père, priez-le, diteslui...
— Oh ! mademoiselle , répondit Emile avec chaleur, ne partagez pas la mauvaise opinion que Jean a de mon père; elle est injuste. Je suis certain que mon père eût fait ce soir ou demain , pour lui , ce que M. de Boisguilbault vient de faire. Et quant à le faire poursuivre comme Tagabond , je répondrais sur ma tête que...
— Si TOUS en répondez sur votre tête, reprit Jean, que n*allez-vous tout de suite trouver M. de Boisguilbault? C'est à deux pas d*ici. Quand vous vous serez entendu avec lui, je serai plus tranquille, car j'ai confiance en vous , et je vous confesse qu'une seule nuit passée en prison me rendrait fou. L'enfant du bon Dieu vous Ta dit , ajoula-t-il en désignant Gtiberte, et l'enfant me connaît !
— J*y vais tout de suite, répondit Emile en se levant et en jetant à Gilbcrte un regard enflammé de zèle et de dévouement. Voulez - tous me conduire ?
— Parlons, dit le charpentier.
— Oui, oui, partez ! s'écrièrent à la fois Gilberte, son père et Janille.
Emile comprit que Gilberte était contente de lui , et il courut chercher son cheval.
Mais comme il descendait le sentier au pas aTec le charpentier, M. de Chàleaubrun courut après lui, et l'arrêta pour lui dire, d*un air un peu embarrassé :
— Mon cher enfant, vous êtes généreux et délicat, je puis vous confier... je dois vous avertir d'une chose... de peu d'importance peut-êlre... maisqu'il est nécessaire que vous sachiez. C*eslque... pour un motif ou pour un autre... enfin, je suis brouillé avec M. de Boisguilbault; il est donc inutile que vous lui parliez de moi... Évitez de prononcer mon nom devant lui et de lui faire savoir que vous sortez de chez moi , cela pourrait lui causer quelque humeur et refroidir ses bonnes dispositions à TégarJ de notre pauvre Jean.
Emile promit de se taire, et, perdu dans ses pensées, plus occupé de la l>elle Gilberte que de son protégé et de sa mission, il suivit son guide dans la direction de Boisguilbault.
UNS OIBBK.
Cependant, à mesure qu'il approchait du manoir de Boisguilbault, Emile se demandait à quel homme supérieur ou bizarre il allait avoir affaire, et force
lui fui de prêter l'oreille aui explications que, dans son bon sens rustique, le charpentier cherchait à loi donner sur cet énigmatîque personnage* De tout ce qu*Éniile put recueillir dans ces renseignements un peu contradictoires et semés de conjectures, il résulta que le marquis de Boisguilbault était immensément riche, nullement cupide, quoiqu'il eût beaucoup d*ordre, généreux autant que sa sauvagerie et sa nonchalance lui permettaient d*cxcrcer la bien* faisance, c*est-à-dirc secourant tous les pauvres qui s^adressaienl à lui, mais n'allant jamais s'enquérir de leurs peines et de leurs besoins, et faisant à tous un si froid et si triste accueil, qu'à moins de motifs impérieux, nul n'était tenté de l'approcher. Ce n'é* tait pourtant pas un homme dur et insensible, et jamais il ne repoussait la plainte, ni ne révoquait en doute l'opportunité de l'aumône. Mais il était si distrait et paraissait si indifférent à toutes choses, que le cœur se resserrait et se glaçait auprès de lui. 11 grondait rarement et ne punissait jamais. Jappeloup était presque le seul auquel il eût tenu rigueur, et la manière dont il venait de le dédommager faisait penser au charpentier que s'il eût été moins fier lui-même, et s'il se fût présenté plus tôt devant le marquis, ce dernier n'aurait eu aucun souvenir du caprice qui le lui avait fait bannir.
— Cependant, ajoutait Jean, il y a une autre personne à qui M. de Boisguilbault en veut encore plus qu'à moi, quoiqu'il n'ait jamais cherché à lui faire du tort. Mais c'est une brouille à n'en jamais revenir ; et puisque M. Antoine vous en a touché un mot, je puis bien vous dire, M. Emile, que, dans celte circonstance-là, M. de Boisguilbault a fait penser à beaucoup de gens qu'il avait la cervelle détraquée. Imagines-vous qu'après avoir été pendant vingt ans l'ami , le conseil , quasi le père do son voisin , M. Antoine de Chàleaubrun, il lui a, tout d'un coup, tourné le dos et fermé la porte au nez , sans que personne, pas même M. Antoine, puisse dire à propos de quoi. Du moins le prétexte était si ridicule, qu'à moins de le croire fou, on ne peut expliquer cela. C'est pour un délit de chasse que M. Antoine aurait commis sur les terres du marquis. Et notez que, depuis qu'il était au monde, M. Antoine avait toujours chassé chez M. de BoisguilbauU comme chez lui, puisqu'ils étaient camarades et bons amis ; que jamais M. de Boisguilbault, qui, de sa vie, n*a touché un fusil ni tenu à une pièce de gibier, n'avait trouvé mauvais que ses voisins tuassent le sien; qu'enfin il n'avait nullement prévenu M. Antoine qu'il lui interdisait de chasser sur ses terres. Tant il y a que depuis ce temps-là, c'est-à-dire depuis environ vingt ans, tes deux voisins ne se sont pas revus, qu'ils n'ont pas échangé une parole, et que M. de fioisguiiliault ne veut pas souffrir qu'on lui pro-
nonce le nom de M. de Chàteaubnin. De son côté, M. Antoine, quoique cela l'affecte phis qu'il ne veut le dire, est obstiné à ne faire aucune démarche, et il a l'air de fuir M. de Boisguilbault tout autant qu'il en est fui. Comme mon renvoi de Boisguilbault date à peu près de la même époque, je pense que c'est un trop-plein de la colère du marquis qui est retombe sur moi , ou bien que, comme il me savait dès lors très-attaché à M. Antoine, il a craint que je n'eusse la hardiessedeluien parler et de blâmer son caprice. En cela il ne s'est guère trompé, car je n'ai pas la langue engourdie, et il est certain que j'aurais fait entendre mon mot à l'oreille de M. le marquis. Il a voulu prendre les devants ; je ne peux pas expliquer autrement sa dureté envers moi.
— Cet homme a-t-il une famille? demanda Emile.
— Nenni , monsieur. Il avait épousé une fort jolie demoiselle, trop jeune pour lui, une parente, pas riche. Cela ressemblait de sa part à un mariage d'amour, mais il n'y parut guère à sa condoltc; car il n'en fut ni plus gai, ni plus liant, ni plus aimable. Il ne changea rien à sa manière de vivre comme un ours, sauf le respect que je lui dois. M. Antoine continua à être à peu près le seul habitué de la maison, et madame s'y ennuya si bien, qu'un tieau jour elle s'en alla habiter Paris sans que son mari songeât à l'y suivre ou à la faire revenir auprès de lui. Elle y mourut encore toute jeune, sans lui avoir donné d'enfants, et depuis ce temps, soit qu'un chagrin caché lui ait toqué la cervelle , soit que le plaisir d'être seul l'ait consolé de tout, il a vécu absolument enfermé dans son château, sans aucune compagnie, pas même celle d'un pauvre chien. Sa famille est à peu près éteinte, on ne lui connaît pas d'héritiers, pas d'amis ; on ne peut donc présumer qui sera enrichi par sa mort.
— Évidemment c'est là un monomane,dit Emile. -^ Comment dites-vous cela ? demanda le charpentier.
— Je veux dire que c*est un esprit frappé d'une Idée fixe.
•— Oui, je crois bien que vous avez raison, reprit Jean ; mais quelle est cette idée? Voilà ce que personne ne saurait dire. On ne lui connaît qu'un attachement. C'est ce parc que vous voyez là, qu'il a dessiné et planté lui-même, et dont il ne sort presque jamais. Je crois même qu'il y dort tout debout, en se promenant ; car on Ta vu quelquefois marcher à deux heures du matin dans ses allées, comme un revenant, et cela faisait peur à ceux qui s'étaient glissés là pour essayer d'y chiper quelques fruits ou quelques fagots.
Comme il était arriré en face du parc et que, du sentier élevé qu'il suivait , Emile pouvait plonger dans l'intérieur et en découvrir une partie, il fut
m PÉCHÉ DE M. ANTOINE.
charmé de la beauté de ce lieu de plaisance, de la magnificence des ombrages, de Theurcuse dîsposîlioD des massifs, de la fraîcheur des gaions et de la coupe éléganlc des divers plans, qui s*abaissen( moUemenl jusqu'aux bords d*une petite rivière, un des rapides affluenls de la Gargilessc. )1 pensa que ce ne pouvait pas être un idiot qui avait créé cette sorte de paradis terrestre et tiré un si heureux parti des beautés de la nature. 11 lui sembla, au con« traire, qu'une âme poétique devait avoir présidé à cet arrangement; mais Taspect du château vint bientùi donner un démenti à ces conjectures. On ne pouvait rien voir de plus froid, de plus laid et de plus déplaisant que le manoir de Boisguilbault. Des réparations postérieures à sa construction lui avaient enlevé une partie de son antique caractère, et le bon état d'entretien oii on le maintenait rendait ses abords encore plus maussades. Jean s'arrêta à l'extrémité du parc sur le sentier, et son jeune ami lui ayant donné quelques-uns de sei meilleurs cigares pour lui faire prendre patience , celui-ci se dirigea vers la porte du manoir, sur un chemin d'une propreté désespérante. Pas une brous* saille, pas un rameau de lierre ne lui dérobait ta nudité de ces grands murs peints en gris de fer, et le seul accident d'architecture qui vint frapper ses regards fut un grand écusson placé au-dessus de la grille, portant les armoiries de Boisguilbault, regrattées et rétablies plus récemment que le reste, peut-être i l'époque du retour des Bourbons ; du moins, il j avait une sensible différence entre ce bla« son et ses lourds encadrements. Emile en tira cet indice que le marquis était fort attaché à ses titres et antiques privilèges.
Il sonna longtemps à une vaste grille avant qu'elle s'ouvrit; enfin un ressort tiré de loin la fit rouler sur ses gonds, sans que personne parût, et le jeune homme étant entré après avoir attaché son cheval dehors, la grille retomba derrière lui avec peu de bruil et se referma comme si une main invisible PeAt pris au piège. Un sentiment de tristesse, presque d'effroi, s'empara de lui lorsqu'il se vit comme emprisonné dans une grande cour nue et sablée, entourée de bâtiments uniformes , et silencieuse comoM le cimetière d'un couvent. Quelques ifs laiiiés en poinle, à l'entrée des portes principales, ajoutaient à la ressemblance. Du reste, pas une Oeor, pas un souffle de plante parfumée, pas une guirlande de vigne aux fenélres, pas une toile d'araignée aux vitres, pas une vitre fêlée, pas un bruit humain , pas même le chant d'un coq ou l'aboicmenl d'un chien, pas un pigeon, pas un brin de mousse sur les tuiles ; je crois qu*il n'y avait même pas une mouche qui se permit de voter ou de bourdonner dans le préau de Boisguilbault.
Emile regardait autour de lui, cherchant à qui parler, et ne voyant môme pas la trace d'un pied sur le sable fraîchement ratissé, lorsqu'il entendit une voix grêle et cassée lui crier d'un ton peu engageant :
— Que veut monsieur ?
Après s'être retourné plusieurs fois pour voir d*où partait cette voix, Emile aperçut enfin, à un soupirail do cuisine souterraine, une vieille tête blanche, bien poudrée, avec des yeux clairs et sans regard, cl en s^approchant il essaya de se faire entendre. MaisTorcillcdu vieux m^yordomc était aussi affaiblie que sa vue, et, répondant tout de travers aux questions du visiteur :
— On ne peut voir le parc que le dimanche, ditil, prenez la peine de repasser dimanche.
Emile lui présenta une carte de visite, et le vieillard tirant lentement ses lunettes de sa poche, sans quitter son soupirail de cave, fétudia lentement; après quoi, il disparut, et, reparaissant par une porte située au-dessus de son trou :
— C'est fort bien, monsieur, dit-il. M. le marquis m'a ordonné de recevoir la personne qui se présenterait de la part de M. Cardonnet; JU. Car* donnet de Gargilesse, n'est-ce pas?
JÉmile répondit par un sigoe affirmatif.
— C'est à merveille, monsieur, reprit le vieux serviteur en s'inclinant avec courtoisie, et paraissant fort satisfait de pouvoir se montrer poli et hospita* lier sans manquer à sa consigne. Bl. le marquis ne pensait pas que vous viendriez sitôt, il vous attendait tout au plus demain. Il est dans son parc, j'e oour$ ^avertir. Mais auparavant je vais avoir l'honneur de vous conduire au salon.
En parlant de courir, le vieillard se vantait étrangement. Il avait la démarche et l'agilité d'un centenaire. 11 conduisit Emile à l'entrée basse et étroite d'une tourelle d'escalier , et choisissant lentement une clef dans son trousseau, il le fit monter jusqu'à une autre porte garnie de gros clous et fermée à cicf comme la première. Autre clef; et, après avoir traversé un long corridor , troisième clef pour ouvrir les appartements. Emile fut introduit à travers plusieurs pièces ou, l'obscurité succédant pour lui au vif éclat du soleil , il se crut dans les ténèbres. Enfin, il pénétra dans un vaste salon, et le valet lui avança un fauteuil, en disant :
— Monsieur désire-t-il que j'ouvre les jalousies?
Emile lui fit comprendre par signes que c'était inutile, et le vieillard te laissa seul.
Lorsque ses yeux se furent habitués au jour gris et sombre qui rampait dans ces appartements, il fut frappé du grand caractère de l'ameublement. Tout datait du temps de Louis ^III, et on eàt dit qu'un
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
amateur avait minolîeusement présidé au choix des moindres détails. Rien n'y manquait ; depuis Tencadrement des glaces jusqu'au moindre clou de la tenture, il n'y avait pas le moindre écart de style. Et tout cela était authentique , à demi usé , propre encore , quoique terne , riche et simple en même temps. Emile admira le bon goût et la science de M. de Boisgullbault. II sut plus tard que Tabsencede mouvement et l'horreur du changement, qui paraissaient héréditaires dans cette famille, avaient seuls contribué , de père en fils , à la conservation merveilleuse de ces richesses, que la mode actuelle cherche à réunir à grands frais dans les boutiques de bn'C'à'brac, aujourd'hui les plus somptueuses et les plus intéressantes qui soient au monde.
Mais, au plaisir que le jeune homme trouva à examiner ces raretés , succéda une impression de froid et de tristesse extraordinaire. Outre l'atmosphère glacée d'une demeure fermée en tous temps aux rayons généreux du soleil, outre le silence extérieur, il y avait quelque chose de funèbre dans la régularité de cet arrangement intérieur que personne ne troublait jamais, et dans ce luxe artiste et noble, dont personne n'était appelé à jouir. Il était évident , à voir ces portes si bien fermées , dont le domestique gardait les clefs , cette propreté que n'altérait pas le moindre grain de poussière , ces lourds rideaux fermés, que jamais le châtelain n'entrait dans ce salon, et que les seuls visiteurs assidus étaient un balai et un plumeau. Emile songea avec effroi à la vie que la défunte marquise de Boisguilbault , jeutie et belle , avait dû mener dans cette maison immobile et muette depuis des siècles, et il lui pardonna de tout son cœur d'avoir été respirer ailleurs avant de mourir.
— Qui sait, pensa-t-il, si elle n'avait contracte dans cette tombe une de ces lentes et profondes maladies dont on ne guérit point, quand on en a cherché trop tard le remède?
Il se confirma dans cette idée quand la porte s'ouvrit lentement et qu'il vit paraître devant lui le châtelain en personne. Sauf l'habit, c'était la statue du commandeur descendue de son piédestal : même démarche compassée , même pâleur , même absence de regard, même Tace solennelle et pétrifiée.
M. de Boisguilbault n'était guère âgé que de soixanteet dix ans, mais il avait une de ces organisations qui n'ont plus d'âge et qui n'en ont jamais eu. 11 n'avait pas été mal fait ni d'une laide figure; ses traits étaient assez réguliers, sa taille était encore droite et son pas ferme, pourvu qu'il ne se pressât point. Mais la maigreur avait fait disparaître toute apparence de formes, et ses habits paraissaient couvrir un homme de bois. Sa figui^c n'était pas repoussante de dédain, et n'inspirait pas l'aversion ; mais
comme elle n'exprimait absolument rien, qu'on eût vainement cherché au premier abord à y surprendre une pensée ou une émotion en rapport avec les types connus dans l'humanité, elle faisait peur , e( Emile songea involontairement à ce conte allemand où un personnage fort convenable se présente à la porte du château et s'excuse de ne pas pouvoir entrer dans l'état où il est , de crainte d'indisposer la compagnie.
—Vous me paraissez pourtant mis fort décemment, lui dit le châtelain hospitalier. Entrez, je vous prie.
— Non, non, reprend l'autre, cela i&esi impossible , et vous m'en feriez des reproches. Veuilles m'entendre ici, sur le seuil de votre roanoîr ; je vous apporte des nouvelles de l'autre monde.
— Qu'est-ce i dire ? Entrez, il pleut, et Torage va éclater.
— Regardez-moi donc bien, reprend le mystérieux visiteur, et reconnaissez que je ne puis , sans manquer à toutes les lois de la politesse, m'asseoir à votre table. Est-ce que vous ne voyez pas que je suis mort?
Le châtelain le regarde et s'aperçoit, en effet, qu*il est mort. Il laisse retomber la porte entre lui et le défunt, et rentre dans la salle du festin, où il s'évanouit.
Emile ne s'évanouit pas lorsque M. de Boisguilbault le salua ; mais si, au lieu de lui dire : « Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, j'étais dans mon parc, » il lui eût dit : «J'étais en train de me faire enterrer,» il n'eût pas été trop surpris.
La toilette surannée du marquis ajoutait à sa physionomie de revenant. Il s'était mis à la mode une seule fois dans sa vie, le jour de son mariage. Depuis lors, il n'avait plus songé à changer rien à sa toilette, et il avait donné pour modèle invariable à son tailleur l'habit qu'il venait d'user, sous prétexte qu'il y était habitué , et qu'il craignait d'être gêne par une coupe nouvelle. Il avait donc le costume d'un petit-matlre de l'empire, ce qui produisait le plus étrange contraste avec sa figure triste et flétrie. Un habit vert très-court, des pantalons de nankin , un jabot très-roide, des bottes à cœur, et, pour rester fidèle à ses habitudes, une petite perruque blonde de la nuance de ses anciens cheveux et ramassée en touffe sur le milieu du front. Des cols empesés montant très-haut, et relevant jusqu'aux yeux ses longs favoris blancs comme la neige , donnaient à sa longue figure la forme d'un triangle. Il était d'une propreté scrupuleuse, et pourtant quelques brins de mousse sèche sur ses habits attestaient qu'il ne venait pas de faire toilette exprès pour recevoir son hôte, mais qu'il avait coutume de se promener dans la solitude de son parc avec cette invariable tenue de rigueur.
LE PÉGBÉ DE H. ANTOINE
Il salua sans rien dire, s*as8Îtsans rien dire et regarda Itmi le sans rien dire. D*ai)ordIejeane homme fal embarrassé de ce silence, et se demanda s*il ne devait pas Tatlribuer au dédain. Mais, en voyant le marquis tourner gauchement dans ses doigts une petite branche de chèvrereuîlle comme pour se donner Qoeconlenance, Emile s*aperçutque ce vieillard était timide comme un enfant, soit par nature, soit par la longue absence de relations où il s'était systématiquement retranché.
Il se décida donc à prendre la parole , et voulant se rendre agréable à son hôte, afin de le maintenir dans ses bonnes dispositions pour le charpentier, il n'hésîla pas à lui donner du marquis à chaque root , s*abandonnant peut-être en secret à un sentiment ironique pour l'orgueil nobiliaire du personnage.
Mais cette railleuse déférence parut aussi indifférente au marquis que Tobjet de la visite d'Emile. Il répondit par monosyllabes, pour le remercier de son empressement et lui conGrmer qu'il se chargeait de payer les amendes du délinquant.
— C'est une belle et bonne action que vous faites là, M. le marquis, dit Emile, et votre protégé , auquel je m'intéresse de tout mon cœur , en est aussi reconnaissant qu'il en est digne. Sans doute vous ignorez que dernièrement , lors de l'inondation , il s*est jeté dans la rivière pour sauver un enfant , et qu'il y a réussi en courant de grands dangers?
— Il a sauvé un enfant... à lui? demanda M. de Boisguîlbault, qui n'avait pas paru entendre les paroles d'Emile, tant il avait montré d'indifférence et de préoccupation.
— Non; l'enfant d'un autre, du premier venu; j'ai fait la même question, j'ai appris que les parents lui étaient presque étrangers.
— Et il l'a sauvé? reprit le marquis après une minute de silence, pendant laquelle il semblait qu'un autre monde imaginaire lui eût traversé le cerveau. C'est fort heureux.
M voix et l'accent du marquis étaient encore plus refroidissants que sa figure et sa contenance. C'étaient une diction lente, des mots qui paraissaient sortir de $es lèvres avec un effort extrême, un timbre sans la moindre inflexion.
« Décidément , il ne sort pas de chez lui et ne se montre à personne, parce qu'il sait qu'il est mort,» se dit Emile, qui pensait toujours à sa légende allemande.
— Maintenant, M. le marquis, dit-il , aurez-vous la bonté de me dire pourquoi vous avez désiré que mon père envoyât un exprès auprès de vous? Me voici pour recevoir vos instructions.
— C*est que..., répondit H. de Boisguilbauit un peu troublé d'avoir à faire une réponse directe et cherchant à rassembler ses iJées, c'est que... voici.
Cet homme, dont vous me parliez, voudrait ne pas aller en prison, et il faudrait empêcher cela. Dites à monsieur votrc^père d'empêcher cela.
— Cela ne regarde pas du tout mon père , M. le marquis. Il ne provoquera certainement pas les rigueurs de la justice contre le pauvre Jean, mais il ne saurait empêcher qu'elles aient leur cours.
— Je vous demande pardon, répondit le marquis, il peut parler ou faire parler aux autorités locales. Il a de rinfluence, il doit en avoir.
— Mais pourquoi ne fericz-vous pas ces démarches vous-même, M. le marquis? Vous êtes plus anciennement établi dans le pays que mon père, et si vous croyez à rinfluence , vous devez estimer vos privilèges plus haut que les nôtres.
— Les privilèges de naissance ne sont plus de mode, répondit M. de Boisguilbauit sans montrer ni dépit ni regret. Votre père, comme industriel, doit être aujourd'hui plus considéré que moi. Et puis je ne suis plus connu de personne, je suis trop vieux ; je ne sais pas même à qui m*adrcsscr , j'ai oublié tout cela. Que M. Canipnnet veuille bien s'en donner la peine, et cet homme ne sera point recherché pour son délit de vagabondage.
Après ce long discours , M. de Boisguilbauit flt un grand soupir , comme s'il eût été brisé de fatigue. Mais Emile avait déjà remarqué cette étrange habitude qu'il avait de soupirer, et qui n'était précisément ni rétouffemcnt d'un asthmatique, ni l'expression d'une douleur morale. C'était comme un tic nerveux , qui n'altérait pas Timpassibilité de sa figure , mais dont la fréquence réagissait sur les nerfs de l'auditeur et finissait par produire chez Emile un malaise douloureux.
— Je pense, M. le marquis, dit Emile qui était curieux de le tâter un peu, que vous auriez fort mauvaise opinion d'une société où un privilège quelconque, soit de naissance, soit de fortune, serait l'unique protection du pauvre ou du faible contre des lois Irop rigoureuses. J'aime mieux croire que la force morale et l'influence sont à celui qui sait le mieux invoquer les lois de la clémence et de l'humanité.
— En ce cas, monsieur, agissez à ma place, répondit le marquis.
Il y avait de l'humilité et de l'éloge dans cette réponse laconique, et pourtant il y avait peut-être aussi de l'ironie.
« Qui sait, se disait Emile, si ce vieux misanthrope n'est pas un satirique fort cruel ? Eh bien I je me défendrai. »
— Je suis prêt à faire tout ce qui dépendra de moi pour votre protégé, répondit-il ; et si j'échoue, ce sera faute de talent, nou faute d'activité et de volonté.
LE PÉCHÉ DE M. ANTOillE.
Soit quo le marquis ne eoroprlt pas le reproche, il ne sembla frappé qae d'un mot échappé, pour la seconde fois, à Emile, et il le répéta dans un accès de rérerie un peu bébélée :
— Protégé ! fit-il en soupirant à sa manière.
— J'aurais dû dire votre obligé, reprit Emile, qui se repentait déjà de sa rivacilé et craignait de nuire au charpentier. De quelque nom qu'il vous plaise que je l'appelle, M. le marquis, cet homme est plein de gratitude pour vos bontés, et s'il eût osé, il m'eût suivi pour vous en remercier encore,
Une légère rougeur colora instantanément les pommettes de M. de Roisguilbault, et il répondit d'une voix plus assurée :
— J'espère qu'il me laissera tranquille dorénavant.
Emile fut blessé de ce mouvement, et il ne put s'empêcher de le faire sentir :
— Si j'étais à sa place, dit-il avec un peu d'émotion, je souffrirais beaucoup d'élre accablé d'un bienfait que mon dévouement, ma gratitude et mon labeur ne pourraient jamais acquitter. Vous seriez encore plus généreux que vous ne l'êtes, M. le marquis, si vous permettiez au brave Jean Jappeloup de vous offrir ses remerctments et ses services.
— Monsieur, dit M. de Boisguilbault en ramassant une épingle qu'il attacha sur sa manche, soit pour ne pas montrer une sorte de trouble qui s'emparait de lui, soit par une habitude invétérée d'ordre et de rangement, je vous avertis que je suis irascible... très-îrascible.
Sa voix était si calme et sa prononciation si lente en donnant cet avis à Emile, que celui-ci faillit éclater de rire.
« Pour le coup, pcnsa-t-il, nous sommes un peu to^uéy comme dit Jean, n
— Si j'ai eu le malheur de vous déplaire, M. le marquis, dit-il ense levant, je me retire pour ne pas aggraver mes torts, car j'aurais peut-être celui de vous demander d'élre parfait, et ce serait votre faute.
— Comment cela? dit le marquis en tortillant sa branche de chèvrefeuille avec une agitation qui semblait ne pas dépasser le bout de ses doigts.
— * On est exigeant envers ceux qu'on estime, je dirais presque envers ceux qu*on admire , si je ne èfâignais d'offenser votre modestie.
— Vous vous en allez donc? dit le marquis après un moment de silence problématique et avec un ton plus problématique encore.
• — Oui, H. le marquis, je vous présente mon respect.
— Pourquoi ne dtneriez-vous pas avec moi ?
-^ Cela m'est impossible, répondit Emile, étourdi e( effrayé d'une semblable proposition.
— Vous vous ennuieriez trop I reprit le marquis
avec un soupir qui, cette fois, trouva, je ne sais comment, le chemin du cœur d'Emile.
— Monsieur, répondit-il avec une effusion spontanée, je reviendrai dîner avec vous quand vous voudrez.
— Demain f dH M * de Boisguilbault d'un Ion accablé, qui semblait vouloir démeiilirrcMipressemenl de son offre.
— Demain, soit, répondit le jeune homme*
— Oh ! non ! pas demain , reprit le marquis ; c'est lundi , c'est un mauvais jour pour moi ; mais mardi. Est-ce convenu?
Emile accepta avec beaucoup de grâce, mais, au fond de l'âme , il était déjà consterné à Pidée d'un télc-à-léte de quelques heures avec ce mort, et il se repentait d'un élan de compassion auquel il n*avait pas su résister.
M. de Boisguilbault, néanmoins, paraissait sortir de sa torpeur; il voulut reconduire son hûte jusqu*à la grille où il avait attaché son cheval.
— Vous avez là une jolie petite bêle, lai dit-il en examinant Corbeau d'un air de connaisseur. C'est un brennaux y bonne race, solide et sobre. Êtes-vous bon cavalier?
— J'ai plus d*habilude et de hardiesse que de science, répondit Emile; je n'ai pas encore eu le temps d'apprendre l'équitation par principes, mais je compte le faire dès que l'occasion sera favorable.
— C'est un noble et salutaire exercice, reprit le marquis ; si vous voulez venir me voir quelquefois, je mettrai le peu que j'en sais à votre service.
Emile accepta avec politesse l'offre du marquis, mais il ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil sur le fluet personnage qui se posait devant lui en professeur.
— Cet animal est-il bien dressé? demanda M. de Boisguilbault en caressant l'encolure de Corbeau,
— Il est docile et généreux , mais c'est d'ailleurs un ignorant comme son maître.
— Je n'aime pas beaucoup les animaux, reprit le marquis ; pourtant je m'occupe quelquefois de ceux-là, et je vous ferai voir d'assez beaux élèves. Voulez-vous me permettre d'essayer les qualités du vôtre?
émile s'empressa de présenter au vieux marquis le flanc de son coursier ; mais, dans la crainte d'un accident , et voyant avec quelle lenteur et quelle difBculté le vieillard s'enlevait sur rétrier, il ne put s*empccher de le prévenir, au risque de lui faire injure, que Corbeau était un peu vif et chatouilleux.
Le marquis reçut cet avis sans orgueil, mais n*en persista pas moins dans son projet avec une gravité assez comique. Émile tremblait pour soh irXétit hôte,
LE PÉCHÉ DE M. ANtOINB.
ft7»
el Cérb0am Irwsaillait de colère et de eràioie sous celle main élrangère. Il essaya même d*enlrer en ré?olle, et 9 a la dooceur du marquis enfers celle rébellion, on eût dit qu'il n*élalt pas fort tranquille lui-Bitoe*
-* I^ la, mon petit ami, lui disait-il en le flattant de la main, ne nous fâchons point.
Mais ce n'était là que la conséquence de ses principes, qui lui défendaient, comme un crime de lèsescience, de maltraiter les chevaux. Peu à peu, il apaisa sa monture sans la châtier, et) la faisant marcher dans sa grande cour nue et sablée comme un manège, il l'essaya dans toutes ses allures, et lui fit eiécater avec une facilité extraordinaire les divers mouvements et changements de pied qu'il aurait pu exiger d'un cheval dressé. CùHfeaH parut se soumettre sans effort ; mais lorsque le marquis le rendit à Lmile, ses naseaux enflammés et sa croupe luisante de sueur révélaient la mystérieuse contrainte que celle main ferme et ces longues jambes inflexibles lui avaient fait subir.
~ Je ne le croyais pas si savant! dit Emile en manière d'éloge au marquis.
— C'est un animal fort intelligent, répondit celui* ci avec modestiCé
Lorsque Emile fut remonté à éheval. Corbeau se cabra et bondit avec fureur, comme pour se venger sur un cavalier moins expérimenté de l'ennuyeuse leçon qu'il avait prise.
— Yoilâ un mori singulier ! se disait Emile en descendant rapidemenl le chemin qui le ramenait auprès de Jean Jappcloup, et en pensant à ce marquis asthmatique, qui se troublait devant un enfant et domptait un cheval fougueux. Est-ce que celte foce cadavérique et cette voix éteinte appartiendraient à un caractère de fer 7
Il trouva le charpentier rempli d'impatience et d'inquiétude, et quand il lui eut rendu compte de la conférence :
— C'est bien ; je vous remercie et je vous confie mes intérêts, dit-il. Mais il faut aussi qu'on s'aide soi-même, et c'est ce que je vais faire. Pendant que vous allés écrire aux autorités, je vais les trouver, moi. Vos écritures prendront du temps, et je ne dormirai pas que je n'aie embrassé mes amis de Gargilesse en plein jour au sortir de vêpres, sous le porche de notre église. Je pars pour la ville...
— Et si on vous arréle en chemin?
— On n'arrête pas sur les chemins que je connais, et que les gendarmes ne connaissent pas. J'arriverai de nuit; je me glisserai dans la cuisine du procureur du roi. Sa servante est ma nièce. J'ai bonne langue, je m'expliquerai ; je dirai mes raisons, et demain, avant le soir, je rentrerai tète levée dans mon village.
Sans attendre la réponse d'Emile, le charpentier partit comme un trait, et disparut dans les broussailles.
DIPLOMATIE inausTaiiLLt.
Lorsque Emile annonça à son père que le charpentier avait trouvé un libérateur, cl qu'il lui eut rendu compte de l'emploi de sa journée, M. Cardonnct devint soucieux, et garda pendant quelques instants un silence aussi problématique que les pauses et les soupirs de H. de Boisguilbault. Mais la froideur apparente de ces deux hommes ne pouvait établir entre eux aucune ressemblance de caractère. Elle était toute d'instinct, d'habitude et d'impuissance ches le marquis, au lieu qu'elle avait été acquise par Tindustriel à grand renfort de volonté. Chez le premier, elle provenait de la lenteur et de l'embarras de la pensée ; chez l'autre, au contraire, elle servait de voile et de frein â l'activité de pensées trop impétueuses. Enfin, elle était jouée chez M. Cardonnet. C'était une dignité d'emprunt, un rôle pour imposer aux autres hommes; et, pendent qu'il paraissait se contenir ainsi, il calculait tumullucusement les effets et tes moyens de sa colère près d'éclater. Aussi, lorsque l'irrésolution chagrine de M. de Boisguilbault aboutissait à quelques monosyllabes mystérieux, le calme trompeur de H. Cardonnet couvait un orage dont il retardait â son gré l'explosion, mais qui s'exhalait tôt ou tard en paroles nettes et significatives. On eût pu dire que la vie de l'un s'alimentait par ses manifestations puissantes, tandis que celle de l'autre s'épuisait en émotions refoulées.
M. Cardonnet savait fort bien que son fils n'était pas facile â persuader, et que l'intimider par la violence ou la menace était impossible. Il s'était trop souvent heurte â ce caractère énergique, il avait trop éprouvé sa force de résistance, quoique ce n'eût été jusqu'alors que dans les petites occasions offertes an jeune âge, pour ne pas savoir qu'il fallait avant tout lui inspirer un respect fondé. Il ne commettait donc guère de fautes en sa présence, et s'observait, au contraire, avec un soin extrême.
— Eh bien, mon père, êtes-vous donc fâché de ce qui arrive d'heureux à ce pauvre Jean? dit Emile, et me blâmez-vous d'avoir couru au-devant des bonnes intentions de son sauveur? Je me suis fait fort de votre concours, et il faudra bien que ce méfiant charpentier apprenne à vous connaît re^ à vous respecter, et même à vous aimer.
LE Vicni DE H. ANTOINE.
— Tout cela, dil H. Cardonnet, ce sont des paroles. Il faut de suite écrire pour lui. Mon secrétaire est occupé, mais je présume que tu voudras bien prendre quelquefois sa place dans les occasions délicates.
— Oh ! de tout mon cœur, s*écria JÊmilc.
— Écris donc, je vais le dicter.
Et H. Cardonnet rédigea plusieurs lettres remplies de zèle, de sollicitude pour le délinquant, et lournées avec un rare esprit de convenance et de dignité. Il allait jusqa*à offrir aussi sa caution pour Jean Jappeloup, au cas, chose impossible pourtant, disait-il, où M. de Boisguilbault, qui aviiit prévenu ses intentions, se désisterait de sa parole. Quand ces lettres furent signées et fermées, il dit à Emile de les faire partir de suite par un exprès, et il ajouta :
— Maintenant j'ai fait ta volonté ; j*ai interrompu mes occupations pour que ton protégé n*eût pas à souffrir du moindre retard. Je retourne à mes travaux. Nous dînerons dans une heure, et tu tiendras ensuite compagnie à ta mère, que tu as un fieu délaissée tout le jour. Mais ce soir, quand les ouvriers auront fini leur tâche, j*espère que tu seras tout à moi, et que je pourrai l'entretenir de choses sérieuses.
— Mon père, je suis à vous ce soir et toute ma vie, vous le savez bien, dit Emile en Tembrassant.
M. Cardonnet s'applaudit de n'avoir pas cédé à un premier mouvement d*humeur; il venait de ressaisir tout son ascendant sur Emile. Le soir, lorsque, l'usine étant fermée, > les ouvriers furent congédiés, il se rendit dans une partie de son jardin que l'inondation n'avait pu atteindre et se promena longtemps seul, réfléchissant à ce qu'il allait dire à cet enfant difficile à manier, et ne voulant pas le faire appeler avant de se sentir parfaitement maître de lui-même.
La fatigue fiévreuse qui suit une journée de surveillance et de commandement, le spectacle de dévastation qu*il avait encore sous les yeux, et peutêtre aussi l'état de l'atmosphère, n'étaient pas trèspropres à calmer Tirritation nerveuse habituelle chez M. Cardonnet. La température avait éprouvé une révolution trop soudaine et trop violente pour n*être pas encore insolite et relâchée. L*air tiède était chargé de vapeurs comme au mois de novembre, quoiqu'on fût en plein été. Mais ce n'étaient pas les brouillards frais et transparents de Tautomne, c'était plut6t une fumée suffocante qui s'exhalait de la terre. L'allée où l'industriel marchait à grands pas était bordée, d'un côté, de buissons de rosiers et d'autres fleurs splendides. De l'autre ce n'étaient que débris, planches charriées
et entassées en désordre, énormes cailloux roulés par les eaux ; et depuis cette limite où s*était arrêtée l'inondation, jusqu'au lit de la rivière, plusieurs arpents de jardin, couverts d'une vase noire rayée de sables rouges, offraient l'aspect de quelque forêt d'Amérique ravagée et entraînée â demi par les débordements de TOhio ou du Missouri. Les jeunes arbres renversés pêle-mêle entre-croisaient leurs troncs et leurs branches dans des flaques d'eaux stagnantes, qui ne pouvaient s*écouier sous ces digues fortuites. De l>elles plantes flétries et souillées faisaient de vains efforts pour se relever, et restaient couchées dans la boue, tandis que, chez quelques autres, la végétation, satisfaite de rhumidite, avait fait déjà éclore, sur des rameaux à demi brisés, des fleurs superbes et triomphantes. Leur senteur délicieuse combattait Todeur sauroàtre des terres limoneuses; et lorsqu*une faible brise soulevait la brume, ces ^parfums et ces puanteurs étranges passaient alternatifemenl. Une nuée de grenouilles, qui semblaient être tombées avec la pluie , coassait dans les roseaux d'une manière épouvantable; et le bruit de l'usine, qu*il n'était pas encore possible d'arrêter, et dont les rouages se fatiguaient en pure perte, causait à M. Canlonnet une impatience fébrile. Cependant, le rossignol chantait dans les bocages restés debout, et saluait la pleine lune avec l'insouciance d*un amant ou d'un artiste. C'était partout un mélange de bonheur et de consternation, de laideur et de beauté, comme si la puissante nature se fût moquée de pertes ruineuses pour les hommes, légères pour elle qui n'avait besoin que d'une journée de soleil et d'une nuit de fraîcheur pour les réparer.
Malgré les efforts de Cardonnet pour concentrer sa réflexion sur ses intérêts de famille, il était à chaque instant troublé et distrait par le souci de ses intérêts pécuniaires, u Maudit ruisseau! pensail-il en fixant malgré lui ses regards sur le torrent qui roulait fier et moqueur à ses pieds, quand donc renonceras-tu à une lutte impossible ? Je saurai bien t'enchalner et te contenir. Encore de la pierre, encore du fer, et tu couleras captif dans les limites que ma main veut te tracer. Oh ! je saurai régler la force insensée, prévoir les caprices, stimuler tes langueurs et briser tes colères. I«e génie de l'homme doit rester ici vainqueur des aveugles révoltes de la nature. Vingt ouvriers de plus, et tu sentiras le frein. De l'argent, et toujours de l'argent ! Il faut une bien petite montagne de ce métal pour arrêter des montagnes d*eau. Tout est dans la question de temps et d'opportunité. Il faut que mes produits arrivent au jour marqué, pour compenser mes dépenses. Un mois d'indifférence et de défaillance perdrait tout. Le crédit est un abîme qu*il
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
faut creaser suns hésitation, parce qu'au fond est le trésor du bcnénce. Creusons encore ! creusons toujours ! Sot et lâche est celui qui s'arrête en chemin et qui laisse ses avances et ses projets sVngloutir dans le vide. Non ! non ! torrent per- Gde, terreurs de femmes, pronostics menteurs des envieux, vous ne m'intimiderez pas, vous ne me ferez pas renoncer à mon œuvre, quand j'y ai fait tant de sacrifices, quand la sueur de tant d'hommes a déjà coulé en vain, quand mon cerveau a déjà dépensé tant d'efforts et mon intelligence enfanté tant de prodiges ! Ou cette eau roulera mon cadavre dans la fange, ou elle portera docilement les trésors de mon industrie. »
El dans la tension pénible de sa volonté, M. Cardonnet frappait du pied le rivage avec une sorte d'enthousiasme furieux.
Cependant il en revint à penser que de son propre sein était sorti un obstacle plus e.Trayant pour l'avenir que les torrents et les tempêtes. Son (ils pouvait tout contrarier ou du moins tout détruire en un jour. Quelles que soient l'àprelc et la personnalité jalouse de l'homme, il ne peut jamais se satisfaire en travaillant pour lui seul, et il n'est point de capitaliste qui ne vive dans l'avenir par les liens de la famille. Cardonnet sentait au fond de ses entrailles un amour sauvage pour son fils. Oh ! s'il avait pu refondre cette âme rebelle, et identifier Emile à sa propre existence, quel orgueil, quelle sécurité n*cûl-il pas goûtes! Mais cet enfant, qui avait des facultés émiiientes pour tout ce qui n'était pas le vœu de son père, semblait avoir conçu pour la richesse un mépris systématique, et il fallait trouver un joint, un point vulnérable pour faire entrer en lui cette passion terrible. Cardonnet savait bien quelles cordes il fallait faire vibrer, mais pourrait-il contrarier et changer assez la nature de son propre esprit et de son propre talent, pour ne produire aucune dissonance? L*inslrument était à la fois délicat et puissant. La moindre faute d'harmonie dans le système qu'il fallait exposer trouverait un juge attentif et perspi cace.
Enfin, il fallait que Cardonnet, cet homme à la fois violent et habile, mais en qui les habitudes de domination l'emportaient sur celles de la ruse, se livrât à lui-même un combat terrible, ctouflal toute émotion emportée, et parlât le langage d'une conviction qui n'était pas tout à fait la sienne. Enfin, se sentant plus calme et se croyant suffisamment préparé, il fit appeler Emile et retourna l'ai tendre â la même place où il avait été plongé dans une longue et pénible méditation.
— Eh bien ! mon père, dit le jeune homme en prenant sa main avec tendresse, et Irès-ému. car
G. SAMD. — TOME Vt.
il sentait approcher le moment où il saurait ce qui devait l'emporter dins son cœur, ou de l'amour filial ou de la terreur et du blâme, me voici bien disposé à recevoir avec respect les confidences que vous m'avez promises. J'ai vingt et un ans, et je me sens devenir un homme. Vous avez bien tardé à m'émanciper de la loi du silence et de la confiance aveugle : mon cœur s'est soumis tant qu'il a pu, mais ma raison commence à parler bien haut, et j'attends votre voix paternelle pour les mettre d'accord. Yous allez le faire, je n'en doute pas, et m'ouvrir les portes de la vie; car, jusqu'ici, je n'ai fait que rêver, attendre et chercher. J'ai flotté dans des doutes étranges, et j'ai déjà bien souffert, sans oser vous le dire. A présent vous me guérirez, vous me donnerez la clef de ce labyrinthe où je m'égare ; vous me tracerez, vers l'avenir, une route que j'aimerai à suivre. Heureux et fier si j'y peux marcher avec vous !
— Mon enfant, répondit M. Cardonnet un peu troublé de ce début plein d'efl'usion, tu as pris, là'basy l'habitude d'un langage emphatique que je ne peux pas imiter. Ces manières de dire sont mauvaises, en ce que l'esprit s'échauffe et s'exalte, puis bientôt s'égare dans un exercice de sensibilité exagérée. Je sais que tu m'aimes et que tu crois en moi. Tu sais que je te chéris uniquement, et que ton avenir est mon seul but, ma seule pensée. Varions donc raisonnablement, froidement, s'il est possible. Récapitulons d'abord un peu ta courte et heureuse existence. Tu es né daus l'aisance, et comme je travaillais assidûment, la richesse est venue se placer sous tes pas, si vite et si naturellement, en apparence, que tu ne t'en es guère aperçu. Chaque année augmentait la puissance d'extension de ta carrière future, et lu étais à peine sorti de l'enfance que j'avais songé à ta vieillesse et à l'avenir de tes enfants. Tu montrais d'heureuses dispositions ; mais ce n'était encore que pour des arts futiles, des choses d'agrément, le dessin, la musique, la poésie... J'ai dû combattre et j'ai cond)attu le développement de ces instincts d'artiste, quand j'ai vu qu'ils menaçaient d'envahir des lacultés plus nécessaires et plus sérieuses.
<( En créant ta fortune, je créais tes devoir.^. Les beaux-arts sont la bénédiction et la richesse du pauvre; mais la richesse exige des forces mieux trempées pour supporter le poids des obligations qu'elle impose. Je me suis interrogé moi-même, j'ai vu ce qui avait manque à mon éducation, et j'ai pensé que nous devions nous compléter l'un par l'autre, puisque nous étions, par la loi du sang, solidaires de la même entreprise. J'avais l'intelligence des théories industrielles auxquelles je me
LE vient DE M. ANTOINE.
suis Toné ; mais, n'ayant pas élé rompu à la pratique d'assez bonne heure, n'ayant pas étudié la spécialité de ma vocation, n'arrivant que par l'instinct et une sorte de divination aux solutions de la géométrie et de la mécanique, j'étais exposé à faire des Taules, à m'engager dans de fausses voies, à me laisser égarer par mes rêves ou ceux des autres, enfin à perdre, outre des sommes d'argent, des jours, des semaines, des années, le temps enfin, qui est le plus précieux de tous les capitaux. J'ai donc voulu que tu fusses instruit dans ces sciences au sortir du collège, et tu t'es astreint, malgré ton jeune âge, à des travaux ardus. Mais ton esprit a voulu bientôt prendre un essor qui t'éloignait de mon but.
u L'élude des sciences exactes te conduisait, malgré moi, malgré toi-même, à la passion des sciences naturelles, et, prenant des chemins de rencontre, tu ne songeais qu'à l'astronomie et aux rêveries des mondes où nous ne pouvons pénétrer. Après une lutte où je ne fus pas le plus fort, je te fis abandonner ces sciences, faute de pouvoir te ramener à une saine et utile application; et renonçant à faire de toi un mécanicien, je cherchai en quoi tu pourrais m'étre utile. Quand je dis m'ctre utile, jimagine que tu ne te méprends pas sur le sens des mots. Ma fortune étant la tienne, je devais te former pour cette œuvre qui bientôt aura probablement usé ma vie à ton profit. C'est dans l'ordre ; je suis heureux de faire mon devoir, et j'y persisterai malgré toi, s'il le faut. Mais la raison et l'amour paternel ne devaient-ils pas me pousser à te rendre propre, sinon au développement, du moins à la conservation et à la défense de cette fortune? L'ignorance où j'étais de la législation ro*avail mis cent fois à la merci des conseils ignares ou perfides ; j'avais élé la proie de ces parasites de la chicane qui, n'ayant ni vrai savoir, ni saine intelligence des afilBiires, exigent une soumission aveugle de leurs clients, et compromettent leurs plus graves intérêts par sottise, entêtement, présomption, fausse tactique, vaines subtilités et le reste. Je me suis dit alors qu'avec une intelligence claire et prompte comme la tienne, tu pouvais, en peu d'années, apprendre le droit, et le faire une assez juste idée des détails de la procédure pour n'avoir jamais besoin d'autre guide, d'autre conseil, d'autre confident , surtout , que toi-même. Je n'ai jamais voulu faire de toi un rhéteur, un avocat, un comédien de cour d'assises; mais je t'ai demandé de prendre tes inscriptions et de passer tes examens... Tu me l'avais promis !
— Eh bien, mon père, me suis-je révolté? ai-je manqué à ma parole? dit Emile surpris d'entendre M. Gardonnet parler, avec un mépris superbe et
quasi insolent, de ces professions, dont il avait essayé de faire ressortir l'honneur et Fédat lorsqu'il s'était agi de décider son fils à les étudier.
— Emile, reprit l'industriel, je ne veux pas le faire de reproches; mais tuas une manière passive et apathique de te résigner, cent fois pire que la résistance. Si j'avais pu prévoir que lu perdrais ton temps, j'aurais vite songé à quelque autre chose ; car je te l'ai dit, le temps est le capital des capitaux, et voilà deux années de ton existence qui n'ont rien produit pour le développement de tes moyens, et par conséquent pour ton avenir.
— Je me Oalte pourtant du contraire, dit Emile en souriant avec un mélange de douceur et de fierté, et je puis vous assurer, mon père, que j*ai beaucoup travaillé, beaucoup lo, beaucoup pensé, je n'ose pas dire beaucoup acquis, durant mon séjour à Poitiers.
— Oh ! je sais fort bien ce que lu as lu el appris, Emile ; je m'en suis aperçu de reste à tes lellres, quand même je ne l'aurais pas su par mon correspondant ; et je le déclare que toute celte belle science philosophico - métaphysico -politico - économique est ce qu'il y a, à mon sens, déplus creux, de plus faux, de plus chimérique et de plus ridicule, pour ne pas dire de plus dangereux pour la jeunesse. C'est à tel point que tes dernières lellres m'auraient fait pâmer de rire comme juge, si, comme père, je n'en avais éprouvé un chagrin mortel ; et c'est précisément en voyant que tu étais monté sur un nouveau dada, cl que tu allais encore une fois prendre ton vol à travers les espaces, que j'ai résolu de le rappeler auprès de moi, soil pour un temps, soil pour toujours, si je ne réassis pas à te remettre l'esprit.
— Votre raillerie et votre dédain sont bien cruels, mon père, et a£Qigent plus mon cœur qu*ils ne blessent mon amour-propre. Que je ne sois pas d'accord avec vous, c'est possible : je suis prêt à vous entendre réfuter toutes mes croyances ; mais que lorsque, pour la première fois de ma vie, j'éprouvais le besoin et j'avais le courage de verser dans votre sein toutes mes pensées et toutes rocs émotions, vous me repoussiez avec ironie... c'est bien amer, et cela me fait plus de mal que vous ne pensez !
— Il y a plus d'orgueil que tu ne penses, toi, dans cette douleur puérile. Ne suis-je pas ton père. Ion meilleur ami ? Ne dois-je pas te faire entendre U vérité quand tu t'abuses, et te ramener quand tu t'égares? Allons^ arrière la vanité entre nous! Je fais de ton intelligence plus de cas que loi* même, puisque je ne veux pas la laisser se détériorer par de mauvais aliments. Écoute -moi, Emile 1 je sais fort bien que c'est la mode chez les jeunes gens d'aujourd'hui de se poser en lé-
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
gislatenrs, de philosopher sur toutes choses, de rcfonner des institutions qui dureront plus longtemps qa*eux, d^invcnter des religions, des sociétés, une morale nouvelle. L'imagination se platt à ces chimères, et elles sont fort innocentes quand elles ne durent pas trop longtemps. Mais il faut laisser cela sur les bancs de Técole, et avant de la détruire, connaître et pratiquer la société : on s'aperçoit bientôt qu'elle vaut encore mieux que nous, et que le plus sage est de s'y soumettre avec adresse et tolérance. Te voilà trop grand garçon pour gaspiller tes désirs et tes réflexions sur QD sujet sans fond. Je désire que tu l'attaches i la vie réelle, positive; qu'au lieu de t'épuiser en critiques sur les lois qui nous gouvernent, lu en étudies le sens et l'application. Si cette étude, au contraire, te porte à un esprit de réaction et de dépit contre la vérité, il faut l'abandonner, et aviser à trouver quelque chose d'utile à faire et à quoi tu te sentes propre. Voyons, nous sommes ici pour nous entendre et pour conclure : pas de vaines déclamations, pas de dithyrambes poétiques contre le ciel et les hommes ! Pauvres créatares d'un jour, nous n'avons pas de temps à perdre à interroger notre destinée avant et après notre courte apparition sur la terre. Nous ne résoudrons jamais cette énigme. Nous avons pour devoir religieux de travailler ici-bas sans relâche, et de nous en aller sans murmure. Nous devons compte de notre labeur à la génération qui nous précède et qui nous forme, et à celle qui nous suit et que nous formons. C'est pourquoi les liens de famille sont sacrés, et Théritage inaliénable malgré vos belles théories communistes auxquelles je n'ai jamais pu rien comprendre, parce qu'elles ne sont pas mûres, et qu'il faut encore des siècles au genre humain pour les admettre. Réponds-moi, que vcox-lu faire ?
— Je n'en sais absolument rien, répondit Emile accablé sous l'étroitesse et la froideur de tant de lieux communs, débités avec une facilité hautaine et brutale. Vous tranchez si fièrement des questions qu'il me faudra peut-être toute ma vie pour résoudre, que je ne saurais vous suivre dans cette Course ardente vers un but inconnu. Je suis trop faible et trop borné apparemment pour trouver dans ma propre activité la récompense ou le motif de tant d'efforts. Bfes goûU ne m'y portent nullement. J'aime le travail de Tesprit, et j'aimerais celui du corps, si l'un devenait le serviteur de fautre pour conquérir les satisfactions du cœur ; mais travailler pour acquérir, cl acquérir pour conserver, ou pour acquérir encore, jusqu'à ce que la mort mette un terme à cette soif aveugle, vofti ce qui n'a ni sens ni attrait pour moi. Il
n*est en moi aucune faculté que vous puissiez employer à cet usage ; je ne suis pas né joueur, et les chances passionnées de la hausse et de la baisse d'une fortune ne me causeront jamais la moindre émotion. Si mes aspirations et mes enthousiasmes sont des chimères indignes d'un esprit sérieux, s'il n'y a pas une vérité éternelle, une raison divine des choses, un idéal qu'on puisse et qu'on doive porter dans l'âme, pour se soutenir et se diriger à travers les maux et les injustices du présent, je n'existe plus, je ne crois plus à rien ; je consens à mourir pour vous, mon père; mais vivre et combattre comme vous et avec vous, je n'ai ni cœur, ni bras, ni tête pour ce genre de travail.
M. Cardonnet se sentit frémir de colère, mais il se contint. Ce n'était pas sans dessein qu'il avait provoque si maladroitement l'indignation et la résistance de son fils. Il avait voulu l'amener à dire toute sa pensée, et tâter, pour ainsi dire, son enthousiasme. Quand il vit, au ton amer et à l'expression désespérée du jeune homme, que cela était aussi sérieux qu'il l'avait craint, il résolut de tourner l'obstacle et de manœuvrer de manière à ressaisir son influence.
LA IVTTB.
— Emile , reprit l'industriel avec un calme bien joué , je vois que nous parlons depuis quelques instants sans nous comprendre, et que, si nous continuons sur ce ton-là, tu vas me chercher querelle et me traiter comme si tu étais un jeune saint et moi un vieux païen. A qui en as-tu? J'avais bien raison, en commençant, de vouloir te mettre en garde contre l'enthousiasme. Toute cette chaleur de cerveau n'est qu'une effervescence de jeunesse, et tu ne comprendras plus à mon âge, quand tu auras un peu l'expérience et l'habitude du devoir, qu'il soit nécessaire de se battre les flancs pour être honnête et de faire sonner si haut ses convictions. Prends garde à l'emphase, qui n'est que le langage de la vanité satisfaite. Voyons , enfant, crois-tu , par hasard, que la loyauté, la moralité, la bonne foi dans les engagements, les sentiments d^bumanité, la pitié pour les malheureux , le dévouement à son pays , le respect des droits d'autrui, les vertus de famille et l'amour du prochain , soient des vertus bien rares, et quasi impossibles dans le temps et le monde où nous vivons?
— Oui, mon père, je le crois fermement.
LE PËCHÉ DE M. ANTOINE
— Moi, je ne le pense pas. Je sais moins misanthrope h cinquante ans que loi à vingt el un ; j*ai moins mauvaise opinion de mes semblables , apparemment faute de posséder (es lumières et la sûreté de Ion coup d'œil!...
— Au nom du ciel ! ne me raillez pas, mon père, vous me déchirez le cœur.
— Eh bien ! parlons sérieusement. Je veux bien supposer avec loi que ces vertus soient la religion el la règle d*un petit nombre. Me feras-tu au moins riionneur de supposer qu'elles ne sont pas absolument inconnues à ton père ?
— Mon père, la plupart de vos actions m*onl prouvé que faire le bien était votre unique ambition. Pourquoi donc vos paroles semblenl-elics prendre à tâche de me prouver que vous avez un but moins noble ?
— Voilà où j'en veux venir précisément. ïu m'accordes d'avoir une conduite irréprochable, et pourtant lu te scandalises de m'entend rc invoquer le calme de la raison et les conseils de la saine logique. Dis-n>oi , que penserais-tu de ton père si , à toute heure, tu Tentendais déclamer contre ceux qui n'imitent pas son exemple? si, se posant en modèie, et tout gonflé de l'amour el de l'admiration de luimême, il te fatiguait à tout propos de son propre éloge et d'anathèmes lancés au reste du genre humain? Tu garderais le silence el lu jetterais un voile sur ce ridicule travers : mais, malgré loi, tu penserais que ton brave homme de père a une faiblesse déplorable el que sa vanité nuit à son mérite.
— Sans doute, mon père, j'aime mieux votre réserve et le bon goût de votre modestie ; mais lorsque nous sommes seuls ensemble , et dans les rares el solennelles occasions où, comme aujourd'hui, vous daigneriez nrouvrir votre cœur, ne serais- je pas bien heureux de vous entendre exalter les grandes idées el me verser un saint enthousiasme, au lieu de vous voir dénigrer et refouler mes aspirations avec mépris?
— Ce ne sont ni les grandes idées que je méprise, ni tes bons désirs que je raille. Ce que je repousse et veux étouffer en toi , ce sont les déclamations et les forfanteries des nouvelles écoles humanitaires. Je ne puis souffrir qu*on érige en vérités inconnues jusqu'à ce jour des principes aussi vieux que le monde. Je voudrais que tu aimasses le devoir avec un calme inébranlable , el te le voir pratiquer avec le silence stoïque de la vraie conviction. Crois- moi, ce n'est pas d*hier que nous connaissons le bien et le mal, el, pour aimer la justice, je n'ai pas attendu que tu allasses sucer la manne céleste en fumant des cigares sur !e pavé de Poitiers.
— Tout cela peut êlre vrai en général, mon père, dit Emile ranimé par l'ironie obstinée de M. Car-
donnel. Il y a de vieux citoyens qui, comme vous ^ pratiquent la vertu sans ostentation , et il peut y avoir d'impertinents écoliers qui la prêchent sans l'aimer et quasi sans la connaître. Mais ce dernier trait de satire, je ne saurais le prendre pour moi ni pour mes jeunes amis. Je ne crois pas être autre chose qu'un enfant et ne me pique d'aucune expérience. Au contraire , je viens avec respect el confiance, rempli seulement de bons instincts cl de bonnes intentions, vous demander la vérité, le coo* seil , l'exemple , l'aide et les moyens. Je n'ai pour moi que mes jeunes désirs et je vous en fais bom* mage. Révolté des effrayantes contradictions que les lois de la société connaissent et sanctionnent , je vous supplie de me dire comment vous avez pu les accepter sans protestations et rester honnête homme* Je m'avoue faible et ignorant, puisque je n'en aperçois pas la possibilité. Dites-le-moi donc enfln, au lieu de me couvrir de sarcasmes glacés. Suis-je coupable de demander la lumière? Suis-je insolent et fou parce que je veux savoir les lois de ma conscience et le but de ma vie? Oui , votre caractère est digne, et votre tenue sage et mesurée ; oui, votre cœur est lK>n et votre main libérale ; oui , vous secourez le pauvre et vous récompensez son labeur. Mais où allez-vous par ce chemin si droit et si sûr? Je trouve que parfois vous manquez d'indulgence , et votre sévérité m'a effrayé souvent. Je me suis toujours dit que vous aviez la vue plus claire et l'esprit plus prévoyant que les natures tendres el timides, que le mal momentané que vous faisiez souffrir était en vue d'un bien durable et d*un talent assuré; aussi, malgré mes répugnances pour les études que vous m'imposiez , malgré mes goûts sacrifiés à vos vues cachées, mes désirs souvent froissés el étouffés en naissant, je me suis imposé la loi de vous suivre et de vous obéir en tout. Mais le moment est venu où il faut que vous m'ouvriez les yeux, si vous voulez que je puisse accomplir cet effort surhumain ; car l'étude du droit ne satisfait pas ma conscience : je ne conçois pas que je puisse jamais m'engager dans les luttes de la procédure, encore moins que je m'astreigne comme vous à presser le travail des hommes à mon profit, si je ne vois clairement où je vais et quel sacrifice utile à l'humanité j*aurai ao compli au prix de mon bonheur.
— Ton bonheur serait donc de ne rien faire et de vivre les bras croisés, à regarder les astres , que tout travail t'irrite ou te fatigue, même le droit, que tous les jeunes gens apprennent en se jouant?
— Mon père, vous savez bien le contraire ; vous m'avez vu nie passionner pour des études plus abstraites, el vous m'avez arrêté comme si j'avais couru à ma perle. Vous savez bien , pourtant , quel était mon vœu, lorsque vous me pressiez de chercher une
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
application matérielle des sciences que je préférais. Vous ne vouliez pas que je fusse arliste et poêle : peut-être aviei-vous raison ; mais j'aurais pu élre naturaliste, tout au moins agriculteur^ et vous m'en avec empêché. Cétait pourtant une application réelle et pratique. L*amour de la nature m'entraînait à la vie des champs. Le plaisir infini que je trouvais à sonder ses lois et ses mystères me conduisait naturellement à pénétrer ses forces cachées et à vouloir les diriger et les féconder par un travail intelligent. Oui , là était ma vocation , n*en douiez pas. L'agriculture est en enfance ; le paysan s'épuise aux travaux grossiers de la routine; des terres immenses sont incultes. La science décuplerait les richesses territoriales et allégerait la fatigue de riiomme. Mes idées sur la société s'accordaient avec le rêve de cet avenir. Je vous demandais de m'cnvoyer étudier dans quelque ferme-modèle. J'aurais été heureux de nie faire paysan , de travailler d'esprit et de corps, d'être en contact perpétuel avec les hommes et les choses de la nature. Je me serais instruit avec ardeur, j'aurais creusé plus avant que d'autres peulétre le champ des découvertes! Et, un jour, sur quelque lande déserte et nue transformée par mes soins , j'aurais fondé une colonie d'hommes libres, vivant en frères et m'aimant comme un frère. C'était là toute mon ambition, toute ma soif de fortune et de gloire! Était-ce donc insensé? et pourquoi avez-vous exigé que j'allasse apprendre servilement un code qui ne sera jamais le mien ?
— Voilà, voilà ! dit ]M. Cardonnet en haussant les épaules ; voilà l'utopie du frère Emile, frère morave, quaker, néo-chrétien, néo-platonicien, que sais-je? C'est superbe, mais c'est absurde.
— Eh bien ! dites donc pourquoi , mon père ; car vous prononcez toujours la sentence sans la motiver!
— Parce que , mêlant tes utopies de socialiste à tes spéculations creuses de savant, tu aurais versé des trésors sur la pierre, tu n'aurais fait pousser ni froment sur le sol stérile, ni hommes capables de vivre en frères sur la terre commune. Tu aurais dépensé follement d'une main ce que j'aurais amassé de l'autre ; et à quarante ans, épuisé de fantaisies, à bout de génie et de confiance, dégoûté de l'imbécillité ou de la perversité de tes disciples , fou peutêtre, car c'est ainsi que finissent les âmes sensibles et r o raanesqnes lorsqu'elles veulent appliquer leurs
rêves , tu me serais revenu accable de Ion impuissance , irrilé contre l'humanité, et trop vieux pour reprendre le bon chemin. Au lieu que , si lu m*écoutes et me suis , nous marcherons ensemble sur une roule droite et sûre, et avant qu'il soit dix ans, nous aurons fait une fortune dont je n'ose te dire le chiffre, lu n'y croirais pas.
— Admettons que ce ne soit pas un rêve aussi,
mon père , et peu m'importe jusqu'à présent , que ferons-nous de cette fortune ?
— Tout ce que tu voudras; tout le bien que tu révéras alors ; car je ne suis pas inquiet pour ta raison et ta prudence, si tu laisses venir l'expérience de la vie, et mûrir paisiblement la cervelle.
— Eh quoi! nous ferons le bien? Oui, c'est de cela qu'il faut me parler, mon père, et je suis tout oreilles ! Quel sera ce bonheur dont nous doterons les hommes ?
— Tu le demandes? Quel mystère divin cherches-tu donc ailleurs que dans les choses humaines? Nous aurons procuré à toute une province les bienfaits de l'industrie ! Et ne sommes-nous pns déjà sur la voie? Le travail n'est-it pas la source et l'aliment du travail? Ne faisons-nous pas travailler déjà ici plus d'hommes en un jour que l'agriculture et les petites industries barbares que je tends à supprimer n'en occupaient dans un mois? Leurs salaires ne sont-ils pas augmentes? Ne sont-ils pas à même d'acquérir l'esprit d'ordre , la prévoyance , la sobriété , toutes les vertus qui leur manquent? Où sont cachées ces vertus, seul bonheur du pauvre? Dans le travail absorbant , dans la fatigue salutaire, et dans le salaire proportionné. Le bon ouvrier a. l'esprit de famille, le respect de la propriété, la soumission aux lois, l'économie, l'habitude et les trésors de l'épargne. C'est l'oisiveté et tous les mauvais raisonnements qu'elle engendre qui le perdent. Occupez-le, ccrascz-le de besogne ; il est robuste, il le deviendra davantage ; il ne rêvera plus le bouleversement de la société. Il mettra de la règle dans sa conduite, de la propreté dans sa maison, il y apportera le bien-être et la sécurité. El s'il devient vieux et infirme, quelque bonne volonté que vous ayez de le secourir, ce ne sera plus nécessaire. Il aura songé lui-même à l'avenir; il n'aura pas besoin d'aumônes et de proleolions comme voire ami Jappeloup le vagabond; il sera véritablement un homme libre. Il n'y a pas d'autre moyen de sauver le peuple, Emile. Je suis fâché de te dire que ce sera plus long à réaliser qu'une utopie à concevoir ; mais, si l'entreprise est rude et longue , elle est digne d'un philosophe comme toi , et je ne la trouve pas uu-dessus des forces d'un travailleur de mon espèce.
~ Quoi ! c'est là tout l'idéal de l'industrie? dit Emile écrasé sous cette conclusion. Le peuple n'a pas d'autre avenir que le travail incessant, au profit d'une classe qui ne travaillera jamais?
-— Telle n'est pas ma pensée, reprit M. Cardonnet. Je hais et méprise les oisifs ; c'est pour cela que je n'aime pas les poètes et les métaphysiciens. Je veux que tout le monde travaille suivant ses facultés, et mon idéal, puisque ce mot te platt, ne serait pas éloigné de celui des saint-simoniens : A chacun
êuivatU $a eapaeUé; la récompense proporlionnée au mérite. Mais, dans le temps où nous vivons, Tindustrie n'a pas encore assez pris son essor pour qu*on puisse songer à un système moral de répartition. Il faut voir ce qui est et n'envisager que le possible. Tout le mouvement du siècle tourne à Tindustrie. Que l'industrie règne donc et triomphe; que tous les hommes travaillent, qui du bras, qui de la tête : c*est à celui qui a plus de tête que de bras à diriger les autres ; il a le droit et le devoir de faire fortune. Sa richesse devient sacrée, puisqu'elle est destinée à s'accroître , aûn d'accroître le travail et le salaire* Que la société concoure donc, par tous les moyens, à asseoir la puissance de l'homme capable ! sa capacité est un bienfait public ; et que lui-même s'efforce d'augmenter sans cesse soi^ activité ! c*c8t son devoir personnel , sa religion , sa philosophie. En somme, il faut être riche pour devenir toujours plus riche, vous l'avez dit, Emile, sans comprendre que vous disiez la plus excellente des vérités.
— Ainsi, mon père , vous ne donnez à l'homme qu'autant qu'il travaille? Mais comptez-vous donc pour rien celui qui ne peut pas travailler ?
— Je trouve , dans la richesse , les moyens do pouvoir secourir l'inGrmc et l'idiot.
— Mais le paresseux ?
— J'essaye de le corriger ; et, si je ne réussis pas, je l'abandonne aux lois de répression , vu qu'il ne tardes pas à être nuisible et a encourir leur rigueur.
— Dans une société parfaite , cela pourrait être juste, parce que le paresseux deviendrait une monstrueuse exception ; mais, dans l'exercice d'une autorité aussi sévère que la vôtre, lorsque vous demandez au travailleur toute sa force, tout son temps, toute sa pensée, toute sa vie, oh ! que de paresseux seraient chassés et abandonnés 1
— Avec les bienfaits de l'industrie, on arriverait dans peu à augmenter tellement le bien-être des classes pauvres, qu'il serait facile de fonder des écoles presque gratuites , où leurs enfants apprendraient l'amour du travail.
— Je crois que vous vous trompez , mon père ; mais quand il serait vrai que les enrichis songeront à l'éducatioQ du pauvre , l'amour d'un travail sans relâche , et sans autre compensation qu'un peu de sécurité pour la vieillesse, est si contraire à la nature, qu'on ne l'inspirera jamais à l'enfance. Quelques natures exceptionnelles, dévorées d'activité ou d*ambition, feront le sacriGcede leur jeunesse ; mais quiconque sera simple , aimant , porté à la rêverie , à d'innocents et légitimes plaisirs , et soumis à ces besoins d'affection et de calme qui sont le bien-être légitime de l'espèce humaine, fuira celte geôle du travail exclusif où vous voulez l'enfermer, et préférera encore les hasards da la misère à la sécurité de
l'esclavage. Ah ! mon père, par votre rude organisation, par votre puissance infatigable, par votre sobriété slojque et votre habitude de labeur effréné , vous êtes un homme d'exception , et vous concevez une société faite à votre image; vous ne vous apercevez pas qu'il ne s'y trouve de place avantageuse que pour des hommes d'exception. Ah ! permettezmoi de vous le dire, c'est là une utopie plus effrayante que les miennes.
— Eh bien , Emile, puisses-tu l'avoir, cette utopie! dit M. Cardonnet avec chaleur; elle est une source de force et un stimulant précieux pour cette société de rêveurs, d*oisifs et d'apathiques où je me consume d*impatience. Sois pareil à moi ; et si nous trouvions en France, à l'heure qu'il est, cent hommes semblables à nous , je te réponds que dans cent ans ce ne seraient plus des exceptions. L'activité est contagieuse, entraînante, prestigieuse! C'est par elle que Napoléon a dominé TEurope : il l'eût possédée, si, au lieu d'être guerrier, il eût été industriel. Oh ! puisque tu es enthousiaste , sois-le donc à ma manière! secoue ta langueur et partage ma Qèvre! Si nous n'entraînons pas encore l'humanité , nous aurons ouvert de larges tranchées où nos descendants la verront se ruer avec une sainte fureur !
— Non , mon père , non , jamais , s'écria Emile épouvanté de l'énergie terrible de M. Cardonnet; car ce n'est pas là la route de l'humanité. Il n'y a là ni amour, ni pitié, ni tendresse. L'homme n'est pas né pour ne connaître que la souffrance et n'étendre ses conquêtes que sur la matière. Les conquêtes de l'intelligence dans le domaine des idées, les jouissances et les délicatesses du cœur, dont vous ne faites que des accessoires bien gouvernés dans la vie du travailleur, seront toujours le plus nolilcet Je plus doux besoin de l'homme bien organisé. Vous ne voyez donc pas que vous retranchez tout un côté des intentions et des bienfaits de la Divinité? que vous ne laissez pas à l'esclave du travail le temps de respirer et de se reconnaître? que l'éducation dirigée vers le gain ne fera que des machines brutales, et non des hommes complets ? Vous dites que vous concevez un idéal dans la suite des siècles , qu'un temps peut venir où chacun sera rétribué suivant sa capacité? £h bien ! cette formule est fausse parce qu'elle est incomplète, et si l'on n'y ajoute celle-ci, te à chacun suivant ses besoins, n c'est Tii^usticc , c'est le droit du plus fort par Fintelligencc et par la volonté ; c*est l'aristocratie et le privilège sous d'autres formes. Oh ! mon père, au lieu de lutter avec les forts contre les faibles , luttons avec les faibles contre les forts. Essayons ! mais, alors, ne songeons pointa faire fortune, renonçons à capitaliser pour notre propre compte. Consentez-y, puisque j y cousens, moi pour qui vous travaillez aujourd'hui. Ta-
LE PÈCHE DE M. ANTOINE
ehons de nous identifier I*un à l'autre de cette façon, et renonçons au gain personnel en embrassant le travail. Poisqae nous ne pouvons à nous seuls créer une société où tous seraient solidaires les uns des antres, soyons, comme ouvriers de l-avenir, dévoués aux faibles et aux incapables d*è présent. Si le génie do Napoléon eût été formé à cette doctrine , peutêtre eût-elle converti le monde ; mais qu'on trouve cent hommes semblables à nous, et que cette fièvre d*aeqnértr soit un zèle divin, que la soif de la charité nous dévore , associons tous nos travailleurs à tous nos bénéfices, que notre grande fortune ne soit pas votre propriété et mon héritage, mais la richesse de quiconque nous aura aidés suivant ses moyens et ses forces à la fonder ; que le manœuvre qui apporte sa pierre soit mis à même de connaître autant de jouissances matérielles que vous qui apportes votre génie ; qu'il puisse, lui aussi, habiter une belle maison, respirer un air pur, se nourrir d'aliments sains, se reposer après la fatigue , et donner l'éducation à ses enfants; que notre récompense ne soit pas dans le vain luxe dont nous pouvons nous entourer, vous et moi , mais dans la joie d'avoir fait des heureux : je comprendrai cette ambition et j'en serai dévoré. Et alors, mon père, mon bon père, votre œuvre sera bénie ! Cette paresse, celte apathie qui vous irritent et qui ne sont que le résultat d'une lutte où quelques-uns triomphent au détriment du grand nombre qui succombe et se décourage, disparaîtront d'ellesmêmes par la force des choses ! Alors vous trouverez tant de zèle et d'amour autour de vous, que vous ne serez plus obligé de vous épuiser seul pour stimuler tous les autres. Comment pourrait-il en être autrement aujourd'hui? et de quoi vous plaignez-vous? Sous la loi de fégoîsme , chacun donne sa force et sa volonté en proportion de ce qu'il en retire de profits. Belle merveille , que vous , qui recueillez tout, vous soyez le seul ardent et assidu , tandis que le salarié, qui ne recueillera chez vous qu'une aumône un peu plus libérale qu'ailleurs , ne vous apporte qu'un peu plus de son zèle! Vous augmentez le salaire, c'est beau sans doute, et vous valez mieux que la plupart de vos concurrents qui voudraient le diminuer ; mais vous pouvez décupler, cenlupler le lèle , faire éclore comme par miracle le feu du dévouement, l'intelligence du cœur dans ces âmes engourdies et affaissées, et vous ne le voudriez pas ! Et pourquoi donc, mon père ? Ce ne sont pas les jouissances du luxe que vous aimez , puisque vous ne jouissez de rien, si ce n'est de l'ivresse de vos projets et de vos conquêtes. Eh bien ! supprimez le bénéfice personnel : vous n'en avez que faire, et moi j'y renonce avec transport. Soyons seulement les dépositaires et les gérants de la conquête commune. Cette fortune rêvée ^ dont vous n'osez pas dire le chiffre,
dépassera tellement vos prévisions et vos espérances, que bientôt vous aurez acquis de quoi donner à vos travailleurs des jouissances morales, intellectuelles et physiques, qui en feront des hommes nouveaux, des hommes complets , de vrais hommes enfin ! car jusqu'ici je n'en vois nulle part. Tout équilibre est rompu ; je ne vois que des fourbes et des brutes, des tyrans et des serfs , des aigles puissants et voraces , des passereaux stupides et poltrons destinés à leur servir de pâture. Nous vivons suivant la loi aveugle de la nature sauvage; le code de l'instinct farouche qui régit la brute est encore l'âme de notre prétendue civilisation , et nous osons dire que Tindustrie va sauver le monde sans sortir de cette voie ! Non, non, mon père, erreur et mensonge que toutes ces déclamations de l'économie politique â l'ordre du jour I Si vous me forcez à être riche et puissant, comme vous me l'avez dit tant de fois, et si, en raison de la grossière influence de l'argent, les adorateurs de l'argent m'envoient représenter leurs intérêts aux conseils de la nation , je dirai ce que j'ai dans l'âme ; je parlerai, et je ne parlerai qu'une fois, sans doute : car on m'imposera silence ou on me fera sortir de l'enceinte ; mais ce que je dirai , on s'en souviendra, et ceux qui m'auront élu se repentiront de leur choix !
Cette discusion se prolongea fort avant dans la nuit , et on peut bien penser qu'Emile ne convertit pas son père. M. Cardonnet n'était ni méchant, ni impie, ni coupable volontairement envers Dieu ou les hommes. Il avait même bien réellement certaines vertus pratiques et une grande capacité spéciale. Hais son caractère de fer était le résultat d'une âme absolument vide d'idéal. Il aimait son fils et ne pouvait le comprendre. Il soignait et protégeait sa femme, mais il n'avait jamais songé qu'à étouffer en elle toute initiative qui eût pu embarrasser sa marche journalière. Il eût voulu pouvoir réduire Emile de la même façon ; mais , reconnaissant que cela était impossible , il en éprouva un violent chagrin, et même des larmes de dépit mouillèrent ses paupières brûlantes dans cette veillée orageuse. Il croyait sincèrement être dans la logique, dans la seule vérité admissible et praticable. Il se demandait par quelle fatalité il avait pour fils un rêveur et un utopiste, et plus d'une fois il éleva vera le ciel ses bras d'athlète, demandant, avec une angoisse inexprimable, quel crime il avait commis pour être frappé d'un tel malheur.
Emile , épuisé de fatigue et de chagrin, finit par avoir pitié de cette âme blessée et de cet incurable aveuglement.
^ Ne parlons donc plus jamais de ces choses-là, mon père, dit-il en essuyant aussi des larmes qui prenaient leur source plus avant dans son cœur ;
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
nous ne pouvons nous idenltfler Tun à Tautre. Je ne puis que continuer à faire acle de soumission et d*amour filial , sans me préoccuper davantage de moi-même et d*un bonheur que je vous sacrifie. Que m'ordonnez -vous? Dois-je retournera Poitiers et y terminer mes études jusqu'à ce que je passe mes examens ? Dois-je rester ici et vous servir de secrétaire ou de régisseur? Je fermerai les yeux, et je travaillerai comme une machine tant qu'il me sera possible. Je me considérerai comme votre employé, je serai a votre service...
— Et tu ne me regarderas plus comme ton père? dit H. Cardonnet. Non, Emile, reste auprès de moi, sois libre; je te donne trois mots, pendant lesquels, vivant dans le sein de ta famille, loin des déclamations des philosophes imberbes qui font perdu, tu reviendras loi-méme à la raison. Tu es doué d'un tempérament robuste , et le travail absorbant de la pensée l'a peut-être trop échauffé le cerveau. Je te considère comme un enfant malade et le reprends à la campagne pour le guérir. Promène-toi, chasse, monte à cheval, distrais-loi, en un mot, afin de rétablir ton équilibre qui me parait plus dérangé que celui de la société. J'espère que lu adouciras ton intolérance, en voyant que ton intérieur n'est pas un foyer de scélératesse et de corruption. Dans quelque temps, peut-être, tu me diras que les rêveries creuses l'ennuient , et que tu sens le besoin de m'aider volontairement.
Emile courba la tête sans répliquer, el quitta son père en le pressant dans ses bras avec un sentiment de douleur profonde. M. Cardonnet , n'ayant rien trouvé de mieux que de temporiser, s'agita longtemps dans son lit, et finit par s'endormir en se disant, contre son habitude, qu'il fallait parfois compter sur la Providence plus que sur soi-même.
PREMIER AMOIR.
L'énergique Cardonnet, tout entier à ses occupations journalières , ou assez maître de lui-même pour ne pas laisser voir la moindre trace de sa souffrance intérieure, avait repris, dès le lendemain, sa glaciale dignité. Emile, accablé d'effroi el de tristesse, s'efforçait de sourire à sa mère, qui s'inquiétait de son air distrait cl de sa figure altérée. Mais, à force de timidité , celte femme n'avait plus n:éme la pénétration qui appartient à son sexe. Toutes ses facultés étaient émoussées, et, à quarante ans, elle était déjà octogénaire au moral. Elle aimait pourtant
encore son mari, par suite d*un besoin d*aimcr qai n'avait jamais été satisfait. Elle n'avait pas de reproche bien formulé à lui faire ; car il ne l'avait jamais froissée ni asservie ostensiblement ; mais tout élan de cœur ou d'imaginalion avait toajottrs été refoulé en elle par l'ironie et une sorte de pitié dédaigneuse, et elle s'était habituée à n'avoir pas ane pensée, pas une volonté en dehors du cercle iracé autour d'elle par une main rigide.
Veiller à tous les détails du ménage, était devenu pour elle plus qu'une occupation sage et volontaire; on lui eu avait fait une loi si sérieuse et si sacrée , qu'une matrone romaine eût pu lui être tout au plus comparée pour la solennité puérile du lalieur domestique. Elle offrait donc dans «a personne l'étrange anachronisme d'une femme de nos jours , capable de raisonner et de sentir, mais ayant fait sur ellemême l'effort, insensé de rétrograder de quelques milliers d'années pour se rendre toute semblable à une de ces femmes de l'antiquité qui mettaient leur gloire à proclamer rinférioriléde leur sexe.
Ce qu'il y avait de bizarre et de triste en ceci, c'est qu'elle n'en avait point la conviction, et qu'elle agissait ainsi, disait-elle tout bas, pour avoir la paix. Et elle ne l'avait point. Plus elle s'immolait, plus son maître s'ennuyait d'elle. Rien n'efface et ne détruit rapidement l'intelligence comme la soumission aveugle. Madame Cardonnet en était un exemple. Son cerveau s'était amoindri dans l'esclavage, el son époux , ne comprenant pas que c'était là l'ouvrage de sa domination, en élait venu à la dédaigner secrètement.
Quelques années auparavant, Cardonnel avait été effroyablement jaloux, et sa femme, quoique usée et flétrie, tremblait encore à l'idée qu'il pût lui supposer une pensée légère. Elle avait pris l'habitude de ne pas entendre et de ne pns voir, afin de pouvoir dire avec assurance , quand on lui parlait d'un homme quelconque : u Je ne l'ai pas regardé , je ne sais pas ce qu'il a dit, je n'ai fait aucune attention à lui. » C'est tout au plus si elle osait examiner el interroger son fils ; car, pour son mari, si elle s'inquiétait d'un redoublement de pâleur sur son visage ou de sévérité dans son regard, il la forçait bien vite à baisser les yeux , en lui disant : u Qu'ai-je donc d'extraordinaire , que vous me contemplez comme si vous ne méconnaissiez pas?» Quelquefois, le soir, il s'apercevait qu'elle avait pleuré, ot il redevenait tendre à sa manière : « Voyons, qu'y a-t-il ? la pauvre petite femme a quelque ennui? Avez-vous envie d'un cachemire? Voulez-vous que je vous mène promener en voilure? Non? Alors ce sont les camélias qui ont gelé? On vous en fera venir de Paris qui auront une meilleure santé, et qui seront si beaux, que vous ne regretterez pas les anciens. »
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
El, en effet, il ne manquait pas une occasion de satisfaire, a quelque prix que ce fût, les goûts innocents de sa compagne. Il exigeait même qu'elle fût |ilus richement parée qu'elle n*en avait le désir. Il pensait que les femmes sont des enfanls qu'il faut récompenser de leur sagesse par des jouets et des fulilités. u II est certain, se disait alors madame Cardonnet, que mon mari m'aime beaucoup et qu'il est rempli d*attentions pour moi. De quoi puis-je me plaindre et d'où vient que je me sens toujours triste ? »
Elle vit Emile sombre et abattu, et ne sut pas lui arracher le secret de sa douleur. Elle l'interrogea f^slidieusement sur sa sanlé, el lui conseilla de se coucher de bonne heure. Elle pressentait bien quelque chose de plus sérieux que les suites d'une insomnie ; mais elle se disait qu'il valait mieux laisser on chagrin s'endormir dans le silence que de l'entretenir par l'épancbemcnt.
Le soir, Emile, en se promenant à l'entrée du village, rencontra Jean Jappeloup qui, revenu depuis quelques heures, fêlait joyeusement son arrivée avec plusieurs amis , sur le seuil d'une habitation rustique.
— Eh bien î lui dit le jeune homme en lui tendant !a main, vos affaires sont -elles arrangées?...
— Avec la justice, oui, monsieur ; mais pas encore avec la misère. J'ai fait mes soumissions , j'ai raisonné de mon mieux avec le procureur du roi , il m*a écouté avec patience : il m'a bien dit quelques bêtises en manière de sermon ; mais ce n'est pas un mauvais homme, et il allait me renvoyer, en me disant qu'il ferait son possible pour m*épargner les poursuites, lorsque vos lettres sont arrivées. Il les a lues sans faire semblant de rien ; mais il y a eu égard, car il m'a dit : «Eh bien, tenez-vous en repos, fixez- vous quelque part, ne braconnez plus , travaillez, et tout s'arrangera. » Me voilà donc; mes amis m'ont bien reçu, comme vous voyez, puisque déjà celte maison s'ouvre pour me loger en attendant. Mais il faut que je songe au plus pressé , qui est de gagner de quoi me vêtir , el, avafit la nuit , je vas faire le tour du village, pour avoir de l'ouvrage chei les braves gens.
— Écoutez, Jean , lui dit Emile en s'attachant à ses pas , je ne dispose pas de grandes ressources ; mon père me fait une pension , et je ne sais point mI me la continuera, maintenant que je vais vivre près de lui ; mais il me reste quelques centaines de francs dont je n'ai pas t)esoin ici, et que je vous prie d'accepter pour vous vêtir el pourvoir à vos premiers iMSfoins. Vous me ferez beaucoup de peine , si vous me refiisez. Dans quelques jours, votre rancune mal fondée contre mon père sera passée , et TOUS viendrez lai demander de l'ouvrage ; ou bien ,
autorisez-moi à lui en demander pour vous : il vous payera mieux que vous ne le serez partout ailleurs , et il se relâchera, j'en suis certain, de la sévérité de ses premières conditions; ainsi...
— Non, M. Emile, répondit le charpentier. Rien de tout cela , ni votre argent , ni l'ouvrage de votre père. Je ne sais pas comment M. Cardonnet vous traite et vous entretient, mais je sais qu'un jeune homme comme vous est fort gêné quand il n'a pas dans sa poche une pièce d'or ou d'argent pour s'en faire honneur dans l'occasion. Vous m'avez rendu assez de services, je suis content de vous, et, si je trouve l'occasion, vous verrez que vous n'avez pas tendu la main a un ingrat. Quant à servir votre père d'une manière ou de l'autre, jamais ! J'ai failli faire cette sottise, et Dieu ne l'a pas permis. Je lui pardonne la manière dont il m'a fait arrêter par Cailiaud, c'est une mauvaise action ! Mais comme il ne savait peut-être pas que ce pauvre garçon est mon filleul, et comme, depuis, il a écrit du bien de moi au procureur du roi pour me faire pardonner, je ne dois plus penser à ma rancune. D'ailleurs, à cause de vous, maintenant je la mettrais sous mes pieds. Mais travailler h bâtir vos usines? non ! vous n'avez pas besoin de mes bras, vous en trouverez assez d'autres, et vous savez mes raisons. Ce que vous faites là est mauvais et ruinera bien des gens, si cela ne ruine pas tout le monde un jour. Déjà vos digues et vos réservoirs font patoniUer tous les petits moulins au-dessus de vous sur le courant. Déjà tous vos amas de pierre et de terre ont gâte les prés d'alentour , quand l'eau a emporté tout cela chez les voisins. Toujours, voyez -vous, même contre son gré , le riche fait tort au pauvre. Je ne veux pas qu'il soit dit que Jean Jappeloup a mis la main à la ruine de son endroit. Ne m'en parlez plus. Je veux reprendre mon petit travail, et il ne me manquera pas. A présent que vos grands travaux absorbent tous mes confrères, personne dans le bourg ne peut plus trouver d'ouvriers. J'hériterai de la clientèle des autres, sauf à la leur rendre quand la vôtre leur manquera. Car, je vous le dis , votre i)ère graisse sa roue en payant cher aujourd'hui la sueur de Touvrier; mais il ne pourra pas continuer longtemps sur ce piedlà, autrement ses dépenses l'emporteraient sur ses profits. Un jour viendra... un jour qui n'est peut-être pas loin ! où il fera travailler au rabais , et alors, malheur à ceux qui auront sacrifié leur position à de belles promesses ! lisseront forcés d'en passer par où votre père voudra, et le moment sera venu de rendre gorge. Vous ne le croyez pas? Tant mieux pour vous ! Ça prouve que vous ne serez pas de moilié dans le mal qui se prépare; mais vous n*empêcherez rien. Bonsoir donc, mon brave enfant ! ne parlez pas pour moi à votre père, je vous ferais men<^
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
Ur. Le bon Dieu m'a lire de peine, je veux le contenler en tout mainicnant et ne faire que ce que ma conscience ne me reprochera pas. Pauvre , je serai plus utile aux pauvres que voire père avec lonle sa richesse. Je bâlirat pour mes pareils , et ils auront plus de profils à me payer peu qu'ils n*en auront i gagner gros chcx vous. Vous verrez ça, M. Emile , et tout le monde dira que j*avais raison ; mais il sera Irop tard pour se repentir d*avoir passé la léte dans le licou!
Emile ne put vaincre ]*obstination du charpentier et rentra chez lui encore plus triste qu*il n*en était sorti. Les prédictions de cet ouvrier incorruptible lui causaient un vague eiïroi. Il rencontra aux abords de l'usine le secrélaire de son père, M. Galuchet, un gros jeune homme, très-capable de faire des chiffres, très-borné à tous autres égards. C'était Theuro du repos ; Galuchet la mettait à proûl en péchant des goujons. C'était son passe-temps favori, et quand il en avait beaucoup dans son panier, il les comptait, et, les additionnant avec le chiffre de ses précédentes conquêtes, il était heureux de dire , en retirant sa ligne : u Voici le 782* govyon que j'ai pris avec cet hameçon-là, depuis deux mois. Je suis bien fâché de n'avoir pas compté ceux de l'année dernière ! »
Emile s'appuya contre un arbre, pour le regarder pécher. L'attention flegmatique et la patience puérile de ce garçon le révoltaient. Il ne concevait pas qu'il pût se trouver parfaitement heureux, par la seule raison qu'il avait des appointements qui le mettaient à l'abri du besoin. Il essaya de le faire causer, se disant qu'il découvrirait pcut-ôtre sous cette épaisse enveloppe quelque trait de flamme , quelque motif de sympathie, qui lui feraient de la société de ce jeune homme une ressource morale dans sa détresse. Mais M, Cardonnet choisissait ses fonctionnaires d'un œil et d'une main sûrs. Constant Galuchet était un crétin ; il ne comprenait rien , il ne savait rien en dehors de l'arithmétique et de la tenue de livres. Quand il avait fait des chiffres pendant douze heures , il lui restait à peine assez de raisonnement pour attraper des goujons.
Cependant Emile lui flt dire par hasard quelques paroles qui jetèrent une clarté sinistre dans son esprit. Celle machine humaine était capable de supputer les proflts et les pertes, et d'établir la balance au bas d'une feuille de papier. Tout en montrant la plus parfaite ignorance des projets et des ressources de M. Cardonnet, Constant flt l'observation que la paye des ouvriers était exorbitante, et que si, dans deux mois, on ne la réduisait de moitié, les fonds engagés dans l'affaire seraient insuffisants.
— Mais cela ne peut pas inquiéter monsieur votre père,ajouta-t-il ; on paye l'ouvrier comme on nourrit le cheval, à proportion du travail qu'on en exige*
Quand on veut doubler l'ouvrage, on double le salaire, commeon double l'avoine. Puis, quand on n'est plus si pressé, on baisse et on rationne à l'avenant.
-* Mon père n'agira pas ainsi, dit Emile. Pour des chevaux, peut-être ; mais non pour des hommes !
— Ne dites pas cela, monsieur, reprit Galuchet; monsieur votre père est une forte tète, il ne fera pas de sottises, soyez tranquille.
£t il emporta ses goujons, charmé d'avoir rassuré le Qls sur les apparentes imprudences du père.
— Oh ! s'il en était ainsi! pensait Emile en marchant avec agitation au bord de la rivière; s'il y avait un calcul inhumain dans cette générosité momentanée ! si Jean avait deviné juste I si mon père, tout en suivant les doctrines aveugles de la société, n'avait pas des vertus et des lumières supérieures à celles des autres spéculateurs, pour atténuer les effets désastreux de son ambition !... Mais, non, c'est impossible ! mon père est bon, ilaimeses semblables...
Emile avait pourtant la mort dans Tâme; toute cette activité, toute celte vie dépensée au profit de son avenir, le faisaient reculer de dégoût et d'effroi. Il se demandait comment tous ces ouvriers de sa fortune ne le haïssaient pas, et il était prêt â se hafr lui-même pour rétablir la justice.
Un profond ennui pesa encore sur lui le lendemain ; mais il vit arriver avec une sorte de joie le jour qu'il devait consacrer en partie à M. de Boisguilbault , parce qu'il s'était promis d'aller , sans rien dire à personne, passer la journée à Châteaubrun. Au moment où il montait à cheval, M. Cardonnet vint lui adresser quelques railleries :
—Tu t'y prends de bonne heure, pour aller à Boisguilbault! il parait que l'entretien de cet aimable marquis a des charmes pour toi ; je ne m'en serais jamais douté, et je ne sais quel secret tu possèdes pour ne pas l'endormir entre chacune de ses phrases.
— Mon père, si c'est là une manière de me faire savoir que ma démarche vous déplaît, dit Émtic en faisant avec dépit lo mouvement de descendre de cheval, je suis prêt à y renoncer, bien que j'aie accepté une invitation pour aujourd'hui.
— Moi ! reprit l'industriel , il m'est absolument indifférent que tu t'ennuies là ou ailleurs. Puisque la maison paternelle est celle où tu te déplais le plus, je désire que celle des nobles personnages que tu fréquentes te dédommage un peu.
En toute autre circonslanêe, Emile eût retardé son départ, pour montrer ou du moins pour faire croire que le reproche n'était pas mérité ; mais il commençait à comprendre que la lactique de son père éCait de le railler quand il voulait le faire parler ; et comme il sentait un attrait invincible le pousser vers Châteaubmn, il résolut de ne pas se laisseï
LE PÉCHÉ D£ M. ANTOINE
surprendre. Quoique rien au monde ne lui fût plus sensible que la moquerie des èlrcs qu*il aimait , il Gt un effort pour affecter de la prendre cette fois en bonne part.
— Je me promets tant de plaisir, en effet , chez M, de Boisguilbaoll, dit-il , que je vais prendre le plus long pour m*y rendre, et que mon école buissonnière sera probablement de cinq ou six lieues , h moins que vous n'ayez besoin de moi, mon père, auquel cas je vous sacriÛcrais volontiers les délices d'une promenade en plein soleil dans des chemins à pic.
Mais M. Cardonnet ne fut pas dupe do son stratagème, et il lui répondit avec un regard clair et péoêlranl :
-- Va où le démon de la jeunesse te pousse ! je ne ni*en inquiète pas, et pour cause.
^ Eh bien, se dit Emile en prenant le galop, si TOUS ne vous en inquiétez pas, je ne minquiétcrai pas davantage de vos menaces!
Et, sentant malgré lui le feu de la colère bouillonner dans son sein, il fournit une course violente pour se calmer.
— Mon Dieu, pensait-il peu de moments après, pardonnez-moi ces mouvements de dépit que je ne puis réprimer. Vous savez pourtant que mon cœur est plein d*amour, et qu'il ne demande qu*à respecter et â chérir ce père qui prend à tâche de refouler tous ses élans et de glacer toutes ses tendresses.
Soit hésitation, soit prudence, il fil un assez long détour avant de se diriger sur Ghâteaubruu , et , quand du haut d'une colline il se vit très-éloignc des ruines qui se dessinaient à l'horizon, il sentit un si vif regret du temps perdu, qu*il mit les éperons dans le ventre de son cheval pour y arriver plus vite.
Il y arriva en effet du côté de la Creuse en moins d*une demi-heure , presque à vol d'oiseau , après aroir mis cent fois sa vie en péril à franchir les fossés et à galoper sur le bord des précipices. Un désir «ioleut , dont il ne voulait pourtant pas se rendre compte, lui donnait des ailes, u Je ne l'aime pas, se disait-il ; je la connais à peine, je ne peui pas l'aimer ! D'ailleurs, je l'aimerais en vain! Ce n'est pas tiie qui m'attire plus 'que son excellent père , son cbiteau romantique , son entourage de repos , de bonheur et d*insouciance ; j'ai besoin de voir des gens heureux pour oublier que je ne le suis pas , que je ne le serai jamais ! »
Il rencontra Sylvain Charassoo, occupe â tendre une vergée dans la Creuse. L'enfant courut vers lui d*uu air joyeux et empresse :
— Vous ne trouverez pas M. Antoine, lui dit-il ; il est allé vendre six moulons à la foire ; mais mademoiselle Janille est à la maison, et mademoiselle Gilbcrte aussi.
— Crois- tu que je ne les démngerai pas?
^ Oh ! du tout, du tout, M. Emile ; elles seront bien contentes de vous voir, car elles parlent bien souvent de vous k diner avec M. Antoine. Elles disent qu'elles font grand cas de vous.
— Prends donc mon cheval, dit Emile : j'irai plus vite à pied.
— Oui, oui, reprit l'enfant. Tenez , là, derrière l'ancienne terrasse. Vous attraperez la brèche, vous sauterez un peu et vous serez dans la cour. C'est le chemin au Jean*
Emile sauta sur l'herbe qui amortit le bruit, et approcha du pavillon carré, sans avoir effrayé les deux chèvres qui semblaient déjà le connaître. M. Sacripant, qui n'était pas plus Ger que son maître et ne dédaignait pas de faire, au besoin, Toffice de chien de berger, quoiqu'il appartint à la race plus noble des chasseurs, avait conduit les moutons à la foire.
Au moment d'entrer, Emile s'aperçut que le cœur lui battait si fort, émotion qu'il attribua k son ascension rapide sur le flanc du rocher, qu'il s*arréla un peu pour se remettre et faire convenablement son entrée. Il entendaitdans l'intérieur le bruit d'un rouet, et jamais aucune musique n'avait retenti plus agréablement â son oreille. Puis le sifflement sourd du petit instrument de travail s'arrêta, et il reconnut la voix de Gilberte qui disait :
— Eh bien, c*est vrai, Janille, jo ne m'amuse pas les jours où mon père est absent. Si je n*étais pas avec loi, je m'ennuierais peut-être tout à fait.
— Travaille, ma fille, travaille, répondit Janille ; c'est le moyen de ne jamais s'ennuyer.
— Mais je travaille et je no m'amuse pourtant pas. Je sais bien qu'il n'y a pas de nécessité à s'amuser; mais moi, je m'amuse toujours, je suis tou* jours prèle à rire et à sauter quand mon père est avec nous. Conviens, petite mère, que s'il nous fallait vivre longtemps séparées de lui, nous perdrions toute notre gaieté et tout notre bonheur ! Oh ! vivre sans mon père, ce serait impossible ! j*aimerais autant mourir tout de suite.
— Eh bien, voilà de jolies idées ! reprit Janille ; à quoi diantre allez-vous penser, petite tète? Ton père est encore jeune et bien portant, grâce à Dieu \ D'où te vient donc cette folie depuis deux ou trois jours?
— Comment, depuis deux ou trois jours?
— Mais oui, depuis trois ou quatre jours, même! il t'est arrivé plusieurs fois de le lourraentcr de ce que nous deviendrions si , ce qu'à Dieu ne plaise , nous perdions ton bon père.
— Si nous le perdions l s'écria Gilbcrte. Oh ! no dis pas un mot pareil, cela fait frémir et je n'y ai jamais pensé. Oh non ! je ne pourrais pas |)eiiser à cela!
— Eh bien, ne voiU-t-il pas que vous êtes tout
LE PÉCHÉ DE H. ANTOINE
en larmes? Fi! mademoiselle! voulez* vous faire pleurer aussi voire mère Janille? Oui-da, M. Anloinc sérail conlenl, s'il vous voyail les yeux rouges en renlranl! Il sérail capable de pleurer aussi, le cher homme! Allons, (u n'as pas assez promené aujourd'hui, mon enfanl, serre la laine, el allons Taire manger nos poules. Ça le dislraira de voir les jolis perdreaux que la pctile Blanche a couves.
Emile enlendil un baiser malernel de Janille clore ce discours, cl comme ces deux femmes allaient le trouver à la porle, il s'éloigna el toussa un peu pour les avertir de son arrivée.
— Ah ! s*écria Gilberte, quelqu'un dans la cour ! Je me sens tout en joie, je suis sûre que c'est mon père!
El elle s'élanca étourdi ment à la rencontre d'Émile, si vile, qu'en se trouvant avec lui sur le souil de la porle, elle faillit tomber dans ses bras. Mais quelle que fût sa confusion en reconnaissant sa méprise, elle fut moindre que le trouble d'Emile; car, dans sa candeur, elle en sortit par un éclat de rire, tandis qu'à l'idée d'une accolade qui ne lui était pas destinée, mais qu'il avait été bien près de recevoir, le jeune homme perdit tout à fait contenance. Gilberte était si belle avec ses yeux encore humides de larmes et son rire enfantin et frais , qu*il en eut comme un éblouissemcnl, et ne se demanda plus si c'était le bon Antoine, les belles ruines ou la charmante Gilberte qu'il s*était tant hâté de revoir.
— Eh bien ! eh bien ! dit Janille, vous nous avez fait quasi peur; mais soyez le bienvenu, M. Emile, comme dit notre maître ; M. Antoine ne lardera pas beaucoup à rentrer. En attendant , vous allez vous rafraîchir ; j'irai tirer du vin à la cave.
Emile s'y opposa, et, la retenant par sa manche :
— Si vous allez à la cave, j'irai avec vous, dit-il, non pour boire voire vin, mais pour voir ce caveau que vous m'avez dit si curieux, si profond et si sombre.
— Vous n'irez pas maintenant, répondit Janille; il y fait trop froid et vous avez trop chaud. Oui , vous avez chaud ! vous êtes rouge comme une fraise. Vous allez vous reposer un brin; el puis, en attendant M. Antoine, nous vous ferons voir les canaux, les souterrains, cl tout le château, que vous n'avez pas encore bien examiné, quoiqu'il en vaille la peine . Ah mais ! il y a des gens qui viennent de bien loin pour le voir. Ça nous ennuie bien un peu, et ma fille s'en va lire dans sa chambre tant qu'ils sont là ; mais M. Antoine dit qu'on ne peut pas refuser rentrée, surtout à des voyageurs qui ont fait beaucoup de chemin , et que, quand on est propriétaire d'un endroit curieux et intéressant , on n'a pas le droit d*empécher les autres d'en jouir*
Janille prêtait un peu à son maître le raisonnement qu'elle lui ayait niis dans l'esprit et dans la
bouche. Le fait est qu'elle retirait de l'exhibition de ses ruines un certain pécule qu'elle employait, comme tout ce qui lui appartenait, à augmenter secrclemenl le bien-èlre de la famille.
Emile , pressé d'accepter un rafraîchissement quelconque, consentit à prendre un verre d'eau, et, comme Janille voulut courir elle-même remplir sa cruche à la fontaine, il resta seul avec mademoiselle de Chàleaubruu.
L'ESCàLIlB.
Si un roué peut s'applaudir du hasard inespéré qui lui procure un téte-à-téte avec l'objet de ses entreprises , un jeune homme par et sincèrement épris se trouve plutôt confus, el presque effrayé , lorsqu'une telle bonne fortune lui arrive pour la première fois. Il en fut ainsi -d'Emile Cardonnet ; le respect que lui inspirait mademoiselle de Châteaubrun était si profond , qu'il eût craint de lever les yeux sur elle en cet instant , et de se montrer , en quoi que ce soit, indigne de la confiance qu'on lui témoignait. Gilberte , plus naïve encore , n'éprouva point le même embarras. La pensée qu'Emile pût abuser , même par une parole légère , de son isolement et de son inexpérience, ne pouvait trouver place dans un esprit aussi noble et aussi candide que le sien , et sa sainte ignorance la préservait de tout soupçon de ce genre. Elle rompit donc le silence la première , et sa voix ramena , comme par enchantement, le calme dans le sein agité du jeune visiteur. Il est des voix si sympathiques et si pénétrantes , qu'il suffirait de les entendre articuler quelques mots pour prendre en alTection , même sans les voir , les personnes dont elles expriment le caractère. Celle de Gilberte était de ce nombre. On sentait, à l'écouter parler, rire ou chanter, qu'il n'y avait jamais eu dans son âme une pensée mauvaise , ou seulement chagrine. Ce qui nous touche el nous charme dans le chant des oiseaux , ce n'e^t pas tant celte mélodie étrangère à nos conventions musicales, et la puissance extraordinaire de ce timbre flexible, qu'un certain accent crinnoccnce primitive , dont rien ne peut donner l'idée dans la langue des hommes. Il semblait, en écoutant Gilberte , qu'on pût lui appliquer cette comparaison , et que les choses les plus indifférentes, en passant par sa bouche, eussent un sens supérieur à celui qu'elles exprimaient par elles-mêmes.
— Nous avons vu notre ami Jean ee matin , ditelle ; il est venu avec le jour , et il a emporté tous
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
les outils de mon père, pour commencer sa première journée de lra?ail ; car il a déjà trouvé de FouTrage , et nous espérons bien qu*il n'en manquera pas. Il nous a raconté lout ce que vous aviez fait et Toulu faire pour lui, encore hier soir, el je vous assure, monsieur, que, malgré la fierlé el peulélre la rudesse de ses refus, il en est reconnaissant comme il doit Fêlre.
— Ce que j*ai pu faire pour lui est si peu de chose, que je suis honteux d'en entendre parler, dit Emile. Je suis triste surtout de voir son obstination le priver de ressources assurées , car il me semble que sa position est encore bien précaire. Recommencer avec rien, à soixante ans , toute une vie de travail , et n*avoir ni maison , ni habits , ni même les oulils nécessaires , c'est effrayant, n'est-ce pas , mademoiselle ?
— Eh bien ! je ne m'en effraye pourtant pas, répondit Gilberte. Élevée dans Tincerlain et quasi au jour le jour , j'ai peut-être pris moi-même Thabi- Inde de cette heureuse insouciance de la pauvreté. On mon caractère est fait ainsi naturellement , ou bien l'insouciance de Jean me rassure ; mais il est certain que , dans nos félicitations de ce malin , aucun de nous n'a ressenti la moindre inquiétude. 11 faut si peu de chose à Jean pour le satisfaire ! Il a une sobriété et une santé de sauvage. Jamais il ne s*cst mieux porté que pendant deux mois qu'il a vécu dans les bois , marchant tout le jour et dormant en plein air le plus souvent *. Il prétend que sa vue s'est éclaircie, que sa jeunesse est revenue , et que , si Tété avait pu durer toujours , il n'aurait jamais eu t>esoin de relourncr vivre au village. Mais, au fond du cœur , il a pour son pays natal une tendresse invincible, et, d'ailleurs, l'inaction ne peut lui plaire longtemps. Nous l'avons pressé ce matin de s'établir chez nous , et d'y vivre comme nous , sans souci du lendemain. « Il y a bien assez de place ici , et bien assez de matériaux , lui disait mon père, pour que lu te bâtisses une habitalion. J'ai assez de pierres el de vieux arbres pour le fournir le bois de construction. J'ai l'aiderai à élever ta demeure comme tu m'as aidé à relever la mienne. » liais Jean ne pouvait entendre à cela. «< Eh bien , disait-il , que ferai -je donc pour tuer le temps , quand vous m'aurez établi en seigneur? Je ne peux pas vivre de mes rentes , el je ne veux pas être à votre charge pendant trente ans que j'ai peut-cire encore à exister... Quand même vous seriez assez riches pour cela , n)oi je périrais d'ennui. C'est bon
' Il j a aoe manière «le coucber talnement à la belle élolle Balgré la fratchear da climat, qui esl bien connue de tous les boQTlers, mais dont probablement peu de nos lecteurs pariiicsa s'aTlseraieat. Ost d'entrer dans un pâturage, de faire lever na det bcnifl qui y aont coachés, et de s*6tendrc A sa
pour vous , M. Anloine, qui avez été élevé pour ne rien faire. Quoique vous ne soyez pas fainéant , et vous l'avez prouvé ! il ne vous en a rien coûté de reprendre l'habitude de vivre en monsieur ; mais moi , je ne dois plus ni courir ni^ chasser : j'aurais donc les bras croisés? Je deviendrais fou au bout de la première semaine. »
— Ainsi , dit Emile qui pensait à la théorie de son père sur le travail incessant et la vieillesse sans repos , Jean n*éprouvera jamais le besoin d*élre libre, quoiqu'il fasse tant de sacrifices à sa prétendue liberté?
— Mais, dit Gilbcrle un peu surprise, est-ce que la liberté et l'oisiveté sont la même chose? Je ne crois pas. Jean aime passionnément le travail , et toute sa liberlé consiste à choisir celui qui lui plait. Quand il travaille pour satisfaire son goût el son invention naturelle , il ne le fait qu'avec plus d'ardeur.
— Oui , mademoiselle , vous avez raison ! dit Emile avec une mélancolie soudaine , et tout est là. L'homme est né pour travailler toujours , mais conformément à ses aptitudes , et dans la mesure du plaisir qu'il y trouve. Ah ! que ne suis-je un habile charpentier! Avec quelle joie n*irais-jc pas travailler avec Jean Jappeloup , et au profil d'un homme si sage et si désintéressé !
— Eh bien , monsieur , dit Janille qui rentrait , portant avec prélenlion son amphore de grès sur la tête , pour se donner un air robuste ; voilà que vous dites comme M. Antoine. Ne voulail-il pas , ce matin , partir pour Gargilesse avec Jean , afin de travailler avec lui à la journée , comme autrefois? Pauvre cher homme! son bon cœur l'emportait jusque-là ! u Tu in*ns fait gagner ma vie assez longtemps , disait-il ; je veux l'aider à gagner la tienne. Tu ne veux pas partager ma table et ma maison ; reçois au moins le prix de mon travail , puisque ce sera du superflu pour moi. » Et M. Antoine le ferait comme il le dit. A son âge et avec son rang, il irait encore cogner comme un sourd sur ces grandes pièces de bois !
— Et pourquoi l'en as-tu empêché, mère Janille? dit Gilberte avec émotion. Pourquoi Jean s'y est-il obstinément refusé ? Mon père ne s'en fût pas plus mal porté, et ce serait conforme à tous les nobles mouvements de sa vie ! Ah ! que ne puis-je , moi aussi, soulever une hache, et me faire l'apprenti de l'homme qui a si longtemps nourri mon père , tandis que, sans rien comprendre à mon existence,
place. Lorsqu'on se sent refroidir et gagner par Pburoldité, Il ne s'agit que de faire lever un autre bœuf. La place occupée pendant quelques heures par le corps de ces animaux est toujours parfaitement sécbée, et d^uno chaleur agréable et salutaire.
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
j'apprenais à chanter el à dessiner pour voas obéir ! Ah ! vraiment , ics femmes ne sont bonnes à rien en ce monde !
— Comment , comment , les femmes ne sont bonnes h rien! s*écna Janille; eh bien donc, parlons toutes les deux , montons sur les toits , équarrissons des poutres et enfonçons des chevilles. Vrai, je m*cn tirerais encore mieux que vous , toute vieille et petite que je suis ; mais pendant ce tempslà , votre papa , qui est adroit de ses mains comme une grenouille de sa queue , filera nos quenouilles et Jean repassera nos bavoicts.
— Tu as raison , mère , répondit Gilberle ; mon rouet est charge et je n*ai rien fait d'aujourd'hui. Si nous nous hâtons , nous aurons bien de quoi faire faire des habits de drap pour Jean avant que rhfver ne vienne. Je vais travailler et réparer le temps perdu ; mais il n'en est pas moins vrai que tu es une aristocrate , toi , qui ne veux pas que mon père redevienne ouvrier quand il lui plaît.
— Sachez donc la vérité, dit Janille d*nn air de confidence solennelle; M. Antoine n'a jamais pu être un bon ouvrier. Il avait plus de courage que d'habileté, et si je l'ai laissé travailler, c'était pour l'empêcher de s'ennuyer et de se décourager. Demandez à Jean s'il n'avait pas deux fois plus de peine à réparer les erreurs de monsieur , que s*il eût opéré tout seul 7 Mais monsieur avait l'air de faire beaucoup d^ouvrage, ça contentait les pratiques, et il était bien payé. Mais il n'en est pas moins vrai que je n'étais jamais tranquille dans ce tempslà , et que je ne le regrette pas. Je frémissais toujours que M. Antoine ne s*abatllt un bras ou. une jambe en croyant frapper sur une solive , ou qu'il ne se laissât choir du haut de son échelle , quand , avec ses distractions , il sinstallait là-dessus comme au coin de son feu.
— Tu me fais peur, Janille, dit Gilberle. Oh! en ce cas , lu fais bien de le dégoûter par tes railleries de reconmiencer, et, en cela comme en tout, tu es notre Providence !
Mademoiselle de Châteaubrun disait encore plus vrai qu'elle ne croyait. Janille avait été le bon ange attaché à l'existence d'Antoine de Châteaubrun. Sans sa prudence, sa domination maternelle et la finesse de son jugement, cet homme excellent n*eût pas traversé la misère sans s'y amoindrir un peu au moral. 11 n'eût pas sauvé , du moins , sa dignité extérieure aussi bien que la candeur de ses instincts généreux. 11 eût péché souvent par trop de résignation et (Tabandon de lui-même. Porté à Tépanchefhent et â la prodigali(é , il fût devenu intempérant ; il eût pris autant des défauts du peuple que de ses qualités , et peut-être eût-il fini par mériter
par quelque endroit le dédain que de soUes gens et de vaniteux parvenus se croyaient en droit d'avoir pour lui , quand même. Mais , grâce à Janille , qui, sans le contrarier ouvertement , avait toujours maintenu l'équilibre et ramené la modération , il était sorti de l'épreuve avec honneur , cl il n*avait point cessé de mériter l'estime et le rcspecl des gens sages.
I^ bruit du rouet de Gilberte interrompit la conversation, ou du moins la rendit moins suivie. Elle ne voulait plus s'interrompre qu'elle n'eût fini sa tâche ; et pourtant elle y mettait encore plus d'ardeur que le motif apparent de son activité n'en comportait. Elle pressait Emile de ne pas s'ennuyer à entendre ce sifflement monotone, et d'aller explorer les ruines avec Janille ; mais , comme Janiilc aussi voulait achever sa quenouille , Gilberle se hâtait doublement , sans s'en rendre compte, afin d'avoir terminé aussitôt qu'elle, et de pouvoir être de la promenade.
— J'ai honte de mon inaction, dit Emile, qui n'osait pas trop regarder les beaux bras el les mouvements gracieux de la jeune fiieuse , de peur de rencontrer les petits yeux perçants de Janille; n'avez- vous donc pas quelque ouvrage à me donner aussi ?
— Et que savez-vous faire ? dit Giltierle en souriant.
— Tout ce que sait faire Sylvain Cbarasson , je m'en flatte, répondit-il.
— Je vous enverrais bien arroser mes laitues, dit Janille en riant tout à fait , mais cela nous priverait de votre compagnie. Si vous remontiez la pendule qui est arrêtée?
— Oh ! elle est arrêtée depuis trois jours, dit Gilberte, et je n'ai pu la faire marcher. Je crois bien qu'il y a quelque chose de cassé.
— Eh ! c'est mon affaire , s'écria Emile; j'ai étudié , â mon corps défendant , il est vrai , un peu de mécanique , et je ne crois pas que ce coucou soit bien compliqué.
— Et si vous me cassez tout à fait mon horloge ? dit Janille.
— Eh ! laisse-la-lui casser , si ça l'amuse , dit Gilberle avec un air de bonté où l'on retrouvait la libérale insouciance de son père.
— Je demande à la casser , reprît Emile , si tel est son destin , pourvu qu'on me permette de la remplacer.
— Oh ! oui-da ! s'il en arrive ainsi , dit Janille , je la veux toute pareille, ni plus belle, ni plus grande ; celle-là nous est commode ; elle sonne clair cl ne nous casse pas la tête.
Emile se mit à Tœuvre ; il démonta le coucou d'Allemagne, et, l'ayant examiné^ il n'y trouva qu'un
LB PÉCHÉ DE M. ANTOINE
pea de poastière à faire disparaître de l'intérieur. Penché sur la table auprès de Gilbertc, il nettoya et rétablit avec soin la machine rustique , tout en échangeant arec les deux femmes quelques paroles ou renjoaement amena une sorte de douce familiarité. On dit qu'on s'épanche et se li?ro en mangeant ensemble, mais G*etl bien plutôt en travaillant ensemble qu'on sent et laisse ?entr la bienveillante intimité. Tous (rois l'éprouvèrent; lorsqu'ils eurent fini lear mutuelle tâche, ils étaient presque membres de la même famille.
-- C'est affaire à vous, dit Janille, en voyant marcher son coucou, et vous feriez presque un horloger. Ah çà ! allons nous promener maintenant : je Tas d'abord allumer ma lanterne pour vous conduire dans les caveaux.
— Monsieur, dit Gilberte lorsque Janille fut sortie , vous avez dit tout à Theure que vous comptiez dîner chez M. de Boisguilbauît , ne puis-je TOUS demander qnelle impression vous a faite cet homme-lâ ?
— J'aurais de la peine à la définir, répondit Emile. C'est un mélange d'éloignement et de sympathie , si étrange , que j'ai besoin de le voir encore et de Fexaminer beaucoup , et d'y réfléchir encore après , pour me bien rendre compte d'un caractère si bizarre. Ne le connaissei-vous pas, mademoiselle, et ne pouvcz-vous m'aider à le comprendre ?
— Je ne le connais pas du tout ; je l'ai entrevu une oa deux fois dans ma vie, quoique nous demeurions bien près de chez lui, et , d'après ce que j'en sTais entendu dire , J*avais une grande envie de le regarder; mais il passait à cheval sur le même chemin que nous , et , du plus loin qu'il nous apercevait, mon père et moi, il prenait le grand irot , nous faisait un salut sans nous regarder , sans paraître même savoir qui nous étions, et disparaissait au plus vite ; on eût dit qu'il voulait se cacher dans la poussière que soulevaient les pieds de son cheval.
— Quoique si proche vobin , M. de Châleaubrnn n*a plus la moindre relation avec lui 7
— Oh ! ceci est fort étrange, dit Gilberte en baissant la voix d'un air de conGdence naïve ; mais je peux bien vous en parler, M. Emile , parce qu'il me semble que vous devez éclaircir quelque chose dans ce mystère. Mon père a été intimement lié dans sa jeunesse avec M. de Boisguilbauît. Je sais cela , bien qu'il n'en parle jamais , et que Janille évite de me répondre quand je Tinterroge ; mais Jean, qui n'en sait pas plus long que moi sur les causes de leur rupture, m'a souvent dit qu'il les avait vus inséparables. Cest ce qui m'a toujours fait penser que M. de Boisguilbauît n'est ni si fier ni si froid qu'il le parait ; car l'enjouement et la vivacité
do mon père n'eussent pu s'acommoder d'un caractère hautain et d'un cœur sec. Je dois vous confier aussi que j'ai surpris quelques réflexions échangées entre mon père et Janille à propos de lui , dans des moments où ils croyaient que je ne les entendais pas. Mon père disait que le seul malheur irréparable de sa vie était d'avoir perdu l'amitié de M. de Boisguilbauît, qu'il ne s'en consolerait jamais, et que s'il pouvait donner un œil , un bras et une jambe pour la reconquérir , il n'hésiterait pas. Janille traitait ces plaintes de folies et lui conseillait de ne jamais faire la moindre démarche , parce qu'elle connaissait bien l'homme, et qu'il n'oublierait jamais ce qui les avait brouillés. « £h bien , disait alors mon père , j'aimerais mieux une explication , des reproches ; j'aurais mieux aimé un duel , alors que nous étions encore à peu près d'égale force pour nous mesurer , que ce silence implacable et celle persistance glacée qui me percent le cœur. Non, Janille, non, je n'en prendrai jamais mon parti, et si je meurs sans qu'il m'ait serré la main, je ne mourrai pas content d'avoir vécu. » Janille essayait de le distraire et elle en venait à bout , parce que mon père est mobile , et trop afleclucux pour vouloir affliger les autres de sa tristesse. Mais vous, M. Emile, qui aimez tant vos parents , vous comprenez bien que ce chagrin secret de mon père a toujours pesé sur mon âme , depuis le jour où je l'ai pénétré. Aussi , je ne sais pas ce que je n'entreprendrais pas pour le lui 6ler. Depuis un an, j'y pense sans cesse , et vingt fois j'ai rêvé que j'allais à Boisguilbauît , que je me jetais aux pieds de cet homme sévère , et que je lui disais : « Mon père est le meilleur des hommes et le plus fidèle de vos amis. Ses vertus l'ont rendu heureux en dépit de sa mauvaise forlune ; il n'a qu'un seul chagrin , mais il est profond , et d'un mot vous pouvez le faire cesser. « Mais il me repoussait et me chassait de chez lui avec fureur. Je m'éveillais tout effrayée , et une nuit que je criai en prononçant son nom , Janille se releva , et me pressant dans ses bras : « Pourquoi penses-tu à ce vilain homme, me dit-elle, il n'a aucun pouvoir sur toi , et il n'oserait s'attaquer à ton père, n J*ai vu par là que Janille le baissait ; mais , quand il lui arrive de dire un mot contre lui, mon père prend chaudement sa défense. Qu'y a-t-il donc entre eux? Presque rien peut-être. Une susceptibilité puérile, un différend c^ propos de chasse, à ce que prétend Jean Jappeloup. Si cela était certain , ne serait-il pas possible de les réconcilier? Mon père, aussi, rêve de M. de Boisguilbauît, et quelquefois , lorsqu'il s'assoupit sur sa chaise après souper, il prononce son nom avec une angoisse profonde. M. Emile , je m'en rapporte à votre générosité et à votre prudence pour faire parler , s'il est
possible , M. de BoisguilbauU. Je me suis loujours promis de saisir la première occasion qui se présenterait pour lâcher de rapprocher deux hommes qui se sont tant aimés , et si Jean avait pu rentrer tout à fait en grâce auprès du marquis, j'aurais espéré beaucoup de sa hardiesse et de son esprit naturel. Mais lui aussi est victime d*une bizarrerie de ce personnage, et je ne vois que vous qui puissiez venir à mon aide.
— Vous ne doutez pas que ce ne soit désormais ma plus constante résolution, répondit Emile avec feu.
Et comme il entendait revenir Janillc , dont les petits sabots résonnaient sur les dalles, il monta sur une chaise comme pour consolider la pendule , mais en cfTct pour cacher le trouble délicieux que faisait naître en lui la confiance de Gilberte.
Gilberle aussi était émue ; elle avait fait un grand effort de courage pour ouvrir son cœur à un jeune homme qu^elle connaissait à peine ; et elle n'était ni assez enfant , ni assez campagnarde , pour ne pas savoir qu'elle avait agi en dehors des convenances. Cette loyale fille souffrait déjà un peu d'avoir un petit secret pour Janille , mais elle se rassurait en pensant à la pureté de ses intentions , et il lui était impossible de croire Emile capable d'en abuser. Pour la première fois de sa vie, elle eut un instinct de ruse féminine en voyant rentrer sa chère gouvernante. Elle sentait qu'elle avait le visage en feu , et elle se baissa comme pour chercher une aiguille qu'elle avait fait tomber à dessein.
La pénétration de Janille fut donc mise en défaut par deux enfants fort peu habiles à tous autres égards , et on entreprit gaientent Tcxploralion des souterrains.
Celui qui était placé immédiatement au-dessous du pavillon carré donnait entrée à un escalier rapide, qui s'enfonçait à une profondeur effrayante dans le roc. Janille marchait devant, d'un pas délibéré, et avec rhabitude que lui avaient donnée ses fonctions de cicérone auprès des voyageurs. Emile la suivait pour frayer le chemin à Gilberle , qui n'était ni maladroite ni pusillanime, mais pour laquelle Janille tremblait sans cesse.
— Prends garde, ma petite, lui criait-elle à chaque instant. M. Emile, retenez-la si elle tombe! Mademoiselle est distraite comme son cher père; c'est de famille. Ce sont des enfants qui se seraient tués cent fois , si je n'avais pas toujours eu l'œil sur eux.
Emile était heureux de pouvoir prendre un peu du rôle de Janille. Il écartait les décombres , et , comme l'escalier devenait de plus en plus difficile et dégradé , il se crut autorisé à offrir sa main , qui
fut refusée d*abord , et enfin acceptée comme assez nécessaire.
Qui peut dépeindre la violence et l'ivresse d'un premier amour dans une âme énergique? Emile trembla si fort en recevant la main de Gilberte dans la sienne, qu'il ne pouvait plus ni parler ni plaisanter avec Janille, ni répondre à Gilberte, qui plaisantait encore, et qui peu à peu se sentit toute troublée et ne trouva plus rien à dire.
Ils ne descendirent ainsi qu'une douzaine de marches ; mais, pendant cette minute , le temps s'arrêta pour Emile , et , quand il passa toute la nuit suivante â se la retracer , il lui sembla qu'il avait vécu un siècle. Sa vie précédente lui apparut dès lors comme un songe , et son individualité fut comme transformée. Se rappelait-il les jours de l'enfance, les années du collège, les ennuis ou les joies de l'élude , ce n'était plus Tèlre passif et enchaîné qu'il s'était senti être jusque-là ; c'était l'amant de Gilberle , qui venait de travcrscL celte vie, désormais radieuse, éclairée d'un jour nouveau, lise voyait petit enfant , il se voyait écolier impétueux . puis étudiant rêveur et agile ; et ces personnages , qui lui avaient paru différer comme les phases de sa vie , redevenaient à ses yeux un seul être, un être privilégié qui marchait triomphalement vers le jour où la main de Gilberle devait se poser dans la sienne.
L'escalier souterrain aboutissait au bas de la colline rocheuse que couronnait le château. C'était un passage de sortie réservée en cas de siège, et Janille ne tarissait pas d'éloges sur celle construction difficile et savante. Malgré l'égalité absolue dans laquelle elle vivait avec ses maîtres et dont elle n'eût voulu se départir à aucun pris , lant elle avail conscience de son droit , la petite femme avait des idées étrangement féodales ; et , à force de s'identifier avec les ruines de Châteauhrun , elle en élait venue à tout admirer dans ce passé dont elle se faisait , à la vérité, une idée fort confuse. Peut-être aussi croyait-elle devoir raballre l'orgueil présnnié de la richesse bourgeoise , en faisant sonner bien haut devant Emile Tantique puissance des ancclres de Gilberte.
— Tenez, monsieur, lui disait-elle en le prontcnant de geôle en geôle , voilà oiî l'on mettait les gens à la raison. Vous pouvez voir encore ici les anneaux de fer pour attacher les prisonniers enchaînés. Voici un caveau où l'un dit que trois rebelles ont été dévorés par un serpent énorme. Les seigneurs d'autrefois en avaient comme cela à leur disposition. Nous vous ferons voir tantôt les oubliettes : c'était cela qui ne plaisanlail pas! Ah ! mais si vous étiez passé par là avant la révolution , vous auriez peut être bien fait le signe de la crois, au lieu de rire !
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
— Heureusement on peul rire ici maintenant , dit Gilberte,et pensera autre chose qu*à ces abominables légendes. Je remercie le bon Dieu de m*avoir fait naître clans un temps où Ton peut à peine y croire , cl j'aime notre vieux nid , tel que le voilà , inolTensifet renversé à jamais. Tu sais bien, Janille, ce que mon père dit toujours aux gens de Cuzion, quan'i ils viennent lui demander de nos pierres pour se bâtir des maisons. « Prenez, mes enfants, prenez, ce sera Ja première fois qu'elles auront servi à quelque chose de l)on ! »
— G*est égal, reprit Janille, c'est quelque chose que d'avoir été les premiers dans son pays , et les maîtres à tout le monde !
— On en sent d'autant mieux , dit la jeune fille, le plaisir (i'étre l'égal de tout le monde et de ne plus faire peur à personne.
— Oh ! c'est une gloire et un bonheur que j'envie! s'écria Emile.
Ll TALISHAIf.
Si on eût dit , huit jours auparavant, à Gilberte qu'un jour allait arriver où le calme de son cœur serait agité de commotions étranges, où le cercle de ses affections allait non pas seulement s'étendre i)our admettre un inconnu à la suite de son père, de Janille et du charpentier, mais se briser soudainement pour placer un nouveau nom au milieu de ces noms chéris, elle n'eût pu croire à un tel miracle , et elle s'en fût effrayée. Et pourtant elle sentait vaguement que désormais l'image de ce jeune homme aux cheveux noirs , à l'œil de feu , à la taille élancée , allait s'attacher à tons ses pas et la poursuivre jusque dans son sommeil. Elle repoussait une telle fatalité, mais sans pouvoir s'y soustraire. Son àmc douce et chaste n'allait point au-devant de l'ivresse qui venait la chercher; mais elle devait la subir, et elle la subissait déjà depuis que la main d'Emile avait frémi et tremblé en touchant la sienne. Puissance inouïe et mystérieuse d'un attrait que rien ne peut conjurer, et qui dispose de la jeunesse avant qu'elle ait eu le temps de se reconnaître et de se préparer â l'attaque OQ à la défense I
Un peu excitée par les premières atteintes de cette flamme secrète, Gilberte les reçut d'abord en jouant. Sa sérénité n'en fut pas troublée à la surface , et tandis qu'Emile était déjà forcé de se faire violence pour cacher son émotion, elle souriait encore et parlait librement, en attendant que le regret de son départ et l'impatience de son retour lui fissent com-
Q. SAND. — TOMB Tl.
prendre que sa présenceallalt devenir souverainement nécessaire. Janille ne les quitta plus; mais insensiblement leur conversation se porta sur des sujets où, malgré sa vive pénétration, Janille ne comprenait pas grand*chose. Gilberte était instruite aussi solidement que peutrèlrc une jeune fille élevée dans un pensionnai de Paris, et il est vrai de dire que l'éducation des femmes a fait , depuis vingt ans , de notables progrès dans la plupart de ces établissements. L'instruction, le bon sens et la tenue des femmes chargées de les diriger, ont subi les mêmes améliorations, et des hommes de mérite n'ont pas trouvé au-dessous d'eux de faire des cours d'histoire, de littérature et de science élémentaire pour cette moitié intelligente et perspicace du genre humain.
Gilberte avait reçu quelques notions de ce qu'on appelle les arts d'agrément ; mais, tout en obéissant en ceci à la volonté de son père , elle avait donné plus d'attention au développement de ses facultés sérieuses. Elle s'était dit de bonne heure que les beaux-arts lui seraient d'une faible ressource dans une vie pauvre et retirée, que le labeur domestique lui prendrait trop de temps, et que, destinée au travail des mains, elle devait former son esprit, pour ne pas souffrir du vide de la pensée et du dérèglement de l'imagination. Une sous-maltresse, femme de mérite, dont elle avait fait son amie et la confidente de son sort précaire , avait ainsi réglé l'emploi de ses facultés , cl la jeune fille, pénétrée de la sagesse de ses conseils, s'y était docilement résolue. Cependant ce plaisir d'apprendre et de retenir les choses de l'esprit avait créé à l'enfant une certaine souffrance , depuis qu'elle était privée de livres au milieu des ruines de Chàteaubrun. M. Antoine eût fait tous les sacrifices pour lui en procurer, s'il eût pu se rendre compte de son désir ; mais Gilberte, qui voyait leurs ressources si restreintes, et qui voulait, avant tout, que le bien-être de son père ne souffrit d'aucune privation, se gardait bien d'en parler. Janille s'était dit, une fois pour toutes, que $a fille était assez savante, et, la jugeant d'après elle-même , qui était encore coquette d'ajustemenls au milieu de sa parcimonieuse économie, elle employait ses petites épargnes à lui procurer de temps en temps une robe d^indienne ou un bout de dentelle. Gilberte affectait de recevoir ces petits présents avec un plaisir extrême, pour ne rien diminuer de celui que sa gouvernante mettait à les lui apporter. Mais elle soupirait tout bas, en songeant qu'avec le prix modique de ces chiffons on eût pu lui donner un bon livre d'histoire ou de poésie. Elle consacrait ses heures de loisir a relire sans cesse le petit nombre de ceux qu'elle avait rapportés de sa pension, et elle les savait presque par cœur. Une fois ou deux, sans rien
J.E PÉCHÉ DE M. ANTOINE
dire de son projet, Qlle avait déterminé Janille, qui tenait les cordons de la bourse commune, à lui donner l'argent destiné à une parure nouvelle. Mais alors il s*élait trouvé que Jean avait eu besoin de souliers, ou que de pauvres gens du voisinage avaient manque de linge pour leurs enfants; et Gilberle avait été à ce qu'elle appelait le plus presse, remettant à des jours meilleurs pour tous l'acquisition de ses livres. Le curé de Cuzion lui avait prêté un abrégé de quelques Pères de TEglise, et la Fie des Saints f dont elle avait fait longtemps ses délices; car, lorsqu'on n'a pas de quoi choisir, on force son esprit à se complaire aux choses sérieuses, en dépit de la jeunesse qui vous pousserait à des occupations moins austères. Ces nécessités sont parfois salutaires aux bons esprits, et lorsque Gilberte se plaignit naïvement à Emile de son ignorance, il s'clonna au contraire de la voir si éclairée sur certaines choses de fond qu'il avait jugées sur la foi d'aulrui sans les approfondir.
L'amour et l'enthousiasme aidant, il ne tarda pas à trouver Gilberte accomplie, et à la proclamer , en lui-même, la plus intelligente et la plus parfaite des créatures humaines; et cela était relativement vrai. Le plus grand et le meilleur des êtres, c'est celui qui sympathise le plus avec nous , qui nous comprend le mieux, qui sait le mieux développer et alimenter ce que nous avons de meilleur dans l'âme ; enfin , c'est celui qui nous ferait Texistence la plus douce et la plus complète, s'il nous était donné de fondre en* lièrement la sienne avec la nôtre, u Ah ! j'ai bien fait de conserver jusqu'ici mon cœur vierge et ma vie pure, se disait Emile, et je vous remercie, mon Dieu, de m'y avoir aidé ! car voici bien véritablement celle qui m'élait destinée, et sans laquelle je n'aurais jamais fait que végéter et souflfrir. »
Tout en causant d'une manière générale, Gilberte laissa percer son regret d*étrc privée de livres , et JÉmile devina bien vile que ce regret était plus profond qu'on ne voulait le faire connaître à Janille. 11 pensa avec douleur qu'hormis des traités de commerce et d*industrie spéciale , il n'y avait pas un seul volume dans la maison de son père, et que, croyant retourner à Poitiers , il y avait laissé le peu d'ouvrages littéraires qu'il possédait. Mais Gilberte insinua qu'il y avait une bibliothèque trèsétendue à Boisguilbault. Jean avait autrefois travaillé d«kns une grande chambre pleine de livres, et il était bien regrettable qu'on ne se vit point, car on aurait pu profiter d'un si utile voisinage.
Ici Janille, qui tricotait toujours en marchant, releva la tète.
— Ça doit être un tns de vieux bouquins fort ennuyeux, dit-elle, et je serais bien fâchée, pour mon compte, d*y mettre le nez ; je craindrais que ça ne
me rendit maniaque comme celui qui en faîlM nourriture.
— M. de Boisguilbault lit donc beaucoup ? demanda Gilberte ; sans doute il est fort inslrail ?
— £t à quoi cela lui a-t-il servi de tant lire et de devenir si savant? Il n'en a jamais fait part à personne, et ça n'a réussi à le rendre ni aimant ni aimable.
Janille, ne voulant pas s'exposer plus longtemps â parler d'un homme qu'elle haïssait, sans pouvoir ou sans vouloir dire pourquoi, fit quelques pas dans le préau vers ses chèvres, comme pour les empêcher de brouter une vigne qui tapissait l'entrée du pavillon carré. Emile profita de cet instant pour dire à Gilberte que s'il y avait, en eiïet, tant de livres k Boisguilbault, elle en aurait bientôt â discrétion , dûtni les emprunter à la dérobée.
Gilberte ne put le remercier que par un sourire , n*osanl y joindre un regard : elle commençait à se sentir embarrassée avec lui, lorsque Janille n'était pas entre eux.
« Ah ça ! dit Janille en se rapprochant , M. Antoine ne se presse guère de revenir. Je le connais : il babille à cette heure ! il a rencontré d'anciens amis; il les régale sous la ramée, il oublie Theure et il dépense son argent! Et puis, si quelque pleurard lui demande à emprunter dix ou quinze francs , pour acheter une mauvaise chèvre , ou quelques paires d'oies niaigres, il va se laisser aller! U donnerait bien tout ce qu'il a sur lui , s'il n*avait pas peur d'être grondé en rentrant. Ah mais ! il a emmené six moutons, et s'il n'en rapporte que cinq dans sa bourse, comme ça arrive trop souvent , gare à ma mie Janille ! il n'ira plus sans moi à la foire ! Tenez, voilà quatre heures qui sonnent â l'horloge ( grftce à M. Emile qui l'a si bien fait parler), et je gage que ton père est tout au plus en route pour revenir.
— Quatre heures ! s'écria Emile, c'est juste l'heure où M. de Boisguilbault se met à table. Je n'ai pas an instant à perdre.
— Partez donc vite , dit Gilberte , car il ne Tant pas l'indisposer contre nous plus qu'il ne l'est déjà.
— Eh ! qu^est-ce que ça nous fait qu'il nous en veuille? dit Janille. Allons, vous voulez donc partir absolument sans voir M. Antoine?
— Il le faut, à mon grand regret !
— Où est ce bandit de Charasson? cria Janille. Je gage qu'il dort dans un coin et qu'il ne songe pas à vous amener votre cheval ! Oh ! quand monsieur est absent, Sylvain disparait. Ici, méchant drôle ! où étes-vous caché ?
— Que ne pouvez-vous me munir d'un charme ! dit Emile à Gilberle tandis que Janille cherchait Sylvain et l'appelait d'une voix plus retentissante que réellement courroucée* Je m'en vais, comme un
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
chevalier errant, pénétrer dans Tantre du vieux magicien pour essayer de lui ravir ses secrets et les paroles qui doivent mettre Gn à vos peines.
— Tenec, dît Gilt>erle en riant cl détachant une fleur de sa ceinture, voici la plus belle rose de mon jardin : il y aura peut-être dans son parfum une vertu salutaire pour endormir la prudence et adoucir la férocité de notre ennemi. Laissez-la sur sa table, lâches de la lui faire admirer et respirer. Il est horticulteur et n*a peut-être pas, dans son grand parterre, un aussi bel échantillon que ce produit de mes greffes de Tan passé. Si j*étais une châtelaine de ce bon temps que regrette Janille , je saurais peut-être faire une conjuration pour attacher un pouvoir magique à celte fleur. Mais, pauvre fille, je ne sais que prier Dieu, et je lui demande de répandre la grâce dans ce cœur farouche, comme il a fait descendre la rosée pour ouvrir ce boulon de rose.
— Serai-jc donc vraiment forcé de lui laisser mon talisman? dit Emile en cachant la rose dans son sein ; et ne dois-je pas le garder pour qu'il nie serve une autre fois?
I^ Ion dont il fit cette demande, et l'émotion répandue sur son visage causèrent à Gilberte un instant de surprise ingénue. Elle le regarda d*un air incertain, ne pouvant pas encore comprendre le prix qu'il attachait à la fleur détachée de son sein. Elle essaya de sourire comme à une plaisanterie, puis elle se sentit rougir ; et Janille reparaissant, elle ne répondit rien.
Emile, enivré d^amour, descendit avec une audacieuse rapidité le sentier dangereux de la colline. Quand il fut au bas, il osa se retourner , el vit Gilberte qui, de sa terrasse plantée de rosiers, le suivait des yeux , bien qu'elle eût les mains occupées, en apparence, k tailler ses plantes favorites. Elle n'était pas mise avec recherche, à coup sûr, ce jourlâ plus que les autres. Sa robe était propre, comme tout ce qui avait passé par les mains scrupuleuses de Janille ; mais elle avait été si souvent lavée el repassée que, de lilas, elle était devenue d'une teinte indéfinissable , comme celle que prennent les hortensias au moment de se flétrir. Sa splendide chevelure blonde, rebelle aux torsades qu'on lui imposait, s'échappait de cette contrainte, et formait comme une auréole d'or autour de sa tête. Une chemisette bien blanche et bien serrée encadrait son beau cou el laissail deviner le contour élégant de ses épaules. Emile la trouTa resplendissante, aux rayons du soleil qui tomiNiient d'aplomb sur elle , sans qu'elle songeât à s'en préserver. Le hâle n'avait pu flétrir une si riche carnation , et elle paraissait d'autant plus fraîche que sa toilette était plus pâle et plus effacée. D'ailleurs , l'imagination d'un amoureux de
vingt ans est trop riche pour s'embarrasser d'un peu plus ou moins de parure. Cette petite robe fanée prit aux yeux d'Emile une teinte plus riche que toutes leà étoffes de l'Orient, et il se demanda pourquoi les peintres de la renaissance n'avaient jamais su vêtir aussi magniflquement leurs riantes madones et leurs saintes triomphantes.
11 resta cloué à sa place quelques instants, ne pouvant s'éloigner; et, sans l'ardeur de son cheval qu rongeait le frein et frappait du pied, il eût complé» tcment oublie que M. de Boisguilbault avait encore une heure à l'altendre, 11 avait fallu faire plusieurs détours pour arriver au bas de cette colline, et cependant la dislance verticale n'était pas assez grande pour que les deux jeunes gens ne se vissent pas fort bien. Gilberte reconnut l'irrésolution du cavalier, qui ne pouvait se résoudre à la perdre de vue ; elle rentra sous les buissons de roses pour s'y cacher ; mais elle le regarda encore longtemps à travers les branches. Janille avait été sur le sentier opposé â la rencontre de son maître. Ce ne fut qu'en entendant la voix de son père que Gilberte s'arracha au charme qui la retenait. C'était la première fois qu'elle se laissait devancer par Janille pour le recevoir el le débarrasser de sa gibecière et de son bâton.
A mesure qu'il se rapprochait de Boisguilbault , Emile faisait son plan el le refaisait cent fois pour attaquer la forteresse où ce personnage incompréhensible se tenait retranché. Entraîné par son esprit romanesque, il croyait pressentir la destinée de Gilberte, el la sienne par conséquent, écrites en chiffres mystérieux dans quelque recoin ignoré de ce vieux manoir, dont il voyait les hautes murailles grises se dresser devant lui. Grande, morne, triste et fermée comme son vieux seigneur , celle résidence isolée semblait défier l'audace de la curiosité. Mais Emile était stimulé désormais par une volonté passionnée. Confident et mandataire de Gilberte, il pressait contre ses lèvres la rose déjà flétrie, et se disait qu'il aurait le courage et l'habileté nécessaires pour triompher de tous les obstacles*
Il trouva M. de Boisguilbault seul sur son perron, inoccupé cl impassible comme à l'ordinaire. Il se hâta de s'excuser du retard apporté au dîner du vieux gentilhomme , en prétendant qu*il avait perdu son chemin, et que, ne connaissant pas encore le pays, il avait mis près de deux heures à se retrouver. M. do Boisguilbault ne lui fit point de questions sur l'itinéraire qu'il avail suivi ; on eût dit qu'il craignait d'entendre prononcer le nom de Chàleaubrun : mais par un raffinement de politesse, il assura qu'il ne savait point l'heure, el qu'il n'avail pas songé à s'impatienter. Cependant il avait ressenti quelque agitation, comme Emile s'en aperçut bientôt à certaines paroles embarrassées, et le jeune homme crut com-
LE PÉCHÉ DE M. ANTOiNE.
prendre qu'au milieu du profond ennui de son isolemcnl , la susceptibilité du marquis eûl vivement souffert d'un manque de parole.
Le dîner fut excellent et servi avec une ponctualité minutieuse par le vieux domestique. C'était le seul serviteur visible du château. Les autres, enfouis dans la cuisine, qui élail située dans un caveau, ne paraissaient point. Il semblait qu'il y eût à cet égard une sorte de consigne, et que leur doyen eût seul le don de ne pas choquer les regards du maître. Ce vieillard était infirme, mais il était si bien habituée son service, que le marquis n*avait presque jamais rien à lui dire, et quand, par hasard, il ne devinait pas ses volontés, il lui suffisait d'un signe pour les comprendre. Celle surdité paraissait servir le laconisme de M. de Boisguilbault, et peut-être aussi n*étaitHl pas fâché d'avoir près de lui un homme dont la vue affaiblie ne pouvait plus chercher à lire dans sa physionomie ; c'était une machine plus qu'un serviteur qu'il avait à ses côtés, et qui, privé par ses infirmités du pouvoir de communiquer avec la pensée de ses sctiiblables, en avait perdu le désir et le besoin. On concevait aisément que ces deux vieillards fussent seuls capables de vivre ensemble, sans songer à s'ennuyer l'un de l'autre, tant il y avait en eux peu de vie apparente.
Le service ne se faisait pas vite, mais avec ordre. Les deux convives restèrent deux heures à table. Emile remarqua que son hôte mangeait à peine, et seulement pour l'exciter à goûter tous les plats, qui étaient recherchés et succulents. Les vins furent exquis, et le vieux Martin présentait horizontalement, sans leur imprimer la moindre secousse, des bouteilles couvertes d'une antique et vénérable poussière. Le marquis mouillait à peine ses lèvres et faisait signe à son vieux serviteur de remplir le verre d*Émile, qui, habitué à une grande sobriété, s'observait pour ne pas laisser sa raison succomber à tant d'expériences réitérées sur les nombreux échantillons de cette cave seigneuriale.
— Esl-cc là voire ordinaire, M. le marquis? lui demanda-t-il, émerveillé de la coquetterie d'un tel repas pour deux personnes.
— Je... je n'en sais rien, répondit le marquis ; je ne m'en mêle pas, c'est Martin qui dirige mon intérieur. Je n'ai jamais d'appétit el ne m'aperçois pas de ce que je mange. Trouvez-vous que ce soit bon?
— Parfait; et si j'avais souvent l'honneur d'être admis à voire table, je prierais Martin de me traiter moins splendidement, car je craindrais de devenir gourmet.
— Pourquoi non ? c'est une jouissance comme une aulre. Heureux ceux qui en ont beaucoup !
— Mais il en est de plus nobles et de moins dispen-
dieuses, reprit Emile ; tant de gens manquent du nécessaire que j'aurais honte de me faire un besoin da superflu.
— Vous avez raison, dit M. de Boisguilbaall avec son soupir accoutumé. Eh bien, je dirai à Martin de vous servir plus simplement une aulre fois. Il a jugé qu'à votre âge on a?ait grand appétit ; mais il me semble que vous mangez comme quelqu'un qui a fini de grandir. Quel âgeavezvous?
— Vingt el un ans.
— Je vous aurais cru moins jeune.
— D'après ma figure ?
— Non, d'après vos idées.
— Je voudrais que mon père entendit votre opinion, M. le marquis, et qu'il voulût bien s'en pénétrer, répondit Emile en souriant ; car il me traite toujours comme un enfant.
— Quel homme est-ce que TOtre père? dit M. de Boisguilbault avec une ingénuité de préoccupation qui ôlait à cette question ce qu'elle eût pu avoir d'impertinent au premier abord.
— Mon père, répondit Emile, est pour moi an ami dont je désire l'estime et dont je redoute le blâme. C'est ce que je puis dire de mieux pour vous peindre un caractère énergique, sévère et juste.
— J'ai ouï dire qu'il était fort capable, fort riche, et jaloux de son influence. Ce n'est pas un mal, s'il s'en sert bien.
^ Et quel est, suivant vous, M. le marquis, le meilleur usage qu'il en puisse faire?
— Ah 1 ce serait bien long à dire ! répondît le marquis en soupirant; vous devez savoir cela aussi bien que moi.
El, entraîné un instant par la confiance qu'Emile lui avait témoignée à dessein pour provoquer la sienne, il retomba dans sa torpeur, comme s'il eût craint de faire un effort pour en sortir.
« Il faut absolument rompre cette glace séculaire, pensa Emile. Ce n'est peut-être pas si difficile qu'on le croit. Peut-être serai-je le premier qui l'ait essayé! »
El tout en gardant, comme il le devait, le silence sur les craintes que lui inspirait l'ambition de son père, ou sur la lutte pénible de leurs opinions respectives , il parla avec abandon et chaleur de ses croyances, de ses sympathies, et même de ses rêves pour l'avenir de la famille humaine. Il pensa bien que le marquis allait le prendre pour un fou, et il se plut à provoquer des contraditîons qui lui permettraient enfin de pénétrer dans cette âme mystérieuse.
« Que ne puis-je amener une explosion de dédain ou d'indignation ! se disait-il ; c'est alors que je verrais le fort et le faible de la place. »»
LE PéCHE DE M. ANTOINE.
Et, sans s*en douter , il suivait avec le marquis la même tactique que son père avait suivie naguère avec lui ; il affectait de fronder et de démolir tout ce qu'il supposait devoir élre plus ou moins sacré aux yeui du vieux légitimiste ; la noblesse aussi bien que Targent, la grande propriété, la puissance des individus, Tesclavage des masses, le catholicisme jésuitique, le prétendu droit divin , Tinégalilé des droits et des jouissances, base des sociétés constituées, la domination de Pliomme sur la femme, considérée comme marchandise dans le contrat de mariage, et comme propriété dans le contrat de la morale publique ; cufîn , toutes ces lois païennes que TEvangile n*a pu détruire dans les institutions et que la politique de l'Eglise a consacrées.
M. de Boisguilbault paraissait écouler mieux qu*à Fordinaire ; ses grands yeux bleus s*étaient arrondis comme si , à défaut du vin qu'il ne buvait pas, la Surprise d'une telle déclaration des droits de l'homme Teùt jeté dans une stupeur accablante. Emile regardait son verre, rempli d'un tokai de cent ans, et se promettait d'y avoir recours pour se donner du moniant, si la chaleur naturelle de son jeune enthousiasme ne suflSsait pas à conjurer l'avalanche de neige prête à rouler sur lui.
Mais il n'eût pas besoin de ce topique, et soit que la neige eût trop durci pour se détacher du glacier, soit qu'en ayant l'air d'écouter, M. de Boisguilbault n'eût rieu entendu , la téméraire profession de foi de l'enfant du siècle ne fut pas interrompue et s'acheva dans le plus profond silence.
— Eh bien ! M. le marquis, dit Emile étonné de cette tolérance apathique, acceptez-vous donc mes opinions, ou vous semblent-elles indignes d'être cornbaltoes?
M. de Boisguilbault ne répondit pas ; un pâle sourire erra sur ses lèvres, qui firent le mouvement de répondre , et ne laissèrent échapper que le soupir problématique. Mais il posa sa main sur celle d*£mîle, et il sembla à ce dernier qu'une moiteur froide donnait cette fois quelque symptôme de vie à cette main de pierre.
Enfin il se leva, et dit :
— Nous allons prendre le café dans mon parc. Et, après une pause, il ajouta , comme s'il achevait tout haut une phrase commencée tout bas :
— Car je suis complètement de votre avis.
— Vraiment ? s'écria Emile en passant résolument son bras sous celui du vieux seigneur.
— Et pourquoi donc pas? reprit celui-ci tranquillement,
— C'est-à-dire que toutes ces choses vous sont indifiérentes?
— Plût k Dieu ! répondit M. de Boisguilbault avec on soupir plus accentué que les autres.
OtOSL.
Emile n'avait encore admiré le parc de Boisguilbault que par-dessus les haies et à travers les grilles. Il fut encore plus frappé de la beauté de ce lieu de plaisance, de la vigueur des plantes et de leur heureuse disposition. La nature avait fait beaucoup, mais l'art l'avait secondée avec une grande intelligence. Le terrain en pente offrait mille incidents pittoresques, et une source abondante, s'échappanl du milieu des rochers, courait dans tous les sens, entretenant la fraîcheur sous ces magnifiques ombrages. Le fond et le revers du ravin, qui appartenaient aussi au marquis , étaient couverts d'une végétation serrée qui cachait une partie des murs et des buissons de clôture, si bien que, de toutes les hauteurs ménagées pour jouir de la vue d'un immense et splendide paysage , on pouvait croire que le parc s'étendait jusqu'à l'horizon.
— Voici un lieu enchanté , dit Emile , et il suffit de le voir pour être certain que vous êtes un grand poète.
— Il y a beaucoup de grands poètes de mon espèce, répondit le marquis, c'est-à-dire de gens qui sentent la poésie sans pouvoir la manifester.
— La parole parlée ou écrite est-elle donc la seule manifestation intéressante? reprit Emile. Le peintre qui interprète grandement la nature n'est-il pas poète aussi ? Et si cela est incontestable, l'artiste qui crée sur la nature elle-même, et qui la modifie pour développer toute sa beauté, n'a-t-il pas produit une grande manifestation poétique?
— Vous arrangez cela pour le mieux, dit M. de Boisguilbault d'un ton de complaisance paresseuse, qui n'était pourtant pas sans bienveillance.
Mais Emile aurait mieux aimé la discussion que cette adhésion nonchalante à tout propos, et il craignait d'avoir manqué sa principale attaque. « Que trouverai-je donc pour l'impatienter et le faire sortir de lui-même? se disait-il. Il n'est point de siège fameux dans l'histoire qui soit comparable à celui-ci.»
Le café était servi dans un joli chalet suisse, dont l'exactitude et la propreté charmèrent Emile un instant. Mais l'absence d'êtres humains et d'animaux domestiques dans cette retraite champêtre se fit trop vite remarquer pour qu'il fût possible d'entretenir la moindre illusion. Rien n'y manquait pourtant : ni la colline couverte de mousse et plantée de sapins, ni le filet d'eau cristallin tombant à la porte dans une auge de pierre et s'en échappant avec un doux murmure; la maisonnette tout entière en bois résineux coquettement découpé en ba-
Mft
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
luslrades , et adossée à des biocs granitiques, le joli toit à grands rebords , rinléricur meublé à Tallemande, et jusqu*au service en poterie bleue : tout cela neuf, propre, brillant, silencieux et désert, ressemblait à un beau joujou de Fribourg plus qu'à une habitation rustique. Il n*y avait pas jusqu'aux figures ternes et roides du vieux marquis et de son vieux majordome qui ne donnassent l'idée de personnages en bois peint, adaptés là pour compléter la ressemblance.
-* Vous avez été en Suisse , M. le marquis, lui dit Emile, et ceci est un souvenir de prédilection ?
— J'ai peu royagé, répondit M. de BoisguilbauU, quoique je fusse parti un jour avec rinteniiun de faire le tour du monde. La Suisse se trouva sur mon chemin ; le pays me plut , et je n'allai pas plus loin, me disant que je me donnerais sans doute beaucoup de peine pour ne rien trouver de mieux.
— Je vois que vous préférez ce paysHïi à tous les autres, et que vous y êtes revenu pour toujours ?
— Pour toujours , assurément.
— C'est la Suisse en petit , et si l'imagination y est moins excitée par des spectacles grandioses, les fatigues et les dangers de la promenade y sont moindres.
-^ J'avais d'autres raisons pour me fixer dans ma propriété.
— Est-ce une indiscrétion do vous les demander?
— En seriez-vous vraiment curieux? dit le marquis avec un sourire équivoque.
— Curieux ! non, je ne le suis pas dans le sens impertinent et ridicule du mot; mais, à mon âge, la destinée des autres, la nôtre propre, est une énigme, et on s'imagine toujours qu'on trouvera dans l'expérience et la sagesse de certains êtres un utile enseignement.
— Pourquoi dites^vous de certaine êtres? Ne suis-je pas semblable à tout le monde?
— Oh 1 nullement, M. le marquis !
— Vous m'étonnez beaucoup, reprit M. de BoisguilbauU, absolument du même ton dont il avait dit quelques instants auparavant : Je sud tout à fait de votre avis.
Et il ajouta .*
— Mettez donc du sucre dans votre café*
— Je m'étonne davantage, dit Emile en prenant machinalement du sucre , que vous ne vous aperceviez pas de ce que votre solitude, votre gravité, et j'oserai dire aussi votre mélancolie, ont de frappant et de solennel pour un enfant comme moi.
— Est-ce que je vous fais peur? dit M. de BoisguilbauU avec un profond soupir.
— Vous me faites très-peur, M. le marquis, je l'avoue franchement; mais ne prenez pas celte naïveté en mauvaise part : car il est tout aussi certain
que je suis poussé à vaincre ce sentiment-là par un sentiment tout opposé d'irrésistible sympathie.
— C'est singulier, dit le marquis, très-singulier ; expliquez-moi donc ça.
— C'est bien simple. Comme, à mon âge, on va cherchant le mot de son propre avenir dans le présent des hommes faits ou dans le passé des hommes mûrs , on s'effraye de voir une tristesse invincible, et comme un dégoût muet et profond de la vie, sur des fronts austères.
— Oui , voilà pourquoi mon extérieur vous repousse. Ne craignez pas de le dire. Vous n'êtes pas le premier, et je m'y attendais.
— Repousser n'est pas le mot, puisqo'en dépit de l'espèce de stupeur magnétique où vous me jetez, je suis entraîné vers vous par un attrait bizarre.
— - Bizarre !... oui, très-bizarre, et c'est vous qui êtes le plus excentrique de nous deux. J'ai été frappé, dès le premier instant où je vous ai vu, de ce qu'il y avait en vous de dissemblable aux caractères des gens que j'ai connus dans ma jeunesse.
— Et cette impression m'a-t-elle été défavorable, M. le marquis?
— Bien au contraire, répondit M. de BoisguilbauU de cette voix sans inflexion qui ne laissait jamais apprécier la portée de ses réponses. Martin, ajouta-l-il en se penchant vers son vieux serviteur qui se pliait en deux pour l'entendre, vous pouvcs remporter tout cela; y a-t-il encore des ouvriers dans le parc?
— Non, M. le marquis, plus personne.
— En ce cas, fermez la porte en vous retirant. Emile resta seul avec son hôte dans la solitude
de ce grand parc. Le marquis lui prit le bras ei l'emmena s'asseoir sur les rochers , au-dessus du chalet, dans une situation admirable. Le soleil, en s'abaissant sur l'horizon, projetait les grandes ombres des peupliers , comme un rideau coupé de chaudes clartés, d'un travers à l'autre des collines. Les horizons violets montaient dans un ciel nuancé comme l'opale , au-dessus d'un océan de sombre verdure , et les bruits du travail dans la campagne, en s'aiTaiblissant peu à peu, laissaient entendre plus distinctement la voix des torrents et le chant plaintif des tourterelles. C'était une magnifique soirée, et le jeune Cardonnet, reportant ses yeux et sa pensée sur les collines lointaines de Châteaubrun , tomba dans une douce rêverie.
Il croyait pouvoir se permettre ce repos de l'âufie, avant d'entreprendre de nouvelles attaques, lorsque, tout à coup, son adversaire fît une sortie imprévue en rompant le premier le silence.
— M. Cardonnet, dit-il, si ce n'est pas par forme de politesse bu de plaisanterie que vous m'avez dit avoir une espèce de sympathie pour moi, en dépit
LE PECHE DE M. ANTOINE
de rennu que je ?ou9 cause d'ailleurs, en voici la cause : c'est que nous professons les mêmes principes, c>sl que nous sommes lous les deux commonistes.
— Serai(*il rrai ? s'écria Emile étourdi de cette déciaralion et croyant rayer. J'ai pensé tantôt que c'était vous qui me répondies précisément par forme de politesse ou de plaisanterie ; mais aurais-je donc réellement le bonheur de trouver chez vous la sanction de mes désirs et de mes rêves?
— Qu'y a-t-il donc là d'étonnant? reprit le marquis avec calme. La vérité ne peut-elle se révéler dans la solitude aussi bien que dans le tumulte? et n'ai-je pas assex vécu pour arriver à distinguer le bien du mal, le vrai du faux ? Vous me prenez pour un homme trés^positif et très-froid. II est possible qoe je sois ainsi ; à mon âge on est trop las de soimême pour aimer à s'examiner ; mais, en dehors de notre personnalité, il y a des réalités générales qui sont assez dignes d'intérêt pour nous distraire de noi ennuis. J'ai eu longtemps les opinions et les préjugés dont on m'avait nourri ; mon indolence s'arrangeait assez bien de n'y pas regarder de trop près; et puis, j'avais des soucis intérieurs qui m'en Ôtaient la pensée. Mais depuis que la vieillesse m'a délivré de toute prétention au bonheur et de toute espèce de regret ou d'intérêt particulier, j'ai senti le besoin de me rendre compte de la vie générale des êtres, et par conséquent du sens des lois divines appliquées à l'humanité. Quelques brochures saintsimoniennes m'étaient arrivées par hasard , je les lisais par désœuvrement, ne pensant point encore qu'on pût dépasser les hardiesses de Jean-Jacques et de Voltaire, avec lesquelles l'examen m'avait réconcilié. Je voulais connaître davantage les principes de cette nouvelle école, et de là je passai à l'étude de Fourier. J'admis toutes ces choses , mais sans voir bien clair dans leurs contradictions , et sentant encore quelque tristesse à voir l'ancien monde s'écrouler sous le poids de théories, invincibles dans leur système de critique , confuses et incomplètes dans leurs principes d'organisation.
« C'est depuis cinq ou six ans seulement que j'ai accepté, avec un parfait désintéressement et une grande satisfaction d'esprit, le principe d'une révolution sociale. J^es tentatives du communisme m'avaient paru d'abord monstrueuses, sur la foi de ceux qui les combattaient. Je lisais les journaux et les publications de toutes les écoles, et je m'égarais lentement dans ce labyrinthe sans me rebuter de la fatigue. Peu à peu l'hypothèse communiste se dégagea de ses nuages ; de bons écrits vinrent porter la lumière dans mon esprit. Je sentis la nécessité de me reporter aux enseignements de l'histoire et à la tnditkm do genre humain. J'avais une bibliothèque
assez bien choisie des meilleurs documents et des plus sérieuses productions du passé. Mon père avait aimé la lecture, et moi je l'avais haïe si longtemps, que je ne savais pas même ce qu'il m'avait laissé de précieuses ressources pour mes vieux jours. Je me remis tout seul à l'ouvrage. Je rappris les langues mortes que j'avais oubliées, je lus pour la première fois dans les sources mêmes l'histoire des religions et des philosophies ; et, un jour enûn, les grands hommes , les saints, les prophètes , les poètes , les martyrs, les hérétiques, les savants, les orthodoxes éclairés, les novateurs, les artistes, les réformateurs de tous les temps, de tous les pays , de toutes les révolutions et de lous les cultes, ro'apparurent d'accord, proclamant sous toutes les formes, et jusque par leurs contradictions apparentes, une vérité éternelle, une logique aussi claire que la lumière du jour : savoir, l'égalité des droits et la nécessité inévitable de l'égalité des jouissances , comme conséquence rigoureuse de la première.
u Depuis ce moment, je ne me suis plus étonné que d'une chose, c'est qu'au temps où nous vivons, avec tant de ressources, de découvertes, d'activité, d'intelligence et de liberté d'opinions, le monde soit encore plongé dans une si profonde ignorance de la logique des faits et des idées qui le forcent à se transformer; c'est qu'il y ait tant de prétendus savants et tant de soi-disant théologiens encouragés et entretenus par l'État et par l'Église, et qu'aucun d'eux n'ait su employer sa vie à faire le travail bien simple qui m'a conduit à la certitude ; c'est enûn que, tout en se précipitant vers la catastrophe de sa dissolution, le monde du passé croie se préserver par la force et la colère de la destinée qui le presse et l'engloutit, tandis que les inities à la loi de Tavenir n'ont pas encore assez de calme et de raison pour rire des outrages, et proclamer tête levée qu'ils sont communistes et non autre chose.
(( Tenez, M. Cardonnet, vous qui parlez de rêves et d'utopies avec l'éloquence de l'enthousiasme , je vous pardonne de vous servir de ces expressions-là , parce qu'à votre âge la vérité passionne, et qu'on s'en fait un idéal qu'on aime à placer un peu haut et un peu loin, pour avoir le plaisir de l'atteindre en combattant. Mais je ne peux pas m'émouvoir comme vous pour cette vérité qui me parait, à moi, aussi positive, aussi évidente , aussi incontestable qu'elle vous semble neuve, hardie et romanesque. C'est chez moi le résultat d'une étude plus approfondie et d'une certitude mieux assise. Je ne hais pas votre vivacité, mais je ne me ferai pas un reproche de la combattre un peu pour vous empêcher de compromettre la doctrine par trop de pétulance. Prenez-y garde : vous êtes trop heureusement doué pour devenir jamais ridicule, et vous plairez quand même
LE PÉCHÉ DE M. AWTOINE
aux gens qui vous combattront ; mais craignez qu'en parlant trop vile, et à trop de gens rebelles, de choses si graves et si respectables, vous ne fassiez natlre en eux des contradictions systématiques et une défense de oiauvaise foi. Que diriez-vous d'un jeune prêtre qui ferait des sermons en dînant? Vous trouveriez qu'il compromet la majesté de ses textes. La vérité communiste est tout aussi respectable que la vérité évangélique, puisqu'au fond c'est la même vérité. N'en parlons donc pas à la légère et par manière de dispute politique. Si vous êtes exalte, il faut vous sentir bien mattre de vous-même pour la proclamer ; si vous êtes flegmatique , comme moi , il faut attendre qu'un peu de confiance et de liberté d'esprit vous viennent pour ouvrir votre cœur aux hommes sur un pareil sujet.
«: Voyez- vous, M. Cardonnet, il ne faut pas qu'on dise que ce sont là des folies, des songes creux, une fièvre de déclamation ou une extase de mysticisme. On l'a assez dit, et assez de télés faibles ont donné le droit de le dire. Nous avons vu le saint-simonisme avoir sa phase de transports et de visions fiévreuses et désordonnées : cela n'a pas empêché de vivre ce qui était viable dans le saint-simonisme. Les aberrations de Fourier ne font pas que la partie lucide de son système ne subsiste et ne souffre un examen sérieux. La vérité triomphe et fait son chemin, à travers quelque prisme qu'on la regarde et quelque déguisement qu'on lui prête. Mais il serait pourtant meilleur que, dans le temps de raison ou nous sommes arrives, les formes ridicules d'un enthousiasme aveugle disparussent entièrement.
u N'est-ce pas votre avis ? L'heure n'a-t-elle pas sonné où les gens sérieux doivent s'emparer de leur véritable domaine, et où ce qui est prouvé aux yeux de la logique soit professé par les logiciens? Qu'importe qu'on dise que c'est inapplicable? De ce que la plupart des hommes ne connaissent et ne pratiquent encore que l'erreur et le mensonge, s^ensuitil que l'homme clairvoyant soit forcé de suivre les aveugles dans le précipice? On aura beau me démontrer la nécessité d'obéir à des lois mauvaises et à des préjugés coupables, si mes actions s'y soumettent par force, mon esprit n'en sera que plus convaincu de la nécessité de protester contre. Jésus- Christ était-il dans l'erreur parce que, pendant dix-huit siècles encore, la vérilé démontrée par lui devait germer lentement et ne point éclorc dans les législations? El maintenant que les problèmes soulevés par son idéal commencent à s'éclaircir pour plusieurs d*entrc nous, d'où vient que nous serions taxés de folie pour voir et pour croire ce qui sera vu et cru de tous, dans cent ans peut-être? Reconnaissez donc qu'il n'est pas besoin d'être un poète ni un devin pour être parfaitement convaincu de ce qu'il
vous platt d'appeler des rêves sublimes. Oui, la vérité est sublime, et sublimes sont aussi les hommes qui la découvrent. Mais ceux qui, l'ayant reçue et palpée, s'en accommodent comme d'une très-bonne chose, n'ont véritablement pas le droit de s'enorgueillir; car si , l'ayant comprise, ils la rejetaient, ils ne seraient rien moins que des idiots ou des fous. »
M. de Boisguilbault parlait ainsi avec une facilité prodigieuse pour lui, et il eût pu parler longtemps encore sans qu'Emile, frappé de stupeur, songeât à l'interrompre. Ce dernier n'aurait jamais cru que ce qu'il appelait sa foi et son idéal pût éclore dans une âme si froide, et il se demandait d'abord s'il n'allait pas s'en dégoûter lui-même , en se voyant solidaire d'un pareil adepte. Mais peu à peu, malgré la lenteur de sa diction, la monotonie de son accent et l'immobilité de ses traits, M. de Boisgailbaolt exerça sur lui un ascendant extraordinaire. Cet homme impassible lui apparut comme la loi vivante, comme une voix de la destinée prononçant ses arrêts sur l'abîme de l'éternité. La solitude de ce lieu splendide, la pureté du ciel qui, en perdant les clartés du soleil, semblait élever sa voûte bleue toujours plus haut vers l'empyrée, la nuit qui se faisait sous les grands arbres, et le murmure de celte eau courante, qui semblait, dans sa continuité placide, être l'accompagnement naturel de cette voix unie et cahne : tout concourait à plonger Emile dans une émotion profonde , semblable à la mystérieuse terreur que devait produire sur de jeunes adeptes la réponse de l'oracle dans l'obscurité des chênes sacres.
— M. de Boisguilbault, dit le jeune homme vivement pénétré de ce qu'il venait d'entendre, je ne puis mieux me soumettre à vos enseignements qu'en vous demandant pardon , du fond de mon cœur, de la manière dont je vous les ai arrachés. J'étais loin de croire que vous eussiez de telles idées, et j'étais attiré vers vous par la curiosité plus que par le respect. Mais désormais comptez que vous trouverez en moi un dévouement filial, si vous méjugez digne de vous le témoigner.
— Je n'ai jamais eu d'enfants, répondit le marquis en prenant la main d'Emile dans la sienne, où il la garda quelques instants ; car il sembla être ranimé, et une sorte de chaleur vitale s'était communiquée à sa peau sèche et douce. Peut-être n'étais-je pas digne d'en avoir. Peut-être les eussé-je mal élevés. Néanmoins j'ai beaucoup regretté de n'avoir pas ce bonheur. A présent, je suis résigné à mourir tout entier ; mais si un peu d'affection étrangère me vient du dehors , je Tacceplerai avec reconnaissance. Je ne suis pas très-confiant. La solitude rend poltron. Mais je ferai pour vous quel*
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
que effort sur mon caractère, afin que vous n*ayez pas à souffrir de mes défauts , et surtout de ma maussaderie, qui fait horreur à tout le monde.
— C*esl que le monde ne vous connaît pas, reprit Emile ; on vous juge bien différent de ce que vous êtes» On vous croit orgueilleux et obstinément attaché à la chimère des antiques privilèges. Vous avez pris, sans doute, un soin cruel envers vous-même à ne vous laisser deviner par personne.
— Et pourquoi nie serais-je expliqué? Qu'importe ce qu'on pense de moi, puisque, dans le milieu où je végète , mes vraies opinions paraîtraient encore plus ridicules que celles qu'on me suppose? S'il y avait quelque profit, pour la cause que mon esprit a embrassée , à lui apporter publiquement mon hommage ou mon adhésion , aucune moquerie ne m'en détournerait ; mais cette adhésion, de la part d'on homme aussi peu aimé que je le suis, serait plus nuisible qu'utile au progrès de la vérité. Je ne sais pas mentir, et si quelqu'un se fût donné la peine de venir m'interroger , depuis ces dernières années que mon esprit est fixé, il est probable que je lui eusse dit ce que je viens de vous dire ; mais le cercle de la solitude s*agrandit chaque jour autour de moi , et je n'ai pas le droit de m'en plaindre. Pour plaire il faut être aimable, et je ne sais point me rendre tel. Dieu m'ayant refusé certains dons qui sont impossibles à feindre.
Emile sut trouver des paroles affectueuses et vraies pour adoucir autant qu'il était en lui l'amertume secrète qui se cachait sous la résignation de &I. de Boisguilbault.
— Il m'est bien facile de me contenter du présent, lui dit le vieillard avec un triste sourire. J'ai peu d'années à vivre ; quoique je ne sois ni trèsvieux, ni très-malade, ma vie est usée, je le sens, et chaque jour mon sang se refroidit et se congèle. Je pourrais me plaindre peut-être de n'avoir point eu de joies dans le passé ; mais quand le passé a fui devant nous, qu'importe ce qu'il a été ? Ivresse ou désespoir, vigueur ou faiblesse, tout a disparu comme un songe.
— Mais non pas sans laisser des traces , reprit Emile. Quand même le souvenir lui-même s'effacerait, les émotions douces ou pénibles ont déposé en nous leur baume ou leur poison, et notre cœur est calme ou brisé, selon ce qui l'a affecté. Jadis, je crois que vous avez beaucoup souffert, quoique votre courage ne veuille pas descendre â la plainte, et cette souffrance, que vous cachez avec trop de fierté peutctrcv augmente mon respect et ma sympathie pour tous.
— J'ai plus souffert par l'absence du bonheur que par ce qu'on est convenu d'appeler le malheur même. Une certaine fierté m'a toujours empêché ,
j'en conviens, de chercher un remède dans la sympathie des autres. Il eût fallu que l'amitié fût venue me chercher, je no savais pas courir après elle.
— Mais alors, l'eussiez-vous acceptée?
— Oh ! certainement , dit M. de Boisguilbault toujours d'un ton froid, mais avec un soupir qui pénétra dans le cœur d'Emile.
— Et maintenant , est-ce qu'il est trop lard ? dit le jeune honmie avec un profond sentiment de pitié respectueuse.
— Maintenant... il faudrait pouvoir y croire, reprit le marquis ; ou oser la demander... et à qui, d'ailleurs?
— Et pourquoi donc pas à celui qui vous écoute et vous comprend aujourd'hui? C'est peut-être le premier depuis bien longtemps !
— Il est vrai.
— Eh bien, méprisez- vous ma jeunesse? Me jugez-vous incapable d'un sentiment sérieux? et craignez-vous de rajeunir en accordant quelque affection à un enfant ?
— Et si j'allais vous vieillir, Emile?
— Eh bien , comme , de mon côté, j'essayerai de vous faire revenir sur vos pas , ce sera une lutte avantageuse pour tous deux. J'y gagnerai en sagesse, à coup sûr, et peut-être y trouverez-vous quelque allégement à vos austères ennuis. Croyez en moi, M. de Boisguilbault : à mon âge, on ne sait pas feindre ; si j'ose vous offrir ma respectueuse amitié, c'est que je me sens capable d'en remplir les devoirs et d'apprécier les bienfaits de la vôtre.
M. de Boisguilbault prit encore la main d'Emile et la serra, celte fois, bien franchement, sans rien répondre. A la clarté de la lune qui montait dans le firmament, le jeune homme vit une grosse larme briller un instant sur la joue flétrie du vieillard et se perdre dans ses favoris argentés.
Emile avait vaincu ; il en était heureux et fier. La jeunesse d'aujourd'hui professe un dédain odieux pour la vieillesse, et notre héros, tout au contraire, mettait un légitime orgueil à triompher de la réserve et de la méfiance de cet homme malheureux et respectable, fl se sentait Oatté d'apporter quelque consolation à ce patriarche abandonné, et de réparer envers lui l'oubli ou l'injustice des autres. Il se promena longtemps avec lui dans son beau parc, et lui fit encore des questions dont l'ingénuité confiante ne déplut point au marquis. Il s'étonnait, par exemple, que riche et indépendant de tout lien de famille, M. de Boisguilbault n'eût pas essayé d'aborder la pratique et de fonder quelque établissement d'association.
— Cela me serait impossible, répondit le vieillard. Je n'ai aucune initiative dans l'esprit et le caractère ; ma paresse est invincible, et, de ma vie, je
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n*ai pa agir sar les autres. J*y serais moins propre qae jamais, d'autant plus qa*il ne s'agirait pas seulement d'avoir un plan d*organisation simple et applicable au présent, il faudrait encore des formules religieuses et morales, une prédication de principes et de sentiment. Je reconnais la nécessité du sentiment pour convaincre les âmes ; mais ceci n'est pas de mon ressort. Je n*ai pas la faculté de me livrer et de m'épancher, et mon cœur n'a plus assez de vie pour communiquer l'éloquence à ma parole. Je crois aussi que le temps n'est pas venu... vous ne le croyez pas, vou8?Rh bien, je ne veux pas vous 6ter cette conviction ; vous êtes taillé pour les entreprises difficiles, et puissiez-vous trouver l'occasion d'agir ! Quant à moi, j'ai des projets pour plus tard... pour après ma mort. Je vous les dirai peut-être quelque jour... Regardez ce beau jardin que j'ai créé... ce n'est pas sans intention... mais je veux vous connaître mieux avant de m'expliquer ; me le pardonnez-vous?
— Je m'y soumets, et je suis certain d'avance que votre prédilection pour ce paradis terrestre n'est pas une pure manie de propriétaire oisif.
— J'ai pourtant commencé par là. Ma maison m'était devenue antipathique ; rien ne sert la paresse et le dégoût comme l'ordre immuable, c'est pourquoi vous avez vu cette maison si bien entretenue et si bien rangée. Hais je ne tiens à rien de ce qu'elle renferme , et je puis bien vous conOer que je n'y ai pas dormi depuis quinze ans. Le chalet où nous avons pris le café est ma véritable demeure. Il y a une chambre à coucher et un cabinet de travail, que je ne vous ai point ouverts , et où personne n'est entré depuis qu'ils sont construits, pas même Martin. Ne parlez de cela à personne , la curiosité m'y poursuivrait peut-être. Elle assiège déjà bien assez le parc le dimanche. Les oisifs des environs y restent jusqu'à onze heures du soir, et je n'y rentre que lorsque la fermeture des grilles les force à se retirer. Je me lève fort tard le lundi, aHri que les ouvriers aient eu le temps de faire disparaître toutes les traces de l'invasion, avant que je les aie vues; Martin veille à cela. Ne m'accusez pas de misanthropie, quoique je mérite bien un peu de l'être. Tâchez plutôt d'expliquer cette anomalie d'un homme pénétré de la nécessité de la vie en commun, et cependant forcé par ses instincts de fuir la présence de ses semblables. J'appartiens à cette génération d'cgoïsme individuel, et ce qui est vice chez elle est maladie chez moi... Il a des causes à cela... Mais j'aime mieux ne pas m'en rendre compte, afîn de ne point avoir à me les rappeler.
Emile n'osa pas faire de questions directes, quoiqu'il se promit de découvrir peu à peu tous les secrets de M, de Boisgoilbaalt, ou du moins tous
ceux où la famille de Châteaubrun devait se IrotiTer intéressée. Mais il jugea que c'était bien assez de victoires pour un jour, et qu'avant d'obtenir toute confiance, il fallait se faire estimer et chérir, s'il était possible. Il voulut obtenir seulement de pénétrer dans la bibliothèque, et le marquis lui promit de la lui ouvrir à leur prochaine entrevue, pour laquelle ils ne prirent cependant pas de jour. M. de Boisguilbault , sentant peut-être revenir ses méûanccs, voulait voir si Emile reviendrait bientôt de lui-même.
xvni
OBAGI.
A panir de ce jour, Emile ne vécut plus chez ses parents. Il y était bien de sa personne la nuit, et durant quelques heures de la journée; mais son esprit était plus souvent à Boisguilbault, et son cGMir presque toujours à Châteaubrun. Il retourna fréquemment à Boisguilbault, plus fréquemment qu'il n'y eût été, peut-être, sans le voisinage de Châteaubrun et les prétextes que lui fournissait la première visite. D'abord ce furent des livres à porter, et, quoique le marquis lui eût permis de puiser à discrétion dans sa bibliothèque, il avait soin de ne les remettre à Gilberte qu'un à un, afîn d'avoir toujours un motif pour paraître devant elle. Ni Janille ni M. Antoine ne songèrent à s'étonner du plaisir que Gilberte prenait à la lecture , ni à en surveiller le choix : la première, parce qu'elle ne savait pas lire; le second, parce que la prévoyance n'était pas son fait. Mais l'ange gardien de la jeune Glle n'était pas plus soigneux de la pureté de ses pensées que ne le fut Emile.
Son amour enveloppait Gilberte d'un respect inviolable, et la sainte candeur de cette enfant était un trésor dont il se fût montré plus jaloux que son père, à qui, suivant l'expression de Janille, le bien était toujours venu en dormant. Aussi , avec quelle attention, avant de lui remettre un volume, quel qu'il fût, histoire, morale, poésie ou roman, il le feuilletait , dans la crainte qu'il ne s'y trouvât un mot qui pût la faire rougir ! Si, dans son ignorance confîante, elle lui demandait à connaître quelque livre sérieux où il se souvenait que certains détails ne dussent pas être mis sous les yeux d'une jeune vierge, il lui répondait qu'il l'avait en vain cherché dans la colleclion de Boisguilbault , et qu'il ne s'y trouvait point. Une mère n'eût pas mieux agi en pareil cas que ne le fît le jeune amant de Gilberte, et plus riocorieafifectueuse du père et de la fille eût
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TaTorisé , sans lo savoir, des tentatives de corrop* lion, plus Emile se faisait un devoir cher et sacré de jQStiGer Tabandon de ces âmes naïves.
Les occasions où Emile pouvait entretenir Gilberle de ce qui se passait entre lui et M. de Boisguilbauit étaient bien courtes et bien rares ; car Janille ne les quittait presque jamais, et lorsqu'ils étaient avec H. Antoine, Gilberte s'attachait d'habitude et d'instinct à tous les pas de son père. Cependant elle sut bientôt que l'amitié du jeune Cardonnet et du vieux marquis avait fait de grands progrès, et qu*elle était fondée sur une remarquable conformité de principes et d*idées. Mais Emile lui cachait le plus possible le peu de succès de ses tentatives de rapprochement entre les deux maisons : nous dirons, en son lieu, quel fut i cet égard le résultat de ses efforts. Espérant toujours réussir avec le temps, Emile dissimulait ses fréquentes défaites, et Gilberte, devinant les embarras et la délicatesse de la mission qu'il avait acceptée, n'insistait guère, de crainte démontrer trop d'empressement et d'exigence.
El puis, il est vrai de dire que, peu à peu, Gilberle se passionna moins pour le succès de l'entreprise, tandis que, de son côté, Emile sentait s'opérer en lui one résolution encore plus complète. L'amour absorbe toute autre pensée, et ces deux jeunes gens, à force de songer l'un à l'autre, n'eurent bientôt plus le loisir de penser à quoi que ce fût. Tout leur être devint sentiment, c'est-à-dire passion, et les heures s'envolèrent dans l'ivresse de se voir, ou se traînèrent dans Tattente du moment qui devait les réunir.
Chose étrange pour M. Cardonnet qui observait son 61s avec soin, et pour Emile qui ne se rendait plus compte de ce qui se passait en lui-même, mais chose bien naturelle pourtant et bien inévitable ! La passion qui avait absorbé toute cette première jeunesse de notre héros , c'est-à-dire le désir de s'instruire, de connaître, et de prendre part à la vie générale, fit place à un doux sommeil de rintelligence et à une sorte d'oubli de ses théories favorites. Dans une société où tout serait en harmonie, l'amour deviendrait , à coup sûr, un stimulant au patriotisme et au dévouement social. Mais lorsque les intentions hardies et généreases sont condamnées à une lutte pénible avec les hommes et les choses qui nous entourent , les aflTections personnelles nous captivent et nous dominent jusqu'à produire l'engourdissement des autres facultés. Le peuple cherche dans rivressedo vin l'oubli de ses autres privations, et l'aniant, dans celle des regards de sa maltresse, trouve comme on philtre d'oubli pour tout le reste. Emile était trop jeune pour savoir et vouloir souffrir, et pourtant il avait déjà beaucoup souffert. Maintenant que le bonheur venait le chercher, comment eùt-il pu s'y soustraire? Avouons-le, sans trop de honte
pour ce paavrc enfant : il ne pensait plus ni aux lois, ni aux faits, ni à l'avenir, ni au passé du monde, ni aux vices des sociétés, ni aux moyens de les sauver, ni aux misères humaines, ni aux volontés divines, ni au ciel, ni à la terre. La terre, le ciel, la loi de Dieu, la destinée, le monde, c'était son amour, et pourvu qu'il vit Gilberle et qu'il lût son sort dans ses yeux , peu lui importait que l'univers s*écroulâl autour de lui. 11 ne pouvait plus ouvrir un livre ni soutenir une discussion. Quand il s*était fatigué à courir sur tous les sentiers qui conduisaient vers Tobjet aimé, il s'assoupissait auprès de sa mère, ou lui lisait les journaux sans comprendre un mot de ce que prononçait sa bouche ; et quand il se retrouvait seul dans sa chambre, il se couchait bien vite pour éteindre sa lumière, et n'avoir plus le spectacle des objets extérieurs. Alors les ténèbres s'illuminaient du feu intérieur qui l'animait , et sa vision radieuse venait se placer devant lui. Dans celte extase, il n'avait plus le sentiment du sommeil ou de la veille. Il rêvait les yeux ouverts, il voyait les yeux fermes. Un mot d'affection enjouée, un sourire de Gilberle, sa robe qui l'avait effleuré en passant, un brin d'herbe qu'elle avait brisé, et dont il s'était emparé, c'en était bien assez pour l'occuper toute la nuit; et le jour avait à peine paru qu'il courait préparer son cheval lui-même afin de partir plus vile. 11 oubliait de manger, et ne s'étonnait même pas de vivre ainsi de la rosée du matin et de la brise qui soufflait de Chàteaubrun. 11 n'osait pas y aller tous les jours , quoiqu'il l'eût pu sans que M. Antoine le reçût moins bien. Mais il y a dans la passion une pudeur craintive qui s'effraye du bonheur au moment de le saisir. Il errait alors dans toutes les directions, et se cachait dans les bois pour regarder les ruines de Chàteaubrun à travers les branches , comme s'il eût craint d'être surpris en flagrant délit d'adoration.
Le soir, quand Jean Jappeloup avait fini sa journée, comme il n'avait pas encore de quoi payer un loyer, qu'il ne voulait pas gêner ses amis, et que les nuits étaient chaudes et sereines, il se relirait dans une petite chapelle abandonnée, sur les hauteurs qui forment le centre du village, et, avant de s'étendre sur la paille dont il s'élail fait un lit, il allait dire sa prière dans la jolie église de Gargilesse. Il descendait par préférence dans la crypte romane qui porte encore les traces de curieuses fresques du XV* siècle. De la fenêtre élégante de ce souterrain, on domine encore des murailles de rochers et les vertes ravines où coule la Gargilesse. liC charpentier avait été privé trop longtemps à son gré de la vue de son cher endroil, et il interrompait souvent sa prière paisible et rêveuse pour regarder le paysage ; toujours demi-priant, deml-révant, plongé dans cet état
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particalier de Tâme, que connaissent les gens simples, les paysans, surtout après la Taligue du jour. C*est alors qu'Emile, lorsqu'il avait dîné et promené quelque temps avec sa mère, venait chercher le charpentier, admirer avec lui ce joli monument, et causer ensuite, sur le sommet de la colline,'de tout ce dont on ne parlait point dans la maison Cardonnet, c*est-à-diredeChâtcanbrun,deM. Antoine, de Janille, et, finalement, de Gilbcrtc.
Il y avait quelqu*un qui aimait Giiberle presque autant qu'Emile, quoique ce fût d'un tout autre amour : c'était Jean. Il ne la considérait pas précisément comme sa fille, car il se mêlait a son sentiment paternel une sorte de respect pour une nature si choisie, et une manière de rude enthousiasme qu'il n'eût point eu pour ses propres enfants. Mais il était vain de sa beauté, de sa bonté, de sa raison et de son courage, comme un homme qui sait le prix de ces dons, et qui sent vivement Thonneur d'une noble amitié. La familiarité avec laquelle il s'exprimait sur son compte, retranchant le litre de mademoiselle, selon son habitude d'appeler chacun par son nom, n'ôtait rien à la vénération instinctive qu'il avait pour elle, et les oreilles d'Emile n'en étaient point blessées, quoique, pour son compte, il n'eût pas osé en faire autant.
Le jeune homme se plaisait à entendre raconter les jeux et les gentillesses de l'enfance de Gilberte, ses élans de bonté, ses attentions généreuses et délicates pour l'ami vagabond qui, sans elle, eût manqué de tout.
— Quand je courais par la montagne, tout dernièrement, disait Jappcloup, j'étais quelquefois serré de si près que je n'osais sortir d'un trou de rocher, ou du faite d'un arbre bien branchu où je m'étais caché le malin. La faim se faisait sentir alors, et un soir que je n'en pouvais plus de faiblesse et de fatigue, je tournais la montagne, me disant avec souci qu'il y avait bien loin de là à Châteaubrun, et que, si j'étais rencontré en chemin par les gendarmes, je n'aurais pas la force de courir; mais voilà que j'aperçois sur le chemin une petite charrette avec quelques bottes de paille, et, tout à côté, Gilberte qui me faisait signe. Elle était venue jusque-là avec Sylvain Charasson, me cherchant de tous côtés et guettant comme une petite caille au coin d'un buisson. Alors je me suis couché et caché dans la paille, Gilberte s'est assise auprès de moi et Sylvain nous a ramenés à Châteaubrun, où j'ai fait mon entrée sous le nez des gendarmes qui m'épiaient à deux pas de là. Une autre fois nous étions convenus que Sylvain m'apporterait à manger dans le creux d'un vieux saule, à une lieue environ de Châteaubrun ; il faisait un mauvais temps, une pluie battante, et je me doutais que le drôle, qui aime ses aises, ferait sem-
blant de m'oublier ou mangerait mon dtner en route. Cependant j'y passai à l'heure dite, et je trouvai le petit panier bien rempli et bien abrité. Et puis devinez ce que j'aperçus auprès du saule? la trace d'un pied mignon sur le sable mouillé, et j'ai pu suivre ce pauvre petit pied sur le terrain d'alentour où il avait enfoncé plus d'une fois jusqu'au-dessus de la cheville. Cette chère enfant s'était mouillée, crottée, fatiguée, ne voulant se fier qu'à elle-même du soin d'assister son vieux ami... Et puis encore un autre jour, elle vit les limiers qui marchaient droit sur une vieille ruine, où, me croyant bien en sûreté, je faisais tranquillement un somme en plein midi. Il faisait cruellement chaud ce jour-là ! c'était le même jour où vous êtes arrivé dans le pays. Eh bien ! Gilberte prit le sentier de traverse, sentier bien dur et bien dangereux , où les cavaliers n'auraient pu la suivre, et arriva un quart d'heure avant eux , toute rouge, tout essoufflée, pour me réveiller et me dire de gagner au large. Elle en a été malade, la pauvre chère âme ! et ses parents n'en ont rien su. Voilà surtout ce qui me rendait soucieux le soir, quand nous avons soupe à Châteaubrun, et que Janille nous a dit qu'elle était couchée. Oh! oui, celte pelile-là a toujours été d'un grand cœur. Si le roi de France savait ce qu elle vaut, il serait trop honoré de l'obtenir en mariage pour le meilleur de ses fils. Elle n'était pas plus grosse que mon poing, qu'on voyait déjà que ça serait joli et aimable comme tout. Vous aurez k>eau chercher dans les grandes daoïes et dans les plus riches, mon garçon, jamab vous ne trouverez par là une Gilberte comme celle de Châteaubrun !
Emile l'écoutait avec délices, lui adressait mille questions, et lui faisait raconter dix fois les mêmes histoires.
M. Cardonnet ne fut pas longtemps sans découvrir la cause du changement survenu chez Emile. Plus de tristesse, plus de réticences pénibles, plus de reproches détournés. Il semblait qu'Emile n'eût jamais été en opposition avec lui sur quoi que ce soit , ou du moins qu'il n'eût jamais remarqué que son père avait d'autres vues que les siennes. Il était redevenu enfant à beaucoup d'égards, il ne soupirait point après tel ou tel projet d'études, il ne voyait plus les choses qui eussent pu blesser ses principes, il ne rêvait que belles matinées de soleil, longues promenades , précipices à franchir, solitudes à explorer; et pourtant il ne rapportait ni croquis, ni plantes, ni échantillons de minéralogie, comme il l'eût fait en tout autre temps. La vie de campagne lui plaisait par-dessus tout, le pays était le plus beau du monde, le grand air et l'exercice du cheval lui faisaient un bien extrême ; enfin, tout était pour le mieux , pourvu qu'on le laissât courir ; et s'il lom-
bail dans la rêverie, il en sortait par un sourire qui semblait dire : u J'ai en moi de quoi m'occuper, et ce que tous me dites n*est rien auprès de ce que je pense, n Si, par quelque artifice, M. Cardonnet réussissait à le retenir, il paraissait brisé un instant, et puis tout à coup résigné, comme un homme qu*ii est impossible de déposséder de son fonds de bonheur : il se hâtait d'obéir et se mettait à la lâche pour avoir plus tôt fini.
« Il y a une jolie fille an fond de tout cela ! se dit H. Cardonnet, et l'amour rend docile cette âme rebelle. C'est fort bon à savoir. La fièvre philosophique et raisonneuse peut donc faire place à une soif de plaisir on à des rêveries sentimentales ! J'étais bien fou de ne pas compter sur la jeunesse et sur les passions. Laissons souffler cet orage, il emportera Tobslacle auquel je nie serais brisé; et quand il sera temps d'arrêter l'orage, j'y aviserai. Dépêchetoi de courir et d'aimer, mon pauvre Emile ! Il en est de toi comme du torrent qui me fait la guerre; tous deui vous vous soumettrez, quand vous sentirez la main du maître ! »
M. Cardonnet n'avait pas la conscience de sa cruauté. Il ne croyait pas à la force et à la durée de Taoïour, et n'attachait pas plus d'importance a un désespoir de jeune homme qu'à des larmes d'enfant. S*il eût pensé que mademoiselle de Châteaubrun pouvait devenir victime de son plan d'attente, il s'en fût fait conscience peut-être. Hais ici l'esprit de propriété et le chacun pour êoi l'empêchaient de prévoir le mal d'antrui.
« C*cst Taffaire du vieux Antoine de garder sa fille, pensait-il ; si Tivrogne s*endort sur ses propres dangers, il a du moins une servante-maîtresse qui n*a rien de mieux à faire qu'à mettre, le soir, dans sa poche la clef du fameux pavillon. On peut, quand il en sera temps, ouvrir les yeux de la duègne. »
Dans cette persuasion , il laissa Emile à peu près libre de son temps et de ses démarches. Il se bornait à le railler et à dénigrer amèrement la famille de Châteaubrun dans l'occasion, pour se mettre à l'abri du reproche d'avoir ouvertement encouragé les poursuites de son fils. Dans son opinion, Antoine de Châteaubrun était véritablement un pauvre sire, un homme déconsidéré, que la misère avait avili et que Poisiveté abrutissait. Il voyait avec un plaisir superbe les anciens maîtres de la terre, déchus ainsi, se réfugier dans les bras du peuple, sans oser recourir à la protection et à la société des nouveaux riches. M. de Boisguilbault ne trouvait pas grâce devant lui, quoiqu'il fût difficile de lui reprocher le désordre et le manque de tenue. La richesse qu'il avait su conserver portait bien plus d'ombrage à Cardonnet que le nom de Châteaubrun, et s'il avait du mépris pour
le comte, il avait une sorte de haine pour le marquis. Il le déclarait bon pour les petites maisons, et rougissait pour lui , disait-il , de l'emploi stupide d'une si longue vie et d'une si lourde fortune.
Emile prenait soin de défendre M. de BoisguiU bault, sans cependant avouer qu'il le voyait deux ou trois fois par semaine. Il eût craint qu'en lui intimant de rendre ses visites plus rares, son père ne lui ôlât le prétexte qu'il avait auprès des habitants de Châteaubrun pour aller leur rendre une petite visite en passant. Il avait besoin surtout de ce prétexteauprès de Gilberle,car il voyait bien qu'aucune observation ne viendrait de la part de M. Antoine; mais il craignait que Janilie ne fit comprendre à mademoiselle de Châteaubrun qu'il y allait de sa dignité de tenir à distance un jeune homme trop riche pour l'épouser, suivant les idées du monde. Il prévoyait bien que le jour viendrait où ses assiduités seraient remarquées. « Mais alors, se disait-il, peut-être que je serai aimé, et que je pourrai m'expliquer sur le sérieux de mes intentions. •
Cette idée le conduisait naturellement à prévoir une opposition violente et longue de la part de M. Cardonnet; mais alors il s*élevait en lui comme un bouillonnement d'audace et de volonté ; son cœur palpitait comme celui du guerrier qui s'élance à l'assaut et qui brûle de planter lui-même son drapeau sur la brèche; il se sentait frémir comme le cheval de combat que l'odeur de la poudre enivre. Il lui arrivait quelquefois , lorsque son père accablait de sa froide et profonde colère un de ses subordonnés, de se croiser les bras et de le mesurer involontairement des yeux : « Nous verrons, se disait-il alors en lui-même, si ces choses m'effrayjront, et si cet ouragan me fera plier, quand on portera la main sur Tarche sainte de mon amour. 0 mon père! vous avez pu me détourner des études que je chérissais, refouler toutes mes aspirations dans mon sein, blesser impunément mon amourpropre et froisser mes sympathies... Si vous voulez le sacrifice de mon intelligence et de mes goûts, eh bien î je me soumettrai encore, mais celui de mon amour!... Oh! vous avez trop de prudence et de pénétration pour l'essayer, car alors vous verriez que si je suis votre fils pour vous aimer, je suis aussi votre sang pour vous résister... Nous nous briserions l'un contre l'autre, comme deux instruments d'égale force, et il vous faudrait devenir parricide pour rester vainqueur. »
En attendant ce jour terrible, qu'Emile s'habituait à contempler, il laissait le dépit secret de son père s'exhaler en vaines paroles contre le bon Antoine et sa fidèle Janilie. II lui était même devenu indifférent qu'il fit allusion à la naissance équivoque de sa fille. Il lui importait fort peu qu'elle eût du sang plébéien
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dans les veines, et il entendait à peine ce qoe M. Cardonnet disait là-dessus. Il loi semblait d*ailleurs que c'eût été faire injure au père de Gilberle que d'essayer de le défendre contre les autres accusations. Il souriait presque comme un martyr qui reçoit une blessure et défie la douleur.
Malgré toute sa force d'esprit, Cardonnet clait donc dans Terreur, et se précipilail avec son fils dans l'abîme, en se flattant de le retenir aisément lorsqu'il en aurait louché le bord. 11 croyait connaître le cœur humain, parce qu'il savait le secret des faiblesses humaines ; mais qui ne sait que le côté faible et misérable des choses et des hommes, ne sait que la moitié de la vérité. « Je l'ai fait plier en des oc* casions plus importantes, et une amourette est bien peu de chose, n se disait-il. Il avait raison en fait d'amourettes ; il pouvait s'y connaître ; mais un grand amour était pour lui un idéal inaccessible, et il ne prévoyait rien de ce qu'il peut inspirer de résolutions sublimes on funestes.
Peut-être M. de Boisguilbault contribua-t-ii aussi un peu pour sa part à calmer l'ardeur ombrageuse d'Emile à l'endroit des questions sociales ; parfois sa sécurité glaciale avait impatienté le bouillant jeune homme ; mais le plus souvent, il reconnaissait que ce tranquille prophète avait raison de subir le présent avec patience en vue d'un avenir certain. Ix)rsqu*il lui parlait au nom de la logique des idées, souveraine des mondes et mère des destinées humaines, au lieu de l'irriter, comme il était arrivé à M. Cardonnet de le faire en invoquant la fausse et grossière logique du fait, il réussissait à l'apaiser et à le convaincre. Si le contraste de leurs caractères causait au plus impatient des deui une sorte de généreux dépit, bientôt le plus calme reprenait son empire, et découvrait cette force cachée qui était en lui, et qui le rendait, pour ainsi dire, supérieur a luimême. Les railleries de M. Cardonnet avaient vivement froissé Emile, et l'eussent presque poussé à l'exagération du fanatisme. La haute raison de M. de Boisguilbault le réconciliait avec lui-même, et il se sentait fier d'avoir la sanction d'un vieillard aussi éclairé et aussi rigide dans ses déductions.
Comme ils étaient grandement d'accord sur le fond des choses, les discussions ne pouvaient durer longtemps, et, comme le communisme était le seul sujet qui pût faire départir le marquis de son laconisme habituel, il leur arrivait bien souvent de tomber dans le silence d'une rêverie à deux. Pourtant Emile ne s*ennuyail jamais à Boisguilbault. La beauté du parc, la bibliothèque, et surtout le plaisir réservé, mais certain, que le marquis trouvait à le voir, lui faisaient de ces visites un repos agréable et précieux, au sortir d'émotions plus ardentes. Il se créait là, pour lui, sans qu'il y prit garde, un intérieur nou-
veau, bien plus conforme à ses goùls que l'usine bruyante et la maison militairement gouvernée de son père, Châteaubrun eût été encore plus la retraite selon son cœur. Là, il aimait tout sans réserve : les habitants, les ruines , et jusqu'aux plantes el aux animaux domestiques. Mais le bonheur d'y passer sa vie, c'était le ciel à escalader, et comme il fallait, après ce rêve, retomber sur la terre, Emile tombait moins bas à Boisguilbault qu'à Gargilcsse. C'était comme une station entre l'abtme et le ciel, les limbes entre le paradis et le purgatoire. Il s'habituait, tant il y était bien reçu et jalousement gardé, à se croire chez lui. Il s'occupait du parc, rangeait les livres et prenait des leçons d'équitation dans la grande cour. Peu à peu le vieux marquis se laissait aller aux douceurs de la société, et parfois son sourire ressemblait à un véritable enjouement. Il ne le savait pas, ou ne voulait pas le dire, mais ce jeune homme lui devenait nécessaire et lui apportait la vie. Pendant des heures entières il semblait accepter nonchalamment cette douceur ; mais lorsque Emile était au moment de partir, il voyait s'altérer insensiblement ce pâle visage, et le soupir d'asthme devenait on soupir de tendresse et de regret lorsque le jeune homme s'élançait sur son cheval impatient de redescendre la colline.
Enfin, il devint évident pour Emile lui-même, qui apprenait chaque jour à déchiffrer ce livre mystérieux, que l'âme du vieillard était affectueuse et sympathique, qu'il avait un regret sourd et continu de s'être voué à la solitude, et qu'il avait eu, pour s'y déterminer, d'autres motifs qu'une disposition maladive. Il crut que le moment était venu de sonder cette blessure et d'en proposer le remède. Le nom d'Antoine de Châteaubrun , prononcé déjà maintes fois sans succès , et qui s'était perdu sans écho dans le silence du parc, vint sur ses lèvres, et s'y attacha plus obstinément. I^ marquis fut obligé de l'entendre et d'y répondre.
— Mon cher Emile, lui dit-il du ton le plus solennel qu'il eût encore pris avec lui , vous pouvez me faire beaucoup de peine, et, si telle est votre intention, je vais vous en donner le moyen : c'est de me parler de la personne que vous venez de nommer.
— Je le sais bien , répondit le jeune honmie, mais...
— Vous le savez! dit M. de Boisguilbault; que savez- vous?
Et, en faisant cette interrogation, il parut si courroucé et ses yeux éteints se remplirent d'un feu si sombre qu'Érailc, stupéfait , se rappela ce qu'il lui avait dit à leur première entrevue de sa prétendue irascibilité, quoique ce fût alors d'un ton qui ne lai eût pas permis de voir là autre chose qu'une vanterie fort plaisante.
LE HQEÉ de m. ANTOINE.
Ml
— Mais répondez donci repritM.deBoisguilbault d*une Toix moins âpre, mais avec un sourire amer. Si vous savez les causes de mon ressentiment, comment osez-vous me les rappeler?
— Si elles sont graves, répondit Emile, apparemnneol je les ignore; car ce qu*on ni'en a dit est si Tri* vole, que je ne peux plus y croire en vous voyant irrité â ce point contre moi.
— Frivole! frivole!... Et qu'est-ce donc qu'on voas a dit? Soyez sincère, n*espérez pas me tromper!
— El quand donc vous ai-je donné le droit de me soupçonner d'une bassesse telle que le mensonge ? reprit Emile, un peu anime à son tour.
— M. Cardonnel, dit le marquis en prenant le bras du jeune homme d'une main tremblante comme la feuille prête à se détacher au vent de l'automne , vous ne voudriez pas vous faire un Jeu de ma souffrance, je le crois. Parlez donc, et dites ce que vous savez, puisqu'il faut que je l'entende.
— Je sais ce qu'on dit , et rien de plus. On prétend que c'est à propos d'un chevreuil que vous avez rompu une amitié de vingt ans. Un de ces animaux, que TOUS apprivoisiez pour votre amusement, se serait échappé de votre garenne, et M. de Chéleaubrun, l'ayant rencontré à peu de dislance de chez vous, aurait commis l'élourderie de le tuer. O'cùt été une grande étourderie, il est vrai, puisqu'il n'y a point de chevreuils dans ce pays-ci, et qu'il devait supposer que celui-là était un de vos favoris ; mais M. de Château brun a toujours été fort distrait, et vraiment ce n'est pas là un défaut qu'on ne puisse pardonner à un ami.
— Et qui vous a raconté cette histoire? Lui, sans doute?
— Il ne s'est jamais expliqué avec moi ni devant moi ; c'est Jean le charpentier, encore un homme dont TOUS ne voulez pas entendre parler, quoique TOUS ayez été généreux envers lui, qui m'a dit n'avoir jamais connu entre vous deux d'autre motif de mésintelligence.
— Et de qui tenait-il cette belle explication? de la serrante de la maison, sans doute ?
— Non, M. le marquis. La servante ne parle pas plus de TOUS que le maître. Ce que je viens de vous dire est une histoire accréditée parmi les paysans.
— Et le fond de l'histoire est vrai , reprit M. de Boisguilbault après une longue pause, qui parut le calmer entièrement. Pourquoi vous en ctonneriez- Toos, Emile? Ne savez-vous pas qu'il ne faut qu'une goaite d'eau pour faire déborder un lac?
— Et si votre lac d'amertume n'était rempli que de pareilles gouttes d'eau, comment ne voulez-vous pas que je m'étonne de votre susceptibilité? Je ne ToiSyChezM. de Châteaubrun, d'autre défaut qu'une
sorte d'inertie et d'irréflexion continuelle. Si c'est une suite de distractions et de gaucheries qui vous a rendu sa présence insupportable, je ne retrouve pas là votre haute sagesse et voire tolérance accoutumées. Je serais donc plus patient que vous, moi que vous traitez souvent de volcan en éruption, car les distractions de M. Antoine me divertissent plus qu'elles ne m'irritent, et j'y vois une preuve de l'abandon de son âme et de la naïveté de son esprit.
— Emile, Emile, vous ne pouvez pas juger ces choses-là! reprit M. de Boisguilbault embarrassé. Je suis fort distrait moi-même, et je souffre de mes propres méprises. Celles des autres me sont apparemment insupportables... L'affection ne vit, dit*on, que de contrastes. Deux sourds ou deux aveugles s'ennuient ensemble. Bref, j'étais las de cet hommelà ! ne m'en parlez pas davantage.
— Je ne saurais croire que cette injonction soit sérieuse. Oh! mon noble ami, tournez votre déplaisir contre moi seul, si j'insiste; mais il m'est impossible de ne pas voir que cette rupture fâcheuse est un de vos principaux sujets de tristesse. Vous vous la reprochez au fond de l'âme comme une injustice j et qui sait si ce n'est pas l'unique source de votre misanthropie de fait? Nous tolérons difficilement les autres, quand il y a au fond de nos pensées quelque chose dont nous ne pouvons nous absoudre nous-mêmes. Moi , je crois, et j'ose vous dire, que vous seriez consolé si vous aviez réparé le mal que vous faites depuis si longtemps à un de vos semblables.
— Le mal que je lui fijis? Et quel mal lui ai-je donc fait? Quelle vengeance ai-je donc exercée contre lui? Â qui en ai-jeditdu mal? A qui me suis*je plaint? Que savez-vous vous-même de mes sentiments secrets envers lui? Qu'il se taise, ce malheureux! ou il commettra une grande iniquité en se plaignant de ma conduite.
— M. le marquis, il ne s'en plaint pas, mais il déplore la perte de votre amitié. Ce regret trouble son sommeil et obscurcit parfois la sérénité de son âme douce et résignée. Il ne prononce pas volontiers votre nom , lui non plus ; mais si on le prononce devant lui, il le couvre d'éloges, et ses yeux se remplissent de larmes. Et puis, il y a quelqu'un auprès de lui qui souffre plus encore de sa douleur que lui-même; quelqu'un qui vous respecte, qui vous craint, et qui n'ose pas vous implorer ; quelqu'un pourtant dont l'affection et la reconnaissance seraient un bienfait dans votre solitude et un appui dans votre vieillesse...
— Que voulez-vous dire, Emile? dit le marquis péniblement ému. Est-ce de vous que vous parlez? Mettez-vous votre amitié pour moi à cette condition? Ce serait bien cruel de votre parti
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
— Il n*esl pas question de moi ici , répondit Emile. Mon dévouement pour vous est trop profond, et ma sympathie trop involontaire, pour être mis à aucun prix. Je vous parle de quelqu'un qui ne vous connaît que par moi, mais qui vous avait déjà deviné, et qui rend justice à vos grandes qualités ; d'une personne qui vaut mille fois mieux que moi, et que vous aimeriez d'une affection paternelle, si vous pouviez la connaître ; en un mot, je vous parle d'un ange , de mademoiselle Gilberte de Châteaubrun.
A peine Emile avait-il prononcé ce nom , dont il espérait comme d'un charme magique, qu'il vit la figure de son hôte se décomposer d'une manière effrayante. Les pommettes de ses joues maigres et blêmes devinrent pourpres ; ses yeux sortirent de leurs orbites; ses bras et ses jambes s'agitèrent de mouvements convulsifs. Il voulut parler, et bégaya des paroles inintelligibles. Enfin , il réussit à faire entendre ces mots :
— Assez, monsieur; c'est assez, c'est trop... N'ayez jamais le malheur de me parler de ceiie demoiêelle!
Et, quittant les rochers du parc, où cette scène se passait , il entra dans le chalet , dont il tira la porte avec violence derrière lui.
LE PORTIAIT.
Emile demeura plusieurs jours sans retourner à Boisguilbault : sa peine était ])rofonde. Il s'était d'abord irrité et dépilé contre les caprices fâcheux et incompréhensibles du marquis. Mais bientôt, réfléchissant à cet incident bizarre, il se prit d'une grande compassion pour cette âme malade, qui, au milieu de conceptions si lucides et d'instincts si affectueux, nourrissait une sorte de folie désastreuse, certains accès de haine ou de ressentiment, voisins de l'aliénation mentale. C'était la seule explication que le jeune homme put se donner à lui-même de l'effet violent produit sur son vieux ami par le nom adoré de Gilberte. II fut si consterné de cette découverte, qu'il ne se sentit plus le courage de poursuivre une entreprise désormais inutile , et qu'il résolut d'en faire part loyalement à mademoiselle de Châteaabrun.
Il s'achemina un soir vers les ruines, avec le sentiment de sa défaite , et , pour la première fois, il arriva triste. Mais l'amour est un magicien qui, par des faveurs ou des cruautés inattendues, déjoue toutes nos prévisions. Gilberte était seule. Certes ,
Janille n'était pas loin; mais, comme elle s'était écartée de la maison à la recherche d'une de ses chèvres, et qu'on ne savait pas précisément de quel côté elle pouvait être, soit qu'on l'attendit, soit qu*on se mit en route pour aller la rejoindre, on avait bien vis-à-vis de soi-même une excuse plausible pour affronter le tête-à-tcte. Gilberte aussi paraissait on peu triste. Elle eût été fort embarrassée de dire pourquoi, ni comment il se fit qu*après avoir passé cinq minutes avec Emile, elle ne se souvint plus d'avoir eu quelques idées sombres en l'attendant.
On avait dtné depuis longtemps à Châteaabrun ; suivant une antique habitude , on mangeait aux mêmes heures que les paysans, c'est-à-dire le matin, au milieu du jour, et après la fin des travaux, ce qui est logique pour ceux qui ne font pas de la nuit te jour. Le soleil était à son déclin lorsque Emile arriva ; c'est l'heure où toutes choses sont belles, graves et souriantes h la fois. Emile s'imagina que jusque-là il n'avait pas encore compris la beauté de Gilberte , tant il en fut frappé , comme si c*était pour la première fois , comme si , depuis six semaines, il n'avait pas vécu dans une extase de contemplation. N'importe, il se persuada qu'il n'avait encore aperçu que la moitié de ses cheveux et la centième partie de ce que son sourire renfermait de charmes, ses mouvements de grâce , et son regard de trésors inappréciables. Il avait bien des choses importantes à lui dire, mais il ne se souvenait plus de rien. Il ne pouvait plus songer qu'à la regarder et à l'écouter. Tout ce qu'elle disait était si frappant, si nouveau pour lui ! Comme elle sentait la richesse de la nature ! comme elle lui faisait comprendre la perfection des moindres détails ! Si elle lui montrait une fleur, il y découvrait des nuances dont il n'avait encore jamais apprécié la délicatesse ou la splendeur ; si elle admirait le ciel , il s'apercevait que jamais il n'avait vu un si beau ciel. I.e paysage qu'elle regardait prenait un aspect magique, et il ne savait dire autre chose, sinon : a Oh oui ! comme c'est beau, en effet !... oh ! vous avez raison... c'est vrai, comme c'est vrai, ce que vous voyez et ce que vous dites là ! » Il y a une délicieuse stupidité dans l'âme des amants: tout signifie, je vous aime; et on chercherait vainement un autre sens à la monotonie de leur adhésion sur tous les points.
Cependant, quoique plus inexpérimentée encore qu'Emile, Gilberte, en qualité de femme, se rendait un peu plus compte de ce qu'elle éprouvait ellemême. Tandis qu'Emile aimait comme on respire, sans songer qu'il y a là , à chaque minute de notre existence, un problème ou un prodige. Gilberte s'interrogeait davantage , et se sentait envahir avec plus d'étonnement. Elle fit bientôt un effort pour rompre cette manière de causer, où, à force de ne
LE PÉCHÉ DE H. ANTOINE
se rien dire, on se disait beaacoap trop. Elle parla de M. de Boisguilbault, et force fut a Emile de dire qa*il n*espérait plus rien. Tout son chagrin se réveilla à cet aveu, et il se plaignit amèrement de la destinée qui lui enlevait la seule occasion d^élre utile â M. de GhAleaubrun et de complaire à Gilbcrle.
— Eh bien ! consolez -vous, dit la jeune fille avec candeur, je ne vous en aurai pas moins d*obligations ; car, grâce à votre zèle et à votre courage, j*ai do moins Tesprit en repos sur le point principal. Sachei ce qui me tourmentait le plus. A. voir Tobstination hautaine du marquis et Thumililé généreuse de mon père, il me venait à Tesprit un doute insupportable. Je me figurais que mon excellent père pouvait avoir eu, sans le vouloir assurément, quelque tort grave , et j'aurais voulu en surprendre le secret pour me charger de le réparer. Oh ! je Taurais fait au pris de ma vie!... Mais maintenant...
— Mais maintenant? Eh bien! maintenant, dit M. Antoine en paraissant tout à coup au détour d*un massif d*arbustes sauvages, et en souriant avec son air de confiance et de franchise accoutumé , que diable vous racontez-vous là de si sérieux ? et qu'estce que tu réparerais au prix de ta vie, ma pauvre petite? Je Tois, Emile, qu*elle vous prend pour son confesseur, et qn'elle s^accuse d'avoir tué une mouche avec trop de colère. Qu'est-ce ? allons, parlez donc ! car votre air embarrassé me donne envie de rire. Est-ce que par hasard on aurait des secrets pour le vieux père?
— Oh ! non , mon père ! je n'en aurai jamais , s'écria Gilberte on jetant son bras sur Tépaule d'Antoine, et en appuyant sa joue rose contre son visage cuivré. Et puisque vous écoutez aux portes en plein air, vous allez être forcé d'apprendre ce dont il s'agit. Si vous y trouvez quelque chose à blâmer, songez que vous en avez perdu le droit en surprenant ma pensée et en commentant mes paroles. Tenez, je vais tout lui dire, M. Emile! car il vaut mieux qu'il le sache. Mon bon père, vous vous affligez de la rancune injuste de M. de Boisguilbault, à propos d'une misère...
— Ah diantre! tu vas me parler de ça, toi! A quoi bon ? Tu sais bien que ce sujet-là me chagrine ! dit M. Antoine, dont la figure enjouée s'altéra tout â coup.
— Il faut bien en parler, puisque c*est pour la dernière fois, reprit Gilberte. Ce que j'ai à vous en dire vous fera de la peine , et pourtant cela vous ètera, j'en suis sûre , un grand poids de dessus le coeur. Allons, père chéri, ne détournez pas la tête, et ne prenez pas l'air soucieux qui fait tant de mal à votre Gilberte. Je sais fort bien que vous ne voulez pas que je prononce devant vous le nom du
G. SAND. — TOME Vf.
marquis ; vous dites que cela ne me regarde pas, et que je ne peux rien comprendre à vos différends. Biais c'est aussi trop me traiter en petite fille, et je suis bien d'âge à deviner un peu vos peines, afin d'apprendre à vous en consoler. Eh bien ! je m'informais auprès de M. Cardonnet, qui voit fort souvent M. de Boisguilbault, et qui a eu part à sa confiance sur des points importants , des dispositions présentes de ce gentilhomme à notre égard. Je lui disais que, pour vous 6ter le chagrin que vous conserviez de ravoir involontairement blessé, je donnerais ma vie... C'est bien là ce que je disais?
— Et puis? dit M. de Chàleaubrun en passant sur ses lèvres la jolie main de sa fille, d'un air préoccupé.
— Et puis ? reprit-elle, M. Emile avait déjà répondu à ce que je voulais savoir, c'est-à-dire que M. de Boisguilbault nous garde une terrible rancune ; mais qu*il n'y a plus à s'en occuper, parce que celle rancune n'est fondée sur rien, et que vous n'avez, grâce à Dieu, aucun reproche à vous faire. Au reste, j'en étais bien sûre, cher père ; je ne craignais qu'une de vos dislraclions ; eh bien, consolez-vous... quoique pourtant vous allez vous affecter, j*en suis sûre, de l'état fâcheux de votre ancien ami... M. de Boisguilbault est bien réellement ce qu'il passe pour être , cl il faut que vous le reconnaissiez comme les autres... ce pauvre gentilhomme est fou.
— Fou ! s'écria M. Antoine frappé d'effroi et de douleur, réellement fou ? Vous l'avez entendu divaguer, Emile ? Est-ce qu'il souffre beaucoup? Est-ce qu'il se plaint? Est-ce que sa folie est constatée par les médecins ? Oh ! voilà une affreuse nouvelle pour moi I
Et le bon Antoine, se laissant tomber sur un banc, refoula en vain de gros soupirs. Sa robuste poitrine semblait se soulever pour se briser.
— Oh ! mon Dieu, voyez comme il l'aime encore ! s'écria Gilberte en se jetant à genoux près de son père et en le couvrant de caresses; oh! pardon, pardon, mon père! Je vous ai fait du mal, j*ai parlé trop vite! Mais aidez moi donc à le consoler, Emile!
Emile tressaillit de ce que Gilberte, dans son émotion, oubliait pour la première fois de l'appeler monsfeur. Il semblait qu'elle le traitât comme un frère, et, dans un transport d*attendrisscmcnt, il s'agenouilla aussi auprès du bon Antoine, qui paraissait comme menacé d'un coup de sang, tant il était rouge et oppressé.
— Rassurez-vous, dit Enn'le, les choses n'en sont pas à ce point , et n'y viendront jamais, j^espère. M. de Boisguilbault n'est pas malade , il jouit de toutes ses facultés, et sa monomanie, si l'on peut appeler ainsi l'éloignemcnl qu'il professe pour votre
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
famille, n'est pas un mal nouveau ; seulement, à voir celle bizarrerie chez un homme si calme et si tolérant à tous autres égards, j*ai cru longtemps qu'il y avait \h des motifs graves, et je suis forcé de constater maintenant qu*il n'y en a aucun , que c'est un trait de folie passagère qu'il oubliera si on ne le réveille plus, et que vous n'en èlcs pas le seul objet, puisque d'autres personnes, dont il n*a jamais eu à se plaindre, et qu'il ne connaît même pas du tout, lui inspirent le même sentiment d'elTroi et de répulsion maladive.
— Expliquez-vous donc, dit M. Antoine, qui commençait à respirer. Quelles sont ces autres personnes ?
— Mais... Jean d'abord, répondit Emile. Vous savez bien qu'il n'a aucun motif de craindre sa présence comme il le fait, et que ce brave homme lui-même ignore absolument ce qu'il peut jamais avoir eu à lui reprocher.
— Il n'a rien à lui reprocher en cflct, ni lui, ni personne; mais je sais fort bien ce qu'il suppose... Passons! s'il n'est question que de Jean, le marquis n'est pas fou le moins du monde, il n'est qu'injuste ou dans l'erreur sur le compte de notre ami le charpentier. Mais le faire revenir de cette erreur-là est aussi impossible que de fermer la plaie qui saigne dans son cœur. Pauvre Boisguilbaultl Ah! c'est moi, Gilbertc, qui donnerais volontiers ma vie pour lui procurer l'oubli du passé! N'en parlons plus.
— Encore un mot pourtant, dit Gilberte, car ce mot vous éclairera, mon bon père; ce n'est pas seulement à Jean Jappeloup que le marquis en veut si fort, c'est à moi-même , à moi qu'il a à peine vue, qui ne lui ai jamais parlé, et dont, à coup sûr, il ne peut avoir à se plaindre en aucune façon. Pour lui avoir prononcé mon nom, avec rintentiou de le calmer, M. Cardonnet, que voici pour vous le dire, a vu se rallumer toute sa colère. Il a jeté les portes en criant, comme si on lui parlait d'une mortelle ennemie : «Malheur à vous, si vous me parlez jamais de celte demoiselle ! » ^
M. de Cbàteaubrun baissa la tête et resta quelques instants sans parler. Il essuya à plusieurs reprises, avec un gros mouchoir à carreaui bleus, son large front baigné de sueur. Puis enfin il prit la main de Gilberte et celle d'Emile dans les siennes, et les Gt se loucher sans en avoir conscience, tant il était occupe d'autre chose que de ta possibilité de leur amour.
— Mes enfants, dit-il, vous avez cru me faire du bien, et vous avez augmenté ma peine; je ne vous en remercie pas moins de vos bonnes intentions, mais je veux que vous me donniez lous deux votre parole de ne plus revenir avec moi, ni entre vous, ni en présence de Janillc ou de Jean, ni vous,
Emile , avec M. de Boiagailbault, sur ce sojet-li. Jamais, jamais, entendez-Tous?ajouta-l-il da ton le plus solennel et le plus akisolu dont il fût capable.
Et, s'adressant plus particulièrement k Emile, en serrant avec force sa main contre celle de Gilberte avec un redoublement de distraction :
— Mon cher M. Emile, dilil avec attendrissement, vous avez été emporté à une grave imprudence par votre amitié pour moi. Souvenei-roas que la première fois que vous allâtes à Boisgoilbaull, je vous dis : u Ne prononcez pas mon nom dans cette maison, si vous voulez ne pas nuire à mon ami Jean ! » Eh bien ! vous avez fîni par me nuire à moi-même en oubliant ma recommandation. Tout ce que je puis vous dire, c'est que M. de Boisgoilbaull n'est pas plus fou qu'aucun de nous trois, et que s'il est injuste envers Jean et envers ma fille, qui sont bien innocents de mes torts , c'est parce que l'on enveloppe assez naturellement les amis et les proches d'un ennemi dans le ressentiment qu'il inspire. M. de Boisguilbault serait bien cruel de ne pas me pardonner s'il pouvait lire au fond de mon cœur : mais sa souffrance est trop grande pour le lui permettre. Respectez donc cette douleur, Emile, et ne traitez pas de fou un homme dont l'infortune mérite les consolations de votre amitié et tous les égards dont vous êtes capable... Allons! promettezmoi de ne plus conspirer ensemble pour mon repos, car, quelque chose que vous fassiez, ce sera conspirer contre.
Emile et Gill>ertc promirent en tremblant, et Antoine leur dit :
— C'est bien, mes enfants, il est des maux incurables et des châtiments qu'il faut savoir subir en silence. Alain lenant, allons voir si Janille a retrouvé sa chèvre. J'ai là, dans un panier, des abricots que j'ai été cueillir pour vous deux ; car j'avais vu Emile monter le sentier, et je liens à le régaler des primeurs de mes vieux arbres.
Après quelques efforts, Antoine reprit son enjouement avec plus de facilité que Gilberte et qu'Emile lui-même. Ce dernier n'osait plus faire de commentaires et de recherches ; car tout ce qui tenait a Gilberte lui était sacré, et il suffisait qu'Antoine lui eût enjoint de ne plus penser à cette affaire, pour qu'il s'efforçât de l'éloigner de son esprit. Mais il j avait bien d'autres sujets de trouble dans son cœur, et l'amour y jetait de telles racines qu'il tombait dans des distractions pires que celles de M. de Châteaubrun.
Quand il se retrouva seul sur le chemin de Gargilesse, à l'endroit où celui de' Boisguilbault vient bifurquer, son cheval, qui aimait et connaissait également l'un et l'autre gîte, prit la
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
direction de Boisguîlbault. Emile ne s'en aperçut pas d'abord, et quand il s'en aperçut, il se dit que la Providence le voulait ainsi; qu'il avait laissé seul, pendant bien des jours, le triste vieillard qu'il avait promis d'aimer comme un père, et que, dût-il être mal reçu , il fallait sans différer aller obtenir son pardon. On n'avait pas encore fermé définitivement les grilles du parc lorsqu'il arriva au bas de la colline. Il y entra et se dirigea vers le chalet, comptant que, s'il n*y trouvait pas le marquis, il l'y verrait arriver dès que la nuit serait close.
Ayant attaché Corbeau à la galerie extérieure du reS'de-chaussée , il frappa doucement à la porte de la chaumière suisse, et, comme un peu de vent venait de s'élever avec le coucher du soleil, il lui sembla entendre quelque bruit dans l'intérieur et la voix faible du marquis, qui lui disait d'entrer. Mais c*élait une pure illusion , car lorsqu'il eut poussé la porte, il s'aperçut que Tintcrieur était vide. Cependant M. de Boisguilbault pouvait être au fond de rbabitation, dans la chambre invisible où il avait coutume de se retirer le soir. Emile toussa, fit craquer le plancher pour l'avertir de sa présence, bien décidé à s'en aller sans le voir, plutôt que de franchir la porte interdite à tout le monde sans exception.
Comme aucun bruit ne répondit à celui qu'il faisait, il jugea que le marquis était encore au château, et il allait se diriger de ce côte, lorsqu'un coup de vent fit ouvrir en même temps avec violence une fenêtre et la porte située au fond de Tappartement. H se tourna vers celte porte, croyant voir arriver par là M. de Boisguilbault; mais personne ne parut, et Emile distingua Tinléricur d'un petit cabinet de travail aussi mal rangé que les appartements du château l'étaient avec soin. Il eût craint de commettre une indiscrétion en y pénétrant , et même en examinant de loin les meubles pauvres et grossiers, et le pêle-mêle de vieux livres et de paperasses qu'il vit confusément au premier coup d'œil. Mais ce qui captiva son attention, en dépit de lui-même, ce fut an portrait de femme de grandeur naturelle, placé au fond de ce réduit , juste en face de lui , si bien qu'il lui était impossible de ne pas le voir, outre qu'il était difficile de ne pas regarder une peinture si belle et une image si charmante. La dame était vêtue k la mode de l'empire, mais un cachemire bleu d'azur richement brodé, et jeté en draperie sur ses épaules , cachait ce que la taille courte eût pa avoir de disgracieux. La coiffure en boucles , dites naturelles, était assez heureuse, et les cheveux d*on blond doré magitiOque. Rien n*clait plus délicat et plus charmant que ce jeune visage ; sans doQte c'était là madame de Boisguilbault, et noire héros t'oubliait à interroger curieusement la phy-
sionomie de cette femme, dont la vie et la mort devaient avoir eu une si grande influence sur la destinée du solitaire.
Mais il est bien rare qu'un portrait nous donne une idée juste du caractère de l'original, et, dans la plupart des cas, on peut bien dire que ce qui ressemble le moins à la personne, c'est son image. Emile s'était représente la marquise pâle et triste ; il voyait une belle élégante , au fier et doux sourire, à la pose noble et triomphante. Avait-elle été ainsi avant ou après son mariage? Ou bien était-ce une nature toute différente de ce qu'il avait supposé?
Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'il voyait là une Ggure ravissante, et que, comme il lui était impossible de rencontrer l'image de la jeunesse et de la beauté sans se représenter aussitôt Gilberte, il se mit à comparer ces deux types, qui peu à peu lui parurent avoir des affinités. Le jour baissait rapidement, et, n'osant faire un pas pour se rapprocher du mystérieux cabinet, Emile ne vit bientôt plus la peinture que d'une manière vague. La peau fraîche et tes cheveux dorés qui ressortaient encore lui firent bientôt une illusion si forte, qu'il crut avoir devant les yeux le portrait de Gilberte, et que , quand il n'eut plus dans la vue qu'un brouillard rempli d'étincelles fugitives , il eut besoin de faire un effort de volonté pour se rappeler que sa première impression, la seule juste en pareil cas, ne lui avait offert aucun trait précis de ressemblance entre la figure de madame de Boisguilbault et celle de mademoiselle de Châteaubrun.
Il sortit du chalet, et, ne rencontrant personne dans le parc, il se dirigea vers le château. Le même silence, la même solitude régnaient dans la cour. Il monta l'escalier de la tourelle, sans que Martin vint à sa rencontre pour l'annoncer avec ce ton de cérémonie dont il ne se départait jamais, même envers l'unique habilué de la maison. Enfin, il pénétra jusque dans le salon , on les jalousies fermées jour et nuit entretenaient une obscurité profonde ; et saisi d'un vague effroi, comme si la mort était enirée dans celte maison déjà si peu vivante, il courut vers les autres pièces et trouva enfin M. de BoisguiU bault étendu sur un lit. Il avait la pâleur et l'immobilité d'un cadavre. Les dernières clartés du jour jetaient un reflet vague et triste sur cette chambre, et le vieux Martin, que sa surdité empêcha d'entendre l'approche d'Emile, assis au chevet de son maître , avait l'apparence d'une statue.
Emile s'élanc«i vers le lit et saisit la main du mar-
quis. Elle était brûlante, et les deux vieillards se réveillant, l'un du sommeil de la fièvre, l'aulre de la somnolence de la fatigue ou de l'inaction, le jeune homme s'assura bientôt qu'il n'y avait là qu'une
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indisposition peu grave en elle-même. Cependant les ravages que deux jours de malaise avaient produits sur ce corps débile et usé étaient assez inquiétants pour Tavenir.
— Ah ! vous avez bien fait de venir ! dit M. de Boisguilbault en serrant faiblement la maind*ÉmiIe; Tcnnui m*eùl vile consumé, si vous m*cussiez abandonné !
Et Martin, qui n*avail pas entendu les paroles de son maître, mais qui semblait recevoir le contrecoup de ses pensées, répéta d'une voix plus haute qu'il ne croyait :
— Ah! 31. Emile, vous avez bien fait de venir! M. le marquis s'ennuyait beaucoup de ne pas vous voir.
Il raconta ensuite comme quoi ravanl-vcille , au moment de se retirer dans le parc, M. le marquis s'était senti pris de fièvre, et s*était imaginé loui tranquillement qu'il allait mourir. Il avait voulu se mettre au lit , dans cette même chambre , où il n'avait pourtant pas l'habitude de coucher, et il lui avait donne des instructions comme s'il ne devait plus se relever. La nuit avait été assez agitée, et, le lendemain , le marquis avait dit : k Je me sens mieux, ce ne sera rien; mais je suis fatigué comme si j'avais fait une longue roule, et j'ai besoin de me reposer quelque temps. Du silence, Martin; peu de jour, peu de soins, et pas de médecin ; voilà ce que je l'ordonne. Ne sois pas inquiet. »
— Et comme je ne pouvais pas m'empécher d'avoir peur, continua le vieux familier, M. le marquis m'a dit : » Sois tranquille, brave homme, ce ne sera pas encore pour celte fois-ci. »
— Ksl-ce que M. le marquis est sujet à de telles indispositions? demanda Emile; sont-elles graves? durent-elles longtemps?
Mais il avait oublié que Martin n'entendait d'autre parler que celui de son maître, el sur un geste de ce dernier, Martin était déjà sorti de l'appartement.
— J'ai laissé parler ce pauvre sourd , dit M. de Boisguilbault ; rien n'eCil servi de l'interrompre. Mais, d'après son récit, ne me prenez pas pour un poltron. Je ne crains point la mort, Emile ; je l'ai beaucoup désirée autrefois : désormais je l'attends avec calme. Il y a déjà longtemps que je sens ses approches; mais elle vient lentement, et je mourrai comme j'ai vécu, sans me presser. Je suis sujet à des fièvres intermiltentes qui m'ôlent Tappétit et le sommeil, mais dont personne ne s'aperçoit, parce qu'elles me laissent assez de forci^s pour le peu qu'il m'en fnul. Je ne crois pas à la médecine; jusqu'ici, elle n'a trouve le moyen d'enlever le mal qu'en at* taquanl la vie dans son principe. Sous quelque forme que ce soit, c'est de lempirisme, el j'aime
mieux plier sous la main de Dieu que bondir sous celle d'un homme. Cette fois j'ai été plus accable que de coutume, je me suis senti plus faible d'esprit, et, je vous l'avouerai sans honte, Emile, j'ai reconnu que je ne pouvais plus vivre seuL I^es vieillards sont des enfants pour s'éprendre d*un bonheur nouveau ; mais quand il s'agit de le perdre, ils ne se consolent pas comme les enfants. Us redeviennent vieillards el ils meurent. Ne vous embarrassez pas de ce que je vous dis là : c*esl la fièvre qui me donne cette expansion. Quand je serai guéri, je ne le dirai plus, je ne le penserai même plus; mais je le sentirai toujours à l'état d'instinct, à Iravers mon apathie. Ne vous croyez pas enchaîné pour cela à ma triste vieillesse. Il est fort indifTérent que je vive un an de plus ou de moins , et qu'une main amie ferme les yeux de celui qui a vécu seul. Mais puisque vous voilà revenu, merci ! ne parlons plus de moi, mais de vous. Qu'avcz-voas fait durant tous ces tristes jours ?
— J'ai été triste moi-même de les passer loin de vous, répondit Emile.
— C'est possible ! Telle est la vie, tel est l'homme. Se faire souffrir soi-même en faisant souffrir les autres ! C'est là une grande preuve de la solidarité des âmes !
Emile passa deux heures auprès du marquis, et le trouva plus expansif et plus affectueux qu'il ne l'avait encore été. 11 sentit augmenter son attachement pour lui et se promit de ne plus le faire souffrir. Et comme, en le quittant, il s'inquiétait de l'avoir laissé parler avec animation :
— Soyez tranquille, lui dit le marquis. Revenez demain, el vous me trouverez debout. Ce n'est pas cela qui fatigue, c'est l'absence d'expansion qui dessèche et qui tue.
LA FORTXRESSI DE CIOZAVT.
Le marquis fut à peu près guéri en effet le lendemain, et déjeuna avec Emile. Rien ne vint plus trou* bler cette amitié singulière d'un vieillard el d'un tout jeune homme , et grâce aux dernières affirmations de M. de Châleaubrun, la douloureuse appréhension de la folie ne vint plus troubler Paîtrait qu'Emile trouvait dans la compagnie de M. de Boisguilbault. Il s'abstint, ainsi qu'il l'avait promis à Antoine , de jamais parler de lui, et s'en dédommagea en ouvrant son cœur au marquis sur tous ses autres secrets; car il lui eût été impossible de nt
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pas lui raconter son passé , de ne pas lui communiquer ses idées pour son avenir, et, par suilc, ses souffrances, un instanl assoupies, mais falalement interminables, que l*opposition de son père lui avail suscilées , et devait lui apporter encore à la première occasion, M. de Boisguilbault encouragea Emile dans les projets de respect et de soumission ; mais il s*élonna du soin qu'avait toujours pris M. Cardonnet d'étouffer les instincts légitimes d'un Gis aussi enclin au travail et aussi heureusement doué.
J^ goût et l'intelligence qu*émile montrait pour l'agriculture lui paraissaient caractériser une noble et généreuse vocation , et il se disait que s'il avait eu le bonheur de posséder un fils tel que lui , il eût pu utiliser, de son vivant, l'immense fortune qu'il destinait aux pauvres, mais dont il n'avait pas su faire usage dans le présent. Il ne pouvait s'empêcher de dire en soupirant qu'on était béni du ciel quand on trouvait dans un fils, dans un ami, dans un autre soi-même, une initiative féconde et les moyens de compléter sérieusement l'œuvre de sa destinée. Enfin, il accusait Cardonnet, au fond de sa pensée, de vouloir consacrer au mal les forces et les moyens que Dieu lui avait donnés pour l'aider à faire le bien , et il voyait en lui un tyran aveugle et opiniâtre, qui mettait l'argent au-dessus du bonheur d'autrui et du sien propre, comme si l'homme était l'esclave des choses matérielles et non le serviteur de la vérité avant tout.
M. de Boisguilbault n'était pourtant pas un esprit essentiellement religieux. Emile le trouvait toujours trop froid sous ce rapport. Quand le marquis avait dit : tt Je crois en Dieu , n il se croyait dispensé de dire : « J'adore. » Quand ses pensées , prenant le plus puissant essor dont il était capable, s'élevaient jusqu'à une sorte d'invocation , qui n'était pas précisément la prière, mais Thommage, il disait à Dieu : « Ton nom est Sagesse ! » Emile ajoutait : « Ton nom est Amour! » Alors le vieillard reprenait : u C'est la même chose , » et il avait raison. Emile ne pouvait guère le contredire ; mais dans cette disposition à insister sur le caractère grandiose de la logique et de la rectitude divines , on sentait bien , chez le marquis, l'absence de cette passion exaltée qu'Emile portait dans son sein pour l'inépuisable bonté de la Toute-Puissance. Mais aussi , quand les faits extérieurs, les misères, la faiblesse humaine et tout le mal d'ici-bas donnaient un démenti apparent à cette miséricordieuse Providence , et qu'Emile tombait dans une sorte de découragement, le vieux logicien reprenait la supériorité de sa foi. 11 ne doutait jamais , lui ; il ne pouvait pas douter. Il n'avait pas besoin de voir pour savoir, disait-il , et le passage des fléaux de ce monde ne troublait pas plus, à ses
yeux, l'ordre moral des choses éternelles, que celui des nuées sur le soleil n'en altérait l'ordre physique. Sa résignation ne partait pas d'un sentiment d'humilité ou de tendresse : car, pour ses propres chagrins, il avouait n'avoir jamais pu se soumettre qu'extérieurement; mais il croyait pour l'univers à une sorte de fatalisme optimiste qui contrastait avec son pessimisme personnel, et qui formait le trait le plus original de son esprit et de son caractère.
— Voyez, disait-il , la logique est partout! Elle est infinie dans l'œuvre de Dieu ; mais elle est incomplète et insaisissable dans chaque chose, parce que chaque chose est finie, l'homme lui-même, bien qu*il soit le reûct le plus frappant de l'infini sur ce petit monde. Nul homme ne peut comprendre la sagesse infinie, si ce n'est à l'état d'abstraction ; car, s'il cherche en lui-même et autour de lui , il ne la peut saisir et constater en aucune façon. Vous me traitez souvent de logicien ; j'y consens : j'aime et je cherche la logique. J'en ai un besoin énorme et ne me complais à rien qui lui soit étranger. Mais suis-je logique dans mes actions et dans mes instincts? Moins que qui que ce soit au monde. Plus je me tàte, plus je trouve en moi l'abime des contradictions , le désordre du chaos. Eh bien , je suis un exemple particulier de ce qu'est l'homme en général; et plus je suis illogique à mes propres yeux, plus je sens la logique de Dieu planer sur ma faible tête , qui s'égarerait sans cette boussole céleste , et rendrait follement l'univers complice responsable de sa propre infirmité.
Une fois il emmena Emile dans la campagne , et ils firent à cheval l'exploration des vastes propriétés du marquis. Emile fut frappé du peu de rapport d'une telle richesse territoriale.
— Toutes ces fermes sont au plus bas prix possible, répondit le marquis ; quand on ne sait pas sortir des données de l'économie actuelle , le mieux qu'on ait à faire, c'est de grever le moins qu'on peut le cultivateur laborieux. Ces gens-là me remercient, vous le voyez, et me souhaitent une longue vie. Je le crois bien ! Ils me croient très-bon , quoique ma figure ne leur plaise guère. Ils ne savent pas que je ne les aime point comme ils l'entendent , et que je ne vois en eux que des victimes que je ne puis sauver, mais dont je ne veux pas être le bourreau. Je sais fort bien que , sous une législation logique, celte propriété doit arriver à centupler ses produits. Je suis soulagé de mon ennui quand j'y songe : mais pour y songer et me nourrir de la certitude qu'elle sera un jour l'instrument du libre travail d'hommes nombreux et sages , il ne faut pas que je la voie à l'état où elle est ; car ce spectacle me glace et m'attriste ; aussi je m'y expose bien rarement.
11 y avait en effet deux ans environ que M. de
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Boisguilbaalt n*élait entré dans ses fermes et n'avait fait le tour de ses domaiiies. Il ne s*y décidait que dans les cas d^absoiuc nécessité. Partout il était reçu avec des démonstrations de respect et d'affection qui n'étaient pas sans un mélange de terreur superstitieuse; car ses habitudes de solitude et ses eicenlricités lui avaient donné, dans Tesprit de plusieurs paysans, la réputation de sorcier. Plus d*une fois durant Torage , on avait dit tristement : « Ah ! si M. de Boisguilbaut voulait empêcher la grêle , il ne tiendrait qu*à lui ! mais au lieu de faire ce qu*il peut, il cherche quelque autre chose que personne ne saitetqu*il ne trouvera peut-être jamais! »
— £h bien , Emile, que feriez-vous de tout cela, si c'était à vous? dit le marquis en rentrant, car je ne vous ai pas fait faire cette assommante visite de propriétaire à d'autres fîns que de vous interroger.
— J'essayerais! répondit Emile avec vivacité.
— Sans doute , reprit le marquis , j'essayerais aussi de fonder une vraie commune , si je pouvais. Mais j'essayerais en vain, j'échouerais. Et vous aussi, peut-être !
— Qu'importe !
— Voilà le cri généreux et insensé de la jeunesse : qu'importe de succomber pourvu qu'on agisse , n'est-ce pas? On cède à un besoin d'activité et l'on ne voit pas les obstacles. Il y en a pourtant, et savez-vous le pire? c'est qu'il n'y a point d'hommes. En ce 'sens, voire père a raison d'invoquer un fait brutal, mais encore tout-puissant. Les esprits ne sont pas mûrs , les cœurs ne sont pas disposés ; je vois bien de la terre et des bras , je ne vois pas une Ame détachée du mot qui gouverne le monde. Encore quelque temps , Emile, pour que l'idée éclosc se répande ; ce ne sera pas si long qu'on croit ; je ne le verrai pas , mais vous le verrez. Patience donc !
— Eh quoi ! le temps fait -il quelque chose sans nous?
— Non, mais il ne fera rien sans nous tous. Il est des époques où Ton doit se consoler de ne pas pratiquer, pourvu qu'on instruise; puis vient le temps où l'on peut faire à la fois l'un et l'autre. Vous sentez-vous de la force ?
— Beaucoup !
— Tant mieux!... je le crois aussi!... Eh bien, Emile, nous causerons un jour... bientôt peut-être, à ma première fièvre, quand mon pouls battra un peu plus vtle qu'aujourd'hui.
C'est dans de tels entretiens qu'Emile trouvait la force de subir les heures qu'il ne pouvait passer auprès de Gilberle. Il manquait bien quelque chose à son amitié pour M. de Boisguilbault, c'était de pouvoir lui parler d'elle et de lui dire son amour. Mais l'amour heureux a quelque chose de superbe , qui se passe assez bien de l'avis des autres , et le temps
où Emile sentirait le besoin de se plaindre et de chercher un appui contre le désespoir n'était pas encore venu pour lui.
En quoi donc consistait son bonheur? Vous le demandez? D'abord il aimait, cela suffit presque à qui aime bien. Et puis, il savait qu'il était aimé , quoiqu'il n'eût jamais osé le demander et qu'on eût encore moins osé le lui dire.
Le nuage , cependant , se formait à l'horizon , et bientôt Emile devait sentir l'approche de l'orage. Un jour Janille lui dit, comme il quittait Chftteaubrun:
— Ne venez pas de trois ou quatre jours; nous avons affaire dans les environs, et nous serons absents.
Emile pâlit ; il crut recevoir son arrêt, et il eut à peine la force de demander quel jour la famille serait de retour dans ses pénates.
— Eh mais ! dit Janille, vers la fin de la semaine, peut-être. D'ailleurs , il est probable que Je resterai ici ; je ne suis plus d'âge â courir les montagnes, et vous saurez bien venir me demander en passant si M. Antoine et sa fille sont de retour.
— Vous me permettriez donc bien de vous rendre ma visite? dit Emile en s*effurçant de sourire pour cacher sa mortelle angoisse.
— Pourquoi non , si le cœur vous en dit? reprit la petite vieille en se rengorgeant d'un air où l'ombrageux Emile crut voir percer un peu de malice. Je ne crains pas que cela me compromette, moi !
K C'en est fait , pegsa Emile. Mes assiduités ont été remarquées , et , quoique M. Antoine ni sa fille ne s'avisent encore de rien , Janille s'est promis de m'cxpulser. Elle a ici un pouvoir absolu , et le moment de la crise est arrivé. »
— Eh bien , mademoiselle Janille , reprit-il , je viendrai vous voir demain ; j'aurai grand plaisir à causer avec vous.
— Comme ça se trouve! dit Janille; moi aussi , j'ai envie de causer ! Mais demain j'ai du chanvre à cueillir, je compte sur vous après-demain seulement. C'est entendu , je serai ici toute la journée, n'y manquez pas ! Bonsoir, M. Emile, nous causerons de bonne amitié. Ah mais! c'est que moi aussi je vous aime bien !
Plus de doutes pour Emile : la mal tresse- femme de Châtcaubrun avait ouvert les yeux sur son amour. Quelque voisin officieux commençait à s'étonner de le voir si souvent sur le chemin des ruines. Antoine ne savait rien encore , Gitberte non plus; car, en lui annonçant une petite absence de son père, cette dernière n'avait pas paru prévoir que Janille la ferait partir avec lui. L'adroite gouvernante avait bien fait son plan : d'abord écarter Emile, et puis organiser le départ de Gilberle à l'improviste , afin de se ménager quelques jours pour
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eoojurer le petit orage qa*elle prévoyait de la part da jeuae homme.
«Il faudra donc parler, se disait Emile; cl pourquoi reeulerais-je deTaiil ce terme inévitable de mes secrètes aspirations? Je dirai à sa Gdèle gouvernante, à son excellent père , que je Taime et que j*aspire a sa main... Je demanderai quelque temps pour m'en ouvrir k mon père et pour m*cntendrc avec lui sur le choix d'une carrière , car je nVn ai point encore , et il faot bien que mon sort se décide. Il y aura une lutte assez violente , mais je serai fort, j*aime. Il ne s*agît pas de moi seul, j*aurai le courage invincible, j'aarai le don de la persuasion... je remporterai ! »
Malgré cette confiance , Emile passa la nuit dans d*affreuses perplexités. Il se représentait Tentrelien qu'il allait avoir avec Janille , et il eût pu écrire les questions et les réponses, tant il connaissait l'aplomb et la franchise de la petite femme. « Ah! mais, monsieur (devait-elle lui dire à coup sûr), parlez à votre père avant tout , et arrangez-vous avec lui ; car il est fort inutile de troubler l'esprit de M. Antoine par une demande conditionnelle et des projets incertains. En attendant, ne revenez plus, ou revenez fort peu ; car personne n'est obligé de savoir vos intentions, et Gilberle n'est pas fille h vous écouter sans être sûre de pouvoir élre votre femme. »
Et puis il craignait aussi que Janille , qui avait Fesprît fort positif, ne traitât d'illusion la possibilité du consentement de M. Gardonnet , et ne lui interdit les visites fréquentes , à moins qu*il n'apportât one belle et bonne preuve de la liberté de son choix.
Il était donc plus que prouvé qu'Emile devait entamer le combat avec son père d'abord , et agir cnaoite en conséquence ; à savoir : aller rarement à Chiteaobran avant d'avoir conçu un certain espoir de vaincre , ou , s*il n*y avait aucun motif d'espoir, s'abstenir de jamais troubler le bonheur de la famille de Ghâteaubrun par d'inutiles ouvertures, s'éloigner, enfin, renoncer à Gilberte...
liais voilà ce qu'il était impossible à Emile de comprendre au nombre des choses probables. L'idée de la mort entrerait plus facilement dans la tête d'un enfant que celle de renoncer à la femme aimée dans celle d'un jeune homme fortement épris. Aussi Emile concevait-il plus volontiers la chance de se brûler la cervelle sous les yeux de son père que celle déplier sous sa volonté. « Eh bien ! se disait-il, je lui parlerai dès demain , à ce maître terrible , et je lui parlerai de telle manière que je pourrai ensuite me présenter le front levé à Ghâteaubrun. »
£t pourtant, quand vint le lendemain, Emile, au lieu de se sentir investi de toule la force de sa volonté, se trouva si épuisé par l'insomnie et si navré de tristesse , qu'il craignit d'être faible , et ne parla point.
Quoi de plus douloureux , en effet, lorsque l'âme s'est épanouie dans un rôve délicieux, que de se voir jeté tout à coup dans une cruelle réalité? quand on s'est fait un adorable secret à soi-même d'un amour chastement voilé, d'aller le révéler froidement à des êtres qui ne le comprennent pas , ou qui le méprisent ? Soit qu'Emile fit cet aveu à son père ou à Janille, il fallait donc livrer son cœur, rempli d'une langueur pudique et d'une sainte ivresse, à des cœurs étrangers ou fermés depuis longtemps à des sympathies de ce genre? Et il avait rêvé un dénoùment si autrement sublime! N'est-ce pas Gilberte qui, la première, et seule au monde avec lui sous l'œil de Dieu, devait recueillir dans son âme le mot sacré d'amour lorsqu'il s'échapperait de ses lèvres? Le monde et les lois de l'honneur, si froides en pareil cas , étaient donc là pour 6ter à la virginité de sa passion ce qu'elle avait de plus pur et de plus idéal ! Il souffrait profondément , et déjà il lui semblait qu'un siècle d'amertume avait passé entre ses songes de la veille et celte sombre journée qui commençait pour lui.
Il monta à cheval, résolu d'aller chercher au loin, dans quelque solitude profonde, le calme et la résignation nécessaires pour affronter le premier choc. Il voulait fuir Ghâteaubrun ; mais il se trouva auprès sans savoir comment. Il passa outre sans détourner la tête, remonta le rude chemin où, battu par l'orage , il avait vu pour la première fois les ruines à la lueur des éclairs. Il reconnut les roches où il s'était abrité avec Jean Jappeloup , cl il ne put comprendre qu'il n'y eût pas plus de deux mois qu'il s'était trouvé là, si léger d'esprit, si maître de lui-même , si différent de ce qu'il était devenu depuis. 11 alla vers Éguzon, afin de revoir tout le chemin qu'il avait fait alors , et où il n'avait point encore repassé. Mais, dès les premières maisons, la vue des habitants qui l'examinaient lui causa le même sentiment d'effroi et de misanthropie qui eût pu venir à M. de Boisguilbault en pareil cas. Il prit brusquement un chemin sombre et couvert qui s'ouvrait sur sa gauche , et s'enfonça sans but dans la campagne.
Ge chemin inégal, mais charmant, passant tantôt sur de larges rochers , tantôt sur de frais gazons , tantôt sur un sable fin , et bordé d'antiques châtaigniers au tronc crevassé , aux racines formidables , le conduisit à de vastes landes où il avança lentement , satisfait enfin d'être seul dans un site désolé. Le chemin s'en allait devant lui tantôt en zigzag , tantôt en montagnes russes , à travers les espaces couverts de genêts et de bruyères , et les tertres sablonneux coupés de ruisseaux sans lit déterminé et sans direction suivie. De temps en temps une perdrix rasait l'herbe à ses pieds , un martin-pêcheur
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traçait une ligne d'azur el de feu en effleurant un marécage avec la rapidité d*une flèche.
Après une heure de marche, toujours perdu dans ses pensées, il vit ie sentier se resserrer, s'enfoncer dans des buissons , puis disparaître sous ses pieds. II leva les yeux , et vit devant lui , au delà de précipices et de ravins profonds , les ruines de Crozanl s'élever en flèches aiguës sur des cimes étrangement déchiquetées, et parsemées sur un espace qu'on peut à peine embrasser d'un seul coup d*œil.
Emile était déjà venu visiter cette curieuse forteresse, mais par un chemin plus direct, et sa préoccupation l'ayant empoché cette fois de s'orienter, il resta un instant avant de se reconnaître. Rien ne convenait mieux à l'état de son âme que ce site sauvage el ces ruines désolées. II laissa son cheval dans une chaumière et descendit à pied le sentier étroit qui , par des gradins de rochers , conduit au lit do torrent. Puis il en remonta un semblable et s'enfonça dans les décombres, où il resta plusieurs heures en proie à une douleur que l'aspect d'un lieu si horrible et si sublime en même temps portait par instants jusqu'au délire.
Les premiers siècles de la féodalité ont vu construire peu de forteresses aussi bien assises que celle de Crozant. La montagne qui la porte tombe à pic , de chaque côté , dans deux torrents , la Creuse et la Sédelle, qui se réunissent avec fracas à l*extrémité de la presqu'île, et y entretiennent, en bondissant sur d'énormes blocs de rochers, un rugissement continuel. Les flancs de la montagne sont bizarres et partout hérissés de longues roches grises qui se dressent du fond de l'abîme comme des géants , ou pendent comme des stalactites sur le torrent qu'elles surplombent. Les débris de constructions ont tellement pris la couleur et la forme des rochers , qu'on a peine, en beaucoup d'endroits, à les en distinguer de loin. On ne sait donc qui a été plus hardi et plus tragiquement inspiré , en ce lieu , de la nature ou des hommes, et on ne saurait imaginer, sur un pareil théâtre , que des scènes de rage implacable et d'éternelle désolation.
Un pont-levis , de sombres poternes et un double mur d'enceinte, flanqué de tours el de bastions, dont on voit encore les vestiges , rendaient celte forteresse imprenable avant l'usage du canon. Et cependant l'histoire d'une place si importante dans les guerres du moyen âge est à peu près ignorée. Une vague tradition attribue sa fondation à des chefs sarrasins, qui s'y seraient maintenus longtemps. La gelée , qui est rude et longue dans cette région , achève de détruire chaque année ces fortiGcations que les boulets ont brisées et que le temps a réduites en poussière. Cependant le grand donjon carré , dont l'aspect est sarrasin en effet , se dresse encore
au milieu, et, miné par la base, menace de s'abîmer à chaque instant comme le reste. Des tours dont un seul pan est resté debout, el plantées sur des cimes coniques, présentent l'aspecl de rochers aigus, autour desquels glapissent incessamment des nuées d'oiseaux de proie. On ne peut faire , sans danger» le tour de la forteresse. En beaucoup d'endroits , tout sentier disparaît , et le pied vacille sur le bord des gouffres où l'eau se précipite avec fureur.
Ce n'est que du haut des tours d'observation qu*OD pouvait voir l'approche de l'ennemi ; car, de plainpied avec la base des édiûces et les sommets de la montagne , la vue était bornée par d'autres montagnes arides. Mais leurs flancs calcaires s'entr'ouvrent aujourd'hui pour laisser couler des terres fertiles el pousser en liberté de beaux arbres, souvent déracinés par le passage des eaux , quand ils ont atteint une certaine élévation. Quelques chèvres , moins sauvages que les enfants misérables qui les gardent, se pendent aux ruines et courent hardiment sur les précipices. Tout cela est d'une désolation pompeuse , et si riche d'accidents que le peintre ne sait où s'arrêter. L'imagination du décorateur ne trouverait qu'à retrancher dans ce luxe d'épouvante et de menace.
Emile passa là plusieurs heures , plongé dans le chaos de ses incertitudes el de ses projets. Parti avec le jour, il était dévoré par la faim , et ne se rendait pas compte de la souffrance physique qui aggravait sa détresse morale. Étendu sur un rocher, il voyait les vautours planer sur sa léte et songeait aux tortures de Prométhce, lorsque les sons lointains d'une voix mâle, qui ne lui paraissait pas inconnue, le firent tressaillir. Il se releva et courut au bord du précipice. Alors, sur le ravin opposé, il vil trois personnes descendre le sentier. Un homme en blouse et en chapeau gris à larges bords marchait le premier, et se retournait de temps en temps pour avertir ceux qui le suivaient de prendre garde à eux ; après lui venait un petit paysan conduisant un âne par la bride, et, sur cet âne, une femme en robe lilas bien pâle, en chapeau de paille bien modeste...
Emile s'élança à leur rencontre, sans se demander si Janille avait parlé , si l'on se tenait en garde contre lui , si on allait Taccueillir froidement. Il courait et bondissait comme une pierre lancée sur le flanc escarpé de l'abîme. Il partit à vol d*oisean, franchit le torrent qui bondissait avec de vaines menaces sur les roches glissantes , et arriva sur l'autre versant pour recevoir l'accolade joyeuse du bon Antoine , et prendre des mains de Sylvain Charasson la bride de la modeste monture qui portait Gilberte, et son doux sourire , et sa vive rougeur, et son air de joie vainement contenue. Janille n'était pas là, Janille n'avait point parlé !
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
Comme le bonheur parait plus doax après la peine! et comme Tamour répare vite le temps perdu à souffrir ! Emile ne se souTonait plus de la veille et ne songeait plus au lendemain. Quand il se retrouva dans les ruines de Crozant, conduisant en triomphe sa bien-aimée, il brisa toutes les branches des broussailles qu'il put atteindre , et les jeta sous les pieds de Vàne , comme autrefois les Hébreux semaient de palmes les traces de Thumble monture du divin maître. Puis il prit Gilberte dans ses bras pour la poser sur le plus beau gazon qu*ii put choisir, quoiqu'elle n*eût aucun besoin d*un pareil secours pour descendre d*un âne si petit et si tranquille. Emile n*clait plus timide , car il était fou ; et , si Antoine n'eût pas été le moins clairvoyant des hommes, il eût compris qu*i1 ne fallait pas plus songer à réprimer cette passion exallée qu*à empêcher la Creuse on la Sédelle de courir et de gronder.
— Çà ! je meurs de faim, dit M. Antoine, et, avant de saToir comment nous nous rencontrons si à point, je veux qu'on ne me parie que de déjeuner. Un convive de plus ne nous fait pas peur, car Janille nous a bourrés de provisions. Ouvrez votre gibecière, petit drôle, dit-il à Charasson, tandis que je vais faire utie entaille au sac que ma fille portait en croupe. Et puis, Emile courra auz maisons qui sont là-bas, et nous trouvera un renfort de pain bis. Restons près de ta rivière, c'est de Teau de roche excellente prise en petite quantité avec beaucoup de vin.
Le déjeuner champêtre fut bientôt étalé sur rherbe. Gilberte se fit une assiette avec une grande feuille de lotus , et son père découpa les portions avec une espèce de sabre qu'il appelait son custache de poche. Emile apporta, outre le pain, du lait pour Gilt^erte et des cerises sauvages, qui furent déclarées excellentes , et dont Tamcrtumc a du moins l'avantage d'exciter l'appétit. Sylvain , assis comme un singe sur le tronc penché d'un arbre, n'eut pas une part moins copieuse que les autres et mangea avec d'autant plus de plaisir, disait-il , qu'il n'avait pas là les yeux de mademoiselle Janille pour compter les morceaux d'un air de reproche. Emile fut rassasié au bout d'un instant. Bien qu'on se moque des héros de roman qui ne mangent jamais, il est bien certain que les amoureux ont peu d'appétit , et qu'en cela les romans sont aussi vrais que la vie.
Quel transport pour Emile, après avoir cru qu'il ne reverrait plus Gilberte que sévère et méfiante , de la retrouver telle qu'il l'avait laissée la veille, pleine d'abandon et de noble imprévoyance! Et comme il aimait Antoine, d'être incapable d'un soupçon , et de conserver une si ezpansive gaieté ! Jamais il ne s'était senti si gai lui-même ; jamais il n'avait vu un plus beau jour que cette pâle journée de septembre , un site plus riant et plus enchanté
que cette sombre forteresse de Crozant ! Et justement Gilberte avait ce jour-la sa rpbc lilas, qu'il ne lui avait pas vue depuis longtemps, et qui lui rappelait le jour et l'heure où il était devenu éperdument amoureux f
11 apprit qu'on s'était mis en route pour aller voir un parent à la Clavièrc , avant les deux jours qu'on devait aller passer à Ârgcnlon, et que, n'ayant trouvé personne dans ce château , on avait résolu de faire une promenade à Crozant, où l'on resterait jusqu'au soir ; et il n'était guère que midi ! Emile s'imagina avoir rcternilé devant lui. M. Antoine s'étendit à l'ombre après le déjeuner et s'endormit d'un profond somme. Les deux amants , suivis de Charasson, entreprirent de faire le tour de la forteresse.
LE PETIT COCCHER DE H. ARTOIITE.
Le pagedeCbâteaubrun réjouit un instant le jeune couple par ses naïvetés; mais, emporté bientôt par le besoin de courir, il s'écarta à la poursuite des chèvres, faillit se faire un mauvais parti avec les chevriers , et finit par s'entendre avec eux , en jouant aux petits palets sur lo bord de la Creuse , pendant qu'Emile et Gilberte entreprenaient de longer la Sédelle sur l'autre flanc de la montagne.
Comme, en bien des endroits, le torrent a rongé la base du roc, il leur fallut tantôt grimper, tantôt redescendre , tantôt mettre le pied sur des blocs à fleur d'eau, et tout cela non sans peine et sans danger. Mais la jeunesse est aventureuse, et l'amour ne doute de rien. Une providence particulière protège l'un et l'autre, et nos amoureux se tirèrent bravement de tous les périls : Emile tremblant d'une tout autre émotion que la peur, lorsqu'il soulevait ou retenait Gilberte dans ses bras; Gilberte riant, pour cacher son trouble ou pour s'en distraire.
Gilberte était forte , agile et courageuse comme un enfant de la montagne ; et pourtant , à franchir ainsi des obstacles continuels , elle se sentit bientôt essoufflée et se laissa tomber sur la mousse, au bord de l'eau bondissante, jeta son chapeau sur le gazon, forcée de relever ses cheveux dénoués qui pendaient sur ses épaules.
— Allez donc me cueillir cette belle digitale que je vois là-bas, dit-elle à Emile, pensant qu'elle aurait le temps de se recoiffer avant qu'il fût de retour.
Mais il y alla et en revint si vile, qu'il la trouva encore tout inondée de ses cheveux d'or, que ses petites mains avaient peine à ramasser en une
IJB PÉCHÉ DE M. ANTOINE
seule tresse. Debout auprès d'elle , il admirait ces trésors qu'elle rejetait derrière sa lèle avec plus d*iinpalience que d^orgueil , et qu'elle eût coupés depuis longtemps comme un fardeau gênant, si Antoine et Janiile ne s'y fussent jalousement opposés. En ce moment, néanmoins, elle leur sut gré de ne l'avoir pas souffert ; car, malgré son peu de coquetterie, elle vit bien qu'Emile était éperdu d'admiration , et elle n'avait rien fait pour la provoquer! Si la beauté a de certains triomphes, dont l'amour ne peut se refuser à jouir, c'est surtout lorsqu'ils sont imprévus et involontaires. Cette belle chevelure eût été, en effet, un véritable dédommagement pour une femme laide, et chez Gilbcrte c'était comme une prodigalité de la nature ajoutée à tous ses autres dons.
II faut bien dire que, comme son père, Gilberlc était plus laborieuse qu'adroite de ses mains , et , d'ailleurs, elle avait perdu en courant toutes ses épingles, et, par deux fois, la lourde torsade roulée sur sa nuque avec précipitation se défit et retomba jusqu'à ses pieds. Le regard d'Emile planait toujours sur elle ; Gilberte ne le voyait pas, mais elle le sentait comme si le feu de ce regard passionné eût rempli l'atmosphère. Elle en fut bientôt si confuse, qu'elle oublia d'en être joyeuse, et enfin , comme à Tordinaire, elle s'efforça de rompre, par une plaisanterie, leur mutuelle émotion.
— Je voudrais que ces cheveux fussent à moi, dit-elle, je les couperais, et je les enverrais au fond de la rivière.
C'était l'occasion pour Emile de faire un beau compliment; mais il s'en garda bien. Qu'eùt-il dit sur ces cbeveux-là , qui exprimât l'amour qu'il leur portait? Il ne les avait jamais touchés , et il en mourait d'envie. Il regarda furtivement autour de lui. Un cercle de rochers et d'arbrisseaux isolait Gilberte et lui du monde entier. Il n'y avait aucun point de la montagne d'où on pût les voir. On eût dit qu'elle avait choisi cet abri pour le tenter, et pourtant l'innocente fille n'y avait point songé, et ne songeait pas encore qu'il y eût la quelque danger pour elle.
Emile n'avait plus sa raison : l'insomnie, l'épouvante, la douleur et la joie, avaient allumé la fièvre dans son sang. Il s'agenouilla auprès de Gilberte, et prit dans sa main tremblante une poignée de ces cheveux rebelles; puis, comme elle tressaillait, il la laissa retomber en disant :
— J*ai cru que c'était une guêpe, mais ce n'est qu'un brin de mousse.
— Vous m'avez fait peur, reprit Gilberte en secouant la tête; j'ai cru que c'était un serpent.
Cependant la main d*Émile s'attachait à cette chevelure et ne pouvait l'abandonner. Sous prétexte d'aider Gilberte à en rassembler les mèches éparses que
lui disputait la brise, il les toucha cent fois et 6nit par y porter ses lèvres à la dérobée. Gilberte parut ne point s'en apercevoir, et, remettant précipitamment son chapeau sur sa coiffure mal assurée, elle se leva en disant, d'un air qu'elle voulait rendre dégagé :
— Allons voir si mon père est réveillé.
Mais elle tremblait ; une pâleur subite avait eflacé les brillantes couleurs de ses joues; son cœur était prêt à se rompre; elle fléchit et s'appuya sur le rocher pour ne pas tomber. Emile était à ses pieds.
Que lui disait-il? Il ne le savait pas lui-même, et les échos de Crozant n'ont pas gardé ses paroles. Gilberte ne les entendit pas distinctement ; elle avait le bruit du torrent dans les oreilles, mais centuplé par le battement de ses artères, et il lui semblait que la montagne , prise de convulsions , oscillait au-dessus de sa lèle. Elle -n'avait plus de jambes pour fuir, et d'ailleurs elle n'y songeait point. On fuirait en vain l'amour; quand il s'est insinué dans rame, il s'y attache et la suit partout. Gilberte ne savait pas qu'il y eût d'autres périls dans l'amour que celui de laisser surprendre son cœur, et il n'y en avait pas d'autres en effet pour elle auprès d*Émilc. Celui-là était bien assez grand, et le vertige qu'il causait était plein d'irrésistibles délices.
Tout ce que Gilberte sut dire, ce fut de répéter avec un effroi plein de regret et de douleur :
— Non , non ! il ne faut pas m'aimer.
— C'est donc que vous me haïssez? reprenait Emile.
Et Gilberte, détournant la tète, n'avait pas le courage de mentir.
— Eh bien! si vous ne m'aimez pas, disait Emile , que vous importe de savoir que je vous aime? Laissez-moi vous le dire, puisque je ne peux plus le cacher. Cela vous est indifférent, et on ne craint pas ce qu'on dédaigne. Sachez'le donc, et si je vous quitte, si je ne vais plus vous voir, apprenez au moins pourquoi: c'est que je me meurs d'amour pour vous , c'est que je ne dors plus , que je ne travaille plus, que je perds l'esprit, et qu'il m'arriverait peut-être bientôt de dire à votre père ce que je vous dis maintenant. J'aime mieux être chassé par vous que par les autres. Chassez-moi donc ; mais vous m'entendrez ici , parce que mon secret m'étouffe; je vous aime, Gilberte, je vous aime à en mourir!
Et le cœur d'Emile était si plein qu'il déborda en sanglots.
Gilberte voulut s'éloigner; mais elle s'assit à trois pas de là et se prit à pleurer. H y avait plus de bonheur que d'amertume au fond de toutes ces larmes. Aussi Emile se fut-il bientôt rapproché pour consoler Gilberte, et fut-il bientôt consolé à son tour;
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
ear dans reffroî qu'elle eiprimail , il ii*y avait que tendresse et regret.
— Je suis une pauvre fille, lui disait-elle, vous éles très- riche, et votre père ne songe, à ce qu'on dit, qu*à augmenter sa fortune. Vous ne pouvei pas ni*épouser, et moi , je ne dois pas songer à me marier dans la position où je sois. Ce serait un hasard de rencontrer un homme aussi pauvre que moi, qui eût reçu un peu d*èducation, et je n'ai jamais compté sur ce hasard-là. Je me suis dit de bonne heure que je devais tirer bon parti de mon sort, pour m'habitaer à la dignité des sentiments , qui consiste à ne point porter envie aux autres, et à se créer des goùls simples, des occupations honnêtes. Je ne pense donc pas du tout au mariage, puisqu'il me faudrait |)eutètre, pour trouver un mari, changer quelque chose à ma manière de penser. Tenee, si vous voulez que je vous le dise, Janille s'est mis dans la tcle depuis quelques jours une idée qui me chagrine beaucoup. Elle veut que mon père me cherche un mari. Chercher un mari! n'est-ce pas honteux et humiliant? et peot-on rien imaginer de plus répulsif? Cette excellente amie ne comprend pourtant rien à ma résistance, et, comme mon père devait aller toucher à Argcnton le terme de sa petite pension , elle a exigé tout à coup, ce matin, qu'il m'emmenftt pour me présenter à quelques personnes de sa connaissance. Nous ne savons pas résister à Janille, et nous sommes partis; mais mon père, grâce au ciel, ne s'entend pas à trouver des maris, et je saurai si bien l'aider à n'y point penser, que cette promenade n'aura aucun but. Vous voyez bien, M. Emile, qu'il ne faut point faire la cour à une Glle qui n'a pas d'illusions , et qui se destine au célit>at sans regret et sans honte. Je pensais que vous l'aviez compris, et que votre amitié ne chercherait jamais à troubler mon repos. Oubliez donc cette folie qui vient de TOUS passer par l'esprit , et ne voyez en moi qu'une sœur qui ne 8*en souviendra pas , si vous lui promettes de rairoer tranquillement et saintement. Pourquoi nous quitteriez- vous? cela ferait bien de la peine à mon père et à moi !...
— Cela vous ferait bien de la peine, Gilberte? reprit Emile; d'où vient que vous pleurez en me disant des choses si froides? Ou je ne vous comprends pas, ou vous me cachez quelque chose. Et voulezvous savoir ce que je crois deviner? C'est que vous n'avez pas assez d'estime pour moi pour m'écouter avec conflance. Vous nie prenez pour un jeune fou, qui parle d'amour sans religion et sans conscience, et vous croyez pouvoir me traiter comme un enfant â qui l'on dit : *< Ne recommencez pas, je vous pardonne. » Ou bien , si vous croyez qu'avec quelques paroles de froide raison on peut élouiïer un amour sérieux, vous êtes un enfant vous-même, Gilberte,
et vous ne sentez rien du tout pour moi au fond de votre cœur. Oh ! mon Dieu ! serait-il possible, et ces yeux qui m'évitent, cette main qui me repousse, est-ce là le dédain ou l'incrédulité?
— Et à quoi donc voulez-vous que je croie? dit Gilberte en tâchant de cacher la douleur que lui causaient ces reproches ; est-ce que je peux ignorer la différence de nos fortunes? est-ce que je peux changer quelque chose à la destinée?
— Est-ce là tout? ô Gilberte ! dites-moi que c'est là tout!
— N*est-ce pas assez ? Croyez-vous que je puisse consentir à vous aimer avec la certitude que vous devez tôt ou tard appartenir à une autre? 11 me semble que Tamour, c*est l'éternité d*une vie à deux ; c'est pourquoi , en renonçant à me marier, j*ai dû renoncer à aimer.
— El je l'entends bien ainsi , Gilberte! l'amour, c'est l'éternité d'une vie à deux ! Je ne comprends même pas que la mort puisse y mettre un terme ; ne vous ai-je pas dit tout cela en vous disant : m Je vous aime? » Ah ! cruelle Gilberte, vous ne m'avez pas compris, ou vous ne voulez pas me comprendre : mais si vous m'aimiez, vous ne douteriez pas. Vous ne me diriez pas que vous éles pauvre, vous ne vous en souviendriez pas plus que moi-même.
— Oh! mon Dieu! Emile, je ne doute pas de vous ; je vous sais aussi incapable que moi d*un calcul intéressé. Mais, encore une fois, sommes-nous donc plus forts que la destinée, que la volonté de votre pcrc, par exemple?
— Oui, Gilberte, oui, plus forts que tout le monde, si... nous nous aimons !
l\ est fort inutile de rapporter la suite de cet entretien. Nous ne pourrions résumer certaines intermittences de peur et de découragement, où Gilberte, redevenant raisonnable, c'est-à-dire désolée, montrait les obstacles et laissait percer une ûerté sans emphase, mais assez sentie pour préférer rélcrnelle solitude à l'humiliation d'une lutte contre l'orgueil de ta richesse. Nous pourrions dire par quels arguments d'honneur et de loyauté Emile cherchait à lui rendre la confiance. Mais les plus forts arguments, ceux auxquels Gilberte ne trouvait pas de réplique, ce sont ceux-là que nous ne pourrions transcrire ; car ils étaient tout d'enthousiasme et de naïve pantomime. Les amants ne sont pas éloquents à la manière des rhéteurs, et leur parole écrite n'a jamais rien signifié pour ceux auxquels elle ne s'adresse point. Si Ion pouvait se rappeler froidement quel mot insignifiant a fait perdre l'esprit , on n'y comprendrait plus rien et on se raillerait soi-même. Mais l'accent, mais le regard trouvent dans la passion des ressources magiques, et bientôt I Emile sut persuader à Gilberte ce qu'il croyait lui-
nu
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
même à ce moment-là : à savoir, que rien n'était plus simple et plus facile que de se marier ensemble ; parlant , qu*il n*y avait rien de plus légitime et de plus nécessaire que de s*aimer de toutes ses forces.
La noble fille aimait trop pour s'arrêter à Tidce qu'Emile fût un présomptueux et un téméraire. Il disait qu'il vaincrait la résistance possible de son père, et Gilbertc ne connaissait M. Cardonnet que par des bruits vagues. Emile garantissait Tadhésion de sa tendre mère, et ce point rassurait la conscience de la jeune fîlle. Elle partagea bientôt toutes les illusions d'Emile, et il fut convenu qu*il parlerait à son père avant de s*adrcsser à celui de Gilberte.
Une fille égoïste ou ambitieuse eût été plus prudente. Elle eût mis l'aveu de ses sentiments à des conditions plus rigides. Elle n'eût consenti à revoir son amant que le jour où il serait revenu accomplir toutes les formalités de la demande en mariage. Mais Gilberte ne s'avisa point de toutes ces précautions. Elle sentait dans son cœur quelque chose de l'infini , une foi et un respect pour la parole de son amant qui n'avaient pas de bornes. Elle ne se tourmentait plus que d'une chose : c'était d'être une cause de trouble et d'allliclion pour la famille d*£mile, le jour où il parlerait. Elle ne pouvait plus douter de la victoire qu'il se faisait fort de remporter ; mais l'idée du combat la faisait souffrir, et elle eût voulu éloigner ce moment terrible.
— Écoutez , lui dit-elle avec une naïveté angelique, rien ne nous presse; nous sommes heureux ainsi , et assez jeunes pour attendre. Je crains que la principale et la meilleure objection de votre père ne soit précisément celle-là ; vous n'avez que vingt et un ans, et on peut craindre que vous n'ayez pas encore assez pesé votre choix , assez examiné le caractère de votre fiancée. Si l'on vous parle d'attendre et si on vous demande le temps de réQêchir, soumettez-vous à toutes les épreuves. Quand même nous ne serions unis que dans quelques années , qu'importe, pourvu que nous puissions nous voir, et puisque nous ne pouvons pas douter l'un de l'autre?
— Oh ! vous êtes une sainte ! répondit Emile en baisant le bord de son écharpe, et je serai digne de vous.
Quand ils retournèrent vers le lieu où ils avaient laissé Antoine, ils le virent bien loin de là, causant avec un meunier de sa connaissance, et ils allèrent l'attendre au pied de la grande tour. Les heures passaient pour eux comme des secondes, et cependant elles étaient remplies comme des siècles. Combien de choses ils se dirent ! et combien plus ils ne se dirent pas! Puis le bonheur de se voir, de se comprendre et de s'aimer devint si violent, qu'ils furent saisis d'une gaieté folle, et, bondissant comme deux chevreuils, ils se prirent par la main et se
mirent à courir sur les pentes abruptes, faisant rouler les pierres au fond du précipice, et si transportés d'un délire inconnu, qu'ils n'avaient pas plus le sentiment du danger que des enfants. Emile poussait devant lui les décombres, ou les franchissait avec ardeur; on eût dit qu'il se croyait aux prises avec les obstacles de sa destinée. Gilberte n'avait peur ni pour lui , ni pour elle-même ; elle riait aux éclats , elle criait et chantait comme une alouette au milieu des airs , et ne pensait plus à renouer sa chevelure qui Oottait au vent , et quelquefois l'enveloppait tout entière comme un voile de feu. Quand son père vint la surprendre au milieu de ce transport , elle s'élança vers lui et l'étreignil dans ses bras avec passion , comme si elle voulait lui communiquer tout le bonheur dont son âme était inondée. Le chameau gris du bonhomme tomba dans cette brusque accolade et alla rouler au fond du ravin. Gilberte partit comme un trait pour le rattraper, et Antoine, effraye de cette pétulance, courut aussi pour rattraper sa fille. Tous deux étaient en grand danger, lorsque Emile les devança à la course, saisit au vol le chapeau fugitif, et, en le replaçant sur la têle d'Antoine, serra à son tour ce tendre père dans ses bras.
— Eh ! vive Dieu ! s'écria Antoine en les ramenant d'autorité sur une plate- forme moins dangereuse, vous me faites bien fête tous les deux, mais vous me faites encore plus de peur ! Ah çà! vous avez donc rencontré par là la chèvre du diable, qui fait courir et sauter comme des fous ceux qu'elle ensorcelle avec son regard? Est-ce l'air de ces montagnes qui te rend si folle, petite fille? Allons, tant mieux, mais pourtant ne t'expose pas comme cela. Quelles couleurs ! quel œil brillant ! Je vois qu'il faut le mener souvent promener , et que tu ne fais pas assez d'exercice à la maison. Ces jours-ci , elle m'inquiétait, savez-vous, Emile ? Elle ne mangeait plus, elle lisait trop, et je me proposais de jeter tous vos livres par la fenêtre, si cela eût continué. Heureusement il n'y parait point aujourd'hui, et puisqu'il en est ainsi , j'ai envie de la mener jusqu'à Saint- Germain-Beaupré. C'est beau à voir, nous y passe* rons la journée de demain, et si vous voulez venir avec nous, nous nous amuserons on ne peut mieux. Allons, Emile, qu'en dites-vous? Qu'importe que nous allions à Argenton un jour plus tard? ii'est^e pas, Gilberte? Et quand nous n'y passerions qu'un jour?
— Et quand nous n'irions pas du tout ! dit Gilberte en sautant de joie; allons à Saint-Germain, mon père, je n'y ai jamais été; oh ! la t)onne idée!
— Nous sommes sur le chemin, reprit M. de Cbâleaubrun, et pourtant il nous faut aller coucher à Freysselines; car ici, il n'y a pas à y songer. Au
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
reste, Freysselines et Confolens valent la peine d*élre vus. Les chemins ne sont pas beaux ; il faudra nous mettre en roule avant la nuit. M. Charasson , allez donner Favoine à celle pauvre Lanlemef qui aime assex les voyages , puisque ce sonl les seules occasions pour elle de se régaler ; vous reconduirez cet âne à ceux qui nous Tout prélé, là-haut à Vitra, et puis vous irez nous attendre, avec la brouette et le cheval de M. Emile , de l'autre côlé de la rivière. Noos y serons dans deux heures.
— Et moi , dit Emile , je vais écrire un mot au crayon pour ma mère, afin qu'elle n'ait point à s*inquiéter de mon absence, et je trouverai bien un enfant pour lui porter ma lettre.
— Envoyer si loin un de ces petits sauvages? ce ne sera pas facile. Eh ! vrai Dieu ! nous sommes servis à point, car voici quelqu'un de chez vous, si je ne me trompe !
Emile, en se retournant , vit Constant Galuchel , le secrétaire de son père, qui venait de jeter son habit sur l'herbe, et qui, après avoir enveloppé sa tète d'un mouchoir de poche, se mettait en devoir d*amorccr sa ligne.
— Quoi! Constant, vous venez pécher des goujons jusqu'ici? lui dit Emile.
— Oh ! non, vraiment, monsieur, répondit Galuchet d'un air grave ; je nourris l'espoir de prendre ici anc truite !
— Mais vous comptez retourner ce soir à Gargi- Icsse?
— Bien certainement, monsieur. Monsieur votre
père , n'ayant pas besoin de moi aujourd'hui , m'a
permis de disposer de la journée tout entière; mais
dès que j'aurai pris ma truite , s'il plaît à Dieu , je
quitterai ce vilain endroit.
— Et si vous ne prenez rien ?
— Je maudirai encore plus l'idée que j'ai eue de venir si loin pour voir une pareille masure. Quelle horreur, monsieur ! Peut-on voir un plus triste pays et an château en plus mauvais état? Croyez donc, après cela, les voyageurs qui vous disent que c'est superbe, cl qu'on ne peut pas vivre aux bords de la Creuse sans avoir vu Crozant ! A moins qu'il n'y ait du poisson dans celte rivière, je veux être pendu si l'on m'y rattrape. Mais je n'y crois pas, à leur rivière ; celte eau transparente est détestable pour pécher à la ligne, et ce bruit continuel vous casse la léte. J'en ai la migraine.
— Je vois que vous avez fait une promenade peu agréable, dit Gilbcrte, qui voyait pour la première fois la ridicule figure de Galuchet, et à qui ses dédains prosaïques donnaient une forte envie de rire. Cependant ces ruines font un grand efTet, convenezen; elles sonl singulières au moins! Êtes- vous monté jusqu'à la grande tour?
— Dieu m'en préserve , mademoiselle ! répondit Galuchet, flatté de l'interpellation de Gilbertc , qu'il regardait de toute la largeur de ses yeux ronds, remarquablement écartés, et séparés par un petit bouquet de sourcils fauves assez bizarre. Je vois d'ici l'inlcrieur de la baraque, puisqu'elle est tout à jour comme un réverbère , et je ne crois pas que cela vaille la peine de se casser le cou.
Puis, prenant le sourire de Gilberte pour une approbation de cette mordante satire, il ajouta d'un ton qu'il crut plaisant et spirituel :
— Beau pays, ma foi ! il n'y pousse pas même du chiendent ! Si les rois mores n'étaient pas mieux logés que ça , je leur en fais mon compliment ; ces gens-là avaient un drôle de goût, cl ça devait faire de singuliers pistolets! Sans doute qu'ils portaient des sabots et qu'ils mangeaient avec leurs doigts.
— Ceci est un commentaire historique fort judicieux, dit Emile à Gilberte, qui mordait le bout de son mouchoir pour ne pas rire tout haut du ton capable et de la physionomie baroque de M. Galuchet.
— Oh ! je vois bien que monsieur est très-moqueur, reprit-elle. Il en a le droit, il vient de Paris, où tout le monde a de l'esprit et de belles manières, et il se trouve ici parmi les sauvages.
— Je ne peux pas dire ça dans ce moment-ci , répliqua Galuchel en lançant un regard assassin à la belle Gilberte, qu'il trouvait fort de son goût ; mais, franchement, le pays est bien un |)eu arriéré. Les gens y sont fort malpropres. Voyez ces enfants pieds nus et lout déchirés ! A Paris, tout le monde a des souliers, et ceux qui n'en ont pas ne sortent pas le dimanche. J'ai voulu aujourd'hui entrer dans une maison pour demander à manger : il n'y avait rien que du pain noir dont un chien n'aurait pas voulu , et du lait de chèvre qui sentait le bouc. Ces gens-là n*ont pas de honte de vivre si chichement !
— Ne serait-ce pas par hasard qu'ils sont trop pauvres pour mieux faire? dit Gilberte révoltée du Ion aristocratique de M. Galuchet.
— C'est plutôt qu'ils sont trop paresseux , répondît-il un peu étourdi de cette observation qui ne lui était pas venue.
— Et qu'en savez-vous ? reprit Gilberte avec une indignation qu'il ne comprit pas.
u Cette demoiselle est fort taquine, pensa-t-il, et son petit air résolu me platt fort. Si je causais longtemps avec elle, je lui ferais bien voir que je ne suis pas un niais de provincial. »
— Eh bien ! dit Emile à Gilberte pendant que Constant cherchait des vers sous les pierres du rivage pour amorcer sa ligne, vous venez de voir la figure d'un parfait imbécile.
— Je crains qu'il ne soit encore plus sol que simple, répondit Gilberte.
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LK PÉCHÉ DE M. ANTOINE
— Allons, mes enfants, vous n'êtes pas indulgents , observa le bon Antoine. Ce garçon-là n'est pas beaa, j'en conviens, mais il parait que c'est un bon sujeC, et que M. Cardonnet en est fort content. Il est plein d'obligeance, et deux ou trois fois il m*a offert ses petits services. Il m'avait même fait cadeau d'une ligne Irès-bonne , et comme on n'en trouve point ici : malheureusement je Tai perdue avant de rentrer à la maison ; à telles enseignes que Janille m'a grondé ce jour-là presque autant que le jour où j'avais perdu mon chapeau. Dites donc, M.Galuchet, ajouta-t-il en élevant la voix , vous m'aviez promis de venir pêcher de notre côté; je ne tourmente pas beaucoup mon poisson ; je n*ai pas votre patience, c'est pour cela que vous en trouverez. Ainsi je compte sur vous un de ces jours ; vous viendrez déjeuner à la maison, et ensuite je vous conduirai aux bons endroits : le barbillon abonde par là , et c'est un joli coup de ligne.
— Monsieur, vous êtes trop honnête, répondit Galuchet; j'irai certainement un dimanche, puisque vous voulez bien me combler de vos civilités.
Et, enchanté d*avoir trouvé cette phrase, Galuchet salua le plus gracieusement qu'il put, et s'éloigna, après s'être chargé du message d*Émiie pour ses parents.
Gilberlc eut quelque envie de quereller un peu son père pour cet excès de bienveillance envers un personnage si lourd et si déplaisant ; mais elle était trop bienveillante elle-même pour ne pas lui sacrifier bien vite ses répugnances , et , au bout d*un instant, elle y songea d'autant moins que, ce jour-là, il lui était impossible de ressentir une contrariété.
Grâce à la disposition de leurs Ames, nos amoureux trouvèrent agréables et plaisants tous les incidents qui remplirent le reste du voyage. La vieille jument de M. Antoine, attelée à une sorte de boguet découvert qu'il avait bien raison d'appeler sa brouette, fit des merveilles d'adresse et de bon vouloir dans les chemins effrayants qu'ils eurent à suivre pour gagner leur gitc. Ce véhicule avait place pour trois personnes, et Sylvain Charasson, installé au milieu, conduisait crânement (c'était son expression) la pacifique Lanterne, Les cahots épouvantables qu*on recevait dans une voiture si mal suspendue n'inquiétaient nullement Gilberle et son père, habitués à ne pas se donner toutes leurs aises, et à ne se laisser arrêter par aucun temps ni aucun chemin. Emile les devançait à cheval pour les avertir et les aider à mettre pied à terre, quand la route était trop dangereuse. Puis, quand on se retrouvait sur le sable doux des landes, il passait derrière eux pour causer , et surtout pour regarder Gilberle.
Jamais élégant du bois de Boulogne, en plongeant du regard dans la calèche brillante de sa triouH
phante maîtresse, n'a été si ravi et si fier que ne l'était Emile en suivant la belle campagnarde qu*îl adorait, dans les vagues sentiers de ce désert , à la clarté des premières étoiles. Que lui importait qu'elle fût assise sur une espèce de brancard traîné par une haridelle, ou dans un carrosse superbe ? qu'elle fût vêtue de moire et de velours, ou d'une petite indienne fanée? Elle avait des gants déchirés qui laissaient voir le bout de ses doigts roses , appuyés sur le dossier de la voiture. Pour méns^r son écharpe des dimanches, elle l'avait pliée et mise sur ses genoux ; sa belle taille svelle et souple n'en ressortait que mieux. Le vent tiède du soir semblait caresser avec ardeur sa nuque blanche comme l'albâtre. Le souffle d'Emile se mêlait à la brise, et il était attaché là comme l'esclave derrière le char du vainqueur.
Il y eut un moment où, grâce au peu de précaution de Sylvain , la brouette s'arrêta tout court et faillit heurter la tête du cheval d'Emile. M. Sacripant avait mis une patte sur le niarchepied , pour avertir qu'il était fatigué et qu'on eût à le prendre en voiture. AT. Antoine descendit pour le saisir par la peau du cou et le jeter sur le tablier du boguet, car le pauvre animal n'avait plus les jarrets assez souples pour s'élancer si haut. Pendant ce temps-là, Gilberte caressait les naseaux de Corbeau et passait sa petite main dans les flots de sa noire crinière. Emile sentit battre son cœur comme si un courant magnétique lui apportait ces caresses. Il faillit faire, sur le bonheur de CorbeaUf quelque réflexion aussi ingénue que celle dont Galuchet eût clé capable en pareil cas ; mais il se contenta d'être béte en silence. On est si heureux quand , avec de l'esprit , on se sent pris de celte bêtise-Ià !
Il faisait tout à fait sombre quand ils arrivèrent à Freysselines. Les arbres et les rochers ne présentaient plus que des masses noires , d'où sortait le grondement majestueux et solennel de la rivière. Une fatigue délicieuse et la fraîcheur de la nuit jetaient Emile et Gilberle dans une sorte d'assoupissement délicieux. Ils avaient devant eux tout le lendemain , tout un siècle de bonheur.
L'auberge où l'on s'arrêta , et qui était la meilleure du hameau, n'avait que deux lits dans deux chambres séparées. On décida que Gilberte aurait la meilleure, que M. Antoine s'arrangerait de l'autre avec Emile, en prenant chacun un matelas. Mais quand on en fut à vérifier le mobilier, il se trouva qu'il n'y avait qu'un matelas dans chaque lit , et Emile se fit un plaisir d'enfant de coucher sur la paille de la grange. Cet arrangement , qui menaçait Charasson d'un sort pareil, sembla beaucoup contrarier le page de Châteaubrun. Ce jeune gars aimait ses aises , surtout en voyage. Habitué à suivre sou
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
mattre dans loules ses courses, il se dédommageait | de Taustérité à laquelle le condamnait Janille à Châteaobrun, en mangeant et dormant dehors h discrétion. M. Antoine, tout en le persiflant avec une rade gaieté, lui passait toutes ses fantaisies, et se faisait son esclave tout en lui parlant comme à un nègre. Ainsi, tandis que Sylvain faisait mine de panser le cheval et d*atteler la voilure, c*élatt bien vraiment son mattre qui maniait Pélrille et sonlevait le brancard. Si l'enfant s*cndormait en conduisant, Antoine se frottait les yeux, ramassait les guides, et luttait contre le sommeil plutôt que de réveiller son page. S*il n*y avait qu'une portion de viande à souper : « Vous partagerez les os avec M. Sacripant , » disait M. Antoine à Gharasson, qui couvait des yeux cette victuaille ; mais, sans trop s'en rendre compte, le bonhomme rongeait les os et laissait le meilleur morceau â Sylvain. Aussi le rusé gamin connaissait les allures de son mattre, et plus il était menacé de jeûner, de veiller et de travailler, plus il comptait sur sa bonne étoile.
Cependant, lorsqu'il vit que M. Antoine ne donnait nulle attention è son coucher, et qu'Emile se contentait de la crèche, il commença, en servant le souper, à bâiller, à tirailler ses bras, et à dire que la roule avait été longue, que ce maudit pays était au lK>ut du monde, et qu'il avait bien cru n'y arriver jamais.
Antoine 6t la sourde oreille, cl, bien que le souper fût peu délicat , il mangea de grand appétit.
— Voilà comme j'aime à voyager, disait-il en choquant i chaque instant son verre contre celui d*Éroilc , par suite de l'habitude qu'il avait prise avec Jean Jappeloup ; c'est quand j'ai toutes mes aises et toutes mes affections avec moi. Ne me parlez pas d'aller au loin , dans une chaise de poste ou sur un navire, courir seul trislcmciit après la fortune. Il fait bon a jouir du peu qu'on a, en parcourant un beau pays où l'on connaît lous les passants par leur oom« toutes les maisons, tous les arbres, toutes les ornières ! Voyez , si je ne suis pas ici comme chez moi? Si j'avais Jean et Janille nu bout de la table, je me croirais à Châtcaubrun, car j*ai ma fille d'abord , et un de mes meilleurs amis ; et puis mon chien; et même M. Gharasson, qui est conlent comoie un roi de voir le monde , et d*élre hébergé seloo son mérite.
— Ça vous platt à dire, monsieur, reprit Gharasson, qui, au lieu de servir, était assis au coin de la cheminée ; cette auberge-ci est abominable et on y couche avec les chiens.
— Eh bien , vaurien que vous êtes , n'est-ce pas trop bon pour vous? reprit M. Antoine en faisant sa grosse voix ; vous êtes bien heureux qu'on ne vous envoie pas percher avec les poules I Comment
diable, sybarite ! vous avez de la paille, et vous craignez de mourir de faim pendant la nuit?
— Faites excuse, monsieur, la paille ici, c'est du foin, el le foin fait mal à la tête.
— S'il en est ainsi, vous coucherez sur le carreau, au pied de mon lit , pour vous apprendre à murmurer. Vous vous tenez comme un k)ossu , ce lit orthopédique vous fera grand bien. Allez préparer le lit de voire maître, et montez la couverture du cheval pour M. Sacripant.
Emile se demandait quelle serait la fin de cette plaisanlerie que M. Anloine soutint gravement jusqu'au bout, el , lorsque Gilbcrte se fut retirée dans sa chambre, il suivit M. Anloine dans la sienne, pour savoir s*il saurait persuader à son page de se contenter de la paille. Le chàlelain se divertit à se faire servir comme un homme de qualité.
— Çà ! disail-il, qu'on me tire mes bottes, qu'on me présente mon foulard, et qu'on éteigne les lumières. Vous allez vous élendre sur ces briques , et gare à vous , si vous avez le malheur de ronfler ! Bonsoir, Emile, allez vous coucher, vous ne serez pas affligé de la société de ce drôle, qui vous empêcherait de dormir. Il dormira par terre, lui, en punition de ses plaintes ridicules.
Au bout de deux heures de sommeil , Emile fut réveillé en sursaut par la chute d'un gros corps qui se laissait tomber sur la paille à côté de lui.
— Ce n'est rien , c'est moi , dit M. Anloine; ne vous dérangez pas. J'ai voulu partager mon lit avec ce vaurien ; mais monsieur , sous prétexte qu'il grandit , a des inquiétudes dans les jambes , et j'ai reçu tant de coups de pied, que je lui cède la place. Qu'il dorme dans un lit, puisqu'il y lient si fort! quant à moi, je serai beaucoup mieux ici.
Tel fut le châtiment exemplaire que subit à Freysselines le page de Cbâteaubrun.
IRTSIGUB.
Nous laisserons Emile oublier le rendez-vous que lui avait donné Janille, et courir par monts et par vaux avec lobjet de ses pensées. C'est à l'usine Gardonnet que nous irons reprendre le fil des événements qui enlacent sa destinée.
M. Cardonnet commençait h prendre sérieusement ombrage des continuelles absences d'Emile, et à se dire que le moment viendrait bientôt de surveiller et de régler ses démarches. « Le voilà distrait de son socialisme, se disait-il ; il est temps qu'il se prenne
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
à quelque réalité ulilc. Le raisonnement aura peu d'effet sur un esprit aussi porté à l'ergotage. 11 parait que ce dada est à Técurie pour quelque temps , ne Ten faisons point sortir; mais voyons si, par la pratique, on ne peut pas remplacer les théories. A cet âge, on est mené par des instincts plus que par des idées, bien qu*on s'imagine ûèrcmcnt le contraire ; cnchainons-lc d'abord au travail matériel, et qu'il s*y prête maigre lui s'il le faut. Il est trop laborieux et trop intelligent pour ne pas faire bien ce qu'il se verra forcé de faire. Peu k peu l'occupation quelconque que je lui aurai créée deviendra un besoin pour lui. N'en a-t-il pas toujours été ainsi ? Même en étudiant le droit qu'il abhorrait, n'apprenait-il pas le droit? £h bien ! qu'il achève son droit , quand même il devrait le haïr de plus en plus et retomber dans les aberrations qui m'ont inquiété. Je sais maintenant qu'il ne faudra pas beaucoup de temps ni une coquette fort habile pour le débarrasser de l'enduit pédagogique des jeunes écoles. »
Mais on était en pleines vacances, et M. Cardon* net n'avait pas de motifs immédiats pour renvoyer Emile à Poitiers. D'ailleurs, il espérait beaucoup de son séjour à (iargiiesse ; car, insensiblement , Emile acceptait sans répugnance les occupations que, de temps en temps, son père lui traçait, et paraissait ne plus se préoccuper du but qu'il avait tant combattu. Tout travail accompli par Emile l'était avec supériorité, et M. Cardonnct se flattait de le débarrasser de l'amour quand il voudrait, sans lui voir perdre celle soumission cl celle capacité dont il recueillait parfois les fruits.
Rien n'était plus contraire aux inlenlions de madame Cardonnet que de faire remarquer à son mari la conduite singulière d'Emile. Si elle eût pu deviner le bonheur que goûtait son Gis à s'a bsen 1er ainsi, et le secret de ce bonheur, elle l'eût aidé à sauver les apparences, et se fût faite sa contplice avec plus de tendresse encore que de prudence. Mais elle s'imaginait que le Ion souvent froid et railleur de M. Cardonnet était la seule cause du malaise qu'éprouvait Emile dans la maison palernclle , et , s'en prenant secrètement à son mailre, clic soufTraitamèrement de jouir si peu de la société de son fils. Lorsque Galuchet renlra, annonçant que M. Emile ne reviendrait que le lendemain ou le surlendemain au soir, elle ne put retenir ses larmes et dit à demivoix :
— Le voilà qui découche à présent ! Il ne veut plus même dormir ici : il y est donc bien malheureux !
— £h bien! ne voilà-t-il pas un beau sujet de douleur? dit M. Cardonnet en haussant les épaules. Votre fils est-il une demoiselle, pour que vous soyez effrayée de le voir passer une nuit dehors? Si vous commencez ainsi, vous n'êtes pas au bout de vos
peines; car ce n^est que le débat des petites escapades que peut se permettre un jeune homme. Constant, dit-il à son secrétaire lorsqu'il fut seul avec lui, quelles sont les personnes en compagnie desquelles vous avez rencontré mon fils?
— Ah ! monsieur, répondit Galuchet, une compagnie fort agréable ! M. Antoine de Châteaubruo , qui est un bon vivant , un gros réjoui, tout à fait honnête dans ses manières ; et sa fille, une femme superbe, faite au tour, et d'une mine on ne peut plus avenante.
— Je vois que vous êtes connaisseur, Galuchet, et que vous n'avez rien perdu des appas de la demoiselle.
— Dame! monsieur, on a des yeux et on s'en sert, dit Galuchet avec un gros rire de contentement, car il était bien rare que son patron lui fit rfaonneur de causer avec lui sur un sujet étranger à ses fondions.
— Et c'est sans doute avec ces personnes-lè que mon fils continue ses excursions romantiques?
— Je le pense, monsieur; car je l'ai vu de loin passer à cheval, comme il s'en allait avec elles.
— Avez- vous été quelquefois à Châteaubrun, Galuchet ?
— Oui, monsieur. J'y ai été une fois que les maîtres étaient absents, et si j'avais su que je n'y trouverais que la vieille servante, je n'aurais pas été si sot.
— Pourquoi?
— Parce que j'aurais sans doute vu le château gratis, au lieu que celle sorcière, après m'avoir promené dans son taudis, m'a bien demandé cinquante centimes, monsieur, pour le prix de sa complaisance. C'est indigne de rançonner les gens pour leur montrer une pareille ruine !
— Je croyais que le vieux Antoine avait fait faire quelques réparations depuis que je n'y sois entré.
— (Quelles réparations, monsieur ? Cela fait pitié ! ils ont rebâti un coin grand comme la main, et ils n'ont pas seulement eu le moyen de faire coller des papiers dans leurs chambres. Le mattre n'est pas moitié si bien logé que je le suis chez vous. Cest triste, là dedans ! Des tas de pierres dans la cour à se casser les jambes , des orties , des ronces , pas de porte à une grande arcade qui ressemble à rentrée du château de Vincennes , et qui serait assez jolie si on y donnait seulement une couche de badigeon : mais le reste est dans un état ! Pas an mur qui tienne, pas un escalier qui ne remue, des crevasses à s'y fourrer tout entier, du lierre qu^on ne se donne pas seulement la peine d'arracher , ce ne serait pas bien difficile, pourtant! et des chambres qui n'ont ni plancher ni plafond! Ma foi, les gens de ce pays-ci sont de vrais Gascons de voas vanter
LE PÉGflé DE M. ANTOINE.
lears ?ieux châteaux, el de vous envoyer courir dans des chemins perdus, pour Irouvcr quoi? des décombres et des chardons ! En vérité, Crozant est une fameuse mystiGcation, e( Ghàleaubruu ne vaut guère mieux que Crozant !
— Vous n'êtes donc pas charmé non plus de Croxanl ? mon fils pourtant paraissait beaucoup s'y plaire, je parie?...
— Monsieur Emile pouvait bien s*y plaire, donnant le bras à un si beau brin de fille ! Â sa place , je ne me serais pas trop plaint du pays; mais moi , qui espérais y prendre des truites, et qui n*y ai pas seulement attrapé un goujon, je ne suis pas fort content de ma promenade, d'autant plus que vingt kilomètres pour aller et autant pour revenir, ça fait quatre myriamètres â pied.
— Vous êtes fatigué, Galuchet ?
— Oui, monsieur, très-fatigué, très-mécontent ! On ne m*y reprendra plus, dans leur forteresse des rois mores.
Et, satisfait de la plaisanterie qu'il avait faite le matin, Galuchet répéta coniplaisammcnl et avec un sourire narquois :
— Ges rois- là devaient faire de drôles de pistolets ! sans doute qu'ils portaient des sabots et mangeaient avec leurs doigts.
— Vous avez beaucoup d'esprit ce soir, Galuchet, répondit M. Cardonnct sans daigner sourire; mais si vous en aviez davantage, épris comme vous Toili, vous trouveriez quelque prétexte pour aller rendre, de temps en temps, visite au vieux Châleaubrun.
— Je n'ai pas besoin de prétextes, monsieur, répondit Galuchet d'un Ion important. Je le connais beaucoup; il m'a souvent invité à aller pêcher dans sa rivière, et encore aujourd'hui, il m'a sollicite de déjeuner chez lui le dimanche.
— Eh bien , pourquoi n'iriez-vous pas? Je vous permettrais bien une petite récréation de temps en temps.
— Monsieur, vous êtes trop honnête : si je ne TOUS suis pas nécessaire, j'irai dimanche prochain , car j'aime beaucoup la pêche.
— Galuchet, mon ami, vous êtes un imbécile.
— Comment, monsieur? dit Galuchet déconcerté.
— Je vous dis, mon cher, reprit Iranquillement Cardonnet, que vous êtes un imbécile. Vous ne pensez qu'à prendre des goujons, quand vous pouvez faire la cour à une jolie fille.
— Oh ! pour cela , monsieur, je ne dis pas ! dit Galuchet en se grattant l'oreille d*un air agréable ; j'aimerais assez la fille, vrai ! c'est un bijou, des yeux bleus longs comme ça, des cheveux blonds qui ont, je parie, un mètre cinquante centimètres de lon-
G. SAND. — TOMB Vf.
gueur, des dents superbes et un petit air malin ! J'en serais bien amoureux, si je voulais !
— Et pourquoi ne voulez-vous pas?
— Ah dame ! si j'avais seulement la propriété de dix mille francs, je pourrais bien lui plaire ; mais quand on n'a rien, on ne peut pas plaire à une fille qui n'a rien.
'- Vos appointements égalent peut-être son revenu?
— Mais c'est de l'éventuel, et la vieille Janille qui passe pour sa mère (ce qui me répugnerait un peu, j'en conviens, de devenir le gendre d'une servante), la vieille Janille voudrait certainement un petit fonds pour commencer l'établissement.
— Et vous pensez que dix mille francs suffiraient?
— Je n'en sais rien ; mais il me semble que ces gens-là n'ont pas le droit d'avoir une grande ambition. Leur masure ne vaut pas quatre mille francs; la montagne, le jardin et un bout de pré qui est là, au bord de Teau, tout rempli de joncs, le verger où les arbres fruitiers ne sont bons qu'à faire du feu , tout cela réuni ne doit pas rapporter cent francs de rente. On dit que M. Antoine a un petit capital placé sur l'État. Cela ne doit pas être grand'chose, à voir la vie qu'ils mènent. Mais enfin , s*il y avait là un millier de francs de rente assuré, je m'arrangerais bien de la fille. Elle me platt, et je suis en âge de m'établir.
— M. Antoine a douze cents francs de rente , je le sais.
— Réversibles sur la tête de sa fille, monsieur ?
— J'en suis certain...
— Mais, bien qu'il l'ait reconnue, c'est une fille naturelle, et elle n'a droit qu'à la moitié.
— Eh bien! dès à présent vous pourriez donc prétendre à elle.
— Merci, monsieur! Et avec quoi vivre? élever des enfants?
— Sans doute il vous faudrait un petit capital. On pourrait vous trouver ça, Galuchet, si votre bonheur en dépendait absolument.
— Monsieur, je ne sais comment répondre à vos civilités, mais...
— Mais quoi? allons, ne vous grattez pas tant l'oreille et répondez.
— Monsieur, je n'ose pas.
— Pourquoi donc? Est-ce que nous ne causons pas de bonne amitié ?
— J'en suis sensiblement touché, reprit Galuchet, mais...
— Mais enfin, vous m'impatientez. Parlez donc !
— Eh bien, monsieur, quand vous devriez encore me traiter d'imbécile , je vous dirai mon sentiment. C'est que M. Emile fait la cour à celte demoiselle.
-- Vous croyez? dit M. Cardonnet, feignant la surprise.
— Si monsieur n*en a pas connaissance, je serais fâché d'occasionner du désagrément entre lui et son fils.
— C'est donc un bruit qui court?
— Je ne sais pas si on en parle, je ne m'arrête guère à écouler tes propos ; mais moi, j'ai très-bien remarqué que M. Émiic allait fort souvent à Châ- (eaubrun.
— Qu'est-ce que cela prouve?
— C'est comme monsieur voudra, cl cela m'est fort égal. Celait seulement pour dire que si j'avais quelque idée d*épouser une demoiselle, je ne serais pas bien aise d'arriver en second.
~ Je le conçois. Mais il y a peu d'apparence que mon fîls fasse sérieusement la cour à une jeune personne qu'il ne voudrait ni ne pourrait épouser. Mon Gis a des sentiments élevés, il ne descendrait jamais à un mensonge, à de fausses promesses. Si celte fille est honnête, soyez certain que ses relations avec Emile sont tout à fait innocentes. N'est-ce pas votre opinion ?
— J'aurai là dessus l'opinion que monsieur voudra.
— C'est être aussi par trop accommodant ! Si vous étiez amoureux de mademoiselle de Châleaubrun , ne chercheriez-vous pas à vous assurer par vous-même de la vérité?
— Certainement, monsieur ; mais je n'en suis guère amoureux, pour Tavoir vue une fois.
— Eh bien ! écoutez, Galuchet : vous pouvez me rendre un service. Ce que vous venez de m'apprendre me cause un peu plus d'inquiétude qu'à vous, et tout ce que nous venons de dire, par forme de supposition et de plaisanterie, aura au moins le rêsullat sérieux de m'avoir averti de certains dangers. Je vous répète que mon fils est trop honnête homme pour séduire une fille sans fortune et sans expérience ; mais il pourrait lui arriver, en la voyant souvent , de prendre pour elle un sentiment un peu trop vif, qui exposerait l'un et l'autre à des chagrins passagers, mais inutiles. Il me serait bien facile de couper court à tout cela, en éloignant Emile sur-le« champ; mais cela contrarierait le projet que j'ai de le former à la pratique de mes occupations , et je regretterais qu'un motif si peu important me forçât à me séparer de lut dans les circonstances présentes. Consentez donc à me servir. Vous êtes sûr d'être bien accueilli à Châlcaubrun : allez-y souvent, aussi souvent que mon fils; faites-vous l'ami de la maison. Le caractère facile du père Antoine vous y aidera. Voyez , observez, et rapportez-moi lout ce qui s'y passe. Si votre présence contrarie mon fils , il sera démontré que le danger existe; s'il cherche à vous faire éconduire, tenez bon, et posez-vous sans hési-
tation en prétendant à la main de la demoiselle.
— Et si l'on m'accepte ?
— Tant mieux pour voua!
~ C'est selon, monsieur, jusqu'où auront été les choses entre elle et votre fils.
— Il faudrait que vous fussiez bien simple pour ne pas avoir le temps et l'adresse de savoir à quoi TOUS en tenir, puisque vous allez là en observateur.
— Et si je m'aperçois que j'arrive trop tard ?
— Vous vous retirerez.
— J'aurai fait là une drôle de campagne , et M. Emile m'en voudra.
— Galuchet, je ne demande rien pour rien. Certes , tout cela ne se fera pas sans quelque ennui et quelque désagrément pour tous ; mais il y a une bonne gratification au bout de tous les sacrifices que je vous demande.
— Ça suflBt, monsieur, et je n'ai plus qu'un mot a dire : c'est que, dans le cas où la fille me conviendrait, si je Tenais à lui convenir aussi, je serais trop pauvre, à l'heure qu'il est, pour entrer en ménage.
— Nous avons déjà prévu ce cas. Je vous aiderais à vous faire une position. Par exemple, vous vous engageriez à me servir pendant un temps donné , et je vous ferais une avance de cinq mille francs sur vos honoraires, plus un don de cinq mille francs, si c'était nécessaire.
— Ce n'est plus une plaisanterie, une supposition, ça ? dit Galuchet en se grattant la tète plus fort que jamais.
— Je ne plaisante pas souvent, vous devez le savoir, et cette fols-ci je ne plaisante plus du tout.
— C*est entendu, monsieur; vous avez trop d'honnélctés pour moi. Je vas me planter en faction à côté de M. Emile, et il sera bien fin si je le perds de vue!
« Il sera plus fin que toi, et ce ne sera pas difficile, pensa M. Cardonnet dès que Galuchet se fut retiré; mais il suffira qu'il ait un rival de ton espèce pour se sentir bientôt humilié de son choix ; et si l'on préfère un lourdaud d'épouseur comme toi à un beau soupirant de rencontre comme lui, il aura reçu une assez bonne leçon. Dans ce cas-là, un petit sacrifice pour l'établissement de M. Galuchet ne serait pas la mer à boire, d'autant plus que cela le retiendrail à mon service et couperait court à Tambition de me quitter. Mais c'est là le pis aller de mon projet, et Galuchet a vingt chances contre une d'être mis à la porte dans quelque temps. Jusque-là , j'aurai eu celui d'aviser à quelque chose de mieux , et j'aurai du moins réussi à tourmenter Emile, à le désenchanter, à attacher à ses flancs un ennemi qu'il ne sait guère combattre, l'ennui sous la forme de Constant Galuchet. n
L'idée de Cardonnet ne manquait pas de profoa-
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
dear, et 8*il n*eùt pas été trop tard ou trop I6t pour qa*Éinî]e renonçât à ses illusions, cette idée eût pu réussir. Une rivalité quelconque stimule les âmes vulgaires, mais un esprit délicat souffre d'une indigne concurrence. Une nature élevée se dégoûtera Infailliblement de Pélrc qui prend plaisir aux liommages de la sottise ; il suffira peut-être même que Tobjet de son culte les souffre avec trop de patience, pour qu*il rougisse et s*éloigne. Mais Gardonnct comptait sans la fierté de Gilberle.
Emile revint de son excursion plus enflammé que jamais, et dans un tel état d'enthousiasme et de bonheur qu'il ne lui paraissait plus possible de ne pas triompher de tout. La généreuse Gilberte avait puissamment aidé à son illusion en la partageant, et en cela elle s'était montrée , par son imprévoyance et son abandon de cœur, la digne fille d'Antoine. Emile aurait pourtant pu se faire quelque reproche de s'être avancé à ce point auprès d'elle, sans avoir commencé par s'assurer du consentement de M. Gardonnet. C'était là une terrible imprudence, et même une coupable témérité ; car, à moins d'un miracle , il pouvait bien compter sur le refus de son père. Vais Emile était dans ce délire d'exaltation où l'on compte sur les miracles, et où l'on se croit presque dieu parce qu'on est aimé.
Pourtant il revint à Gargitesse sans avoir fixé le moment où il déclarerait ses sentiments à sa famille; car Gilberte avait exige qu'il ne brusquerait rien et avait reçu la promesse qu'il commencerait par disposcrpeu âpeu l'esprit de ses parents à la tendresse, par une conduite selon leurs vœux. Ainsi Emile devait réparer une absence qui leur avait, sans doute, causé quelque souci, en restant auprès d'eux tout le reste de la semaine, et en travaillant avec assiduité à tout ce qu'il plairait à son père de lui tracer.
— Vous ne reviendrez ches nous que dimanche prochain, avait dit Gilberte en le quittant, et alors nous aviserons ensemble au plan de la semaine suivante.
I^ pauvre enfant sentait le besoin de vivre au joar le jour, et comme Emile, elle trouvait une douceur infinie à caresser dans sa pensée le mystère d'un amour dont eux seuls pouvaient comprendre le charme et la profondeur.
Emile tint parole ; il ne s'absenta pas de la semaine, et se contenta d'écrire à M. de Boisguilbault une lettre affectueuse pour le rassurer sur ses sentiments, au cas où l'ombrageux vieillard s'alarmerait de ne pas le voir. Il s'attacha aux pas de son père , loi demanda même de l'occupation, et s'appliqua à la construction et à la direction de l'usine, comme on homme qui aurait pris grand intérêt à la réussite de Tentreprise. Mais, comme on ne fait pas longtemps violence à son propre cœur, il lui fut impos-
sible de pousser au travail les ouvriers indolents. Rien ne servait à M. Cardonnet de mettre à la tâche les hommes de celte catégorie. Ils manquaient de force, et la concurrence des plus actifs produisait en eux le découragement au lieu de l'émulation. La tâche était bien payée; mais comme les travailleurs faibles voyaient, au mécontentement du mallre , qu'ils ne seraient pas gardés longtemps, ils voulaient s'assurer tout le profit possible dans le présent , et faisaient de l'économie sur leur nourriture. Quand Emile les voyait s'asseoir sur une pierre humide, les pieds dans la vase, pour manger un morceau de pain noir et quelques oignons crus, comme les Hébreux esclaves employés à la construction des Pyramides, il se sentait pris d'une telle pitié, qu'il eût voulu leur donner son propre sang à boire, plutôt que de les abandonner à cette mort lente du travail et de l'abstinence.
Alors il essayait de persuader à son père, puisqu'il ne pouvait sauver ces existences nombreuses , de leur procurer au moins quelque soulagement passager, en les nourrissant mieux qu'ils ne se nourrissaient eux-mêmes, en leur donnant au moins du vin. Mais H. Cardonnet lui prouvait, avec trop de raison, que les vignes ayant gelé l'année précédente, on ne pouvait se procurer du vin dans le pays qu'à un prix très-élevé, et pour la table des bourgeois seulement. Là où l'économie générale n'intervient pas, il était facile de prouver que l'économie particulière est impuissante à effectuer de notables améliorations, et d'établir, par l'invincible démonstration des chiffres, qu'il fallait renoncera construire, ou faire passer le travailleur par les nécessités fâcheuses de sa condition. M. Cardonnet faisait son possible pour adoucir le mal, mais ce possible avait de sévères limites. Emile courbait la tête et soupirait; il ne pouvait pas donner à Gilberte une plus forte preuve d'amour que de se taire.
— Allons, lui disait alors M. Cardonnet, je vois bien que tu ne seras jamais fort sur l'article de la surveillance ; mais quand je ne serai plus de ce monde, il suffira que tu aies senti la nécessité d'avoir un bon surveillant en ton lieu et place. La partie matérielle est la moins poétique. C'est au point de vue de l'art et de la science, qui sont dans l'industrie comme dans tout, que tu pourras agir. Viens donc dans mon cabinet , aiile-moi à comprendre ce qui m'échappe, et mets un peu ton génie au service de mon courage.
Durant cette semaine, Emile eut à lire, à comprendre, à étudier et à résumer plusieurs ouvrages sur l'hydrostatique. M. Cardonnet ne pensait pas avoir précisément besoin de ce travail, mais c'était une manière d'éprouver Emile, et il fut ravi de la rapidité et de la clarté qu'il y apporta. Une pareille
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
étude ne pouvait causer de dégoûta un esprit occupé de théories. Tout ce qui appartient à la science peut avoir dans Pavenir une bienfaisante application ; et quand on n*a pas sous les yeux les déplorables conditions par lesquelles rincgalilé fait passer les hommes du présent pour l'exécution d*un travail quelconque, on peut s'éprendre pour Tabslraction de la science. M. Cardonnet reconnaissait la haute intelligence d*£mile, et se disait qu'avec de si éminentes facultés il n'était pas possible de fermer toujours les yeux à ce qu'il appelait l'évidence.
Le dimanche vint. Il semblait à Emile qu'un siècle se fût écoulé depuis qu'il n'avait vu ce lieu enchanté de Chàteaubrun, où pour lui la nature était plus belle, l'air plus suave et la lumière plus riche qu'en aucun autre point de l'univers. 11 commença pourtant par Boisguilbault : car il se souvint que Constant Galucbet devait déjeuner à Chàteaubrun, et il espéra que ce lourd personnage serait parti, ou occupé à pécher, quand il y arriverait; mais il était loin de prévoir le machiavélisme de M. Constant. Il le trouva encore attablé avec M. Antoine , un peu alourdi par le vin du cru auquel il n'était pas habitué , et se dandinant sur sa chaise tout en disant des lieux communs, tandis que Gilberte, assise dans la cour, attendait avec impatience qu'une distraction de Janille lui permit d'aller guetter sur la terrasse l'arrivée de son amant.
Mais Janille n'avait pas de distractions; elle rôdait comme un lézard dans tous les coins des ruines, et elle se trouva juste à point pour recevoir la moitié du salut qu'Emile adressait à Gilberte. Cependant Emile vit, du premier coup d'œil, qu'elle n'avait pas parlé.
— En honneur, monsieur, dit-elle en grasseyant avec plus d'affectation que de coutume, vous n'êtes pas galant, et vous avez failli amener une querelle de rivalité entre ma fille et moi. Comment ! vous me faites espérer que, dans son absence, vous viendrez me tenir compagnie, vous me donnez même un jour pour vous attendre, et au lieu de cela, vous allez vous divertir en voyageavec mademoiselle, sous prétexte qu'elle a une quarantaine d'années de moins ! comme si c'était ma faute, et comme si je n'étais pas aussi leste pour courir et aussi gaie pour causer qu'une jeune fille ! C'est fort vilain de votre part, et vous avez bien fait de laisser passer quelques jours sur ma colère ; car si vous fussiez revenu plus tôt, vous eussiez été fort mal reçu.
— Est-ce que M. Antoine ne m'a pas justifié, répondit Emile, en vous disant combien notre rencontre a Crozant avait été imprévue, et notre voyage à Saint-Germain improvisé subitement par lui ? Pardonnez-moi donc, ma chère mademoiselle Janille , et soyez sûre qu'il fallait que je fusse à
dix lieues d'ici pour manquer à votre rendez-vous.
— Je sais, je sais, dit Janille d'un ton significatif, que c'est M. Antoine qui a tout le tort ; c'est ane tête si légère I mais j'aurais cru que vous seriez plus raisonnable que lui.
— Je suis fort raisonnable, ma bonne Janille, reprit Emile sur le même ton, et la preuve, c'est que, malgré mon désir de venir implorer ma grâce, j'ai passé la semaine auprès de mon père, occupé à travailler pour lui complaire.
— Et vous avez fort bien fait, mon garçon; car enfin il est bon que les jeunes gens soient occupés.
— L'on sera content de moi à l'avenir, dit Emile en regardant Gilberte , et déjà mon père m'a pardonné le temps perdu. Il est excellent pour moi, et je reconnaîtrai ses bontés en in'astreignant aux plus pénibles sacrifices, même à celui de vous voir an peu moins souvent désormais, mademoiselle Janille; grondez-moi donc aujourd'hui , vite, mais pas trop fort, et pardonnez-moi encore plus vite, puisque , durant quelques semaines, je vais être probablement forcé de venir rarement. J'ai beaucoup de travail à faire, et le courage me manquerait si je vous savais fâchée contre moi.
— Allons, vous êtes un bon garçon, et on ne peut pas vous en vouloir, dit Janille. Je vois, ajouta-t-elle d'un air fin en baissant la voix , que nous nous comprenons fort bien sans nous mieux expliquer ,
et qu'il fait bon avoir afiaire à des gens d'honneur et d'esprit comme vous.
Cette issue aux explications annoncées par Janille soulagea Emile d'une grande inquiétude. Sa situation était bien assez grave, sans que les alarmes et les questions de celte fidèle gouvernante vinssent la compliquer. Le conseil que Gilberte lui avait donné de venir plus rarement et de laisser couler le temps était donc le plus sage, et, si elle eût été une habile diplomate, elle n'eût peut-être pas mieux agi, cette fois. En effet , que de mariages disproportionnés à Pendroit de la fortune fussent devenus possibles, si la femme, par son exigence, son orgueil ou ses méfiances, n'en eût fait, pour l'homme épris d'elle, un enchaînement de souffrances et d'inquiétudes , au milieu duquel le courage et la prudence lui ont manqué pour vaincre les obstacles ! Gilberte mêlait à sa candeur enfantine une raison calme et un courage désintéressé. Elle ne regardait son union avec Emile comme possible que dans plusieurs années, et elle sentait dans son amour assez de puissance pour attendre. Ce rude avenir se présentait à son àme pleine de foi, comme un jour radieux à traverser : en cela elle n'était pas si folle qu'on peut le croire. C'est la foi et non la prudence qui transporte les montagnes.
LA pubbs-au-mabli.
Emile avait oublié jusqu'au nom de Constant Galachet en se retrouvant dans les murs du cher ▼ieuz château; et lorsqu'il entra pour saluer N. Antoine, la sotte figure du commis de son père lui fit le même effet qu'une laide chenille produit tout à coup sur celui qui s'approche sans méfiance pour saisir un fruit. Galuchet 3'était préparé à rencontrer Emile de l'air aisé d'un homme qui a pris possession, le premier, d'une place enviée, et qui veut bien accueillir avec grâce les survenants. Pour un peu, il eût fait à Emile les honneurs du château. Mais le regard froid et moqueur du jeune homme, en répondant à ses saluts familièrement empressés, le déconcerta beaucoup ; ce regard semblait lui dire : « Que faites-vous ici ? «
Cependant Galuchet, qui pensait beaucoup plus à mériter les libéralités de M. Cardonnet que les bonnes grâces de Gilberte, fit un eflbrt sur lui-même pour retrouver son aplomb, et sa figure, qui n'était pourtant pas l'expression d'un caractère hostile, eut an aspect d'insolence inaccoutumé, on ne peut plus maladroit dans la circonstance.
Emile avait pris son parti sur le vin du cru, et pour ne pas chagriner M. de Châteaubrun, il ne refusait plus de lui faire raison en arrivant. Peutêtre même, grâce au prestige complet qu'il subissait dans le lieu où respirait Gilberte, était-il arrivé à trouver cette piquette meilleure que tous les vins fins de la table de son père. Mais, cette fois, le breuvage lui parut amer, lorsque Galuchet, se donnant les airs d'un homme qui daigne hurler avec les loups, approcha son verre du sien, pour trinquer à la manière de M. de Châteaubrun. Il accompagna cette familiarité d'un mouvement du coude et de l'épaule, désagréablement vulgaire, croyant imiter joyeusement la patriarcale simplicité d*Ântoine.
— M. le comte, dit Emile en affectant de traiter Antoine avec plus de respect encore que de coutume, je crains que vous n'ayez fait trop boire M. Constant Galachet. Voyez donc comme il a les yeux rouges et le regard fixe ! Prenez garde ; je vous avertis qu'il a la tête très-faible.
— La tête faible, M. Emile! pourquoi dites-vous que j'ai la tête faible? répondit Galuchet. Vous ne m*avez jamais vu ivre, que je sache !
— Ce sera donc la première fois que j*aurai ce plaisir, si vous continuez à trinquer de la sorte.
— Cela vous ferait donc plaisir, de me voir com« mettre des inconvenances?
— J'espère que cela n'arrivera pas, si vous suivez mon conseil.
— Eh bien ! dit Galuchet en se levant, si M. Antoine veut faire un tour de promenade, je suis tout prêt à offrir mon bras à mademoiselle Gilberte, et l'on verra si je marche de travers.
— J'aime autant ne pas risquer l'épreuve, répondit Gilberte, qui était assise à l'entrée du pavillon et caressait M. Sacripant.
— Voilà donc que vous vous mettez aussi après moi, mademoiselle Gilberte? reprit Galuchet en s'approchant d'elle ; vous croyez ce que dit M. Emile?
— Ma fille ne se met après personne, monsieur, dit Janille, et je ne sais pas trop pourquoi vous vous occupez de qui ne s'occupe pas de vous.
— Si vous lui défendez de me donner le bras, reprit Galuchet , je n'ai rien à dire. Il me semble pourtant que ce n'est pas manquer à la civilité française que d'offrir son bras à une demoiselle.
— Ma mère ne me dérend pas d'accepter votre bras, monsieur, dit Gilberte avec une douceur pleine de dignité ; mais je vous remercie de votre polilessc. Je ne suis pas une Parisienne et ne connais guère l'habitude de prendre un appui pour marcher. D'ailleurs, nos sentiers ne souffrent point cet usage.
— Vos sentiers ne sont pas pires que ceux de Crozant, et plus ils sont difficiles, plus on a besoin de s'appuyer les uns sur les autres. J'ai fort bien vu & Crozant que vous mettiez votre belle main sur l'épaule de M. Emile, pour descendre la montagne; oh ! j'ai vu cela , mademoiselle Gilberte, et j'aurais bien voulu être à sa place !
— M. Galuchet, si vous n'aviez pas bu plus que de raison , dit Emile, vous ne vous occuperiez pas tant de moi , et je vous prierai de ne pas vous en occuper du tout.
— Allons ! voilà-t-il pas que vous vous fâchez , vous ! dit Galuchet, tâchant de prendre un ton de bonne humeur. Tout le monde me brutalise ici, excepté M. Antoine.
— C'est peut-être, répondit Emile, que vous vous familiarisez un peu trop avec tout le monde, vous!
— Qu'est-ce qu'il y a? dit Jean Jappeloup en entrant. Est-ce qu'on se dispute, ici? Allons, me voilà pour mettre la paix. Bonjour, ma mie Janille; bonjour, ma Gilberte du bon Dieu ; bonjour, mon brave Emile ; bonjour, Antoine, mon maître!... bonjour, toi , dit-il à Galuchet ; je ne te connais pas , mais c'est égal. Ah ! c'est l'homme d'affaires au père Cardonnet ! Eh ! bonjour, vous , mon pauvre M. Sacripant, je ne faisais pas attention à vos honnêtetés.
— Eh! vive Dieu! s*écria Antoine, vaut mieux tard que jamais; mais sais-tu, Jean, que tu te dé-
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
ranges? Gomment ! quand on n*a plus qu*un jour par semaine pour le voir, et Dieu sait que la semaine est longue sans toi ! tu arrives le dimanche à midi?
— écoutez, mon maître...
— Je ne veux pas que tu m'appelles ton matlre.
— Et si je veux t'appelcr comme ça, moi? J'ai été bien assez longtemps le tien, et ça m'ennuierait de commander toujours. A présent, je veux être ton apprenti pour changer un peu. Allons, à boire, Janille, du frais tout de suite. J'ai chaud! Ce n'est pas que je sois à jeun *,ils n'ont pas voulu me laisser partir après la messe, ces bons amis de Gargilesse ! Il a fallu aller babiller un peu chez la mère Laroze, et on ne peut pas se dessécher le gosier à causer sans boire. Mais je suis venu vile, parce que je savais bien qu'on pensait à moi ici. Tenez, voyez-vous, ma Gilberte, depuis que je suis rentré dans l'endroit, il faudrait que le dimanche durât quarante-huit heures, pour que je pusse contenter tous les amis qui me font fête !
— Ëh bien ! mon bon Jean, si vous êtes heureux, cela nous console un peu de vous voir moins souvent, dit Gilberte.
— Heureux, moi? reprit le charpentier ; il n'y a personne de plus heureux que moi sur la terre!
— On le voit bien, dit Janille. Voyez comme il a repris bonne mine, depuis qu*il n'est plus dépisté tous les malins comme un vieux lièvre! Et puis, il se fait la barbe tous les dimanches, à présent ! et voilà des babils neufs qui ne sont point mal.
— Et qui est-ce qui a filé la laine de ce joli droguet? reprit Jean; c'est ma mie Janille avec la fille au bon Dieu ! Et qui a donné la laine? les brebis à mon matlre. Et qui a payé la dépense? ça se paye en amitié, ici. Ce n'est pas vous , bourgeois, qui avez des habits comme ça. Je ne changerais [pas ma veste bureaude pour votre queue de pie en drap noir.
— Je m'arrangerais bien de la fileuse, répondit Galuchet en regardant Gilberte.
— Toi? dit le charpentier en appliquant avec gaieté, sur l'épaule de Galuchet, une tape à écraser un bœuf. Toi ! tu aurais des fileuses comme ça? Ma mie Janille est encore trop jeune pour toi , mon garçon ; et, quant à l'autre, je la tuerais si elle filait pour toi seulement un brin de laine long comme ton nez.
Galuchet fut fort blessé de cette allusion à son nez camus, et, se frottant l'épaule :
— Dites donc, paysan, répondit-il, vous avez des manières trop touchantes; plaisantez avec vos pareils, je ne vous parle pas.
— Comment appelez- vous ce particulier-là? dit Jean à M. Antoine, je ne peux pas me rappeler son diable de nom !
— Allons! allons! Jean, tu es un peu en train, mon vieux ! dit M. Antoine, ne te mets pas à taquiner M. Galuchet ; c'est un honnête jeune homme, et, de plus, c'est mon hôte.
—■ C'est bien dit, mon maître ! Allons, faisons la paix, M. Maljuché. Voulez-vous une prise de tabac?
— Je n'en use pas, répondit Galuchet avec hauteur. Si M. Antoine veut bien me le permettre, je quitterai la table.
— A votre aise, jeune homme, à votre aise, dit le châtelain ; M. Emile n'est pas non plus ami des longues séances, et vous pouvez courir un peu. Janille vous fera voir le château, ou, si vous aimez mieux descendre à la rivière, préparez vos lignes; nous irons vous rejoindre tout à l'heure, et nous vous conduirons où vous trouverez bonne prise.
— Ah ! c'est vrai ! dit le charpentier, c'est un preneur d'ablettes ! Il ne fait que ça tous les soirs à Gargilesse, et quand on lui parle, il fait la grimace parce que ça dérange son poisson. Allons, nous irons tout à l'heure lui faire prendre quelque chose de mieux que son fretin. Écoutez, M. Maljuché, si je ne vous fais pas emporter un saumon pour votre souper, je veux changer mon nom pour le vôtre. Vous n*avez pas besoin de tant vous presser. I^a barque doit élre en bon état ; car je lui ai mis une pièce au ventre, il n'y a pas longtemps. Nous trouverons bien par là quelque vieux harpon, et la Pierre-au-Diable, où le saumon a coutume de faire un somme au soleil, n'est pas loin d'ici ; mais il y a du danger par là, et vous n'iriez pas seul.
— Nous irons tous, dit Gilberte, si Jean mène la barque ; c'est une pêche très-amusante et un endroit superbe.
— Oh ! si vous venez , mademoiselle Giltierte, j'attendrai voire bon plaisir, répondit Galuchet.
— Tiens ! ne dirait-ott pas qu'elle y va pour toi, gratte-papier? Ce gars-là est effronté comme tout. Sont-ils tous comme ça dans Ion pays? Oh! ne prends pas un air fâché et ne me regarde pas pardessus ton épaule , vois-tu ; car ça ne m'effarouche guère. Si tu veux être bon enfant , je le serai aussi; mais si , parce que tu es babillé de noir comme un notaire, lu crois pouvoir le lever de table quand j'y reste, tu te trompes beaucoup. Assis, assis! Maljuché, je n'ai pas 6ni de boire, et tu vas trinquer avec moi.
— J'en ai assez, dit Galuchet en résistant ; je vous dis que j'en ai assez !
Mais le charpentier l'aurait brisé comme une latte, plutôt que de lâcher prise ; il le força de retomber sur le banc et d'avaler encore plusieurs rasades, Galuchet tâchant de faire contre fortune bon cceur, et M. Antoine le protégeant assez mal contre les malices de son compère, quoiqu'il ne partageât point
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rantipatbîe qae sa Ggure et ses manières causaieat aa reste de sa famille.
Emile avait suivi peu à peu Gilberte el Janille dans le préau, et malgré la jalouse surveillance de la petite vieille, il avait réussi à dire à son amante qu'il avait obéi à ses ordres avec zèle, et qu*il voyait sofi père assez bien disposé pour pouvoir tenter quelque ouverture la semaine suivante. Mais Gilberte trouva que ce serait trop hasarder, et l'engagea à persévérer dans celte vie sédentaire et laborieuse. Le coarase leur parut facile à tous deux. Maintenant qu'Emile était sûr d'être aimé, il se sentait si heureux qu'il ne croyait pas pouvoir de longtemps être exigeant envers la fortune. Il y avait au fond de son âme un calme divin. Le regard clair et profond de Gilberte lui disait désormais tant de choses!
11 y a, dans l'aurore du bonheur des amants, un moment d'extase tranquille, où l'observateur le plus pénétrant aurait bien de la peine à saisir leur secret à la surface. Le désir de se parler et de se voir à toute heure semble disparaître avec l'inquiétude de s^entendre. Quand leurs âmes sont liées par un aveu mutuel, les témoins, pas plus que l'absence, ne peuvent les gêner et les séparer réellement. Aussi la clairvoyante Janille fut-elle abusée par leur enjouement paisible, et cette prudence qu'on n'a point quaud on souffre ou quand on doute. Le trouble que Janille avait mainte fois remarqué chez le jeune Cardonnet, la subite rougeur de Gilberte à certaines paroles dont elle seule avait saisi le sens, sa tristesse el son agitation mal déguisées lorsqu'il tardait à venir, tout cela avait disparu depuis le voyage à Crozant, et Janille s'émerveillait qu'une circonstance dont elle avait craint les résultats n'eût apporté qu'un changement favorable.
tt Je m'étais donc trompée, se disait-elle ; ma ûlle ne songe point trop à lui ; et lui, s'il y songe, il saura se taire et s'éloigner peu à peu, plutôt que de compromettre notre repos. Allons, il se conduit bien, et ce serait dommage de lui faire de la peine, puisqu'il m'a comprise à demi-mot et s'exécute de luimême. »
Si Jean Jappeloup eût été complice d'Emile pour le venger des prétentions de Galuchet, il n'eût pas mieux agi; car, pendant plus d'une heure, tandis que les deux amants erraient avec Janille aux alentours du pavillon, il employa tantôt la câlinerie moqueuse, tantôt la force ouverte pour le retenir à table, et le faire boire bon gré mal gré. Galuchet perdit bientôt, dans cette épreuve au-dessus de ses forces, le peu de bon sens que lui avait départi la nature. Il était fort scandalisé d'abord des habitudes du châtelain, et méprisait profondément celui qu'il eût volontiers appelé son compagnon de débauche.
Bref, Galuchet , qui n'avait aucune élévation dans les sentiments ou dans les idées, el qui ne valait pas un cheveu de ces deux rudes compagnons, se croyait encanaillé, et se promettait de faire valoir auprès de son maître la tâche pénible qu'il avait acceptée. Mais à mesure qu'il trinquait , sa raison s'égarait tout à fait, et ses sentiments grossiers prenant le dessus sur sa vanité secrète, il se mit à rire, à frapper la table, à parler haut , à se targuer de mille prouesses, et à avoir si mauvais ton, que Jappeloup, dont l'âme était aussi délicate que ses manières étaient brusques, le prit en pitié, et lui fit une morale sévère d'un air tout à coup sérieux et froid.
— Mon garçon, lui dit-il, vous ne savez pas boire: vous êtes laid quand vous riez, et vous êtes béte quand vous voulez faire de l'esprit. Si j'ai un conseil à donner à M. Antoine, c'est de vous faire déjeuner avec un verre d'eau quand vous viendrez chez lui, car autrement vous tiendriez devant sa fille des propos qui me forceraient à vous mettre dehors. Vous avez cru, en nous voyant ici tous gais et sans façon les uns envers les autres, que nous étions des gens grossiers et qu'il fallait le devenir pour se mettre à notre niveau. Vous vous êtes trompé. Quiconque n'a rien de mauvais dans le cœur ni de malpropre dans l'esprit peut se laisser aller, et quand même je serais ivre à ne pouvoir me tenir debout, je ne craindrais pas qu'on me fit rougir le lendemain avec mes paroles. Il parait qu'il n'en est pas de même pour vous ; c'est pourquoi vous faites bien de vous habiller de noir des pieds à la tète, pour faire croire à ceux qui ne vous connaissent pas que vous êtes un monsieur : car s'il y a un paysan ici, ce n'est pas moi, c'est vous.
Antoine tâcha d'adoucir la mercuriale, et Galuchet tâcha de se fâcher. Jean haussa les épaules et quitta la table pour n'avoir pas à lui donner une leçon mieux appropriée à l'état de son intelligence.
Lorsqu'ils sortirent du pavillon , Galuchet marchait encore droit ; mais il avait la tête si lourde et si échauffée qu'il n'osait plus prononcer un mot devant Gilberte, de peur de dire une chose pour l'autre.
— £h bien ! dit Gilberte à Jappeloup, allons-nous à la Pierre -au-Diable? Il y a plus d'un an que je n'y ai été : Janille ne veut pas que mon père m'y conduise, parce qu'elle dit que c'est trop dangereux et qu'il ne faut pas là de distractions ; mais elle m'y laissera aller avec loi , mon bon Jean ! Voyons , te sens - tu encore la main assez ferme et l'œil assez sûr?
— Moi, moi? dit Jappeloup, je me sens aussi bon pour cette besogne-là que si j'avais encore vingtcinq ans.
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— Eh! vous n*étes pas aviné? dit Janille en prenant la manche de Jean , et en se dressant sar la pointe des pieds pour lui regarder dans les yeux.
— Regardez, regardez à votre aise! dit-il. Si vous voulez faire ce que je vais faire, je déclare que je suis gris !
Et il plaça sur sa léte une cruche d'eau que Janille tenait à la main, puis se mit à courir sans la renverser.
— Cest bien , dit Janille, j'en ferais autant si je voulais, mais c'est fort inutile, et je suis sûre de vous. Je vous confie ma fille. Pour moi, je n'ai pas le temps de vous suivre; et vous, M. Emile, vous veillerez un peu sur le père, car il est capable de vouloir mettre pied à terre au beau milieu de l'eau, s'il est en train de rire ou de causer.
— Et qui veillera sur le Maljuché? dit Jappeloup en montrant Galuchet qui partait en avant avec M. Antoine. Je ne m'en charge pas.
— Ni moi ! dit Gilberte.
— Soyez en repos, dit Emile, je me charge de le faire tenir tranquille.
— Il n'est pas sûr que vous en veniez à bout, reprit Jean ; s'il n'est pas ivre , il n'en vaut guère mieux. On ne peut pas dire qu'il soit tout à fait riche, mais il est à son aise. Il aurait plus besoin d'un lit que d'une barque.
— Vous verrez comment il descend la montagne, dit Janille, et, s'il menace de vous faire chavirer, laissez-le sur les cailloux, à la rive.
Galuchet se trouva installé dans la barque, avec M. de Châteaubrun , quand les autres y arrivèrent. Il était rouge et silencieux. Mais, quand on fut an milieu de l'eau, ce courant rapide lui donna le vertige, et il commença à se pencher si fort de côté et d'autre, que Jappeloup, impatienté, prit une corde et lui attacha solidement le corps avec le banc sur lequel il s'était étendu. 11 s'endormit dans cette position.
-^ Vous avez là un aimable secrétaire, dit Gilberte à Emile. J'espère, cher papa , que tu ne l'inviteras plus à déjeuner.
— Eh ! mon Dieu, ce n'est pas sa faute, répondit M. Antoine; c'est celle de Jean, qui l'a fait boire plus qu'il ne voulait.
— Qu'est-ce qu'un homme qui ne sait pas boire sans se griser? dit Jean ; c'est moins que rien.
La barque descendit rapidement jusqu'à un endroit où les rochers se rapprochent tellement, que le passage ne serait plus possible sans un danger immense. Jean était un des hommes les plus vigoureux du pays. L'audace de son caractère et la force de sa volonté décuplaient sa force physique. Il avait coutume de s'enflammer pour les moindres entre* prises avec autant de passion que s'il se fût agi de
la conquête du monde; et, malgré ce transport juvénile, il avait une admirable présence d'esprit. Il dirigea la barque dans le milieu du courant, et, au moment de s'engager dans la passe étroite, il mit l'esquif en travers , et le préserva du choc avec la moitié de son corps penché sur les rochers, qu'il saisit dans ses bras. Emile, qui le secondait bravement, prit sa place alternativement avec lui, et, la barque restant immobile, on s'arma du harpon et on attendit en silence le passage de la proie. ^On sait que le poisson cherche toujours à remonter le courant, de sorte qu'il venait droit vers la barque, mais n'approchait pas toujours, effrayé de ce barrage inaccoutumé, et revenait bientôt pour s'enfuir encore. Le guetteur était penché en avant, les bras étendus le plus qu'il pouvait. M. Antoine et Gilberte, agenouillés derrière lui , veillaient à ce que le mouvement qu'il ferait en lançant leliarpon ne fit pas chavirer la barque et ne l'entraînât pas lui-même. Gilberte, lorsque c'était le tour du charpentier, s'attachait à ses habits, dans la crainte qu'il ne tombât dans l'eau ; et, quand ce fut celui d'Emile, elle recommanda vivement à son père de le retenir de toute sa force. Mais bientôt, ne se fiant à personne, elle saisit sa blouse elle-même, et il se sentit cfDenré plus d'une fois par ses beaux bras prêts à l'enlacer en cas d'accident.
Dans cette situation , assez périlleuse pour tous, l'attention de Jean et d'Antoine était entièrement absorbée par l'émotion de la pêche, et cette même émotion servait de prétexte aux deux amants pour échanger des regards et des paroles que Galuchet, quoiqu'à demi éveillé , n'était certes pas en état de commenter. Qu'eût pensé M. Cardonnet, s'il eût vu comme son agent gagnait bien sa gratification ?
Enfin, un saumon fut amené, aux cris frénétiques de Jean Jappeloup, et Galuchet, un peu ranimé par la vue de cette capture, essaya de se mêler de la pêche. Mais sa gaucherie et son obstination firent tout manquer, et Jean, hors de lui, retourna la barque en disant :
— Quand vous voudrez pêcher le saumon , vous irez avec un autre que moi. Ce ne sont pas des goujons de celle taille qu'il vous faut, et si nous restions là plus longtemps , je vous casserais la tête avec le manche de mon croc.
— Dieu me préserve de retourner avec un malappris de votre espèce ! répondit Galuchet en s'asseyant sur le bord de la barque.
-— Ne vous mettez pas là, reprit le charpentier, vous me gênez , et vous feriez beaucoup mieux de m'aidcr à remonter ce courant qui est dur comme le fer. Voilà M. Emile qui travaille comme un bon compagnon, et vous, gros et fort comme vous
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êtes, vous nous regardez suer en yoas croisant les bns.
— Ma foi, tant pis pour voas, répondit Galacbel ; voas m^avex fait boire, je ne suis bon à rien.
— Oui, mais vous êtes lourd, et puisque tous ne Irayaillez pas, vous irez à terre. Au rivage, au rivage, mon petit Emile ! mettons à terre les paquets embarrassants !
Ils cinglèrent vers la rive ; mais Galnchel trouva le procédé offensant et refusa d*aborder, en jurant de la manière la plus cynique.
— Mille démons ! s*écria Jappeloup tout à fait en colère, tu m*as fait manquer une truite superbe, mais tu ne me feras pas échiner à ton service !
Et il le poussa hors de la barque ; mais, en faisant résistance, Galuchet glissa entre la barque et le rivage, et tomba dans Teau jusqu'à la ceinture.
— Ma foi , c'est bien fait , dit jappeloup : cela mettra de l'eau dans ton vin.
Et il éloigna rapidement la barque, que Galuchet, Iransporté de fureur, essayait de faire chavirer.
— Ah ! le méchant garçon ! s'écriait le charpentier; convenez que s'il y a de bonnes bêles, il y en a aussi de bien mauvaises ! f^aissez-le barboter, dit-il à ses compagnons, qui craignaient que le pauvre Galuchet, à cause de son état d'ivresse, ne vint à se noyer, quoique l'endroit ne fût pas dangereux. S'il enfonce trop, je lui planterai mon crochet dans la ceinture et je le repécherai comme un saumon. )lai5 bah ! si c'était quelque chose de bon, on pourrait s'inquiéter, au lieu que ce qui n'est bon a rien, les animaux morts et les bouteilles vides, surnage toujours.
An bout de quelques instants, Galuchet sauta sur l'herbe et disparut en montrant le poing.
Ce ridicule incident attrista beaucoup Gilberte. Pour la première fois, elle voyait un grave inconvénient de la trop grande bonhomie de son père. Ces manières rustiques et simples de ceux qui l'entouraient, et qui étaient l'expression de la candeur et de la bonté, commençaient à l'effrayer, comme ne lui assurant pas une protection assez éclairée ni assez délicate pour son âge et pour son sexe.
« Je suis une pauvre lille de campagne, se disaitelle, et je sais fort bien vivre avec les paysans ; mais c'est à la condition que certains demi-bourgeois mal élevés ne viendront pas se mettre de la partie : car alors les paysans deviennent un peu trop sauvages dans leur colère, et la vie que je mène ne me met pas à l'abri des vengeances de la lâcheté. »
Elle songeait alors à Emile comme à un appui que le ciel lui destinait ; mais alors elle se demandait dans quel milieu il était forcé de vivre lui-même, et ridée que M. Cardonnet employait des gens de l'espèce de Galuchet lui causait une sorte de
terreur vague sur son caractère et ses habitudes*. Lorsque Jean Jappeloup revint le soir à Gargilesse, il trouva Galuchet étendu comme mort au milieu de son chemin. Le pauvre diable, un instant dégrisé par le bain qu'il avait pris, était entré dans un cabaret pour se sécher, et comme il avait peur pour sa santé, il s'était laissé persuader de prendre un verre d'eau-de-vie qui l'avait achevé. 11 revenait littéralement à quatre pattes. Jean avait eu le temps d'oublier sa colère, et d'ailleurs il n'était pas homme à laisser un de ses semblables exposé à se faire écraser par les pieds des chevaux. Il le releva, supporta patiemment ses nienaces et ses injures, et le ramena, le portant plus qu'à demi, jusqu'à l'usine, où Galuchet, qui ne le reconnaissait pas, rentra en jurant qu'il se vengerait du scélérat qui avait voulu le noyer.
M. GALUCHBT.
Mais , après avoir dormi douze heures , Galuchet n'avait plus qu'un souvenir fort confus des événements de la veille, et, lorsque 51. Cardonnet le fit appeler, il ne lui restait qu'un vague ressentiment contre le charpentier. D'ailleurs, il n'avait guère envie de se vanter d'avoir fait un si sot personnage en débutant dans sa carrière diplomatique , et il rejeta son lever tardif et son air appesanti sur une violente migraine.
— Je n'ai fait que lâter le terrain, répondit-il aux questions de son maître. J'étais si souffrant que je n'ai pas pu observer grand'chose. Je puis vous assurer seulement qu'on a dans cette maison des façons fort communes , qu'on y vit de pair à compagnon avec des manants, et que la table y est fort pauvrement servie.
— Vous ne m'apprenez là rien de nouveau , dit M. Cardonnet ; il est impossible que vous ayez passé toute la journée à Châteaubrun sans avoir remarqué quelque chose de plus particulier. A quelle heure mon fils est-il arrivé? et à quelle heure est-il parti?
— Je ne saurais dire précisément quelle heure il était... Leur vieille pendule va si mal !
— Ce n'est pas là une réponse. Combien d'heures est-il resté? Voyons, je ne vous demande pas rigoureusement les fractions.
— Tout cela a duré cinq ou six heures , monsieur ; je me suis fort ennuyé. M. Emile avait l'air peu flatté de me voir , et , quant à la jeune fille , c'est une franche bégueule. Il fait une chaleur as-
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
sommante sur cette montagne , et on ne peat pas dire deux mots sans être interrompu par ce paysan.
— - Il y parait, car vous ne dites pas deux mots de suite ce matin , Galucbet : de quel paysan parlexvous?
— De ce charpentier , Jappcloup , un drôle , un animal qui tutoie tout le monde, et qui appelle monsieur le père Cardonnet, comme s'il parlait de son semblable.
— Cela m*est Tort égal ; mais que lui disait mon fils?
— M. Emile rit de ses sottises, et mademoiselle Gîlberte le trouve charmant.
— Et n*avez-vous pas remarqué quelque aparté entre elle et mon fils?
— Non pas , monsieur, précisément. I«a vieille , qui est certainement sa mère, car elle rappelle ma fille, ne la quitte guère, et il ne doit pas être facile de lui faire la cour, d'autant plus qu*ellc est trèshautaine et se donne des airs de princesse. Ça lui va bien, ma foi, avec la toilette qu'elle a, et pas le sou ! On me Toffriraitque je n'en voudrais pas !
— N'importe, Galucbet, il faut lui faire la cour.
— Pour me moquer d'elle, à la bonne heure , je veux bien !
— Et puis pour gagner une gratification que vous n'aurex point si vous ne me faites pas la prochaine fois un rapport plus clair et mieux circonstancié; car vous battez la campagne aujourd'hui.
Galucbet baissa la tète sur son livre de comptes et lutta tout le jour contre le malaise qui suit un excès*
Emile passa encore toute la semaine plongé dans l'hydrostatique; il ne se permit d*autrc distraction que de chercher Jean Jappeloup dans la soirée pour causer avec lui et, comme il cherchait toujours à ramener la conversation sur Gilberle :
^ Ecoutez, M. Emile, lui dit tout à coup le charpentier, vous n*étes jamais las de ce chapitre-là, je le vois bien. Savez-vous que la mère Janille vous croit amoureux de son enfant ?
— Quelle idée ! répondit le jeune homme troublé par celle brusque interpellation.
— C'est une idée comme une autre. Et pourquoi n'en seriez-vous pas amoureux?
— Sans doute, pourquoi n*en serais-je pas amoureux ? répondit Emile de plus en plus embarrassé. Mais est-ce vous, ami Jean, qui voudriez parler légèrement d'une pareille possibilité?
— C'est plutôt vous , mon garçon , car vous répondez comme si nous plaisantions. Allons, voulezvous me dire la vérité? dites-la , ou je ne vous en parle plus.
— Jean, si j'étais amoureux, en eflfet, d*anc personne que je respecte autant que ma propre mère, mon meilleur ami n'en saurait rien.
— Je sais fort bien que je ne suis pas votre meilleur ami , et pourtant je voudrais le savoir, moi.
— Expliquez-vous, Jean.
— Expliquez- vous vous-même , je vous attends.
— Vous attendrez donc longtemps ; car je n'ai rien à répondre à une pareille question, malgré toute l'estime et l'afiection que je vous porte.
— S'il en est ainsi, il faudra donc que vous disiez, un de ces jours, adieu tout à fait aux gens de Châteaubrun; car ma mie Janille n'est pas femme à s'endormir longtemps sur le danger.
— Ce mot me blesse, je ne croyais pas qu'on pût m'accuser de faire courir un danger quelconque à une personne dont la réputation et la dignité me sont aussi sacrées qu'à ses parents et à ses plus proches amis.
— C'est bien parler, mais cela ne répond pas tout droit à mes questions. Voulez-vous que je vous dise une chose? C'est qu'au commencement de la semaine dernière , j'ai été à Cbâteaubrun pour emprunter à Antoine un outil dont j'avais besoin* J'y ai trouvé ma mie Janille; elle était toute seule, et vous attendait. Vous n'y êtes pas venu, et elle m'a tout conté. Or , mon garçon , si elle ne vous a pas fait mauvaise mine dimanche, et si elle vous permet de revenir de temps en temps voir sa fille , c*est à moi que vous le devez.
— Comment cela, mon brave Jean?
— C'est que j'ai plus de confiance en vous que vous n'en avez en moi. J'ai dit à ma mie Janille que, si vous étiez amoureux de Gilberte, vous Tépouseriez, et que je répondais de vous sur le salut de mon âme.
— Et vous avez eu raison, Jean, s'écria Emile en saisissant le bras du charpentier ; jamais vous n'avex dit une plus grande vérité.
— Oui ! mais reste à savoir si vous êtes amoureux, et c'est ce que vous ne voulez pas dire.
— C'est ce que je peux dire à vous seul, puisque vous m'interrogez ainsi. Oui, Jean, je l'aime, je l'aime plus que ma vie, et je veux l'épouser.
— J'y consens, répondit Jean avec un accent de gaieté enthousiaste, et quant à moi, je vous marie ensemble... Un instant, un instant! si Gilberle y consent aussi.
— Et si elle le demandait conseil, brave Jean, toi, son ami et son second père?...
— Je lui dirais qu'elle ne peut pas mieux choisir, que vous me convenez et que je veux vous servir de témoin.
— Eh bien! maintenant, ami , il n'y a plus qu'à obtenir le consentement des parents.
LE piCEi DE M. ANTOINE.
— Oh ! je vous réponds d*Anloine , si je m'en mêle. Il a de la fierté; il craindra que votre père n*bésite; mais je sais ce que j'ai à lui dire là-dessus.
— Quoi donc? que lui direz-vous?
^ Ce que vous ne savez pas , ce que je sais à moi tout seul. Je n'ai pas besoin d'en parler encore , car le temps n'est pas venu , et vous ne pouvez pas penser à vous marier avant un an ou deux.
— Jean , confiez-moi ce secret comme je vous ai confié le mien. Je ne vois qu'un obstacle à ce mariage : c'est la volonté de mon père. Je suis résolu à le vaincre , mais je ne me dissimule pas qu'il est grand.
— Eh bien , puisque tu as été si confiant et si franc avec le vieux Jean , le vieux Jean agira de même à ton égard. Écoute, petit : avant peu, ton père sera ruiné et n'aura plus sujet de faire le fier avec la famille de Cbâteaubrun.
— Si tu disais vrai , ami , malgré le chagrin que mon père devrait en ressentir, je bénirais ta singulière prophétie; car il y a bien d'autres motifs qui me font redouter cette fortune.
— Je le sais , je connais ton cœur , et je vois que lu voudrais enrichir les autres avant toi-même. Tout 8*arrangera comme tu le souhaites , je te le prédis. Je l'ai rêvé plus de dix fois.
— Si vous n'avez fait que le rêver , mon pauvre Jean...
— Attendez, attendez... Qu'est-ce que c'est que ce livre-là, que vous portez toujours sous le bras et que vous avez l'air d'étudier?
— Je te l'ai dit, un traité savant sur la force de l'eau , sur la pesanteur , sur les lois de l'équilibre.. •
— Je m'en souviens fort bien, vous me l'avez déjà dit ; mais je vous dis , moi , que votre livre est un menteur, ou que vous l'avez mal étudié : autrement vous sauriez ce que je sais.
— Quoi donc?
— C'est que votre usine est impossible , et que votre père, s'obslinant à se battre contre une rivière qui se moque de loi, perdra ses dépenses , et s'avisera trop tard de sa folie. Voilà pourquoi vous me voyez si gai depuis quelque temps. J'ai été triste et de mauvaise humeur tant que j'ai cru à la réussite de votre entreprise; mais j'avais une espérance qui pourtant me revenait toujours et dont j'ai voulu avoir le cœur net. J'ai marché , j'ai examiné , j'ai travaillé, étudié. Oh! oui, étudié! sans avoir besoin de vos livres, de vos cartes et de vos grimoires ; j'ai tout vu, tout compris. M. Emile, je ne suis qu'un pauvre paysan, et votre Galuchet me cracherait sur le corps s'il osait ; mais je puis vous certifier une
chose dont vous ne vous doutez guère : c'est que votre père n'entend rien à ce qu'il fait, qu'il a pris de mauvais conseils, et que vous n'en savez pas assez long pour le redresser. L'hiver qui vient emportera vos travaux, et tous les hivers les emporteront jusqu'à ce que M. Cardonnet ait jeté son dernier écu dans l'eau. Souvenez-vous do ce que je vous dis, et n'essayez pas de le persuader à votre père. Ce serait une raison de plus pour qu'il s'obstinât à se perdre, et nous n'avons pas besoin de cela pour qu'il le fasse ; mais vous serez ruiné, mon fils, et si ce n'est ici entièrement, ce sera ailleurs, car je tiens la cervelle de votre papa dans le creux de ma main. C'est une tète forte, j'en conviens, mais c'est une télé de fou. C'est un homme qui s'enflamme pour ses projets à tel point, qu'il les croit infaillibles, et, quand on est bâti de cette façon-là , on ne réussit à rien. J'ai d'abord cru qu'il jouait son jeu; mais, à présent, je vois bien que la partie devient trop sérieuse, puisqu'il recommence tout ce que la dernière dribe a détruit. Il avait eu jusque-là trop bonne chance : raison de plus ; les bonnes chances rendent impérieux et présomptueux. C'est l'histoire de Napoléon, que j'ai vu monter et descendre , comme un charpentier qui grimpe sur le faite de la maison sans avoir regarde si les fondations sont bonnes. Quelque bon charpentier qu'il soit, quelque chef-d'œuvre qu'il établisse , si le mur fléchit , adieu tout l'ouvrage I
Jean parlait avec une telle conviction, et ses yeux noirs brillaient si fort sous ses épais sourcils grisonnants, qu'Emile ne put se défendre d'être ému. Il le supplia de lui exposer les motifs qui le faisaient parler ainsi, et longtemps le charpentier s'y refusa. Enfin, vaincu par son insistance, et un peu irrité par ses doutes, il lui donna rendez-vous pour le dimanche suivant.
— Vous irez à Cbâteaubrun samedi ou lundi, lui dit-il ; mais , dimanche, nous partirons à la pointe du jour, et nous remonterons le cours de l'eau jusqu'à certains endroits que je vous montrerai. Emportez tous vos livres et tous vos instruments , si bon vous semble. S'ils ne me donnent pas raison, peu m'importe : c'est la science qui aura menti. Mais ne vous attendez pas à faire ce voyage-là à cheval ou en voiture, et si vous n'avez pas de bonnes jambes, ne comptez pas le faire du tout.
Le samedi suivant, Emile courut à Cbâteaubrun, et, comme de coutume, il commença par Roisguilbault, n'osant arriver de trop bonne heure chez Gilberte.
Comme il approchait des ruines , il vit un point noir au bas de la montagne, et ce point devint bientôt Constant Galuchet , en habit noir , pantalon et gants noirs, cravate et gilet de satin noir. C'était sa
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
toilette de campagne, hiver comme été ; et, quelque chaleur qui eût à supporter , quelque Taligue à laquelle il s'exposât , il' ne sortait jamais du village sans celte tenue de rigueur. Il eût craint de ressem hier à un paysan si, comme Emile, il eût endossé une blouse et porté un chapeau gris à larges bords.
Si le costume bourgeois de noire époque est le plus triste, le plus incommode et le plus disgracieux que la mode ait jamais inventé, c'est surtout au milieu des champs que tous ses inconvénients et toutes ses laideurs ressortent. Aux environs des grandes villes , on en est moins choqué , parce que la campagne elle-même y est arrangée, alignée , plantée, bâtie et murée dans un goût systématique, qui ôte à la nature tout son imprévu et toute sa grâce. On peut quelquefois admirer la richesse et la symétrie de ces terres soumises à toutes les recherches de la civilisation; mais, aimer une telle campagne, c'est fort difficile à concevoir. La vraie campagne n'est pas là, elle est au sein des pays un peu négligés et un peu sauvages, là où la culture n'a pas en vue des embellissements mesquins et des limites jalouses , là où les terres se confondent , et où la propriété n'est marquée que par une pierre ou un buisson placés sous la sauvegarde de la bonne foi rustique. C'est là que les chemins destinés seulement aux piétons , aux cavaliers ou aux charrettes , offrent mille accidents pittoresques ; où les haies abandonnées à leur vigueur naturelle se penchent en guirlandes , se courbent en berceaux , et se parent de ces plantes incultes qu*on arrache avec soin dans les pays de luxe. Emile se souvenait d'avoir marché pendant plusieurs lieues autour de Paris sans avoir eu le plaisir de rencontrer une ortie, et il sentait vivement le charme de cette nature agreste où il se trouvait maintenant. La pauvreté ne s'y cachait pas honteuse et souillée sous les pieds de la richesse. Elle s'y étalait au contraire souriante et libre sur un sol qui portait fièrement ses emblèmes , les fleurs sauvages et les herbes vagabondes, l'humble mousse et la fraise des bois, le cresson au bord d'une eau sans lit , et le lierre sur un rocher, qui, depuis des siècles , obstruait le sentier sans éveiller les soucis de la police. Enfin , il aimait ces branches qui traversent le chemin et que le passant respecte, ces fondrières où murmure la grenouille verte, comme pour avertir le voyageur, sentinelle plus vigilante que celle qui défend le palais des rois , ces vieux murs qui s'écroulent au bord des enclos et que personne ne songe à relever , ces fortes racines qui soulèvent les terres et creusent des grottes au pied des arbres antiques ; tout cet abandon qui fait la nature naïve, et quis*harmonise si bien avec le type sévère et le costume simple et grave du paysan.
Mais qu'au milieu de ce cadre austère et grandiose, qui transporte l'imagination aux temps de la poésie primitive, apparaisse cette mouche parasite, le monsieur aux habits noirs, au menton rasé, aax mains gantées, aux jambes maladroites, et ce roi de la société n'est plus qu'un accident ridicule , une tache importune dans le tableau. Que viennentnls faire à la lumière du soleil, vos vêtements de deoil, dont les épines semblent se rire comme d'une proie? Votre costume gênant et disparate inspire alors la pitié plus que les haillons du pauvre; on sent que vous êtes déplacé au grand air et que votre livrée vous écrase.
Jamais cette remarque ne s'était présentée aussi vivement à la pensée d'Emile que lorsque Galuchel lui apparut , le chapeau à la main , gravissant la colline avec un mouvement pénible qui faisait flotter ridiculement les basques de son habit, et s'arrélant pour épousseler avec son mouchoir les traces de chutes fréquentes. Emile eut envie de rire , et puis il se demanda avec colère ce que la mouche parasite venait faire autour de la ruche sacrée.
Emile mit son cheval au galop, passa près de Galuchet sans avoir l'air de le reconnaître, et, arrivant le premier à Châteaubruii, il l'annonça à Gilberte comme une inévitable calamité.
— Ah ! mon père, dit la jeune fille, ne recevez pas cet homme si mal élevé et si déplaisant, je vous en supplie! ne nous laissez pas gâter notre Chàteaubrun , et notre intérieur , notre laisser aller si doux, par la présence de cet étranger, qui ne peut et qui ne doit jamais sympathiser avec nous.
>- Et que veux-tu donc que j'en fasse? répondit M. de Châteaubrun embarrassé. Je l'ai invité à venir quand il voudrait ; je ne pouvais prévoir que toi, qui es si tolérante et si généreuse, tu prendrais en grippe un pauvre hère à cause de son peu d'usage et de sa triste figure. Moi, ces gens-là me font peine ; je vois que chacun les repousse et qu'ils s'ennuient d'être au monde !
— Ne croyez pas cela, dit Emile. Ils s'y trouvent fort bien, au contraire, et s'imaginent plaire à tous.
— En ce cas , pourquoi leur ôter une illusion sans laquelle il leur faudrait mourir de chagrin? Moi , je n'ai pas ce courage , et je ne crois pas que ma bonne Gilberte me conseille de l'avoir.
— Mon trop bon père ! dit Gilberte en soupirant, je voudrais l'avoir aussi, ce courage, et je crois l'avoir en général ; mais cet être suffisant et satisfait de lui-même, qui semble vouloir m'insullcr quand il me regarde, et qui m'appelle par mon nom de baptême le premier jour où il me parle, non, je ne puis le supporter et je sens qu'il me fait mal, parce
LE ViCBÉ DE M. ANTOINE.
qae sa vue me porte an dédain et à l'ironie, contrairement à mes instincts et à mes habitudes de caractère.
— I) est certain que M. Galuchet se familiarisera beaucoup avec mademoiselle , dit Emile à M. Antoine, et que vous serez forcé plus d'une fois de le rappeler au respect qu'il lui doit. S*il arrive qu'il vous oblige de le chtisser, vous regretterez de l'avoir accueilli avec trop de confiance. Ne vaudrait-il pas mieux lui faire entendre aujourd'hui par un accueil nn peu froid que vous n'avez pas oublié la manière grossière dont il s'est comporté à sa première visite?
— Ce que je vois de mieux pour arranger l'affaire, dit M. de Cbàteaubrun , c'est que vous alliez vous promener dans le verger avec Janille ; moi, j'emmènerai le Galuchet à la pèche, et vous en serez débarrassés.
Cette proposition ne plaisait pas beaucoup à Emile. Lorsqu'il était sous la surveillance de M. de Cbàteaubrun, il pouvait se croire presque tête à tète avec GilK>erte, au lieu que Janille était un tiers autrement actif et clairvoyant. Et puis Gilberte pensait qu'il y avait de l'égoïsme à laisser son père subir seul le fardeau d'une telle visite.
— Non, dit-elle en l'embrassant, nous resterons pour te faire enrager ; car si nous tournons le dos, tu vas redevenir si doux et si bon que ce monsieur se croira , une fois pour toutes , le très-bien venu. Oh ! je te connais, père ! tu ne pourras pas fempécher de le lui dire et de le retenir à table, et il boira encore ! 11 est donc bon que je reste ici pour le forcer à s'observer.
— D*ailleurs, je m'en charge, dit Janille, qui avait écouté jusque-là sans dire son avis , et qui haïssait Galuchet depuis le jour où il avait marchandé avec elle pour une pièce de dix sous qu'elle lui avait demandée après lui avoir montré les ruines. J'aime beaucoup que monsieur boive son vin avec ses amis et les gens qui lui font plaisir ; mais je ne suis pas d'avis de le gaspiller avec des piquc-assietles, et je vais baptiser d'importance celui de M. Galuchet. Ah ! mais, monsieur, tant pis pour vous, qui n*aimez point Tcau ; cela vous forcera de ne pas rester longtemps è table.
— Mais Janille, c'est une tyrannie, dit M. Antoine, tu vas me mettre à l'eau maintenant? tu veux donc ma mort?
— Non , monsieur , vous n'en aurez le teint que plus frais , et tant pis pour ce petit monsieur , s*il fait la grimace !
Janille tint parole, mais Galuchet était trop troublé pour s'en apercevoir. Il se sentait de plus en plus mal à l'aise devant Emile , dont les yeux et le sourire semblaient toujours l'interroger sévèrement, el lorsqu'il voulait payer d'audace en faisant
l'agréable auprès de Gilberte , il était si mal reçu , qu'il ne savait plus que devenir. Il avait résolu de s'observer à Tendroit du clairet de Cbàteaubrun, et il fut fort satisfait lorsque, après le premier verre, son hôte n'insista plus pour loi en faire avaler un second. M. Antoine, en lui donnant l'exemple de la première rasade , comme c'était son devoir d'hôte campagnard, étouffa un soupir, et lança à Janille un regard de reproche pour la libéralité qui avait préside à la ration d*eau. Charasson, qui était dans la confidence de la vieille, partit d'un gros rire, et fut vertement réprimandé par son maître , qui le condamna à avaler à son souper le reste du breuvage inoffensif.
Quand Galuchet se fut convaincu qu'il était insupportable à Gilberte et à Emile, il résolut d'avancer ses affaires auprès de M. Cardonnet en risquant la demande en mariage. Il emmena M. Antoine à l'écart, et, certain d'être refusé, il lui offrit son cœur, sa main et ses vingt mille francs pour sa fille. M. Galuchet crut ne rien risquer en doublant le capital fictifdcsadot.
Cette petite fortune , jointe à un emploi qui procurait à Galuchet un revenu de douze cents francs, causa quelque surprise à H. Antoine. C'était là un très-bon parti pour Gilberte , et elle ne pouvait espérer mieux en fait de richesse; car enfin, il était impossible au bon campagnard de lui fournir une dot quelconque , se dépouillàt-il entièrement. Personne au monde n'était plus désintéressé que ce brave bonnne ; il en avait donné assez de preuves, sa vie durant. Mais il ne pensait pas sans quelque amertume que sa fille chérie , faute de rencontrer un homme qui l'aimât pour elle-même, serait probablement condamnée au célibat pour longtemps, peut-être pour toujours !
« Quel malheur, se dit-il, que ce garçon ne soit pas aimable ! car, à coup sûr, il est honnête et généreux ; ma fille lui plaît et il ne demande pas ce qu'elle a. Il sait sans doute qu'elle n'a rien , et il veut lui donner tout ce qu'il possède. C'est un prétendant bien intentionné, qu'il faut refuser honnêtement, avec douceur et amitié. »
Et, ne sachant comment s'y prendre, n'osant exposer Gilberte au soupçon d'être vaine de son nom, ou au ressentiment d*un cœur blessé par son aversion , il ne trouva rien de mieux que de ne pas se prononcer, et de demander du temps pour réfléchir et se consulter. Galuchet demanda la permission de revenir, non pas précisément faire sa cour, mais s'informer de son sort, et il y fut autorisé, bien que le pauvre Antoine tremblât en lui faisant cette réponse.
Il le mena au bord de la rivière pour l'installer à la pèche , bien que Galuchet n'eût rien apporté
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
pour cela et désirât fort rester au château. Antoine le promena du moins au bord de la Creuse pour lui indiquer les bons endroits , et , chemin faisant, il eut la faiblesse et la bonhomie de lui demander pardon pour les taquineries et les malices de Jean. Galuchet prit la chose à merveille , rejeta tout le tort sur Itti-niénne, en disant toutefois, pour se montrer SQUS un meilleur jour, qu*il ayait été grisé par surprise, et que, s'il n'était pas capable de porter le vin, c*est parce qu*il était habitué â une grande sobriété.
— A la bonne heure ! dit Anloine, Janille avait craint que vous ne fussiez un peu intempérant; mais ce qui vous est arrivé prouve bien le contraire.
Ils causèrent assez longtemps, et Galuchet s*obstinant à ne pas partir, quoiqu'il vit bien â l'inquiétude de son hôte qu'il eût voulu ne pas le ramener au château, ils y revinrent et Galuchet prit aussi Janille k part pour lui confier ses intentions et donner à Anloine le temps de prévenir Gilberte. Il comptait bien sur le dépit qu'elle en éprouverait, car , celle fois , n'étant pas ivre , il voyait fort clairement Pair irrité d'Emile et les sentiments de Gilberte pour le protecteur qu'elle avait choisi.
« Cette fois-ci, se disait-il, M. Cardonnet ne me reprochera pas d'avoir perdu mon temps. Mes beaux amoureux vont être dans une furieuse colère contre moi, et M. Emile ne pourra pas se tenir de me chercher noise. »
Galuchet n'était pas poltron, et bien qu'il ne supposât pas Emile capable d*un duel à coups de poing, il se disait avec une certaine satisfaction qu'il était de force à lui tenir tète. Quant à une véritable partie d'honneur , cela eût été moins de son goût , parce qu'il n'entenduit rien aux armes courtoises; mais il pouvait bien compter que M. Cardonnet saurait l'en préserver.
Pendant qu*il entretenait Janille, M. de Châteaubrun resta avec sa fille et Emile dans le verger , et leur raconta ce qui venait de se passer entre lui et Galuchet , mais avec quelques précautions oratoires.
— £h bien , dit-il , vous l'accusez d'être un sot et un impertinent, vous allez vous repentir de votre dureté; car c'est là véritablement un digne garçon, et j'en ai la preuve. Je puis raconter cela devant Emile qui est notre ami , et même si Gilberte voulait examiner la chose sans prévention, elle pourrait lui demander des renseignements certains sur ce jeune homme... Dites, Emile, en votre âme et conscience, est-ce un homme probe?
— Sans aucun doute , répondit Emile. Mon père l'emploie depuis trois ans, et serait très- fâché de le perdre.
— Est-il d'un boo caractère?
— Quoiqu'il n'en ail guère donné la preuve ici l'autre jour, je dois dire qu'il est fort tranquille, et tout à fait inofiensif â l'habitude.
— Il n'est point sujet à s'enivrer?
— Non pas que je sache.
— Eh bien donc, qu'a-t-on à lui reprocher?
— S'il n'avait pas pris fantaisie de devenir notre commensal , je le trouverais accompli , dil Gilberte.
— Il te déplaît donc bien? reprit M. Antoine en s'arrétant pour la regarder en face.
— Eh I non, mon père ! répondit-elle, étonnée de cet air solennel. Ne prenez pas mon éloignement si fort au sérieux. Je ne hais personne, et si la société de ce jeune homme a quelque agrément pour vous, s'il vous a donné quelque raison plausible de l'estimer particulièrement , à Dieu ne plaise que je vous en prive par un caprice ! Je ferai un effort sur moi-même , et j'arriverai peut-être à partager la bonne opinion que mon digne père a de lui.
— Voilà parler comme une bonne et sage fille, et je reconnais ma Gilberte. Sache donc , petite , que c'est toi, moins que personne, qui dois mépriser le caractère de ce garçon-là; que si tu n'éprouves aucun attrait pour lui, tu dois du moins le traiter avec politesse et le renvoyer avec bonté. Allons, me devines-tu?
— Pas le moins du monde, mon père.
— Moi, je crains de deviner, dit Emile, dont les joues se couvrirent d'une vive rougeur.
— Eh bien, reprit M. Antoine, je suppose qu'on garçon assez riche, relativement à nous , remarque une belle et bonne fille qui est fort pauvre, el que, s'éprcnant à la première vue, il vienne mettre à ses pieds les plus honnêtes prétentions du monde, fautil le chasser brutalement, et lui jeter la porte au nez en lui disant : « Non, monsieur , vous êtes trop laid ?«i
Gilberte rougit autant qu'Emile, et quelque ethri d'humilité qu'elle pût faire sur elle-même, elle se sentit si outragée par les prétentions de Galachet, qu'elle ne put rien répondre , et sentit ses yeux se remplir de larmes.
— Ce misérable a indignement menti , s'écria Emile, et vous pouvez le chasser honteusement. Il n'a aucune fortune, et mon père l'a tiré de la dernière détresse. Or, il n'y a que trois ans qu'il l'emploie, et à moins que M. Galuchet n'ait fait tout â coup un héritage mystérieux...
— Non , Emile , non , il ne m'a pas fait de mensonge; je ne suis pas si faible et si crédule qae vous croyez. Je l'ai interrogé, et je sais que la source de sa petite fortune est pure et certaine. C'est votre père qui lui assnre vingt mille Crânes
LE PÈCBÉ DE M. ANTOINE
poar se rattacher à toal jamais par l'afifection et la recoonaîssance, aa cas où il se mariera dans le pays.
— Mais sans doute , dit Emile d*une voix mal assurée , mon père ignore que c'est sur mademoiselle de Châteaubrun qu*il a osé lever les yeux, car il ne Teût pas encouragé dans une semblable espérance.
^ Tout au contraire, reprit M. Antoine, qui trou- Tait la chose fort naturelle; votre père a reçu la conGdence de son gbût pour Gilberte, et il Ta auto> risé à se servir de son nom pour la demander en mariage.
Gilberte devint pâle comme la mort et regarda Emile, qui baissa les yeux , stupéfait , humilié , et brisé au fond de Tâme.