‹ [ŒuvresChapitre 51 sur 64 · EXPLOSION · texte numérisé non relu

EXPLOSION

— Eh bien, qu'y a-t-il donc? dit Janille, qui vint les rejoindre dans une tonnelle à rentrée du verger, où ils s'étaient assis tous trois ; pourquoi Gilberte est-elle toute défaite? et pourquoi vous taisez*vous tous quand j'approche, comme si vous méditiez quelque complot?

Gilberte se jeta dans le sein de sa gouvernanle et fondit en larmes.

— £h bien ! eh bien ! reprit la petite bonne femme, en voici bien d'une autre I Ma fille a de la peine, et je ne sais point de quoi iU*agit ! Parlerezvous, M. Antoine?

— Est-ce que ce jeune homme est parti? dit M. Antoine en regardant autour de lui avec inquiétude.

— Sans doute, car il m'a fait ses adieux, et je l'ai reconduit jusqu'à la porte, dit Janille. J*ai eu quelque peine à m'en débarrasser. Il est un peu lourd à s'expliquer, celui-là! Il aurait souhaité rester, je l'ai bien vu ; mais je lui ai fait comprendre que de telles affaires ne se terminaient pas si vite, qu'il me fallait en conférer avec vous, et qu'on lui écrirait, si on voulait le revoir pour un motif ou pour un autre. Hais, avant tout, qu'a donc ma fille? qui lui a fait du chagrin ici? Ah mais! voici ma mie Janille pour la défendre et la consoler.

«- Oh! oui, toi, tu me comprendras, s'écria Gilberte, et tu m'aideras à repousser l'injure, car je me trouve offensée, et j'ai besoin de loi pour la faire comprendre à mon père ! Sache donc qu'il se fait presque l'avocat de M. Galuchet.

— Ah ! tu es déjà au courant de ce qui se passe? En ce cas, ce sont donc des affaires de famille! Et

moi aussi, j'en ai à vous conter ; mais tout cela va ennuyer M. Emile?

— Je vous entends, ma chère mademoiselle Janille, répondit le jeune homme, et je sais que les convenances ordinaires me commanderaient de me retirer ; mais je suis trop intéressé à ce qui se passe ici pour m'astretndrc à de vulgaires usages : vous pouvez parler devant moi, puisque maintenant je sais tout.

— Eh bien ! monsieur, si vous savez de quoi il s'agit, et si M. Antoine a trouvé bon de s'expliquer devant vous, ce qui, entre nous soit dit, était assez inutile, je parlerai donc comme si vous n'étiez pas là. Et d'abord, Gilberte, il ne faut pas pleurer : de quoi t'affligcs-lu, ma fille? De ce qu'un malotru s'imagine être digne de toi? Eh ! mon Dieu, ce fi'est pas la dernière fois que lu seras exposée, mariée ou non, à voir des gens avantageux te donner à rire, car il faut rire de cela, mon enfant, et ne point t'en fâcher. Ce garçon croit te faire honneur et le donner une preuve d'estime; reçois-la de même, et dislui ou fais-lui dire très-sérieusement que tu le remercies, mais que tu ne veux point de lui. Je ne vois point du toul pourquoi lu t'inquiètes : est-ce que lu t'imagines, par hasard, que je suis d'humeur à l'encourager? Ah bien, oui ! il aurait cent mille francs, cent millions d'écus, que je ne le trouverais pas fait pour ma fille! Le vilain, avec ses gros yeux et son air content d'être au monde, qu'il aille plus loin ! nous n'avons point ici de fille à lui donner ! Ah mais ! ma mie Janille s'y connaît, et sait qu'on ne met point, dans un bouquet, le chardon à c6té de la rose !

— C'est bien parlé, lionne Janille! s'écria Emile, et vous êtes digne d'être appelée sa mère!

— Et qu'est-ce que cela vous fait, à vous, monsieur? dit Janille, animée et montée par sa propre éloquence; qu'avez-vous à voir dans nos petites affaires? Savez-vous du mal de ce prétendant? C'est fort inutile de nous le dire ; nous n'avons pas besoin de vous pour nous en débarrasser.

— Laisse, Janille, ne le gronde pas, dit Gilberte en caressant sa vieille amie. Cela me fait du bien d'entendre dire que les prétentions de cet homme-là sont un outrage pour moi, car je me sens humiliée d'y songer. J'en ai froid, j'en suis malade. Et mon père ne comprend pas cela, pourtant ! Mon père se trouve honoré par sa demande et ne saura rien lui dire pour me préserver de sa vue !

— Ah ! ah ! reprit Janille en riant , c'est lui qui a tort comme à l'ordinaire, le méchant homme! c'est lui qui fait pleurer sa fille! Ah mais! monsieur, voulez-vous par hasard faire le tyran ici? Ne comptez pas là-dessus, car ma mie Janille n'est pas morte et n'a pas envie de mourir.

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

— C*est cela! dil M. Antoine, c*c8l moi qui suis un despote, un père dénature ! Bien, bien ! tombez sur moi, si cela vous soulage. Ensuite, ma Glle voudra peut-être bien me dire à qui elle en a, et ce que j*ai fait de si criminel ?

— Mon bon père, dil Gilberte en se jetant dans ses bras, laissons ces tristes plaisanteries, et dépêchetoi de renvoyer d'ici, pour toujours, M. Galuchet, afin que je respire, et que j'oublie ce mauvais rêve.

--Ah ! voilà le hic, répondit M. Antoine, il s*agit de savoir ce que je vais lui écrire, et cVst pour cela qu'il est bon de tenir conseil.

— Entends-tu, mère? dit Gilberte à Janille, il ne sait que lui répondre ; apparemment il n'a pas su refuser.

— Eh bien, mon enfant, ton père n'a pas tant de tort, répondit Janille, car moi aussi j'ai reçu la demande de ton beau soupirant, je l'ai écouté sans m'émouvoir, et je ne lui ai dit ni oui ni non. Allons ! allons ! ne te fâche pas. C'est comme cela qu'il faut agir, et consultons-nous tranquillement. On ne peut pas dire à ce garçon : u Vous nous déplaisez ; » cela ne se dit pas. On ne peut pas lui dire non plus : u Nous sommes de bonne maison, et vous vous appelez Galuchet; » car cela serait dur et mortifiant.

— Et ce ne serait pas là une raison, dil Gilberte. Que nous importe la noblesse à présent ? La vraie noblesse est dans le cœur, et non dans de vains titres. Ce n*est pas le nom de Galuchet qui me répugne, ce sont les manières et les sentiments de l'homme qui le porte.

— Ma fille a raison : le nom, la profession et la fortune n*y font rien, dit H. Antoine. Ce n'est donc pas de cela que nous pouvons nous servir. On ne peut pas reprocher non plus h un homme les défauts de sa personne. Ce que nous avons de mieux à dire, c'est que Gilberte ne veut pas se marier.

— Ah mais! monsieur, un petit moment, dit Janille. Je n'entends pas qu'on dise cela, moi ; car si ce jeune homme allait le répéter (comme cela ne peut manquer), il ne se présenterait plus personne, et je ne suis pas d'avis que ma fille se fasse religieuse.

— Il faut pourtant alléguer quelque chose, reprit M. Antoine. Disons, en ce cas, qu'elle ne veut pas se marier encore, et que nous la trouvons trop jeune.

— Oui, oui, c'est cela, mon pcre! vous avez trouvé la meilleure raison, et c'est la vraie; je ne veux pas me marier encore, je suis trop jeune.

— Ce n'est pas vrai ! s'écria Janille. Vous êtes en âge, et je prétends qu'avant peu vous trouviez un beau et bon mari qui vous plaise et qui nous plaise à tous.

— Ne pense pas à cela, ma mère, reprit Gilberte

avec feu. Je te fais le serment devant Dieu que mon père a dit la vérité. Je ne veux pas encore me marier, et je désire que tout le monde le sache, afin que lous les prétendants soient écartés. Ah ! si vous voulez m'entourer d'imporlunités pareilles, vous m'ôterez tout le bonheur dont je jouis auprès de vous, et vous me ferez une triste jeunesse ! Mais ce sera me rendre malheureuse en pure perte, car je ne changerai pas de résolution, et je mourrai plutôt que de me séparer de vous.

— Et qui te parle de nous séparer? dit Janille. L'homme qui t'aimera ne voudra pas te faire de peine; el toi, d'ailleurs, lu ne .sais pas ce que tu penseras quand tu aimeras quelqu'un. Ah î ma pauvre enfant ! ce sera peut-être alors notre tour de pleurer, car il est écrit que la femme quittera son père et sa mère pour suivre son mari, et celui qui a dit cela connaissait le cœur des femmes.

— Oh ! s'écria Emile, c'est là une loi d'obéissance, et non une loi d'amour. L'homme qui aimera véritablement Gilberte aimera ses parents et ses amis comme les siens propres, et ne voudra pas plus l'eu séparer qu'il ne voudra s'en éloigner lui-même.

Ici Janille rencontra les regards passionnés des deux amants qui se cherchaient, et toute sa prudence lui revint.

— Pardine, monsieur! dit-elle d'un ton un peu sec, vous vous mêlez de choses qui ne vous regardent guère, et m'est avis que toutes nos explications sont bien déplacées devant vous ; mais puisque vous vous êtes obstiné à les entendre, el que M. Antoine trouve cela fort sage, je vous dirai, moi, que je vous défends de répéter et surtout de croire ce que ma fille vient de dire dans un beau mouvement de dépil contre votre Galuchet. Car enfin, lous les hommes ne sonl pas taillés. Dieu merci, sur ce patronlà , et nous n'avons pas besoin que le monde la condamne à rester fille, parce qu'elle veut un mari plus agréable. Nous le lui trouverons fort bien, soyez tranquille, et ne vous imaginez pas que, parce qu'elle n'est pas riche comme vous, elle séchera sur pied.

— Allons, allons, Janille! dil M. Antoine en prenant la main d'Emile, c'est vous qui dites des choses déplacées. Il semblerait que vous voulez faire de la peine à noire ami... Vous hochez trop de la tète , je vous dis que c'est notre meilleur ami après Jean, qui a le droit d'ancienneté; el je déclare que personne, depuis vingt ans que je suis, par ma pauvreté, à même d'apprécier les sentiments désintéressés, ne m'a montré et inspiré autant d'aflfection qu'Emile. C'est pourquoi je dis qu'il ne sera jamais de trop dans nos petits secrets de famille. Il est, par sa raison, la noblesse de ses idées el son instruction, fort au-dessus de son âge el peut-être du nôtre. C'est pourquoi nous ne pourrions prendre

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

an nueîliear conseil. Je le regarde comme le frère de Gilberte, et je vous réponds que s*il se présentait pour elle un parti sortahlc, il nous éclairerait sur les convenances de caractère , qu'il s'emploierait pour faire réussir un mariage qui la rendrait heureuse, et pour empêcher le contraire. Vos taquineries n*ont donc pas le sens commun, Janitle; si je Pai rois dans ma confidence, j'ai su ce que je faisais : «ons me traitez aussi par trop comme un petit enfant!

— Ah bien ! monsieur, vous me cherchez noise à votre tour? dit Janille très-animée. Eh bien, soit! c^est le jour des vérités, et je parlerai puisqu'on me pousse à bout. Je vous dis, moi, et je dis à M. Emile, parlant à sa personne, qu'il est beaucoup trop jeune pour ce rôle d'ami de la maison, et que cela doit se refroidir un peu, ou vous en sentirez les inconvénients. Par exemple, aujourd'hui môme l'occasion s'en montre, et vous vous en apercevrez. Voilà un jeune homme qui se présente pour épouser Gilberte, nous n'en voulons point, c'est fort bien, c'est enlenda; mais qui empêchera ce prétendant éconduit de croire et de dire, ne fût-ce que pour se venger un peu, que c'est à cause de M. Emile, et de l'ambition qu'on a, dans la maison, de faire un riche mariage, qu'on n'écoute personne autre? Je ne dis pas que H. Emile soit capable d'avoir de pareilles idées, je suis sûre du contraire. Il nous connaît assez pour savoir qui nous sommes. Mais de sottes gens le penseront et cela nous fera passer pour des sots. Comment ! nous allons mettre M. Galuchet à la porte, parce que notre fille est trop jeune, soidisant, et M. Cardonnet fils viendra toutes les semaines comme s'il était seul excepté? Ça ne se peut pas, H. Antoine ! Et vous, vous avez beau me regarder avec des yeux tendres, M. Emile, vous avez beau vous mettre à genoux auprès de moi et me prendre les mains comme si vous vouliez me faire une déclaration... je vous aime, oui, j'en conviens, et je vous regretterai même beaucoup ; mais je n'en ferai pas moins mon devoir, puisque moi seule ai de la tète, de la prévoyance et de la volonté, ici ! Ah mais ! vous partirez aussi, mon garçon, car ma mie Janille ne radote pas encore.

Gilberte était redevenue pâle comme un lis, et M. Antoine avait de l'humeur, peut-être pour la première fois de sa vie. Il trouvait Janille déraisonnable, et n'osant entrer en révolte, il tirait l'oreille de Sacripant, qui, lui voyant un air fâché, l'accablait de caresses et se laissait martyriser par sa main distraite. Emile était à genoux entre Janille et Gilberte; son cœur débordait, et il ne pouvait plus se taire.

— Ma chère Janille, s'écria-t-il enfin avec une émotion impétueuse, et vous, digne et généreux

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