‹ [ŒuvresChapitre 52 sur 64 · G. SIND. — TOME TI · texte numérisé non relu

G. SIND. — TOME TI

Antoine, écoulez-moi, et apprenez enfin mon secret. J'aime votre fille, je l'aime avec passion depuis le premier jour où je l'ai vue, et, si elle daigne agréer mes sentiments, je vous la demande en mariage, non pour M. Galuchet, non pour aucun protégé de mon père, ni pour aucun de mes amis, mais pour moi-même, qui ne puis vivre séparé d'elle, et qui ne me relèverai qu'avec son consentement et le vôtre.

— Viens sur mon cœur! s'écria M. Antoine transporté de joie et d'enthousiasme; car tu es un noble enfant, et je savais bien qu'il n'y avait rien de plus grand et de plus loyal que ton âme !

Et il serrait dans ses bras le svelle jeune homme comme s'il eût voulu l'étouiïer. Janille, attendrie, couvrit ses yeux de son mouchoir ; mais tout à coup, renfonçant ses larmes :

— Voilà des folies, M. Antoine, dit-elle, des vraie folies ! Observez-vous, et ne laissez pas aller votre cœur si vite. Certes, celui-là est un brave garçon, et, si nous étions riches, ou s'il était pauvre, nous ne pourrions jamais mieux choisir ; mais n'oublions pas que ce qu'il propose est impossible, que sa famille n*y consentira jamais, et qu'il vient de faire un roman dans sa petite cervelle. Si je ne vous aimais pas tant, M. Emile, je vous gronderais de monter ainsi Timagination de M. Antoine, qui est encore plus jeune que la vôtre, et qui est capable de prendre vos rêves au sérieux. Heureusement sa fille est plus raisonnable que lui et que moi. Elle n'est pas du tout troublée de vos douces paroles. Elle vous en sait gré, et vous remercie de vos bonnes intentions; mais elle sait bien que vous ne vous appartenez pas, que vous ne pouvez pas encore vous passer du consentement de votre père, et que, quand même vous seriez en âge de lui faire des sommations respectueuses, elle est trop bien née pour vouloir entrer de force dans une famille qui la repousserait.

— C'est vrai, cela! dit M. Antoine sortant comme d'un rêve; nous divaguons, mes pauvres enfants ! Jamais M. Cardonnet ne voudra de nous, car nous n'avons à lui offrir qu'un nom qu'il doit traiter de chimère, dont nous faisons, d'ailleurs, assez bon marché nous-mêmes, et qui ne nous ouvre aucun chemin vers la fortune. Emile, Emile ! ne parlons plus de cela, car cela deviendrait une source de regrets. Soyons amis, toujours amis! soyez le frère de mon enfant, son protecteur et son défenseur dans l'occasion ; mais ne parlons pas de mariage ni d'amour, puisque, dans le temps où nous vivons, l'amour est un songe, et le mariage une affaire !

*- Vous ne me connaissez pas, s'écria Emile, si vous croyez que j'accepte et que je veuille accepter

lE PÉCHIÉ DE M. ANTOINE.

jamais les lois du monde el les calculs de Tintérét ! Je ne vous tromperai pas ; je répondrais de ma mère si elle était libre, mais mon père ne sera pas favorable à cette union. Cependant mon père m'aime, et quand il aura essaye la puissance et la durée de ma volonté, il reconnaîtra que la sienne ne peut remporter en ceci. Il aura peut-être un moyen pour tenter de me réduire. Ce sera de me priver pendant quelque temps des jouissances de sa richesse. Oh ! alors, avec quel bonheur je travaillerai pour mériter la main de Gilberte, pour arriver jusqu'à elle, digne de l'estime qu'on n'accorde point aux oisifs, et que méritent ceux qui ont passé, comme vous, M. Antoine, par d*honorables épreuves! Mon père se laissera fléchir un jour, je n'en doute pas ; je puis en faire le serment devant Dieu et devant vous, parce que je sens en moi toutes les forces d'un amour invincible. Et quand il aura constaté la puissance d'une passion comme la mienne, lui qui est souverainement sage et intelligent, lui qui m'aime plus que tout au monde, et certes plus que l'ambition et la fortune, il ouvrira, sans arrièrepensée, SCS bras et son cœur à ma fiancée. Car je connais assez mon père pour savoir que lorsqu'il cède à l'empire de la destinée, c'est sans retour vers le passé, sans mesquine rancune, sans lâche regret. Croyez donc, 6 mes amis! en mon amour, et comptez comme moi sur l'aide de Dieu. 11 n'y a rien d'humiliant pour vous dans les préjuges que j'aurai à combattre, et la tendresse de ma mère, qui ne vit que pour moi et par moi, dédommagera Gilberte en secret des passagères préventions de mon père. Oh I ne doutez pas, ne doutez pas, je vous en supplie! La foi peut tout, el, si vous m'aidez dans cette lutte, je serai encore le plus heureux mortel qui ait combattu pour la plus sainte de toutes les causes, pour un noble amour, cl pour une femme digue du dévouement de toute ma vie !

— Allons, ta ta ta I dit Janille éperdue ; le voilà qui parle comme un livre et qui va essayer, a présent, de monter la télé de ma fille! Voulez-vous bien vous taire, langue dorée! on ne veut point vous écouter et on ne vous croira point. Je vous le défends, M. Antoine ! Vous ne savez pas tous les malheurs que cela peut attirer sur vous, et le moindre serait d'empêcher Gilberte de faire un mariage possible el raisonnable.

Le pauvre Antoine ne savait plus à qui entendre. Lorsque Emile parlait, il s'exaltait an souvenir de ses jeunes années, et se souvenait d'avoir aimé; rien ne lui paraissait plus saint et plus noble que de défendre la cause de Famour, et d'encourager une si belle entreprise. Mais lorsque Janille venait jeter de l'eau sur le feu, il reconnaissait la sagesse et la prudence de son mentor, et tantôt il parlait

avec elle contre Emile, tantôt avee Emile contre elle.

— En voilà assez, dit enfin Janille toute fâchée de ne voir aucun terme à ces irrésolutions , et loal cela ne devait pas être dit devant ma fille. Qu'en résulterait-il, si c'était une tête faible ou légère? Heureusement elle ne mord point à vos contes, et, comme elle fait fort peu de cas de vos écus, elle aura bien trop de dignité pour attendre que vous soyez le maître de disposer de votre cœur. Elle disposera du sien comme elle l'entendra, et, tout en vous gardant son estime et son amitié, elle vous priera de ne point la compromettre par vos visites. Allons, Gilberte, un mot de raison et de courage, pour faire finir toutes ces folles histoires !

Jusque-là Gilberte n'avait rien dit. Émue et pensive, elle regardait tantôt son père, tantôt Janille, et plus souvent Emile, dont l'ardeur et la conviction exaltaient son âme. Elle se leva tout à coup, el s'agenouillant devant son père et sa gouvernante, dont elle baisa les mains avec effusion :

— 11 est trop tard pour me demander une froide prudence et me rappeler aux calculs de l'égolsme, dit-elle ; j'aime Emile, je l'aime autant qu'il m'aime, et, avant de songer que je pusse jamais lui appartenir, j'avais juré dans mon cœur de n'être jamais à aucun autre. Recevez ma confession, ô mon père cl ma mère devant Dieu ! Depuis deux mois je dissimule avec vous, et, depuis deux semaines, je vous cache un secret qui me pèse et qui sera le dernier de ma vie comme il en est le premier. J'ai donné mon cœur à Emile, je lui ai juré d'être sa femme le jour où mes parents et les siens y consentiraient. Jusque-là j'ai juré de l'aimer avec courage et avec calme : je le lui jure encore, et je prends Dieu et vous à témoin de mon serment! J'ai juré encore, ei je jure toujours, que si la volonté de son père est inflexible , nous nous aimerons comme frère et sœur, sans qu'il me soit possible d'en aimer jamais un autre, et sans que je me porte à aucun acte de folie et de désespoir. Ayez confiance en moi* Voyez, je suis forte, et je me trouve plus heureuse que jamais, depuis que j'ai mis Emile entre vous deux, et avec vous deux, dans mon cœur. Ne craignez de moi ni plainte, ni tristesse, ni langueur, ni maladie. Je serai dans dix ans telle que vous me voyez aujourd'hui, trouvant dans votre amour des consolations toutes-puissantes, et, dans le mien, un courage à toute épreuve.

— Merci de Dieu ! s'écria Janille désespérée, nous voilà tous maudits ! Il ne manquait plus que cela ! Voilà ma fille qui l'aime et qui le lui a dit, et qui le lui dit encore devant nous! Ah! malheur! malheur sur nous, le jour où ce jeune homme est entré dans notre maison !

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

Antoine, accablé, ne sol qac fondre en larmes, en pressant sa fille contre son sein. Mais Emile, ranimé par la vaillance de Gilberte, sut dire tant de choses, qu*il réussit à s'emparer de celte âme incapable de se défendre. Janille elle-même fut ébranlée, el on finit par adopter le plan que les deux amants avaient conçu eux-mêmes à Crozant, à savoir, d'attendre : ce qui ne résolvait pas grand'chose au gré de Janille ; et de ne se pas voir trop souvent, ce qui la rassurait du moins un peu sur les dangers de la situation extérieure.

On quitta le verger, et, quelques moments après, GalacheL en sortit aussi, mais furtivement ; et, sans avoir été vu, il s'enfonça dans les haies, pour gagner à couvert la roule de Gargilesse.

Éinile resta à dincr, car ni Antoine ni Janille n*eurent le courage de lui faire abréger une visite qui ne devait plus se renouveler avant la semaine soivante.

Le cœur affectueux et naïf du bon campagnard ne savait pas résister aux caresses et aux tendres discours de ses deux enfants, et, lorsque Janille avait le dos tourné, il se laissait aller à partager leurs espérances et à bénir leur amour. Janille essayait de leur tenir rigueur, et sa tristesse était réelle et profonde ; mais il n'y a pas de plan de séduction mieux organisé que celui de deux amants qui veulent gagner un ami à leur cause. Ils étaient si bous tous deux, si dévoués, si tendres, si ingénieux dans leurs douces flatteries, et si beaux surtout, l'œil et le front éclairés du rayon de l'enthousiasme , qu'un tigre n'y eût pas résisté. Janille pleurait de dépit d'abord, et puis de chagrin, et pois de tendresse ; et, quand le soir vint, et qu'on alla s'asseoir au bord de la rivière, sous le doux regard de la lune, ces quatre personnes, unies par une invincible affection, ne formèrent plus qu'un groupe de bras entrelacés et de cœurs l>attant à l'uoisson.

Gilberte surtout était radieuse, son cœur était plus léger eL plus pur que le parfum des plantes qui s'exhale au lever des étoiles et remonte vers elles. Qoelqoe enivré qoe fût Emile, il ne pouvait oublier entièrement la difiicullé des devoirs qu'il avait à remplir pour concilier la religion de son amour avec la piété filiale. Mais Gilberte croyait qu'on pouvait tOQJoors attendre, et que, pourvu qu'elle aimât, le miracle se ferait de lui-même, sans que personne fût forcé d'agir. rA>rsque Emile, après avoir osé baiser sa main sous les yeux de ses parents, se fut éloigné, Janille lui dit en soupirant :

— Eh bien l à présent, tu vas être triste pendant boit jours ! je te verrai les yeux rouges, comme je te les voyais souvent avant ce maudit voyage de Croiant ! Il n'y aura plus ni paix ni bonbeor ici !

— Si tu me vols triste, ma mère chérie, rrpondit Gilberte, je te permets de l'empéchcr de revenir ; et si j'ai les yeux rouges, je me les arracherai pour ne plus le voir. Mais que diras- tu si je suis plus gaie et plus heureuse que jamais? Est-ce que tu ne sens pas comme mon cœur est calme? Tiens, mets-y ta main, pendant qu'on entend encore les pas de ce cheval qui s'éloigne I Est-ce que je suis agitée? Allume la lampe et regarde- moi bien. Est-ce toujours la Gilberte, ta fille, qui ne respire que pour toi et son père, et qui ne peut s'ennuyer une minute avec eux ? Ah ! qunnd j'ai souffert, quand j'ai picoré, c*cst que j'avais un secret pour vous, et que j'étouffais de ne pouvoir vous le dire. A présent que je peux parler et penser tout haut, je respire et ne sens plus que la joie d'exister pour vous et avec vous. Et n'as-tu pas vu, ce soir, comme nous étions tous heureux de pouvoir nous aimer tous, sans crainte et sans honte? Crois- tu donc qu'il en sera jamais autrement, et que nous serions heureux en^ semble, Emile et moi, si vous n'étiez pas, toujours et à toute heure, entre nous deux?

— Hélas! pensa Janille en soupirant, nous ne sommes encore qu'au premier jour de ce bel arrangement-là !

Ll PitGE.

Emile résolut de ne pas tarder daranlage à en- Irelenir son père sérieusement, et A lui faire, non pas un aveu formel et trop précipité de son amour, mais une sorte de discours préliminaire pour amener des explications de plus en plus décisives. Mais le charpentier lui avait donné rendez-vous pour le lendemain matin, et il pensa, avec raison, qoe si cet homme lui prouvait ce qu'il avait avancé, il aurait là une excellente occasion d'entrer en matière, et de démontrer à M. Cardonnet l'incertitude et la vanité des projets de fortune.

Ce n'est pas qu'Emile ajoutât une foi aveugle à la compétence de Jean Jappeloup en pareille matière ; mais il savait que certains aperçus de logique naturelle peuvent aider puissamment l'investigation scientifique, et il partit avant le jour, pour rejoindre son compagnon à un certain pont on ils étaient convenus de se retrouver. Il avait prévenu, dès la veille, M. Cardonnet, du projet qu'il avait formé d'aller examiner le cours d'eau de l'usine, sans lui dire toutefois quel guide il avait choisi.

Celle excursion fut pénible, mais intéressante, el, à son retour, Emile demanda à son père un entre-

lE PÉCHÉ DE M. ANTOINE.

tien particulier. Il lui Irouva ud certain air de calme triomphant qui ne lui parut pas de (rès-bon augure. Néanmoins, comme il croyait de son devoir de Tavcrtir de ce qu*il avait constaté, il entra en matière sans hésitation.

— Mon père, lui dit-il, vous m'exhortez à épou* ser vos projets et à m*y plonger tout entier avec la même ardeur que vous-même. J*ai fait mon possible, depuis quelque temps, pour mettre à votre service toute Tapplication dont mon cerveau est capable ; je dois donc à la confiance que vous m'avez accordée de vous dire que nous bâtissons sur te sable, et qu'au lieu de doubler votre fortune, vous l'engloutissez rapidement dans un abime sans fond.

— Que veux-tu dire, Emile? répondit M. Cardonnet en souriant ; voilà un début bien effrayant, et je croyais que la science t'aurait conduit au même résultat que donne la pratique, à savoir que rien n'est impossible à la volonté éclairée. Il semble que tu aies dégagé de tes méditations la solution contraire. Voyous ! tu as fait une longue course, et sans doute un profond examen? Moi aussi, j'ai exploré, l'an passé, le torrent qu'il s'agit de réduire, et j'ai la certitude d'en venir à bout; qu'en dis-tu, toi, enfant?

— Je dis, mon père, que vous échouerez, car il y faudrait consacrer des dépenses qu'un particulier ne saurait faire, et qui ne seraient d'ailleurs pas couvertes par un bénéfice relatif.

Ici Emile entra, avec beaucoup de lucidité, dans des explications dont nous ferons grâce au lecteur, mais qui tendaient à établir que le cours de la Gargilesse présentait des obstacles naturels impossibles à détruire sans une mise de fonds dix fois plus considérable que celle prévue par M. Cardonnet. Il eût fallu se rendre propriétaire de certaines parties du bassin de la rivière, afin de détourner ici son cours, là de l'élargir, plus loin de faire sauter des portions de montagne qui empêchaient son écoulement régulier; enfin, si Ton ne pouvait vaincre l'accumulation et l'éruption soudaine et violente des eaux dans les réservoirs supérieurs, il fallait créer autour de Tusine des digues cent fois plus considérables que celles déjà tentées, lesquelles digues feraient alors refluer Teau au point de ruiner les terres environnantes ; et pour cela, il eût fallu acheter la moitié de la commune, ou disposer d'un pouvoir inique, impossible à conquérir en France. Déjà les travaux exécutés par M. Cardonnet portaient un grave préjudice aux meuin'ers d'alentour. L'eau arrêtée pour son usage faisait, suivant Texpression du pays, patouHler leurs moulins, en produisant contre leurs roues un mouvement contraire, qui en paralysait la rotation à certaines heures. Ce n'était pas

sans les dédommager d'une autre façon, et à grands frais, qu'il avait réussi à apaiser ces petits iisi* niers, en attendant qu'il les ruinât ou qu'il se rainât lui-même ; car les dédommagements offerts ne pouvaient être que temporaires, et devaient cesser avec l'accomplissement de ses travaux. Il avait acheté très-cher, à l'un son travail de six mois comme carrier, à d'autres l'usage de tous leurs cbe vaux mis en réquisition pour ses transports. Il en avait bercé bon nombre de promesses illusoires, et ces gens simples, éblouis par un bénéfice passager, avaient fermé les yeux sur l'avenir, comme il arrive toujours à ceux dont le présent est difficile.

Emile passa rapidement sur ces détails, qui étaient de nature à irriter M. Cardonnet plus qu'à le convaincre, et il s'attacha à l'effrayer, d'autant plus qu'il avait la persuasion et la certitude de ne rien exagérer sous ce rapport.

M. Cardonnet l'écoula jusqu'au bout avec beaucoup d'attention, et quand ce fut fini, il lui dit, en lui passant la main sur la tète d'une manière toute paternelle et caressante, mais avec un sourire de puissance calme :

— Je suis très-content de toi, Emile, je vois que tu t'occupes, que tu travailles sérieusement, et que tu n'as pas perdu celte fois ton temps à courir de châteaux en châteaux. Tu viens de parler très-clairement et comme un jeune avocat consciencieux qui a bien étudié sa cause. Je te remercie de la bonne direction que prennent tes idées; et sais-tu ce qui me fait le plus de plaisir? c'est que tu t'attaches à ton œuvre comme je l'avais auguré du bienfait de l'étude. Voilà que tu te passionnes déjà pour le succès, que tu en ressens les émotions puissantes, que tu passes par les crises inévitables de terreur, de doute , et même de découragement momentané , qui accompagnent , dans le génie de l'industriel, l'éclosion de tout projet important. Oui, Emile, voilà ce que j'appelle concevoir et enfanter. Ce mystère de la volonté ne s'accomplit pas sans douleur; il en est du cerveau de rhomme comme du sein de la femme. Mais tranquillise-toi maintenant , mon ami ! Le danger que tu as cru découvrir n'existe que dans une appréciation superficielle des choses, et ce n'est pas dans une simple promenade que tu as pu en saisir l'ensemble. J'ai passé huit jours, moi, à explorer ce torrent avant de lui poser la première pierre sur le flanc, et j'ai pris conseil d'un homme plus expérimenté que toi. Tiens, voici le plan des localités, avec les niveaux, les mesures et le cubage. Étudions cela ensemble*

Emile examina attentivement ce travail et y reconnut plusieurs erreurs de fait. On avait jugé impossible que l'eau arrivât à certaines élévations dans

LE P£CHE DE M. ANTOINE

ks temps extraordinaires, et qoe certains obstacles passent Teuchalncr au delà d*un certain nombre d'heures. On avait travaillé sur des éyenlualités, et l'expérience la plus vulgaire, l'assertion du moindre témoin des faits antérieurs eussent suffi pour démeolir la théorie, si on eût voulu en tenir compte. Mais c'est ce que l'orgueil et la méfiance de son caractère n'avaient pas permis à Cardonnet d'admettre. Il s'était mis, les yeux fermés, à la merci des éléments, comme Napoléon dans la campagne de Russie, et. dans son entêtement superbe, il eût fait volontiers, comme Xcrcès, battre de verges Neptune rebelle. Son conseil, quoique fort capable, n'avait songé qu'à lui complaire en flattant son ambition, ou s'était laissé dominer et influencer par celte volonté ardente.

— Mon père, dit Emile, il ne s'agit pas là seulement de calculs hydrographiques, et permettezmoi de TOUS dire ici que votre foi absolue aux travaux de spécialité vous a égaré. Vous m'avez raillé lorsqa*att début de mes études générales je vous ai dit que toutes les connaissances humaines m'apparaissaient comme solidaires les unes des autres, et qu'il fallait être à peu près universel pour être infaillible sur un point donné ; en un mot que le détail ne pouvait se passer de la synthèse, et qu'avant de connaître la mécanique d'une montre, il était bon de connaître celle de la création. Vous avez ri, vous riez encore, et vous m'avez chassé des étoiles pour me renvoyer aux moulins. Eh bien, si, avec un hydrographe, vous eussiez pris pour conseil un géologue, un botaniste et un physicien, ils vous eussent démontré ce qu'après une première vue je crois pouvoir affirmer, sauf vérification d'hommes plus compétents que moi : c'est que, moyennant la direction du col de montagne où s'engouffre votre torrent, moyennant la direction des vents qui s'y engouffrent avec lui, moyennant les plateaux d'où partent ses sources et leur élévation relative, qui attirent sur ces points culminants toutes les nuées, ou même qui voient s'y former tous les grains d'orage, des trombes d'eau continuelles doivent se précipiter dans ce ravin et y balayer sans cesse les résistances inutiles, à moins, je vous l'ai dit, de travaux que vous ne pouvez entreprendre, parce qu'ils dépassent les ressources d'un capitaliste isolé. Voilà ce qa*an nom des lois atmosphériques le physicien vous eût dit : il eût constaté les effets incessants de la foudre sur les rochers qui l'attirent ; le géologue eût constaté la nature des terrains, soit marneux, soit calcaires, soit granitiques, qui retiennent, absorbent ou laissent échapper tour à tour les eaux.

— Et le botaniste? dit en riant M. Cardonnet, tu Toublies, celui-là.

— - Celui-là, répondit Emile en souriant, aurait

aperçu, sur les flancs arides et abrupts où le géologue n'eût pu marquer sûrement le séjour antérieur des eaux, quelques brins d'herbe qui eussent éclairé ses confrères. « Cette petite plante, leur eût-il dit, n'a point poussé là toute seule, ce n'est point la région qu'elle aime, et vous voyez qu'elle y fait triste mine, en attendant que l'inondation qui l'y a apportée vienne la reprendre ou lui procurer la so ciété de ses compagnes. »

— Bravo ! Emile, rien n'est plus ingénieux.

— Et rien n'est plus certain, mon père.

— Et où as-tu pris tout cela ? es-tu donc à la fois hydrographe, mécanicien, astronome, géologue, physicien et botaniste?

— Non, mon père ; vous m'avez forcé de saisir à peine, en courant, les éléments de ces sciences qui n'en font qu'une au fond ; mais il y a certaines natures privilégiées chez lesquelles l'observation et la logique remplacent le savoir.

— Tu n'es pas modeste !

— Je ne parle pas de moi, mon père, mais d'un paysan, d'un homme de génie qui ne sait pas lire, qui ne connaît pas le nom des fluides, des gaz, des minéraux ou des plantes; mais qui apprécie les causes et les effets, dont l'œil perçant et la mémoire infaillible constatent les différences et saisissent les caractères ; d'un homme enfin qui, en parlant le langage d'un enfant, m'a montré toutes ces choses et me les a rendues évidentes.

— Et quel est, je t'en prie, ce génie inconnu que tu as trouvé dans ta promenade?

^ C'est un homme que vous n'aimez pas, mon père, que vous prenez pour un fou, et dont j'ose à peine vous dire le nom.

— Ah [ j'y suis ! c'est votre ami le charpentier Jappeloup, le vagabond de M. de Boisguilbault, le sorcier du village, celui qui guérit les entorses avec des paroles, et qui arrête l'incendie en faisant une croix sur une poutre avec sa hnche.

M. Cardonnet, qui, sans être persuadé, avait jusqu'alors écoulé son fils avec intérêt, partit d'un rire méprisant, et ne se sentit plus disposé qu'à l'ironie et au dédain.

— Voilà, dit-il, comment les fous se rencontrent et s'entendent! Vraiment, mon pauvre Emile, la nature l'a fait un triste présent en te donnant beaucoup d'esprit et d'imagination, car elle t'a refusé la cheville ouvrière, le sang-froid et le bon sens. Te voilà en pleine divagation, et parce qu'un paysan merveilleux s'est posé devant toi en personnage de roman, tu vas faire servir toutes tes petites connaissances et toutes tes facultés ingénieuses à vouloir confirmer ses décisions admirables ! Voilà que tu as mis toutes les sciences à l'œuvre, et que Tas- Ironomie, la géologie, l'hydrographie, la physique,

voire la pauvre petite botanique, qui ne s^altendaîi guère à cet honneur, viennent en niasse signer le brevet il*infaillibilité décerné à maître Jappeloup. Fais des vers, Éinile, fais des romans ! tu n'es pas bon à autre chose, j*en ai grand'peur.

— Ainsi, mon père, vous méprisez rcxpcricncc et Tobservation ? répondit Emile contenant son dépit; ces bases vulgaires du travail de Tcsprit, vous ne daignez pas même en tenir compte? et pourtant vous .raillez la plupart des théories. Que croirai-je donc, après vous, si vous ne voulez me laisser consulter ni la théorie ni la pratique ?

— Emile, répondit M. Cardouuet, je respecte l'une et l'autre, au contraire, mais c'est à condition qu'elles habiteront des cerveaux bien sains ; car leurs bienfaits se changent en poison ou en fumée dans les têtes folles. Par malheur, de prétendus savants sont de ce nombre, et c'est pour cela que j'aurais voulu te préserver de leurs chimères. Qu'y a-t-il de plus ridiculement crédule et de plus facile à tromper qu'un pédant à idées préconçues? Je me souviens d'un antiquaire qui vint ici l'au passé : il voulait trouver des pierres druidiques, il en voyait partout. Pour le satisfaire, je loi montrai une vieille pierre que des paysans avaient creusée pour y piler le froment dont ils font leur bouillie, et je lui persuadai que c'était l'urne où les sacrificateurs gaulois faisaient couler le sang humain. 11 voulait absolument l'emporter pour la mettre dans le musée du déparlement. Il prenait tous les abreuvoirs de granit qui servent aux bestiaux pour des sarcophages antiques. Voilà comment les plus ridicules erreurs se propagent. Il n'a tenu qu'à moi qu'une bâche ou un pilon passassent pour des monuments précieux. Et pourtant ce monsieur avait passé cinquante ans de sa vie à lire et à méditer. Prends garde à toi, Emile ; un jour peut venir où tu prendras des vessies pour des lanternes !

— J'ai fait mon devoir, dit Emile. Je devais vous engager à faire de nouvelles observations sur les lieux que je viens de parcourir, et il me semblait que l'expérience de vos récents désastres pouvait vous le conseiller. Mais puisque vous me répondez par des plaisanteries, je n'ai rien à ajouter.

— Voyons, Emile, dit M. Cardon net après quelques instants de réflexion ; quelle est la conclusion de tout ceci? et qu'y a-t-il au fond de tes belles prophéties? Je comprends fort bien que maître Jean Jappeloup, qui s'est posé en farouche ennemi de mon entreprise, et qui passe sa vie à déclamer contre le père Cardonnet (en ta présence même, et tu pourrais m'en donner des nouvelles), veuille te persuader de me faire quitter ce pays, où il parait que, par malheur, ma présence le gène. Mais toi, mon savant et mon philosophe, où veux-tu me con-

duire? Quelle colonie voudrais-tu fonder? et dans quel désert de l'Amérique prétendrais-tu porter les bienfaits de ton socialisme et de mon industrie?

— On pourrait les porter moins loin, répondit Emile, et, si l'on voulait sérieusement travaillera la civilisation des sauvages , vous en trouveriez sous votre main ; mais je sais trop, mon père, que cela n'entre pas dans vos vues, pour revenir sur un sujet épuise entre nous. Je me suis interdit toute contradiction à cet égard, et, depuis que je suis ici, je ne pense pas m'étre écarté un seul instant du respectueux silence que vous m'avez imposé.

— Allons, mon ami, ne le prends pas sur ce ton, car c'est ta réserve un peu sournoise qui me fâche précisément le plus. Laissons la discussion socialiste, je le veux bien ; nous la reprendrons Tannée prochaine, et peut-être aurons-nous fait tous les deux quelque progrès qui nous permettra de nous mieux entendre. Songeons au présent. Les vacances ne sont pas éternelles ; que dcsirerais-ln faire après, pour l'instruire et l'occuper?

— Je n'aspire qu'à rester auprès de vous, mon père.

— Je le sais, dit M. Cardonnet avec un malicieux sourire; je sais que tu te plais beaucoup dans ce pays-ci ; mais cela ne te mène à rien?

— Si cela me mène à cet état d'esprit où il faut que je sois pour m'entendre parfaitement avec mon père, je ne penserai pas que ce soit du temps perdu.

— C'est très-joliment dit, et tu es fort aimable; mais je ne crois pas que cela avance beaucoup nos affaires, à moins que tu ne veuilles te donner entièrement à mon entreprise. Voyons, veux-tu que nous mandions ici de meilleurs conseils, et que nous recommencions à examiner les localités?

— J*y consens de tout mon cœur, et je persiste à croire que c'est mon devoir de vous y engager.

— Fort bien, Emile, je vois que tu crains que je ne mange la fortune, et cela ne me déplaît pas.

— Vous ne comprenez rien au sentiment que je porte à cet égard au fond de mon cœur, répondit Emile avec vivacité ; et pourtant , ajouta-l-tl en faisant un effort pour s'observer, je désire que vous l'interpréliez dans le sens qui vous agréera le plus.

— Tu es un grand diplomate, il faut en convenir ; mais tu ne m'échapperas point. Allons, Emile, il faut se prononcer. Si, après l'examen répété et approfondi que nous projetons, la science el l'observation décident que maître Jappeloup el toi n'êtes point infaillibles, que Tusine peut s'achever et prospérer, que ma fortune et la tienne sont semées ici, et qu'elles y doivent germer et fructifier, veux-tu l'engager à embrasser mes plans corps et âme, à me seconder de toutes manières, des bras et du cerveau, du cœur et de la têle? Jure-moi que tu m'appartiens , que tu n'auras au monde d'autre

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

pensée que celle de m*aider à fenrichir; abandonnem'en tous les moyens sans les discuter ; et, en retour, je te jure, niot, que je donnerai à ton cœur et à les sens toutes les salisraclions qui seront en oMMi pouvoir, et que la moralité ne proscrira point ; je crois être clair?

— Ob ! mon père, s*écria Emile en se levant avec Impétuosité, avez-vous pesé les paroles que vous me dites?

— Elles sont fort bien pesées, et je désire que tu pèses ta réponse.

— Je TOUS comprends à peine, dit Emile en retombant sur sa chaise.

Un nuage de feu avait passé devant sa vue ; il se sentait défaillir.

— Emile, tu veux le marier? reprit H. Gardonnet avide de profiter de son émotion.

— Oui, mon père, oui, je le veux, répondit Emile en se courbant sur la table qui les séparait, et en étendant vers M. Gardonnet des mains suppliantes. Oh ! cette fois, ne jouez point avec moi, car vous me tueriez !

— Tu doutes de ma parole?

-- Gela m*esl impossible, si votre parole est sérieuse.

— G*esl la plus sérieuse parole que j*aurai dite en ma TÎe, et lu vas en juger toi-roémc. Tu as un noble cœur et un esprit éminent, je le sais, et j*cn ai des preuves. Mais avec la même sincérité et la même certitude... je puis te dire que tu as une tête à la fois trop faible et trop vive, et que d'ici à vingt ans peut-être, peut-être toujours, Emile!... tu ne sauras pas te conduire. Tu seras sans cesse frappé de vertige, tu n*agiras jamais froidement, tu te passionneras pour ou contre les hommes et les choses, sans précaution, sans discernement, sans que la voix d'un nécessaire instinct de conservation te rappelle et t'avertisse au fond de ta conscience. Tu as une nature de poète, et j'aurais beau vouloir me faire illusion à cet égard, tout me ramène à celte douloureuse certitude qu'il te faut un guide et un maître. £b bien, bénis Dieu, qui t'a donné pour maître et pour guide un père, Ion meilleur ami. Je l'aime tel que lu es, bien que tu sois le contraire de ce que j'aurais désiré, si j'avais pu choisir mon fils. Je t'aime comme j'aimerais ma fille, si la nature ne s'était pas trompée de sexe : c'est te dire assez que je t'aime passionnément. Ne te plains donc pas de ton sort, et que mes reproches ne t'humilient jamais. Dans cette situation où nous sommes à l'égard l'un de l'autre, et qui, désormais, m'est bien avérée, je ferai à ton bonheur et à ton avenir d'immenses sacrifiées. Je surmonterai mes répugnances, qui sont pourtant grandes, je le confesse, et je le laisserai épouser la fille illégitime d'un noble cl d'une

servante. Je satisferai, comme je le l'ai dit, ton cœur et tes sens ; mais c'est à la condition que ton esprit m'appartiendra entièrement, et que je disposerai de toi comme de moi-même.

— Est*il possible, 6 mon Dieu ! dit Emile à la fois ébloui et terrifié; mais comment donc l'entendez-vous, mon père, et quel sens donnez-vous à cet abandon de moi-même?

— Ne viens-je pas de te le dire ? Ne feins donc pas de ne pouvoir me comprendre. Tiens, Emile, je sais tout ton roman de Châteaubrun, et je pourrais te le raconter mol à mot, depuis ton arrivée , par un soir d*orage, jusqu'à Crozant, cl depuis Crozant jusqu'à la conversation de samedi dans le verger de M. Antoine. Je connais maintenant les per-i sonnagcs aussi bien que toi-même , car j'ai voulu voir par mes yeux ; et hier, pendant que tu explorais les bords de la rivière, moi, sous prétexte d'Insister sur la demande en mariage de Gonslanl Galuchet, j'ai été à Châteaubrun et j'ai causé longtemps avec mademoiselle Gilberle.

— Vous, mon père !

— N'est-il pas tout simple que je veuille connaître celle que tu as choisie sans me consulter, et qui sera peut-être un jour ma fille?

— Oh! mon père! mon père!...

— Je l'ai trouvée charmante , belle , modeste, humble et fière en même temps, s'exprimanl bien, ne manquant ni de tenue, ni de bonnes manières, ni d'éducation, ni de raison, surtout! Elle a refusé le prétendant que je lui offrais, avec l)eaucoup de convenance. Oui, vraiment, de la douceur, de la modestie et de la dignité! J'ai été fort content d'elle I Ge qui m'a le plus frappé, c'est sa prudence, sa réserve, et l'empire qu'elle a sur elle-même, car je t'avoue bien que j'ai essayé de la piquer un peu, et même de l'oflcnser, pour voir le fond de son caractère. fiC père était absent, mais la mère, celte drêle de petite vieille dont lu aspires à devenir le gendre, était si fort irritée de mes réflexions sur son peu de fortune et sur la convenance parfaite d'un mariage avec Galuchet, qu'elle m'a traité du haut en bas : elle m'a appelé bourgeois , et comme je m'obstinais, exprès pour la pousser à bout, elle m'a dit, en mettant le poing sur la hanche, que sa fille était de trop bonne maison pour é[K>user le domestique d'un usinier, et que, quand même le fils de l'usinier se présenterait, on y regarderait encore à deux fois avant de se mésallier à ce point. Elle m'amusait beaucoup ! Mais Gilberle réparait tout par son air calme et ferme. Je t'assure qu'elle tient à merveille le serment qu'elle l'a fait de patienter, d'attendre, et de tout souffrir pour l'amour de toi.

— Oh ! vous l'avez donc bien fait souffrir ? s'écria Emile hors de lui.

-- Ouï, un peu, répondit Iranquillement M. Cardonnet, et j*cn suis bien aise. A présent, je sais qu'elle a du caractère, et je serais fort aise d'avoir une telle personne auprès de moi. Cela peut être très-utile dans un ménage, et rien n'est pis que d'avoir pour femme un être à la fois passif et têtu, qui ne sait que soupirer et se (aire, comme... beaucoup que je connais. Cela me ferait plaisir, à moi, de me disputer quelquefois avec ma belle -GIIc, et de m'apercevoir tout à coup qu'elle voitjusle, qu'elle veut fortement et qu'elle est apte à te donner un bon conseil. Allons, Emile, ajouta ^l'industriel en tendant la main à son fils, tu vois que je ne suis ni aveugle ni injuste, j'espère, et que je désire tirer bon parti de la situation où tu m'as placé.

— Ob ! mon Dieu ! si vous consentez à mon bonheur, mon père, je fais avec vous un bail, et je deviens votre homme d'affaires, votre régisseur, votre ouvrier, pendant le nombre d'années où vous me jugerez incapable de me conduire moi-même. Je me soumettrai à toutes vos volontés, et je vous donnerai mon travail de tous les instants, sans jamais me plaindre, sans jamais résister à vos moindres désirs.

— Et sans me demander d'honoraires? ajouta en riant M. Cardon net. Fi donc! Emile, ce n'est pas ainsi que je l'entends, et ce métier de domestique outragerait la nature. Non, non, il ne s'agit pas de me donner le change, et je ne suis pas homme à m'abuser sur le fond de tes intentions. Je ne suis pas encore assez ruiné pour n'avoir pas le moyen de payer un régisseur, et je crois que je ne pourrais pas en choisir un plus mauvais que toi pour traiter avec les ouvriers. Je veux que tu sois un autre moi-même, que tu m'aides au travail de l'élucubration, que tu t'instruises pour moi, que tu me donnes tes idées, sauf à moi à les combattre et à les modifier ; qu'enfin tu cherches et inventes des moyens de fortune que j'exécuterai quand ils me conviendront. C'est ainsi que (es éludes continuelles et ton imagination féconde pourront me servir à décupler (a fortune. Mais pour cela, Emile, il ne s'agit pas de travailler avec indifférence et désintéressement, comme tu le fais depuis quinze jours. Je ne suis pas dupe de cette soumission temporaire, concertée avec Gilberte pour m'arracher mon consentement. Je veux la soumission de toute ta vie. Je veux que tu sois prêt à entreprendre des voyages (avec ta femme si bon te semble !) pour examiner les progrès de l'industrie, et surprendre, s'il le faut, les secrets de nos concurrents ; je veux que tu signes, enfin, non sur du papier devant un notaire, mais sur ma têle avec le sang de ton cœur, et devant Dieu, un contrat qui annihile tout ton passé de rêves et de chimèreS| et qui engage ta conviction, ta volonté, ta

foi, ton avenir, ton dévouement, ta religion, à la réussite de mon œuvre.

— Et si je ne crois pas à voire œuvre? dit Emile en pâlissant.

— H faudra bien y croire; ou, si elle est inexécutable, ce sera moi le premier qui n'y croirai plus. Mais ne pense pas m'échapper par ce détour. S'il nous faut lever d'ici notre tente, je la transporterai ailleurs, et ne m'arrêterai qu'à la mort. Là où je ierai, et quelque chose que je fasse, il faut me suivre, me seconder et me sacrifier tous tes systèmes, tous tes songes...

— Quoi ! ma pensée elle-même, ma croyance à l'avenir? s'écria Emile épouvanté. Oh! mon père, vous voulez me déshonorer à mes propres yeux !

— Tu recules ! Ah 1 tu n'es pas même amoureux, mon pauvre Emile! Mais, brisons là. C'est assez d'émotions maintenant pour ta pauvre tète. Prends le temps de réfléchir. Je ne veux pas que tu me répondes avant que je t'interroge de nouveau. Consulte la force de ta passion, et va consulter la raaf- (resse. Va à Châteaubrun, vas-y tous les jours, à toute heure ; tu n'y rencontreras plus Galuchet. Informe Gilberte et ses parents du résultat de cette conférence. Dis-leur tout. Dis-leur que je donne mon consentement pour vous unir dans un an, à condition que, dès aujourd'hui, tu me feras le serment que j'exige. Il faut que ta maîtresse sache cela, exactement, je le veux ; et, si tu ne l'en informais pas, je m'en chargerais moi-même ; car je sais maintenant le chemin de Châteaubrun !

— J'entends, mon père, dit Emile profondément blessé et navré; vous voulez qu'elle me haïsse si je l'abandonne, ou me méprise si je l'obtiens au prix de mon abaissement et de mon apostasie. Je vous remercie de l'alternative où vous me placez, et j'admire le génie inventif de votre amour paternel.

— Pas un mot de plus, Emile, répondit froidement M. Cardon net. Je vois que la folie du socialisme persisle, et que l'amour aura quelque peine à la vaincre. Je souhaite que Gilberte de Châteaubrun fasse ce miracle , afin que tu n'aies point à me reprocher de n'avoir pas consenli à ton bonheur.

PBINIS ET iOlBS d'amour.

Emile alla s'enfermer dans sa chambre et y passa deux heures en proie aux plus violentes agitations. La pensée de posséder Gilberte sans lutte, sans combat, sans passer par cette affreuse épreuve de

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

briser le cœur de soo père, qQ*il avait jusque-là prévue avec effroi el douleur, le jetait dans une ivresse complète. Hais tout à coup l'idée de s*avilir à ses propres yeux par un serment impie le plongeait dans un amer désespoir. £t parmi ces altcrnalives de joie et de souffrance, il ne pouvait se résoudre à rien. Oserait-il aller se jeler aux pieds de Gilberte el lui tout avouer? 11 complait sur son courage et sur sa grandeur d'âme. Mais remplirait-il envers elle les devoirs de Tamour, si , au lieu de lui cacher le terrible sacrifice qu*il pouvait lui faire en silence, il la mellail de moitié dans ses remords et ses angoisses? Ne lui avait-il pas dit cent fois, à Crozant, que |>our elle, pour Tobtenir, il subirait tout et ne reculerait devant rien? Mais il n'avait pas prévu alors que le génie infernal de son père invoquerait la force de son amour pour corrompre et perdre son âme, et il se voyait frappé d'un coup inattendu sous lequel il se trouvait éperdu et désarmé. Vingt fois il faillit retourner vers M. Gardonnet, pour lui demander au moins sa parole de ne point agir, et de cacher à la famille de Châteaubrun les intentions qu*il venait de dévoiler, jusqu'à ce que lui-même eût pris un parti. Mais une invincible fierté le retint. Après le mépris que son père lui avait témoigné, en le supposant assez faible pour apostasier de la sorte, irait-il lui montrer ses irrésolutions et lui livrer le fond de son cœur troublé par la passion ?

Mais quelle serait la victime la plus injustement frappée, de Gilberte ou de lui, si Thonneur remportait en lui sur l'amour? Il était coupable par le fait envers elle, lui qui avait détruit son repos par une passion fatale, et qui l'avait entraînée à partager ses illusions. Qu'avait fait la pauvre Gilberte, cette douce et noble enfant , pour être arrachée au calme de sa pure existence, et immolée tout aussitôt à la loi d*un devoir austère? N'était-il pas trop tard pour s'aviser de Técueil contre lequel il l'avait poussée? Ne fallait-il pas plutôt s'y briser lui-même pour la sauver, et sa conscience avait-elle le droit de reculer devant les derniers sacrifices lorsqu'elle s'était irrévocablement engagée à Gilberte?

£t puis, si Gilberte repoussait un sacrifice si énorme, Emile en serait-il moins déshonoré aux yeux de ses parents? M. Antoine, qui aimait et pratiquait régalilé par instinct, par besoin du cœur, et aussi par nécessité de position, comprendrait-il qu'Emile, à son âge, s'en fût fait une religion, et qu'une idée pût l'emporter en lui sur un sentiment, sur la foi jurée ? Et Janille ! que penserait-elle de la moindre hésitation de sa part, elle qui, dans son humble condition, nourrissait de si étranges préju* gcs aristocratiques, et profitait avec ses maîtres des privil^es de l'égalité, saos croire aucunement aux

droits de l'égalité pour tous? Elle le tiendrait pour un misérable fou, ou plutôt elle penserait qu'il ac> ceptait ce prétexte pour manquer à sa parole, et elle le bannirait de Châteaubrun avec colère. Qui sait si, avec le temps, elle ne travaillerait pas avec assez de succès l'esprit de Gilberte pour que celle-ci partageât son mépris et son indignation ?

Ne se sentant pas la force d'aller affronter une si dure épreuve, Emile essaya d'écrire à Gilberte. Il commença et déchira vingt lettres, et enfin, ne pouvant résoudre le problème de sa situation, il résolut d'aller ouvrir son cœur à son vieux ami, M. de Boisguilbault, et de lui demander conseil.

Pendant ce temps, M. Gardonnet, qui agissait dans toute la force et la liberté de ses cruelles inspirations, écrivait, lui aussi, à Gilberte une lettre ainsi

conçue :

f( Mademoiselle,

«( Vous avez dû me trouver hier bien importun et bien peu galant. Je viens vous demander ma grâce et me confesser d'une petite feinte que vous me pardonnerez, j'en suis certain, quand vous connaîtrez mes intentions.

tt Mon fils vous aime, je le sais, mademoiselle, et je sais aussi que vous daignez approuver ses sentiments. J'en suis heureux et fier, à présent que je vous connais. Ne trouvez-vous pas légitime qu'avant de prendre une décision de la plus haute importance, j'aie voulu voir de mes propres yeux, et quelque peu éprouver le caractère de la personne qui dispose du cœur de mon fils et de l'avenir de ma famille?

« Je viens donc aujourd'hui, mademoiselle, faire amende honorable à vos pieds, et vous dire que quand on est aussi belle et aussi aimable que vous l'êtes, on peut se passer de bien des choses, et même de fortune, pour entrer dans une famille riche et honorable.

« Je vous demande, en conséquence, la permission de me présenter de nouveau chez vous pour faire en règle à monsieur votre père la demande de votre main pour mon fils, aussitôt que mon fils m'y aura pleinement autorisé. Ce dernier mot demande une courte explication , et c'est dans cette lettre qu'elle doit trouver sa place.

«c Je mets au bonheur de mon fils une seule condition, et cette condition ne tend qu'à rendre son bonheur plus complet et à l'assurer indéfiniment. J'exige qu'il renonce à des excentricités d'opinion qui troubleraient notre bonne intelligence et qui compromettraient , dans Pavenir, sa fortune et sa considération. Je suis certain que vous avez trop de raison et d'esprit pour rien comprendre aux doctrines

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

égaiilaires et socialislcs, à Taide desquelles mon cher Emile compte bouleverser le monde avec ses jeunes amis, d*ici à peu de temps; que les mots de solidarité humaine , de répartition égale des jouissances et des droits, et beaucoup d*autres termes techniques de la jeune école communiste, sont pour vous parfaitement inintelligibles. Je ne pense pas qu*Émile vous ait jamais ennuyée de ses déclamalions philosophiques, et je concevrais difficilement qu'il eût obtenu, avec ce langage, le bonheur de vous plaire. Je ne doute donc point qu'il ne consente à s'en abstenir à tout jamais , et à en abjurer la folie. A ce prii , et pourvu qu'il s'engage avec moi par une parole libre, mais sacrée, je consentirai de toute mon âme à ralifler l'heureux choix qu'il a su faire d'une femme aussi parfaite que vous. Veuillez, mademoiselle, exprimer à M. votre père tous mes regrets de ne l'avoir point rencontré, et lui faire part du contenu de la présente.

t( Agréez les sentiments de haute estime et de sympathie toute paternelle avec lesquels je remets entre vos mains la cause de mon fils et la mienne.

« YicTOR Cardonitet. »

Tandis qu'un domestique galonné d'or et monté sur un beau cheval de main portait cette lettre à Chàlcaubrun, Emile, accablé de soucis, se dirigeait à pied vers le parc de Boisguitbault.

— £h bien ! dit le marquis en lui serrant la main avec force, je ne vous attendais plus que dimanche prochain ; je pensais que vous m'aviez oublié hier, et voici une douce surprise ! Je vous en remercie, Emile. Le temps est bien long, depuis que vous travaillez si assidûment pour votre père. Je ne puis qu'approuver cette soumission, bien que je me demande avec un peu d'efi'roi si elle ne vous mènera pas avec lui et ses principes plus loin que vous ne croyez... Mais qu'avcz-vous, Emile? vous êtes pâle, oppressé. Seriez^vous tombé de cheval ?

— Je suis venu à pied ; mais je suis tombé de plus haut , répondit Emile, et je crois que je viens mourir ici. Écoutez-moi, mon ami; je viens vous demander la force du trépas ou le secret de la vie. Un bonheur insensé, un malheur épouvantable sont aux prises dans mon pauvre cœur, dans ma tête brisée. Je porte en moi, depuis que je vous connais, un secret que je n'osais pas, que je ne pouvais pas vous dire, mais que je ne puis contenir aujourd'hui. J'ignore si vous le comprendrez ; j'ignore s'il y a en vous un point sympathique avec ma souffrance; mais je sais que vous m'aimez, que vous êtes sage, éclairé, que vous adorez la justice. Il est impossible que vous ne me donniez pas un conseil salutaire.

Et le jeune homme confia au vieillard toute son

histoire, mais en s^abstenant avec soin de lui nommer aucune personne, aucun lieu, aucune époque récente qui pût lui faire pressentir qu'il s'agissait do Gilberte et de sa famille. Il eût craint rcffet de ses préventions personnelles, et, voulant que rien ne pût influencer le jugement du marquis, il s'expliqua de manière à lui laisser croire que l'objet de son amour pouvait lui être complètement étranger, et résider soit à Poitiers , soit à Paris. Cette réserve de ne point prononcer le nom de sa maîtresse ne devait que paraître très-convenable â M. de Boisguilbault.

Lorsque Emile eut fini, il fut fort surpris de ne pas trouver son austère confident armé du courage stoîque qu'il avait à la fois prévu et redouté de sa part. Le marquis soupira, baissa la tète, puis la relevant vers le ciel :

— La vérité, dit-il, est éternelle !

Hais aussitôt après, il la laissa retomber sur son sein en disant :

— Et pourtant je sais ce que c'est que l'amour !

— Vous, mon ami? dit Emile, vous me comprenez donc, et je puis compter que vous me sau- Terez?

— Non, Emile; il m'est impossible de vous préserver d'un calice d'amertume. Quelque parti que vous preniez, il faut le lioirc jusqu'à la lie, et il ne s'agit que de savoir de quel côté est l'honneur ; car, quant au bonheur, n'y comptez plus, il est à jamais perdu pour vous.

— Ahf je le sens déjà, répondit Emile, et d'un jour de soleil et d'ivresse je passe dans les ténèbres de la mort. Savez-vous un mal profond et irréparable que je trouve au fond de tout, quelque sacrifice que je résolve? C'est que mon cœur est devenu de glace pour mon père, et que, depuis quelques heures, il me semble que je ne l'aime plus, que je ne crains plus de l'affliger, qu'il n'y a plus pour lui, en moi, ni estime ni respect. 0 mon Dieu ! préservez-moi de celte souffrance au-dessus de mes forces! Jusqu'ici, vous le savez, malgré tout le mal qu*il m'a fait et l'effroi qu'il m'a cause, je le chérissais encore, et je réunissais toutes les forces de mon âme pour croire en lui. Je me sentais toujours fils et ami jusqu'au fond de mes entrailles, et aujourd'hui il me semble que le lien du sang s'est à jamais brisé, et que je lutte contre un maître étranger, qui m'opprime... qui pèse sur mon âme comme un ennemi, comme un spectre ! Ah ! je me rappelle un rêve que j'ai fait, la première nuit que j'ai passée dans ce pays-ci. Je voyais mon père se placer sur moi pour m'étouffer I... C'était horrible, et maintenant cette odieuse vision se réalise ; mon père a mis ses genoux, ses coudes, ses pieds sur mon sein; il veut en arracher la conscience ou le cœur. Il fouille

LE PECHE DE M. AII^TOINE

dans mes entrailles pour savoir qael endroit faible lui cé<lera« Oh! c'est une invention diabolique et un dessein parricide qui Tégarent. Estril possible que Tamour de l'or et le culte du succès inspirent de pareilles idées à un père contre son enfant ? Si TOUS aviei tu avec quel sourire de triomphe il m*élaldii rinspiralion subite de son étrange générosité î ce n'était pas un protecteur et un conseil ; c'était un ennemi qui a tendu un piège, et qui saisit sa proie avec un rire perfide ! «Choisis, semblait- il me dire, et si tu en meurs, qu'importe ? j'aurai vaincu, n O mon Dieu, c'est affreux, affreux ! de condamner et de haïr son père !

Et le pauvre Éinile, brisé de douleur, pencha son visage sur Therbe où il était couché , et l'arrosa de larmes brûlantes.

— Emile, dit M. de Boisguilbault, vous ne poovei ni haïr votre père ni trahir voire maîtresse. Voyons, tenez-vous beaucoup à la vérité? pouvezvous mentir?

I^ marquis avait touché juste. Emile se releva avec force.

— Non, monsieur, non, dit-il, vous le savez bien, je ne puis mentir. Et à quoi sert le mensonge aux lâches ? Quel bonheur, quel repos peut-il leur assurer? Quand j*aurai juré à mon père que je change de religion, que je crois a l'ignorance, à l'erreur, à rinjuslice, à la folie, que je hais Dieu dans Thumanitc, et que je méprise l'humanité en moi-même, se fcra-t-il en moi quelque monstrueux prodige? serai-je convaincu? me sentirai-je tout à coup transformé en paisible et superbe égoïste?...

— Peut-être, Emile ! ce n*esl que le premier pas qui coûte dans le mal , et quiconque a trompe les hommes arrive à se pouvoir tromper lui-même. Cela s'est vu assez souvent pour être croyable.

— En ce cas , arrière le mensonge ! car je me sens homme et ne puis me transformer en brute de mon plein gré. Mon père, avec toute son habileté et toute sa force, est un aveugle en ceci. Il croit à ce qu'il veut ine faire croire, et si on l'engageait à prendre ma croyance pour la sienne, il ne le pourrait pas. Aucun intérêt, aucune passion ne le contraindrait à le faire, et il s'imagine qu'il ne me mépriserait pas , le jour où je me serais avili au poiut de commettre une lâcheté dont il se sait incapable? A-t-il donc besoin de me mépriser et de me détruire pour se confirmer dans ses principes inhumains?

— No l'accusez pas de tant de perversité : il est rhomroe de son temps, que dis-je? il est l'homme de tous les temps. Le fanatisme ne raisonne pas, et >otre père est un fanatique ; il brûle et torture encore l'bérésie croyant faire honneur à la vérité. Le prêtre qui vient nous dire à notre dernière heure : • Crois, ou tu seras damné, » est-il beaucoup plus ^

sage et plus humain? L'homme puissant qui dit au pauvre fonctionnaire ou à l'artiste malheureux : «c Sers-moi et je t'enrichis, » ne croit-il pas lui faire une grâce et lui octroyer un bienfait?

— Mais c'est la corruption ! s'écria Emile.

— Eh bien ! reprit le marquis, par quoi donc le monde est-il gouverné aujourd'hui? sur quoi donc repose l'édifice social? Il faut être bien fort, Emile, pour protester contre elle ; car alors il faut se résoudre à être sacrifié.

— Ah ! si j'étais seul victime de mon sacrifice 1 dit le jeune homme avec douleur ; mais elh! elle, la pauvre et sainte créature, il faudra donc qu'elle soit sacrifiée aussi ?

— Dites-moi, Emile, sî elle vous conseillait de mentir, l'aimeriez-vous encore?

— Je n'en sais rien ! je crois que oui ! Puis-je prévoir un cas où je ne l'aimerais plus, puisque je l'aime?

— Vous aimez, je le vois! Hélas t moi aussi, j'ai aimé!

— Oh ! dites-moi , eussiez-vous sacrifié l'honneur?

— Peut-être, si on m'eût aimé I

— Oh! faibles humains que nous sommes ! s'écria Emile. Eh quoi ! ne trouverai-je pas un appui , un guide, un secours dans ma détresse? Personne ne me donnera-t-il la force? La force, mon Dieu, jeté la demande à genoux ! et jamais je n'ai prié avec plus de foi et d'ardeur : je te demande la force !

Le marquis s'approcha d'Emile et le pressa contre son cœur. Des larmes coulaient sur ses joues, mais il garda le silence et ne l'aida point.

Emile pleura longtemps dans son sein et sentit qu'il aimait cet homme, que chaque épreuve lui révélait plus sensible que réellement fort. Il l'en aimait davantage, mais il souffrait de ne point trouver en lui le conseil énergique et puissant sur lequel il avait compté dans sa faiblesse. Il le quitta à l'entrée de la nuit, et le marquis se borna à lui dire :

— Revenez demain, il faut que je sache ce que vous aurez décidé. Je ne dormirai pas que je ne vous aie vu plus calme.

Emile prit le plus long pour revenir à Gargilesse; il fit un détour qui lui permit de passer à peu de distance de Châleaubrun par des sentiers couverts qui le dérobaient aux regards, et quand il vil les ruines d'assez près, il s'arrêta éperdu, songeant a ce que devait souffrir Gilberte depuis la cruelle visite de son père, et n'osant lui porter de meilleures nouvelles, dans la crainte de perdre tout courage et toute vertu.

Il était là depuis quelques instants, sans pouvoir se décider à rien, lorsqu'il s'entendit appeler à voix

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

basse, aTcc un accent qui le fit tressaillir; et, jetant les yeux sur un petit bois de chênes qui bordait le chemin à sa droite, il vit dans l'ombre un pan de robe qui glissait derrière les arbres. Il s*élança de ce côté, et, lorsqu'il se fut assez engagé dans le bois pour n'avoir à craindre aucun témoin, Gilberle se retourna et l'appela encore.

— Venez, Emile, lui dit-elle lorsqu'il Tut à ses côtés. Nous n'avons pas un instant à perdre... Mon père est dans la prairie, tout près d'ici. Je vous ai aperçu et reconnu, au moment où vous descendiez dans ce chemin, et je me suis éloignée sans rien dire, pendant qu'il cause avec les faucheurs. J'ai une lettre à vous montrer, une lettre de M. Cardonnet ; mais la nuit ne vous permet pas de la lire, et je vais vous la dire à peu près mot à mot. Je la sais par cœur.

Et quand Gilberte eut en quelque sorte récité cette lettre :

— Maintenant, dit-elle, expliquez-moi ce que cela signifie... Je crois le comprendre, mais j*ai besoin de le savoir de vous.

— 0 Gilberte ! s'écria Emile, je n'ai pas eu le courage d'aller vous le dire; mais c'est la volonté de Dieu qui fait que je vous rencontre, et que mon sort va être décidé par vous. Dites-moi, ô ma Gilberte ! ô mon premier et dernier amour ! savez-vous pourquoi je vous aime?

— C'est apparemment, répondit Gilberte en lui abandonnant sa main qu'il pressa contre ses lèvres, parce que vous avez deviné en moi un cœur fait pour vous aider.

— Eh bien! ma seule amie, mon seul bien en ce monde, pouvez-vous me dire pourquoi votre cœur s'est donné à moi?

— Oui, je puis vous le dire, mon ami ; c'est parce que vous m'avez paru , dès le premier jour, noble, généreux, simple, humain, bon en un mot, ce qui pour moi est la plus grande qualité qu'il y ait au monde.

— Mais il y a une bonté passive qui exclut en quelque sorte la noblesse et la générosité des sentiments, une douce faiblesse qui peut être un charme de caractère, mais qui, dans les occasions difficiles, transige avec le devoir et trahit les intérêts de l'humanité pour éviter la souffrance à quelques-uns et à soi-même?

— Je comprends cela, et je n'appelle pas bonté la faiblesse et la peur. Il n'y a pas de vraie bonté pour moi sans courage, sans dignité, sans dévouement surtout. Si je vous estime au point de vous dire sans méfiance et sans honte que je vous aime, Emile, c'est parce que je vous sais grand et de cœur et d'esprit. C'est parce que vous plaignez les malheureux et ne songez qu'à les secourir, parce que

vous ne méprisez personne, parce que vous souffres des peines d'autrui , parce qu'enfin vous voudriez donner tout ce qui est à vous, jusqu'à votre sang, pour soulager les pauvres et les abandonnés. Voilà ce que j'ai compris de vous, dès que vous avez parié devant moi et avec moi ; et voilà pourquoi je me suis dit : « Ce cœur répond au mien. Ces nobles pensées élèvent les miennes et me confirment dans tout ce que je pressentais ; je vois dans cet esprit, qui me charme et me pénètre, une lumière que je suis forcée de suivre et qui me guide vers Dieu même, n Voilà pourquoi, Emile, en me laissant aller à vous aimer, je ne sentais en moi ni effroi ni remords. Il me semblait accomplir un devoir, et je n*ai pas changé de sentiment en lisant les railleries qae votre père vous adresse.

— Chère Gilberte, vous connaissez mon âme et ma pensée ; seulement votre adorable bonté, votre divine tendresse m'ont fait un grand mérite de sentiments qui me paraissent tellement naturels et imposés aux hommes par l'instinct que Dieu leur en a donné, que je rougirais de ne les point avoir. Eh bien, pourtant, ces sentiments qui doivent vous paraître tels à vous-même, puisque vous les portez en vous avec tant de candeur et de simplicité, beaucoup de personnes les repoussent et les raillent comme une dangereuse erreur. Il en est qui les haïssent et les méprisent parce qu'ils ne les ont pas... Il en est d'autres aussi qui, par une étrange anomalie , les ont jusqu'à un certain point, et n'en peuvent souffrir la déduction logique et les conséquences rigoureuses. Mon Dieu, je crains de ne pouvoir m*expliquer clairement!

— Oui, oui, je vous entends. Janilie est bonne comme Dieu même, et, par ignorance ou préjugé, cette parfaite amie repousse mes idées d'^alité et veut me persuader que je puis aimer, plaindre et secourir les malheureux, sans cesser de les croire d'une nature inférieure à la mienne.

—Eh bien ! noble Gilberte, mon père a les mêmes préjugés que Janilie, à un autre point de vue. Tandis qu'elle croit que la naissance devrait créer des droits à la puissance, il se persuade, lui, que l'habileté, la force et l'énergie en créent à la richesse, et que la richesse acquise a pour devoir de s'augmenter sans limites, à tout prix, et de poursuivre sa route dans l'avenir, sans jamais permettre aux faibles d'être heureux et libres.

— Mais c'est horrible ! s'écria Gilberte ingénument.

— C'est le préjugé, Gilberte, et l'empire terrible de la coutume. Je ne puis condamner mon père ; mais, dites-moi, lorsqu'il me demande de lui jurer que j'épouserai son erreur, que je partagerai sa passion ambitieuse et son intolérance superbe, dois-je lui

LE VÈCUi DE M. ANTOINE.

obéir? Et si votre main est à ce prix, si j*hésite nn instant, si une terreur profonde s*empare de moi, si je crains de devenir indigne de vous en reniant ma croyance à Tavenir de Thumanité, ne mérité-je point quelque pitié de vous , quelque encouragement ou quelque consolation ?

— 0 mon Dieu, dit Gilberte enjoignant les mains, vous ne comprenei pas ce qui nous arrive, Emile I Votre père ne veut pas que nous soyons jamais unis, et sa conduite est pleine de ruse et d*babilelé. Il sait bien que vous ne pouvez pas changer de cœur et de cerveau comme on change d*habit ou de cheval ; et soyez certain qu'il vous mépriserait lui-même, qu'il serait au désespoir s'il obtenait ce qu'il vous de^ mande. Non, non, il vous connaît trop, Emile, pour le croire, et il ne le craint guère ; mais il arrive ainsi à ses Gns. Il vous éloigne de moi, il essaye de nous brouiller ensemble, il se donne tous les droits et à vous tous les torts. Mais il n'y réussira pas, Éoiile; non, je vous le jure; voire résistance augmentera mon affection pour vous. Ah ! oui, je comprends tout cela ; mais je suis au-dessus d'une si pauvre embûche, et rien ne nous désunira jamais.

— O ma Gilberte ! 6 mon ange divin ! s'écria Emile, dictez-moi ma conduite ; je vous appartiens entièrement. Si vous l'ordonnez, je courberai la léte sous le joug; je commettrais toutes les iniquités, tous les crimes pour vous...

— J'espère que non ! répondit Gilberte avec une douce fierté , car je ne vous aimerais plus si vous cessiez d'être vous-même , et je ne veux pas d'un époux que je ne pourrais pas respecter. Dites à votre père, Emile, que je ne vous accorderai jamais ma main à de telles conditions, et que, malgré tous les dédains qu'il me conserve au fond de son cœur, j'attendrai qu'il ait ouvert ses yeux à la justice et son ime à des sentiments plus honorables pour nous deux. Je ne serai pas le prix d'une trahison.

— O noble fille 1 s'écria Emile en se jetant à ses genoux et en les embrassant avec ferveur, je vous adore comme mon Dieu et vous bénis comme ma providence ! Mais je n'ai pas votre courage ; qu'allons-nous devenir ?

— Hélas 1 dit Gilberte, nous allons cesser pendant quelque temps de nous voir. 11 le faut ; mon père et Janille étaient présents lorsque la lettre de votre père est arrivée. Mon pauvre père était ivre de joie et ne comprenait rien aux objections de la fin. Il vous a attendu toute la journée, et il vous attendra tous les jours, jusqu'à ce que je lui dise que vous ne devez pas venir. Et alors j'espère que je pourrai justifier votre conduite et votre absence. Mais Janille ne vous pardonnera pas de longtemps ; déjà elle s'étonne, s*inquiète et s'irrite de ce que vous tardez, et de ce que votre père semble attendre votre

autorisation [pour venir me demander en mariage. Si vous lui disiez maintenant ce que j'exige que vous fassiez, elle vous maudirait, et vous bannirait à jamais de ma présence.

— Oh ! mon Dieu, s'écria Emile, ne plus vous voir! non, c'est impossible!

— Eh bien, mon ami, qu'y aura-t-il donc de changé entre nous? est-ce que vous cesserez de m'aimer, parce que pendant quelques semaines, quelques mois peut-être, vous ne me verrez pas ? Est-ce que nous allons nous dire un adieu éternel ? Est-ce que vous ne croirez plus en moi ? N'avons-nous pas prévu des obstacles, des souffrances, des époques de séparation?

— Non, non, dit Emile, je n'avais rien prévu ; je ne pouvais pas croire que cela ûtti arriver ; je n'y crois pas encore!...

— 0 mon cher Emile! ne manquez pas de force quand j'ai besoin de toute la mienne. Vous avez juré de vaincre la résistance de votre père, et vous la vaincrez. Voici déjà un de ses plus puissants efforts que nous venons de déjouer. Il était bien sûr d'avance que vous n'accepteriez pas le déshonneur, et il croit que vous vous rebuterez si facilement ! Il ne vous connaît pas ; vous persisterez à m'aimer et à le lui dire, et à le lui prouver sans cesse. Voyez! lé plus difficile est fait, puisqu'il sait tout, et que, au lieu de s'indigner et de s'affliger, il accepte le combat en riant, comme une partie de jeu où il se croit le plus fort. Ayez donc du courage ; je n'en manquerai pas. N'oubliez pas que notre union est Touvragc de plusieurs années de persévérance et de religieux travail. Adieu, Emile, j'entends la voix de mon père qui se rapproche, je fuis. Restez ici, vous, pour ne reprendre votre route que quand nous serons bien loin.

— Ne plus vous voir ! répétait Emile, ne plus vous entendre, et avoir du courage !

— Si vous en manquez, Emile, c'est que vous ne m'aimez pas autant que je vous aime, et que notre union ne vous promet pas assez de bonheur pour vous décider à combattre beaucoup et longtemps.

^ Oh ! j*aurai du courage ! s'écria Emile vaincu par rénergie de cette noble fille. Je saurai souffrir et attendre. Vous verrez, Gilberte, si le bonheur que me promet l'avenir ne me fait pas tout supporter dans le présent. Mais quoi ! ne pourrions-nous pas nous rencontrer quelquefois, par hasard, comme aujourd'hui, par exemple?

— Qui sait? dit Gilberte. Comptons sur la Providence.

— Mais on aide quelquefois la Providence ! Ne peut-on trouver un moyen de s'entendre, de s'avertir? en s'écrivant!

— Oui, mais il faut tromper ceux qu'on aime I

LE PÉCHÉ DE ir. ANTOINE.

-" Oh ! Gilbcric ! que faire ?

— J'y songerai, laissez-moi partir.

— Partir sans me rien promellrc!...

— Vous avez ma foi el mou âme, cl ce n*csl rien pour TOUS ?

— Parlez donc ! dit Emile en Taisant un violent effort pour désunir des bras qui retenaient obslinétnent la taille souple de Gilberle ; je suis encore heureux en vous laissant partir ! Voyez si je vous aîmc, si je crois en vous et en moi-même !

— Croyez en Dieu, dit Gilberle; il nous protégera!

Et elle disparut à travers les branches.

Emile resla longtemps à la place qu'elle venait de quitter; il baisa Therbe que ses pieds avaient à peine foulée, Farbre qu'elle avait effleuré de sa robe, el, longtemps couché dans ce laillis, témoin mystérieux de son dernier bonheur, il ne s'en arracha qu'avec peine. Gilberle courut après son père, qui avait repris le chemin des ruines et qui marchait vite devant elle. Tout à coup il se retourna, et, revenant sur ses pas :

— Ah ! ma pauvre enfant, je retournais te chercher, dit-il avec simplicité.

— C'est-à*dire, mon père, que vous m'aviez oubliée derrière vous, répondit Gilberle en s'efforçant de sourire.

— Non, non... ne dis pas cela; Janille prélendrail que c'est une distraction ! Je pensais à toi justement; cette lettre de M. Cardonnct me trotle toujours par la tôle. Peut-être qu'Emile nous altend à la maison, qui sait? il n'aura pu venir plus tôt; son père l'aura retenu. Rentrons vile, je parie qu'il est là !

Et le bonhomme doubla le pas avec coniiance. Janille était d'une humeur massacrante ; elle ne pouvait s'expliquer la lenteur d'Emile et concevait de graves inquiétudes. Gilberte essaya de les distraire, el pendant le souper elle se montra calme et presque gaie.

Mais à peine fut-elle seule dans sa chambre qu'elle se jeta à genoux, la figure contre son lit, pour étouffer les sanglots qui brisaient sa poitrine.

CONSOLATlOnS.

Gilberle élait résignée, quoiqu'au désespoir. Emile était peut-être moins désolé, parce qu'au fond du cœur il n'était pas résigné encore. A chaque instant ses incertitudes revenaient, et plus Gilberle s'élait montrée

grande et digne de son amour, plus cet amour lui faisait sentir son invincible puissance. Au moment de rentrer dans le village, il revint brusquement sur ses pas, voulant se {lersuader qu'il allait à Châteaubrun ; el, quand il eut marché quelques minutes, il s'assit sur un rocher, mil sa tête dans ses mains, el se sentit plus faible, plus amoureux , plus homme que jamais.

— Si M. de Boisguilbault l'avait vue et entendue, se disait-il , il comprendrait que je ne puis hésiter entre elle et moi , et qu'il faut l'obtenir, fût-ce au prix d'un mensonge! Mon Dieu, mon Dieu, inspirez-moi ! C'est vous qui m'avez envoyé cet amour, et si vous m'avez donné la force de le ressentir, vous ne voudriez pas me donner celle de le rompre.

— Eh bien ! M. Emile ! que faites-vous là ? dit Jean Jappeloup, qu'il n'avait pas vu venir, et qui s'assit auprès de lui. Je vous cherchais , car je me suis habitué à causer avec vous le soir, et quand je ne vous vois pas après ma journée, ça me manque. Qu'est-ce qu'il y a? Toyons, est-ce que vous avez mal à la léte , que vous vous la tenez à deux mains, comme si vous aviez peur de la perdre?

— Il ne serait plus temps , mon ami , répondit Emile, ma pauvre télé est à jamais perdue.

— Vous êtes donc bien amoureux? Allons! a quand la noce ?

— Bientôt , Jean , quand nous voudrons ! s'écria Emile, que cette idée jeta dans une sorte de délire. Mon père y consent , je l'épouse; oui , je l'épouse, entends-tu? car, sans cela, il faut que je meure. N'est-ce pas qu'il faut que je l'épouse ?

— Diable ! je le crois bien ! comment hésilcriezvous une minute ? Ce n'est pas moi qui vous donnerais raison si vous la trompiez, et je crois bien, mon garçon , que je vous y forcerais , quand je devrais vous battre.

— Oui, n'est-ce pas, c'est mon devoir ?

— Tiens! mais on dirait que vous en doutez? Vous avez l'air quasi égaré, en disant ça.

— Oui, je suis égaré, c'est vrai; mais n^importe: je connais maintenant mon devoir et c'est toi qui me conGrmes dans ma meilleure résolution. Allons ensemble à Châteaubrun !

— Vous y alliez donc? à la bonne heure; dépéchons-nous, car il se fait tard. Vous me conterez en chemin comment votre père a pu tout d'un eoup se décider à être si sage, lui que je croyais fou!

— Mon père est fou , en effet , dit Emile eu prenant le bras du charpentier et en marchant près de lui avec agitation , tout à fait fou ! car il consent, a condition que je lui ferai un mensonge dont il ne sera pas la dupe. Mais c'est pour lui un triomphe, un vrai plaisir que de m'amener à mentir !

*- Ah çà, dit Jappeloup, vous n'avez pas bu?

LE ViCNÈ DE M. ANTOINE.

non ! ça ne vous arrÎTe jamais ! cl pourUnI voas batlei la campagne. On dit que Tamoar grise comme le vin : il y parait , car vous dites des choses qui n*ont ni rime ni raison.

— Mon père , qui est fou , poursuivit Emile hors de lui, a voulu me rendre fou aussi , et il y réussit assex bien, tu vois ! 11 veut que je lui dise que deux et deux font cinq , et même que j*en fasse serment devant lui. J*y consens , vois-tu ! Que m'importe de flatter sa folie, pourvu que j*épouse Gilberte ?

— Je n*aime pas tous ces discours-là, Emile! dit le charpentier, je n'y comprends rien et ça m'impatiente. Si vous êtes fou, je ne veux pas que Gilberte vous épouse. Tâchons de reprendre un peu nos esprits, et arrêtons-nous là. Je n'ai pas envie de vous conduire à Chàteaubrun, si vous voulez déraisonner de la sorte, mon fils !

— Jean , je me sens très-malade, dit Emile en s*asseyant de nouveau ; j'ai le vertige. Tâche de me comprendre, de me calmer, de m'aider à me comprendre moi-même. Tu sais que je ne pense pas comme mon père ; eh bien , mon père veut que je pense comme lui , voilà tout ! Cela ne se peut pas : mais pourvu que je dise comme lui, qu'importe?

— Mais dire quoi ? au nom du diable ! s'écria Jean qui avait* comme on sait, fbrt peu de patience.

—• Oh ! mille folies ! répondit Emile qui sentait un frisson glacé succéder par intervalles à une chaleur brûlante. Par exemple, que c'est un grand bonheur pour les pauvres qu'il y ait des riches.

— C'est faux ! dit Jean, haussant les épaules.

— Que plus il y aura de riches et de pauvres , mieux ira le monde.

— Je le nie !

— Que c'est une guerre que Dieu commande , et que les riches doivent marcher à cette guerre avec transport.

— Dieu le défend, au contraire !

— Enfin , qu'il faut que les gens d'esprit soient plus heureux que les pauvres d'esprit , parce que c'est l'ordre de la Providence !

— H en a menti, mille tonnerres! s'écria Jean en frappant le rocher de son bâton. Finissex donc de répéter toutes ces bêlîses-là ; car je ne peux pas les entendre. Le bon Dieu a dit lui-même tout le contraire de ça, et il n'est venu sur la terre accommodé en charpentier que pour le prouver.

— Il s'agit bien de Dieu et de l'Évangile ! reprit Emile ; il s'agit de Gilberte et de mot. Je ne persuaderai jamais à mon père qu'il se trompe. Il faut que je dise comme lui , Jean, et alors je serai libre d'épouser Gillierte ; il ira lui-même la demander demain pour moi à son père.

— Vrai ! mais il est donc fou, de croire que vous screi de bonne foi en répétant ses billevesées? Ah !

oui , je vois tout de bon que la tête est déménagée, et c'est cela qui vous fait de la peine, Emile; car je vois bien aussi que vous êtes triste au fond du cœur, mon pauvre enfant!

Emile versa des larmes qui le soulagèrent, et, reprenant sa raison , il expliqua plus clairement au charpentier ce qui se passait entre son père et lui.

Jean l'écouta la tête baissée , puis après avoir réfléchi longtemps, il lui dit en lui prenant la main :

— Emile , il ne faut pas faire ces mensonges-là, c'est indigne d'un homme ; je vois bien que votre père est plus rusé que timbré, et qu'il ne se contentera pas de deux ou trois paroles en l'air, comme on dit quelquefois , pour apaiser un homme qui a trop pris de vin et qu'on traite comme un petit enfant. Voire père , quand vous aurez menti, ou promis ce que vous ne pouvez pas tenir, ne vous laissera plus respirer, et si vous essayez de redevenir un homme, il vous dira :« Souviens-loi que tu n'es plus rien l » H est dur et fier, je le connais bien ; il ne vous donnera pas seulement un jour par semaine pour penser à votre guise, et puis il rendra votre femme malheureuse. Je vois ça d'ici, il vous fera rougir devant elle , et manœuvrera si bien qu'elle en viendra à rougir de vous. Foin du mensonge et des paroles de mauvaise foi ! Pas de ça, Emile, je vous le défends.

— Mais Gilberte!

— Mais Gilberte dira comme moi, et Antoine aussi, et Janilie... Ma mie Janille dira ce qu'elle voudra. Moi, je ne veux pas que tu mentes ! il n'y a pas de Gilberte qui put me faire mentir.

— Il faut donc que je renonce à elle? que je ne la voie plus ?

— Ça , c'est un malheur, dit Jean d'un ton ferme ; mais quand le malheur est sur nous, il faut savoir le supporter. Allez voir M. de Boisguilbaul, il vous dira comme moi ; car, d'après tout ce que vous m'avez raconté de lui, c'est un homme qui voit juste et qui pense bien.

— Eh bien ! Jean, j'ai vu M. de Boisguilbault, et il comprend que ce sacrifice est au-dessus de mes forces.

— Il sait que vous aimez Gilberte ? Oui-da ! vous le lui avez dit?

— Il sait que j'aime, mais je ne la lui ai pas nommée.

— Et il vous conseille de mentir?

— Il ne me conseille rien.

— Il a donc perdu la tête, lui aussi! Allons, Emile, vous m'écouterez, moi, parce que j'ai raison. Je ne suis ni riche , ni savant ; je ne sais pas si ça m'ùte le droit de manger mon soûl et de dormir dans an lit, mais je sais bien que quand je prie le bon Dieu, il ne m'a jamais dit : u Va te promener ;» et que quand je lui demaode ce qui est vrai ou faux,.

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

mal on bien , il me Ta toujours enseigné , sans me répondre : « Va à Técole. » Voyons, réfléchissez un peu. Nous Toilà sur la terre beaucoup de pauvres, et un pelîl tas de riches ; car si tout le monde avait de grosses parts , la terre serait trop petite. Nous nous gênons fort les uns les autres , et nous avons beau faire, nous ne pouvons pas nous aimer : â preuve, qu*il faut des gendarmes et des prisons pour nous accorder. Comment ça pourrait- il élre autrement? Je n*en sais rien. Vous dites là-dessus de jolies choses, et quand vous êtes sur ce chapitre-là, je passerais les jours et les nuits à vous écouler , tant ça me platt de vous entendre arranger tout ça dans ▼otre tële. C'est pour cela que je vous aime ; mais je ne vous ai jamais dit, mon garçon, que j*espérais voir ça. Ça me parait bien loin, si c'est possible, et moi, qui suis habitué à la peine , je ne demande au bon Dieu que de nous laisser comme nous sommes, sans permettre aux grands riches d'empirer notre sort. Je sais bien que si tout le monde était comme vous, comme moi, comme Antoine et comme Gilberte , nous mangerions tous la môme soupe à la même table ; mais je vois bien aussi que tous les autres ne voudraient point entendre parler de cet arrangement-là, et qu'il y aurait trop à dire et à faire pour les y amener. Je suis fier, moi, et je me passe fort bien de qui me méprise : voilà ma sagesse. Je ne me tourmente guère la cervelle pour la politique ; je n'y comprends rien; mais je ne veux pas qu'on me mange, et je déteste les gens qui disent : « Dévorons tout. » Votre père est un de ces mangcurs-là , et si vous lui ressembliez , je vous fendrais la tète avec ma hache plutôt que de vous laisser penser à Gilberte. Dieu a voulu que vous fussiez bon et que la vérité vous parût une bonne affaire; gardez-la donc, la vérité, puisque c'est la seule chose que les méchants ne puissent pas ôler de la terre. Que votre père dise : « C'est comme cela ; ça m'arrange, et je veux que cela soit! » Laissez-le dire, il est fort parce qu'il est riche, et ni vous ni moi ne pouvons le retenir ; mais qu'il soit assez télu et assez colère pour vouloir vous faire dire que c'est bien comme cela, et que Dieu est content de ce qui se fait... halte-là ! C'est contre la religion de dire que Dieu aime le mal , et nous sommes chrétiens , que je pense? Avez-vous été baptisé? moi aussi, et j'ai renié Satan. Du moins , on y a renoncé pour moi , et j'y ai renoncé pour les autres , quand j'ai été parrain. Par ainsi, nous ne devons ni faire de faux serments, ni blasphémer; et dire que tous les hommes ne se valent pas en venant au monde, et ne méritent pas tous le bonheur, c'est dire qu'il y en a qui sont condamnés à l'enfer avant de natlre. J'ai dit, Emile! Vous ne mentirez pas, et vous ferez renoncer votre père à celte jolie condition-là !

— Ah ! mon ami , si je pouvais seulement voir Gilberte une fois par semaine ! si je n'étais pas déshonoré aux yeux de son père et banni de sa maison, je ne perdrais ni l'espoir, ni le courage!...

— Déshonoré aux yeux d'Antoine? Eh bien, pour qui le prenez-vous donc? Croyez-vous qu'il voulût d'un renégat et d'un cafard pour gendre?

— Oh ! s'il comprenait comme vous, Jean ! mais il ne comprendra rien à ma conduite.

— Antoine n*a pas inventé la poudre, j'en conviens. 11 n'a jamais pu se mettre bien dans la tétc le carré de l'hypoténuse que j'ai appris en cinq minutes, rien qu'à le voir faire à un compagnon. Mais aussi vous le croyez par trop simple. En fait d'honneur et de bons sentiments, ce vieux-là sait tout ce qu'on doit savoir. Vous pensez donc qu'il faut être bien malin et bien savant pour comprendre que deux et deux font quatre et non pas cinq? Moi, je dis qu'il n'est pas besoin pour cela d*avoir lu une pleine chambre de gros livres comme le vieux Boîsguilbault, et que tout homme malheureux en ce monde sent fort bien que son sort est injuste quand il ne Fa pas mérité. Eh bien donc ! est-ce que Tami Antoine n'a pas souffert et pâti, lui aussi? Est-ce que les riches ne lui ont pas tourné le dos quand il est devenu pauvre? Est-ce quMI peut leur donner raison contre lui , qui n'a jamais eu un morceau de pain sans en donner les trois quarts aux autres, parfois le tout? Et si vous n'étiez pas un homme bien pensant, anriez-vous pris de l'amitié pour lui? Seriez-vous amoureux de sa fille jusqu'à vouloir Tépouscr, si vous aviez les idées de votre père? Non, vous ne l'auriez pas regardée, ou bien vous l'auriez séduite; mais vous penseriez qu'elle n'a point de dot et vous l'abandonneriez vilainement. Allons, Emile, mon enfant, du courage I Les honnêtes gens vous estimeront toujours, et je vous réponds d'Antoine; je m'en charge. Si Janille crie , je crierai aussi , et on verra qui a la voix la plus haute et la langue la mieux pendue, d'elle ou de moi. Quant à Gilbcrle, comptez qu'elle aura toute sa vie un bon sentiment pour vous et qu'elle vous saura gré de votre droiture. Elle n'en aimera pas d'autre , allez ! Je la connais ; c'est une fille qui n'a qu'une parole : mais un temps viendra où votre père changera d'idée. C'est quand il sera malheureux à son tour, et je vous ai prédit que cela arriverait.

— 11 n'en croit rien.

— Vous lui avez donc dit ce que je pense de son usine?

— Je le devais.

— Vous avez eu tort , mais c'est fait , et ce qui doit être sera. Allons, Emile, revenons au village et couchez-vous, car je vois bien que vous avez le frisson et que vous vous sentez d'avoir la fièvre. Va ,

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

mon garçon, ne (c laisse pas tourner 1c sang comme ça, et compte un peu sur le bon Dieu î J*irai demain matin à Châleaubrun ; je parlerai, moi, el il Taudra bien qu*on m'entende. Je te réponds qu*au moins tu n'auras pas le chagrin d*être brouille avec ceux-là pour avoir fait ton devoir.

— Brave Jean ! tu me fais du bien , toi ! tu me donnes de la force , et , depuis que tu me parles, je me sens mieux".

— C'est que je vas droit au fait, moi, et ne m'embarrasse pas des choses inutiles.

— Tu iras donc demain à Châteaubrun? des demain? quoique ce soit un jour de travail?

— Oh! demain, comme je travaille gratis, je peux commencer ma journée à l'heure qu'il me plaira. Savez*vous pour qui je travaille demain , Emile? Voyons, devinez : ça vous fera faire un effort pour sortir de vos soucis.

— Je ne devine pas. Pour M. Antoine?

— Non. Antoine n'a guère de travaux à faire faire , le pauvre compère, et il y suffit tout seul ; mais il a un voisin qui n'en manque pas, et qui ne compte guère ses journées d'ouvrier.

— Qui donc? M. de Boisguilbault s'est-il réconcilié avec ta flgure ?

— Non pas que je sache ; mais il n'a jamais défendn à ses métayers de me donner de l'ouvrage. Il n'est pas homme à vouloir me faire du tort , et il n'y a guère que les gens de sa maison qui sachent qu'il m'en veut, si toutefois il m'en veut ; le diable seul comprend ce qu'il y a là-dessous ! Enfin , je vous dis que je travaille pour lui sans qu'il s'en aperçoive; car vous savez qu'il va visiter ses propriétés tout au plus une fois l'an. C'est un peu loin de chez nous ; mais grâce à voire père, les ouvriers sont si rares qu'on est venu me demander; et je ne me suis pas fait prier, quoique j'eusse ailleurs une besogne qui pressait. Ça me fait plaisir, à moi , de travailler pour ce vieux-là t Mais , comme bien vous pensez, je ne me laisserai pas payer. Je lui dois bien assez, après ce qu'il a fait pour moi.

— Il ne souffrira pas que tu travailles gratis pour lai.

— II faudra bien qu'il le souffre, car il n'en saura rien. Est-ce qu'il sait ce qui se fait dans ses fermes? Il fait son compte en gros au bout de l'an et ne s'embarrasse guère des détails.

— Mais si ses métayers lui comptent tes journées comme les ayant payées?

— Il faudrait que ce fussent des fripons, et, tout au contraire, ils sont honnêtes gens; les gens, voyez-vous, sont ce qu'on les fait. Le vieux Boisguilbault n'est pas volé, quoique rien au monde ne fût si facile; mais comme il ne vexe et ne pressure personne , personne n'a besoin de le tromper et de

G. SÂIID. — TOUS yi.

prendre plus qu'il ne lui revient. Ce n'est pas comme votre pcre. Il compte, il discute, il surveille, lui, et on le vole , et on le volera toujours ; voilà les belles affaires qu'il fera tonte sa vie.

Jean réussit à distraire et presque à consoler Emile. Ce caractère droit , hardi et ferme eut sur lui une heureuse inOuence, et il se coucha plus tranquille après avoir reçu de lui la promesse qu'il saurait le lendemain soir dans quelle disposition étaient les parents de Gilberte à son égard. Jean se faisait fort de leur ouvrir les yeux sur le fond de sa conduite et de celle de M. Cardonnet. La douleur nous rend faibles et confiants, et quand le courage nous manque , nous n'avons rien de mieux à faire que de remettre notre sort dans les mains d'une personne active et résolue. Si elle ne résout pas aussi aisément qu'elle s'en flatte les embarras de notre position , du moins son contact nous fortifie, nous ranime ; sa confiance passe en nous insensiblement et nous rend capables de nous aider nous-mêmes.

— Ce paysan que mon père méprise, pensait Emile en s'endormant, cet ignorant , ce pauvre, ce simple de cœur m'a pourtant fait plus de bien que M. de Boisguilbault; et quand je demandais à Dieu un conseil, un appui , un sauveur, il m'a envoyé son plus pauvre et son plus humble serviteur pour me tracer mon devoir en deux mots. Oh ! que la vérité a de force dans la bouche de ces êtres à instincts droits et purs ! et que notre science est vaine au prix de celle du cœur ! Mon père ! mon père ! je sens plus que jamais que vous êtes aveuglé , et la leçon que je reçois de ce paysan est ce qui vous condamne le plus!

Quoique plus calme d'esprit, Emile fut pris dans la nuit d'une fièvre assez forte. Au milieu des violentes contractions de l'esprit, on oublie de soigner et de préserver le corps. On se laisse épuiser par la faim, surprendre par le froid et l'humidité, lorsqu'on est baigné de sueur ou brûlé de fièvre. On ne sent point l'atteinte du mal physique, et lorsqu'il s'est emparé de nous, il y a une sorte de soulagement à subir cette diversion aux peines de l'âme; on se flatte alors de ne pas pouvoir être longtemps malheureux sans en mourir, el c'est quelque chose que de se croire trop faible pour les éternelles douleurs.

M. de Boisguilbault attendit son jeune ami toute la journée , et une vive inquiétude s'empara de lui le soir, lorsqu'il ne le vit pas arriver. Le marquis s'était attaché fortement à Emile; sans le lui exprimer, à beaucoup près, autant qu'il le sentait, il ne pouvait plus se passer de sa société. Il éprouvait une grande reconnaissance pour ce noble enfant que sa froideur et sa tristesse n'avaient jamais rebuté, et qui, après s'être obstiné à lire dans son âme, lui avait religieusement tenu la promesse d'un dévoue-

LE VÉCUE DE M. ANTOINE

ment filial. Ce triste vieillard réputé si ennuyeux, et qui, par découragement, s'exagérait à lui-même ses défauts involontaires , avait trouvé un ami au moment où il croyait n'avoir plus qu*à mourir seul et sans laisser un regret après lui. Emile Favait presque réconcilié avec la vie, et il s'abandonnait parfois à une douce illusion de paternité , en voyant ce jeune homme s'habituer à sa maison , partager ses austères délassements, ranger sa bibliothèque, feuilleter ses livres, promener ses chevaux, régler même quelquefois ses affaires pour lui épargner un ennui capital; enfin se plaire chez lui et avec lui , comme si la nature et Taccoutumance de toute la vie eussent effacé la distance des âges et la différence des goûts.

Longtemps le vieillard avait en des retours de méfiance , et il avait essayé de comprendre Emile dans son système de misanthropie bizarre : mais il n'y avait pas réussi. Lorsqu'il avait passé trois jours à vouloir se persuader que le désœuvrement ou la curiosité lui amenait ce commensal avide de conversation sérieuse et de discussion philosophique, s'il voyait reparaître dans sa solitude cette figure enjouée, expansive et candide dans sa hardiesse, il sentait l'espoir revenir arec lui , et il se surprenait à aimer tout de bon, au risque d'être plus malheureux quand reviendrait le doute. Bref, après avoir passé toute sa vie, et les vingt dernières années surtout, à se préserver des émotions qu'il ne se croyait plus capable do partager, il retombait sous leur empire , et ne pouvait plus supporter l'idée d'en être privé.

Il marcha avec agitation dans toutes les allées de son parc, attendit à toutes les grilles , soupirant à chaque pas, tressaillant au moindre bruit; et enfin, accablé de ce silence et de cette solitude , navré à l'idée qu'Emile était aux prises avec une douleur qu'il ne pouvait alléger, il sortit dans la campagne , et s'avança dans la direction de Gargilesse, espérant toujours voir un cheval noir venir à sa rencontre.

Il était fort rare que M. de Boisguilbault osât faire une sortie si marquée hors de son vaste enclos, et il ne pouvait se résoudre à suivre les chemins battus, dans la crainte d'y rencontrer quelque figure à laquelle il ne serait pas très-habitué. Il allait donc à vol d'oiseau , par les prairies , sans toutefois perdre de vue la route que devait tenir Emile. Il marchait lentement et d'un pas qu'on eût pu croire incertain , mais que la prudence et la circonspection de ses moindres habitudes rendaient plus ferme qu'il ne le paraissait.

En approchant d'un bras de rivière qui, après être sorti de son parc, serpentait dans la vallée , il entendit résonner une cognée, et plusieurs voix frappèrent son attention. 11 avait coutume de s'éloi-

gner toujours du bruit qui lui révélait la présence de l'homme, et de faire un détour pour éviter une rencontre quelconque ; mais il avait aussi une préoccupation qui, cette fois, le fit agir en sens contraire. Il avait la passion des arbres , si l'on peut parler ainsi , et ne permettait point à ses tenanciers d'en abattre, à moins qu'ils ne fussent coniplétenMnt morts. Le bruit d'une cognée lui faisait donc toujours dresser l'oreille, et il ne pouvait alors résister au désir d'aller voir, par ses yeux, si ses ordres n'avaient pas été enfreints.

Il entra donc résolument dans le pré où les ouvriers travaillaient, et ce fut avec un naïf sentionent de douleur qu'il vit une trentaine d'arbres magnifiques , tout couverts de feuillages, étendus sur le flanc , et dépecés déjà en partie. Un métayer, aidé de ses garçons, travaillait à charger plusieurs tronçons sur une charrette à bœufs. La cognée qui fonctionnait avec tant d'activité, et qui faisait résonner tous les échos de la vallée, était entre les mains diligentes de Jean Jappcloup!

M. de Boisguilbault ne s'était pas vanté le jour où il avait dit à Emile d'un ton glacial qu'il était fort irascible. C'était encore là une des anomalies de son caractère. A la vue du charpentier, dont la figure ou seulement le nom lui causait toujours une pénible émotion , il pâlit : puis , le voyant mettre en pièces ses l)eaux arbres encore jeunes et parfaitement sains, il éprouva un frisson de colère, devint rouge , balbutia des paroles confuses , et s'élaoça vers lui avec une impétuosité dont ne l'aurait jamais cru capable quiconque l'eût vu, un instant auparavant, marcher à pas comptés , appuyé sur sa canne à pommeau guilloché.

AVKPrTCRB.

L'abatis d'arbres qui blessait si vivement H. de Boisguilbault avait été fait sur le bord de la petite rivière, et les sveltes peupliers, les vieux saules et les aunes majestueux, en tombant pêle-mêle, avaient formé comme un pont de verdure sur cet étroit courant. Tandis que les bœufs étaient occupés à en retirer quelques-uns avec des cordes, et à les traîner vers les chariots destinés à les emporter, le vigoureux charpentier, courant sur les tiges abattues qui barraient encore la rivière, s'appliquait à couper les branches entre-croisées dont la résistance paralysait l'effort des animaux de trait. Ardent au travail et passionné pour la destruction que sa profession

ses

utilise, îi déployait son coarage et son habileté avec une sorle de transport. La rivière était profonde et rapide en cet endroit, et le poste de Jean était assez périlieax pour qu'aucun autre n*eùt osé le partager. Courant avec la légèreté et Taplomb d*un jeune homme jusque vers l'extrémité flexible des arbres coucbés en travers sur Teau, il se retournait parfois pour couper la lige même sur laquelle il se tenait en équilibre, et, au moment où un craquement sérieux lui annonçait que son appui allait s'enfoncer sous SCS pieds, il sautait lestement sur une lige voisine» électrisé par le danger et par l'étonnement de ses camarades. Sa hache brillante tournoyait en éclairs autour de lui, et sa voix sonore stimulait les autres travailleurs, surpris de trouver si facile une tflche que rintellîgence et l'énergie d'un seul homme commandait, simpliilaîl et enlevait comme par miracle.

Si k. de Boisguilbault eût été de sang-froid, il eût admiré à son tour, et même il eût ressenti un certain respect pour l'homme qui portait la puissance du génie dans Taccomplissement de ce travail grossier. Mais la vue d'une belle plante pleine de sève et de vie, tranchée par le fer au milieu de son développement, l'indignait et lui déchirait le cœur, comme s'il eût assisté à une scène de meurtre, et, quand cet arbre lui appartenait, il le défendait comme si c'eût été un membre de sa famille.

— Que faites-vous là, maladroits, imbéciles ? s'écria-t-il en brandissant sa canne et d'une voix de fausset que la colère rendait aiguë et perçante comme celle d*un fifre. Et toi, bourreau ! cria-t-îl à Jean Jappeloup, as-tu juré de me blesser et de m*outrager sans cesse?

I^ paysan a l'oreille dure, le paysan berrichon surtout. Les bouviers, échauffés par une ardeur inaccoutumée, n'entendirent pas la voix du maître, d'autant plus que le grincement des cordes, le craquement des joncs et les cris puissants et dominateurs du charpentier couvrirent ces sons grêles. Le temps était à l'orage, l'horison était chargé dénuées violettes qui montaient rapidement. Jean, baigné de sueur, avait retenu tout le monde en jurant qu'il fallait achever celte besogne avant la pluie qui allait gonfler la rivière, et qui pouvait emporter les arbres abattus. Une sorte de rage s'était emparée de lui, et, malgré la piété qui régnait au fond de son cœur, il jurait comme un païen, comme s'il eût cru ainsi décupler ses forces. IjC sang bourdonnait dans son oreille; des cris de fureur et de joie lui échappaient k chaque exploit de son bras robuste, et venaient se mêler aux grondements de la foudre. Des coups de vent Impétueux l'enveloppaient de feuillage et faisaient voltiger sur son front les mèches argentées de sa rude chevelure. Avec son teint pâle, ses yeux

élincelants, son tablier de cuir, sa grande taille maigre, son bras nu et armé, il avait l'air d*nn cyclope faisant, sur les flancs de l'Etna, sa provision de bois pour alimenter le foyer de sa forge infernale.

Tandis que le marquis s'épuisait en impuissantes clameurs, le charpentier, ayant dégagé le dernier obstacle, revint en courant sur le tronc arrondi d'un jeune érable, avec une adresse qui eût fait honneur k un acrobate de profession, sauta sur le rivage, et, saisissant la corde de l'attelage, il allait unir l'exubérance de sa force alhlétique à celle des bosufs épuisés de fatigue, lorsqu'il sentit tomber assez sèchement sur ses reins, couverts seulement d'une grosse chemise, le jonc souple et nerveux de M. de Boisguilbault.

Le charpentier se crut fouetté par une branche, comme cela lui était arrivé assez souvent dans cette bataille contre les rameaux verdoyants. Jl laissa échapper un juron terrible, et, se retournant avec vivacité, il coupa en deux la canne du marquis avec sa cognée, en disant ; u En voilà une qui ne battra plus personne. »

A peine avait-il prononcé cette formule d'extermination, que ses yeux voilés par l'ivresse du tra« vail s'éclaircirent tout à coup, et qu'à la lueur d'un grand éclair, il vit son bienfaiteur debout devant lui, pâle comme un spectre. Le marquis tenait en core dans sa main tremblante de rage la pomme d'or et le tronçon de sa canne. Ce tronçon était si court qu'il s'en était fallu de bien peu que Jean n'abattit la main imprudemment levée sur lui.

— Par les cinq cent mille noms du diable, M. de Boisguilbault I s'écria-l-il en jetant sa cognée, si c'est votre esprit qui vient là pour me tourmenter, je vous ferai dire une messe; mais si c'est vous, en chair et en os, parlez-moi, car je ne suis pas patient avec les gens de l'autre monde.

— Que fais-tu ici? pourquoi détruis-tu mes plantations, bêle slupide? répondit M. de Boisguilbault, que le danger auquel il venait d'échapper comme par miracle n'avait nullement calmé.

— Excusez, reprit Jean stupéfait, vous ne paraissez pas content ! C'est donc vous qui tapez comme ça ? Vous n'éles pas mignon dans la colère, et vous n'avertissez pas le monde. Ah çà! ne recommencez plus, car si vous ne m'aviez pas rendu un si grand service, je vous aurais déjà coupé en deux comme un osier.

— Nol' maître , nol' maître , faites pardon , dit le métayer, qui avait abandonné lestement la tête de ses bœufs pour se mettre entre le charpentier et le marquis, c'est moi qui ai demandé le Jean pour abattre nos arbres. Personne ne s'y entend comme lui, et il fait l'ouvrage de dix à lui tout seul. Voyez

s*il a perda son (emps ! Depais midi jusqu'à celle heure il a jeté bas ces trente arbres, il les a débités comme vous voyez, et il nous a aidés à les retirer de Teau. Ne vous fâchez pas contre lui, not' maître ! C'est un rude ouvrier, et ça serait pour son profit qu'il ne travaillerait pas si bien.

— Et pourquoi abat-il mes arbres ? qui lui a permis de les abattre ?

— C'est des arbres que la dribe avait déracinés, not* maître, et qui commençaient à jaunir; une dribe de plus et l'eau les emportait avec la souche. Voyez si je vous trompe !

Le marquis retrouva alors assez de calme pour regarder autour de lui et pour constater que l'inondation du mois de juin avait couché ces arbres sur le flanc ; la terre largement crevassée et les racines en l'air attestaient la vérité du rapport qu'on lui faisait. Hais, ne voulant pas encore s'en rapporter au témoignage de ses yeux :

-— Et pourquoi n'avez-vous pas attendu mes ordres pour les enlever? dit-il; ne vous ai -je pas défendu cent fois de mettre la cognée à un seul arbre sans m'avoîr consulté ?

— Mais, not' maître, vous ne vous souvenez donc pas que j'ai été vous avertir de ce dégât le lendemain même de la dribe? que vous m'avez dit : « En ce cas, il faut les ôter de là et en planter d'autres? » Voilà le temps propice pour planter, et je me dépêchais de faire de la place, d'autant plus qu'il y a là de beaux et bons arbres pour faire des échelles de longueur, et que ça ne m'aurait pas contenté de vous les laisser perdre. Si vous voulez donner un coup de pied jusque dans notre cour, vous verrez qu'il y en a une douzaine de rangés sous le hangar, et demain nous y porterons le reste.

— A la bonne heure ! répondit M. de Boisguilbault honteux de sa précipitation. Je me souviens, en effet, de vous avoir permis de le faire. Je l'avais oublié : j'aurais dû venir voir cela plus tôt.

— Dame! vous sortez si peu, not' maître! dit le bon paysan. L'autre jour, pourtant, j'avais rencontré M. Emile, comme il allait vous voir, et je lui avais montré le dommage, en lui recommandant de vous en faire souvenir. Il l'aura donc oublié?

— Apparemment, dit M. de Boisguilbault ; n'importe. Rentrez chez vous, car voici la nuit et l'orage.

— Mais vous allez vous mouiller, not' maître ; il faut venir attendre à la maison que la pluie ait fini de tomber.

— Non pas, dit le marquis, elle peut durer longtemps, et je ne suis pas assez loin de chez moi pour ne pouvoir rentrer à temps.

— Not' maître , vous n'aurez pas le temps ; la voilà qui commence, et ça va tomber dru !

— C'est bon, c'est bon, je vous remercie, c'est mon affaire, dit le marquis.

Et, tournant le dos, il s'éloigna, tandis que ses métayers et leurs bœufs reprenaient le chemin du domaine *•

— Ça n'y fait pas trop bon pour un homme d'âge comme lui! dit le métayer à son fils en regardant le marquis partir d'autant plus lentement qu'il était privé de l'appui de sa canne.

— S'il avait voulu patienter, répondit le jeune paysan, on aurait pu lui allerchercher sa voiture. ^A çà ! Gaillard ! Chauvei ! cria-t-il à ses bœufs, courage, mes enfants ! Quiche / arrière J vire, mon mignon !

Et, ne songeant plus qu'à diriger son attelage encorné à travers les prés humides, le père et le fils disparurent derrière les buissons, suivis de tout leur monde, sans s'inquiéter davantage du vieux maître. Telle est l'insouciance naturelle au paysan.

M. de Boisguilbault atteignit l'extrémité de la prairie par laquelle il était venu, et, au moment de franchir la haie, il se retourna et vit Jean Jappeloup qui était resté assis sur une souche, au milieu de son abatis, comme un vainqueur méditant douloureusement sur le champ de bataille. Toute l'ardeur, toute la gaieté du robuste ouvrier étaient tombées subitement ; il était Immobile, indifférent à la pluie qui commençait à se mêler sur sa tête à la soeur du travail, et il paraissait en proie à une tristesse profonde.

— Ma destinée est d'offenser cet homme-là, et de ne le rencontrer que pour souffrir, se dit M. de Boisguilbault.

Et il hésita longtemps , partagé entre un naïf repentir et une violente répugnance.

Il se décida à lui faire signe de venir à lui, mais Jean ne parut pas le voir, quoiqu'il fit encore on pea de jour ; à l'appeler d'une voix dont la colère n'élevait plus le diapason , mais Jean ne parut pas l'entendre.

— Allons, se dit M. de Boisguilbault à lui-même, tu es coupable, il faut t'exécuter.

Et il marcha droit au charpentier.

— Pourquoi restes-tu là? lui dit-il en lui frappant sur l'épaule.

Jean tressaillit, et, sortant comme d'un rêve :

— Ah ! ah ! que me voulez-vous donc? dit-il d'un ton brusque et courroucé. Venez-vous encore pour me battre? Tenez, voilà le reste de votre canne ! je comptais vous le reporter demain malin pour vous faire souvenir de ce qui vous est arrivé ce soir.

—J'ai eu tort, dit M. de Boisguilbaulten balbotiant. —C'est bientôt dit , j'ai eu tort , reprit le char-

1 On appelle encore domaine, dans nos campagnes, les fermes et les métairies.

LE PéCHÉ DE M. ANTOINE.

pealîer; arec ça, quand on est riche, vieax et marquis, 00 croit tout réparé.

— El quelle réparation exiges-tu de moi?

— Vous savez bien que je n'en peux demander aucune. D'une chiquenaude , je vous casserais en deux, et, en outre, je suis votre obligé. Mais je vous en Toudrai toute ma vie pour m'avoir rendu la reconnaissance humiliante et lourde à porter. Je n'aurais pas cru que ça dût jamais m'arriver, car je n'ai pas le cœur plus mal fait qu'un autre, et je m^étais soumis au chagrin de ne pouvoir pas vous remercier. A présent, tenez, j'aime mieux aller en prison, ou recommencer à vagabonder que d'emporter un coup de canne. Altez-vous-en, laissez-moi tranquille. J'étais en train de me raisonner et voilà que vous me remettez en colère. J'ai besoin de me dire que vous êtes un peu fou, pour ne pas vous <;n dire davantage.

— Eh bien ! c'est vrai, Jean, je suis un peu fou, répondit tristement le marquis, et ce n'est pas la première fois qu'il m'arrive de perdre l'empire de ma raison pour des misères. C'est a cause do cela que je vis seul , que je ne sors pas et que je me montre le moins possible. Ne suis-je pas assez puni?

Jean ne répliqua pas ; ce triste aveu faisait succéder la pitié k la colère.

— Maintenant, dites-moi ce que je puis faire pour réparer mon tort, reprit M. de Boisguilbault d'une voix tremblante.

— Rien, répondit le charpentier, je vous pardonne.

— Je vous en remercie, Jean. Voulez-vous venir travailler chez moi ?

— A quoi bon, puisque je travaille ici pour vous? Ma figure vous ennuie, et il ne tenait qu'à vous de lie pas la voir. Je n'allais pas vous chercher. Et puis, vous voudriez me payer mes journées, et quand je travaille pour vos métayers, vous ne pouvez pas me contraindre à recevoir leur argent.

— Mais ton travail me profite, puisque Touvrage reste acquis à mes propriétés. Jean, je ne veux pas qu'il en soit ainsi !

— Ah ! vous ne voulez pas? Je m'en moque bien, moi ! Vous ne pouvez pas m'empécher de m'acquitter de cette façon-là, et puisque vous m'avez injurié et battu, je m'acquitterai, mordieu! pour vous faire enrager. Ça vous humilie, pas vrai? Eh bien, ça me venge.

— Venge-toi autrement.

— Et comment donc? Que je vous frappe? Nous ne serions pas quittes, je resterais togjours votre obligé, et je ne veux rien vous devoir.

— Eh bien ! acquitte-loi, si bon te semble, puisque lu es si fier et si télu, dit le marquis perdant patience. Tu es aveugle et méchant, puisque lu ne

vois pas la peine que j'éprouve. Tu serais assez vengé si tu le comprenais; mais tu veux une vengeance brutale et cruelle. Tu veux te réduire à la misère et l'épuiser de fatigue pour me faire rougir et pleurer tous les jours de ma vie.

— Si vous le prenez comme ça..., dit Jean à demi vaincu, non, je ne suis pas un méchant homme, et je peux vous pardonner une folie de jeunesse. Diable ! c'est que vous avez encore la tète vive et la main leste! qu'est-ce qui dirait ça? Enfin, n'en parlons plus, encore une fois, je vous pardonne.

— Tu consens à travailler pour moi ?

— A moitié prix. Faisons cet arrangement-là pour en finir.

— Il n'y a aucune proportion entre ma position et la tienne. Il y en aurait encore moins entre ton travail et ton salaire; sois généreux, c'est la plus belle et la plus complète des vengeances. Viens travailler pour moi comme tu travailles pour tout le monde; oublie que je l'ai rendu un service dont ma bourse ne s'est pas seulement aperçue, et forcemoi ainsi à être ton obligé , puisque tu accepteras , en dédommagement d'un outrage irréparable, la plus misérable des réparations , celle de l'argent.

— Comme vous tournez ça, je n'y comprends plus goutte. Allons, nous verrons si nous pouvons nous entendre. Mais si je vais chez vous et que ma figure vous mette encore en colère! Voyons, ne pouvez-vous pas me dire au moins ce que vous avez eu si longtemps contre moi? Vous me devriez bien ça ! Il faut que, sans le savoir, je ressemble à quelqu'un qui vous a fait du mal. Ce n'est toujours pas quelqu'un d'ici; car je ne connais dans le pays que le vieux cheval du curé de Cuzion à qui je ressemble.

— Ne me fais pas de questions ; il m'est impossible de te répondre. Admets que je suis sujet à des accès de folie, et aime- moi par pitié, puisque je ne puis être aimé autrement.

— M. de Boisguilbault, dit le charpentier avec effusion, il ne faut pas parler comme cela; ce n'est pas vous rendre justice. Vous avez des défauts, c'est vrai, des caprices, des vivacités un peu fortes ; mais, au fond, vous savez bien qu'on est obligé de vous respecter, parce que vous avez un cœur juste, que vous aimez le bien, et que vous n'avez jamais fait un malheureux autour de vous; et puis, vous avez des idées... que vous n'avez pas prises seulement dans vos livres, des idées que les riches n'ont pas souvent, et qui rendraient le monde heureux, si le monde voulait penser comme vous. Pour avoir ces idées-là, il ne suffît pas d'élre instruit et raisonnable, il faut aimer beaucoup tous les hommes qui sont sur la terre, et n'avoir pas une pierre à la place

LE PÉCHÉ DE H. ANTOINE

du cœur ; c*cst pourquoi 11 faat bien que Dieu s'en soit môle. Ne diles donc pas qa*on vous aimerait par pitié ; vous n'auriez qu'à vouloir être aimé, et il ne faudrait pas beaucoup vous changer pour en venir à bout.

— Que faudrail-il donc faire, suivant loi?

-^ II ne s'agirait que de ne pas vouloir en crnpô* cher ceux qui y sont portés.

— Quand donc l'ai-je fait?

-^ Maintes fois, et, pour ne parler que de moi, puisqu'il y en a d'autres dont vous ne voulez sûrement pas encore qu'on vous rappelle le nom...

-^ Parle-moi de toi, Jean..., dit M. de Boisguilbault avec un empressement douloureux, ou plutôt... viens prendre ton souper et ton gtle chez moi ee soir. Je veux que nous soyons, dès aujourd'hui, entièrement réconciliés, mais à certaines conditions que je te dirai peut-être... et qui sont étrangères au fond de notre querelle. La pluie augmente, et ces branches ne nous garantissent plus.

— Non, je n'irai pas chez vous ce soir, dit le charpentier, mais je vous reconduirai jusqu'à votre porte ; car voilà une mauvaise nuée, et il ne fera pas bon à marcher dans un instant. Tenez, M. de Boisguilbault, voulez-vous me croire, mettez sur vos épaules mon tablier de cuir; ça n'est pas beau, mais ça ne touche que du bois (mon état est propre, c'est ce qui m'en a toujours plu), et puis ça ne craint pas l'eau.

•^ Je veux au contraire que lu le mettes sur ton dos, ce tablier ; tu es trempé de sueur, et quoique tu veuilles me traiter en vieillard, tu n'es pas jeune non plus, mon ami : allons, pas de cérémonie, je suis bien vêtu; ne t'enrhume pas pour moi, souviens-toi que je t'ai frappé ce soir.

— Vous êtes malin comme le diable, vous ! Allons, marchons ! Non, que je ne suis plus jeune, quoique je ne sente pas encore beaucoup les années î mais savez-vous que je n'ai guère que dii ans de moins que vous? Vous souvenez-vous du temps où j'ai construit votre maison de bois dans votre parc? votre chalet, comme vous l'appelez ? Eh bien, il y a eu dix-neuf ans à laSaint-Jean dernière que j'y ai planté le bouquet.

-^ Oui, c'est vrai, rien que dii-neuf ans ! Il me semblait qu'il y avait davantage. Au reste, la maisonnette est fort bien construite, et il y aurait peu de réparations à y faire. Veux-tu t'en charger?

— Si elle en a besoin, je ne dis pas non. C'est un ouvrage qui m'a donné bien du mal dans le temps. Ai-je r^ardé souvent vos diables d'images, pour tâcher de la faire ressembler !

— C'est ton chef-d'œuvre, et il t'amusait.

— Oui, il y avait des jours où ça m'amusait trop; ça me rendait malade ; mais quand vous veniez me

dire : u Jean, ce n'est pas ça, tu vas te tromper... » dame ! me metliez-vous en colère !

— Tu te fâchais, tu m'envoyais presque promener!

— El vous me laissiez dire, dans ce temps-là. Je n'aurais jamais cru qu'après avoir eu tant de patience avec moi pendant si longtemps, un bean jour vous vous fâcheriez sans me dire pourquoi. Voyons, qu'est-ce qu'il y a donc à y faire, à cette maison de bois?

— Il y a une diable de porte qui ne ferme plus.

— Le bois a joué. Quand faut- il que j'y aille?

— Demain. C'est pour cela que ta vas venir coucher chez moi ; il fait trop mauvais temps pour que tu retournes ce soir à Gargilesse.

«— C'est vrai qu'il fait noir à se casser le cou. Pre* nez garde où vous marchez, vous allez dans le fossé ! Mais quand il pleuvrait des lames de faux, j^irais coucher ce soir à mon endroit.

— Tu as donc des affaires sérieuses?

— Oui... Je veux voir mon petit Emile Cardounet, à qui j'ai quelque chose à dire.

— Emile? L'<is-lu vu aujourd'hui?

— Non, je suis parti de grand matin pour m'occuper do lui. Si vous n'étiez pas si drôle, on vous conterait ça, puisque vous savez le fond de sod histoire.

— Je ne crois pas qu'il ait de secrets pour moi ; pourtant s'il t'a confié quelque chose de plus qu'à moi, je ne veux pas le savoir.

— Soyez tranquille, je n'ai pas non plus envie de vous le dire.

— El tu ne peux même pas me donner de ses nouvelles? J'en suis fort inquiet. J'espérais le voir aujourd'hui , et c'est pour aller à sa rencontre que j'étais sorti ce soir.

— Ah ! alors, je comprends comment, vous qui ne sortez pas de votre parc, vous avez été si loin. Mais vous avez tort de suivre comme ça les prés. C'est coupé de ruisseaux qui ne sont pas minces, cl voilà que je ne sais plus où nous sommes. Comme ça tombe, mille millions de diables ! voilà juste le temps qu'il faisait le soir qu'Emile est arrivé dans ce pays-ci. Je l'ai rencontré sous une grosse pierre où il s'était mis à l'abri, et je ne savais guère qu'en m'appuyant là je mettais la main sur un ami, sur uo vrai cœur d'homme, sur un trésor!

— Tu lui es donc fort attaché? li avait essayé de me parler de toi bien souvent...

^ Et vous ne vouliez [las le laisser dire ? Je m'en doute. Tenez, c'est un homme comme vous, pas plus fier au fond de l'âme, et aussi prêt à donner sa vie que sa bourse pour les malheureux. Sealement il ne se fâche pas pour rien, et quand il tous a dit

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

ane bonne parole» on ne craint pas quMi vous allonge un coop de Irique.

— Ob ! je sais quil est beaucoup meilleur cl surtout plus aimable que moi. Si lu le vois ce soir ou demain malin, apporte-moi de ses nouvelles ; dislai de venir me voir, je suis accablé de ses cbagrins.

— El moi aussi, mais j*ai meilleure espérance que Itti et vous. Pourtant si j'étais riche comme vous...

— Que ferais-tu ?

— Je ne sais, mais l'argenl arrange tout avec des gens de rétoffe du père Cardonnet. Si vous vouliez rembarquer dans quelque gros marché et y sacrifier quelques cenlaines de mille francs, vous qui avez trois ou quatre millions et pas d'enfants 1 II n*est pas si riche qu*il en a Tair, lui ! Il se fait peutêtre plus de revenu que vous, mais son fonds n*cst guère gros, que je crois !

— Ainsi tu approuverais qu*on lui achetât la libertéde son fils?

— Il y a des gens qui ne donnent jamais, et qui vendent ce qu'ils doivent... Mais par le sang du diable, nous voilà dans Tétang ! Arrêtez-vous, arrêtezvous ! ce n*est pas de la terre c'est de Peau, nous avons trop pris sur la droite ; ce n'est pourtant pas le vin qui nous a troublé la cervelle. Par où allonsnoas sortir de là?

— Je n*en sais rien, il y a longtemps que nous marchons, et nous devrions être à Boisgoilbault.

— Attendez, attendez 1 je me reconnais, dit le charpentier. Voilà derrière nous une petite clarté avec an gros arbre... attendons l'éclair, reg<jrdez bien... le voilà : oui, j'y suis. C'est la maison de la mère Marlot. Diable ! il y a des malades là dedans, deux enfants qui ont la fièvre typhoïde, qu'on dit ! C'est égal, c'est une bonne femme, et d'ailleurs, sur toutes vos terres, vous êtes certain d'être bien reçu.

— Oui, cette femme est ma locataire, si je ne me trompe.

— Qui ne vous paye pas gros, ni souvent, que je crois! Allons, donnez-moi la main.

— Je ne savais pas qu'elle eût des enfants malades, dit le marquis en entrant dans la cour de la chaumière.

— C'est tout simple, vous ne sortez pas, et vous n'allez jamais si loin. Mais d'autres y ont pensé ; voyez ! voilà une carriole et un cheval de ma connaissance, ça peut nous servir.

— Quelle est donc celte dame ? dit le marquis en regardant à travers la vitre de la chaumière.

— Vous ne la connaissez donc pas ? dit le charpentier tout ému.

— Je ne me rappelle pas de l'avoir jamais rencontrée , répondit M. de Boisgoilbault en examinant

l'intérieur avec plus d'attention. C'est sans doute une personne charitable qui remplit auprès des malheureux les devoirs que je néglige.

— C'est la sœur du curé de Cuzion, reprit Jean Jappeloup, c'est une bonne âme, une jeune veuve très-charitable comme vous dites. Attendez que je la prévienne de votre arrivée, car je la connais, elle est un peu timide...

Il s'élança dans la chaumière, dit rapidement quelques paroles à l'oreille de la vieille femme et de Gilberte, qu'il venait de métamorphoser en sœur de curé ; puis il revint prendre M. de Boisguilbault et le fit entrer en disant :

-- Venez, M. le marquis, venez! vous ne ferez peur à personne. Les malades vont mieux, et il y a là un bon petit feu de javelle pour vous sécher.

LE SOUPER lUPBÂVD.

Il fallait que le temps fût bien mauvais, ou que le marquis subit à son insu quelque mystérieuse influence ; car il se décida à affronter la rencontre d'une personne inconnue. Il entra , et saluant la prétendue veuve avec une politesse craintive, il s'approcha du feu où la vieille femme s'empressa de jeter de nouvelles branches, en s'apitoyant sur les vêtements mouillés de son vieux maître.

— Oh I bonnes gens ! est-il possible ! comme vous voilà fait , M. le marquis ! vrai , je ne vous aurais pas reconnu si le Jean ne m'avait pas avertie. Chauffez-vous, chauffez-vous, notre monsieur; car, à votre âge, il y a là de quoi attraper le coup de la mort.

Et, croyant se montrer ofiicieuse et attentive avec SCS sinistres prévisions, la bonne femme, toute troublée d'ailleurs de recevoir une pareille visite, faillit mettre le feu à sa cheminée.

— Non, ma bonne femme, lui dit le marquis, je suis fort solidement vêtu en tout temps, et je sens à peine la pluie...

— Oh î je le crois bien que vous êtes bien vêtu ! reprit-elle, voulant lui faire un compliment qu'elle supposait propre à le flatter ; car vous avez bien le moyen de l'être!...

— Il ne s'agit pas de cela, reprit le marquis, c'est pour vous dire de ne pas tant vous démener, et de ne pas quitter vos malades pour moi. Je suis fort bien ici, et la vie d'un vieillard comme moi est moins précieuse que celle de ces jeunes enfants. Sont-ils malades depuis longtemps ?

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