‹ [ŒuvresChapitre 53 sur 64 · I.E PÉCHÉ DE M. ANTOINE · texte numérisé non relu

I.E PÉCHÉ DE M. ANTOINE

— Depuis une quinzaine, monsieur. Mais le plus mauvais est passe, Dieu merci !

— Pourquoi , lorsque vous avez des malades, ne venez- vous pas me voir?

— Oh ! nenni, je n'oserais -pas. Je craindrais de vous ennuyer. On esl si simple, nous autres ! on ne sait pas bien parler, et on est honteux de demander.

— C'est moi qui devrais venir mMnformcr de vos misères, dit le marquis en soupirant; et je vois que des âmes plus actives et plus dévouées le font à ma place !

Gilberte se tenait au fond de la chambre. Muetle d'effroi et n'osant se prêter à la ruse du charpentier, elle essayait de se dissimuler derrière les gros rideaux de serge du lit où gisait le plus jeune des enfants. Elle eût voulu n'avoir rien à dire, et, tout en préparant une tisane, elle cachait son visage tourné vers la muraille, et ramenait son petit châle sur ses épaules. Un fichu de grosse dentelle noire, noué sous le menton, cachait, ou du moins éteignait l'or de sa chevelure, que le marquis eût pu reconnaître, s'il en eût jamais remarqué la nuance et la splendeur. Mais, deux fois seulement , M. de Boisguilbaull avait rencontré Gilberte donnant le bras à son père. Il avait reconnu de loin M. Antoine, et avait détourné la tète. S'il s'était vu forcé de passer près d'eux, il avait fermé les yeux pour ne point voir les traits redoutés de celte jeune fille. Il n'avait donc aucune idée de sa tournure, de sa physionomie ou de ses manières.

Jean avait su mentir avec tant d'à-propos et d'aplomb que le marquis ne se douta de rien. La figure de Sylvain Charasson, accroupi comme un chat dans les cendres , et profondément endormi , pouvait ne lui être pas aussi inconnue ; car le page de Châteaubrun , maraudeur effronté de sa nature, avait dû être surpris par lui maintes fois le long de ses haies, accroché à ses branches couvertes de fruits; mais il faisait si peu de questions, et il mettait au contraire un soin si assidu à ne rien voir et à ne rien savoir de tout ce qui dépassait le mur de son parc, qu'il ne savait aucunement le nom et la condition de cet enfant.

N'éprouvant donc aucune méfiance, et se sentant porté, par l'agitation morale et physique qu'il avait éprouvée dans cette soirée, à plus d'expansion que de coutume, il osa suivre des yeux les mouvements de la dame charitable, et même s'approcher d'elle pour lui faire quelques questions sur ses malades. La réserve un peu sauvage de celte amie des pauvres le frappait d'un respect particulier, et il trouvait noble et de bon goût qu'au lieu d'étaler devant lui ses bonnes œuvres, elle parût troublée et contrariée d'avoir été surprise au milieu de ses fonctions de sœur de charité.

Gilberte avait une telle peur d'être reconnue qu'elle craignait de faire entendre le son de sa voix, et, comme si son organe n'eût pas été aussi élrattger au marquis que sa figure, elle attendait que la paysanne répondit pour elle aux interrogations. Mais Jean, qui craignait que la vieille femme ne sût pas jouer son rôle et ne vint à trahir, par maladresse, l'incognito de Gilberte, se plaçait toujours devant elle, et la repoussait vers la cheminée en lui faisant des yeux terribles chaque fois que H* de Boîsguilbault avait le dos tourné. La mère Marlot, tremblante et ne comprenant rien à ce qui se passait chez elle , ne savait à qui entendre et faisait des vœux pour que, la pluie cessant, elle pût être délivrée de la présence de ces nouveaux hôtes.

Enfin Gilberte, un peu rassurée par la voix douce et les manières courtoises du marquis, s'enhardit à lui répondre ; et comme il s'accusait toujours de négligence :

— J'ai ouï dire, monsieur, lui dit-elle, que vous étiez d'une santé fort délicate, et que vous lisiez beaucoup. Je conçois que vos occupations ne vous permettent pas de remplir des soins si multipliés. Moi, je n'ai rien de mieux à faire, et je demeure si près d'ici que je n'ai pas grand mérite à venir soigner les malades de la paroisse.

Elle regarda le charpentier en disant ces derniers mots, comme pour lui faire remarquer qu'elle entrait enfin dans l'esprit de son rôle, et Jean se hâta d'ajouter, pour donner plus de poids à cette phrase de dévole :

— D'ailleurs, c'est une nécessité et un devoir de position. Si la sœur du curé ne prenait pas soin des pauvres, qui le ferait?

— Je serais un peu réconcilié avec ma conscience, dit le marquis, si madame voulait bien s'adresser à moi lorsqu'il m'arrivc d'ignorer ou d'oublier mes devoirs. Ce que mon zèle n'accomplit pas, ma bonne volonté du moins pourrait y suppléer, et tandis que madame se réserverait la plus noble et la plus pénible tâche, celle de soigner les malades de ses pro près mains, je pourrais ajouter, par mon argent, aux ressources trop restreintes de la charité du prêtre. Promettez-moi de m'associer à vos bonnes actions, madame, je vous en supplie, ou, si vous ne voulez pas me faire cet honneur, adressez-moi tous vos pauvres. Une simple recommandation de vous me les rendra sacrés.

— Je sais qu'ils n'ont pas tiesoin de cela, M. le marquis, répondit Gilberte, et que vous en secourez beaucoup plus que je ne peux le faire.

— Vous voyez bien que non , puisque je ne me trouve ici que par hasard, et que vous y êtes venue tout exprès.

— Mais non , je n'ai pas deviné qu'ils avaient

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

besoin de moi, répondit Gilberte ; c'est celte pauvre femme qoî est venue me chercher; sans cela j'aurais pa fort bien Tigiiorer aussi.

— Vous voulez en vain diminuer voire mérite poar atténuer mes loris. On va vous chercher, vous, et on n'ose pas s'adresser à moi ; ceci me condamne el vous glorîGe.

— Diantre! ma Gilberte, dit le charpentier à la jeone fille en l'attirant à Técarl, m^est avis que vous faites des miracles et que vous apprivoiseriez le vieux hitKiu si vous vouliez en avoir le courage. Ah maisJ comme dit Janille, ça va bien, et si vous voulez faire et dire comme moi , je vous réponds que vous le raccommoderez avec votre père.

— Oh ! si je le pouvais ! mais, hélas ! mon père m'a fait promettre, jurer même de ne jamais l'essayer.

— Et pourtant il mourrait d*envie que ça réussit! Tenez, s'il vous a fait promettre ça, c'est qu*il croyait impossible ce qui est très-possible aujourd'hui... pas demain peut-être, mais ce soir! Il faut tuittre le fer quand il est chaud, el vous voyez bien qu'il y a un fameux changement, puisque nous sommes venus là ensemble cl qu'il me parle de bonne amitié.

— Comment donc s'est fait ce miracle?

— C'est une canne qui a fait ce miracle-là sur mon dos; je vous conterai ça plus lard. En attendant, il faut être gentille, un peu hardie, avoir de l'esprit, enfin ressembler en tout, ce soir, à votre ami Jean. EconteiE , je commence !

Et quittant brusquement la jeune fille, Jean se rapprocha du vieillard.

— Savez-vous, lui dit-il, ce que cette bonne dame me raconte à l'oreille? C'est qu'elle veut absolument vous reconduire chez vous dans sa voiture. Ah ! M. de Boisguilbault, vous ne pouvez pas refuser à une dame ; elle dit que les chemins sont trop gâtés pour que vous marchiez, que vous êtes trop mouillé pour attendre ici votre voilure, qu'elle a un cabriolet avec un bon cheval , une vraie jument de curé, qui ne se fâche et ne s*étonnc de rien , et qui va assez vite quand on n'a pas le bras engourdi et qu'il y a uDc mèche an fouet. Dans un quart d'heure vous serez rendu chez vous , au lien que vous en avez pour une heure à patauger dans la boue el les cailloux.

M. de Boisguilbault adressait des remerciments affectueux à la belle veuve , et ne voulait point accepter; mais Gilberte insista elle-même avec une grâce irrésistible.

— Je vous en supplie, M. le marquis, dit-elle en tournant vers lai ses beaux yeux encore effrayés comme ceux d'une colombe a demi apprivoisée, ne me faites pas le chagrin de me refuser ; ma voiture

est laide, pauvre et crottée, mon cheval aussi ; mais l'un et Tautre sont solides. Je sais fort bien conduire, et Jean me ramènera.

— Mais cette course vous retardera trop, dit le marquis, on sera inquiet chez vous.

— Non ! dit Jean , voilà le page de M. le curé, celui qui lui sert sa messe el qui lui sonne sa cloche; c'est un drôle qui a bon pied , bon œil , et qui ne craint pas plus l'eau qu'une grenouille. Il a aux pattes des escarpins de chêne un peu plus solides que les vôtres, et il va marcher aussi vite vers Cuzion qu'un trait de scie dans une planche de sapin. Il dira qu'on n*ait pas à sMnquiéter , que madame est en bonne compagnie, el que c*esl le vieux Jean qui la ramène. Ainsi c'est dit ! Écoule ici , l'éveillé, dit-il à Charasson , qui bâillait à se démettre la mâchoire et regardait d'un air ébahi M. de Boisguilbault ; viens que je le ranime un peu au grand air, el que je le mette sur ton chemin.

Il traîna et porta presque Sylvain à quelques pas de la chaumière, el là, lui mettant son tablier de cuir sur les épaules , il lui dit , en lui tirant les oreilles un peu fort, pour lui graver ses paroles dans la mémoire :

— Cours à Chàteaubrun, et dis à M. Antoine que Gilberte vient à Boisguilbault avec moi; qu'il se tienne tranquille, que tout va bien de ce côté-là, et que, dùt-elle passer la nuit dehors, il ne faut pas qu'il s'inquiète. Entends-tu ? comprcnds-lu ?

— J'entends bien , mais je ne comprends guère, répondit Sylvain. Voulez -vous bien laisser mes oreilles, grand vilain Jean?

— Je te les allongerai encore, si lu raisonnes; et si lu fais mal ma commission, je te les arracherai demain.

-— J'ai entendu, ça suffit; lâchez-moi.

— El si tu famuses en route, gare à toi!

-— Pardié! il fait un joli temps pour s'amuser !

— Et si tu me perds ma peau de bique!...

— Pas si bête, elle ne me gâtera pas !

El renfant se mit à courir vers les ruines, se dirigeant dans les ténèbres avec l'instinct d'un chat.

— A présent, dit Jean en sortant la brouette et la vieille jument de dessous le hangar, à nous deux , ma brave Lanterne ! Ah ! M. Sacripant, ne vous fâchez pas, c'est moi! Vous avez suivi votre jeune maîtresse, c*esl bien; mais M. le marquis, qui ne regarde pas les gens, n'a pas peur de regarder les chiens, cl il pourrait bien vous connaître. Faitesmoi le plaisir de suivre votre ami Charasson. Vous retournerez chez vous à pied, j'en suis désolé.

Et, allongeant deux grands coups de fouet au pauvre animal, il le força de s'enfuir en courant sur les traces de Sylvain.

LE PÉCHÉ DE H. ANTOINE

— Allons, M. le marquis, je vous attends ! cria le charpentier.

El le marquis, vaincu par Tinsistance de Gilberte, monla dans la brouette, où il se plaça entre elle et Jean Jappeloup*

Les étoiles du ciel ne virent pas cet étrange rapprochement, car d*épais nuages voilaient leur face, et la mère Marlot, seul témoin de cette aventure inouïe, n*eut pas fespril assez libre pour se livrer k de longs commentaires. I^e marquis lui avait mis sa bourse dans la main en franchissant le seuil de sa maison , et elle passa le reste de la nuit à compter les beaui écus qu*elle contenait et à soigner ses petits, en disant :

— Cette chère demoiselle, c*est elle qui nous a porté bonheur !

Le marquis prit les rênes, ne voulant pas souffrir que son aimable compagne eût la peine de conduire. Jean s*arma du fouet pour stimuler d'un bras vigoureux Tardeur de la pauvre Lanterne. Gilberte, que Janille, dans la prévision de Torage, avait munie d*un large parapluie et du vieux manteau de son père, en la laissant vaquer à ses habitudes charitables , s'occupa à préserver ses compagnons, et comme le vent lui disputait le manteau, elle le fixa d'une main sur les épaules de M. de Boisguilbault, tandis que de l'autre elle soutenait le parapluie de toute sa force, pour abriter la tète du vieillard avec un soin filial. Le marquis fut si touché de ces généreuses attentions, qu'il perdit toute sa timidité et lui exprima sa reconnaissance dans les termes les plus affectueux que le respect put lui permettre. Giiberle tremblait à l'idée que d'un moment à l'autre cette sympathie pouvait se changer en fureur, et le vieux Jean riait dans sa barbe, en recommandant toutes choses à la Providence.

Quoiqu'il ne fût guère plus de neuf heures, tout le monde était couché au château de Boisguilbault lorsque nos voyageurs y arrivèrent. Jamais personne autre que le vieux Martin ne s'occupait du maître après le coucher du soleil, et ce soir-là Martin ayant fermé le parc après avoir vu le marquis entrer dans son chalet , ne se doutait guère qu'il avait fait une sortie et qu'il courait les champs par la pluie et la foudre, en compagnie d'un vieux charpentier et d'une jeune demoiselle.

Jean ne se souciait pas beaucoup de franchir la grille de la cour avec Gilberte, car il était impossible, demeurant aussi près de Châteaubrun, que quelques serviteurs, sinon tous, ne connussent pas la figure de cette charmante fille, et la première exclamation devait la trahir.

Cependant la pluie tombait toujours, et il n'y avait aucun motif plausible pour faire descendre à la porte extérieure le marquis ou Gilberte, d'autant

plus que M. de Boisguilbault voulait absolument que ses compagnons entrassent cbes lui pour attendre au coin du feu la fin d'une pluie si obstinée et si froide. Jean mourait pourtant d*cnvie de saisir ce prétexte pour prolonger le rapprochement; mais Gillierte refusait avec terreur d'entrer dans le sombre manoir de Boisguilbault, et il était certain qu'il y avait grand danger à le faire.

Heureusement, les habitudes excentriques du marquis lui rendirent impossible lenlrée de son château. Il eut beau agiter la cloche à diverses reprises, le vent rugissait avec fureur, et emportait au loin la vibration. Aucun domestique, aucune servante ne couchait dans cette partie du bâtiment, où régnait systématiquement une affreuse solitude; et quant au vieux Martin, seul excepté de cette règle, il était trop sourd pour entendre, soit la cloche, soit la foudre.

M. de Boisguilbault fut très-mortifîé de ne pouvoir exercer l'hospitalité dont tout lui faisait un devoir, et conçut beaucoup de dépit contre luimême de n'avoir pas prévu ce qui arrivait. Sa colère faillit revenir, et se tourner contre le vieux Martin qui se couchait avec le soleil. Enfin, prenant tout à coup son parti :

— Je vois bien, dit-il, qu'il faut que je renonce à rentrer chez moi , et qu'à moins d*avoir du canon pour prendre ma maison d*assaut , je ne réveillerai personne ; mais si madame ne craint pas de visiter la cellule d'un anachorète, j*ai ailleurs un gîte dont la clef ne me quitte pas, et où nous trouverons tout ce qu'il faut pour se reposer et se réchauffer.

En parlant ainsi , il tourna la tête du cheval vers le parc, mit pied à terre à la grille, l'ouvrit luimême, et fit entrer le cabriolet en tirant Lanterne par la bride, tandis que Jean pressait le bras de la tremblante Gilberte pour la déterminer à tenter l'aventure.

— Dieu me confonde ! lui dit-il à voix basse, il nous conduit dans sa maison de bois, où il passe toutes les nuits à évoquer le diable. Sois tranquille, ma Gilberte, je suis avec toi, et c'est aujourd'hui que nous allons mettre Satan à la porte d'ici.

M. de Boisguilbault , ayant refermé derrière lui la grille du parc, ordonna au charpentier de conduire le cheval , et dé le suivre au pas jusqu'à une espèce de hangar de jardinier où souvent Emile plaçait Corbeau lorsqu'il arrivait ou voulait partir tard ; et tandis que Jean s'occupait jde mettre à couvert la pauvre Lanterne et la brouette de M. Antoine, le marquis offrit son bras à Gilberte en lui disant :

— Je suis désolé de vous faire faire quelques pas sur le sable; mais vous n'aurez pas le temps de mouiller votre chaussure, car mon ermitage est là, derrière ces rochers.

LE ViCBi DE M. ANTOINE.

Gîiberte frissonna de tous ses membres en entrant seule dans le chalet avec cet étrange fieillard, qu'elle aTail toujours cru atteint de folie, et qui l'entraînait dans les ténèbres. Cependant elle se rassura un peu lorsqu'il ouvrit une seconde porte, et qu'elle vil le corridor éclairé par une lampe placée dans une niche ornée de fleurs. Celte demeure élégante et confortable, malgré ses dehors et son slyle rusll« ques, lui plut extrêmement, et sa jeune imagination, amoureuse de simplicité poétique, crut se retrouver dans le genre de palais qu'elle avait maintes fois rêvé.

Depuis qu'Emile avait été admis dans le mystérieux chalet, il s'y était opéré de notables améliorations. Il avait représenté au vieillard que le slolcisme des habitudes par lesquelles il voulait protester contre sa propre richesse commençait à devenir trop rigide pour son âge , et, bien que M. de Boisgoilbaolt ne fût encore atteint d'aucune infirmité notable, il avouait y avoir beaucoup souffert du froid pendant la mauvaise saison. Emile avait apporté loi-même, du vieux château, des tapis, des tentures, d^épais rideaux et des meubles commodes ; il y avait souvent allumé le vaste poêle pour combattre Thumidité des nuits pluvieuses , el le marquis s'était laissé aller a la douceur d'être soigné, douceur toute morale pour lui , et où il trouvait la preuve d'une affection attentive et délicate. Le jeune homme avait aussi arrangé et embelli la pièce où le vieillard prenait souvent avec lui son repas du soir. 11 en avait fait une sorte de salon, et Gîiberte fut charmée de poser ses petits pieds, pour la première fois de sa vie , sur de magnifiques peaux d'ours , et d'admirer, sur une console de marbre, de beaux vases de vieux Sèvres , remplis des fleurs les plus rares.

I^ cheminée, remplie de pommes de pin trèssèches, fut allumée comme par enchantement, lorsque le marquis y eut jeté une feuille de papier enflammée, et les bougies, reflétées dans une glace k cadre de chêne contourné et bizarrement sculpté, remplirent bientôt la chambre d'une clarté éblouissante ponr les yeux d'une fille habituée à la pauvre petite lampe où Janille épargnait l'huile, à l'exemple de la femme forte de la Bible.

M. de Boisguîlbault mit une sorte de coquetterie, pour la première fois de sa vie, à faire les honneurs de son chalet à une si aimable hôtesse. Il eut un naïf plaisir à la voir examiner et admirer ses fleurs, et lai promit que, dès le lendemain , elle en aurait toutes les greffes el toutes les graines pour renouveler iê jardin du preabxière. Rendu un instant à la vivacité de la jeunesse, il trottait de tous côtés pour chercher les petites curiosités qu'il avail rapportées de son voyage en Suisse, et les lui offrait avec une

joie ingénue : et , comme elle refusait , en rougissant, de rien accepter, il prit le petit panier dans lequel elle avait apporté des sirops et des confitures â ses malades, et le remplit de jolis ouvrages en bois découpés à Fribourg , d'écbanlillons de cristal de roche, d'agates et de cornalines taillées en cachets et en bagues ; enfin de toutes les fleurs qui remplissaient les vases, cl dont il fit un énorme bouquet le moins maladroitement qu'il put.

La grâce touchante avec laquellp Gilberte, confuse, remerciait le vieillard, ses questions naïves sur le voyage en Suisse dont M. de Boisguilbault avait gardé un souvenir enthousiaste (exprimé en termes un peu classiques), Fintérél qu'elle mettait à l'écouler, ses réflexions inlelligenles lorsqu'elle parvenait à se meltre à l'aise, le son enchanteur de sa voix, la dislinclion de ses manières simples el naturelles, son absence de coquetterie, et un mélange de terreur et d'enlralnemenl répandu dans sa contenance et dans ses traits, qui donnait à sa beauté un caractère plus saisissant encore que d'habitude; son teint animé, ses yeux humides de faligue el d'émotion, son sein oppressé par d'étranges angoisses, un sourire angélique qui semblait demander grâce ou proleclion ; tout cela pénétra si fortement le marquis et le domina si rapidemenl qu'il se sentit tout à coup épris jusqu'au fond de l'âme ; épris saintement, non d'un ignoble désir de vieillard pour la jeunesse cl la beauté, mais d'un amour de père pour une chaste el adorable enfant ! El lorsque le charpenlier vint les rejoindre, tout ébloui et charmé lui-même de se trouver dans une chambre si claire et si chaude, il crut rêver en entendant M. de Boisguilbaull dire à Gilberte :

— Approchez donc vos pieds de la cheminée, ma chère enfant; je tremble que vous n'ayez gagné un rhume ce soir, et je ne me le pardonnerais de ma vie !

Puis, entraîné par une expansion extraordinaire, le marquis, se relournant vers le charpentier, lui tendit la main en lui disant :

— Approche donc aussi , toi , el viens l'asseoir auprès du feu avec nous. Pauvre Jean ! tu étais à peine vêtu, et tu es mouillé jusqu'aux os! c'est encore moi qui en suis la cause ; si tu n'avais pas voulu m'accompagner, lu serais entré à la ferme et tu y serais encore ; lu aurais soupe surtout , et tu es à jeun!... comment faire pour te donner à manger ici? car je suis sûr que tu meurs de faim I

— Ma foi, à vous dire vrai , M. de Boisguilbaull , répondit le charpentier en souriant et en fourrant ses sabots dans la cendre chaude, je me moque de la pluie, mais non du jeune. Votre maison de bois est devenue diablement belle, depuis que je n'y ai mis la main ; mais s'il y avail un morceau de pain

LE Vicni DE M. ANTOINE.

ëans quelqu'une de ces armoires, dont j*aî posé les rayons jadis... je les trouverais encore plus jolies. Depuis midi jusqu*à la nuit, j*ai cogné comme un sourd, et je me sens plus faible qu'une mouche, à présent !

— £h ! mais, j'y songe! s'écria M. de Boîsgnilbault, je n'ai pas soupe, moi non plus, je l'ai complètement oublié, et je suis sûr qu'il y a là quelque chose, je ne sais où ! Cherchons , Jean , cherchons, et nous trouverons !

— Frappez et Ton vous ouvrira ! dit gaiement le charpentier en secouant la porte du fond.

^ Pas par là , Jean ! dit vivement le marquis, il n'y a rien là que des livres.

— Âh ! c'est la porte qui ne tient pas ! reprit Jean, la voilà qui me tombe dans les mains. Demain, j'arrangerai ça ! ce n'est qu'un peu de bois à 6ter d'en haut pour que le pêne joigne. CommeAt! votre vieux Martin n'a pas l'esprit d'arranger ça? Il a toujours élé maladroit et embarrassé, ce chrétien-] à !

Jean, plus fort à lui seul que les deux vieillards de Boisguilbault , referma la porte sans songer à éprouver la moindre curiosité, et le marquis lui sut gré de cette insouciance, car il l'avait ol)servé attentivement et avec une sorte d'inquiétude tant qu'il avait tenu le bouton de la serrure.

■— Il y a ordinairement ici un guéridon tout servi, reprit M. de Boisguilbault ; je ne conçois pas ce qu'il peut être devenu, à moins que Martin ne m'ait oublié ce soir !

— Oh! oh! à moins que vous ne l'ayez pas remontée, la vieille horloge de sa cervelle n'a pas été en défaut, dit le charpentier, qui se rappelait avec plaisir tous les détails de l'intérieur du marquis, autrefois si bien connus de lui; qu'est-ce qu'il y a derrière ce paravent? Out-da! ça me paraît bien friand, et guère solide!

Et il exhiba , en repliant le paravent , un guéridon chargé d'une galantine, d'un pain blanc, d'une assiette de fraises et d'une bouteille de bordeaux.

— C'est joli à offrir à une dame, ça, M. de Boisguilbault!

— Oh ! si je croyais que madame voulût accepter mon petit souper! dit le marquis en faisant rouler le guéridon auprès de Gilberle.

— Pourquoi non? eh! dit Jean en ricanant. Je parie que la bonne âme a songé aux autres avant de songer à nourrir son corps. Voyons, si elle mangeait seulement deux ou trois fraises, et vous, cette viande blanche, M. de Boisguilbault, moi , je m'arrangerai bien du pain mollet et d'un verre de ce vin noir.

— Nous mangerons comme devraient manger tous les hommes, répondit le marquis, chacun suivant son appétit , et l'expérience va nous prouver,

j'en suis sûr, que la part trop forte destinée à un seul va être sufllsante pour plusieurs. Oh ! je ▼cas en prie, madame, procurez-moi le bonheur de vous servir.

— Je n'ai aucunement faim , dit Gilberte qui , depuis plusieurs jours, était trop accablée et trop agitée pour n'avoir pas perdu l'appétit; mais, pour vous décider à souper tous les deux , je ferai mine de souper aussi.

M. de Boisguilbault s'assit auprès d'elle, et la servit avec empressement. Jean prélendit qu'il était trop crotlé-pour se mettre à côté d'eux, et, quand le marquis eut insisté, il avoua qu'il se trouvait fort mal à l'aise sur des chaises si molles et si profondes. Il tira un escabeau de bois , qui restait de l'ancien mobilier rustique, et, se plaçant sons le manteau de la cheminée pour se sécher des pieds à la tête, il se mit à manger de grand cœur. Sa part fut amplement suffisante, car Gilberte ne fit que goûter les fraises, et le marquis était d'une sobriété phénoménale. D'ailleurs, eût-ii eu plus d'appétit que de coutume, il se fût volontiers privé pour l'homme qu'il avait battu deux heures auparavant, et qui lui pardonnait avec tant de candeur.

Le paysan mange lentement et en silence; ce n*est pas pour lui la satisfaction d'un besoin capricieux et fugitif, c'est une espèce de solennité ; car cette heure de repas est en même temps, dans la journée de travail , une heure de repos et de réQexion. Jappeloup devint donc très-grave en coupant méthodiquement son pain par petits morceaux, et en regardant brûler les pommes de pin dans le foyer. M. de Boisguilbault ayant épuisé à peu près, avec Gilberte, tout ce qu'on peut dire à une personne qu'on ne connaît pas, retomba aussi dans son laconisme habituel, et Gilberte, accablée par plusieurs nuits d'insomnie et de larmes, sentit que la chaleur du feu, succédant au froid de l'orage , la jetait dans un assoupissement insurmontable. Elle lutta tant qu'elle put : mais la pauvre enfant n'était guère plus accoutumée que son ami le charpentier aux fauteuils moelleux, aux tapis de fourrure et à l'éclat des bougies. Tout en essayant de répondre et de sourire aux paroles de plus en plus rares du marquis, elle se sentit comme magnétisée; sa belle tète se renversa insensiblement sur le dossier, son joli pied s'étendit vers le feu, et sa respiration égale et pure trahit tout à coup la victoire impérieuse du sommeil sur sa volonté.

M. de Boisguilbault, voyant le charpentier atisorbc dans une sorte de méditation, se mit alors à examiner les traits de Gilberle avec plus d*attention qu'il n'avait encore osé le faire, et une sorte de frisson s'empara de lui lorsqu'il vit, sous la dentelle noire, à demi détachée de sa coiffure , la profusion de son

LE PÉCHIÉ DE M. ANTOINE

éblouissante cheTelare dorée. Mais il fut tiré de sa contemplation par le charpentier, qui lui dit à voix basse :

— M. de BoisgailbaQJt, je parie que vous ne vous doutez guère de ce que je vais vous apprendre? Regardez bien cette jolie petite dame, et puis je vous dirai qui elle est !

M. de Boisguilbault pâlit et regarda le charpentier avec des yeux effarés.

1RCBBTITCDE.

— Eh bien ! M. de Boisguilbault, Tavez-vous assez regardée, reprit le charpentier d*un air malin et satisfait, et ne pouvez -vous deviner vous-même ce qui doit vous intéresser le plus en elle?

Le marquis se leva et retomba tout aussitôt sur sa chaise. Un rayon de lumière avait enfin traversé son esprit, et sa pénétration, si longtemps en défaut, allait, tout d'un coup, plus loin que Jean ne le souhaitait. 11 crut avoir deviné, et il s'écria avec un accent de violente indignation :

— Elle ne restera pas ici un instant de plus !

Gilberte, effrayée et réveillée en sursaut, vit devant elle la figure irritée du marquis; elle se crut perdue, et pensant avec désespoir qu'au lieu de rapprocher son père de M. de Boisguilbault, elle allait être la cause d'une inimitié plus profonde, elle ne songea plus qu'à assumer sur elle toute la faute, et à demander grâce pour M. Antoine. Tombant sur ses genoux avec la grâce d'une fleur qui se courbe sous le vent d'orage, elle s'empara de la main tremblante du marquis, et, trop émue pour parler, elle courba sa léle charmante, et appuya sur le bras du vieillard son front couvert d'une mortelle pâleur.

— Eh bien ! eh bien ! dit le charpentier en s'emparant d l'autre main du marquis et en la secouant avec force , à quoi songez-vous donc , M . de Boisguilbault, d'effrayer ainsi cette enfant? Est-ce que vos lubies vous reprennent? et faut-il que je me fâche, à la fin ?

— Qui est-elle? reprit le marquis en essayant de repousser Gilberte • mais trop crispé pour en avoir la force; dites-moi qui elle est, je veux le savoir!

— Vous le savez bien, puisqu'on vous l'a déjà dit, répliqua Jean en haussant les épaules ; c'est la sœur sans fortune et sans nom d'un curé de campagne. Est'ce pour cela que vous lui parlez si durement ? Et voulez-vous qu'elle sache ce que je sais de vous? Tâchez donc qu'elle ne s'aperçoive pas de vos accès, M. de Boisgoilbault; vous voyez bien que vos airs

méchants la rendent malade de peur ! et c'est une drôle de manière de lui faire fête et honneur dans votre maison ! Elle ne devait guère s'attendre à cela, après avoir eu tant d'honnêtetés pour vous; et le pire, c'est que je ne peux pas lui dire à qui vous en avez, puisque je n'y comprends rien moi-même, pour l'instant !

— Je ne sais pas si vous vous jouez de moi, dit le marquis tout troublé ; mais que vouliez-vous donc me dire tout à l'heure?

— Quelque chose qui vous eût fait plaisir, mais que je ne vous dirai pas, puisque vous n'avez plus votre tète.

— < Jean, parlez, expliquez- vous, je ne puis supporter cette incertitude !

— Je ne puis la supporter non plus, dit Gilberte fondant en larmes ; Jean, je ne sais pas ce que vous avez dit ou voulu dire de moi ; je ne sais pas quelle est ma situation ici, mais je la trouve insupportable ; allons-nous-en !

— Non... non..., dit le marquis plein d'irrésolution et de honte ; il pleut encore, il fait un temps affreux, et je ne veux pas que vous partiez.

^Eh bien, pourquoi donc vouliez-vous la chasser tout à l'heure? reprit Jean avec une tranquillité dédaigneuse ; qui peut rien comprendre à vos caprices? Moi, j'y renonce, et je m'en vais.

— Je ne resterai pas ici sans vous ! s'écria Gilberte en se levant et en courant après le charpentier, qui faisait mine de partir.

— Mademoiselle... ou madame, dit M. de Boisguilbault en l'arrêtant et en retenant aussi le charpentier, daignez m'écouter, et si vous êtes étrangère aux tristes préoccupations dont je suis assailli en cet instant , pardonnez-moi une agitation qui doit vous paraître bien ridicule, mais qui est bien pénible, je vous assure ! Je vous en dois pourtant l'explication. On vient de me donner à entendre que vous n'étiez pas la personne que je croyais... mais une autre personne... que je ne veux point voir et point connaître... Mon Dieu ! je ne sais comment vous dire... Ou vous me comprenez trop, ou vous ne pouvez pas du tout me comprendre!...

— Ah ! je vous comprends à la fin, moi, dit le rusé charpentier , et je vas dire à madame ce que vous ne pouvez pas venir à bout de lui expliquer. Madame Rose, ajouta-t-il en s'adressant à Gilberte, et en lui donnant résolument le nom de la sœur du curé de Cuzion, vous connaissez bien mademoiselle Gilberte de Ghâleaubrun, votre jeune voisine? Eh bien I M. le marquis a une grande rancune contre elle , à ce qu'il parait; il faut croire qu'elle lui a fait quelque vilaine offense, et comme j'allais lui dire quelque chose par rapport à vous et à M. Emile...

— Que dis-tu? s'écria le marquis, Emile?

LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE

— Ça ne vous regarde pas, reprît Jean ; fous ne saurez plus rien, je parle à madame Rose... oui, madame Rose, M. de Roisguilbault déteste mademoiselle Gilberte ; il s'est imaginé que c*était peutêtre Yous ; voilà pourquoi il voulait vous Jeter dehors, et plutôt par la fenêUre que par la porle.

Gilberle éprouvait une mortelle répugnance à soutenir cet étrange et audacieux persiQage; pendant quelques instants elle avait éprouvé une si vive sympalhie pour le marquis, qu'elle se reprochait d'abuser de son erreur et de l'exposer à des émotions qui paraissaient le (aire autant souffrir qu'ellemême. Elle résolut de le désabuser peu a peu, ei d'être plus hardie que son facétieux complice , en affrontant les suites de la colère de M. de Roisguilbault.

— Il y a du moins, dit-elle avec une noble assurance, une énigme pour moi dans ce que j'entends. Je ne puis comprendre que Gilberte de Châteaubrun soit un objet de réprobation pour un homme aussi juste et aussi respectable que M. de Roisguilbault. Comme je ne sais rien d'elle qui puisse justi6er un pareil mépris , et qu'il m'importe de savoir à quoi m'en tenir sur son compte, je supplie M. le marquis de me dire tout le mal qu'il sait d'elle, afin, du moins, qu'elle puisse se disculper auprès des personnes honnêtes qui la connaissent.

— J'aurais désiré, dit le marquis avec un profond soupir, que le iiom de Châteaubrun ne fi\t pas prononcé devant moi...

— C'est donc un nom entaché d'infamie? reprit Gilberte avec un mouvement d'irrésistible fierté.

— Non... non... je n'ai jamais dit cela, répondit le marquis, dont la colère tombait aussi vite qu'elle s'allumait. Je n'accuse personne, je ne reproche rien à qui que ce soit. Je suis brouillé avec la personne dont on parle ; je ne veux point qu*on m'en parle, mais je n'en parle pas non plus... et alors pourquoi donc m'adresser d'inutiles questions?

— Inutiles questions ! répéta Gilberte ; vous ne pouvez pas les juger ainsi, M. le marquis. Il est fort étrange qu'un homme tel que vous soit brouillé avec une jeune personne qu'il ne connaît pas, qu'il n*a peut-être jamais vue... Il faut donc qu'elle ait commis quelque indigne action ou dit quelque odieuse parole contre lui ; et c'est ce que je veux savoir, c'est ce que je vous supplie de me dire , afin que, si Gilberte de Châteaubrun ne mérite ni estime ni confiance, je me préserve du contact d'une fille aussi dangereuse.

-* C'est ça qui s'appelle parler ! s'écria Jean en frappant dans ses mains. Allons! je serai bien aise aussi de savoir qu'en penser ; car enfin celte Gilberte m'a fait du bien, à moi ; elle m'a donné à boire et à manger quand j'avais faim et soif; elle a filé sa

laine pour me eouvrir quand j'avais froid. Je l'ai toujours vue charitable, douce , dévouée à ses parents, et honnête fille s*il en fut! A présent, si elle a commis quelque péché honteux, j'aurai honte moi-même d'être son obligé, et je ne veux plus rien lui devoir.

— Ce sont vos ridicules explications qui soulèvent ce débat inutile ! dit le marquis en s'adressant au charpentier. On avez-vous pris toutes les sottises que vous m'attribuez? C'est avec le père de cette jeune personne que je suis brouillé pourd*ancieiines querelles, et non avec une enfant que je ne connais pas, et dont je n'ai rien à dire, absolument rien...

— Et que vous auriez pourtant chassée de chez vous si elle eût osé s'y présenter! dit Gilberte en examinant le marquis , dont l'embarras commençait à la rassurer beaucoup.

— Chassée?... non ; je ne chasse personne! répondit^il ; j*aurais seulement pu trouver an peu blessant , un peu étrange qu'elle eût songé à venir

— Eh bien ! elle y a songé bien des fois , pourtant, dit Gilberle ; je le sais, moi, car je connais ses pensées, et je vais répéter ce qu'elle m'a dit...

— A quoi bon ? dit le marquis en délournanl la tête, et pourquoi s'occuper si longtemps d'un mouvement qui m'est échappé sans réflexion? Je serais désespéré de faire nattre dans l'esprit de qui que ce soit une mauvaise pensée contre la jeune fille... Je ne la connais pas, je le répète, et ne puis rien lui reprocher. La seule chose que je désire, c'est que mes paroles ne soient pas répétées, torturées, amplifiées... Entendez-vous, Jean? vous prenez sur vous d'interpréter les exclamations qui m'échappent, et vous le faites fort mal. Je vous prie, si vous avez quelque affection pour moi, ajouta le marquis avec un triste effort, de ne jamais prononcer mon nom à Châteaubrun, et de ne me mêler à aucun propos. Je demande aussi à madame de me préserver également de tout contact indirect, de toute explication détournée, de toute espèce de relation, enfin, avec cette famille; et si, pour obtenir que mon repos, à cet égard, continue à être respecté, je dois démentir ce que ma vivacité peut avoir eu d'irréfléchi, je suis prêt à protester contre tout ce qui pourrait porter atteinte, dans ma pensée, à la réputation et au caractère de mademoiselle de Châteaubrun.

Le marquis parla ainsi avec une froideur mesurée qui lui rendit toute la convenance et la dignité de son rêle habituel. Gilberte eût préféré un retour de colère qui lui eût fait espérer une réaction de faiblesse et d'attendrissement. Elle ne se sentit plus te courage d'insister, et comprenant, aux manières tout à coup glacées du marquis, qu'elle était a demi devinée, ei qu'une invincible méfiance venait de

LB VÉCBÈ DE M. ANTOINE

naître en lui, eile se sentit si mal a Taise qu'elle eût voala partir sur Theure; mais Jean n'était nullement satisfait de Tissue de celte explication, et il résolut de frapper le dernier coup.

— Allons, dit-il, c'est comme M. de Boisguilbault voudra. Il est bon et juste au fond du cœur, madame Rose; ne lui faisons donc plus de peine, et partons! mais auparavant , je voudrais qu'il y eût une autre sorte d'explication entre vous deux... Allons, un peu d*épanchement ! Vous allez rougir, me gronder, pleurer peut-être.. • Mais moi, je sais ce que je fais, je sab que voici une occasion qui ne se retrouvera peut-être jamais, et qu'il faut savoir sabir un peu d'embarras pour assister et consoler ceux qu'on aime... Vous me regardez d'un air tout étonné ! vous ne savez donc pas que M. de Boisguilbault est le meilleur ami de notre Emile, qu'il a toute sa confiance, et que, sans savoir qu'il s'agissait de vous, il connaît fort bien toutes ses peines et toutes les vôtres? Oui, M. de Boisguilbault, voilà madame Rose... c'est elle! vous me comprenez bien, vous? Ainsi donc, parlez-lui, donnez-lui du courage ; dites-lui qu'Emile a bien fait , et elle aussi , de ne pas vouloir céder à la malice du père Cardonnet. Voilà ce que je voulais vous dire quand vous m'avez interrompu avec un esclandre à propos de mademoiselle de Châteaubrun, à laquelle Dieu sait si je pensais l

Gilberte devint si confuse, que M. de Boisguilbault, qui recommençait à la regarder avec un intérêt mêlé d'inquiétude, en fut touché, et s'efforça de la rassurer. Il lui prit la main, et, la ramenant à son lauteuil :

— Ne soyez pas troublée devant moi, dit-îl ; je suis on vieillard, et c'est un autre vieillard qui trahit vos secrets. Sans doute cet homme-là a des façons d'agir bien hardies et bien inusitées; mais puisque ses intentions sont bonnes, et que son caractère à part le place dans l'intimité de l'être qui nous intéresse le plus au monde, vous et moi, essayons de surmonter notre mutuel embarras, et de profiter en effet de l'occasion!...

Hais Gilberte, confondue de la résolution de caract^ du charpentier, et terrifiée de voir le secret de son cœur entre les mains d'un homme qui lui inspirait encore plus d'effroi que de confiance, mit ses deux mains sur son visage et ne répondit pas.

— Allons I dit le charpentier, que rien au monde ne pouvait faire reculer dans ses entreprises, soit qu'il s'agit de combaltre un scrupule ou d'abattre une forêt, la voilà toute mortifiée, et je serai boudé pour mon indiscrétion ! Mais si Emile était là, il ne me désavouerait pas. 11 serait content que M. de Boîsgaillmttlt vit par ses yeux s'il a bien placé son sentiment, et il sera un peu fier demain quand M. de

Boisguilbault lui dira : « Je l'ai vue, je la connais, et je ne m'étonne plus de rien! » Pas vrai, M. de Boisguilbault, que vous lui direz cela?

M. de Boisguilbault ne répondit rien. Il r^ardait toujours Gilberte, partagé entre uu attrait puissant et un soupçon terrible. Il fil quelques tours dans l'appartement pour combattre une énorme oppression, et, après bien des soupirs et des combats intérieurs, il revint prendre les deux mains de Gilberte :

— Qui que vous soyez, lui dil-il, vous disposez du sort du plus noble enfant que ma vieillesse ait pu rêver pour son soutien et sa consolation. Je vais bientôt mourir, et je quitterai la terre sans y avoir connu un instant de bonheur, si je n'y laisse Emile en paix avec lui-même. Oh ! je vous en supplie, vous qui allez exercer sur tout son avenir une influence si grande... si bienfaisante ou si funeste!... Conservez à la vérité ce cœur digne d'en être le sanctuaire. Vous êtes bien jeune, vous ne savez pas encore ce que c'est que l'amour d'une femme dans la vie d'un homme comme lui I Vous ne savez peut-être pas qu'il dépend de vous d'en faire un héros ou un lâche , un martyr ou un apostat ! Hélas ! ce que je vous dis en cet instant, sans doute vous n'en comprenez pas la portée... Non, vous êtes trop jeune, plus je vous regarde, plus vous me paraissez un enfant ! Pauvre jeune être, sans expérience et sans force , vous allez disposer d'une âme forte, pour la briser ou l'ennoblir... Pardonnez-moi ce que je vous dis, je suis fort ému et je ne sais pas trouver les paroles qui conviennent... Je ne voudrais ni vous affliger ni vous causer de l'embarras ; mais je me sens triste, effrayé, et plus vous êtes belle et candide, plus je sens que l'àmc d*Émile ne m'appartient plus !

— Pardonnez-moi, M. le marquis, répondit Gilberte en essuyant ses larmes , je vous comprends fort bien, et, quoique bien jeune, en effet, je sens quelle est la responsabilité que je porte devant Dieu. Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit, ce n'est pas moi que je veux défendre et justifier auprès de vous, c'est Emile; c*est ce noble cœur dont vous semblez douter. Oh! rassurez-vous! Emile ne mentira ni aux hommes, ni à vous, ni à son père, ni à luimême. J*ignore si je comprends bien Timportance de SCS idées et la profondeur des vôtres; mais j'adore la vérité. Je ne suis pas philosophe, moi, je suis trop ignorante ! Mais je suis pieuse, je suis nourrie des préceptes de l'Évangile, et je ne puis les interpréter dans un sens opposé à ceux qu'Emile leur donne. Je comprends que son père, qui invoque pourtant aussi l'Évangile quand la fantaisie lui en vient, veut qu'il meule à la foi de l'Évangile, et, si je croyais Emile capable d'y consentir, je rougirais de m'être assez grossièrement trompée pour aimer

LE viCRÉ DE M. ANTOINE.

un homme sans lumières et sans conscience ! Mais je n*aî pas eu ce malheur. Emile saura renoncer à moi, s*ll le faut, plutôt que de renoncer à lui-même; et, quant à moi , je saurai bien avoir du courage, si par moments le sien venait à défaillir. Je ne le crains pourtant pas, je sais qu*il souffre et je souffre aussi; mais je serai digne de son affection, comme il est digne de la vôtre, et Dieu nous aidera h tout supporter, car il n'abandonne pas ceux qui souffrent pour Tamour de lui et pour la gloire de son nom.

— Ccst bien dit ! s*écria le charpentier, et je voudrais savoir parler comme ça. Mais, n'importe, je pense de même, et le bon Dieu m'en sait aulant de gré.

—Oui ! vous avez raison, dit M. de Boisguilbault, frappé de la conviction que révélait Tacccnl cnergi*' que du charpentier ; je ne savais pas, Jean, que vous dussiez être pour Emile un ami aussi dévoué et plus utile peut-être que moi-même.

— Je ne dis pas ça, M. de Boisguilbault; je sais qu*Émilc vous considère comme son père véritable, à la place du père peu chrétien que le sort lui a donné; mais je suis aussi un peu son ami, et hier soir je me flatte de lui avoir remonté Tes prit, comme ce matin je l'ai remonté à d'autres... Quant à elle, dit-il en désignant Gilberte, elle n'a eu besoin de personne. Je m'y attendais bien ! Dès le premier moment, son parti a été pris,* et m*est avis que c'est assez joli pour son âge d'avoir eu celte force-là, bien que vous paraissiez n'y pas faire grande attention !

Le marquis hésita, et marcha encore sans rien dire ; puis il s'arrêta près de la fenêtre, Tentr'ouvrit, et dit en revenant à Gilberte :

— La pluie est passée, je crains que vos parents ne soient inquiets do vous, je... je ne veux pas vous retenir plus longtemps ce soir... mais... nous nous reverrons , et je serai mieux préparé à causer avec vous... car j'ai beaucoup de choses à vous dire.

— Non , M. le marquis, répondit Gilberte en se levant ; nous ne nous reverrons jamais : car il faudrait vous tromper encore, et cela me serait impossible. Le hasard m'a fait vous rencontrer, et j'ai cru remplir un devoir en vous rendant quelques soins bien humbles que mon cœur me commandait. Jusque-là je n'ai pas été coupable, je vous en fais juge vous-même, car pour vous les faire accepter, il fallait mentir; et, d'ailleurs, mon père m'avait fait jurer que je ne vous importunerais jamais de sa douleur, de son repentir d'une offense qu'il vous a faite et que j'ignore, de son affection pour vous, qui est restée comme une plaie douloureuse au fond de son âme I... Dans mes rêves d'enfant, j'avais formé souvent le projet de venir me jeter à yos pieds, de

TOUS dire : «Mon père souffre; il est malhcareuz à cause de vous. S'il vous a offensé, prenez en expiation de ses torts mes pleurs, mon abaissement, ma soumission, ma vie, si vous voulez ! mais tendez-luî la main, et foulez-moi aux pieds, je vous bénirai encore, si vous ôtez du cœur de mon père le chagrin qui le ronge et le poursuit jusque dans son sommeil.» Oui, voilà le songe dont je m'étais t)crcée autrefois! mais j'y ai renoncé parce que mon père me l'a ordonné, jugeant que je ne ferais qu'augmenter votre colère ; et j'y renonce plus que jamais, ce soir, en voyant votre froideur et l'aversion que mon nom vous inspire. Je me retire donc sans vous implorer pour lui, et pénétrée d'une certitude bien douloureuse : c'est que mon père est yictimc d'ane grande injustice de votre part ! mais je mettrai tous mes soins à l'en distraire et à l'en consoler. Et quant à vous, M. le marquis, je vous laisse de quoi me punir de la ruse innocente à laquelle je me suis prêtée ce soir, pour préserver la santé et peut-être la vie de celui que mon père a tant aimé ! Je vous laisse mon secret qui vous a été révélé bien malgré moi, mais que je ne rougis plus de savoir entre vos mains : car c'est le secret d'une âme fière et d'un amour que Dieu a béni en me l'inspirant. Ne craignez plus de me revoir, H. le marquis ; ne craignez plus que Jean, cet ami imprudent, mais généreux, qui s'est exposé à vos ressentiments pour nous réconcilier avec vous, vous importune jamais de noire souvenir. Je saurai l'y faire renoncer. J'ai été honorée ce soir de votre hospitalité, M. le marquis, et vous me permettrez de ne l'oublier jamais. Vous n'aurez point à vous en repentir ; car vous n'aurez pas été la dupe d'un mensonge , et si c'est un soulagement à votre aversion, vous êtes encore à même de chasser outrageusement de votre présence la ûlle d'Antoine de Châlcaubrun !

— Je voudrais bien voir ça ! s'écria Jean Jappeloup en se plaçant auprès d'elle, et en prenant son bras sous le sien ; moi qui ai eu tout le tort et qui ai fait, malgré elle, tous les mensonges! moi qui avais mis dans ma tête qu'elle mettrait la main de son père dans la vôtre!... Vous êtes entêté, M. de Boisguilbault; mais, par tous les diables! vous ne ferez pas d'affront à ma Gilberte, car je me souviendrais alors que j'ai coupé ce soir votre canne en deux !

— Vous déraisonnez, Jean, répondit froidement M. de Boisguilbault. Mademoiselle, dit-il à Gilberte, voulez-vous me permettre de vous donner le bras pour retournera votre voiture?

Gilberte accepta en tremblant; mais elle sentit que le bras du marquis tremblait bien davantage. Il l'aida silencieusement à monter en voiture; puis, remarquant qu'il faisait encore grand froid, quoique le ciel fût redevenu serein :

LE PECUé DE M. ANTOINE»

— Vous sortez d'un endroit très-cbaad, lui dit-il, et vous n*éte8 pas assez couverte ; je vais vous aller chercher un vêtement.

Gilberte le remercia en lui montrant qu*elle avait le nianteao de son père.

— Mais il est humide, cl c*csl pire que rien, reprit le marquis. .

Et il retourna vers le chalet.

— Au diable le vieux fou! dit Jean en fouettant la jument avec humeur; j'ai assez de lui. Je suis en colère contre lui ; je n*ai réussi à rien , et il me tarde d'être sorti de sa lanière. Je n'y remettrai jamais les pieds ; les regards de cet homme-là m'enrhument. Allons-nous-en, ne l'allendons pas !

— Au contraire, il faut Tatlendre, et ne pas le forcer à courir après nous, dit Gilberte.

— Bah ! est-ce que vous croyez qu'il se soucie beaucoup de vous laisser enrhumer? £1 d'ailleurs, il n'y pense plus : voyez s'il reviendra ! Allonsnous-en!

Mais quand ils furent devant la grille, ils s'aperçurent qu'elle était fermée, que M. de Boisguilbaull en avait gardé la clef, et qu'il fallait bien TaUendrc ou retourner la lui demander. Jean jurait tout haut après lui, lorsque le marquis parut tout à coup, portant un paquet qu'il posa sur les genoux de Gilberte en lui disant :

-*Je vous ai fait un peu attendre ; j'ai eu quelque peine a trouver ce que je cherchais. Je vous prie de le garder pour votre usage, ainsi que ces petits objets que vous avez oubliés avec votre panier. Ne descendez pas, Jappeloup ; je vais vous ouvrir la grille.

Et quand ce fut fait :

— Je compte sur vous demain, mon cher, ajouta- 1-il.

Et ii tendit au charpentier une main que celui*ci hésita h serrer, ne comprenant rien aux mouvements décousus d'une âme si Incertaine et si troublée.

— Mademoiselle de Châteaubron , dit alors le marquis d'une voix faible, voulez-vous me donner aussi la maîn avant que nous nous quittions?

Gilberte sauta légèrement sur le gazon, ôta son gant et prit la main du vieillard qui tremblait horriblement. Saisie d'un mouvement de pitié respecpeclueuse, elle la porta à ses lèvres en lui disant :

— Vous ne voulez pas pardonner à Antoine , pardonnez do moins à Gilberte !

Un gémissement profond sortit de la poitrine du vieillard. Il fit un mouvement comme pour approcher ses lèvres du front de Gilberte , mais il s'éloigna avec effroi ; puis il lui prit la tète, la pressa un instant dans ses deux mains comme s'il eût voulu la briser, baisa enfin ses cheveux blonds qu'il mouilla d*une larme froide comme la goutte d'eau qui se

a. SAND. — TOME TI.

détache du glacier ; et, tout à coup, la repoussant avec violence, il s'enfuit en cachant son visage dans son mouchoir. Gilberte crut entendre un sanglot se perdre dans Téloignement avec le bruit de ses pas inégaux sur le gravier et celui de la brise dans les trembles.

PRÉSBirrS DB IIOCBS.

Il y avait quelque chose d'effrayant et de déchirant à la fois dans l'étrange adieu de H. de Boisguilbault, et Gilberte en fut si émue qu'elle recommença ellemême à pleurer.

— Allons, qu'y a-t-il? lui dit Jean lorsquMIs furent sur le chemin de Châteaubrun; allez-vous perdre vos yeux ce soir? Vous êtes quasi aussi folle que ce vieux, ma Gilberte; car tantôt vous êtes raisonnable et parlez d'or, puis, tout d'un coup, vous redevenez faible et gémissante comme on petit enfant. Voulez-vous que je vous dise? M. de Boisguilbault est un excellent cœur; mais, pour sûr, et quoi qu'en disent Emile et votre père, il a la tête dérangée. Il n'y a pas à compter sur lui, de même qu'il n'y a jamais à en désespérer. Il se peut que vous n'entendiez plus jamais parler de lui, comme ii se peut, tout aussi bien, qu'il saute un beau jour au cou de votre père, s'il le rencontre dans un bon moment. Ça dépendra de la lune !

— Je ne sais plus qu'en penser, répondit Gil« berte ; car je crois, en effet, que je deviendrais folle aussi si je vivais près de lui. Il me fait une peur affreuse, et pourtant j'ai pour lui des mouvements de tendresse irrésistible. C'est bien ce qu'il inspirait à Emile dans les commencements ; Emile a fini par l'aimer et ne plus le craindre. Donc, la bonté l'emporte en lui sur le caprice de la maladie.

— Je vous dirai ça plus tard, reprit le charpentier, car décidément il faut que j'y retourne et que je réludie.

— Mais tu l'as. tant connu autrefois! il n'était donc pas le même?

— Oh ! il a bien empiré ! Il était triste et silen* cieux d'habitude, et quelquefois un peu colère. Mais ça durait peu, et il était meilleur après. C'est bien encore la môme chose, mais je crois que ce qui lui arrivait une ou deux fois par an lui arrive maintenant une ou deux fois par jour, et qu'il est à la fois plus méchant et plus doux.

— Comme il parait malheureux! dit Gilberte^ dont le cœur se serrait au souvenir du sanglot

LE PÉCHÉ m M. AFTOINE.

qu'elle avait «ntefidii et dont f écho était resté dan» ses oreilles*

Janille et Antoîne attendaient Gilliêrte avec une ardente fmpalîence. Le rappoK de Cbarasson les avait frappés de stupeur, et, croyant qu*il tallaft la campagne ou qu'il mentait pour leur cacher quelque accident arrivé à Gilberte, ils avaient couru chez la mère Marlot pour cahner leur inquiétude. Son récit les avait rassurés, mais n'avait rien éclairci. Janille était irritée contre le charpentier et n'augurait rien de bon de cette Toile entreprise. Antoine s'effrayait avec elle, puis, tout aussitôt, conformément à sa nature conGante, il se livrait à de riantes illusions et bâtissait mille châteaux en Espagne.

— Janille, disait-il, notre enfant et notre ami Jean peuvent, k eux deux, faire des prodiges. Que dîrais-t«, si tu les voyais revenir avec Boisgaiibault?

«— Ah ! veiM votre tête folle 1 répondait Janille. Vous oublies que c'est impossible, eC que le vieux sournois est plutôt caj^ble de tordre le cou à notre fille que d'écottter de bonnes raisons. Et puis, quelles excuses peuvent faire valoir des gens qui ne savent rien de rien?

— C'est Justement pour cela. Tout ce que Bolsgnilbaolt craint au monde, c'est que nous n'ayons mis les nôtres dans la confidence ; car c*est l'orgueil blessé, tout autant que l'amitié trahie, hélas ! qui le rend si craintif et si malheureux. Pauvre marquis ! peat*ètre que la candeur de notre enflant et la loyauté de Jean l'attendriront. Puisse-t-it me pardonner ce que je n'oublierai jamais I

— Plaignez-vous, lorsque vous avez un trésor eomroe Gilberte 1 Hais ne comptez pas qu'elle l'apprivoise. Celui-là ne reviendra pas plus à Châteaubmn que le beau Ois Cardonnet, et nos ruines ne reverront jamais ni l'ua ni Pautre.

— Emile reviendra avec le consentement de son père, ou il ne reviendra pas, Janille, je te l'ai promis ; mais, en attendant, sa conduite est louable, Jean nous l'a bien prouvé ce matin.

-— C'est-à-dire que vous n'y avec rien compris, pas plus que moi, man que, par faiblesse, vous avez fait semblant d'être persuadé! vous n'en faites jamais d'aiAres, et vous ne voyez pas qu'en louant la belle conduite de ce maudit jeune homme, vous exaltez la tète de votre fille. Vous feriez bien mieux de la dégoûter de lui en lui prouvant qu'il est fou, ou qu'il ne l'aime guère.

Leur discussion fut interrompue par le bruit du trot de Lanterne, qui, en rasant le rocher, produisait une cadence bien rcconnaissable. Ils coururent à la rencontre de Gilberte, et lorsqu'ils l'eurent ramenée au pavillon, au milieu des questions précipitées des uns et des réponses entrecoupées des

autres, le paquet que le marquis avait reaîs â Gilberte, et qu'elle n'avait pas songé à ouvrir, Itappu les regards de Janille.

-*- Qu'est-ce que cela? s^éerîa-t-elle en dépliant un magnifique cachemire de l'Inde bleu d'amr, brodé en or fin ; mais c'est le nuuileau d'une reine!

— Ah! juste Dieu! s'écria M. Antoine en toachant le châle d'une main tremblante et en passant, je rccoimais cela !

— Et qu'est-ce que c'est que cette bolfee? dit Janille en ouvrant un écrin qui venait de tomber du châle*

— Ce sont des minéraux, je crob, répondiC Gilberte, des cristaux du mont Blanc, qu'il a raoMascs lui-même dans son voyage.

— Non pas, non pas! vous confondez, dk le charpentier, ça brille autreuMnt, ça; regardez donc!

Ei Gilberte vit avec surprise une rivière d'énormes diamants d'un éclat éblouissant.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! je reconnais tout cda, balbutiait M. de Châteaubrun en proie à «ne éflM>tion terrible.

— Taisez-vous donc, monsieur, dit Janille en loi poussant le coude ; vous connaissez les diamants et les cachemires, c'est possible ; vous avez été assez riche pour en avoir beaucoup vu autrefois. Est-ce une raison pour parler si haut et nous empêcher de les regarder? Diantre! ma fille, tu n'as pas perda ton temps ! Il y a peut-être là de quoi faire rebâtir notre château, et M. de Boisguilbault n'est point si ladre que je croyais I

Gilberte, qui avait vu fort peu de diamants en sa vie, persistait à croire que ce collier était en cristal de roche taillé; mais H. de Châteaubrun, en ayant examiné le fermoir et les pierres, le remit dans l'écriu en disant avec une mélancolie distraite :

~ Il y a là pour plus de cent mille francs de diamants. M. de Boisguilbault te donne une dot, ma fille!

— Cent mille francs! s'écria Janille, cent mille francs ! Pensez-vous à ce que vous dites, monaieur? est-ce possible?

<— Ces petits grains reluisants valent tant d'argent? dit Jappeloup avec un étonnement naïf dépourvu de convoitise ; et ça se garde comme ça dans une petite boite, sans servir à rien?

— Cela se porte, dit Janille en passant le coUier autour du cou de Gilberte, et j'espère que ça rend belle ! Mets donc ce châle sur tes épaules, ma fiHe ! Pas comme ça I J'ai vu à Paris des dames qui en portaient, mais du diantre si je peux me souvenir comment c'était arrangé.

— C'est fort beau, mais fort inoemmode, dit Gilberte, et il me semble que je suis déguisée avec ce

LE VÈCOÉ H^ U. ANTOINE.

cachemire et çts bijoux. Allons, replions et serrons tout cela pour le renvoyer à M. de BoisgailhauU. Il se sera trompé, il aura cherché à tâtons. Il a cru me donner des bagatelles, et il m'a remis les cadeaux de «loces qu'il avait sans doute faits à sa femme.

— Oui, dit le charpentier, il se sera trompé, pour sAr, car on ne donne pas la défroque de sa défunte k une étrangère. Il était si troublé, le pauvre homme ! il n*y a pas que vous qui ayez des distractions, M. Antoine!

— Non, il ne s*cst pas trompe, dit M. Antoine. 11 sait ce qu'il fait, lui, et Gilberle peut garder ces présents.

— Tiens, tiens! Je le crois bien, s*ccria Janiile. Ils sont bien à elle, n*est-ce pas, M. Antoine? Tout çâ loi appartient légitimement... puisque M. de BoisgnillMMiU le lui donne!

— Mais c'est impossible, mon père ! je n'en veux pas, dit Gilberte; qu'en ferais-je? Je serais vraiment fort ridicule si j'allais me promener dans notre brouette avec mes robes d'indienne, couverte de diamants et d'un cachemire de l'Inde.

— Dame ! vous feriez un peu rire le monde ! dit le charpentier ; les dames du pays en crèveraient de rage. Et puis tous les hannetons viendraient donner de la tète sur vos diamants, car ils se jettent comme des imbéciles sur ce qui brille ; et en cela îts font comme tes hommes. Si M. de Boisgoilbaull voulait vous doter, pour faire voir qu'il se raccommode avec M. Antoine, il aurait mieux fait de vous donner une de ses petites métairies avec un joli cheptel de hoit bœufs !

— Tout cela est bel et bon, dit Janiile; mais avec ces petites pierres brillantes on fait de l'argent, on agrandit le pavillon, on rachète des terres, on se lait deux ou trois mille livres de rente, et on trouve nn mari qui vous en apporte autant* Alors on est à son aise pour le reste de ses jours, et on se moque un peu de MM. Cardonnet père et Gis !

^ Au fait, dit M. Anloioe, voilà ton existence assurée, ma fille ! Ah! que M. de BoisguiibauU sait noblement se venger ! Je savais bien, moi, ce que je disais quand je le défendais contre toi, Janiile! Prétendras-tu encore que c'est mon vilain et méchant homme?

— Nenni , monsieur, nenni ! il a dii bon, je le reconnais. Allons, racontec-nous donc comment tout ea s'est passé, vous autres!

On en eut jusqu'à minuit à causer, à se rappeler les moindres circonstances, à se livrer à mille commentaires sur la future conduite du marquis à l'égard d'Antoine. Jean Jappeloup, trop attardé pour retonrner à son village, coucha à Châteaubrun. M. Antoine s'endormit dans des rêves de bonheur)

et Jariilledans deis rêves de fortuné. Elle avait publié Emile cl les chagrins récents.

~ Tout cela passera, disdit-elle, et les cent mille francs resteront. Nous n'aurons plus aflaire à des Galucliet, quand on nous verra propriétaires d'une jolie fortune de campagne.

Et déjà elle faisait dans sa tète l'cnumération de tous les jeunes hobereaux de la contrée qui pouvaient aspirer à la main de Gilberte.

— Si un roturier se présente, pensait-cHc, il faudra qu'il ait au moins pour deux cent mille francs de propriétés au soleil !

Et elle mit sous son traversin la clef de l'armoire où elle avait serré le pot au lait de Gilberte.

Gilberte, cédant à une fatigue extrême, finit par s'endormir aussi, après avoir pris une grande résolution. Le lendemain, elle causa longtemps avec son père, à Tinsu de Janiile, puis elle demanda à cette dernière de lui laisser emporter les présents do M. de BoisguiibauU dans sa chambre, pour les re^ garder à son aise. La bonne femme les lui remit sans méfiance, car Gilberle se voyait cette fois dans la nécessité de dissimuler avec son opiniâtre gou* vernanlc ; puis, elle écrivit une lettre qu'elle montra à son père.

— Tout ce que tu fais est bien, ma fille, dit-il avec un profond soupir ; mais, gare à Janiile, quand elle le saura !

— Ne craignez rien, cher père, répondit la jeune fille, nous ne lui dirons pas que je vous ai rois dans la confidence, et tout son dépit tombera sur moi seule.

— A présent, reprit M. Antoine, il faut attendre nôtre ami Jean, car on ne peut pas confier ces objets-là à un étourdi comme maître Charasson.

Gilberte attendit le retour du charpentier avec d'autant plus d'impatience qu'elle comptait recevoir par lui des nouvelles d*Éniile. Elle ignorait qu'Emile ftkt malade. Hais, à l'idée de sa douleur, elle éprouvait une anxiété qui ne lui permettait plus de songer à elle-même, et ces jours d'absence, qu'elle avait cru pouvoir supporter avec tant de courage, lui paraissaient si longs et si sombres, qu'elle se demandait' avec cfiroi comment Emile pourrait les endurer. Elle se llattait qu'il trouverait le moyen de lui écrire, bien qu'elle n'eût pas voulu l'y autoriser, ou du moins que le charpentier saurait lui rapporter les moindres paroles de leur entretien.

Mais le charpentier ne vint pas, et le soir arriva sans apporter aucun soulagement aux angoisses de la jeune fille. Une contrariété réelle venait s'ajouter à sa peine secrète. H. Antoine se montrait défaillant a l'endroit de la résolution que Gilberte avait prise, et qu*il avait d'abord approuvée, de refuser les dons de M. de BoisguiibauU. A chaque instant il

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