I.E PÉCHÉ DE M. ANtOîNE
menaçait de consulter Janîlle, sans laquelle il n'avait jamais su prendre un. parti depuis vingt ans, cl Gilberte tremblait que Timpérieui vélo de sa vieille amie ne vint s*opposer à la restitution projetée.
J^e lendemain, Jean ne vint pas davantage. Il travaillait sans doute pour M. de Boisguilbault, et Gilberte s*étonnait qu'étant occupé à si peu de distance, il ne devinât pas le besoin qu'elle éprouvait de s'entretenir avec lui, ne fût-ce qu'un instant. Une vague inquiétude la portail de ce c6té. Elle se mit en route pour la chaumière de la mère Marlot, et, comme d'habitude, elle mit dans son panier les modestes friandises dont elle privait son dîner pour les malades. Mais, en même temps, craignant qu'en son absence M. de Châteaubrun n'ouvrtt son cœur a Janille, et que le scellé de la gouvernante ne fût apposé sur les bijoux, elle les enveloppa, ainsi que le cachemire, les cacha au fond de son panier et résolut de ne plus s'en séparer que pour les remettre à leur destination.
Vivant à la campagne dans une condition plus que modeste, Gilberte était habituée à sortir seule aux environs de sa demeure. La pauvreté délivre de l'étiquette, et il semble que la vertu des filles riches soit plus fragile ou plus précieuse que celle des pauvres, puisqu'on ne leur laisse point faire un pas sans escorte. Gilberte allait seule à pied avec autant de sécurité qu'une jeune paysanne, et elle était réellement moins exposée encore, car elle était connue, aimée et respectée de tous ceux qu'elle pouvait rencontrer. Elle n'avait peur ni d'un chien, ni d'une vache, ni d'une couleuvre, ni d'un poulain échappé. Les enfants de la campagne savent se préserver de ces petits dangers, qu'un peu de présence d'esprit et de sang-froid suffisent pour éviter. Elle n'emmenait donc son page rustique et ne montait dans la brouette de famille que lorsque le temps menaçait, ou qu'elle avait hâte de .'rentrer. Ce soirlà, le soleil brillait encore dans un ciel pur, les chemins étaient secs, et elle partit d'un pied léger à travers les sentiers des prairies. Par la traverse, la chaumière de la Marlot était également près de Châteaubrun et de Boisguilbault.
Les enfants de la pauvre femme étaient en pleine convalescence. Gilberte ne s'arrêta pas longtemps auprès d'eux. lia Marlot lui raconta comme quoi M. de Boisguilbault lui avait laissé cent francs le jour de leur rencontre dans sa chaumière, et lui apprit que Jean Jappeloup travaillait dans le parc, à la maison de bois. Elle Tavait vu passer de loin, le matin, chargé de divers outils»
Gilberte pensa que, dès lors, elle pouvait espérer de rencontrer le charpentier lorsqu'il s'en retournerait à Gargilesse, et elle résolut d'aller l'attendre sur le chemin qu'il devait prendre aussitôt le coucher
du soleil. Mais, craignant d'être aperçue et reconnue aux abords du parc, elle emprunta, sous prétexte de la fraîcheur du soir et d'un peu de malaise, une mante de bore à la mère Marlot. Elle rabattit le capuchon sur ses blonds cheveux, et, ainsi enveloppée, elle marcha en droite ligne et se glissa comme une biche à travers les buissons, jusque vers la grille du parc qui donnait sur le chemin de Gargilesse. Là, elle s'enfonça dans les saules de la petite rivière, non loin de l'endroit où elle côtoyait la lisière du parc, et elle remarqua que la grille était encore ouverte, preuve que M. de Boisguilbault n'était pas dans son enclos ; car aussitôt qu'il y avait mis le pied, on fermait avec soin toutes les issues, et cette habitude sauvage du châtelain était bien connue dans le pays.
Celte observation l'enhardit, et elle avança jusqu'au seuil de la grille pour essayer d'apercevoir Jean Jappeloup. Le toit du chalet frappa ses regards ; il était bien peu éloigné. L'allée était sombre et déserte. En avançant avec précaution, Gilberte, qui était légère comme un oiseau, pouvait fuir à temps, et, déguisée comme elle l'était, ne pas se laisser reconnaître. Jean serait là sans doute, et, si elle le trouvait seul, elle lui ferait signe et satisferait sa mortelle impatience d'avoir des nouvelles d'Emile.
Le chalet était ouvert; il n'y avait personne ; des outils de menuiserie étaient épars sur le plancher. Un profond silence régnait partout. Gill)erte avança sur la pointe du pied, et déposa sur la table le paquet et la lettre qu^clle avait apportés. Puis, faisant réflexion que des objets aussi précieux pouvaient être exposés dans un endroit si mal gardé, elle chercha des yeux, posa la main sur une porte qui lui parut être celle d'une armoire, et, remarquant que la serrure était enlevée, elle se dil avec raison que Jean était occupé à la réparer, qu'il allait sans doute venir la replacer, et qu'elle n'avait rien de mieux à faire qu'à mettre son dépôt sous la main du plus fidèle des amis. Mais, comme elle ouvrait la prétendue armoire pour y glisser le paquet, elle se trouva à l'entrée d'un cabinet en désordre, en face d'un grand portrait de femme.
Gilberte n'eut pas besoin de regarder longtemps cette peinture pour reconnaître l'original d'un portrait en miniature qu'elle avait vu entre les mains de son père, et qu'elle avait toujours soupçonné être celui de la mère inconnue qui lui avait donné le jour. Quand même la ressemblance n'eût pas été bien saisissable, au premier coup d'œil, dans la différence de proportions de deux portraits, la pose, le coslume, et ce châle bleu que Gilberte tenait précisément dans ses mains, lui eussent fait comprendre que la miniature avait été faite en même temps que
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le grand portrait, ou plutôt qu'elle en était la copie réduite. Elle étouffa un cri de surprise, et sa pudi» que imagination se refusante comprendre la possibilité d*un adultère, elle se persuada qu*cn vertu de quelque mariage secret, comme on en voit dans les romans, elle pouvait être la proche parente, la nièce ou la pelite-nièce de M. de Boisguilbault. En ce moment, elle crut entendre marcher à l'étage supérieur, et, pleine d'effroi, elle jeta le paquet sur la cheminée et s^enfuil avec la rapidité d'une flèche.
HISTOIBS Bl L'UR BACOIVTÉB PAB L'AOTBE.
Quelques instants après la fuite de Gilberte, Jean revenait poser la serrure du cabinet, suivi de M. de Roisguitbault, qui attendait son départ pour faire fermer le parc. Le charpentier avait remarqué l'inquiétude du marquis, de quelle manière il observait tous SCS mouvements pendant qu'il travaillait à cette porte ; impatienté de la curiosité qu'on lui supposait apparemment, il releva la tétc et dit avec sa franchise accoutumée :
— Pardieu ! M. de Boisguilbault, vous avez bien peur que je ne regarde ce que vous avez caché là dedans ! Songez donc que je l'aurais vu depuis une heure, si j'avais voulu; mais je ne m'en soucie guère, et j'aimerais mieux que vous me dissiez : Ferme tesjreus, que de me surveiller comme vous faites.
M. de Boisguilbault changea de visage et fronça les sourcils. Il jeta un coup d'œil sur le cabinet, et vit que le courant d'air avait fait tomber une grande toile verte dont il avait assez gauchement couvert le portrait, et que Jean, à moins d'être aveugle, avait dû le voir. 11 prit alors son parti, ouvrit la porte toute grande, et lui dit avec un calme forcé :
— Je ne cache rien là, et tu peux regarder, si bon te semble.
— Oh! je ne suis guère curieux de vos gros livres, répondit en riant le charpentier ; je n'y connais rien, et je ne comprends pas qu'il ait fallu écrire tant de paroles pour savoir se conduire. Mais voilà le portrait de votre défunte dame ! je la reconnais, c'est bien elle; vous l'avez donc fait mettre là, ce portrait? De mon temps, il était dans le château.
— Je l'ai fait mettre ici pour le voir sans cesse , dit le marquis avec tristesse; eh bien, depuis qu'il y est, je Tai à peine regardé. J'entre dans ce cabinet le moins que je peux , et si je craignais que tu ne le visses, c'est que je craignais de le voir moi-même.
Cela me fait mal. Ferme cette porte, si tu n'as plus besoin qu'elle soit ouverte.
-- Et puis, vous craignez qu'on ne vous fasse parler de votre chagrin? Je comprends ça, moi, et je gage, d'après ce que vous me dites là, que vous ne vous êtes jamais consolé de la mort de votre femme ! Eh bien, c'est comme moi de la mienne, et vous pouvez bien n'avoir pas honte de ça devant moi, M. de Boisguilbault; car tout vieux que je suis... tenez, j'ai là comme quelque chose qui me coupe le cœur en deux, quand je pense que je suis seul au monde ! Je suis pourtant d'un caractère gai, et je n'avais pas toujours été heureux dans mon ménage; mais que voulez-vous! c'est plus fort que moi : je l'aimais, cette femme ! C'est fini , le diable ne m'eût pas empêché de l'aimer !
— Mon ami, dit M. de Boisguilbault attendri et faisant un douloureux retour sur lui-même , tu as été aimé, ne te plains pas trop ! Et puis tu as été père ; qu'est devenu ton fils, où est-il ?
— Il est dans la terre avec ma femme , M. de Boisguilbault !
— Je l'ignorais... je savais seulement que lu étais veuf... pauvre Jean! pardonne-moi de te rappeler tes chagrins ! Oh ! je te plains du fond de mon cœur ! avoir un enfant et le perdre !
Le marquis appuya sa main sur l'épaule du charpentier, qui était penché sur le parquet pour travailler, et toute la bonté de son âme reparut sur sa figure. Jean laissa tomber ses outils, et s'appuyant sur son genou :
^ Savez-vous, M. de Boisguilbault, que j'ai été plus malheureux que vous? dit-il avec abandon ; vous ne pouvez pas vous douter de la moitié de ce que j'ai souffert !
— Dis-le-moi, si cela te soulage, je le comprendrai !
— Eh bien, je veux vous le dire, à vous qui êtes un homme savant et qui jugez les choses de ce monde mieux que personne, quand vous avez l'esprit tran* quille. Je vas vous dire ce que bien des gens savent dans mon endroit, mais ce dont je n'ai jamais voulu causer avec personne. Ma vie a été drôle, allez ! j'étais aimé, et je ne l'étais pas : j'avais un fils , et je n'étais pas sûr d'être son père!...
— Que dis-tu? Non! ne dis pas cela ; il ne faut jamais parler de ces choses-là ! dit le marquis bouleversé.
— Vous avez raison, tant que ça dure ! mais à nos âges on peut parler de tout, et vous n'êtes pas un homme pareil à ces imbéciles qui ne trouvent qu'à rire dans le plus grand malheur dont le prochain puisse être accablé. Vous n'êtes ni railleur ni méchant, vous ! Eh bien ! je veux que vous me disiez si j'ai eu tort, si je me suis mal conduit, si j'ai
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agi comme un homme ou comme une bote, enGn &t TOUS eussiez fnil comme moi ; car tout le monde m*a quasi blâmé dans le Icmps, cl si je n^avais eu 1c bras solide, c(, au bout, ta réplique vive, chacun se fût permis de me rire au nez. Tenez, jugez! Ma femme, ma pauvre Nannie, aimait un de mes amis, un beau garçon, un bon camarade, ma foi! et elle rn*aimait pourtant aussi. Je ne sais comment diable }û chose s*e9t faite, mais mon fils s*cst trouvé, un beau matin, ressembler à Pierre beaucoup piqs qu*à Jean. Ça sautait aux yeux, monsieur! et il y avait des moments où j'avais envie de battre Nannie, d'étrangler Tenfant et de fendre le crâne à Pierre... Et puis... et puis !... je n*ai jamais rien dit. J'ai pleuré, j'ai prié Dieu! Ah ! que j'ai souffert! J'ai battu ma femme, sous prétexte qu'elle rangeait mal la mai* son ; j'ai tire les oreilles du petit, sous prétexte qu*il faisait trop de bruit aux miennes; j'ai cherché querelle à Pierre pour une partie de quilles, et j'ai failli lui casser les deux jambes avec la boule. Et puis, quand tout le monde pleurait, je pleurais aussi, et je me regardais comme un scélérat. J'ai élevé l'enfant et je l'ai pleuré ; j'ai enterré la femme et je la pleure encore ; j'ai conservé l'ami et je l'aime toujours... El voilà comment les choses ont fini pour moi; qu'en dites-vous?
M. de Boisgnilbaolt ne répondit pas. Il parcourait la chambre et faisait crier le parquet sous ses pieds.
— Vous me trouvez bien lâche et bien sot, je parie? dit le charpentier en se relevant; mais vous voyez bien, du moins, que vos peines n'approchent pas des miennes !
Le marquis se laissa tomber sur son fauteuil et garda le silence. Des larmes coulaient lentement sur ses joues.
— Eh bien,M.dcBoisguiibault, pourquoi pleurezvous? reprit Jean avec une grande candeur; vous voulez donc me faire pleurer aussi? mais vous ne pourriez pas en venir à bout ! j'ai versé tant de larmes de colère et de chagrin, dans le temps, qu'il ne m'en reste plus , je gage, une seule dans le corps. Allons! allons! prenez votre passé en patience, et offrez votre présent à Dieu ; car il y a des gens plus maltraités que vous, vous le voyez bien. Vous, vous aviez pour femme. une belle dame, bien sage, bien éduquce, et bien tranquille. Peut-cire qu'elle ne vous faisait pas autant de caresses et d'amitiés que j'en recevais de la mienne ; mais, au moins, elle ne vous trompait pas ; et la preuve que vous pouviez dormir sur vos deux oreilles, c'est que vous la laissiez aller a Paris sans vous, quand ça lui convenait; vous n'étiez pas jaloux , vous n'aviez pas sujet de l'être! et moi, j'avais mille démons dans la cervelle à toutes les heures du jour et de la nuit. J'épiais , j'espionnais , je nie cachais d'être jaloux ; j'en rou-
gissais ; mais je sooffraîs le martyre, et plus j'observais, plus je voyais qu'on était habile à me tromper. Je n'ai jamais pu rien surprendre. Nannie était pivs fine que moi , et quand j'avais perdu mon temps a la guetter , elle me faisait une scène d'avoir douté d'elle. Quand l'enfant fut d'âge à ressembler à qnel^ qu'un et que je vis que ce n'était pas à moi... que voulez-vous ! je crus que j'en deviendrais fou ; mais je m'étais habitué à l'aimer, â le caresser, a travail^ 1er pour le nourrir, à trembler quand il se faisait une bosse à la tête, à le voir sauter autour de mon établi, se mettre à cheval sur mes poutres et s'amuser à ébrécher mes outils. Je n'avais que celui-là ! je l'avais cru à moi, il ne m'en venait pas d'autres , je ne pouvais me passer d'enfant, quoi ! Et il m'aimait tant , ce diable de garçon ! il me faisait de si jolies caresses, il avait tant d'esprit ! et quand je le grondais, il pleurait à fendre l'âme. Enfin je me suis mis à oublier mes soupçons, et à me persuader si bien quQ j'étais son père, que, quand une balle me l'a iué à l'armée, j'ai eu envie de me tuer moi-méroc. C'est qu'il était beau et brave, aussi bon ouvrier que bon soldat, et ce n'était pas sa faute s'il n'était pas mon fils! Il aurait rendu ma vie heureuse, il m'aurait aidé au travail, et je ne serais pas seul à vieillir* J'aurais quelqu'un pour me tenir compagnie, pour causer avec moi , le soir^ après ma journée , pour me soigner quand je suis malade, pour me coucher quand je suis gris, fiour me parler de sa mère, dont je n'ose jamais parler à personne, parce que tout le monde, excepté lui, a su mon malheur. Allons, allons, M. de fioisguilbault, vous n'en avez pas eu tant à supporter, vous! On ne vous a pas donné uu héritier de contrebande, et, si vous n'en avez pas eu le profil, vous n'en avez pas eu la honte!
— Et je n'en aurais pas eu le mérite ! dit le marquis. Jean, rouvre cette porte, et laisse-moi regarder le portrait de la marquise. Tu m'as donné du courage. Tu m'as fait du bien ! J'étais insensé le jour où je t'ai chassé d'auprès de moi. Tu m'aurais empêché de devenir faible et fou ! J'ai cru éloiguer un ennemi, et je me suis privé d'un ami !
— Mais pourquoi diable me preniez-vous pour volrc ennemi? dit le charpentier.
— Tu n'en sais rien? dit le marquis en attachant sur lui des yeux perçants.
— Rien, répondit le charpentier avec assurance.
— Sur ton honneur? reprit M. de Boisgailbaolt en lui pressant la main avec force.
— $ur mon salut éternel ! répliqua Jean en levant la main au ciel avec dignité. J'espère que vous allez enfin me le dire?
Le marquis ne sembla pas entendre cet appel énergique et sincère. Il sentait que Jean avait dit la yérité, cl il était allé se rasseoir. Puis, tourqaat son
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faHleuil d« c6té de la porte da cabinet» que Jean avait rouverte, il conleraplait avec une tristesse profonde les traits do sa feiume.
— Que tu aies continué à aimer ta femme, dit-il , que tu aies pardonné à Teofant innocent, je le conçois !... mais que tu aies pu revoir et supporter ramî qui te trahissait, voilii ce qui me confond !
^ Ah ! M. de Boisguilbault, voilà, en effet, ce qui ma été le plus difliciie ! d'autant plus que ce n'était pas un devoir, et que tout le monde m*au« raie approuvé si je lui avais cassé les côtes. Mais saves-voos ce qui me désarma? C'est que je vis qu*il avait un grand repentir et un vrai chagrin. Tant que la fièvre d'amour le tint, il m'aurait marché sur le corps pour aller rejoindre sa maîtresse. Elle était belle comme une rose du mois de mai ; je ne sais pas si vous l'avez vue et si vous vous en souvenez, mais je sais bien que Nannie était quasi aussi belle, dans son genre, que madame de Boisguilbault. J*en étais fou, et lui aussi ! U se serait fait païen pour elle, et moi je me fis imbécile. Mais, quand la jeunesse commença à se passer, je vis bien qu'ils ne s'aimaient plus, et qu'ils avaient honte de leur faute. Ma femme s'était remis à m'aimer, en voyant que j'étais bon et généreux, et lui, il avait son péché si lourd sur le cœur, que quand nous buvions ensemble, il voulait toujours s'en confesser à moi ; mais je ne le voulais pas, et quelquefois il se mit â genoux devant moi, dans l'ivresse, en criant comme un fou : « Tue-moi, Jean, tiens, lue-moi ! je l'ai mérité , et j'en serai content ! » Quand il était dégrisé, il ne se souvenait plus de cela, mais il se serait fait hacher pour moi, et, à l'heure qu'il est, après M. Antoine, c'est mon meilleur ami. Le sujet de nos peines n'existe plus, l'amitié est restée. C'est a cause de lui que j'ai eu un procès avec la régie, et que je suis devenu vagabond pendant quelque temps. £h bien, il travaillait pour mes pratiques, afin de me les conserver ; il m'apportait l'argent, et il me les a rendues; il n'a rien qui ne m'appartienne, et, comme il est plus jeune que moi, c'est lui, j'espère, qui me fermera les yeux. H me doit bien cela ; mais enfin, il me semble que je l'aime â cause du mal qu'il m'a fait, et du courage que j'ai eu de lui pardonner!
— Hélas! hélas! dit M. de Boisguilbault, ou est sublime quand on ne craint pas d'être ridicule !
Il referma doucement la porte du cabinet, et, revenant vers la cheminée, ses yeux furent frappés enfin de la vue du paquet et d'une lettre à son adresse.
tt Monsieur le marquis,
« Je vous avais promis que vous n'entendriez plus parler de moi ; mais vous me forcez vous-même
à vous rappeler que j'existe, et, pour la dernière fois, je vais le faire.
« Ou vous avez fait une méprise en me remettant des objets d'une valeur considérable , ou vous ave^ . voulu me faire l'aumône.
H Je ne rougirais pas d'accepter les secours de votre charité, si j'étais réduite à les implorer ; mais vous vous êtes trompé, M. le marquis, si vous m'avez crue daps la misère. Notre position est aisée relativement à nos besoins et à nos goûts , qui sont ipodestcs et simples. Vous êtes riche et généreux ; je serais coupable d'accepter des bienfaits que vous saurez reporter sur tant d'autres : ce serait voler les pauvres.
M Ce qu'il m'eût été doux d'emporter, et que j'au rais donné mon sang pour obtenir, c'est un mot d'oubli et de pardon , uoe parole d'amitié pour mon père. Ah ! monsieur, vous ne savez pas ce que souffre le cœur d'un enfant quand il voit son père accusé injustement, et qu'il ignore les moyens de le disculper! Vous n'avez pas voulu me les fournir, puisque vous avez persisté devant moi à garder le silence sur la cause de vos ressentiments ; mais comment n'avez-vous pas compris que, dans cette situation , je ne pouvais pas accepter vos dons et profiler d^ vos bontés?
M Et cependant je garde un petit anneau de cornaline que vous avez passé à mon doigt, lorsque je suis entrée chez vous sous un nom supposé^ C'est un objet sans valeur, m'avcz-vous dit, un souvenir de vos voyages... Il n)*est précieux, bien que ce ne soit pas un gage de réconciliation que vous ayeis voulu m'accorder ; mais il me rappellera, è moi,. un instant bien doux et bien cruel, où j'ai senti tou| mon cœur s'clanccr vers vous et de vaines espérances s'évanouir aussitôt. Je devrais pourtant vous haïr, vous qui haïssez un père que j'adore! J'ignore comment il se fait que je vous rends vos présents sans orgueil blessé, et que je renonce à votre sympathie avec une douleur profonde.
(c Agréez, H. le marquis, les sentiments respectueux de
« GlLaiATB DM ClATEAUBRON. »
RÉSDAAICTIOII.
— C'est toi, Jean, dit M. de Boisguilbault, qui as apporté ici ce paquet et celte lettre ?
— Non, monsieur, je n'ai rien apporté du tout, et je ne sais pas ce que c'est, répondit le charpeu» lier avec l'accent de la vérité.
LE PÉCHÉ DE M. AISTOINE
— Comment te croire, reprit le marquis, lorsque avant-hier tu me mentais avec tant d'aplomb en me présentant une personne sous le nom ifune autre?
— Avant-hier je mentais, mais je n'en aurais pas Juré; aujourd'hui j'en jure. Je n'ai vu entrer personne, je ne sais qui a apporté cela. Mais puisque TOUS me parlez le premier de ce qui s'est passé avant-hier, je ne l'aurais pas osé, moi... laissez-moi donc vous dire que cette pauvre enfant a pleuré tout le long du chemin en pensant à vous, et que...
— Je t'en supplie, Jean, ne me parle pas de celte demoiselle, ni de son père ! Je t'ai promis que je t'en parlerais, moi, quand cela serait nécessaire, et, à cette condition, tu t'es engagé à ne pas me tourmenter. Attends que je t'interroge I
— Soit ! mais si pourtant vous me faites attendre trop longtemps, el que je perde patience...?
— Je ne t'en parlerai peut-être jamais, et tu te tairas toujours, dit le marquis d'un ton d'humeur bien marqué.
— A savoir! reprit le charpentier ; ce ne sont pas là nos conventions !
— Allons, va-t'en, dit M. de Boisgnilbault sèchement. Ta journée est Unie, tu refuses de souper ici, et sans doute Emile t'attend avec impatience. Dislui de prendre courage et que j'irai le voir bientôt... demain peut-élre!
«— Si vous le traitez comme moi, si vous refusez de lui parler et de lui entendre parler de Gilbcrte, quel bien voulez-vous que lui fasse voire visite? Ce n'est pas là ce qui le guérira.
— Jean, tu m'impatientes, tu me fais mal ! Vat'en donc !
— Allons ! le vent a tourné ! pensa le charpentier. Attendons que le soleil revienne !
Il passa sa veste et descendit le parc. M. de Boisguilbaull le suivit pour fermer lui-même cette dernière porte après lui. Le jour durait encore. Le marquis remarqua sur le sable, fraîchement passé stu râteau, la double trace d'un petit pied de Temmc tourné dans les deux directions opposées que Gilberte avait suivies pour aller au chalet et en revenir. Il ne Gt point part de celte observation au charpentier, et elle échappa à celui-ci.
Cependant Gilberte avait attendu plus qu'elle n'y comptait. Le soleil était couché depuis dix minutes, et le temps lui paraissait mortellement long. L'approche de la nuit et la crainte de rencontrer quelqu'un du château qui pût la reconnaître, augmentant son inquiétude el son impatience, elle se hasarda à sortir du lieu où elle se tenait cachée et à descendre un peu le cours de la rivière, afin de se trouver encore à portée de voir venir le charpentier. Mais elle n'eut pas fait trois pas à découvert qu'elle
entendit marcher derrière elle, et, se retournant avec précipitation , elle Vit Constant Galuchet , armé de sa ligne, qui regagnait le chemin de Gargilessc.
Elle rabattit son capuchon sur son visage, nnais pas assez vite |>our que le pécheur de goujons n'eût aperçu une mèche de cheveux blonds, un œil bleu, une joue rose. D*ailleurs, à être suivie d'aussi près, il était difficile que Gilbcrte ptfit faire illusion. Elle n'avait rien de la démarche d*uue paysanne, et la mante de bure n^élait pas assez longue pour cacher le bord d'une robe légère et un pied charmant, chausse d'une petite guêtre solide et bien prise. La curiosité de Constant Galuchet fut vivement éveillée par cette rencontre. Il méprisait trop les paysannes pour leur conter fleurette dans ses promenades ; mais la vue d'une demoiselle déguisée piqua son goût aristocratique, et un vague instinct que ces cheveux blonds si difficiles à cacher étaient ceux de Gilbcrte lui persuada de la suivre et de l'inquié- Icr.
Il s'acharna donc sur ses traces, marchant tantôt immédiatement derrière elle, tantôt à ses côtés, ralentissant ou doublant le pas pour déjouer les petites ruses dont elle usa pour rester en arrière on se faire dépasser, s'arrêtant lorsqu'elle s'arrêtait, se penchant vers elle en l'effleurant, et plongeant un œil insolent et curieux sous son capuchon.
Gilberte, effrayée, chercha des yeux quelque maison où elle pût se réfugier; n'en voyant aucune, elle continua à s'avancer dans la direction de Gargiiesse, espérant que le charpentier allait la rejoin* dre et la délivrer de celte importune escorte.
Mais n'entendant venir personne et ne pouvant supporter d'être plus longtemps suivie, elle se baissa comme pour regarder dans son panier, afin de faire croire qu'elle avait oublié ou perdu quelque chose, et se retournant cnsuile, elle reprit la direction du parc, pensant que Galuchet, n'ayant aucun prétexte pour la suivre de ce côté, n'en aurait pas Taudacc,
Il était trop tard; Constant l'avait reconnue, et un sentiment de basse vengeance le transportait.
— Ohé ! la belle villageoise ! lui dit-il en s'élançant auprès d'elle, que cherchez-vous avec tant de mystère? Ne pourrait-on vous aider à le trouver?..» Vous ne répondez pas? Je comprends; vous avez par ici un joli petit rendez-vous, et je vous dérange \ Mais tant pis pour les jeunes filles qui courent seules le soir ! elles sont exposées à rencontrer un galant pour un autre, et les absents ont tort. Allons, n'y regardez pas de si près ; à la nuit tous chais soûl gris, et prenez mon bras. Si nous ne trouvons pas celui qu*il vous faut, on tâchera de le remplacer sans trop de désavantage \
Gilberte, effrayée de ces propos grossiers, se mit
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à coarir. Plus adroite el plus mince que Galuchet, elle s^enfonça dans les arbres, passa dans le plus serre, et se crut bienlèt hors de portée; mais une sorte de rage s'était emparée de lui, en la voyant s'ccbapper avec tant d*agilité. En trois bonds, cl après s*6tre un peu heurté el déchiré aux branches, il se. trouva de nouveau près d'elle, en face de la grille du parc de Boisguilbault.
Alors saisissant sa mante :
— Je veux voir, dil-il en jurant, si vous valez la peine de vous faire poursuivre de la sorte ! Si vous êtes laide, vous n*avez pas besoin de courir, ma mie, cl je ne ni*échauiTcrai point pour vous; mais si vous êtes jeune et gentille, vous serez joliment em* brassée, ma très-chère !
Gilberte so déballil avec courage, en frappant la figure et les mains de Galuchet avec son panier ; mais les forces étaient trop inégales ; au risque de la blesser avec Tagrafe de son manteau, il tirait le capuchon avec fureur.
En ce moment deux hommes parurent à la grille du parc, et Gilberte, se dégageant par un efforl déses* péré, s*élança vers eux elaila chercher refuge auprès de celui qui se présenta le premier à sa rencontre. Elle fut reçue dans les bras de M. de Boisguil* bault.
iximme elle était défaillante de peur et d*indignation, elle cacha son visage dans le sein du vieillard, et ni ie miirquis ni le charpentier n'avaient eu le temps de la reconnaître ; mais, en voyant Galuchet qui prenait la fuite, toute la rancune de Jean se réveilla, et il s*élança à sa poursuite. Le commis de M. Cardonnet était gros el court, et, malgré son âge, Jean avait sur lui l'avantage de la taille el de l*agilité. Se voyant près d*élre atteint, Galuchet compta sur sa force cl se retourna. Une lutte s'engagea alors entre eux, et Galuchet, qui était robuste, soutint assez bien le premier assaut; mais Jean était un athlète, et il ne tarda pas à le renverser au bord de l'eau.
— Ah ! tu ne te contentes pas de faire le métier d'espion? lui dit-il en lui mettant les genoux sur la poitrine et en lui serrant la gorge si fort que le vaincu fut forcé de lâcher prise; il faut encore, méchant valet, que tu insultes les femmes ! Je devrais écraser un animal aussi malfaisant que toi ; mais ta es si lâche que tu me ferais un procès! Eh bien ! tu n'auras pas ce plaisir-là : tu sortiras de mes mains sans une égratignure que tu puisses montrer ; je me contenterai de te faire la barbe avec un savon digne de toi.
Et, ramassant dé la vase noire au bord de la rivière, le charpentier en frotta la figure, la chemise et la cravate de Galuchet; après quoi il le lâcha, el se tenant devant lui :
— Essaye de me toucher, lui dit-il, et tu verras sr je ne t'en fais pas manger!
Galuchet venait d'éprouver trop durement la force de bras du charpentier, pour s'y exposer de nouveau. Il eut envie de lui jeter une pierre à la tête, en lui voyant tourner tranquillement le dos. Mais il pensa que le cas pourrait devenir grave, et que, s'il ne retendait du premier coup, il faudrait le payer cher. Il battit en retraite, non sans vomir des injures el des menaces contre lui et la drôiesse qu'il protégeait ; mais il n'osa nommer Gilberte, ni laisser voir qu'il l'eût reconnue. Il n'était pas bien sûr qu'elle ne finit pas par devenir la bru de son patron ; car, depuis quelques jours qu'Emile était malade, M. Cardonnet paraissait horriblement soucieux el irrésolu.
Gilberte et le marquis ne virent pas celle scène. La jeune fille suffoquait, et, presque évanouie, se laissait traîner vers le chalet. M. de Boisguilbault, fort embarrassé de l'aventure, mais résolu à secourir loyalement une dame offensée, n'osait ni lui par* 1er, ni lui faire comprendre qu'il l'avait reconnue. Sa méfiance lui revenait ; il se demandait si celte «cène n'avait pas été arrangée pour jeter dans sou sein la colombe palpitante ; mais lorsqu'elle tomba mourante au seuil du chalet, et qu'il vit sa pâleur, ses yeux éteints el ses lèvres décolorées, il fut saisi d'une tendre compassion, et d'une violente colère contre l'homme capable d'outrager une femme sans défense. Puis il se dit que celle noble enfant avait couru ce danger pour être venue faire acte de fierté el de désintéressement auprès de lui. Il la releva, la porta sur un fauteuil, cl lui dit en frottant ses mains glacées :
— Remellez-vous, mademoiselle de Châleaubrun ; tranquillisez-vous, je vous en conjure! vous êtes ici en sûreté, el vous y êles la bienvenue.
— Gilberte ! s'écria le charpentier lorsqu'il reconnut, en rentrant, la fille d'Antoine ; ma Gilberte ! Dieu du ciel ! est-ce possible? Ah ! si j'avais su cela, je ne l'aurais pas épargné, ce misérable ! Mais il n'est pas bien loin, el il faut que je le lue!
Transporté de fureur, il allait retourner à la poursuite de Galuchet, lorsque le marquis, el Gilberte un peu ranimée, le retinrent. Ce ne fut pas sans peine; Jean était hors de lui. Enfin, le marquis lui fit comprendre que, dans rinlérèl de la réputation de mademoiselle de Châleaubrun, il ne devait pas pousser plus loin sa vengeance.
Cependant le marquis continuait à être fort embarrassé vis-à-vis de Gilberte. Elle voulait partir, il désirait au fond du cœur qu'elle restât plus longtemps, et il ne pouvait se résoudre à le lui dire, qu'en alléguant le besoin qu'elle avait de se reposer encore el de se remettre de son émotion. Mais Gilberte craignait d'inquiéter encore une fois ses pa-
LE FÈmi DE M. ANTOINE*
renls, et asi urail qa*elle se sentait la forco de s*en aller. Le marquis offrait sa voiture; il offrait de rélhcr ; il cherchait un flacon et ne le trouvait pas ; ii s*agitait autour d'elle ; il cherchait surtout ce qu*il pourrait lui dire pour répondre à sa lellre et à sa dcmarche; et, quoiqu'il ne manquât ni d'usage ni d*aisance lorsqu'une fois son parti était pris, il était plus gauche et plus embarrassé qu'an jeune écolier débutant dans le monde, lorsqu'il était en proie aux irrésolutions pénibles de son caractère.
£nfin, comme Gilberte se levait pour se retirer avec Jean, dont elle acceptait TeKorte jusqu'à Châteaubrun, il se leva aussi, prit son chapeau, et saî* sissant sa nouvelle canne d'un air délibéré qui fit sourire le charpentier :
— Vous me permettrez, dit-il, de vous accompagner aussi. Ce malotru peut être quelque part en embuscade, et deux chevaliers valent mieux qu'un.
— I^issez-le donc Taire ! dit tout bas Jean i Gilberte, qui essayait de refuser sa politesse.
. Ils sortirent tous trois du parc, et d*abord, le marquis se tint derrière, à quelque dislauce, ou marcha devant comme pour leur servir d'avantgarde* Enfin il se trouva â côlé de Gilberte, et, remarquant qu'elle était comme brisée et marchait avec peine, il se décida à lui offrir son bras. Peu à peu il se mit à causer avec elle, et, peu à [leu aussi, il se sentit plus à l'aise. 11 lui parla de choses générales d'abord, puis d'elle-même particulièrement. Il l'interrogea sur ses goûts, sur ses occupations, sur ses lectures ; et, bien qu'elle se tint dans une réserve modeste, il s'aperçut bientôt qu'elle était douée d'une intelligence élevée et qu'elle avait un fonds d'instruction très-solide.
Frappé de cette découverte, 11 voulut savoir où et comment elle avait appris tant de choses sérieuses, et elle lui avoua qu'elle avait puisé la meilleure partie de ses connaissances dans la bibliothèque de Boisguilbault.
— J'en suis fier et charmé ! dit le marquis, et je mets tous mes bons livres à votre disposition. J'es* père que vous m'en fcrci demander, à moins que vous ne consentiez à me charger de les choisir et de vous les envoyer chaque semaine. Jean voudra bien être notre commissionnaire , en attendant qu'Emile le redevienne.
Gilberte soupira; elle ne prévoyait guère, au silence effrayant d'Emile, que ce temps heureux pût lui être rendu.
— Mais appuyez-vous donc sur mon bras, lui dit le marquis; vous paraissez souffrante et vous ne voulez pas que je vous aide !
Quand on fut au pied de la colline de Châteaubrun, M. de Boisguilbault, qui semblait s'être oublié jusque-là, commença à donner des signes d'agita-
tioa et d'inquiétude, comme un cheval ombrageux. Il s'arrêta tout à coup et dégagea doiiceneat le bras de Gilberte du sien, pour le passer sous celui du charpentier.
— Je voua laisse i votre porte, diNl, et avec ur ami dévoué. Je ne vous suis plus nécessaife, mais j'emporte votre promesse d'user de mes livres.
~ Que ne puis-je vous emmener plus k>iu ! dit Gilberte d'un ton suppliant ; je conseutirais i n'ouvrir un livre de ma vie, quoique ce fût une grande privation pour moi !
«—Cela m'est malheureusement impossible! répondit-il avec un soupir ; mais le temps et le hasard amènent des rencontres imprévues. J'espère, mademoiselle, que je ne vous dis pas adieu pour toujours; car cette pensée me serait fort pénible.
Il la salua et retourna s'enfermer dans sou chalet, où il passa une partie de la nuit à écrire, & ranger des papiers et à regarder le portrait de la maLrquise.
Le lendemain à midi, M. de Boisgoilhaolt mit son babil vert À la mode de l'empire, sa perroque la plus blonde, des gants et une culotte de peau de daim, des demi-bottes â récuyore armées de courts éperons d'argent en oou de cygne. Un domestique, en grande tenue d'écuycr, lui amena le plus beau cheval de ses écuries, et, montant lui-ntéine un cbcval de suite presque aussi parfait, le suivit au petit trot, sur la route de Gargilessc, portant une cassette légère passée à son bras à l'aide d'une courroie.
Grande fut la surprise des habitants de l'endroit lorsqu'ils virent arriver dans leurs murs le marquis, droit et roide sur son grand cheval blanc, comme un professeur d'équitation du vieux temps, en tenue de cérémonie, avec des lunettes d'or et une cravache à tête d'or, qu'il portait un peu comme un cierge* Il y avait au moins dix ans que M. de Boisguilbault n'était entré dans une ville ou dans un village. Les enfants le suivaient, éblouis de la magnificence de sa désinvolture, les femmes se pressaient sur le pas de leurs portes, et les hommes, portant des fardeaux, s'arrêtaient ébahis en travers de la rue.
Il gravit lentement le pavé en précipice, et descendit de même â côté de l'usine Cardonnet, trop bon cavalier pour s'amuser à des imprudences, el, reprenant le trot i la française pour entrer dans les cours, ii cadenca si bien l'allure de son cheval q«*on eût dit d'une pendule parfaitement réglée. Certes il avait encore bon air, et les femmes disaient :
— Vous voyez bien qu'il est sorcier, car il n'a pas pris un jour depuis dix ans qu'on ne t'a vu icil
11 demanda à être conduit auprès de M. Emile Cardonnet, et trouva le jeune homme dans sa chambre, assis sur un sofa^ ayant son père â sa droite et
J£ PÉCHÉ DE M. ANTOINE
son médecin i sa gauche. Madame Gardonnel élaîl assise vîs*à-vi9 de lui , et rcxaoïinail avec sollicitude.
Emile était fort pâle» mais sa situation n'avait plus rien d^ioquiétant. Il se leva, et vint à la rencontre de M. de BoisguilbauU, qui, après Tavoir embrassé avec tendresse*, salua profondémenl madame Cardonnet, et M. Cardonnet avec plus de modération. Pendant quelques instants, il ne fut question que de la santé du malade. Il avait eu un accès de fièvre assez violent, on l'avait saigne la veille; la nuit avait été bonne, et, depuis le malin, la fièvre avait cessé entièrement. On l'engageait à faire une promenade en cabriolet, et il se proposait d'aller chez M. do BoisguilbauU lorsque celui-ci était cutré.
I^e marquis avait su tous les détails de cette indis* position par le charpentier, qui l'avait cachée avec soin à Gilberte. Il n'y avait plus aucun sujet de crainte. Le médecin déclara qu'il fallait faire dlncr son malade, et se relira en disant qu'il ne reviendrail le lendemain que pour Tacquil de sa conscience.
M. de BoisguilbauU, pendant ces détails, observait attentivement la figure de M. Cardonnet. Il lui trouva un air de triomphe plutôt qu'un air de joie. Sans doute l'industriel avait tremblé à l'idée de perdre son fils; mais, celle crainte évanouie, la victoire était remportée : Emile [louvail supporter la douleur.
De son côté, M. Cardonnet observait la tournure bizarre du marquis, cl la trouvait souverainement ridicule. Sa gravité et sa lenteur à parler l'impaticnlaienl d'autant plus que M. de BoisguilbauU, plus embarrassé au fond qu'il ne voulait le paraître, ne fit que dire des lieux communs d'un ton sentencieux. L'industriel le salua au bout de peu d'instants, et sortit pour retourner à ses affaires. Madame Cardonnet, devinant alors, à l'inquiétude d'Emile, qu'il désirait s'entretenir avec son vieil ami, les laissa ensemble, après avoir recommandé à son fils de ne pas trop parler.
— Eh bien ! dit Emile au marquis lorsqu'ils furent seuls, vous pouvez m'apporter la couronne du martyre! J'ai passé par l'épreuve du feu; mais Dieu protège ceux qui l'invoquent, et j'en suis sorti net et sans brûlure apparente : un peu brisé, à la vérité, mais calme et plein de foi en l'avenir. Ce matin, j'ai déclaré à mon père, dans toute la plénitude de ma raison et de ma tranquillité d'esprit, ce que je lui avais déclaré dans l'agitation et peut-être dafis le délire de la fièvre. Il sait maintenant que jamais je ne renoncerai à mon opinion, et qu'aucun jeu avec ma passion ne pourra lui procurer celte victoire. Il en parait fort satisfait; car il croit avoir réussi à me dégoûter d'un mariage qu'il redoutait
plus que la ferveur de mes principes. Il parlait, ce malin encore, de me distraire, de me faire voyager, de m'envoycr en Italie. Je lui ai dit que je ne voulais pas quitter la France, ni môme ce pays-ci, a moins qu'il ne me chassât de la maison paternelle. Il a souri, et, à cause de la saignée qu'on m'a faite hier, il n'a pas voulu n)e contredire; mais demain, il parlera en ami sévère, après-demain en père irrité, et le jour suivant en maître impérieux. Ne vous inquiétez pas de moi, mon ami, j'aurai du courage, du calme et de la patience. Soit qu'il me condamne à l'exil, soit qu'il me garde auprès de lui pour me torturer, je lui montrerai que l'amour est bien fort quand il est inspiré par l'enthousiasme de la vérité et soutenu par l'idéal.
— Emile, dit le marquis, je sais par votre ami Jean tout ce qui s'est passé entre votre père et vous, et aussi tout ce qui s'est opéré de grand et de victorieux dans votre âme. J'étais tranquille en venant ici.
— 0 mon ami ! je sais que vous vous êtes réconcilié avec cet homme simple, mais admirable. 11 m'a dit que vous deviez venir me voir ; je vous attendais.
— Ne vous a-l-il rien dit de plus? dit le marquis en examinant Emile attentivement.
— Non, rien de plus, je vous le jure, répondit Emile avec l'assurance de la sincérité.
— Il a bien fait de tenir sa promesse, reprit M. de BoisguilbauU, vous étiez trop agité par la fièvre pour supporter de nouvelles émotions. J'en ai subi de violentes moi-même depuis que nous ne nous sommes vus ; mais je suis satisfait du résultat, et je vous le ferai connaître. Mais pas encore, Emile ; je vous trouve trop pâle, et moi, je ne suis pas assez sur de moi encore. Ne venez pas me voir aujourd'hui; j'ai d'autres courses à faire, et peut-être qu'en repassant par ici ce soir, je vous reverrai. Me promeltez-vous jusque-là de dîner, de vous soigner, et de vous guérir, en un mol ?
— Je vous le promets, mon ami. Que ne puis-je faire savoir à celle que j'aime qu'en reprenant le libre exercice de ma vie et de mes facultés, j'ai retrouvé mon amour plus ardent et plus absolu que jamais au fond de mon cœur !
— Eh bien, Emile, écrivez-lui quelques lignes sans vous fatiguer, je reviendrai ce soir; et, si elle ne demeure pas trop loin, je me chargerai de lui faire tenir votre lettre.
— Hélas ! mon ami, je ne puis vous dire son nom ! Mais si le charpentier voulait s'en charger... à présent qu'on ne m'observe plus à toute heure et que j'ai recouvre mes forces, je pourrais écrire.
— Écrivez donc, cachetez, et ne mettez pas d'adresse. Le charpentier travaille chez moi, et il aura votre lettre avant ce soir.
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
Tandis que le jeune homme écrivait, M. de Boisguiibauli sortit de sa chambre, et demanda à parler à M. Cardonnct. On lui répondit qu'il venait de sortir en cabriolet.
— Ne sait-on où je pourrais le rejoindre? demanda le marquis à demi persuadé de cet alibi.
Jl travail pas dit où il allait, mais on pensait que c*clait à Châteaubrun, parce qn*il avait pris ce chemin-là, et qu'il y avait été déjà la semaine précédente.
A cette réponse, M. de Boisguilbault montra une vivacité surprenante; il rentra chez Emile, prit sa lettre, lui làla le pouls, trouva qu'il était redevenu un peu agile, remonta à cheval, sortit posément du village comme il y était entré, mais il prit le petit galop quand il fut en plaine.
L'ABSOLUTIOIf.
Cependant, M. Cardonnel arrivait à Châteaubrun, et déjà il était en présence de Gilberte, de son père et de Janillc.
— M. de Châteaubrun, dit-il en s'asscyant avec aisance parmi ces personnes consternées d'une visite qui leur annonçait de nouveaux chagrins, vous savez sans doute tout ce qui s*est passé entre mon fils et moi, à propos de mademoiselle votre fille. Mon Gis a eu le bon goût et le l)on esprit de la choisir pour sa ûancée. Mademoiselle et vous, monsieur, avez eu l'extrême bonté d'accueillir ses prétentions, sans trop savoir si je les approuverais...
Ici, Janilie fit un geste de colère, Gilberte baissa les yeux en pâlissant, et M. Antoine rougit et ouvrit la bouche pour interrompre M. Cardonnct. Mais celui-ci ne lui en donna pas le temps, et continua ainsi :
— Je n'approuvais pas d'abord celte union , j'en conviens ; mais je vins ici, je vis mademoiselle, et je cédai. Ce fut à des conditions bien douces et bien simples. Mon fils est ultra démocrate, et je suis conservateur modéré. Je prévois que des opinions exagérées ruineront l'intelligence et le crédit d'Emile. J'exige qu'il y renonce et revienne à Tesprit de sagesse et de convenance. J'ai cru obtenir aisément ce sacrifice, je m'en suis réjoui d'avance, je vous l'ai annoncé comme indubitable dans une lettre adressée à mademoiselle. Mais , à mon grand étonnement, Emile a persisté dans son exallation , et il y a sacrifié un amour que j'avais cru plus profond et plus dévoué. Je suis donc forcé de vous dire qu'il
a renoncé ce matin, sans retour, à la main de mademoiselle, et j'ai cru de mon devoir de vous en avertir immédiatement , afin que , connaissant bien ses intentions et les miennes, vous n'eussiez point à m'accuser d'irrésolution et d'imprudence. S'il vous convient maintenant d'autoriser ses sentiments et de souffrir ses assiduités, c'est à vous de le savoir, et à moi de m'en laver les mains.
— M. Cardonnel, répondit M. Antoine en se levant , je sais tout cela , et je sais aussi que vous ne manquerez jamais de belles phrases pour vous moquer de nous : mais je dis, moi , que si vous êtes si bien informé, c'est parce que vous avez envoyé des espions dans notre maison, et des laquais pour nous insulter par des prétentions révoltantes à la main de ma fille. Vous nous avez déjà beaucoup fait souffrir avec votre diplomatie, et nous vous prions, sans cérémonie, d'en rester li. Nous ne sommes pas assez simples pour ne pas comprendre que vous ne voulez, à aucune condition, allier votre richesse à notre pauvreté. Nous n'avons pas été dupes de vos détours, et lorsque, par une singulière invention d'esprit, vous avez placé votre fils entre une soumission morale, qui est impossible en fait d'opinions, et un mariage auquel vous n'auriez pas consenti davantage s'il eût voulu descendre à un mensonge, nous avons juré, nous, que nous éloignerions de lui, de vous et de nous, tout mensonge et toute dissimulation. C'est donc pour vous dire que nous savons fort bien ce qu'il nous convient de faire; que je m'entends à préserver l'honneur et la dignité de ma fille, tout aussi bien que vous la richesse de votre fils, et que je n'ai, à cet égard, de conseils à prendre et de leçons â recevoir de personne.
Ayant ainsi parlé avec une fermeté à laquelle M. Cardonnct était loin de s'attendre de la fiart du vieux ivrogne de Châteaubrun, M» Antoine se rassit, et regarda l'industriel eu face. Gilberte se seutait mourir; mais elle crut devoir appuyer de sa fierté la juste fierté de son père. Elle leva aussi les yeux sur M. Cardonnct, et son regard semblait confirmer tout ce que venait de dire M. Antoine.
Janilie, qui ne se possédait plus, crut devoir prendre la parole.
— Soyez tranquille , monsieur, dit-elle ; on se passera fort bien de votre nom. On en a un qui le vaut bien , et quant à la question d'argent , nous avons eu plus de gloire à perdre celui que nous avions , que vous à gagner celui que vous n'aviez pas.
— Je sais, mademoiselle Janilie, répondit Cardonnet avec le calme apparent d'un profond mépris, que vous êtes très-vaine du nom que H. de Châteaubrun fait porter à mademoiselle votre fille. Quant à moi, je n'aurais pas été si fier, et j'aurais fermé les yeux
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
sur ecrlaînes irrégulariléd de naissance : mais je conçois que la fortune d'un rolarier, acquise au prix da IraTail, paraisse méprisable à une personne née comme tous, apparemment, dans les splendeurs de Toisivelé. Il ne me reste qu*à tous souhaiter beaucoup de bonheur à tous, et à demander pardon à mademoiselle Gilbertc de lui avoir causé quelque petit chagrin. Mes torts ont été bien involontaires ; mais je crois les réparer en lui donnant un bon avis: c*esl que les jeunes gens qui se font fort de disposer de la volonté de leurs parents sont parfois plus enivrés d'un caprice passager que pénétrés d'une grande passion» La conduite d'Emile à son égard en est , je crois , la preuve , et j'en suis un peu honteux pour lui.
— C'est assez, M» Cardonnet, assez, entendezvous? dit M. Antoine en colère pour la première fois de sa vie ; je rougirais d'avoir autant d*esprit que vous , si j'en faisais un si indigne usage que d'outrager une jeune fille, et de provoquer son père en sa présence. J'espère que vous m'entendez ^ et que...
— M. Antoine ! mademoiselle Janille ! s'écria Sylvain Charasson en s'élançant d'un bond au milieu de la chambre ; voilà M. de Boisguilbault qui vient vous voir! vrai, comme il fait jour! c'est M. de Boisguilbault ! Je l'ai reconnu à son chevau blanc et a ses lunettes jaunes!
Celte nouvelle imprévue causa tant d'émotion à M. de Châteaubrun qu'il oublia toute sa colère, et, saisi tout à coup d'une joie enfantine mêlée de terreur, il s'avança d'un pas chancelant à la rencontre de son ancien ami.
Mais, au moment où il allait se jeter dans ses bras , il fut glacé de crainte et comme paralysé par la figure froide et le salut tristement poli du marquis. Tremblant et déchiré au fond du cœur, M. Antoine prit d'une main convulsive le bras de sa fille, incertain s'il la pousserait vers M. de Bois* guilbauit comme un gage de réconciliation, ou s'il réioignerait comme une preuve accablante de sa faute.
Janille, éperdue, fit de grandes révérences au marquis, qui lui jeta un regard distrait et lui adressa on salut imperceptible.
— M. Cardonnet, dit-il en se trouvant, an seuil du pavillon carré , face à face avec l'industriel qui sortait le dernier, je crois que vous vous relirez, et je venais précisément ici pour vous rencontrer. Vous êtes sorti de chez vous justement comme je vous cherchais, et j'ai couru après vous. Je vous prie donc de rester encore un peu, et de vouloir bien m'accorder quelques moments d'attention»
— Nous causerons ailleurs , s'il vous plaît , M. le marquis, répondit Cardonnet ; car je ne puis rester
ici davantage ; mais si vous voulez que nous descendions à pied cette montagne.. •
— Non, monsieur, non, permettez-moi d'insister. Ce que j'ai à dire est de quelque importance» et les personnes qui sont ici doivent l'entendre. Je crois voir que je ne suis pas arrivé assez tôt pour prévenir des explications désagréables : mais vous êtes un homme d'affaires, M. Cardonnet, et vous savez qu'on s'assemble en conseil dans les affaires sérieuses, pour discuter froidement de graves intérêts , lors même qu'on y apporte au fond de l'âme un peu de passion. M. le comte de Châteaubrun, je vous prie de retenir M. Cardonnet, cela est tout a fait nécessaire. Je suis vieux, souffrant, je n'aurai peut-être plus la force de revenir, et de faire d*aussi longues courses. Vous êtes des jeunes gens auprès de moi ; je vous demande donc d'avoir un peu de calme et d'obligeance, pour m'épargner beaucoup de fatigue; me refuserezvous?
Le marquis parlait cette fois avec une aisance et une grâce qui en faisaient un tout autre homme que celui que M. Cardonnet venait de voir une heure auparavant. Il se sentit pris d'une curiosité qui n'était pas sans mélange d'intérêt et de considération. M. de Châteaubrun se hâta de le retenir, et ils rentrèrent dans le pavillon, à l'exception de Janille, à laquelle M. Antoine fil un signe, et qui alla se mettre derrière la porte de la cuisine pour écouler.
Gilberle élait incertaine si elle devait rentrer ou sortir ; mais M. de Boisguilbault lui offrit la main avec beaucoup de courtoisie, et, l'amenant a un siège, il s'assit auprès d'elle à une certaine distance de son père et de celui d'Emile.
*~ Pour procéder avec ordre, et selon le respect qu'on doit aux dames, dit-il, je m'adresserai d'abord à mademoiselle de Châteaubrun. Mademoiselle, j'ai fait mon testament la nuit dernière, et je viens vous en faire connaître les articles et conditions ; mais je voudrais bien, cette fois, n'être pas refusé, et je n'aurai le courage de vous lire ce griffonnage qu'autant que vous m'aurez promis de ne pas vous fâcher. Vous m'avez posé aussi vos conditions, vous, dans une lettre que j'ai là et qui m'a fait beaucoup de peine. Cependant je les trouve justes, et je comprends que vous ne vouliez point accepter le moindre petit présent d'un homme que vous considérez comme l'ennemi de votre père. Il faudra donc, pour vous fléchir, que celle inimitié cesse, et que M. votre père me pardonne les torts que je puis avoir eus envers lui. M. de Châteaubrun , dit-il en se levant avec une résolution héroïque, vous m'avez offensé autrefois ; je vous l'ai rendu en vous retirant mon amitié sans explication. Il fallait nous battre ou nous pardonqer mutuellement. Nous ne nous
LE PÉCHÉ DE M. âNTOINE:
sommes fa% baClos, ma» oosa avons été pendant vingt ans étrangers T-ua à Taufre , ce <|iii est plas sérieux pour deux hommes qui se sont beaucoup aimés, âe voas pardonne aujourd'hai vos torts, voulez-voas me pardonner les miens?
— Oh ! marquis! s*écrta M. Antoine en s'étançant vers lui et en fléchissant un genou, vous n*avez jamais en aucun tort envers moi, vous avez été mon meilleur ami , vous m*avez tenu lieu de père , et je vous ai mortellement offensé. Je vous aurais offert ma poitrine nue si vous aviez voulu la percer d'un coup d'épéc,et je n*aurais jamais levé la main contre vous. Vous n^avez pas voulu prendre ma vie, vous m'avez puni bien davantage en me retirant votre amitié. A présent, vous m'accordez votre pardon; c*est à genoux que je le reçois, en présence de mes amis et de mes ennemis, puisque celte humiliation est la seule réparation que je puisse vous offrir. Et vous, M. Cardonnet, dit-il en se relevant et en toisant l'industriel de la tête aux pieds, libre à vous de vous moquer de choses que vous ne pouvez pas comprendre; mais je n'offre pas ma poitrine nue et mon bras désarmé à tout le monde ; vous le saurez bientôt.
M. Cardonnet s*était levé aussi en lançant à M. Antoine des regards menaçants. Le marquis se mit entre eux et dit à Antoine ;
— M. le comte, je ne sais pas ce qui s'est passé entre M. Cardonnet et vous ; mais vous venez de m'offrir une réparation que je repousse, le veux croire que nos loris ont été réciproques, et ce n*est pas à mes genoux , c'est dans mes foras que je veux vous voir ; mais puisque vous croyez me devoir un acte de soumission que mon âge autorise, avant de vous embrasser, j'exige que vous vous réconciliiez avec M. Cardonnet, et que vous fassiez les premiers pas«
— Impossible! s'écria Antoine en pressant convulsivement le bras du marquis, et partagé entre la joie et la colère ; monsieur vient de parler à ma fille d*une manière offensante.
— Non , cela ne se peut pas , reprit le marquis ; c'est un malentendu. Je connais les sentiments de M. Cardonnet ; son caractère s'oppose à une lâcheté. M. Cardonnet, je suis certain que vous connaissez le point d'honneur tout aussi bien qu'un gentilhomme, et vous venez de voir deux gentilshommes qui s'étaient cruellement blessés l'un Tautre , se réconcilier sous vos yeux , sans rougir de leurs mutuelles concessions. Soyez généreux , et montrez-nous que le nom ne fait pas la ftobiesse. Je vous apporte des paroles de paix et surtout des moyens de conciliation. Permettez-moi de mettre votre main dans celle de M. de ChAteaubruii. Voyez : vous' ne refuserez pas un vieillard au bord de sa tombe. Mademoiselle
Gilberte, venez à mon afide, dites un mot à votre père**.
Les tnqyeHs de conciliatifm avaient retenti avec on son clair à l'oreille de M. Cardonnet. Son esprit pénétrant avait déjà deviné une partie de la vérité, li pensa qiTit faudrait céder et qu'il valait mieux avoir les honneurs de la guerre que de subir les né- (Sessités de la capitulation.
— Mes intentions ont été si éloignées de ce qae M. de Châteaubrun les suppose, dit-il, et il y a toujours eu dans ma pensée tant de respect et d'estime pour mademoiselle sa fille, que je n'hésiterai point à désavouer tout ce qui a pu être mal interprété dans mes paroles. Je supplie mademoiselle Gtiberte d*en être persuadée, et je tends la main à son père comme un gage du serment que j'en fais.
— Il suffit, monsieur, n'en parlons plus! dit M. Antoine en lui prenant la main ; quittons-nous sans ressentiment. Antoine de ChAteaubrun n'a jamais su mentir.
K C'est vrai, pensa M. de BoisguilbauH ; s'il eût été plus dissimulé , j'aurais été aveugle... et heureux comme tant d'autres ! »
— Maintenant, lui dit-il d'une voix tremblante, je te remercie , Antoine ; viens m'embrasser !
L'accolade du comte fut passionnée et enthousiaste ; celle du marquis convenable et contrainte. Il jouait un rôle au-dessus de ses forces : il pAlit , trembla , et fut forcé de s'asseoir. Antoine s'assit de son côté , la poitrine pleine de sanglots. Gilberte ^ mit à genoux devant le marquis , et , pleurant aussi de joie et de reconnaissance, elle couvrit ses mains de baisers.
Toute cette sensibilité impatientait l'industriel , qui la contemplait d'un œil froid et fier, et qui attendait les moyena de ceneHiaiion.
H. de Boisgailbanlt les tira enfin de sa poche , et les lut d'une voix nette et distincte.
Il établissait en peu de mots clairs et précis qu'il avait quatre millions cinq cent mille livres de fortune, qu'il donnait, par contrat, la nue propriété de deux millions à mademoiselle Gilberte de Châteaubrun , à condition qu'etle épouserait M. Éroile Cardonnet; et à M. Emile Cardonnet, celle de deux autres millions, à condition .qu'il épouserait mariemoiselle Gilberte de Châteaubrun. Dans le cas où cette condition serait remplie, le mariage serait conclu dans six mois au plus , et M.de Boisgoilbault se réservait l'usufnnt sa vie dorant : mais il donnait la propriété et la jouissance immédiate de cinq cent mille livres aux futurs conjoints dès le jour de leur mariage... laquelle somme pourtant restait acquise et assurée en jouissance et en propriété é madeoMiselle de Châteaubrun, si elle n'épousait pas M. Emile Cardonnet»
LE PÉCHÉ Dfi M. ANTOINE.
On entendît «m faible cri derrière U f)orie ; €*élaît Janilte qui te trouvait mal de joie dans les bras de Sylvain Cbaraasen.
CONCUIATIOFT.
Giiberie ne coroprenail rien à ce qui lui arrivait ; eUe ne se faisait aucune idée de ce que c'était que quatre millions de fortune, et un tel fardeau à porter pour une vie aussi simple et aussi heureuse que la sienne lui eût fait plus de peur que de joie ; mais elle voyait renaître la possibilité de son union avec ÉoMle, et, ne pouvanl parier, elle pressait convulsi ventent la oiaîn de M. de Boisguilbault dans les siennes. Antoine était complètement étourdi de voir sa fiHe si riche. Il ne s*en r^ooissait pas plusqu*eUe, mais il voyait là une preuve si énorme du généreux pardon du marquis , qu*il croyaii rêver et ne trouvait non plus rien à lui dire»
Cardonnct fut le seul qui comprit ce que c'était que quatre millions et demi à réunir sur la tète de ses futurs petils-enfanls. Il ne perdit pourtant point la tète , écouta la lecture du testament d'un air impasaiUe , et , ne voulant pas paraître s'bumilier sous la puissance de l'or, il dit froidement :
— ie vois que M. de Boisguilbault tient fortement â faire fléchir la volonté paternelle devant celle de Tamilié ; mats ce n*est pas la pauvreté de mademoiselle de €bàteaubrun qui m'a jamais paru un obstacle capital & ce mariage. Il y en a un autre qui m'inspire lieaucoup plus de répugnance : c'est qu'elle est fille naturelle, et que tout porte à croire que sa mère... je ne la nommerai pas**, occupe une position infime dans la société.
— Vous êtes dans l'erreur, M. Cardonnet , répondit M. de Boiaguilbftttk avec fermetés Mademoiselle Janille a toujours été irréprochable dans ses mœurs, et je crois que vous anriei tort de mépriser une personne aussi fidèle et aussi dévouée aux objets de son aSectioo. Mais la vérité exige que je redresse votre jugement â cet égard. Je vous atteste, monsieur, que mademoiselle de (Siâteaubrun est de sang noble et sans mélange, si cela peut vous faiie plaisir* Je vous dirai roéiM que j'ai oonnu parfintement sa mère , et qu'elle était d'aussi bonne maison que moimême. Maintenant, M* Cardonnet , avez-vous quelque autre objection k faire? Pensex^rous que le caractère de mademoiseUe de Chàteaubrun puisse inspirer de l'éloignement et de la méfiance.i quelqu'un?
— Non, certes , M. le marquis , répondit Cardonnet , et pourtant j*hésite encore. Il me semble que l'autorîté et la dignité paternelles sont blessées par un pareil contrat , que mon consentement semble être acheté â prix d'or, et , tandis que je n'avais qu'une ambition pour mon fils ; celle de lui voir acquérir de la fortune par son travail et son talent , je vois qu'on l'élève au faite de la richesse , en lut donnant pour avenir l'inaction et l'oisiveté.
— J'espère qu'il n'en sera point ainsi , dît M. de Boisguilbault. Si j'ai choisi Emile pour mon héritier, c'est parce que je crois qu'il ne me ressemblera en aucune façon , et qu'il saura tirer un meilleur parti que moi de la fortune.
Cardonnet ne demandait qu'à céder. Il se disait qu'en refusant, il s'aliénait à jamais son fils, et qu'en consentant de bonne grâce, il pouvait ressaisir assez d'influence pour lui apprendre k se servir de sa richesse comme il l'entendait : c'est-à-dire quUI calculait qu'avec quatre millions on pouvait en avoir un jour quarante , et il était convaincu qu'aucun homme, fût-il un saint, ne peut posséder tout à coup quatre millions sans prendre goût k la richesse. « Il fera d'abord des folies, pensait-il, il perdra une partie de ce trésor ; et quand il le verra diminuer, il en sera si effrayé qu'il voudra combler le déficit ; puis, comme Tappétit vient à ceux qui consentent à manger, il voudra doubler, décupler, centupler... Moi aidant, nous pouvons être un jour les rois de la finance !
— Je n'ai pas le droit, dit -il enfin, de refuser la fortune offerte à mon fils. Je le ferais si je le pouvais, |>arce que tout cela est contre mes opinions et mes idées : mats la propriété est une loi sacrée. Du moment que mon fils reçoit un pareil don, il est propriétaire. Je le dépouillerais, en refusant d'accéder aux conditions exigées. Je dots donc garder à jamais lesileticesur tout ce qui blesse ma conviction dans cet arrangement bizarre, et puisque je suis contraint de céder, je veux au moins le faire avec grâce... d'autant plus que la beauté, l'esprit et le noble caractère de mademoiselle Gilberte flattent mon égoîsme en promettant du bonheur i ma famille.
*— Puisque tout est convenu, dit M. de Boisguilbault en se levant et en faisant un signe par la fenêtre, je prierai mademoiselle Gtiberte, qui a comme moi le goftt des fleurs, d'accepter le bouquet des fiançailles.
Le domestique du marquis entra et déposa la petite caisse qu'il avait apportée. M. de Boisguilbault en tira un magtiifique bouquet des fleurs les plus rares et les plus suaves, le vieux Martin avait mis plus d'une heure à le combiner savamment. Maïs , en guise de rul)an, le bouquet était entouré de la rivière de diamants que Gilberte avait renvoyée, et
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
celle fois, au lieu du cachemire que le marquis nV vail pas juge prudenl de faire reparallre, il avail mis au collier deux rangs au lieu d*un.
«( Donc deux ou Irois cenl mille francs de plus au conlral ! » pensa M. Cardonnel en feignant de regarder les diamants avec indifférence.
— A présent, dit M. de Boisguiibaull à Gilbertc, vous ne pouvez plus rien me refuser, puisque j*ai fait votre volonté. Je vous propose de monter en voilure avec votre père, dans cette même brouette qui m*a élé si utile, et qui m*a procuré le bonheur de vous connaître. Nous irons à Gargilesse ; je pense que M. Cardonnel désire présenter sa belle-fille à sa femme, et moi, j*tii à cœur de lui faire agréer mon héritière.
M. Cardonnel accepta celte offre avec empressement, cl on allait partir lorsque Éroiie parut. Il avail appris que son père était parti pour Châteaubrun : il craignait quelque nouvelle trame contre son bonheur el le repos de Gilberte. Il avail sauté sur son cheval, el, oubliant sa saignée, sa fièvre el ses promesses au marquis, il arrivait tremblant, hors d'haleine, el en proie aux plus amères prévisions.
— Allons, Emile, voilà la femme déjà parée pour la noce, dit M. Cardonnel, qui devina vile le motif de son imprudence.
Et il lui montra Gilbertc, couverte de fleurs et de diamants, au bras de M. de Boisguiibaull.
Emile , dont les nerfs étaient horriblement tendus et agités , fut comme foudroyé par tous les miracles qui fondaient à la fois sur lui. Il voulul parler, chancela, el tomba évanoui dans les bras de M. Antoine*
Le bonheur lue rarement. Emile revint bien 161 à la vie el à Tivresse. Janille lui frottait les tempes avec du vinaigre; Gilbertc tenait sa main dans les siennes , el pour que rien ne manquât à sa joie, sa mère était là aussi quand il ouvrit les yeux. lU' slruile récemment , par le délire d'Emile, de sa passion pour Gilberlc, elle avail fait tout raconter à Galuchet, et, apprenant que son mari était parti pour Châteaubrun , que son fils venait de monter a cheval en dépit de tout, et prévoyant quelque terrible orage, elle était accourue en voiture, bravant pour la première fois la colère de son mari el les mauvais chemins , sans y songer. Elle se prit d*amour pour Gilberte dès les premiers mots qu'elles échangèrent, el si la jeune fille entrait avec terreur dans une famille dont Cardonnel était le chef, elle sentit qu'elle trouverait du moins un dédommagement dans le cœur tendre cl le doux caractère de sa femme.
— Puisque nous voici tous réunis , dit alors M. de Boisguiibaull avec une grâce dont personne ne Peut cru capable , il nous faut passer le reste de la jour-» née ensemble, el dîner quelque part. Nous sommes trop nombreux pour ne pas causer ici quelque em-
barras à mademoiselle Janille, et notre retour à Gargilesse pourrait aussi prendre au dépourvu le mattre d*h6tel de M. Cardonnel. Si vous vouliex loua me faire Thonncur de venir à Boi^^ilbault, outre que c'esl le plus proche , nous y trouverions, je crois , de quoi diner. Peut-être M. Cardonnel prendra-t-il quelque intérêt à faire connaissance avec la propriété de ses enfants ; nous y rédigerons le projet de leur contrat de mariage, el nous prendrons jour pour la noce.
Celle nouvelle preuve de la conversion complète du marquis fut accueillie avec empressement. Janille ne demanda que cinq minutes pour faire la toilette de wademoiêeilêf car elle crut devoir prendre un ton de cérémonie pour la circonstance ; mais Gilberte accueillit par un gros baiser ce qu'elle appela une facétie de sa tendre mère.
- En attendant, la famille Cardonnel visita les ruines, el M. de Boisguiibaull entra avec M. Antoine dans le pavillon carré pour se reposer. Personne n'entendit leur entretien. Ni l'un ni l'autre n'a jamais fait savoir quel en fut le sujet. Échangèreot-ils des explications délicates cl quasi impossibles? ce n'est guère probable. Convinrent-ils pour l'avenir de ne jamais faire la moindre allusion à leur longue mésintelligence, el de reprendre leurs souvenirs d'amitié, juste où ils en étaient restés? Il est certain que, dès ce moment, ils parlèrent ensemble du passé sans amertume, el se reportèrent à leurs anciennes années avec on plaisir mêlé parfois d'attendrissement el de gaieté. Hais on etfll pu remarquer que ces retours sur eux-mêmes ne dépassèrent jamais une certaine époque , celle du mariage de M. de Boisguiibaull, et que le nom de la marquise ne fut jamais prononcé entre eux. Il sembla qu'elle n'eût jamais existé..
Lorsque Gilberte revint, parée autant qu'elle pouvait et voulait Têtre, Emile vitavec transport qu'elle avait rois la robe lilas, qu'un dernier blanchissage de Janille avait rendue presque rose, et que les miracles de son économie et de son adresse faisaient paraître encore fraîche. Elle avait tressé ses longs cheveux qui pendaient jusqu'à terre, et, dans cet abandon magnifique, rappelaient à son heureux fiancé la brûlante journée de Crozant. Des dons de M. de Boisguiibaull elle n'avait conservé que le bouquet et la bague de cornaline qu'elle montrai ce dernier avec un tendre sourire. El le se fit coquette avec le marquis, coquette de cœur, si l'on peut ainsi dire , el, tandis qu'elle témoignait à M. Cardonnel une déférence et des égards un peu forcés, elle se laissait aller ingénument à traiter le marquis, dans ses manières et dans sa pensée , comme s'il eût été le père d'Emile.
Au moment du départ, M. de Boisguiibaull prit
LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
la main' de Jantlle et rinvita à venir dtner chez iiii, avec aolant de courtoisie que si elle eût élé la tnère de Gilberle. Loin d'èlre choqué de les entendre se traiter de mère et éefltle, cette intimité Favait subitement frappé d'une grande estime et d*une secrète reconnaissance pour la vieille fille qui avait subi tant de commérages et de quolibets , plutôt que de révéler à qui que ce soit, même à Tami Jappeloup (que pendant si longtemps le marquis avait cru le confident et le messager d*Ântoine) , le secret de la naissance de Gilberte.
M. Cardonnet ne put s*cmpécher de sourire dédaigneusement à cette invitation.
— M. Cardonnet, lui dit à voix basse M. de Boisgniibault qui s*en aperçut, vous connaîtrez et vous apprécierez cette femme quand vous la verrez élever vos petits-enfants.
Le parc de Boisguilbault fut donc ouvert pour la première fois, depuis qu'il existait, à une société conduite et accueillie par le propriétaire. Le chalet fat ouvert aussi, à l'exception du cabinet dont, cette fois, la porte avait été, grâce à Jappeloup, solidement fixée.
la tristesse imposante du château, la beauté intéressante du mobilier, la magnificence du parc et le grand air de inmnê maison répandu dans le service, causèrent un certain dépita M. Cardonnet. Il avait fait tout son possible â Gargilessepour ne point montrer dans son intérieur des habitudes de parvenu, et, tant qu'il s'était senti homme d*iniportance an milieu des ruines de Cbâteaubrun, il n'avait pas été trop mal à l'aise. Mais il se trouva fort petit au milieu de ce majestueux mélange d'opulence et d'austérité qui caractérisait Boisguilbault. Il essaya, perdes réflexions iibéraieâf d'empêcher que le marquis ne le crût ébloui dosa vieille splendeur. M. de Boisguilbault , qui ne manquait pas de finesse sous sa gaucherie, et qui l'attendait à ce moment-là pour lui faire accepter la plus rude de ses exigences, lui répondit avec calme et en abondant dans son sens. Cardonnet s'en montra fort surpris, car il croyait, avec tout le monde, que le marquis avait conservé tout l'orgueil de sa caste et tout le ridicule des principes de la restauration. £t comme il ne put s'empêcher de marquer son étonnement, M. de Boisguilbault lui dit avec douceur :
— Vous ne me connaissez pas, M. Cardonnet; je suis aussi ennemi des distinctions et des privilèges que vous-même. Je crois les hommes égaux en droits et en valeur lorsqu'ils sont honnêtes et bons.
En ce moment, on vint annoncer que le dîner était servi, et, comme on s*y rendait, maître Jean Jappeloup, bien rasé et endimanché, sortit du chalet, et repoussant Emile avec gaieté, il prit la main de Gilberle pour la conduire à table :
G. SÀND. — TOMB TI.
~ C'est mon droit, dit-il ; vous savez, Emile, que je vous ai promis d'être votre témoin et votre garçon de noce!
Tout le inonde accueillit le charpentier avec trans port, excepté H. Cardonnet, qui n'osa pourtant pas être moins libéral, en celte circonstance, que le vieux marquis, et qui se contenta de sourire en le voyant prendre place au repas de famille. Il se résigna à tout, se promettant bien de changer dé ton quand le mariage serait conclu.
Le dîner, servi sous les ombrages du parc, fut spicndide de fleurs, exquis dans les mets; elle vieux Martin, que son maître avait prévenu de grand matin, se surpassa lui-même dans Tordonnance du service. Sylvain Charasson fut admis à l'honneur de travailler ce jour-là sous ses ordres, et il en parlera toute sa vie.
Les premiers instants furent assez froids. Mais peu à peu le nombre des heureux l'emportant de beaucoup sur celui des mécontents, puisque M. Cardonnet l'était seul et à demi, on s'anima, et au des* sert M. Cardonnet dit en souriant à Emile : « If ont auireê marquis,,, n
Dirons-nous le bonheur d'Emile et de Gilberte? Le bonheur ne se décrit pas, et les amants euxmêmes manquent d'expressions pour le peindre. Quand la nuit fut venue, M. et madame Cardonnet montèrent en voiture et autorisèrent gracieusement Emile à reconduire sa fiancée à Cbâteaubrun, à condition qu'il garderait le cabriolet de son père et ne monterait plus à cheval ce jour-là. M. Antoine, perdu dans une conversation joyeuse avec son ami Jean, s'égara dans le parc, et Janille, qui commençait à s'ennuyer de faire la dame, apaisa ses besoins d*aclivitéen aidant Martin à remettre tout en ordre. Alors M. de Boisguilbault prit le bras d*Émile et celui de Gilberte, et les conduisant aux rochers où, pour la première fois, il avait ouvert son âme à son jeune ami :
— Mes enfants, leur dit-il, je vous ai faits riches, puisque c'était une nécessité pour vaincre les obstacles qui vous séparaient, et le seul moyen d'arriver à vous faire heureux. Mon testament était écrit depuis longtemps, et je l'ai refait cette nuit pour la forme. Mes intentions demeurent; je crois qu'Emile les connaît, et que Gilberte les respectera. J'ai voulu que, dans Tavenir, cette vaste profiriété fût destinée à fonder une coMmunCf et, dans mon premier acte, j'essayais d'en tracer le plan et d'en poser les bases. Mais ce plan pouvait être défectueux et ces bases fragiles ; je n'ai pas eu regret à mon travail, parce que j'ai toujours senti qu'il était faible, et que je suis rhonime le moins capable du monde d'organiser et de réaliser. La Providence était venue à mon secours en m'envoyant Emile pour entrer a ma place
LE PBGHÉ DE M. ANTOINE
dans Tapplicalion, et, dans ces derniers temps, je ]'a?ais institué déji mon légataire universel, c'est-àdire mon exécuteur testamentaire. Mais un pareil acte eût rendu le consentement de H. Cardonnet impossible à obtenir, et je Tai détruit en prenant la résolution de vous marier ensemble. Les actes offi* ciels n*ont pas la valeur qu'on leur attribue, et les lois civiles n*ont jamais trouve le moyen d'enchatner les consciences. C'est pourquoi je suis beaucoup plus tranquille en vous disant ma volonté, et en recevant vos promesses , que si je vous liais par des chaînes aussi fragiles que les articles d*un testament.
« Ne me répondez pas , mes enfants ! je sais vos pensées, je connais vos cœurs. Vous avez été mis A la plus rude de tonles les épreuves, celle de renoncer à être unis, ou d*abjurer vos croyances; vous en êtes sortis triomphants; je me repose à jamais sur vous, et je vous laisse matlres de Tavenir. Vous avez l'intention d'entrer dans la pratique, Emile, je vous en donne les instruments ; mais ce n'est pas à dire que vous en ayez encore les moyens.
(c 11 vous faut la science sociale, et c'est le résultat d'un long travail auquel vous vous appliquerez avec l'aide des forces que votre siècle, qui n'est pas le mien, développera plus ou moins vile, plus ou moins heureusement, selon la volonté de Dieu. Ce n'est peut-être pas vous, mes enfants , ce seront peut-être vos enfants qui verront mûrir mes projets; mais, en vous léguant ma richesse, je vous lègue mon âme et ma foi. Vous la léguerez à d'autres, si vous traversez une phase de l'humanité qui ne vous permette pas de fonder utilement. Mais Emile m'a dit un mol qui m'a frappé. Un jour que je lui demandais ce qu'il ferait d'une propriété comme la mienne, il m'a répondu : « J*e$êaxcrais l » Qu'il essaye donc, et qu'après avoir bien réfléchi, et bien étudié la réalité, lui qui a toujours rêvé le salut de la famille humaine dans Torganisation et le développement de la science agricole, il trouve les moyens de transition qui empêchent la chaîne du passé à Pavenir d'être déplorabicment brisé.
» Je me fie à son intelligcuce, parce qu'elle a sa source dans le cœur. Que Dieu te donne le génie, Emile, et qu'il le donne aux hommes de ton temps! car le génie d'un seul n'est presque rien. Moi, je
n'ai plus qu'à m*«ndormîr doucemeol. dam ma tombe. S*il m'est accordé de vivre encore quelques jours entre vous deux , j'aurai commencé & vivre seulement la veille de ma mort. Mais je n'aurai pas vécu en vain , tout paresseux , découragé et inutile que j'ai été, si j'ai découvert l'homme qui pouvait et devait agir à ma place.
« Gardez-moi jusqu'après votre mariage, et même jusqu'après l'éducation nouvelle et complèteqn'Emile doit s'imposer, le secret de ma croyance et de oes projets. J'aspire à vous voir libres et forts , pour mourir tranquille.
« Et, après tout, mes enfants, quelque parti que vous sachiez prendre, quelque faute que vous commettiez, ou quel que soit le succès qui couronne vos elTorts, je vous avoue qu'il m'est impossible d'être inquiet pour l'avenir du monde. En vain Forage passera sur les générations qui naissent ou vont naJtre; en vain Terreur et le mensonge travailleront pour perpétuer le désordre affreux que certains esprits appellent aujourd'hui, par dérision, apparemment, l'ordre social; en vain l'iniquilé combattra dans le nion<le : la vérité éternelle aura son jour ici-bas. El si mon ombre peut revenir, dans quelques siècles , visiter ce vaste héritage et se glisser sous les arbres antiques que ma main a plantés, elle y verra des hommes libres, heureux, égaux, unis, c'est-à-dire justes et sages! Ces ombrages où j'ai promené tant d'ennuis et de douleurs, où j*ai fui avec épouvante la présence des hommes d'aujourd'hui, abriteront alors, ainsi que les voûtes d'un temple sublime, une nombreuse famille prosternée pour prier et bénir l'auteur de la nature et le père des hommes! Ceci sera le Jardin de /« commuM, c'est-à-dire aussi son gynécée, sa salle de fête et de iMiiquel, son théâtre et son église : car, ne me parlez pas des étroits espaces ou la pierre et le ciment parquent les hommes et la pensée; ne me parlez pas de vos riches colonnades el de vos parvis superbes, en comparaison de cette architecture naturelle dont le Créateur suprême fait les frais! J'ai mis dans ks arbres et dans les fleurs, dans les ruisseaux , dans les rochers et dans les prairies, tonte la poésie de mes pensées. N'ûtez pas au vieux planteur son illusion, si c'en est une ! Il en est encore à cet adage que Dieu est dans tout et que la nature est son temple ! »