AU DIABLE
L'AUTfiCft AU LICTBIJB.
A la Boear de ton visaige To gaigoeres ta pauvre vie.
Après long travail et nsoige, Voiey la mori qui te eonvie.
Ce quatrain en Tieux français , placé au-dessoas d*une composilion d'Holbein, est d'ane tristesse profonde dans sa naïveté. La gravare représente un laboureor conduisant sa charrue au milieu d*un champ. Une vaste campagne s'étend au loin : on y voit de pauvres cabanes ; le soleil se couche derrière la colline. C'est la fin d'une rude journée de travail. Le paysan 'est vieux, trapu, couvert de haillons. L'atlelage de quatre chevaux qu'il pousse en avant est maigre, exténué; le soc s'enfonce dans un sol ralMteux et rebelle. Un seul être est allègre et ingambe dans cette scène de sueur et UÊOiçê* C'est un personnage fantastique , un squelette armé d'un fouet, qui court dans le sillon à côté des chevaux effrayés et les frappe, servant ainsi de valet de charrue au vieux laboureur. C'est la mort, ce spectre qn'Holbein a introduit allégoriqaeroentdans la succession desqjets philosophiques et religieux, & la fois lugubres et bouffons, intitulée /«a Simulackre» de la mort.
Dans cette collection , ou plutôt dans cette vaste
composition où la mort, jouant son rôle à toutes les pages , est le lien et la pensée dominante, Holbein a fait comparaître les souverains, les pontifes, les amants, les joueurs, les jvrognes, les nonnes, les courtisanes, les brigands, les pauvres, les guerriers, les moines, les juifs, les voyageurs, tout le monde de son temps et du nôtre; et partout le spectre de la mort raille, menace et triomphe. D'un seul tableau elle est absente. C'est celui où le pauvre Lazare , couché sur un fumier à la porte du riche , déclare qu'il ne la craint pas , sans doute parce qu'il n'a rien à perdre et que sa vie est une mort anticipée.
Cette pensée stoïcienne du christianisme demipafen de la renaissance est-elle bien consolante? et les âmes religieuses y trouvent-elles leur compte? L'ambitieux, le fourbe, le tyran, le débauché, tous ces pécheurs superbes qui abusent de la vie, et que la mort tient par les cheveux, vont être punis, sans doute ; mais Taveugle, le mendiant, le fou, le pauvre paysan , sont-ils dédommagés de leur longue misère par la seule réflexion que la mort n'est pas un mal pour eux ? Non ! Une tristesse implacable, une effroyable fatalité pèse sur l'œuvre de Tartiste. Cela ressemble à une malédiction amère lancée sur le sort de l'humanité.
C'est bien là la satire douloureuse , la peinture vraie de la société qu'Holbein avait sous les yeux. Crime et malheur, voilà ce qui le frappait ; mais nous, artistes d'un autre siècle, que peindrons-
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nous? Chercherons-nous dans la pensée de la mort la rémunération de Thumanité présente? L'invoquerons-nous comme le châtiment de Tinjustice et le dédommagement de la souffrance ?
Non, nous n*avons plus affaire à la mort, mais à la vie. Nous ne croyons plus , ni au néant de la tombe, ni au salut acheté par un renoncement forcé ; nous voulons que la vie soit bonne, parce que nous voulons qu'elle soit féconde. Il faut que T^zare quitte son fumier, afin que le pauvre ne se réjouisse plus de la mort du riche. H faut que tous soient heureux afin que le bonheur de quelquesuns ne soit pas criminel et maudit de Dieu. II faut que le laboureur, en semant son blé, sache qu'il travaille à l'œuvre de vie, et non qu'il se réjouisse de ce que la mort marche à S0s côtés. 11 faut enfin que la mort ne soit plus ni le châtiment de la pro^ périté, ni la consolation de la détresse. Dieu ne l'a destinée ni à punir, ni à dédommager de la vie, car il a béni la vie, et la tombe ne doit pas être un refuge où il soit permis d'envoyer ceux qu'on ne veut pas rendre heureux.
Certains artistes de notre temps , jetant un regard sérieux sur ce qui les entoure, s'attachent i peindre la douleur, l'abjection de la misère, le fumier de Lazare. Ceci peut être du domaine de l'art et de la philosophie ; mais , en peignant la misère si laide, si avilie, parfois si vicieuse et si criminelle, leur bat est-il atteint , et l'eSbt en est-il salutaire, comme ils le voudraient? Nous n*osons pas nous prononcer là-dessds. On peut nous dire qu'en montrant ce gouffre creusé sous le sol fragile de l'opulence, ils effrayent le mauvais riche, comme, au temps de la danse macabre ^ on lui montrait sa fbsse béante et la mort proie à l'enlacer dans ses bras immondes. Aujourd'hui on lui montre le bandit crochetant sa porte et Tassassin guettant son sommeil. Nous confessons que nous ne comprenons pas trop comment on le réconciliera avec l'humanité qu'il méprise, comment on le rendra sensible aux douleurs du pauvre qu'il redoute, en lui montrant ce pauvre sous la forme du forçai évadé et du rôdeur de nuit. L'affreuse mort, grinçant des dents et jouant du violon dans les images dlfolbein et de ses devanciers, n*a pas trouvé moyen, sous cet aspect, de convertir les pervers et de consoler les victimes. Est-ce que notre littérature ne procéderait pas un peu en ceci comme les artfetes du moyen âge et de la renaissance?
Les buveurs d'Holbein remplissent leurs coupes avec une sorte de fureur pour écarter l'idée de la mort qui, invisible pour eux, leur sert d'échanson. Les mauvais riches d'aujourd'hui demandent des fortifications et des canons pour écarter l'idée d'une jacquerie , que l'art leur montre travaillant dans
l'ombre, en détail, en attendant le moment de fondre sur l'ordre social. L'Église du moyeu âge répondait aux terreurs des puissants de la terre par la vente des indulgences. I^s gouvernements d'aujourd'hui calment l'inquiétude des riches en leur faisant payer beaucoup de gendarmes et de geôliers, de baïonnettes et de prisons.
Albert Durer, Michel-Ange, Holbein, Callot, Goya ont faitde puissantes satires des maux de leur siècle et de leur pays. Ce sont des œuvres immortelles, des pages historiques d'une valeur incontestable ; nous ne voulons donc pas dénier aux artistes le droit de sonder les plaies de la société et de les mettre à na sous nos yeux : mais n'y a-t-il pas autre chose à faire maintenant que de la peinture d'épouvante et de menace? Dans Cette littérature de mystères d'iniquité, que le talent et l'imagination ont mise à la mode, nous aimons mieux les figures douces et suaves que les scélérats à effet dramatique. Celles-là peuvent entreprendre et amener des convenions , les autres font peur, et la peur ne guérit pas l'égoïsme, elle l'augmente.
Nous croyons que la mission de l'art est une mission de sentiment et d*amour, que le roman d'aujourd'hui devrait remplacer la parabole et l'apologue des temps naïfs , et que l'artiste a une tâcbe plus large et plus poétique que celle de proposer quelques mesures de prudence et de conciliation pour atténuer l'effroi qu'inspirent ses peintures. Son but devrait être de faire aimer les objets de sa sollicitude, et au besoin , je ne lui ferais pas un reproche de les embellir un peu. L'art n'est pas une étude de la réalité positive \ c'est une recherche de la vérité idéale , et le Ficaire de Wakefield est un livre plus utile et plus sain à l'âme quela/'arasi» perterti ou les Liaiwnê éangereueeê.
Lecteur, pardonnet-moi ces réflexions, et veoillei les accepter en manière de préface. Il n*y en aura point dans l'historiette que je vais vous raconter, et elle sera si courte et si simple que j'avais besoin de m'en excuser d'avance en vous disant ee que je pense des histoires terribles.
C'est à propos d'un laboureur que je me sois laissé entraîner à cette digression» C'est l'histoire d'un laboureur précisément que j'avais l'intention de vous dire et que je vous dirai tout à llienre.
Xe venais de regarder longtemps el avec nne profonde mélancolie le laboureur d'fîolbeia , et je me promenais dans la campagne rêvant i la vie des champs et à la destinée du eoltivatenr. Sans doute, il est lugubre de consumer ses forces et ses joun à fendre le sein de eette terre Jaloase, qui se fait arracher les trésors de sa fécondité, lorsqu'un morceau du pain le plus noir et le plus grossier est, à la fin de la journée, l'unique récompense et
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rsoiqne profit attachés à un si dur labeur. Ces richesses qui coa?rent le sol, ces moissons, ces fruits, ces beMÎBUZ orgueilleux qui s'engraissent daos les longues herbes, sont la propriété de quelques-uns et les instruments de la fatigue et de Teselavagedu plus grand nombre. L'homme de loisir n'aime en général pour eux-mêmes, ni les champs, ni les prairies, ni le spectacle de la nature, ni les minMUxsnpertiesqui doi?ent secon?ertiren pièces d'or pour son usage. L'homme de loisi r vienlcbercher oa peu d'air et de santé dans le séjour de la campagne, puis il retourne dépenser dans les grandes ▼illes le fruit du travail de ses vassaux.
Df son c6té, rhomme du travail est trop accablé, trop malheureux, et trop effrayé de l'avenir, pour jouir de la beauté des campagnes et des charmes de la vie rustique. Pour loi aussi les champs dorés, les belles prairies, les animaux superbes représentcnt des sacs d'écus dont il n'aura qu'une faible part insuffisante à ses besoins, et que, pourtant, il fhat remplir chaque année, ces sacs maudits, pour satisGiire le maître et payer le droit de vivre parcimonieusement et misérablement sur son do- HHiine.
Et pourtant, la nature est éternellement jeune , belle et généreuse. Elle verse la poésie et la beauté â tttus les êtres , à toutes les plantes qu'on laisse t'y développer i souhait. Elle possède le secret du bonheur et nul n'a su le lui ravir, l^e plus heureux des hommes serait celui qui, possédant la science de son labeur, et travaillant de ses mains, puisant le bien-être et la liberté dans l'exercice de sa force intelligente, aurait le temps de vivre par le CQNir et par le cerveau, de comprendre son œuvra et d'aimer celle de Dieu. L'artiste a des jouissances de ce genre , dans la contemplation et la reproduction des beautés de la nature ; mais , en voyant la douleur des hommes qui peuplent ce paradis^de la terre, l'artiste au cœur droit et humain est troublé au milieu de sa jouissance. Le bonheur serait lA où l'esprit, le ccDur et les bras, travaillant de cooeert sous l'cBil de la Providence, une sainte harmonie existerait entre la munificence de Dieu et les ravissements de l'Ame humaine. C'est alors qu%ii lien de la piteuse et afiftvuse mort, marchant dans son sUloa la fouet à la main, le peintre d'allégorie pourrait placer â ses côtés un auge radieux semant à plaiaes mains le blé béni sur le sillon fumant.
Et le rêve d'une existence douce, libre, poétique, laborieuse et simple pour l'homme des champs n'est pas si difficile à concevoir qu'on doive le reléguer parmi les chimères. Le mot triste et doux de Virgile : « O heureux Thomme des champs, s'il eooBaissait son bonheur I » est un regret ; mais,
comme tous les regrets, c'est aussi une prédiction. Un jour viendra où le laboureur pourra être aussi un artiste, sinon pour exprimer (ce qui importera assez peu alors), du moins pour sentir le beau. Croit-on que cette mystérieuse intuition de la poésie ne soit pas en lui déjà à l'état d'instinct et de vague rêverie? Chez ceux qu'un peu d'aisance protège dès aujourd'hui, et chez qui l'excès du malheur n'étouffe pas tout développement moral et intellectuel, le bonheur pur, senti et apprécié, est à rétat élémentaire ; et, d'ailleurs, si du sein de la douleur et de la fatigue des voix de poëtes se sont déjà élevées, pourquoi dirait-^n que le travail des bras est exclusiî des fonctions de l'âme? Sans doute cette exclusion est le résultat général d'un travail excessif et d'une misère profonde; mais qu'on ne dise pas que quand l'homme travaillera modérément et utilement il n'y aura plus que de mauvais ouvriers et de mauvais poëtes. Celui qui puise de nobles jouissances dans le sentiment de la poésie est un vrai poète, n'eùt-il pas fait un vers dans toute sa vie.
Mes pensées avaient pris ce cours, et je ne m'apercevais pas que cette confiance dans l'éducabilité de l'homme rustique était fortifiée en moi par des influences extérieures. Je marchais sur la lisière d'un champ que des paysans étaient en train de préparer pour la semaille prochaine. L'arène était vaste comme celle du tableau d'Holbein, le paysage était vaste aussi et encadrait de grandes lignes de verdure, un peu rougie aux approches de l'automne, ce large terrain d*un brun vigoureux, où des pluies récentes avaient laissé, dans quelques sillons, des lignes d'eau que le soleil faisait briller comme de minces filets d'argent. La journée était claire et tiède, et la terre, fraîchement ouverte par le tranchant des charrues, exhalait une vapeur légère. Dans le haut du champ un vieillard, dont le dos large et la figure sévère rappelaient celui d'Holbein, mais dont les vêtements n'annonçaient pas la misère, poussait gravement son areuu de forme antique , traîné par deux bœufs tranquilles , à la robe d'un jaune pâle, véritables patriarches delà prairie, hauts de taille, un peu maigres, les cornes longues et rabattues, de ces vieux travailleurs qu'une longue habitude a rendus frères, comme on les appelle dans nos campagnes, et qui, privés l'un de l'autre, se refusent au travail avec un nouveau compagnon et se laissent mourir de chagrin. Les gens qui ne connaissent pas la campagne taxent de fable l'amitié du bœuf pour son camarade d'attelage. Qu'ils viennent voir au fond de Tétable un pauvre animal maigre , exténué , battant de sa queue inquiète ses flancs décharnés, soufflant avec effroi et dédain sur la nourriture qu'on lui présente, les
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yeux (oujours tournés vers la porle, ou grattant du pied la place vide à ses côtés, flairant les jougs et les chaînes que son compagnon a portés, et rappelant sans cesse avec de déplorables mugissements. Le bouvier dira : « C'est une paire de bœufs perdue : son frère est mort, et celui-là ne travaillera plus. Il faudrait pouvoir Tengraisser pour Tabattre ; mais il ne veut pas manger, et bientôt il sera mort de faim. »
Le vieux laboureur travaillait lentement, en silence, sans efforts inutiles ; son docile attelage ne se pressait pas plus que lui ; mais grâce à la continuité d'un labeur sans distraction et d'une dépense de forces éprouvées et soutenues , son sillon était aussi vite creusé que celui de son fils , qui menait , à quelque distance , quatre bœufs moins robustes, dans une veine de terres plus fortes et plus pierreuses.
Mais ce qui attira ensuite mon attention était vé« ritableroent un beau spectacle, un noble sujet pour un peintre. A l'autre extrémité de la plaine labourable, un jeune homme de bonne mine conduisait un attelage magnifique : quatre paires de jeunes animaux à robe sombre, mêlée de noir et de fauve à reflets de feu, avec ces tètes courtes et frisées qui sentent encore le taureau sauvage, ces gros yeux farouches, ces mouvements brusques, ce travail nerveux et saccadé qui s'irrite encore du joug et de l'aiguillon et n'obéit qu'en frémissant de colère à la domination nouvellement imposée. C'est ce qu'on appelle des bœufs /y-a^/tef/ietr/ /lés. L'homme qui les gouvernait avait à défricher un coin naguère abandonné au pâturage et rempli de souches séculaires, travail d'athlète auquel suffisaient à peine son énergie, sa jeunesse et ses huit animaux quasi indomptés.
Un enfant de six à sept ans, beau comme un ange, et les épaules couvertes, sur sa blouse, d'une peau d'agneau qui le faisait ressembler au petit saint Jean-Baptiste des peintres de la renaissance, marchait dans le sillon parallèle à la charrue et piquait le flanc des bœufs avec une gaule longue et légère, armée d'un aiguillon peu acéré. Les fiers animaux frémissaient sous la petite main de l'enfant et faisaient grincer les jougs et les courroies liés à leur front , en imprimant au timon de violentes secousses. Lorsqu'une racine arrêtait le soc, le laboureur criait d'une voix puissante, appelant chaque béte par son nom, mais plutôt pour calmer que pour exciter; car les bœufs, irrités par cette brusque résistance, bondissaient, creusaient la terre de leurs larges pieds fourchus, et se seraient jetés de côté emportant l'arcau à travers champs, si, de la voix et de l'aiguillon, le jeune homme n'eût maintenu les quatre premiers, tandis que l'enfant
gouvernait les quatre autres, il criait aussi, Je pau-. vret, d'une voix qu'il voulait rendre terrible et qui restait douce comme sa figure angélique. Tout cela était beau de force ou de grâce, le paysage, l'homme , l'enfant , les taureaux sous le joug ; et malgré cette lutte puissante où la terre était vaincue, il y avait un sentiment de douceur et de calme profond qui planait sur toutes choses. Quand l'obstacle était surmonté et que l'attelage reprenait sa marche égale et solennelle , le laboureur, dont la feinte violence n'était qu'un exercice de vigueur et une dépense d'activité, reprenait tout à coup la sérénité des âmes simples et jetait un regard de contentement paternel sur sou enfant, qui se retournait pour lui sourire. Puis la voix mâle de ce jeune père de famille entonnait le chant solennel et mélancolique que l'antique tradition du pays transmet, non à tous les laboureurs indistinctement, mais aux plus consommés dans l'art d'exciter et de soutenir l'ardeur des bœufs, de travail. Ce chant, dont l'origine fut peut-être considérée comme sacrée, et auquel de mystérieuses influences ont dû être attribuées jadis, est réputé encore aujourd'hui posséder la vertu d'entretenir le couragi; de ces animaux , d'apaiser leurs mécontentements et de charmer Tennui de leur longue besogne. Il ne suflit pas de savoir bien les conduire en traçant un sillon parfaitement rectiligne, de leur alléger la peine en soulevant ou enfonçant à point le fer dans la terre : on n'est point un parfait laboureur si on ne sait chanter aux bœufs , et c'est là une science à part qui exige un goût et des moyens particu-: liers.
Ce chant n'est, à vrai dire, qu'une sorte de récitatif interrompu et repris à volonté. Sa forme irrégulière et ses intonations fausses, selon les règles de l'art musical, le rendent intraduisible. Mais ce n'en est pas moins un beau chant , et tellement approprié à la nature du travail qu'il accompagne, à l'allure du bœuf, au calme des lieux agrestes, à la simplicité des hommes qui le disent, qu'aucan génie étranger au travail de la terre ne l'eût inventé, et qu'aucun chanteur autre qu'un fin lo^oitreur de cette contrée ne saurait le redire. Aux époques de l'année où il n'y a pas d'autre travail et d'autre mouvement dans la campagne que celui du labourage, ce chant si doux et si puissant pnoote comme une voix de la brise, à laquelle sa tonalité particulière donne une certaine ressemblance. La note finale de chaque phrase, tenue et tremblée avec une longueur et une puissance d'haleine incroyable, monte d'un quart de ton en faussant sySn tématiquement. Cela est sauvage, mais le charme en est invincible, et quand on s'est habitué à l'entendre , on ne conçoit pas qu'un autre chant pût
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s'élever à ces heures et dans ces lieux-là sans en déranger Tharinonie.
Il se trouvait donc que j'avais sous les yeux un tableau qui contrastait avec celui d'Holbein, quoique ce fût une scène pareille. Au lieu d'un triste vieillard, un homme jeune et dispos; au lieu d'un attelage de chevaux efflanqués et harassés, un double quadrige de bœufs robustes et ardents; au lieu de la mort, un bel enfant ; au lieu d'une image de désespoir et d'une idée de destruction, un spectacle d'énergie et une pensée de bonheur.
C'est alors que le quatrain français
A la sneur de ton visaîge, etc.
et le « O foriunaiOB agricolas » de Virgile, me
revinrent ensemble à l'esprit; et qu'en voyant ce couple si beau, l'homme et l'enfant, accomplir dans des conditions si poétiques , et avec tant de grâce unie à la force, un travail plein de grandeur et de solennité, je sentis une pitié profonde mêlée à un respect involontaire. Heureux le laboureur! oui, sans doute, je le serais k sa place, si mon bras, devenu tout d'un coup robuste, et ma poitrine devenue puissante, pouvaient ainsi féconder et chanter la nature, sans que mes yeux cessassent de voir et mon cerveau de comprendre l'harmonie des couleurs et des sons , la finesse des tons et la grâce des contours, en un mot la beauté mystérieuse des choses ! et surtout sans que mon cœur cessât d'être en relation avec le sentiment divin qui a présidé à la création immortelle et sublime!
Mais, hélas! cet homme n'a jamais compris le mystère du beau, cet enfant ne le comprendra jamais. Dieu me préserve de croire qu'ils ne soient pas supérieurs aux animaux qu'ils dominent, et qu'ils n'aient pas par instants une sorte de révélation extatique qui charme leur fatigue et endort leurs soucis! Je vois sur leurs nobles fronts le sceau du Seigneur, car ils sont nés rois de la terre bien mieux que ceux qui la possèdent pour l'avoir payée. Et la preuve qulls le sentent, c'est qu'on ne les dépayserait pas impunément, c'est qu'ils aiment ce sol arrosé de leurs sueurs, c'est que le vrai paysan meurt de nostalgie sous le harnois du soldat, loin du champ qui l'a vu naître. Mais il manque à cet homme une partie des jouissances que je possède, jouissances immatérielles qui lui seraient bien dues, à lui, l'ouvrier du vaste temple, que le ciel est seul assez vaste pour embrasser. Il lui manque la connaissance de son sentiment. Ceux qui l'ont condamné i la servitude dès le ventre de sa mcre, ne pouvant lui ôter la rêverie , lui ont ôté la réflexion.
£b bien ! tel qu'il est, incomplet et condamné à
une éternelle enfance, il est encore plus beau que celui chez qui la science a étouffé le sentiment. Ne vous élevez pas au-dessus de lui , vous autres qui vous croyez investis du droit légitime et imprescriptible de lui commander, car celte erreur effroyable où vous êtes prouve que votre esprit a tué votre cœur et que vous êtes les plus incomplets et les plus aveugles des hommes. J'aime encore mieux cette simplicité de son âme que les fausses lumières de la vôtre, et si j'avais à raconter sa vie, j'aurais plus de plaisir à en faire ressortir les côtés doux et touchants que vous n'avez de mérite à peindre l'abjection où les rigueurs et les mépris de vos préceptes sociaux peuvent le précipiter.
Je connaissais ce jeune homme et ce bel enfant. Je savais leur histoire. Car ils avaient une histoire, tout le monde a la sienne, et chacun pourrait intéresser au roman de sa propre vie, s'il l'avait compris... Quoique paysan et simple laboureur, Germain s'était rendu compte de ses devoirs et de ses affections. Il me les avait racontés naïvement ^ clairement, et je l'avais écouté avec intérêt. Quand je l'eus regardé labourer assez longtemps , je me demandai pourquoi son histoire ne serait pas écrite , quoique ce fût une histoire aussi simple, aussi droite et aussi peu ornée que le sillon qu'il traçait avec sa charrue.
L'année prochaine ce sillon sera comblé et couvert par un sillon nouveau. x\insi s'imprime et disparaît la trace de la plupart des hommes dans le champ de l'humanitc. Un peu de terre l'efface et les sillons que nous avons creusés se succèdent les uns aux autres comme les tombes dans le cimetière. Le sillon du laboureur ne vaut-il pas celui de l'oisif, qui a pourtant un nom, un nom qui restera, si, par une singularité ou une absurdité quelconque, il fait un peu de bruit dans le monde?
Eh bien ! arrachons , s'il se peut, au néant de l'oubli le sillon de Germain, le fin laboureur. Il n*en saura rien et ne s'en inquiétera guère ; mais j*aurai eu quelque plaisir à le tenter.
GERMAIN LS riN LABOCREUa.
— Germain, lui dit un jour son beau-père, il faut pourtant te décider à reprendre femme. Yoilâ bientôt deux ans que tu es veuf de ma fille, et ton atné a sept ans. Tu approches de la trentaine, mon garçon, et tu sais que passé cet âge-là, dans nos pays, un homme est réputé trop vieux pour rentrer en ménage. Tu as trois beaux enfants, et jusqu'ici ils
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ne nous ont point embarrassés. Ma femme et ma bru les ont soignés de leur mieux et les ont aimés comme elles le devaient. Voilà Petit -Pierre quasi élevé; il pique déjà les bœufs assez gentiment, il est assez sage pour garder les bêles au pré, et assez fort pour mener les chevaux à Tabreuvoir. Ce n'est donc pas celui-là qui nous gène : mais les deux autres, que nous aimons pourtant, Dieu le sait, les pauvres innocents ! nous donnent cette année beaucoup de souci. Ma bru est près d'accoucher et elle en a encore un tout petit sur les bras. Quand celui que nous attendons sera venu, elle ne pourra plus s'occuper de ta petite Solange et surtout de ton Sylvain, qui n'a pas quatre ans et qui ne se tient guère en repos ni le jour ni la nuit. C'est un sang vif comme toi; ça fera un bon ouvrier, mais ça fait un terrible enfant ; et ma vieille ne court plus assex vite pour le rattraper quand il se sauve du c^té de la fosse ou quand il se jette sons les pieds des bêtes. Et puis, avec cet autre que ma bru va mettre au monde, son avant-dernier va retomber pendant un an au moins sur les bras de ma femme. Donc tes enfants nous inquiètent et nous surchargent. Nous n'aimons pas à voir des enfants mal soignés ; et quand on pense aux accidents qui peuvent leur arriver faute de surveillance, on n'a pas la tête en repos. Il te faut donc une autre femme et à moi une autre bru. Songes-y, mon garçon. Je t'ai déjà averti plusieurs fois, le temps se passe, les années ne t'attendront point. Tu dois à tes enfants et à nous autres, qui voulons que tout aille bien dans la maison, de te remarier au plus têt.
— Eh bien, mon père, répondit le gendre, si vous le voulez absolument, il faudra donc vous contenter. Mais je ne peux pas vous cacher que cela me fera beaucoup de peine, et que je n'en ai guère plus d'envie que de me noyer. On sait qui on perd et on ne sait pas qui Ton trouve. J'avais une brave femme, une belle femme, douce, courageuse, bonne à ses père et mère, bonne à son mari, bonne à ses enfants, bonne au travail, aux champs comme à la maison, adroite à l'ouvrage, bonne à tout enfin ; et quand vous me l'avez donnée, quand je Fai prise, nous n'avions pas mis dans nos conditions que je viendrais à l'oublier si j'avais le malheur de la perdre.
— Ce que tu dis là est d'un bon cœur, Germain , reprit le père Maurice, et je sais que tu as aimé ma fille, que tu l'as rendue heureuse, et que si tu avais pu contenter la mort en passant à sa place, Catherine serait en vie à l'heure qu'il est, et toi dans le cimetière. Elle méritait bien d'être aimée de toi à ce point-là, et si tu ne t'en consoles pas , nous ne nous en consolons pas non plus. Mais je ne te parle pas de l'oublier. 1^ bon Dieu a voulu qu'elle nous
quittât et nous ne passerons pas un jour sans lot faire savoir par nos prières, nos pensées, nos paroles et nos actions, que nous respectons son souvenir et que nous sommes fâchés de son départ. Mais si elle pouvait te parler de l'autre monde et te donner à connaître sa volonté, elle te commanderait de chercher une mère pour ses petits orphelins. 11 s'agit donc de rencontrer une femme qui soit digne de la remplacer. Ce ne sera pas bien aisé; mais ce n'est pas impossible, et quand nous le l'aurons trouvée, tu l'aimeras comme tu aimais ma fille, parce que tu es un honnête homme et que tu lai sauras gré de nous rendre service et d'aimer tes enfants.
— C'est bien, père Maurice, dit Germain, je ferai votre volonté, comme je l'ai toi^ours faite.
— C'est une justice à te rendre, mon fils, que la as toujours écouté l'amitié et les bonnes raisons de ton chef de famille. Avisons donc ensemble au choix de ta nouvelle femme. D'abord, je ne sais pas d'avis que tu prennes une jeunesse. Ce n'est pas ce qu'il te faut. La jeunesse est légère, et comme c'est u n fardeau que d'élever trois enfants, surtout quand ils sont d'un autre lit, il faut une bonne âme bien sage, bien douce et très-portée au travail. Si la femme n'a pas environ le même âge que toi, elle n'aura pas assez de raison pour accepter uo pareil devoir. Elle te trouvera trop vieux et tes enfants trop jeunes. Elle se plaindra, et les enfants pâtiront.
— Voilà justement ce qui m'inquiète , dit Germain. Si ces pauvres petits venaient à être OMltraités, haïs, battus?
— A Dieu ne plaise! reprit le vieillard. Mais les méchantes femmes sont plus rares dans notre pays que les bonnes, et il faudrait être bien fou pour ne pas mettre la main sur celle qui convient.
^ C'est vrai, mon père; il y a de bonnes filles dans notre village. 11 y a la liOuise, la Sylvaine, la Claudine, la Marguerite... enfin, celle que vous voudrez.
— Doucement, doucement, mon garçon, toutes ces filles-là sont trop jeunes ou trop pauvres... on trop jolies filles; car, enfin, il faut penser à cela aussi, mon fils. Une jolie femme n'est pas toujours aussi rangée qu'une autre.
— Vous voulez donc que j*en prenne «ne laide? dit Germain un peu inquiet.
— - Non i point laide, car cette femme te donnera d'autres enfants, et il n'y a rien de si Iriste que d'avoir des enfants laids, chétifs et malsains. Mais une femme encore fraîche, d'une bonne saaté et qui ne soit ni belle ni laide , ferait très-bien ton affaire.
— Je vois bien, dit Germain en souriant un peu tristement, que, pour Pavoîr telle que veas la
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Toutes, il faudra la faire faire exprès : d'autant plus que Yous ne la voulez point pauvre, et que les riches ne sont pas faciles à obtenir, surtout pour un veuf.
— Et si elle était veuve elle-même, Germain ? la, une veuve sans enfants, et avec un bon bien?
— Je n'en connais pas pour le moment dans notre paroisse.
— Ni moi non plus, mais il y en a ailleurs.
— Vous avez quelqu'un en vue, mon père ; alors dites-le tout de suite.
— Oui, j'ai quelqu'un en vue : c'est une Léonard, veuve d'un Guérin, qui demeure k Fourche.
— Je ne connais ni la femme ni l'endroit, répondit Germain résigné , mais de plus en plus triste.
— Elle s'appelle Catherine, comme ta défunte.
— Catherine? Oui, ça me ferait plaisir d'avoir à dire ce nom- là; Catherine! Et pourtant, si je ne peux pas l'aimer autant que l'autre^ ça me fera en>- €ore plus de peine, ça me la rappellera plus souvent.
— Je te dis que tu l'aimeras ; c'est un bon sujet, une femme de grand cœur; je ne l'ai pas vue depuis longtemps, elle n'était pas laide fille alors; mais elle n'est plus jeune, elle a trente-deux ans. Elle est d'une bonne famille, tous braves gens, et elle a bien pour huit ou dix mille francs de terres, qu'elle vendrait volontiers pour en acheter d^aulres dans Tendroit où elle s*établirait; car elle songe aussi i se remarier, et je sais que, si ton caractère lui convenait, elle ne trouverait pas ta position mauvaise.
— Vous avez donc déjà arrangé tout cela ?
— Oui, sauf votre avis à tous les deux ; et c'est ce qu'il faudrait vous demander l'un à l'autre, en faisant connaissance. Le père de cette femme-là est un peu mon parent, et il a été beaucoup mon ami. Tu le connais bien, le père Léonard ?
— Oui, je l'ai vu vous parler dans les foires, et, à la dernière , vous avez déjeuné ensemble ; c'est donc de cela qu'il vous entretenait si longuement?
— Sans doute ; il te regardait vendre tes bêtes et il trouvait que tu t'y prenais bien, que tu étais un garçon de bonne mine, que tu paraissais actif et entendu ; et quand je lui eus dit tout ce que tu es et comme tu te conduis bien avec nous, depuis huit ans que nous vivons et travaillons ensemble, sans avoir jamais eu un mot de chagrin ou de co- 1ère, il s'est mis dans la télo de te faire épouser sa fille ; ce qui me convient aussi , je te le confesse, d'après la bonne renommée qu'elle a, d'après l'honnêteté de sa famille et les bonnes aflaires où je sais qu'ils sont.
— Je vois, père Maurice, que vous tenez un peu aux bonnes aflEiiree.
— Sans doute, j'y tiens. Est-ce que tu n'y tiens pas aussi ?
— J'y tiens, si vous voulez, pour vous faire plaisir; mais vous savez que, pour ma part, je ne m'embarrasse jamais de ce qui me revient on ne me revient pas dans nos profils. Je ne m'entends pas à faire des partages, et ma tête n'est pas bonne pour ces choses-là. Je connais la (erre, je connais les bœurs, les chevaux, les attelages, les semences, la battaison, les Fourrages. Pour les moutons, la vigne, le jardinage, les menus profils et la culture fine, vous savez que ça regarde voire fils et que je ne m'en mêle pas beaucoup. Quant à l'argent, ma mémoire est courte, et j'aimerais mieux tout céder que de disputer sur le tien et le mien. Je craindrais de me tromper et de réclamer ce qui ne m'est pas dû, et si les aflaires n'étaient pas simples et claires, je ne m'y retrouverais jamais.
— C'est tant pis, mon fils, et voilà pourquoi j'aimerais que tu eusses une femme de tèto pour me remplacer quand je n'y serai plus. Tu n'as jamais voulu voir clair dans nos comptes, et ça pourrait l'amener du désagrément avec mon fils quand vous ne m'aurez plus pour vous mettre d'accord et vous dire ce qui vous revient à chacun.
— Puissiez -vous vivre longtemps, père Alaurice! Mais ne vous inquiétez pas de ce qui sera après vous, jamais je ne me disputerai avec votre fils. Je me fie à Jacques comme à vous-même, et comme je n'ai pas de bien à moi, que tout ce qui peut me revenir provient de votre fille et appartient à nos enfanls, je peux être tranquille et vous aussi ; Jacques ne voudrait pas dépouiller les enfants de sa sœur pour les siens, puisqu'il les aime quasi autant les uns que les autres.
— Tu as raison en cela, Germain. Jacques est un bon fils, un bon frère et un homme qui aime la vérité. Mais Jacques peut mourir avant toi, avant que vos enfants soient élevés, et il faut toujours songer dans une famille à ne pas laisser des mineurs sans un chef pour les bien conseiller et régler leurs différends. Autrement les gens de loi s'en mêlent, les brouillent ensemble et leur font lout manger en procès. Ainsi donc, nous ne devons pas penser à metire chez nous une personne de plus, soit homme, soit femme, sans nous dire qu'un jour cette personne-là aura peut*êlre à diriger la conduite et les afi&ires d'une trentaine d'enfants, petits-enfants, gendres et brus... On ne sait pas combien une famille peut s'accroilre, et quand ta ruche est trop pleine, qu'il faut essaimer, chacun songe à emporter son miel. Quand je l'ai pris pour gendre, quoique ma fille fût riche et toi pauvre, je ne lui ai pas fait reproche de l'avoir choisi. Je te voyais bon travailleur el je savais bien que la meilleure ri-
LA MARE ATJ DIABLE
ehesse pour des gens de campagne comme nous, c'est une paire de bras et un cœur comme les tiens. Quand un homme apporte cela dans une Famille, il apporte assez. Mais une femme, c*est différent; son travail dans la maison est bon pour conserver, non pour acquérir. D*ailleurs, à présent que lu es père et que tu cherches femme, il faut songer que les nouveaux enfants, n'ayant rien à prétendre dans l'héritage de ceux du premier lit, se trouveraient dans la misère si tu venais à mourir, à moins que ta femme n'eût quelque bien de son cùlé. £t puis, les enfants dont tu vas augmenter notre colonie coûteront quelque chose à nourrir. Si cela retombait sur nous seuls, nous les nourririons, bien certainement, et sans nous en plaindre; mais le bienêtre de tout le monde en serait diminué , et les premiers enfants auraient leur part de privations là dedans. Quand les familles augmentent outre mesure sans que le bien augmente en proportion, la misère vient^ quelque courage qu'on y mette. Voilà mes observations, Germain, pèse-les et tâche de te faire agréer à la veuve Guérin ; car sa bonne conduite et ses écus apporteront ici de l'aide dans le présent et de la tranquillité pour l'avenir.
— C'est dit , mon père. Je vais tâcher de lui plaire et qu'elle me plaise.
— Pour cela il faut la voir et aller la trouver.
— Dans son endroit ? A Fourche ? C'est loin d'ici, n'est-ce pas? et nous n'avons guère le temps de courir dans cette saison.
— Quand il s*agit d'un mariage d'amour, il faut s'attendre à perdre du temps ; mais quand c'est un mariage de raison entre deux personnes qui n'ont pas de caprices et savent ce qu'elles veulent, c'est bientôt décidé. C'est demain samedi, tu feras ta journée de labour un peu courte, tu partiras vers les deux heures après diner, tu seras à Fourche à la nuit ; la lune est grande dans ce moment-ci , les chemins sont bons et il n'y a pas plus de trois lieues de pays. C'est près du Magnier. D'ailleurs tu prendras la jument.
— J'aimerais autant aller à pied avec ce temps frais.
— Oui, mais la jument est belle et un prétendu qui arrive aussi bien monté a meilleur air. Tu mettras tes habits neufs et tu porteras un joli présent de gibier au père Léonard. Tu arriveras comme de ma part, tu causeras avec lui, tu passeras la journée du dimanche avec sa fille, et tu reviendras avec on oui ou un non lundi malin.
— C'est entendu, répondit tranquillement Germain.
Et pourtant il n'était pas tout à fait tranquille. Germain avait toujours vécu sagement comme vivent les paysans laborieux. Marié à vingt ans, il
n'avait aimé qu'une femme en sa vie, et depuis son veuvage, quoiqu'il fût d'un caractère impétueux et enjoué, il n'avait ri et folâtré avec aucune autre. Il avait porté ûdèlement un véritable regret dans son cœur, et ce n'était pas sans crainte et sans tristesse qu'il cédait à son beau-père : mais le beau-père avait toujours gouverné sagement la famille, et Germain, qui s'était dévoué tout entier à Tœuvre commune, et par conséquent à celui qui la personnifiait, au père de famille, Germain ne comprenait pas qu'il eût pu se révolter contre de bonnes raisons, contre rintérét de tous.
Néanmoins, il était triste. 11 se passait peu de jours qu'il ne pleurât sa femme en secret, et quoique la solitude commençât à lui peser, il était plus effrayé de former une union nouvelle que désireux de se soustraire à son chagrin. 11 se disait vaguement que l'amour eût pu le consoler en venant le surprendre, car l'amour ne console pas autrement : on ne le trouve pas quand on le cherche. Il Tient à nous quand nous ne l'attendons pas. Ce froid projet de mariage que lui montrait le père Maurice, cette Gancée inconnue, peut-être même tout ce bien qu'on lui disait de sa raison et de sa vertu, lui donnaient à penser. Et il s'en allait songeant, comme songent les hommes qui n'ont pas assez d'idées pour qu'elles se combattent entre elles, c'est-à-dire ne se formulant pas à lui-même de belles raisons de résistance et d'égoisme, mais souffrant d'une douleur sourde, et ne luttant pas contre un mal qu'il fallait accepter.
Cependant le père Maurice était rentré à la métairie, tandis que Germain, entre le coucher du soleil et la nuit, occupait la dernière heure du jour à fermer les brèches que les moutons avaient faites à la clôture d'un enclos voisin des bâtiments. Il relevait les tiges d'épine et les soutenait avec des mottes de terre, tandis que les grives babillaient dans te buisson voisin et semblaient lui crier de se hâter, curieuses qu*elles étaient de venir examiner son ouvrage aussitôt qu'il serait parti.
PSTIT-PIXRRE.
Le père Maurice trouva chez lui une vieille voisine qui était venue causer avec sa femme tout en cherchant de la braise pour allumer son feu. La mère Guillette habitait une chaumière fort pauvre à deux portées de fusil de la ferme. Mais c'était une femme d'ordre et de volonté. Sa pauvre maison était propre et bien tenue, et ses vêtements rapiécés
LA. MARE Air DIABLE.
avec soin annonçaient le respect de soi-même au milieu de la détresse.
— Vous êtes venue chercher le feu du soir, mère Caillette, lui dit le vieillard. Voulez-vous quelque autre chose?
— Non, père Maurice, répondît-elle ; rien pour le moment. Je ne suis pas quémandeuse, vous le savez, et je n*abuse pas de la bonté de mes amis.
— C'est la vérité ; aussi vos amis sont toujours prêts à vous rendre service.
~ J*étais en train de causer avec votre femme, el je lui demandais si Germain se décidait enfin à se remarier.
— Vous n'êtes point une bavarde, répondit le père Maurice, on peut parler devant vous sans craindre les propos : ainsi je dirai à ma femme et à vous que Germain est tout à fait décidé ; il part demain pour le domaine de Fourche.
— A la bonne heure ! s'écria la mère Maurice; ce pauvre enfant ! Dieu veuille qu'il trouve une femme aussi bonne et aussi brave que lui !
— Ah! il va â Fourche? observa la Guillette. Voyez comme ça se trouve ! cela m'arrange beaucoup ; et puisque vous me demandiez tout à l'heure si je désirais quelque chose, je vas vous dire, père Maurice, en quoi vous pouvez m'obliger.
— Dites ! dites ! nous sommes k votre service.
— Je voudrais que Germain prit la peine d'amener ma fille avec lui.
— Où donc ? à Fourche ?
— Non, pas à Fourche, mais aux Ormeaux, où elle va demeurer le reste de l'année.
— Comment, dit la mère Maurice, vous vous séparez de votre fille ?
— Il faut bien qu'elle entre en condition et qu'elle gagne quelque chose. Ça me fait assez de peine, et à elle aussi, la pauvre âme ! Nous n'avons pas pu iious décider à nous quitter à l'époque de la Saint- Jean. Mais voilà que la Saint -Martin arrive et qu'elle trouve une bonne place de bergère dans les fermes des Ormeaux. Le fermier passait l'autre jour par ici en revenant de la foire. Il vit ma petite Marie qui gardait ses trois moutons sur le communal. « Tous n'êtes guère occupée, ma petite fille, qu'il lui dit; et trois moulons pour unepastoure, ce n*est guère. Voulez-vous en garder cent ? je vous emmène, ïsà bergère de chez nous est tombée malade, elle retourne chez ses parents, et si vous voulez être chez nous avant huit jours, vous aurez cinquante francs pour le reste de l'année jusqu'à la Saint- Jean. » L'enfant a refusé, mais elle n'a pu se défendre d'y songer et de me le dire lorsqu'en rentrant le soir, elle m'a vue triste et embarrassée de pasaer l'hiver, qqi va être rude et long, puisqu'on
a vu, cette année, les grues et les oies sauvages traverser les airs un grand mois plus tôt que de coutume. Nous avons pleuré toutes deux; mais enfin le courage est venu. Nous nous sommes dit qiie nous ne pouvions pas rester ensemble, puisqu'il y a à peine de quoi faire vivre une seule personne sur notre lopin de terre; et puisque Marie est en âge (la voilà qui prend seize ans), il faut bien qu'elle fasse comme les autres, qu'elle gagne son pain et qu'elle aide à sa pauvre mère.
— Mère Guillette, dit le vieux laboureur, s'il ne fallait que cinquante francs pour vous consoler de vos peines cl vous dispenser d'envoyer votre enfant au loin , vrai , je vous les ferais trouver, quoique cinquante francs pour des gens comme nous ça commence à peser. Mais en toutes choses il faut consulter la raison aulant que l'amitié. Pour être sauvée de la misère de cet hiver, vous ne le serez pas de la misère à venir, et plus votre fille tardera à prendre son parti, plus elle et vous aurez de peine à vous quitter. La petite Marie se fait grande et forte, et elle n'a pas de quoi s'occuper chez vous. Elle pourrait y prendre l'habitude de la fainéantise...
— Oh ! pour cela, je ne le crains pas! dit la Guillette. Marie est courageuse aulant que fille riche et à la tête d'un gros travail puisse Têtre. Elle ne reste pas un instant les bras croisés, et quand nous n'avons pas d'ouvrage, elle nettoie et frotte nos pauvres meubles qu'elle rend clairs comme des miroirs. C'est une enfant qui vaut son pesant d'or, et j'aurais bien mieux aimé qu'elle entrât chez vous comme bergère que d'aller si loin chez des gens que je ne connais pas. Vous l'auriez prise à la Saint- Jean, si nous avions su nous décider; mais à présent vous avez loué tout votre monde, et ce n'est qu'à la Saint-Jean de l'autre année que nous pourrons y songer.
— Et j'y consens de tout mon cœur, Guillette ! Gela me fera plaisir. Mais, en attendant, elle fera bien d'apprendre son état et de s'habituer à servir les autres.
— Oui, oui, sans doute ; le sort en est jeté. Le fermier des Ormeaux l'a fait redemander ce matin, nous avons dit oui ; et il faut qu'elle parte. Mais la pauvre enfant ne sait pas le chemin, et je n'aimerais pas à l'envoyer si loin toute seule. Puisque votre gendre va à Fourche demain, il peut bien l'emmener. Il parait que c'est tout à côté du domaine où elle va; à ce qu'on m'a dit, car je n'ai jamais fait ce voyage-là !
— C'est tout à côté, et mon gendre la conduira. Cela se doit; il pourra même la prendre en croupe sur la jument, ce qui ménagera ses souliers. Le voilà qui rentre pour souper. Dis-moi, Germain, la petite
LA MARE AU DIABLE
Marie à la mère Guilielte s'en ya bergère aux Ormeaux. Tu la condotras sur ton cheral, n'estrce pas?
— C'est bien, répondit Germain, qaî était sou* cieux, mais toujours disposé à rendre service à son prochain.
Dans notre monde à nous, pareille chose ne viendrait pas à la pensée d'une mère, de confier une fille de seize ans à on homme de vingt-huit ! car Germain n'avait réellement que vingt-huit ans, et quoique, selon les idées de son pays, il passât pour vieux au point de vue du mariage, il était encore le plus bel homme de l'endroit. Le travail ne l'avait pas creusé et flétri comme la plupart des paysans qui ont dix années de labourage sur la té(e. Il était de force à labourer encore dix ans sans paraître vieux, et il eût fallu que le préjugé de l'âge fût bien fort sur l'esprit d'une jeune fille pour l'empêcher de voir que Germain avait le tetnt frais, l'œil vif et bleu comme le ciel de mai, la bouche rose, des dents superbes, le corps élégant et souple comme celui d'un jeune cheval qui n'a pas encore quitté le pré.
Mais la chasteté des mœurs est une tradition sacrée dans certaines campagnes éloignées du mouvement corrompu des grandes villes, et, entre tontes les familles de Relair, la famille de Maurice était réputée honnête et servant la vérité. Germain s'en allait chercher femme; Marie était une enfant trop jeune et trop pauvre pour qu'il y songent dans cette vue, et à moins d'être un 8a$u cœur et un mauvaù hmHme, il était impossible qu'il eût une coupable pensée auprès d'elle. I^ père Maurice ne fut donc nullement inquiet de lui voir prendre en croupe cette jolie fille; la Guillette eût cru lui faire injure si elle lui eût recommandé de la respecter comme sa sœur ; Marie monta sur la jument en pleurant, après avoir vingt fois embrassé sa mère et ses jeunes amies. Germain, qui était triste pour son compte, compatissait d'autant plus h son chagrin, et s'en alla d'un air sérieux, tandis que les gens du voisinage disaient adieu de la main à la pauvre Marie •ans songer à mal.
La Grise était jeune, belle et vigoureuse. Elle portait sans effort son double fardeau, couchant les oreilles et rongeant le frein, comme une fière et ardente jument qu'elle était. En passant devant le pré-long, elle aperçut sa mère, qui s'appelait la vieille Grise, comme elle la jeune Grise, et elle hennit en signe d'adieu. La vieille Grise approcha de la haie en faisant résonner ses enferges, essaya de galoper sur la marge du pré pour suivre sa fille ; puis, la voyant prendre le grand trot, elle hennit â son tour, et resta pensive, inquiète, le nez au vent, la bouche pleine d'herbes qu'elle ne songeait plus h manger.
— Cette pauvre bête connaU toujours sa progéni-
ture, dit Germain pour diatraire la petite Marie de son chagrin. Ça me fait penser que je n*ai pas embrassé mon petit Pierre avant de partir. Le mauvais enfant n'était pas ià ! Il voulait, hier au soir, me faire promettre de l'emmener, et il a pleuré pendant une heure dans son lit. Ce matin encore, il a tout essayé pour me persuader. Oh ! qu'il est adroit et câlin ! mais quand il a vu que ça ne se pouvait pas, monsieur s'est fâché : il est parti dans les champs, et je ne l'ai pas revu de la journée.
— Moi, je l'ai vu, dit la petite Marie en faisant effort pour rentrer ses larmes. Il courait avec les enfants de Soûlas du c6té des tailles, et je me suis bien doutée qu'il était hors de la maison depuis longtemps, car il avait faim et mangeait des prunelles et des mûres de buisson. Je lui ai donné le pain de mon goûter, et il m'a dit : < Merci, ma Marie mignonne : quand tu viendras chez nous, je te donnerai de la galette, u C'est un enfant trop geotil que vous avez le, Germain !
— Oui, qu'il est gentil! reprit le laboureur, et je ne sais pas ce que je ne ferais pas pour loi ! Si sa grand'mère n'avait pas eu plus de raison que mol, je n'aurais pas pu me tenir de l'enrmiener, quand je le voyais pleurer si fort que son pauvre p^t cosur en était tout gonflé.
— Eh bien! pourquoi ne l'auriez-vous pas emmené, Germain? 11 ne vous aurait guère embarrassé; il est si raisonnable quand on fait sa volonté !
— Il parait qu'il aurait été de trop là ou je vais. Du moins c'était l'avis du père Maurice... Moi , pourtant, j'aurais pensé qu'au contraire il fallait voir comment on le recevrait, et qu'un si gentil enfant ne pouvait qu'être pris en bonne amitié... Mais ils disent â la maison qu'il ne faut pas commencer par faire voir les charges du ménage... Je ne sais pas pourquoi je te parle de ça, petite Marie ; tu n'y comprends rien ?
— Si fait, Germain, je sais que vous allez pour vous marier ; ma mère me l'a dit, en me recommandant de n'en parler k personne, ni chez nous, ni là où je vais, et vous pouvez être tranquille : je n'en dirai mot.
— Tu feras bien, car ce n'est pas fait ; peut-être que je ne conviendrai pas à la femme en question*
— Il faut espérer que si, Germain. Pourquoi donc ne lui conviendriez-vous pas?
— Qui sait? J'ai trois enfants, et c'est lourd pour une femme qui n'est pas leur mère !
— C'est vrai, mais vos enfants ne sont pas comme d'autres enfants.
— Crois-tu?
— Ils sont beaux comme des petita ang es, et êi
LA MARE ÂIJ DIABLE
bien élevés qu'en n^en peut pu Toir de plus aimables.
— Il y a SylTain qoi n'est pas trop commode. -* Il est tout petit! il ne peat pas être autrement
que terrible, mais il a tant d*cspril!
— C'est vrai qu'il a de l'esprit : et un courage ! Il ne craint ni Taches ni taureaux, et si on le laissait faire, il grimperait déjà sur les chevaux avec son atné.
— Moi , à votre place , j'aurais emmené l'alné. Bien sûr ça vous aurait fait aimer tout de suite d'avoir un enfant si beau !
-- Oui, si la femme aime les enfants : mais si elle ne les aime pas?
— Est-ce qu'il y a des femmes qui n'aiment pas iesenfonls?
— Pas beaucoup, je pense; mais enfin il y en a, et c'est là ce qui me tourmente.
— Vous ne la connaisses donc pas du tout, cette femme?
— Pas plus que toi, et je crains de ne pas la mieux connaître après que je l'aurai vue. Je ne suis pas méfiant, moi. Quand on me dit des bonnes paroles, j'y crois : mais j'ai été plus d'une fois à même de m'en repentir, car les paroles ne sont pas des actions.
— On dit que c'est une fort brave femme.
— Qui dit cela ? le père Maurice!
— Oui, votre beau-père.
— Cest fort bien, mais il ne la connaît pas non plus.
— Eh bien, vous la verrei tantèt, vous ferez grande attention, et il faut espérer que vous ne vous Irooiperex pas, Germain.
— Tiens, petite Marie, je serai bien aise que tu entres un peu dans la maison avant de t'en aller tout droit aux Ormeaux ; tu es fine, toi, tu as toujours montré de l'esprit, et tu fais attention à tout. Si tu vois quelque chose qui te donne à penser, tu m'en avertiras tout doucement.
— Oh ! non, Germain, je ne ferai pas cela ! Je cniodnis trop de me tromper; et, d'ailleurs, si une parole dite à la légère venait à vous dégoûter de ce mariage, vos parents m'en voudraient, et j'ai bien asseï de chagrins comme ça, sans en attirer d'autres sur ma pauvre chère femme de mère.
Comme ils devisaient ainsi, la Grise fit un écart en dressant les oreilles, puis revint sur ses pas, et se rapprocha du buisson, où quelque chose qu'elle commençait à reconnaître l'avait d'abord effrayée. Germain jeta un regard sur le buisson, et vit dans le fossé, sous les branches épaisses et encore fralcfaee d'un tèteau de chêne, quelque chose qu'il prit pour un agneau.
— Cest ttoe béte égarée, dit-il, ou morte, car
elle ne bouge. Peut-être que quelqu'un la cherche, il faut voir!
— Ce n'est pas une béte, s'écria la petite Marie; c'est un enfant qui dort ; c'est votre Petit-Pierre !
— Par exemple! dit Germain en descendant de cheval ; voyez ce garnement qui dort là, si loin de la maison, et dans un fossé où quelque serpent pourrail bien le trouver !
Il prit dans ses bras l'enfant, qui lui sourit en ouvrant les yeux et jeta ses bras autour de son cou, en lui disant :
— Mon petit père, tu vas m*emmener avec toi !
— Ah oui ! toujours la même chanson ! Que faisiez-vous là, mauvais Pierre ?
— J'attendais mon petit père à passer, dît l'enfant, je regardais toujours sur le chemin, et à force de regarder je me suis endormi.
— Et si j'étais passé sans te voir, tu serais resté toute la nuit dehors, et le loup t'aurait mangé?
-* Oh ! je savais bien que tu me verrais ! répondit Petit-Pierre avec confiance.
— Eh bien, à présent, mon Pierre, embrassemoi, dis-moi adieu, et retourne vite à la maison, si tu neveux pas qu'on soupe sans toi.
— Tu ne veux donc pas m'emmener? s'écria le petit en commençant à frotter ses yeux pour montrer qu'il avait dessein de pleurer.
•— Tu sais bien que grand'père et grand'mère ne le veulent pas, dit Germain se retranchant derrière raulorlté des vieux parents, comme un homme qui ne compte guère sur la sienne propre.
Mais lenfant n'entendit à rien. Il se prit à pleurer tout de bon, disant que puisque son père emmenait la petite Marie, il pouvait bien remmener aussi. On lui objecta qu*il fallait passer les grands bois, qu'il y avait là beaucoup de méchantes bêtes qui mangeaient les petits enfants, que la Grise ne voulait pas porter trois personnes, qu'elle l'avait déclaré en partant, et que, dans le pays où l'on se rendait, il n'y avait ni lit ni souper pour tes marmots. Toutes ces excellentes raisons ne persuadèrent point Petit- Pierre ; il se jeta sur l'herbe, et s'y roula, en criant que son petit père ne l'aimait plus, et que s'il ne l'emmenait pas, il ne rentrerait point du jour ni de la nuit à la maison.
Germain avait un cœur de père aussi tendre et aussi faible que celui d'une femme. La mort de la sienne, les soins qu'il avait été forcé de rendre seul à ses petits, aussi la pensée que ces pauvres enfants sans mère avaient besoin d'être beaucoup aimés, avaient contribué à le rendre ainsi, et il se fit en lui un si rude combat, d'autant plus qu'il rougissait de sa faiblesse et s'efforçait de cacher son malaise à la petite Marie, que la sueur lui en vint au front et que ses yeux se bordèrent de rouge, prêts à pleurer
LA MARE AU DIABLE
aussi. Enfin il essaya de se mettre en colère, roais, en se retournant vers la petîle Marie comme pour la prendre à témoin de sa fermelé d'âme, il vit que le visage de cette bonne fille élait baigné de larmes, et tout son courage l'abandonnant, il lui fut impossible de retenir les siennes, bien qu'il grondât et menaçât encore.
•— Vrai, vous avez le cœur trop dur, lui dit enfin la petite Marie, et pour ma part, je ne pourrais jamais résister comme cela à un enfant qui a un si groschagriii. Voyons, Germain, emmenez-le. Votre jument est bien habituée à porter deux personnes et un enfant, à preuve que votre beau-frère et sa femme, qui est plus lourde que moi de beaucoup, vont au marché le samedi avec leur garçon, sur le dos de celle bonne bète. Vous le mettrez à cheval devant vous, et d'ailleurs, j'aime mieux m'en aller toute seule à pied que de faire de la peine à ce petit.
— Qu'à cela ne tienne, répondit Germain qui mourait d'envie desç laisser convaincre. La Grise est forte et en porterait deux de plus s'il y avait place sur son échine. Mais que ferons-nous de cet enfant en route? Il aura froid, il aura faim, et qui prendra soin de lui ce soir et demain pour le coucher , le Javer et le rhabiller? Je n'ose pas donner cet ennui-là à une femme que je ne connais pas et qui trouvera, sans doute, que je suis bien sans façons avec elle pour commencer.
— Diaprés l'amitié ou l'ennui qu'elle montrera, vous la connaîtrez tout de suite, Germain, croyezmoi ! Et d'ailleurs, si elle rebute votre Pierre, moi je m'en charge. J*irai chez elle l'habiller et je l'emmènerai aux champs demain. Je Tamuserai toute la journée et j'aurai soin qu'il ne manque de rien.
— Et il t'ennuiera, ma pauvre fille! 11 te généra ! toute une journée, c'est long !
— Ça me fera plaisir, au contraire, ça me tiendra compagnie, et ça me rendra moins triste le premier jour que j'aurai à passer dans un nouveau pays. Je me figurerai que je suis encore chez nous.
L'enfant, voyant que la petite Marie prenait son parti, s'était cramponné à sa jupe et la lenail si fort qu'il eût fallu lui faire du mal pour Ten arracher. Quand il reconnut que son père cédait, il prit la main de Marie dans ses deux petites mains brunies par le soleil, et l'embrassa en sautant de joie et en la tirant vers la jument, avec cette impatience ardente que les enfants portent dans leurs désirs.
— Allons! allons! dit la jeunç fille en le soulevant dans ses bras, lâchons d'apaiser ce pauvre cœur qui saule comme un petit oiseau, et si tu sens le froid quand la nuit viendra, dis-le moi, mon Pierre, je te serrerai dans ma cape. Embrasse ton petit père et demande-lui pardon d'avoir fait le méchant. .
Dis que ça ne t'arrivera plus jamais! jamais, entends-tu?
— Oui, oui, à condition que je ferai toujours sa volonté, n*est-ce pas? dit Germain en essuyant les yeux du petit avec son mouchoir. Ah l Marie, vous me le gâtez, ce drôle-là!... Et vraiment, ta es une trop bonne fille, petite Marie. Je ne sais pas pourquoi tu n'es pas entrée bergère chez nous à la Saint- Jean dernière. Tu aurais pris soin de mes enfants, et j'aurais mieux aimé (e payer un bon prix pour les servir que d'aller chercher une femme qui croira peut-être me faire beaucoup de grâce eu ne les délestant pas.
— Il ne faut pas voir comme ça les choses par le mauvais côté, répondit la petite Marie en tenant la bride du cheval pendant que Germain plaçait son fils sur le devant du large bât garni de peau de chèvre ; si votre femme n'aime pas les enfants, vous me prendrez à votre service Tan prochain, et soyez tranquille, je les amuserai si bien qu'ils ne s'aper cevront de rien.
8008 LB8 ttRàNDS GflftRIS.
— Ah çà, dit Germain lorsqu'ils eurent fait quelques pas, que va-t-on dire à la maison en ne voyant point rentrer ce petit bonhomme? Les parents vont être inquiets et le chercheront partout?
~ Vous allez dire au cantonnier qui travaille làhaut sur la route, que vous l'emmenez, et vous lui recommanderez d'avertir votre monde.
— C'est vrai, Marie, tu t'avises de tout, toi ! moi, je ne pensais plus que Jeannie devait être par là.
— Et justement il demeure tout près de la métairie, il ne manquera pas de faire la commission.
Quand on eut avisé à celle précaution, Germain remit la jument au trot, et Petit-Pierre était si joyeux qu'il ne s'aperçut pas tout de suite qu*it n'avait pas dîné. Mais le mouvement du cheval lui creusant l'estomac, il se prit, au bout d'une lieue, à bâiller , à pâlir et à confesser qu'il mourait de faim.
— Voilà que ça commence, dit Germain. Je savais bien que nous n'irions pas loin sans que mon^sienr criât la faim ou la soif.
. — J'ai soif aussi! dit Petit-Pierre.
— Eh bien ! nous allons donc entrer dans le cabaret de la mère Rebec, à Gorlay, au Point dufour? Belle enseigne, mais pauvre gtte I Allons, Marie, tu boiras aussi un doigt de vin.
. — Non, non, je n'ai besoin de rien, dit-elle, je
LA MARE AU DIABLE
tiencini la jumeat pendant que vous entrerez avec le petit.
— Mais j'y songe, ma bonne flile, tu as donné ce matin le pain de ton goûter à mon Pierre, et toi, tu es i jeun ; tu n*as pas voulu dtner avec nous à la maison, to ne faisais que pleurer.
— Oh ! je n'avais pas faim, j'avais trop de peine ! et je vous jure qu'à présent encore je ne sens aucune envie de manger.
— Il faut te forcer, petite; autrement tu seras malade. Nous avons du chemin à faire, et il ne faut pas arriver lâ-bas comme des affamés pour demander du pain avant de dire bonjour. Mor-mémc je veux te donner l'exemple, quoique je n'aie pas grand appétit; mais j'en viendrai à bout, vu qu'après tout je n'ai pas dîné non plus. Je vous voyais pleurer, toi et ta mère, et ça me troublait le cœur. Allons, allons, je vais attacher la Grise à la porte, descends, je le veux.
Ils entrèrent tous trois chez la Rcbec , et , en moins d'un quart d'heure, la grosse boiteuse réussit à leur servir une omelette de bonne mine, du pain bis et du vin clairet.
1^8 paysans ne mangent pas vite, et le petit Pierre avait si grand appétit qu*il se passa bien une heure avant que Germain pût songer à se remettre en roule. La petite Marie avait mangé par complaisance d'abord ; puis, peu à peu, la faim était venue ; car à seize ans on ne peut pas faire longtemps diète, et Pair des campagnes est impérieux. Les bonnes paroles que Germain sut lui dire pour la consoler et lui faire prendre courage produisirent aussi leur effet ; elle fit effort pour se persuader que sept mois seraient bientôt passés, et pour songer au bonheur qu'elle aurait de se retrouver dans sa famille et dans son hameau, puisque le père Maurice et Germain s'accordaient pour lui promettre de la prendre A leur service. Mais comme elle commençait à s'égayer et i badiner avec le petit Pierre, Germain eut la malheureuse idée de lui faire regarder, par la fenêtre du cabaret, la belle vue de la vallée qu'on voit tout entière de cette hauteur, et qui est si riante, si verte et si fertile. Marie regarda et demanda si de là on voyait les maisons de Belair.
— Sans doute , dit Germain , et la métairie, et même ta maison. Tiens, ce petit point gris, pas loin du grand peuplier à Godard, plus bas que le clocher!
— Ah ! je la vois, dit la petite.
Et là- dessus elle recommença de pleurer.
— J'ai eu tort de te faire songer à ça, dit Germain, je ne fais que des bétiscs aujourd'hui! Allons, Marie, partons, ma fitle ; les jours sont courts et, dans une heure, quand la lune montera, il ne fera pas chaud.
Ils se remirent en route, traversèrent la grande
Q. SAND. — TOIB TI.
hrandej et comme, pour ne pas fatiguer la jeune fille et l'enfant par un trop grand trot, Germain ne pouvait faire aller la Grise bien vite, le soleil était couché quand ils quittèrent la roule pour gagner les bois.
Germain connaissait le chemin jusqu'au Magnier; mais il pensa qu'il aurait plus court en ne prenant pas l'avenue de Chanteloube, et en descendant par Presles et la Sépulture, direction qu'il n'avait pas l'habitude de prendre quand il allait à la foire. Il se trompa et perdit encore un peu de temps avant d'entrer dans le bois, encore n'y entra-t-il point par le bon côté, et il ne s'en aperçut pas, si bien qu'il tourna le dos à Fourche et gagna beaucoup plus haut du côté d'Ardentes.
Ce qui l'empêchait alors de s'orienler, c'était un brouillard qui s'élevait avec la nuit, un de ces brouillards des soirs d'automne, que la blancheur du clair de lune rend plus vagues et plus trompeurs encore. Les grandes flaques d'eau dont les clairières sont semées exhalaient des vapeurs si épaisses que, lorsque la Grise les traversait, on ne s'en apercevait qu'au clapotement de ses pieds et à la peine qu'elle avait à les tirer de la vase.
Quand on eut enfin trouvé une belle allée bien droite , et qu'arrivé au bout, Germain chercha à voir où il était, il s'aperçut bien qu'il s'était perdu; car le père Maurice, en lui expliquant son chemin, lui avait dit qu'à la sortie des bois, il aurait à descendre un bout de côte très-roide, à traverser une immense prairie et à passer deux fois la rivière à gué. Il lui avait môme recommandé d'entrer dans cette rivière avec précaution, parce qu'au commencement de la saison il y avait eu de grandes pluies et que l'eau pouvait être un peu haute. Ne voyant ni descente, ni prairie, ni rivière, mais la lande unie et blanche comme une nappe de neige, Germain s'arrêta, chercha une maison, attendit un passant et ne trouva rien qui pût le renseigner. Alors il revint sur ses pas et rentra dans les bois. Mais le brouillard s'épaissit encore plus, la lune fut tout à fait voilée, les chemins étaient affreux, les fondrières profondes. Par deux fois, la Grise faillit s'abattre ; chargée comme elle Tétait, elle perdait courage, et, si elle conservait assez de discernement pour ne pas se heurter contre les arbres, elle ne pouvait empêcher que ceux qui la montaient n'eussent affaire à de grosses branches, qui barraient le chemin à la hauteur de leurs têtes et qui les mettaient fort en danger. Germain perdit son chapeau dans une de ces rencontres et eut grand'pcine à le retrouver. Petit-Pierre s'était endormi, et, se lais sant aller comme un sac, il embarrassait tellement les bras de son père, que celui-ci ne pouvait plus ni soutenir ni diriger le chevaL
|.A MARE AU DIABLE
-~ Je crois que nous somniM ensorcelés, dît Germain en s'arrélant ; car ces bois ne sont pas assez grands pour qu*on s'y perde, à moins d'être ivre, et il y a deux heures au moins que nous y tournons sans pouvoir en sortir. La Grise n'a qu'une idée en tête, c'est de s'en retourner à la maison, et c'est elle qui me fait tromper. Si nous voulons nous en aller chez nous, nous n'avons qu'à la laisser faire. Hais quand nous sommes peut-être à deux pas de l'endroit où nous devons coucher, il faudrait être fou pour y renoncer et recommencer une si longue roule. Cependant, je ne sais plus que faire. Je ne vois ni ciel ni terre, et je crains que cet enfant -là ne prenne la fièvre si nous restons dans ce damné brouillard, ou qu'il ne soit écrasé par noire poids si le cheval vient à s'abattre en avant.
•— Il ne faut pas nous obstiner davantage, dit la petite Marie. Descendons, Germain; donnez-moi l'enfant , je le porterai fort bien , et j'empêcherai mieux que vous que la cape, se dérangeant, ne le laisse à découvert. Vous conduirez la jument par la bride, et nous verrons peut-être plus clair quand nous serons plus près de terre.
Ce moyen ne réussit qu'à les préserver d'une chute de cheval, car le brouillard rampait et semblait se coller à la terre humide. La marche était pénible, et ils furent bientôt si harassés qu'ils s'arrêtèrent en rencontrant enfin un endroit sec sous les grands chênes. La petite Marie était en nage, mais elle ne se plaignait ni ne s'inquiétait de rien. Occupée seulement de l'enfant , elle s*assit sur le sable et le coucha sur ses genoux, tandis que Germain explorait les environs, après avoir passé les rênes de la Grise dans une branche d'arbre.
Mais la Grise, qui s'ennuyait fort de ce voyage, donna un coup de reins, dégagea les rênes, rompit les sangles, et lâchant, par manière d'acquit, une demi-douzaine de ruades plus haut que sa tête, partit à travers le taillis, montrant fort bien qu'elle n'avait besoin de personne pour retrouver son chemin.
— Çà, dit Germain après avoir vainement cherché à la rattraper, nous voici à pied, et rien ne nous servirait de nous retrouver dans le bon chemin, car il nous faudrait traverser la rivière à pied ; et, à voir comme ce^ routes sont pleines d'eau, nous pouvons être bien sûrs que la prairie est sous la rivière. Nous ne connaissons pas les autres passages. Il nous faut donc attendre que ce brouillard se dissipe; ça ne peut pas durer plus d'une heure ou deux. Quand nous verrons clair, nous chercherons une maison, la première venue à la lisière du bois; mais à présent nous ne pouvons sortir d'ici ; il y a là une fosse, un étang, je ne sais quoi devant nous; et derrière, je ne saurais pas non plus dire ce qu'il
y a, car je ne comprends plof ptr qsuA c6lé imniI sommes arrivés.
— Eh bien! prenons patience» Germain, dit la petite Marie. Nous ne sooHBes pat mal sur celle petite hauteur. I^ pluie ne perce pas la feuillée de ces gros chênes, et nous pouroni allamer du leu, car je sens des vieilles souches qui ne tiennent à rien et qui sont assez sèches pour flamber. Yons avez bien du feu, Germain ? Vous fumîes voln pipe, tantôt.
— J'en avais ! mon briquet était aur le bat daaa mon sac, avec le gibier que je portais à ma fîitnre; mais la maudite jument a tout emporté, même mon manteau, qu'elle va perdre et déchirer à toutes les branches.
— Non pas, Germain ; la bAtine, le manleaui le sac, tout est là, par terre, à vos pieds. La Grise a cassé les sangles et jeté tout à côté d'elle en partanL
— C'est vrai Dieu certain ! dit le laboureur, et« nous pouvons trouver un peu de bois mort à titoos, nous réussirons à nous sécher et à noua réchauffer.
— Ce n'est pas difficile, dit la petite Marie, U bois mort craque partout sous les pieds ; mais don» nez-moi d'abord ici la bAtine.
— Qu*en veux-tu faire?
— Un lit pour le petit : non, pas comme ça, à l'envers; il ne roulera pas dans la ruelle; et c'est encore tout chaud du dos de la béte. Calei-moi ca de chaque côté avec ces pierres que vous voyeg lA I
— Je ne les vois pas, moi l Tu as donc des yeux de chat?
— Tenez ! voilà qui est fait, Germain I Donnes* moi votre manteau, que j'enveloppe ses petits pieds, et ma cape par-dessus sou corps. Voyez 1 s'il n'est pas couché là aussi bien que dans son lit 1 et tAtes-le comme il a chaud !
— C'est vrai ! tu t'entends à soigner les enfants, Marie !
— Ça n'est pas bien sorcier. A présent, cherchei votre briquet dans votre sac et je vais arranger la bois.
— Ce bois ne prendra jamais, il est trop humide.
— Vous doutez de tout, Germain l vous ne vous souvenez donc pas d'avoir été pastour et d'avoir laît de grands feux aux champs, au beau milieu de la pluie?
^ Oui, c*est le talent des enfants qui gantant ks bêtes ; mais moi, j'ai été toucfaeur de boDufis aussitôt que j'ai su marcher.
^ C'est pour cela que vous êtes plus fort de vos bras qu'adroit de vos mains. Le voilà biti, ce bûcher, vous allez voir s'il ne flambera pas! Dooaeamoi le feu et une poignée de fougère sèdie. Cest bien ! souffles à présent, vous n'êtes pas puloM»* nique?
LA MARE AU DIABLE
•^ Non p^s qa« je mçIm , dit Gorm^iii en souf- U^ni oomme un soufllei d« forge.
Aa bout d'un instant, la flamme brilla, jeU d'a«« bord DM lumière rooge, et linit par «'élever en jets bleuâtres sons le feuillage des cfaéoes, luttaol contre la bruine et s4ebant peu è peu ratmospbère à dix pieds à la ronde.
— Maintenant je rais m'asseoir auprès du petit pour qu'il no lui tombe pas d'ètineellea sur le corps, dît la jeune Hlle. Vous, mettes du bois el animes le feu, Germain! Nous n'attraperons ici ni fièvre, ni rtane, je tous en réponds.
— Ma foi , tu es une fille d'esprit , dit Germain, el tv sais faire le feu comme une petite sorcière de nuit. Je me sens tout ranimé el le cœur me revient; car avec les jambes mouillées jusqu'aux genoux, et ridée de rester comme cela jusqu'au point du jour, j'étais de fort mauvaise humeur tout à l'beure.
— > fit f uaod on est de mauviise humeur, on ne s'avise de rien, reprit la petite Marie.
r^ Tu n'ea dont jamais de mauvaise humeur, toi?
•*^ Eh non ! januis. A quoi bon ?
^ Oh I ce n'est bon à rien, certainemenft ; mais le moyen de s'en eropéeher, quand on a des ennuis? Dieu sait que tu n'en as pas manqué, toi, pourtant, ma pauvre petite, eer tu n*as pas toujours été heu-
--^ Cestwai, nous avons souffert, ma pauvre mère el moi. Nous avions du ehagrin, mais nous ne perdions jamais eounge.
— Je ne perdrais pas courage pour quelque ouvrage que ce fût, dit Germain ; mais la misère me ileherak; car je n'ai jamais manqué de rien. Ma
m'avait fait riche et je le suis encore; je le Il tant qne je Iravaillerai i la métairie. Ce sera loijours» j'espère... mais diacon doit avoir sa I j'ai sottifert autrement.
— Oui, vous avez perdu votre femme, et c'est rpitiél
— M'eet*^ pas?
•*<* Oh ! je l'ai bien pleurée, allez, Germain ! car eUa était si bonne I Tenez, n'eu parlons pas ; car je la pleurerais encore, tous mes chagrins sont en train de me revenir aujourd'hui.
'^ Cest vrai qu'ello t'aimait beaucoup, petite Marie I elle faisait grand cas de toi et de ta mère. Allons i tu pleuras? Voyons, ma fille, je ne veux paaplanrer, moi...
^ Et vous pleurez pourtant, Germain! Vous pteones aussi ! Quelle honte y a-t-ii pour un homme i pleoser sa femme ? Ne vous gênez pas, allez I je iWi bien de moitié avec vous dans cette peine-li I
-^ Tu as un lion coeur, Marie, et ça me fait du hion do pleurer avec toi. Mais approche donc les pieds du feu; tu as tes jup^ toutes mouiUées
aussi, pauvre petite fille I Tiens, je wê% prendre la place auprès du petit, chau0e-toi mieux que ça.
— J'ai assez chaud, dit Marie, et si vous voulez vous asseoir» prenez un coin du manteau, moi je suis très-bien.
— Le foit est qu'on n'est pas mal ici, dit Germain en s'asseyant tout auprès d'elle. H n'y a que la laim qui me tourmente un peu. 11 est bien neuf heures du soir, et j'ai eu tant de peine à marcher dans ces mauvais chemins , que je me sens tout afiaibli. Est-ce que tu n'as pas faim aussi, toi, Marie?
— Moi ? pas du tout. Je ne suis pas habituée comme vous à faire quatre repas, et j'ai été tant de fois me coucher sans souper, qu'une fois de plus ne ni'élonne guère.
— Eh bien I c'est commode une femme comme loi ; ça ne fait pas de dépense, dît Germain en souriant.
~ Je ne suis pas une femme, dit naïvement Marie, sans s'apercevoir de la tournure que pre naicut les idées du fin latMureur. Est-ce que vous rêvez ?
— Oui, je crois que je rêve, répondit Germain ; c'est la faim qui nie fait divaguer peut-être t
— Que vous êtes donc gourmand ! reprit-elle en s'égayaot un peu à son tour ; eh bien ! si vous ne pouvez pas vivre cinq ou six heures sans manger, est- ce que vous n'avez pas là du gibier dans votre sac, et du feu pour le faire euire?
— Diantre f c'est une bonne idéel mais le présent à mon futur beau-père?
— Vous avez six perdrix el un lièvre I je pense qu'il ne vous faut pas tout cela pour vous rassasier?
— Mais faire cuire cela ici, sans broche et sans landiers, ça deviendra du charbon I
— Non pas, dit la petite Marie, je me charge de vous le faire cuire sous la cendre sans goût de fumée. Est-ce que vous n'avea jamais attrapé d'alouettes dans les champs, et que vous ne les avez pas fait cuire entre deux pierres? Ah! c'est vrai! j'oublie que vous n*avez pas été pastour ! Voyons, plumez cette perdrix ! pas si fort! vous lui arrachez laposul
— Tu pourrais bien plumer l'autre, pour me montrer!
-* Vous voulez donc en manger deux? Quel ogre! allons, les voila plumées. Je vais les euire.
— Tu ferais une parfaite canlinière, petite Marie ; mais , par malheur, tu n'as pas de cantine, et je serai réduit à boire l'eau de cette mare.
— Vous voudriez du vin, pas vrai ? Il vous faudrait peut«<étre du eafc? Vous vous croyez à la foire sous la ramée! Appelez l'aubergiste : de la liqueur au fin laboureur de Belair!
LA MARE AU BIABLE
— Ah î petite méchante, voas vous moquez de moi? Vous ne boiriez pas du vin, voos, si vous eo aviez ?
— Moi? j*en ai ba ce soir, avec voas, chez ia Rebec, pour la seconde fois de ma vie; mais, si vous êtes bien sage, je vais vous en donner une bouteille quasi pleine, et du bon encore !
~ Comment, Marie, tu es donc sorcière, décidé* ment?
— Est-ce que vous n'avez pas fait la folie de demander deux bouteilles de yin à la Rebec? Vous en avez bu une avec votre petit, et j'ai à peine avalé trois gouttes de celle que vous aviez mise devant moii Cependant vous les avez payées toutes les deux, sans y regarder.
— Eh bien ?
^— Kh bien, j'ai mis dans mon panier celle qui
n'avait pas été bue, parce que j'ai pensé que vous ou votre petit auriez soif en route, et la voilà.
— Tu es la 6lle la plus avisée que j'aie jamais rencontrée. Voyez I elle pleurait pourtant, cette pauvre enfant, en sortant de l'auberge! ça ne Ta pas empêchée de penser aux autres plus qu'à ellemême. Petite Marie, Thomme qui t'épousera ne sera pas sot!
— Je l'espère, car je n'aimerais pas un sot. Allons, mangez vos perdrix, elles sont cuites à point ; et, faute de pain , vous vous contenterez de châtaignes.
— Et où diable as-tu pris aussi des châtaignes ?
— C'est bien étonnant ! tout le long du chemin, j'en ai pris aux branches en passant, et j'en ai rempli mes poches.
— Et elles sont cuites aussi?
— A quoi donc aurais-je eu l'esprit, si je ne les avais pas mises dans le feu, dès qu'il a été allumé? ça se fait toujours aux champs.
— Ah çà, petite Marie, nous allons souper ensemble! je veux boire à la santé et te souhaiter un bon mari... là, comme tu le souhaiterais toi-même. Dis-moi un peu cela !
— J'en serais fort empêchée, Germain, car je n'y ai pas encore songé.
~ Comment, pas du tout? jamais? dit Germain en commençant à manger avec un appétit de laboureur, mais coupant les meilleurs morceaux pour les offrir à sa compagne, qui refusa obstinément et se contenta de quelques châtaignes. Dis-moi donc, petite Marie, reprit-il, voyant qu'elle ne songeait pas à lui répondre, tu n'as pas encore eu l'idée du mariage? tu es en âge, pourtant !
— Peut-être, dit-elle ; mais je sois trop pauvre. Il faut au moins cent écus pour entrer en ménage, et je dois travailler cinq ou six ans pour les amasser.
— Pauvre fille ! je voudrais que le père Maurice voulût bien me donner cent écus pour t'en feire cadeau.
— Grand merci, Germain. Eh bien! qu'est-ce qu'on dirait de moi?
— Que veux-tu qu'on dise? on sait bien que je suis vieux et que je ne peux pas t'épouser. Alors on ne supposerait pas que je... que tu...
— Dites donc, laboureur! voilà votre enfant qui se l'éveille, dit la petite Marie.
■ALcaÉ LB raoïB.
Petit- Pierre s*était soulevé et regardait autour de lui d'un air tout pensif.
— Ah ! il n'en fait jamais d'autre quand il entend manger, celui-là ! dit Germain ; le bruit du canon ne le réveillerait pas; mais quand on remue les mâchoires auprès de lui , il ouvre les yeux tout de suite.
•— Vous avez dû être comme ça à son âge ^ dit la petite Marie avec un sourire malin. Allons , mon Petit- Pierre, tu cherches ton ciel de lit? Il est fait de verdure , ce soir, mon enfant; mats ton père n'en soupe pas moins. Veux-tu souper avec Ini? Je n'ai pas mangé ta part ; je me doutais bien que In la réclamerais !
— Marie, je veux que tu manges , s'écria le U^ boureur, je ne mangerai plus. Je suis un voraee , un grossier ; toi , tu te prives pour nous , ce n'est pas juste, j'en ai honte. Tiens, ça m'ète la faim; je ne veux pas que mon fils soupe , si tu ne sonpei pas.
— Laissez-nous tranquilles, répondit la petite Marie , vous n'avez pas la clef de nos appétits. Le mien est fermé aujourd'hui , mais celui de Tolre Pierre est ouvert comme celui d'un petit lonp. Tenez, voyez comme il s'y prend ! Oh I ce sera anssi un rude laboureur !
En effet, Petit-Pierre montra bientôt de qui il était fils, et, à peine éveillé , ne comprenant ni oA il était, ni comment il y était venu, il se mit à dévorer. Puis quand il n'eut plus faim, se tronvant excité comme il arrive aux enfants qui rompent leurs habitudes , il eut plus d'esprit , plus de curiosité et plus de raisonnement qu'à l'ordinains II se fit expliquer où il était , et quand il sut que c'était au milieu d'un bols, il eut un peu peur.
— Y a-t-il des méchantes bêtes dans ce bois? demanda-t-il à son père.
L4 MARE AD DIABLE
— Non, fit le père, il n'y en a point. Ne crains rien.
— * Ta as donc menti quand ta nk*as dit que si j'allais avec toi dans, les grands bois , les loups m'emporteraient?
— Yoyez-vons ce raisonneur? dit Germain embarrassé.
— 11 a raison, reprit la petite Marie, vous lui avez dit cela ; il a bonne mémoire , il s'en souvient. Mais apprends, mon Petit-Pierre, que ton père ne ment jamais. Noos avons passé les grands bois pendant que ta dormais , et nous sommes à présent dans les petits bois , où il n'y a pas de méchantes bétes.
*— Les petits bois sont- ils bien loin des grands?
— Assez loin ; d'ailleurs les loups ne sortent pas des grands bois. Et puis s'il en venait par ici , ton père les tuerait.
— Et toi aussi , petite Marie?
— Et nous aussi, car ta nous aiderais bien, mon Pierre? Ta n'as pas peur, toi? Tu taperais bien dessus!
— Oui, oui , dit l'enfant enorgueilli , en prenant une pose héroïque , nous les tuerions I
— Il n'y a personne comme toi pour parler aux enfants, dit Germain à la petite Marie , et pour leur faire entendre raison. Il est vrai qu'il n'y a pas longtemps que tu étais toi-même un petit enfant , et tu le soaviens de ce que te disait la mère. Je crois bien que plus on est jeune, mieux on s'entend avec ceax qai le sont. J'ai grand'peur qu'une femme de trente ans, qui ne sait pas encore ce que c'est que d'être mère, n'apprenne avec peine à babiller et à raisonner avec des marmots.
— Pourquoi donc pas, Germain? Je ne sais pourquoi vous avez une mauvaise idée touchant celte femme ; vous en reviendrez !
^ Au diable la femme ! dit Germain. Je voudrais en être revenu pour n'y plus retourner. Qu'ai-je besoin d'une femme que je ne connais pas?
— Mon petit père, dit Tenfant, pourquoi donc est*ce que tu parles toujours de ta femme aujourd'hui ? Puisqu'elle est morte?...
— Hélas I tune l'as donc pas oubliée, toi, ta pauvre chère mère?
— Non , puisque je l'ai vu mettre dans une belle boile de bois blanc, et que ma grand'mère m*a conduit auprès pour Fembrasser et luidire adieu ! Elle était toute blanche et toute froide , et tous les soirs ma tante me fait prier le bon Dieu pour qu'elle aille se réchaulfer avec lui dans le ciel. Crois- tu qu'elle y soit, à présent?
-^ Je l'espère, mon enfant; mais il faut toujours prier, ça fait voir à ta mère que tu l'aimes.
— Je vas dire ma prière , reprit l'enfant , je n'ai
pas pensé à la dire ce soir. Mais je ne peux pas la dire tout seul ; j'en oublie toujours un peu. Il faut que la petite Marie m'aide.
— Oui , mon Pierre, je vas l'aider, dit la jeune fille. Viens là , te mettre à genoux sur mol.
L'enfant s'agenouilla sur la jupe de la jeune fille, joignit ses petites mains, et se mit à réciter sa prière, d'abord avec attention et ferveur, car il savait très-bien le commencement ; puis avec plus de lenteur et d'hésitation , et enfin répétant mot à mot ce que lui dictait la petite Marie , lorsqu'il arriva à cet endroit de son oraison, où le sommeil le gagnant chaque soir, il n'avait jamais pu l'apprendre jusqu'au bout. Cette fois encore , le travail de l'attention et la monotonie de son propre accent produisirent leur effet accoutumé ; il ne prononça plus qu'avec effort les dernières syllabes , et encore après se les être fait répéter trois fois; sa tète s'appesantit et se pencha sur la poitrine de Marie : ses mains se détendirent , se séparèrent et retombèrent ouvertes sur ses genoux. A la lueur du feu de bivac, Germain regarda son petit ange assoupi sur le cœur de la jeune fille, qui, le soutenant dans ses bras et réchauffant ses cheveux blonds de sa pure haleine , s'était laissée aller aussi à une rêverie pieuse et priait mentalement pour l'âme de Catherine.
Germain fut attendri , chercha ce qu'il pourrait dire à la petite Marie pour lui exprimer ce qu'elle lui inspirait d'estime et de reconnaissance , mais ne trouva rien qui pût rendre sa pensée. Il s'approcha d'elle pour embrasser son fils qu'elle tenait toujours pressé contre son sein, et il eut peine à détacher ses lèvres du front du Petit-Pierre.
— Vous l'embrassez trop fort , lui dit Marie en repoussant doucement la tête du laboureur, vous allez le réveiller. Laissez-moi le recoucher, puisque le voilà reparti pour les rêves du paradis.
L'enfant se laissa coucher, mais en s'étendant sur la peau de chèvre du bât, il demanda s'il était sur la Grise. Puis , ouvrant ses grands yeux bleus , et les tenant fixés vers les branches pendant une minute , il parut rêver tout éveillé , ou être frappé d'une idée qui avait glissé dans son esprit durant le jour, et qui s'y formulait à l'approche du sommeil.
— Mon petit père , dit-il, si tu veux me donner une autre mère, je veux que ce soit la petite Marie.
Et sans attendre de réponse , il ferma les yeux et s'endormit.
La petite Marie ne parut pas faire d'autre attention aux paroles bizarres de l'enfant que de les regarder comme une preuved'amitié ; elle l'enveloppa avec soin , ranima le feu , et , comme le brouillard endormi sur la mare voisine ne paraissait nullement près de s'éclaircir, elle conseilla à Germain
LA MARE AU DIABI^
de s'arranger auprès du feu pour faire un somme. ^ Je vois que cela vous vient déjà , lui dit-elle, car vous nediles plus mot, et vous regardez la braise comme voire petit faisait tout à Theure. Allons, dormez , je veillerai à Fenfant et au feu.
— C'est toi qui dormiras , répondit le laboureur, et moi je vous garderai tous les denz , car jamais je n'ai eu moins envie de dormir ; j'ai cinquante idées dans la léte.
^ Cinquante , c*est beaucoup, dit la fillette avec une intention un peu moqueuse ; il y a tant de gens qui seraient heureui d'en avoir une !
— £h bien I si je ne suis pas capable d'en avoir cinquante , j'en ai du moins une qui ne me lâche pas depuis une heure.
-- Et je vas vous la dire, ainsi que celle que vous aviez auparavant.
«* £h bien ! oui , dis-la si tu la devines , Marie ; dis-la-moi toi-mémOf ça me fera plaisir.
— Il y a une heure, reprit-elle, vous aviez ridée de manger... et à présent vous avez l'idée de dormir.
— Marie, je ne suis qu'un bouvier, mais vraiment tu me prends pour un boMif. Tu es une méchante ûlle , et je vois bien que lu ne veux point causer avec moi. Dors donc , cela vaudra mieux que de critiquer un homme qui n*est pas gai.
-- Si vous voulea causer, causons, dit la petite fille en se couchant à demi auprès de Tenrant , et en appuyant sa tétecontre le bât. Vouséles en train de vous tourmenteri Germain , et eq cela vous ne montrez pas beaucoup de courage pour un homme. Que ne dirais-je pas , moi , si je ne me défendais pas de mon mieux contre mon propre chagrin ?
-** Oui, sana doute, et c'est là justement ce qui m'occupe, ma pauvre enfant! Tu vas vivre loin de tes parenls et dans un vilain pays de landes et de marécages, où tu attraperas les fièvres d'automne , où les bétes à laine ne profitent pas , ce qui chagrine toujours une bergère qui a bonne intention ; enfin tu seras au milieu d'étrangers qui ne seront peut-être pas bons pour toi , qui ne comprendront pas ce que tu vaux. Tiens, ça me fait plus de peine et de regret que je ne peux te le dire , et j'ai envie de le remmener chez ta mère au lieu d*al1er à Fourche.
— Vous parlez avec beaucoup de bonté , mais sans raison , mon pauvre Germain ; on ne doit pas être lâche pour ses amis , et , au lieu de me montrer le mauvais e6lé de mon sort, vous devriez m'en montrer le bon , comme vous faisiez quand nous avons goûté chez la Rebee.
— Que veux*ttt! ça me paraissait ainsi dans ce moment*là, ei à présent ça me parait autrement ; tu ferais mieux de trouver un mari !
— Ça ne se peul pas , Germain , Je vous l'ai dit • et comme ça ne se peut pas , je n'y pense pas.
— Mais enfin si ça se trouvait? Feul-étre que si lu voulais me dire comment tu souhaiterais qail fût, je parviendrais à imaginer quelqu'un.
— Imaginer n'est pas trouver. Moi , je ne n'imagine rien puisque c'est inutile.
— Tu n'aurais pas l'idée de trouver an riehe ?
— Non, bien sûr, puisque je suis pauvre comme Job.
— Mais s'il était à son aise, ça ne le ferait pas de peine d*ètre bien logée, bien nourrie, bien vitue, et dans une famille de braves gens qui te permettrait d'assister ta mère ?
— Oh ! pour cela, oui ! Assister ma mère est tout mon souhait.
^ Et si cela se rencontrait, quand même rhomoM ne serait pas de la première jeunesse , tu ne ferais pas trop la diflScile?
•«^ Ah! pardonaes*moi , Germain! Cest justement la chose i laquelle je tiendrais. Jo n*aimerais pas un vieux !
— Un vieux , sans doute; mais , par exemple, un homme de mon âge?
— Votre âge est vieux pour moi , Germain ; j'aimerais mieux Tége de Rastien , quoique Rastien no soit pas si joli homme que vous.
>- Tu aimerais mieux Rastien le porcher? dit Germain avec humeur. Un garçon qui a des yeux faits comme les bêtes qu'il mène?
-^ Je passerais par*dessus ses yeux , à cause de ses dix-huit ans.
Germain se sentit horriblement jaloux.
— Allons , dit-il , je vois que tu en tiens pour Rastien. Cest une drôle d*idée , pas moins!
-*- Oui , ce serait une drêle d'idée , répondit la petite Marie en riant aux éclats « et ça ferait un drêle de mari. On lui ferait accroire tout ce q«*on voudrait. Par exemple, l'autre jour, j'avais ramassé une tomate dans le jardin à M. le curé; je lui ai dit que c'était une belle pomme rouge, et il a mordu dedans comme un goulu. Si voua aviez vu quelle grimace t Mon Dieu , qu'il était vilain !
— Tu ne l'aimes donc pas, puisque tu te moques de lui?
^ Ce ne serait pas une raison. Mais je ne l'aime pas : il est brutal avec sa petite sesur, et il est mal* propre.
— Eh bien ! tu ne le sens pas portée pour quelque autre?
— Qu'est-ce que ça vous fait , Germain?
— Ça ne me fait rien , c*cst pour parler. Je vois bien , petite fille , que tu as déjà un galant dans la tète.
•^Non^ Germain, vous vous trompes, je D*eii ai
LA MARE AU DIABLE
An
pas encore; ça pearra Tenir plus tard : mais puis- | ^«eje ne me marierai que quand j*aurai un peu amassé, je suis destinée à me marier tard et avec un Tiens.
— Kh bien , prends-en un vieux tout de suite.
— Non pas , quand je ne serai plus jeune , ça me sera égal ; à présent, ce serait différent !
•— Je vois bien , Marie , que je (e déplais , c'est aaset clair, dit Germain avec dépit et sans peser ses paroles.
La pelite Marie ne répondit pas. Germain se pencha Tcrs elle , elle dormait , elle était tombée vaineue et comme foudroyée par le sommeil , comme font les enfants qui dorment déjà lorsqu'ils babil* lent encore.
Germain fut content qu'elle n*eùt pas fait attention à ses dernières paroles; il reconnut qu'elles n'étaient point sages, et il lui tourna le dos pour se distraire et changer de pensée.
Mais il eut beau faire , il ne put ni s'endormir, ni songer à autre chose qu'à ce qu'il venait de dire. Il tovrna Tingt fois autour du feu , il s'éloigna , il reTint; enfin, se sentant aussi agité que s'il eût aTalé de la poudre à canon , il s'appuya contre l'arbre qui abritait les deux enfants et les regarda dormir.
« Je ne sais pas comment je ne m'étais jamais aperçu, pensait-il, que cette petite Marie est la plus jolie fille du pays. Elle n'a pas beaucoup de couleari mais elle a un petit visage frais comme une rose de buissons. Quelle gentille bouche et quel mignon petit nez ! Elle n'est pas grande pour son âge, mais elle est faite comme une petite caille et légère comme un petit pinson. Je ne sais pas pourquoi on fait tant de cas chez nous d'une grande et grosse femme bien Tcrmeille, La mienne était plutôt mince et pâle, et elle me plaisait par-dessus tout. Celle-ci est toute délicate, mais elle ne s'en porte pas plus mal , et elle est jolie à voir comme on chevreau blanc. Et puis , quel air doux et honnête ! Gomme on lit son bon cœur dans ses yeux , même lorsqu'ils sont fermés pour dormir ! Quant à de Pesprit , elle en a plus que ma chère Catherine n'en STait, il faut en couTcnir, et on ne s'ennuierait pas arec elle. C'est gai , c'est sage , c'est laborieux , c'est aimant et c'est drôle ! ... Je ne vois pas ce qu'on pourrait souhaiter de mieux !
« Mais qn'aî-je à m'occuper de tout cela ? reprenait Germain en tâchant de regarder d'un autre côté; non beau*père ne voudrait pas en entendre parler, et toute la famille me traiterait de fou. D'ailleurs, eile-môme ne voudrait pas de moi, la pauvre enflant ! Elle me trouve trop vieux , elle me l'a dit ; elle n'est pas intéressée, elle se soucie peu d'avoir encore de la misère et de la peine, de porter de
pauvres habits et de souffrir] de la faim pendant deux ou trois mois de Tannée , pourvu qu'elle contente son cœur un jour, et qu'elle puisse se donner à un mari qui lui plaira. Elle a raison , elle ! je ferais de même à sa place , et, dès à présent , si je pouvais suivre ma volonté, au lieu de m'embarquer dans un mariagequi ne me sourit pas, je choisirais une fille à mon gré ! »
Plus Germain cherchait à se raisonner et à se calmer, moins il en venait à bout. Il s'en allait à vingt pas de là , se perdre dans le brouillard , et puis tout d'un coup il se retrouvait à genoux à côté des deux enfants endormis. Une fois même, il voulut embrasser son petit Pierre qui avait un bras passé autour du cou de Marie , et il se trompa si bien que Marie, sentant une haleine chaude comme le feu courir sur ses lèvres, se réveilla et le regarda d'un air tout effaré , ne comprenant rien du tout à ce qui se passait en lui.
•— Je ne vous voyais pas , mes pauvres enfants , dit Germain en se retirant bien vile. J'ai failli tomber sur vous et vous faire du mal.
La petite Marie eut la candeur de le croire et se rendormit. Germain passa de l'autre côté du feu et jura à Dieu qu'il n'en bougerait jusqu'à ce qu'elle fût réveillée. 11 tint parole, mais ce ne fut pas sans peine. Il crut qu'il en deviendrait fou.
Enfin , vers minuit le brouillard se dissipa , et Germain put voir les étoiles briller à travers les arbres. La lune se dégagea aussi des vapeurs qui la couvraient et commença à semer des diamants sur la mousse humide. Le tronc des chênes restait dans une majestueuse obscurité. Mais un peu plus loin les tiges blanches des bouleaux semblaient une rangée de fantômes dans leurs suaires. Le feu se reflétait dans la mare, et les grenouilles , commençant à s'y habituer, hasardaient quelques notes grêles et timides. Les branches anguleuses des vieux arbres, hérissés de pâles lichens , s'étendaient et s'entre-croisaient comme de grands bras décharnés sur la tête de nos voyageurs. C'était un bel endroit, mais si désert et si triste que Germain, las d'y souffrir, se mil à chanter et à jeter des pierres dans Teau pour s'étourdir sur l'ennui effrayant de la solitude. Il désirait aussi réveiller la petite Marie , et lorsqu'il vit qu'elle se levait et regardait le temps, il lui proposa de se remettre en roule.
— Dans deux heures, lui dit-il , l'approche du jour rendra l'air si froid que nous ne pourrons plus y tenir, malgré notre feu. A présent , on voit à se conduire , et nous trouverons bien une maison qui nous ouvrira, ou du moins quelque grange où nous pourrons passer à couvert le reste de la nuit.
Marie n'avait pas de volonté , et quoiqu'elle eût
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encore grande envie de dormir, elle se disposa a suivre Germain. Celai-ci prit son fils dans ses bras sans le réveiller, et voulut que Marie s'approchât de lui pour se cacher dans son manteau , puisqu'elle ne voulait pas reprendre sa cape roulée autour du petit Pierre.
Quand il sentit la jeune fille si près de lui , Germain , qui s^était distrait et égayé un instant , recommença à perdre la tète. Deux ou trois fois il s'éloigna brusquement et la laissa marcher seule ; puis , voyant qu'elle avait peine à le suivre , il l'attendait, l'attirait vivement près de lui et la pressait si fort qu'elle en était étonnée et même fâchée sans oser le dire.
Gomme ils ne savaient point du tout de quelle direction ils étaient partis , ils ne savaient pas mieux celle qu*tls suivaient. Si bien qu'ils remontèrent encore une fois tout le bois , se retrouvèrent de nouveau en face de la lande déserte , revinrent sur leurs pas , et , après avoir tourné et marché longtemps , ils aperçurent de la clarté à travers les branches.
— Bon , voici une maison, dit Germain , et des gens dé|jà éveillés , puisque le feu est allumé. 11 est donc bien tard?
Hais ce n'était pas une maison ; c'était le feu de bivac qu'ils avaient couvert en partant et qui s'était rallumé à la brise. Ils avaient marché pendant deux heures pour se retrouver au point de départ.
LA UOfIftI 01 VILLAGE.
— Pour le coup, j'y renonce ! dit Germain en frappant du pied. On nous a jeté un sort, c'est bien sûr, et nous ne sortirons d'ici qu'au grand jour. 11 f^ut que cet endroit soit endiablé.
— Allons, allons, ne nous fâchons pas, dit Marie, et prenons-en notre parti. Nous ferons un plus grand feu , l'enfant est si bieki enveloppé qu'il ne risque rien, et pour passer une nuit dehors nous n'en mourrons point. Où avez-vous caché la bâline, Germain? Au milieu des houx, grand étourdi? C'est commode pour aller la reprendre !
— Tiens l'enfant, prends-le, que je retire son lit des broussailles ; je ne veux pas que tu te piques les mains.
— C'est fait, voici le lit, et quelques piqûres ne sont pas des coups de sabre , reprit la brave petite fille.
Elle procéda de nouveau au coucher du Petit-
Pierre, qui était si bien endormi cette fols qa'il oe s'aperçut en rien de ce nouveau voyage. Germain mit tant de bois au feu que toute la forêt en resplendit à la ronde : mais la petite Marie n'en poa-^ vait plus, et quoiqu'elle ne se plaignit de rien, elle ne se soutenait plus sur ses jambes. Elle était pâle et ses dents claquaient de froid et de foiblesse* Germain la prit dans ses bras pour la réchauffer; et l'inquiétude, la compassion, des mouvements de tendresse irrésistible s'emparant de son coBOTt firent taire ses sens. Sa langue se délia comme par miracle, et toute honte cessant :
— Marie, lui dit-il, tu me plais, et je suis bien malheureux de ne pas te plaire. Si tu voulais m'accepter pour ton mari, il n'y aurait ni beau-père, ni parents, ni voisins, ni conseils qui pussent m'empécher de me donner à toi. Je sais que tir rendrais mes enfants heureux, que tu leur apprendrais à respecter le souvenir de leur mère, et, ma conscience étant en repos , je pourrais contenter mon cœur. J'ai toujours eu de l'amitié pour toi, et à présent je me sens si amoureux que si tu me demandais de faire tonte ma vie tes mille volontés, je te le jurerais sur l'heure. Vois , je t'en prie , comme je t'aime, et tâche d'oublier mon âge. Pense que c'est une fausse idée qu'on se fait quand on croit qu*un homme de trente ans est vieux. D'ailleurs je n'ai que vingt-huit ans ! Une jeone fille craint de se foire critiquer en prenant un homme qui a dix ou douze ans de plus qu'elle, parce que ce n'est pas la coutume du pays; mais j'ai entendu dire que dans d'autres pays on ne regardait point à cela; qu'au contraire on aimait mieux donner pour soutien, à une jeunesse, un homme raisonnable et d'un courage bien éprouvé qu'un jeune gars qui peut se déranger, et, de bon sujet qu'on le croyait, devenir un mauvais garnement. D'ailleurs les années ne font pas toujours l'âge. Cela dépend de la force et de la santé qu'on a. Quand un homme est usé par trop de travail et de misère ou par la mauvaise conduite, il est vieux avant vingt-cinq ans. Au lieu que moi... Mais ta ne m'écoutes pas, Marie.
— Si fait, Germain, je vous entends bien, répondit la petite Marie ; mais je songe à ce que m'a souvent dit ma mère : c'est qu'une femme de soixante ans est bien à plaindre quand son mari en a soixante et dix ou soixante et quinze, et qu'il ne peut plus travailler pour la nourrir. Il devient infirme, et il faut qu'elle le soigne à l'âge jou elle commencerait elle-même à avoir grand besoin de ménagement et de repos. C'est ainsi qu'on arrive à finir sur la paille.
— Les parents ont raison de dire cela, j'en con- , viens, Marie, reprit Germain ; mais enfin ils sacri-
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fieraient tout le temps de la jeaiiesse, qui est le meillear, à prévoir ce qu'on deviendra à l'âge où l'on n'est plus bon à rien, et où il est indififérent de finir d'une manière ou d'une autre. Mais moi je ne suis pas dans le danger de mourir de faim sur mes vieux jours. Je suis à même d'amasser quelque chose, puisque, vivant avec les parents de ma femme, je travaille beaucoup et ne dépense rien. D'ailleurs je t'aimerai tant , vois-tu , que ça m'empécbera de vieillir. Ou dît que quand un homme est heureux, il se conserve, et je sens bien que je suis plus jeune que Bastion pour t'aimer ; car il ne t'aime pas, lui, il est trop bête, trop enfant pour comprendre comme tu es jolie et bonne , et faite pour être recherchée. Allons, Marie, ne me déteste pas, je ne suis pas un méchant homme : j*ai rendu ma Catherine heureuse , elle a dit devant Dieu à son lit de mort qu'elle n'avait jamais eu de moi que du contentement , et elle m'a recommandé de me remarier. Il semble que son esprit ait parlé ce soir à son enfant, au moment où il s'est endormi. Est-ce que tu n'as pas entendu ce qu'il disait? et comme sa petite bouche tremblait , pendant que ses yeux regardaient en l'air quelque chose que nous ne pouvions pas voir ! 11 voyait sa mère, sois-en sûre, et c'était elle qui lui faisait dire qu'il te voulait pour la remplacer.
— Germain, répondit Marie, tout étonnée et toute pensive, vous parlez honnêtement et tout ce que vous dites est vrai. Je suis sûre que je ferais bien de vous aimer, si ça ne mécontentait pas trop vos parents : mais que voulex-vous que j'y fasse? le cœur ne m'en dit pas pour vous. Je vous aime bien , mais quoique votre âge ne vous enlaidisse pas , il me fait peur. Il me semble que vous êtes quelque chose pour moi comme un oncle ou un parrain , que je vous dois le respect , et que vous anriex des moments où vous me traiteriez comme une petite fille plut6t que comme votre femme et votre égale. Enfin, mes camarades se moqueraient peut-être de moi, et quoique ça soit une sottise de faire attention à cela, je crois que je serais honteuse et un peu triste le jour de mes noces.
— Ce sont là des raisons d'enfant ; tu parles tout à £iit comme un enfant, Marie !
— Eh bien! oui, je suis un enfant, dit-elle, et c'est k cause de cela que je crains un homme trop raisonnable. Vous voyez bien que je suis trop jeune pour vous, si vous n'êtes pas trop vieux pour moi, puisque déjà vous me reprochez de parler sans raison ! Je ne puis pas avoir plus de raison que mon âge n'en comporte.
— Hélas ! mon Dieu, que je suis donc à plaindre d'être si maladroit et de dire si mal ce que je pense ! s'écria Germain, Marie, vous ne m'aimez pas, voilà
le fait; vous me trouvez trop simple et trop lourd. Si vous m'aimiez un peu , vous ne verriez pas si clairement mes défauts. Mais vous ne m'aimez pas, voilà !
— Eh bien, ce n'est pas ma foute, reprit-elle, un peu blessée de ce qu'il ne la tutoyait plus ; j'y fais mon possible en vous écoulant : mais plus je m'y essaye et moins je peux nie meltre dans la tête que nous devions être mari et femme.
Germain ne répondit pas. il mit sa tète dans ses deux mains, et il fut impossible à la petite Marie de savoir s'il pleurait, s'il boudait, ou s'il était endormi. Elle fut un peu inquiète de le voir si morne et de ne pas deviner ce qu'il roulait dans son esprit; mais elle n'osa pas lui parler davantage, et comme elle était trop étonnée de ce qui venait de se passer pour avoir envie de se rendormir, die attendit le jour avec impatience , soignant toujours le feu et veillant l'enfant, dont Germain paraissait ne plus se souvenir. Cependant Germain ne dormait point; il ne réfléchissait pas à son sort, et ne faisait ni projets de courage, ni plans de séduction. Il souffrait, il avait une montagne d'ennuis sur lecoBur. Il aurait voulu être mort. Tout lui paraissait devoir tourner mal pour lui, et, s'il eût pu pleurer, il ne Taurait pas fait à demi. Mais il y avait un peu de colère contre lui-même, mêlée à sa peine, et il étouffait sans pouvoir et sans vouloir se plaindre.
Quand le jour fut venu et que les bruits de la campagne l'annoncèrent à Germain , il sortit son visage de ses mains et se leva. Il vit que la petite Marie n'avait pas dormi non plus, mais il ne sut rien lui dire pour marquer sa sollicitude. Il était tout à fait découragé. Il cacha de nouveau le bât de la Grise dans les buissons, prit son sac sur son épaule, et, tenant son fils par la main :
— A présent, Marie, dit-il, nous allons tâcher d'achever notre voyage. Ycux-tu que je te conduise aux Ormeaux?
— Nous sortirons du bois ensemble, lui réponditelle, et quand nous saurons où nous sommes, nous irons chacun de notre cêté.
Germain ne répondit pas. Il était blessé de ce que la jeune fille ne lui demandait pas de la mener jusqu'aux Ormeaux, et il ne s'apercevait pas qu'il le lui avait offert d'un ton qui semblait provoquer un refus.
Un bûcheron qu'ils rencontrèrent au bout de deux cents pas les mit dans le bon chemin, et leur dit qu'après avoir passé la grande prairie, ils n'avaient qu'à prendre, l'un tout droit, l'autre sur la gauche, pour gagner leurs différents gîtes, qui étalent d'ailleurs si voisins qu'on voyait distinctement les maisons de Fourche de la ferme des Ormeaux et réciproquement.