IS
hk HiaS AU DIABLE.
IHiis ^oand ils earenl remerdé et déliassé to bùcberon, celui-d les rappela pour leur demander s'ils n'avaient pas perdu un cheval.
— J'ai trouvé, leur dii-il, une belle jument grise dans ma cour, où peut-être le loup Taura forcée de chercher un refuge. Mes chiens ont jappé à HNilée, et au point du jour j'ai vu la bête chevaline sous mon hangar ; elle y est encore. Allons«y, et si vous la reconnaissez, emnoenes-la.
Germain, ayant donné d'avance le signalement de la Grise et s'étant convaincu qu'il s'agissait bien d'elle, se mit en route pour aller rechercher son bât. La petite Marie lui offrit alors de conduire son enfant avec elle aux Ormeaux , où il viendrait le reprendre lorsqu'il aurait fait son entrée à Fourche*
-^ Il est un peu malpropre, après la nuit que nous avons passée, dit-elle. Je nettoierai ses babils, je laverai son joli museau, je le peignerai, et quand il sera beau et brave, vous pourrez le présenter à votre nouvelle famille.
— Et qui te dit que je veuille aller k Fourche? répondit Germain avec humeur. Peut-être n'iraî-je pas!
-— Si fait, Germain, vous devez y aller, vous irez, reprit la jeune fille.
-* Tu es bien pressée que je me marie avec une autre , afin d'être sûre que je ne t'ennuierai plus?
— • Allons, Germain, ne pensez plus à cela ; c'est une idée qui vous est venue dans la nuit, parce que cette mauvaise aventure avait un peu dé* rangé vos esprits. Mais a présent il faut que la raison vous revienne ; je vous promets d'oublier ce que vous m'avez dit et de n'en jamais parler à personne.
— Kh! parles- en si tu veux. Je n'ai pas l'habitude de renier mes paroles. Ce que je t'ai dit était vrai, honnête, et je n'en rougirais devant per* sonne.
-— Oui , mais si votre future savait qu'au moment d'arriver, vous avez pensé à une autre, ça la disposerait mal pour vous. Ainsi , faites attention aux paroles que vous direz maintenant ; ne me regardez pas comme ça devant le monde, avec un air tout singulier. Songez au père Maurice qui compte sur votre obcissance et qui serait bien en colère contre moi si je vous détournais de faire sa volonté. Bonjour, Germain, j'emmène Petit-Pierre afin de vous forcer è aller à Fourche. C'est un gage que je vous garde.
— Tu veux donc aller avec elle? dit le laboureur i son fils, en voyant qu'il s'attachait aux mains de la petite Marie et qu'il la suivait résolument.
— Oui, père, répondit l'enfant qui avait écouté
et compris è sa manière ce qu'on venait de dire sans méfiance devant lui. Je m'en vais avec ma Marie mignonne : tu viendras me chercher quand lu auras fini de te marier; mais je veux que Marie reste ma petite mère.
— Tu vois bien qu'il le veut, lui? dit Germain à la jeune fille. Écoute, Petit-Pierre, ajouta-t-il, moi je le souhaite, qu'elle soit ta mère et qu'elle reste toujours avec toi. C'est elle qui ne le veut pas. Tâche qu'elle t'accorde ce qu'elle me refuse.
— Sois tranquille , mon père , je lui ferai dire oui ; la petite Marie fait toujours ce que je veux.
11 s'éloigna avec la jeune fille. Germain resta seul, plus triste, plus irrésolu que jamais.
Cependant , quand il eut réparé le désordre du voyage dans ses vêtements et dans l'équipage de son cheval, quand il fut monté sur la Grise et qu'on lui eut indiqué le chemin de Fourche, il pensa qu'il n'y avait plus è reculer et qu'il fallait oublier cette nuit d'agitations comme un rêve dangereux.
11 trouva le père Léonard au seuil de sa maison blanche, assis sur un beau banc de bob peint en vert-épinard. 11 y avait six marches de pierre disposées en perron, ce qui faisait voir que la maison avait une cave. Le mur du jardin et de la chênevière était crépi à chaux et à sable. C'était une belle habitation ; il s'en fallait de peu qu'on ne la prit pour une maison de bourgeois.
Le futur beau-père vint au-devant de Germain , et après lui avoir demandé , pendant cinq minutes , des nouvelles de toute sa famille, il ajouta la phrase consacrée à questionner poliment ceux qu'on rencontre, sur le but de leur voyage :
— FoHê aies donc venu voum pfxmtmter par id?
^ Je suis venu pour vous voir, répondit le laboureur, et vous présenter ce petit cadeau de gibier de la part de mon beau-père , en vous disant , aussi de sa part , que vous devez savoir dans quelles intentions je viens chez vous.
•— Ah! ah! dit le père Léonard en riant et en frappant sur son estomac rekKNidi , je vois, j'entends , j'y suis !
Et clignant de rcnl , il ajouta :
— Vous ne serez pas le seul è faire vos compliments , mon jeune homme. Il y en a déjà trois a la maison qui attendent comme vous. Moi , je ne renvoie personne, et je serais bien embarrassé de donner tort ou raison à quelqu'un , car ce sont tous de bons partis. Pourtant^ à canse du père Maurice ei de la qualité des terres que vous cultives , j'aimerais mieux que ce fût vous. Mais ma fille est majeure et maîtresse de son bien ; elle agira donc selon son idée. Entrez, faites-vous connaître ; je souhaite que vous ayez le bon noméro l
LA MARE AU DIABLE
— Pardon , excase , répondit GermaÎD , fort surpris de s« CrouTer en sorouméraîre là où il avait eomplé d*étre seul. Je ne savais pas que votre fille fût déjA pourvue de prétendauls , et je n'étais pas venu pour la disputer aux autres.
— Si vous avez eru que , parce que vous tardiez à venir, répondit , sans perdre sa bonne humeur , le père l^nard , ma fille se trouvait au dépourvu , vous vous êtes grandement trompé* mon garçon. La Catherine a de quoi attirer les épouseurs* et elle n'aura que l'embarras du choix. Mais , entres à la maison^ vous disje, et ne perdez pas courage. C'est une femme qui vaut la peine d'être disputée.
Et poussant G^^main par les épaules avec une rode gaieté :
•^ Allons! Catherine, s'écria-t-il en entrant daas la maison , en voilà un de plus !
Cette manière joviale mais grossière d'être présenté à la veuve, eo présence de ses autres soupirants, acheva de troubler et de mécontenter le laboureur. Il se sentit gauche et resta quelques instants sans oser lever les yeux sur la belle et sur SI cour.
la veuve Guérin était assez bien faite et ne manquait pas de fraîcheur. Mais elle avait une exprès* sion de visage et une toilette qui déplurent tout d^abord à Germain. Elle avait l'air hardi et content d'elle-même, et ses cornettes garnies d'un triple rang de dentelles , son tablier de soie et son fichu de blonde noire étaient peu en rapport avec l'idée qu'il s'était fétte d'une veuve sérieuse et rangée. Cette recherche d'habillements et ces manières dé* gagées la lui firent trouver vieille et laide , quoiqu'elle ne fût ni l'un ni l'autre. 11 pensa qu'une si jolie parure et des manières si enjouées siéraient à Page et à l'esprit fin de la |)eiite Marie , mais que cette veuve avait la plaisanterie lourde et hasardée , et qu'elle portait sans distinction ses beaux atours.
Les trois prétendants étaient assis à une table chargée de vins et de viandes, qui était là en permanence pour eux toute la matinée du dimanche ; car le père I>éonard aimait à faire montre de sa richesse , et la veuve n'était pas fâchée non plus d'étaler sa belle vaisselle et de tenir table comme une rentière. Germain, tout simple et confiant qu'il était, observa les choses avec assez de pénétration , et , pour la première fois de sa vie , il se tint sur la défensive en trinquant. Le père Léonard l'avait forcé de prendre place avec ses rivaux , et , s'asseyant lui*même vis-à-vis de lui , il le traitait de son mieux et s'occupait de lui avec prédilection. Le cadeau de gibier, malgré la brèche que Germain y
avait faite pour son propre compte, était encore assez copieux pour produire de l'efiët. La veuve y parut sensible , et les prétendants y jetèrent un coup d'œil de dédain.
Germain se sentait mal à Taise en cette compagnie et ne mangeait pas de bon cœur. 1^ père Léonard l'en plaisanta.
— Vous voilà bien triste, lui dit-il , et vous boudez contre votre verre. Il ne faut pas que l'amour vous coupe l'appétit; car un galant à jeun ne sait point trouver de jolies paroles comme celui qui s'est éclairci les idées avec une petite pointe devin.
Germain fut morliflé qu'on le supposât d^à amoureux , et Tair maniéré de la veuve , qui baissa les yeux en souriant , comme une personne sûre de son fait, lui donna Tenvie de protester contre sa prétendue défaite ; mais il craignit de paraître incivil , sourit , et prit patience.
Les galants de la veuve lui parurent trois rustres. Il fallait qu*ils fussent bien riches pour qu'elle admit leurs prétentions. L'un avait plus de quarante ans et était quasi aussi gros que le père Léonard ; un autre était borgne et buvait tant qu'il en était abruti. Le troisième était jeune et assez joli garçon; mais il voulait faire de l'esprit et disait des choses si plates que cela faisait pitié. Pourtant la veuve en riait comme si elle eût admiré toutes ses sottises , et , en cela, elle ne faisait pas preuve de goût. Germain crut d'abord qu'elle en était coiffée; mais bientôt il s'aperçut qu'il était lui«méme encouragé d'une manière particulière et qu'on souhaitait qu'il se livrât davantage. Ce lui fut une raison pour se sentir et se montrer plus froid et plus grave.
L'heure de la messe arriva et on se leva de table pour s*y rendre ensemble. Il fallait aller jusqu'à Mers, à une bonne demi-lieue de là, et Germain était si Fatigué qu'il eût fort souhaité avoir le temps de faire un somme auparavant. Mais il n'avait pas coutume de manquer la messe et il se mit en route avec les autres.
Les chemins étaient couverts de monde et la veuve marchait d*un air fier, escortée de ses trois prétendants , donnant le bras tantêt à l'un , tantôt à l'autre , se rengorgeant et portant haut la tête. Elle eût fart souhaité produire le quatrième aux yeux des passants ; mais Germain trouva si ridienle d'être traîné ainsi de compagnie par un cotillon , à la vue de tout le monde, qu'il se tinta distance convenable, causant avec le père Léonard, et trouvant moyen de le distraire et de l'occuper assez pour qu'ils n'eussent point l'air de faire partie de la bande.
LÀ MARE AU DIABLE
LE HàlTRB.
Lorsqu'ils alleignîrent le village, la veuve 8*arréla pour les attendre. Elle voulait absolument faire son entrée avec tout son monde ; mais Germain, lui refusant cette satisfaction , quitta le père Léonard , accosta plusieurs personnes de sa connaissance et entra dans l'église par une autre porte. La veuve en eut du dépit.
Après la messe , elle se montra pourtant triom* phanle sur la pelouse où Ton dansait , et ouvrit la danse avec ses trois amoureux successivement. Germain la regarda faire et trouva qu'elle dansait bien , mais avec affectation.
— Eh bien ! lui dit Léonard en lui frappant sur répaule, vous ne faites donc pas danser ma fille? Vous êtes aussi par trop timide!
— Je ne danse plus depuis que j'ai perdu ma femme , répondit le laboureur.
— Eh bien ! puisque vous en recherchez une autre , le deuil est fini dans le cœur comme sur l'habit?
— - Ce n'est pas une raison , père Léonard ; d'ailleurs je me trouve trop vieux , je n'aime plus la
danse.^
— Ecoutez , reprit Léonard en l'attirant dans un endroit isolé , vous avez pris du dépit en entrant chez moi , de voir la place déjà entourée d'assiégeants , et je vois que vous êtes très-fier. Mais ceci n*est pas raisonnable, mon garçon. Ma fille est habituée à être courtisée, surtout depuis deux ans qu'elle a fini son deuil , et ce n'est pas à elle à aller au-devant de vous.
--- Il y a'déjà deux ans que votre fille est a marier, et elle n'a pas encore pris son parti? dit Germain.
— Elle ne veut pas se presser, et elle a raison. Quoiqu'elle ait la mine éveillée et qu'elle vous paraisse peut-être ne pas beaucoup réfléchir, c'est une femme d'un grand sens, et qui sait fort bien ce qu'elle fait.
— H ne me semble pas , dit Germain ingénument , car elle a trois galants à sa suite , et si elle savait ce qu'elle veut, il y en aurait au moins deux qu'elle trouverait de trop et qu'elle prierait de rester chez eux.
— Pourquoi donc? vous n'y entendez rien, Germain. Elle ne veut ni du vieux , ni du borgne , ni du jeune, j'en suis quasi certain : mais si elle les renvoyait, on penserait qu'elle veut rester veuve, et il n'en viendrait pas d'autre.
— Ah oui ! ceux-là servent d'enseigne?
-— Comme vous dites. Où est le mal ? si cela leur convient?
— Chacun son goût ! dit Germain.
— Je vois que ce ne serait pas le v6tre ; mais voyons , on peut s'entendre ! à supposer que vous soyez préféré , on pourrait vous laisser la place.
— Oui, à supposer ! Et en attendant qu'on puisse le savoir, combien de temps faudrait^il rester le nez auvent?
— Ça dépend de vous , je crois ! si vous savez parler et persuader! Jusqu'ici ma fille a très-bien compris que le meilleur temps de sa vie serait celui qu'elle passerait à se laisser courtiser, et elle ne se sent pas pressée de devenir la servante d'un homme, quand elle peut commander à plusieurs. Aîdsî tant que le jeu lui plaira, elle peut se divertir; raaissi vous plaisez plus que le jeu, le jeu pourra cesser. Vous n'avez qu'à ne pas vous rebuter. RcTenez tous les dimanches, faites-la danser, donnez à coDnaltre que vous vous mettez sur les rangs , et si on vous trouve plus aimable et mieux appris que les autres, un beau jour on vous le dira sans doute.
— Pardon , père I^nard, Totre fille a le droit d'agir comme elle l'entend, et je n'ai pas celui de la blâmer. A sa place, moi, j'agirais autrement; j'y mettrais plus de franchise et je ne ferais pas perdre du temps à des hommes qui ont sans doute quelque chose de mieux à faire qu'à tourner autour d'une femme qui se moque d'eux. Mais enfin , si elle trouve son amusement et son bonheur à cela , cela ne me regarde point. Seulement , il est temps que je vous dise une chose qui m'embarrasse un peu à vous avouer depuis ce matin , vu que vous avez commencé par vous tromper sur mes intentions et que vous ne m'avez pas donné le temps de vous répondre ; si bien que vous croyez ce qui n'est poînL Sachez donc que je ne suis pas venu ici dans la vue de demander votre fille en mariage, mais dans celle de vous acheter une paire de bœufs que vous vouiez conduire en foire la semaine prochaine, et que mon beau-père suppose lui convenir.
— J'entends , Germain , répondit Léonard fort tranquillement , vous avez changé d'idée en voyant ma fille avec ses amoureux. C'est comme il vous plaira. Il parait que ce qui attire les uns relmle les autres , et vous avez le droit de vous retirer puisque aussi bien vous n'avez pas encore parlé. Si vous voulez sérieusement acheter mes bœufs , venez les voir au pâturage; nous en causerons , et, que nous fassions ou non ce marché , vous viendrez dîner avec nous avant de vous en retourner.
— Je ne veux pas que vous vous dérangiez , reprit Germain , vous avez peut-être affiiire ici ; moi je m'ennuie un peu de voir danser et de ne rien faire. Je vais voir vos bêtes et je vous retrouverai tantôt chez vous.
Là-dessus Germain s'esquiva et se dirigea vers les
LÀ MARB AU DIABI^.
prés , où Léonard lai avait , en effet , montré de loin une partie de son bétail. Il était Trai que Je père Maarice^n avait à acheter, et Germain pensa que s*il loi ramenait une belle paire de bœafs d'un prix modéré, il se ferait mieux pardonner d'avoir manqué volontairement le but de son voyage.
Il marcha vite et se trouva bientôt & peu de distance des Ormeaux. Il éprouva alors le besoin d'aller embrasser son Gis et même de revoir la petite Marie , quoiqu'il eût perdu l'espoir et chassé la pensée de lai devoir son bonheur. Tout ce qu'il venait de voir et d'entendre , cette femme coquette et vaine , ce père à la fois rusé et borné , qui encourageait sa fille dans des habitudes d'orgueil et de déloyauté , ce laxe des villes qui lui paraissait une infraction i la dignité des mœurs de la campagne , ce temps perdu à des paroles oiseuses et niaises, cet intérieur si différent du sien, et surtout ce malaise profond que l'homme des champs éprouve lorsqu'il sort de ses habitudes lak>orieuses, tout ce qu'il avait subi d'ennui et de confusion depuis quelques heures donnait à Germain Tenvie de se retrouver avec son enfant et sa petite voisine. N'eût-il pas été amoureux de cette dernière , il l'aurait encore cherchée pour se distraire et remettre ses esprits dans leur assiette acconturoée.
Mais il regarda en vain dans les prairies environnantes ; il n'y trouva ni la petite Marie ni le petit Pierre, il était pourtant l'heure où les pastours sont aux champs. Il y avait un grand troupeau dans une chAmeAï demanda à un jeune garçon qui le gardait si c'étaient les moutons delà métairie des Ormeaux.
— Oui , dit l'enfant.
— En étes-vous le berger? Est-ce que les garçons gardent les bétes à laine des métairies , dans votre endroit ?
— Non , je les garde aujourd'hui parce que la bergère est partie. Elle était malade.
— Mais n'avez-vous pas une nouvelle bergère , arrivée de ce matin ?
— Oh bien oui ! elle est déjà partie aussi.
— C«omment, partie ! n'avait-elle pas un enfant avec elle?
— Oui, un petit garçon qui a pleuré. Ils se sont en allés tous les deux au bout de deux heures.
-~ En allés! Où?
— D'où ils venaient , apparemment. Je ne le leur ai pas demandé.
— Mais pourquoi donc s'en allaient-ils? dit Germain de plus en plus inquiet.
— Dame ! esUce que je sais?
— On ne s'est pas entendu sur le prix? Ce devait être pourtant une chose convenue d'avance?
— Je ne peux rien vous en dire ; je les ai vus entrer et sortir, voilà tout.
Germain se dirigea vers la ferme et questionna les métayers. Personne ne put lui expliquer le ftiit, mais il était constant qu'après avoir causé avec le fermier, la jeune fille était partie sans rien dire , emmenant l'enfant qui pleurait.
•— Est-ce qu'on a maltraité mon fils? s'écria Germain , dont les yeux s'enflammèrent.
— C'était donc votre fils? Comment se trouvait-il avec cette petite? D'où étes-vous donc, et comment vous appelle- t-on?
Germain voyant que , selon Thabitude du pays , on allait répondre à toutes ses questions par d'autres questions , frappa du pied avec impatience et demanda à parler au maître.
Le maître n'y était pas. Il n'avait pas coutume de rester la journée entière quand il venait à la ferme. Il était monté à cheval et il était parti , on ne savait pour quelle autre de ses fermes.
— Mais enfin , dit Germain en proie à une vive anxiété , ne pouvez-vous savoir la raison du départ de celte jeune fille?
Le métayer échangea un sourire étrange avec sa femme, puis il répondit qu'il n'en savait rien, que cela ne le regardait pas. Tout ce que Germain put apprendre, c'est que la jeune fille et l'enfant étaient allés du côté de Fourche. Il courut à Fourche; la veuve et ses amoureux n'étaient pas de retour, non plus que le père Léonard. 1^ servante lui dit qu'une jeune fille et un enfant étaient venus le demander, mais que , ne les connaissant pas , elle n'avait pas voulu les recevoir et leur avait conseillé d'aller à Mers.
>- Et pourquoi avez-vous refusé de les recevoir? dit Germain avec humeur. On est donc bien méfiant dans ce pays-ci , qu'on n'ouvre pas la porte à son prochain?
>- Ah ! dame ! répondit la servante , dans une maison riche comme celle-ci , on a raison de faire bonne garde ! Je réponds de tout quand les maîtres sontaabsents , et je ne peux pas ouvrir aux premiers venus.
— C'est une laide coutume, dit Germain, et j'aimerais mieux être pauvre que de vivre comme cela dans la crainte. Adieu , la fille! adieu è votre vilain pays!
il s'enquit dans les maisons environnantes. On avait vu la bergère et l'enfant. Comme le petit était parti de Belaîr à l'improviste , sans toilette, avec sa blouse un peu déchirée et sa petite peau d'agneau sur le corps ; comme aussi la petite Marie était, pour cause , fort pauvrement vêtue en tout temps , on les avait pris pour des mendiants. On leur avait offert du pain. La jeune fille en avait accepté un morceau pour l'enfant qui avait faim; puis elle était partie très-vite avec lui, et avait gagné les bois*
in
LA MABE AU DIABLE
Gênmin réfléchit un insUiil; puis H demanda si le fermier des Orroeaax n'était pas vena à Foorehe.
— Oui , lai répondit-on, il a passé à cheval, pe« d'instants après cette petite.
— Est-ce qu'il a eoaru après elle?
— Ah ! votts le connaisse! donc? dit en riant le cabaretier de l'endroit, aaqnel il s'adressait; oui, certes , c'est un gaillard endiablé pour courir après les filles. Mais je ne crois pas qu'il ait attrapé celle* là... quoique après tout , s*il l'eût vue...
— C'est assez, merci! dit Grcrmain.
£t il vola plut6t qu'il ne courut à l'écurie de Léonard. Il jeta la bâline sur la Grise, sauta dessus, et partit au grand galop dans la direction des bois de Chanteloube.
Le cœur lui bondissait d'inquiétude et de colère, la sueur lui coulait du front. Il mettait en sang les flancs de la Grise, qui , en se voyant sur le chemin de son écurie , ne se faisait pourtant pas prier pour courir.
Germain se retrouva lHeiii6t à l'endroit où il avait passé la nuit au bord de la mare. liO feu fumait encore; une Tiellie femme ramassait le reste de la provision de bois mort que la petite Marie y arait entassée. Germain s'arrêta pour la questionner. Elle était sourde, et, se méprenant sur ses interroge* tions ;
— CNii , mon garçon , dil-elie , c'est ici la Mare au Diable. C'est un mauvais endroit , et il ne ùut pas en approcher sans jeter trois pierres dedans, de la main gauche , en faisant le signe de la croix de la main droite. Ça éloigne les esprits. Autrement il arrive des malheurs à ceui qui en ont fait le tour.
-< Je ne vous parle pas de ça , dit Germain en s'approchent d'elle et en criant à tue-téte. N'avei-vous pas vu passer dans le bois une fille et un enfant?
— Ooi , dit la vieille , il s'y est noyé un petit enfant !
Germain frémit de la tête aux pieds; mais heureasement la vieille ajouta :
— Il y a bien longtemps de ça ; en mémoire de l'accident, on y avait planté une belle croix ; mais par une nuit de grand orage, les mauvais esprits font Jetée dans l'eau. On peut en voir encore un bout. Si quelqu'un avait le malheur de s'arrêter ici la nuit , il serait bien sur de ne pouvoir jamais en sortir avant le Jour. Il aurait beau marcher, marcher, il pourrait faira deux cents lieues dans le bois d se NlTonver toujoura à la même plaoe.
L'inragination du labouraur se frappa malgré lui de ce qu'il entendait , et ridée du malheur qui devait arriver, pour achever de justifier les assertions
de la vieilie famne, s*empaffa il Me» de sa tétefa'il se sentit froid par tout le corps. Désespérant d'obtenir d^ntffes venscigntnieiits, il remonta à cheval, et recommença A pareoorîr lehoiacn appâtent Pierre de tontes ses forces, et en aîfliani, laisaaii eiaiiner son fouet, cassant les branches pomr remplir te forci dv bruit de sa marche , écoutant ensttle ai quelque voix lui répondait ; mais il n'entendait que te cloche des vaches éparses dans les taillis ei te cri sauvage des pores qui se disputaient la gteniiée.
Enfin Germain entendit derrière lui le bruit d'un cheval qui conrait sur ses traces, et un homme entre deux Ages , brun , robuste , et halMNé cooune un demi-bourgeois, lui cria de s'arrêter. Germain n'avait jamais vu le fermier des Ormeaux : mais un instinct de rage lui fit juger de suite que c'était lui. 11 se retourna , et , le toisant de la tête aux pieds , il attendit ce qu'il avait à lui dire.
— N'avei-Tous pas vu passer par ici une jeune filte de quinse ou seiie ans avee nn petit garçon ? dit te fermier en aSeetani un air d'indiSérence, quoiqu'il fût visibiement ému.
— * Et que lui voutei-vons? répondit Germain sans chercher A déguiser sa colère.
— ie ponrrate vous dire que ça ne vons regarde pas, mon camarade; mais comme je n'ai pas de raisons pour te cacher, je vous dirai que c'est une bergère que j'avais touée pour Tannée sans te connaîtra. Quand je l'ai vue arriver, eJte m'a semblé trop jeune et trop faibte pour l'ouvrage de te ferme. Je l'ai remerciée; mais je voulais lui payer les frais de son petit voyage , et elte est partie ftehée, pendant que j'avais le dos tourné. Elle s'est tant pressée qu'elle a même oublié une partte de ses effets et sa bourse, qui no contient pas grand'choae, A coup sûr , quelques sous probablement f Mais enfin , comme j'avais A passer par ici , je pensais la rencontrer et lui remettra ce qu'elle a oublié et ce que je lui dois*
Germain avait TAme trop honnête pour ne pu hésiter en entendant cette histoira , sinon très-vraisemblable, du moins possibte» Il altachnît un regard perçant sur le fermier, qui soutenaii celte investigation avee beaucoup d'impudence ou de candeur.
Je veux en avoir le cœur net, se dit Germain, et 9 contenant son agitation :
— C'est une fille de chez nous , dil-il | je te connais, elle doit être par ici; avançons ensemble; nous la retrouverons sans doute.
— Vous avez raison, dit le ff^mier, avançons ! et pourtant si nous ne lA reUrouvosis pas an bout de l'avenue , j'y renonce, car il faut qut je prenne le chemin d^Ardentes.
Oh! pensa le laboureur» je ne te qjuilte pu,
LA MARE AU DIABLE
4ii
qvaid mèai^ Je devrait toorner pendant vingiqnatre beurea avee loi aaloar de la Mare au Diable.
— Attendez, dit tout à coup Germain en fiiant des yeux ane tonSe de genôta qui s'agitait singulièrement. Holà, oh! Petit-Pierre! est-ce toi, mon enfant?
L^enCant, reconnaissant la voix de son père, sortit Û9S genêts en sautant comme un chevreuil ; mais quand il le vit dans la compagnie du fermier, il s'arrêta comme effrayé et resta incertain.
— Tiens, mon Pierre, viens, c'est moi ! s'écria le laboureur en courant après lui , et en sautant à bas de son cheval pour le prendre dans ses bras ; et où est la petite Marie ?
^ Elle est là qui se cache, parce qu'elle a peur de ce vilain homme noir ; et moi aussi !
-- £h f sois tranquille , je suis là. Marie , Marie I c*est moi !
Marie approcha en rampant , et dès qu'elle vit Germain, que le fermier suivait de près, elle courut se jeter dans ses bras , et , s'attachant à lui comme ane fille à son père :
— Ah! mon brave Germain» lui dit-elle, vous me défendrex , je n'ai pas peur avec vous !
Germain eut le frisson. 11 regarda Marie ; elle était pâle, ses vêtements étaient déchirés parles épines où elle avait couru , cherchant le fourré , comme une biche traquée par les chasseurs. Mais il D'y avait ni honte ni désespoir sur sa figure.
— Ton maître vent te parler, lui dit-il en observant toqjours ses traits.
— Mon maître? dit-elle fièrement , cet homme-là n'est pas mon maître et ne le sera jamais. C'est vous , Germain , qui êtes mon maître ! Je veux que voos me remmeniex avec vous. Je vous servirai pour rien.
I«e fermier s'était avancé , feignant peu d'impatience.
— Hé ! la petite , dit-il , vous avez oublié ches nous quelque chose que je vous rapporte.
— Ncnni , monsieur, répondit la petite Marie, je n'ai rien oublié, et je n'ai rien à vous demander.
— Écoutez un peu ici, reprit le fermier, j'ai quelque chose à vous dire, moi ! Allons, n'ayez pas peur, deux mois seulement !
— Vous pouvez les dire tout haut , je n'ai pas de secrets avec vous.
— Venez prendre votre argent , au moins !
— Mon argent? Vous ne me devez rien, Dieu merci!
^ Je m'en doutais bien, dit Germain à demi-voix; mais c'est égal , Marie; écoute ce qu'il a à te dire; car moi, je suis curieux de le savoir; tu me le diras après , j'ai mes raisons pour ça. Va auprès de son cheval, je ne te perds pas de vue.
Marie fit trois pas vers le fermier, qui lui dit , en se penchant sur le pommeau de sa selle et en baissant la voix :
— Petite, voilà un beau louis d'or pour toi: tu ne diras rien , entends-tu ? Je dirai que je t'ai trouvée trop faible pour l'ouvrage de ma ferme. Et qu'il ne soit plus question de ça ! Je repasserai par chez vous un de ces jours , el si tu n'as rien dit , je te donnerai encore quelque chose; et puis, si tues plus raisonnable , tu n'as qu'à parler, je le ramènerai chez moi , ou bien j'irai causer avec toi à la brune dans les prés. Quel cadeau veux-tu que je te porte?
— Voilà , monsieur, le cadeau que je vous fais , moi ! répondit à voix haute la petite Marie, en lui jetant son louis d'or au visage , et même assez rudement. Je vous remercie beaucoup, et vous prie, quand vous repasserez par chez nous , de me faire avertir. Tous les garçons de mon endroit iront vous recevoir, parce que chez nous on aime fort les bourgeois qui veulent en conter aux pauvres filles. Vous verrez ça , on vous attendra !
-^ Vous êtes une menteuse et une sotte langue , dit le fermier courroucé, eu levant son béton d'un air de menace ; vous voudriez faire croire ce qui n'est point ; mais vous ne me tirerez pas d'argent : on connaît vos pareilles.
Marie s'était reculée effrayée; mais Germain s'était élancé à la bride du eheval du fermier, et, la secouant avec force :
— C'est entendu, maintenant, dit-il, et nous voyons assez de quoi il retourne. A terre, mon homme ; à terre î et causons tous les deuz.
Le fermier ne se souciait pas d'engager la partie; il éperonna son cheval pour le dégager et voulut frapper de son bâton les mains du laboureur pour lui Aiire lâcher prise ; mais Germain esquiva le coup , et lui prenant la jambe , il le désarçonna et le fit tomber sur la fougère , où il le terrassa , quoique le fermier se fût remis sur ses pieds et se défendit vigoureusement. Quand il le tint sous lui :
-> Homme de peu de corar, lui dit Germain, je pourrais te rouer de coups si je voulais ! mais je n'aime pas à faire du mal , et d'ailleurs aucune correction n'amenderait ta conscience. Cependant , tu ne bougeras pas d'ici que tu n'aies demandé pardon à genoux à cette jeune fille.
Le fermier, qui connaissait ces sortes d'affaires , voulut prendre la chose en pbiisanterie. 11 prétendit que son péché n'était pas si grave, puisqu'il ne consistait qu'en paroles, et qu'il voulait bien en demander pardon , à condition qu'il embrasserait la fille , que l'on irait boire une pinte de vin au plus prochain cabaret, et qu'on se quitterait bons amis«
LA MARE AU DIABLE
— Ta mé fais peine ! lui répondit Germain en lui poussant la face contre terre , et j*ai hàle de ne plus voir (a méchante mine. Tiens, rougis si tu peux, et tâche de prendre le chemin des affronteux ■ quand tu passeras par chez nous.
Il ramassa le bâton de houx du fermier, le brisa sur son genou pour lui montrer la force de ses poignets, et en jeta les morceaux au loin avec mépris.
Puis, prenant d'une main son (ils, et de Tautre la petite Marie, il s'éloigna tout tremblant d'indignation.
LA MftBE HAVBICE.
Au bout d'un quart d'heure ils avaient franchi les brandes , ils trottaient sur la grand'route , et la Grise hennissait à chaque objet de sa connaissance. Petit-Pierre racontait à son père ce qu'il avait pu comprendre dans ce qui s'était passé.
— Quand nous sommes arrivés, dit -il, cet hamme^là est venu pour parler à ma Marie dans la bergerie où nous avions été tout de suite, pour voir les beaux moutons. Moi, j'étais monté dans la crèche pour jouer, et cet homme -là ne me voyait pas. Alors il a dit bonjour à ma Marie et il l'a em* brassée.
— Tu t'es laissé embrasser, Marie? dit Germain tout tremblant de colère.
— J'ai cru que c'était une honnêteté, une coutume de l'endroit aux arrivées, comme, chez vous, la grand'mère embrasse les jeunes filles qui entrent à son service pour leur faire voir qu'elle les adopte et qu'elle leur sera comme une mère.
— Et puis alors, reprit Petit-Pierre, qui était fier d'avoir à raconter une aventure , cet homme^là t'a dit quçlqiiethose de vilain, quelque chose que tu m'as dit de ne jamais répéter et de ne pas m'en souvenir .: aussi je l'ai oublié bien vite. Cependant si mon père veut que je lui dise ce que c'était...
— Non , non , Pierre, je ne veux pas l'entendre, et je veux que tu ne t'en souviennes jamais.
— En ce cas , je vas l'oublier encore , reprit Tenfaut. Et puis alors, cet hwnme-là a eu l'air de se fâcher, parce que ma Marie lui disait qu'elle s'en irait. Il lui a dit qu'il lui donnerait tout ce qu'elle voudrait, cent francs! et ma Marie s'est fâchée aussi ; alors il est venu contre elle comme s'il vou-
1 C^ett te cbemln qui détourne de la rue principale A rentrée def TiUages, «t lea c6tole à Teitérleur. On tuppote que let gens
lait lui faire du mal. J'ai eu peur et je me suis jeté contre ma Marie en criant. Alors cet homme-là a dit comme ca :
i:— Qu'est-ce que c'est que ça? D'où sort cet en fant-là ? Mettez-moi ça dehors.
« Et il a levé son bâton pour me battre. Mais ma Marie l'a empêché et elle lui a dit comme ça :
« — Nous causerons plus lard , monsieur ; à présent il faut que je conduise cet enfant-là à Fourche, et puis je reviendrai.
« Et aussitôt qu'il a été sorti de la bergerie , ma Marie m'a dit comme ça :
« — Sauvons-nous, mon Pierre, allons-nous-en d'ici bien vite; car cet homme-là est méchant , et il ne nous ferait que du mal.
M Alors nous avons passé derrière les granges, nous avons passéun petit pré, et nous avons été à Fourche pour te chercher. Mais tu n'y étais pas et on n'a pas voulu nous laisser t'altendre. Kt alors cet Aoinfn«-/à, qui était monté sur son cheval noir, est venu derrière nous ; et nous nous sommes sauvés plus loin ; et puis nous avons été nous cacher dans le bois. Et puis, il y est venu aussi, et quand nous l'entendions venir, nous nous cachions. Et puis , quand il avait passé , nous recommencions à courir pour nous en aller chez nous ; et puis enfin tues venu cl tu nous as trouvés , et voilà comme tout ça est arrivé. N'est-ce pas , ma Marie, que je n'ai rien oublié?
— Non , mon Pierre , et tout ça est la vérité. A présent, Germain, vous rendrez témoignage pour moi, et vous direz à tout le monde de chez nous que si je n'ai pas pu rester là-bas, ce n'est pas faute de courage et d'envie de travailler.
— Et toi , Marie , dit Germain , je te prierai de te demander à toi-même si, quand il s'agit de défendre une femme et de punir un insolent, un homme de vingt- huit ans n'est pas trop vieux ? Je voudrais un peu savoir si Baslien , ou tout autre joli garçon , riche de dix ans de moins que moi , n'aurait pas été écrasé par cet homme-là , comme dit Petit- Pierre. Qu'en pcnses-lu?
— Je pense , Germain , qne vous m'avez rendu un grand service et que je vous en remercierai toute ma vie.
-- C'est là tout?
— Mon petit père , dît l'enfant, je n'ai pas pensé à dire à la petite Marie ce que je t'avais prorois. Je n'ai pas eu le temps; mais je le lui dirai à la maison, et je le dirai aussi à ma grand'mère.
Cette promesse de son enfant donna enfin à réfléchir à Germain. Il s'agissait maintenant de s'expliquer avec ses parents, et, en leur disant ses
qui craignent de recevoir quelque affront mérité le |»reniient pour éviter d^tre vus.
LA MARE AU DIABLE
grîefs contre la yeuve Guérin , de ne pas leur dire quelles autres idées ravalent disposé à tant de clairvoyance et de sévérité. Quand on est hcureax et lier, le courage de faire accepter son bonheur aux autres parait facile; mais être rebuté d*un cù(é, blâmé de Fautre , ne fait pas une situation fort agréable.
Heureusement le petit Pierre dormait quand ils arrivèrent à la métairie , et Germain le déposa, sans réveiller, sur son lit. Puis il entra dans toutes les explications qu*il put donner. Le père Maurice, assis sur son escabeau à trois pieds , à Tenlrce de la maison , l'écouta gravement , et , quoiqu'il fût mécontent du résultat de ce voyage , lorsque Germain , en racontant le système de coquetterie de la veuve, demanda à son beau-père s'il avait le temps d*aller les cinquante-deux dimanches de Tannée faire sa cour, pour risquer d*étre renvoyé au bout de Tan , le beau-père répondit, en inclinant la tôle en signe d*adhésion :
— Tq n*as pas tort, Germain. Ça ne se pouvait pas.
Et ensuite, quand Germain raconta comme quoi il avait été forcé de ramener la petite Marie au plus vite pour la soustraire aux insultes, peut-être aux violences d'un indigne maître , le père Maurice approuva encore de la tôte , en disant :
— Tu n'as pas eu tort , Germain : ça se devait. Quand Germain eut achevé son récit et donné
toutes ses raisons, le beau-père et la beile-mcre firent simultanément un gros soupir de résignation, en se regardant. Puis le chef de famille se leva en disant :
— Allons! que la volonté de Dieu soit faite! L^amitié ne se commande pas !
— Venez souper, Germain, dit la belle-mère. Il est malheureux que ça ne se soit pas arrangé; mais enfm , Dieu ne le voulait pas, à ce qu'il parait. Il faudra voir ailleurs.
— Oui, ajouta le vieillard, comme dit ma femme, on verra ailleurs.
Il n*y eut pas d'autre bruit à la maison, et quand, le lendemain, le petit Pierre se leva avec les alouettes, au point du jour, n'étant plus excité par les événements extraordinaires des jours précédents, il retomba dans l'apathie des petits paysans de son âge , oublia tout ce qui lui avait trotté par la télé , et ne songea plus qu'à jouer avec ses frères et à faire Vhofnme avec les bœufs et les chevaux.
Germain essaya d'oublier aussi, en se replongeant dans le Iravail; mais il devint si triste et si distrait que tout le monde le remarqua. 11 ne parlait pas à la petite Marie , il ne la regardait même pas ; et pourtant si on lui eût demandé dans quel pré elle était et par quel chemin die avait passé , il