‹ [ŒuvresChapitre 57 sur 64 · G. SAND. — TOMB VI · texte numérisé non relu

G. SAND. — TOMB VI

n'était point dlieure du jour ou il n'eût pu le dire s'il avait voulu répondre. Il n'avait pas osé demander à ses parents de la recueillir à la ferme pendant l'hiver, et pourtant il savait bien qu'elle devait souffrir de la misère. Mais elle n'en soulTrit pas , et la mère Guillette ne put jçmais comprendre comment sa petite provision de bois ne diminuait point et comment son hangar se trouvait rempli le matin lorsqu'elle l'avait laissé presque vide le soir. II en fut de même du hic et des pommes de terre. Quelqu'un passait par la lucarne du grenier et vidailun sac sur le plancher sans réveiller personne et sans laisser de traces. La vieille en fut à la fois inquiète et réjouie; elle engagea sa Glle à n'en point parler, disant que si on venait à savoir le miracle qui se faisait chez elle, on la tiendrait pour sorcière. Elle pensait bien que le diable s'en mêlait , mais elle n'était pas pressée de se brouiller avec lui en appelant les exorcismes du curé sur sa maison ; elle se disait qu'il serait temps lorsque Satan viendrait lui demander son âme en retour de ses bienfaits.

La petite Marie comprenait mieux la vérité, mais elle n'osait en parler à Germain , de peur de le voir revenir à son idée de mariage , et elle feignait avec lui de ne s'apercevoir de rien.

Un jour la mère Maurice, se trouvant seule dans le verger avec Germain, lui dit d'un air d'amitié :

— Mon pauvre gendre, je crois (\\ïq vous n'êtes pas bien. Vous ne mangez pas aussi bien qu'à l'ordinaire, vous ne riez plus , vous causez de moins en moins. Est-ce que quelqu'un de chez nous, ou nous-mêmes , sans le savoir et sans le vouloir, vous avons fait de la peine?

— Non , ma mère , répondit Germain , vous avez toujours été aussi bonne pour moi que la mère qui m'a mis au monde, et je serais un ingrat si je me plaignais de vous, ou de votre mari, ou de personne de la maison.

— En ce cas , mon enfant , c'est le chagrin de la mort de votre femme qui vous revient. Au lieu de s'en aller avec le temps , votre ennui empire , et il faut absolument faire ce que votre beau-père vous a dit fort sagement. Il faut vous remarier.

— Oui , ma mère, ce serait aussi mon idée, mais les femmes que vous m'avez conseillé de rechercher ne me conviennent pas. Quand je les vois , au lieu d'oublier ma Catherine ,.j'y pense davantage.

— C'est qu'apparemment, Germain, nous n'avons pas su deviner votre goût. Il faut donc que vous nous aidiez, en nous disant la vérité. Sans doute il y a quelque part une femme qui est faite pour vous, car le bon Dieu ne fait personne sans lui réserver son bonheur dans une autre personne. Si donc vous savez où la prendre, cette femme qu'il vous faut, prenez-la ; et qu'elle soit belle ou laide , jeune ou

LA MARE AU DIABLE

vieille, riche ou pauvre, nous sommes décides, mon vieux et moi, à vous donner consenlement ; car nous sommes fatigués de vous voir Irisle , et nous ne pouvons pas vivre tranquilles si vous ne l*ôles point.

— Ma mère , vous ôlcs aussi bonne que le bon Dieu, et mon père pareillement, répondit Germain; mais votre compassion ne peut pas porter remède à mes ennuis ; la fille que je voudrais ne veut point de moi.

— C'est donc qu'elle est trop jeune? S'attaclier à une jeunesse est déraison pour vous.

— Eh bien î oui , bonne mère , j'ai cette folie de m'ctre attache à une jeunesse , et je m'en blâme. Je fais mon possible pour n'y plus penser : mais que je travaille ou que je me repose, que je sois à la messe ou dans mon lit, avec mes enfants ou avec vous, j'y pense toujours , je ne peux penser à autre chose.

— Alors c'est comme un sort qu'on vous a jeté , Germain? 11 n'y a à ça qu'un remède, c*est que cette fille change d'idée et vous écoule. Il faudra donc que je m'en mêle et que je voie si c'est possible. Vous allez me dire oii elle est et comment on l'appelle.

— Hélas ! ma chère mère , je n'ose pas , dit Germain, parce que vous allez vous moquer de moi.

— Je ne me moquerai pas de vous , Germain , parce que vous êtes dans la peine et que je ne veux pas vous y mettre davantage. Serait-ce point la Fanchette ?

— Non, ma mère, ça ne l'est point.

— • Ou la Rosette ?

— • Non.

— Dites donc, car je n'en finirai pas, s'il faut que je nomme toutes les filles du pays.

Germain baissa la tète et ne put se décider à répondre;

— Allons! dit la mère iMaurice, je vous laisse tranquille pour aujourd'hui, Germain; peut-être que demain vous serez plus confiant avec moi , ou bien que votre belle-sœur sera plus adroite à vous questionner.

Et elle ramassa sa corbeille pour aller étendre son linge sur les buissons.

Germain fit comme les enfants qui se décident quand ils voient qu'on ne s'occupera plus d'eux. Il suivit sa belle-mère, et lui nomma enfin en tremblant la pelUe Marie à la GuWelle.

Grande fut la surprise de la inôre Maurice ; c'était la dernière à laquelle elle eût songé. Mais elle eut la délicatesse de ne point se récrier, et de faire mentalement ses commentaires. Puis , voyant que son silence accablait Germain, elle lui tendit sa corbeille en lui disant :

— Allons, est-ce une raison pour ne point in*aider dans mon travail ? Portez donc celle charge , et ycnei parler avec moi. Avez-vous bien réfléchi, Germain ? êtes* vous bien décidé ?

— Hélas ! ma chère mère , ce n*esl pas comme cela qu'il faut parler. Je serais décidé si je pouvais réussir ; mais comme je ne serai pas écoulé , je ne suis décidé qu'à m'en guérir, si je peux.

— Et si vous ne pouvez pas?

— Toute chose a son terme , mère Haarice : quand le cheval est trop chargé, il tombe; et qoand le bœuf n'a rien à manger, il meurt.

— C'est donc à dire que vous mourrez, si tous ne réussissez point? A Dieu ne plaise, Germain! Je n'aime pas qu'un homme comme vous dise de ces choses-là, parce que quand il les dit, il les pense. Vous êtes d'un grand courage, et la faiblesse est dangereuse chez les gens forts. Allons, prenez de l'espérance. Je ne conçois pas qu'une fille dans la misère, et à laquelle vous faites beaucoup d'honneur en la recherchant , puisse vous refuser.

— C'est pourtant la vérité , elle me refuse.

— Et quelles raisons vous en donne-t-elle ?

— Que vous lui avez toujours fait du bien , que sa famille doit beaucoup à la vôtre, et qu'elle ne veut point vous déplaire en me détournant d'un mariage riche.

— Si elle dit cela, elle prouve de bons sentiments et c'est honnête de sa part. Mais en vous disantcela, Germain , elle ne vous guérit point , car elle vous dit sans doute qu'elle vous aime el qu'elle vous épouserait si nous le voulions ?

— - Voilà le pire! elle dit que son cœur n'est point porté vers moi.

— Si elle dit ce qu'elle ne pense pas, pour mieux vous éloigner d'elle, c'est une enfant qui mérite que nous l'aimions et que nous passions par-dessus sa jeunesse , à cause de sa grande raison.

— Oui , dit Germain , frappé d'une espérance qu'il n'avait pas encore conçue; ça serait bien sage et bien comme il faut de sa part ! mais si elle est si raisonnable, je crains bien que c'est à cause que je lui déplais.

— Germain, dit la mère Maurice, vous allez me promettre de vous tenir tranquille pendant toute la semaine , de ne vous point tourmenter, de manger, de dormir, el d'être gai comme autrefois. Moi , je parlerai à mon vieux , et si je le fais consentir, vous saurez alors le vrai sentiment de la fille à votre endroit.

Germain promit, et la semaine se passa sans que le père Maurice lui dit un mot en particulier et parût se douter de rien. Le laboureur s'eflbrça de paraître tranquille , mais il était toujours plus pâle I et plus tourmenté*

LA MARE AU DIABLE

EnGn , le clîroancbe matin , ao sortir de la messe, sa belle-mère lai demanda ce qu*ir avait obtenu de sa bonne amie depuis la conversation dans le verger.

— Mais , rien du tout , répondit-il. Je ne lui ai pas p«irlé.

— Comment donc voulez-vous la persuader si vous ne lui parlez pas ?

-^ Je ne lui ai parlé qu*une fois, répondit Germain. C'est quand nous avons été ensemble à Fourche ; et , depuis ce tcmps-ià , je ne lui ai pas dit un seul mot. Son refus m*a fait tant de peine que j*aimc mieux ne pas Tentendre recommencer à me dire qu'elle ne m*aime pas.

— Eh bien! mon fils, il faut lui parler maintenant : votre beau-père vous autorise aie faire. Allez, décidez- vous 1 je vous le dis, et s*il le faut , je le veux; car vous ne pouvez pas rester dans ce doate-là !

Germain obéit. Il arriva chez la Guilletle, la tète basse et Pair accablé. La petite Marie était seule au coin du feu , si pensive qu'elle n'entendit pas venir Germain. Quand elle le vit devant clic , elle sauta de surprise sur sa chaise et devint toute rouge.

— Petite Marie , lui dit-il en s'asscyant auprès d'elle , je viens te faire de la peine et t'ehnuyer, je le sais bien : mais Vhomtne et la femme de chez noua (désignant ainsi selon Tusage les chefs de famille) , veulent que je te parle et que je te demande de m'épouser. Tu ne le veux pas , toi ? je m'y attends.

— Germain , répondit la petite Marie , c*cst donc décidé que vous m'aimez?

— Ça te fâche , je le sais , mais ce n'est pas ma faute : si tu pouvais changer d'avis, je serais trop content, et sans doute je ne mérite pas que cela soit. Voyons, regarde-moi, Marie, je suis donc bien affreux?

— Non , Germain , répondit-elle en souriant , vous êtes plus beau que moi.

— Ne te moque pas ; regarde-moi avec indulgence; il ne me manque encore ni un cheveu ni une dent. Mes yeux te disent que je faime. Regarde-moi donc dans les yeux , ça y est écrit, et toute fille sait lire dans cette écriturc-là.

Marie regarda dans les yeux de Germain avec son assurance enjouée : puis, tout à coup elle détourna la tète et se mit à trembler.

~ Ah ! mon Dieu! je te fais peur, dit Germain ; tu me regardes comme si j'étais le fermier des Ormcauz. Ne me crains pas, je t'en prie, cela me fait trop de mal. Je ne te dirai pas de mauvaises paroles.

moi ; je ne l'embrasserai pas malgré toi , et quand tu voudras que je m'en aille, lu n'auras qu'à me montrer la porte. Voyons, faul-il que je sorte pour que tu finisses de trembler?

Marie lendit la main au laboureur, mais sans détourner sa tète penchée vers le foyer, et sans dire un mot.

— Je comprends , dit Germain ; tu me plains, tu es bonne, tu es fâchée de me rendre malheureux ; mais tu ne peux pas m'ai mer?

— Pourquoi me dites-vous de ces choses-là , Germain? répondit enfin la petite Marie, vous voulez donc me faire pleurer?

-- Pauvre petite fille ! lu as bon cœur, je le sais ; mais tu ne m'aimes pas et tu me caches ta figure parce que tu crains de me laisser voir ton déplaisir et la répugnance. Et moi , je n'ose pas seulement te serrer la main ! Dans le bois , quand mon fils dormait, et que tu dormais aussi, j'ai failli t'embrasscr tout doucement. Mais je serais mort de honte plutôt

que de te le demander,ctj'ai autant souffert danscette nuit-là qu'un homme qui brûlerait à pelit feu. Depuis ce temps-là j'ai rêvé à toi toutes les nuits. Ah ! comme je l'embrassais, Marie! Mais toi, pendant ce (emps-Ià, tu dormais sans rêver. Et, à présent, sais-tu ce que je pense? c'est que si tu te retournais pour me regarder avec les yeux que j'ai pour toi, et si tu approchais ton visage du mien , je crois que j'en tomberais mort de joie. Et loi, tu penses que si pareille chose l'arrivait, lu en mourrais de colère et de honte !

Germain parlait comme dans un rêve , sans entendre ce qu*il disait.

La petite Marie tremblait toujours ; mais, comme il tremblait encore davantage, il ne s'en apercevait plus. Tout à coup elle se retourna ; elle était tout en larmes et le regardait d'un air de reproche. Le pauvre laboureur crut que c'était le dernier coup, et, sans attendre son arrêt, il se leva pour partir. Mais la jeune fille l'arrêta en l'entourant de ses deux bras, et, cachant sa tcle dans son sein :

— Ah ! Germain, lui dit-elle en sanglotant, vous n'avez donc pas deviné que je vous aime?

Germain serait devenu fou si son fils, qui le cherchait et qui entra dans la chaumi(Te,au grand galop sur un bâton , avec sa petite sœur en croupe , qui fouettait avec une branche d'osier ce coursier imaginaire, ne l'eût rappelé à lui-même. Il le souleva dans ses bras, et le mettant dans ceux de sa fiancée :

— Tiens, lui dit-il , tu as fait plus d'un heureux en m'aimant !

LUCREZIA FLORIANI

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