‹ [ŒuvresChapitre 6 sur 64 · BLANCHEMONT · texte numérisé non relu

BLANCHEMONT

Marcelle ayant embrasse la meunière e( largement récompensé en cachette les serviteurs du moulin , remonta gaiement dans l'infernale palache. Son premier essai d'égalité avait épanoui son âme, et la suite du roman qu'elle voulait réaliser se présentait à ses yeux sous les plus poétiques couleurs. Mais le seul aspect de Blanchemont rembrunit singulièrement ses pensées, et son cœur se. serra dès qu'elle eut franchi la porte de son domaine.

En remontant le cours de la Vauvre, et après avoir gravi un mamelon assez roide, on se trouve sur le tré ou (erriery c'est-4i-dire le tertre de Blanchemont. C'est une belle pelouse ombragée de vieux arbres, et dominant un site charmant, non pas des plus étendus de la Vallée-Noire , mais frais, mélancolique, et d'un aspect assez sauvage , à cause de la rareté des habitations dont on aperçoit à peine les toits de chaume on dé tuile brune au milieu des arbres.

Une pauvre église et Tes maisonnettes du hameau entourent ce tertre incliné vers la rivière, qui fait en cet endroit de gracieux détours. De là un large chemin raboteux conduit au château, situé un peu en arrière ao-dessousdu tertre, au milieu des champs de blé. On rentre en plaine, on perd de vue les beaux horitons bleus du Berry et de la Marche. H faut monter aux seconds étages du château pour les retrouver.

Ce château n'a jamais été d'une grande défense, les murs n'ont pas plus de cinq à six pieds d'épaisseur en bas, les tours élancées sont encorbellées. Il date de la fin des guerres de la féodalité. Cependant la petitesse des portes, la rareté des fenêtres, et les nombreux débris de murailles et de tourelles qui lui servaient d'enceinte, signalent un temps de méfiance où l'on se mettait encore à l'abri d'un coup de main. C'est un castel assez élégant, un carré long renfermant à tous les étages une seule grande pièce, avec quatre tours contenant de plus petites chambres aux angles, et une autre tour sur la face de derrière servant de cage à l'unique escalier. La chapelle est isolée par la destruction des anciens communs, les fossés

G. SAND. — TOMR VI.

sont comblés en partie, les tourelles d'enceinte sont tronquées à la moitié, et l'étang qui baignait jadis le château du côté du nord est devenu une jolie prairie oblongue, avec une petite source au milieu.

Mais l'aspect encore pittoresque du vieux château ne frappa d'abord que secondairement l'attention de l'héritière de Blanchemont. Le meunier, en l'aidant à descendre de voiture, la dirigeait vers ce qu'il appelait le château neuf et les vastes dépendances de la ferme, situées au pied du manoir antique et bordant une très-grande cour fermée d'un côté par un mur crénelé, de l'autre par une haïe et un fossé plein d'eau bourbeuse. Rien de plus triste et de plus déplaisant que celte demeure des riches fermiers. Le château neuf n'est qu'une grande maison de paysan, bâtie, il y a peut-être cinquante ans, avec les débris des fortifications. Cependant les murs solides, fraîchement recrépis, et la toiture en tuiles neuves d'un rouge criard, annonçaient de récentes réparations. Ce rajeunissement extérieur jurait#vec la vétusté des autres bâtiments d'exploitation et la malpropreté insigne de la cour. Ces bâtiments sombres, et offrant des traces d'ancienne architecture, mais solides et bien entretenus, formaient un développement de granges et d'étables d'un seul tenant, qui faisait l'orgueil des fermiers et l'admiration de tous les agriculteurs du pays. Mais cette enceinte, si utile à l'industrie agricole, et si commode pour l'emménagement du bétail' et de la récolte, enfermait les regards et la pensée dans un espace triste, prosaïque et d'une saleté repoussante. D'énormes monceaux de fumier enfoncés dans leurs fosses carrées en pierres de taille, et s'élevant encore à dix ou douze pieds de hauteur, laissaient échapper des ruisseaux immondes qu'on faisait écouler à dessein en toute liberté vers les terrains inférieurs pour réchauffer les légumes du potager. Ces provisions d'engrais, richesse favorite du cultivateur, charment sa vue et font glorieusement palpiter son cœur satisfait, lorsqu'un confrère vient les contempler avec l'admiration de l'envie. Dans les petites exploitations rustiques, ces déiails n'offensent pourtant ni les yeux ni l'esprit de l'artiste. Leur désordre, l'encombrement des instruments aratoires, la verdure qui vient tout encadrer, les cachent ou les relèvent; mais sur une grande échelle et sur un terrain vaste, rien de plus déplaisant que cet horizon d'immondices. Des nuées de dindons, d'oies el de canards, se chargent d'empêcher qu'on puisse mettre le pied avec sécurité sur un endroit épargné par l'écoulement des fumerioux (les tas de fumier). Le terrain, inégal et pelé, est traversé par une voie pavée, qui, en cet instant, n'était pas plus praticable que le reste. Les débris de la vieille toiture du château neuf étant restés épars sur le sol, on marchait littéralement sur un champ de tuiles brisées. Il y avait pourtant prèsde six mois que le travail des couvreurs

LE MEUNIER D'ANGIBÂULT.

était terminé; mais ces réparations étaient h la charge du propriétaire, tandis que le soin d'enlever le déchet et d&4iettoyer la cour regardait le fermier. II se pro* mettait donc de le faire quand les occupations de Tété auraient cessé et que ses serviteurs pourraient s'en charger. D'une part, il y avait le motif d'économiser quelques journées d'ouvrier ; de l'autre, cette profonde apathie du Berrichon, qui laisse toujours quelque chose d'inachevé, comme si, après un effort, Tactivité épuisée demandait un repos indispensable et les délices delà négligence avant la fin de la tâche.

Marcelle compara cette grossière et repoussante opulence agricole, au poétique bien-ôtre du meunier; et elle lui aurait adressé quelque réflexion à cet égard, si, au milieu des cris de détresse des dindons effarouchés et pourtant immobiles de terreur, du sifflement des oies mères de famille, et des aboiements de quatre ou cinq chiens maigres au poil jaune, elle eût pu placer une parole. Gomme c'était le dimanche, le< bœufs étaioM à l'étable et les laboureurs sur le pas de la porte, dans leurs habits de fête, c'est-à-dire en gros drap bleu de Prusse, de la tète aux pieds. Ils regardèrent entrer la patache avec beaucoup d'étonnemcnt, mais aucun ne se dérangea pour la recevoir et pour avertir le fermier de l'arrivée d'une visite. Il fallut que le grand Louis servit d'introducteur h M"* de Blanchemont; il n'y fit pas beaucoup de façons, et entra sans frapper, en disant:

<f M"*« Bricoiin, venez donc ! voilà M"« de Blanchemont qui vient vous voir. »

Cette nouvelle imprévue causa un si vif saisissement aux trois dames Bricoiin qui venaient de rentrer de la messe, et qui étaient en train de manger debout une légère collation, qu'elles restèrent stupéfaites, se regardant comme pour se demander ce qu'il fallait dire et faire en pareille circonstance; et elles n'avaient pas encore bougé de leur place lorsque Marcelle entra. Le groupe qui se présenta à ses yeux était composé de trois générations. La mère Bricoiin, qui ne savait ni lire ni écrire, et qui était vêtue en paysanne; M"* Bricoiin, épouse du fermier, un peu plus élégante que sa belle-mère, ayant à peu près la tenue d'une gouvernante de curé : celle-là savait signer son nom lisiblement, et trouver les heures du lever du soleil et les phases de la lune dans l'ahiianach de Liège; enfin, M*'" Rose Bricoiin, belle et fraîche en effet comme une rose du mois de mai, qui savait trèsbien lire des romans , écrire la dépense de la maison et danser la contredanse. Elle était coiffée en cheveux, et portait une jolie robe de mousseline couleur de rose, qui dessinait à merveille une taille charmante, un peu trop modelée par l'exagération du corsage et des manches collantes, à la mode du moment, dette ravissante figure, dont l'expression était fine et naïve à la fois, effaça chez Marcelle le fâcheux effet de la mine aigre et dure de sa mère. La

grand'mère, hâlée et ridée comme une campagnarde éprouvée, avait une physionomie ouverte et hardie. Ces trois femmes restaient la bouche béante ; la mère Bricoiin se demandant de bonne foi si cette belle jeune dame était la même qu'elle avait vue venir quelquefois au château trente ans auparavant, c'est-à-dire la mère de Marcelle, qu'elle savait pourtant bien être morte depuis longtemps : M°>« Bricoiin, la fermière, s'apercevant qu'elle avait remis trop vite, en rentrant de la messe, un tablier de cuisme sur sa robe de mérinos marron ; et M"* Rose pensant rapidement qu'elle était irréprochablement vêtue et chaussée, et qu'elle pouvait, grâce au dimanche, être surprise par une élégante Parisienne, sans avoir à rougir de quelque occupation domestique trop vulgaire.

M**" de Blanchemont avait toujours été , aux yeux de la famille Bricoiin , un être problématique qui existait peut-être, qu'on n'avait jamais vu et qu'on ne verrait certainement jamais. On avait connu monsieur son mari , qu'on n'aimait point parce qu'il était hautain, qu'on n'estimait pas parce qu'il était dépensier, et qu'on ne craignait guère parce qu'il avait toujours besoin d'argent et qu'il s'en faisait avancer à tout prix. Depuis sa mort, on pensait n'avoir jamais à traiter qu'avec des hommes d'affaires, vu que le défunt avait dit maintes fois, en produisant la complaisante signature de sa femme : « M*** de Blanchemont est un enfant qui ne s'occupera jamais de tout cela , et qui s'inquiète fort peu d'où lui vient l'argent, pourvu que je lui en apporte. » Bien entendu que le mari avait coutume de mettre sur le compte des goftts dispendieux de sa femme les prodigalités qu'il faisait à ses maltresses. On ne soupçonnait donc nullement le caractère véritable de la jeune veuve, et M<»* Bricoiin crut faire un rêve en la voyant tomber en personne au beau milieu de la ferme de Blanchemont. Devait-elle s'en réjouir ou s'en affliger? Cette appari* tion bizarre était-elle d'un bon ou d'un mauvais augure pour la prospérité des Bricoiin? Venait-on réclamer ou demander ?

Tandis que, livrée à ces soudaines perplexités, la fermière examinait Marcelle à peu près comme une chèvre qui se met sur la défensive à la vue d'un chien étranger au troupeau. Rose Bricoiin, subitement gagnée par l'air affable et la mise simple de l'étrangère, avait eu le courage de faire deux pas vers elle. I^ grand'mère fut la moins embarrassée des trois. Le premier moment de surprise dissipé , et sa tête atfiiiblie ayant fait un effort pour comprendre à qui elle avait affaire, elle s'approcha de Marcelle avec une brusque franchise , et lui fit accueil à peu près dans les mêmes termes, quoique avec moins de distinction et de grâce, que la meunière d'Angibault. Les deux autres, un peu rassurées par l'air doux et bienveillant avec lequel Marcelle leur demanda l'hospiulité pour deux ou trois jours, ayant, disait-elle, à s'entre-

LE MEUNIBR D'ANGIBÂULT.

tenir de ses affiiires avec M. Bricolîn , s'empressèrent bientôt de lui offrir à déjeuner.

Le refus de Marceiie fut motivé sur Texcellent repas qu'elle avait pris une heure auparavant au mou« lin d'Âugibault, et c'est alors seulementque les regards des trdis dames Bricolîn se portèrent sur le grand Louis qui se tenait près de la porte, causant farine avec la servante comme pour avoir prétexte à rester un peu. Ces trois regards furent très-différents. Celui de la grand'mèrc fut amical, celui de sa belle-fille plein de dédain, celui de Rose incertain et indéfinissable conune s'il eût été mêlé de l'un et de l'autre sentiment intérieur.

« Gomment, s'écria M»« Bricolîn d'un ton dolent et railleur, lorsque Marcelle eut raconté en peu de mots ses aventures de la nuil, vous avez été forcée de coucher dans ce moulin? £t nous ne le savions pas! Eh 1 pourquoi cet imbécile de meunier ne vous a-t-il pas amenée ici tout de suite? Ah ! mon Dieu I quelle mauvaise nuit vous avez dû passer, madame !

— • Excellente, au contraire. J'ai été traitée comme une reine, et j'ai mille obligations à M. Louis et à sa mère.

— Mais ça ne m'étonne pas, dit la mère Bricolin ; la grand'Marie est une si brave femme, et elle tient sa maison si proprement! C'est mon amie de jeunesse, à moi; nous avons gardé les moutons ensemble, sauf votre respect ; nous étions deux jolies filles dans ce temps-là, k ce qu'on disait, quoiqu'il n'y paraisse plus, n'est-ce pas, madame? Nous n'en lavions pas plus long l'une que l'autre : filer, tricoter, faire les fromages, et voilà tout. Nous nous sommes mariées bien différemment; elle a pris plus pauvre qu'elle, et moi j'ai épousé plus riche que moi. C'est l'amour qui a fait ces deux mariages-là! ça se voyait dans notre temps; à présent on ne se marie que par intérêt, et les écus comptent plus que les sentiments. Ce n'en est pas mieux, n'est-ce pas, M"*« de Blanchemont?

— Je suis tout à fait de votre avis, dit Marcelle.

— Eh! mon Dieu! ma mère, quels contes faitesvous là à madame? reprit aigrement N">« Bricolin. Croyei-vous que vous l'amusez avec vos vieilles histoires? Eh t meunier 1 ajouta-t-elle d'un ton impératif, allez donc voir si M. Bricolin est dans la garenne ou à son champ d'avoine derrière la maison. Vous lui direz de venir saluer madame*

— M. Bricolin, répondit le meunier avec un regard clair et un air de bravade enjouée , n'est ni à son champ d'avoine, ni à la garenne; je l'ai aperçu en passant, qni buvait chopine et pinte avec monsieur le curé au presbytère.

— Ah I oui, dit la mère Bricolin, il doit être au précijnlère. Monsieur le curé a grand'soif et grand'faim après la grand'messe, et il aime qu'on lui tienne compagnie. Dis-moi, Louis, mon enfant, veux-tu aller le chercher, toi qui es si complaisant?

— J'y vas tout de suite, » dit le meunier qui n'avait pas bougé à Tinjonction de la fermière.

Et il sortit en courant.

<t Si vous le trouvez complaisant, celui-là , grommela M»* Bricolin en regardant sa belle-mère avec humeur, vous n'êtes pas difficile.

•^ Oh! maman, il ne faut pas dire cela, dit d'une voix douce la belle Rose Bricolin. Grand-Louis a bien bon cœur.

— Et qu'est-ce que vous voulez en faire de son bon cœur? riposta la Bricolin avec une irritation croissante. Qu'est-ce que vous avez donc pour lui toutes les deux, depuis quelque temps?

— Mais, maman, c'est toi qui es injuste avec lui depuis quelque temps, répondit Rose, qui ne paraissait pas craindre beaucoup sa mère, habituée qu'elle était à la protection de son aïeule. Tu le rudoies toujours, et pourtant tu sais que papa l'estime beaucoup.

— Toi, tu ferais mieux, dit la fermière, d'aller, au lieu de raisonner, préparer ta chambre, qui est la mieux arrangée de la maison, pour madame, qui aura peut-être envie de se reposer avant l'heure du dhier. Madame nous excusera si elle n'est pas trèsbien logée ici. Ce n'est que l'année dernière que défunt M. de Blanchemont a consenti à faire arranger un peu le château neuf, qui était quasi aussi délabré que l'ancien , et c'est alors seulement que nous avons pu commencer à nous meubler un peu convenablement, au renouvellement de notre bail. Rien n'est terminé, les papiers ne sont pas encore collés dans toutes les chambres, et nous attendons des commodes et des lits qui ne sont pas encore arrivés de Bourges. Nous en avons aussi qui ne sont pas encore déballes. Nous sommes vraiment sekis dessus dessous, depuis que les ouvriers ont tout bouleversé ici. »

Les embarras domestiques que M°>« Bricolin signalait par un discours de rigueur, étaient absolument motivés comme ceux que Marcelle avait pu remarquer à l'extérieur de la maison. L'économie, jointe à l'apathie , faisait traîner les dépenses en longueur, et reculait indéfiniment le moment de jouir du luxe qu'on voulait, qu'on pouvait, et qu'on n'osait encore se permettre. La pièce triste et enfumée où l'on avait été surpris par la châtelaine, était la plus laide et la plus malpropre du château neuf. C'était à la fois une cuisine, une salle à manger et un parloir. Les poules y avaient accès, à cause de la porte au rez-de-chaussée constamment ouverte, le soin de les chasser étant uno des occupations incessantes de la fermière, comme si l'étal de colère et les actes de rigueur perpétuelle où l'entretenaient les récidives de la volaille eussent été nécessaires à sou besoin d'agir et de châtier. C'est là qu'on recevait les paysans avec lesquels on avait des relations de tous les instants; et, comme leurs pieds crottés et le sans-gêne de leurs habitudes eussent inévitablement gâté les parquets et les meubles, on n'y

LE MEUNIER D'ANGIBÀULT.

faisait usage que de grossières chaises de paille et de bancs de bois posés sur les dalles nues et inutilement balayées dix fois par jour. Les mouches qui y tenaient cour plénière, et le feu qui brûlait à toute heure et en toute saison dans la vaste cheminée ornée de crémaillères de toutes dimensions , rendaient cette pièce fort désagréable en été. Et pourtant c'est là que se tenait continuellement la famille, et lorsqu'on fit passer Marcelle dans la pièce voisine , il lui fut aisé de voir que cette espèce de salon était encore vierge, quoiqu'il fût arrangé depuis un an. H était décoré avec le lu&e grossier des chambres d'auberge. Le parquet tout neuf n'avait pas encore reçu l'encaustique et le cirage. Les rideaux d'indienne voyante étaient suspendus par leurs ornements de cuivre estampés d'un goût détestable. La garniture de la cheminée répondait à l'éclat et à la laideur de ces ornements prétendus renaissance. Un guéridon fort riche , sur lequel on devait un jour prendre le café, avait tous ses bronzes dorés encore enveloppés de papier et de ficelle. Le meuble était couvert de housses à carreaux rouges et blancs sous lesquelles le damas de laine était destiné à s'user sans voir le jour; et, comme on ne connaît point encore dans ces fermes la distinction du salon avec la chambre à coucher, deux lits d'acajou , non encore garnis de rideaux , étaient disposés en long, les pieds en avant vers la fenêtre, k droite et à gauche de la porte d'entrée. On se disait à l'oreille dans la famille que ce serait la chambre de noces de Rose.

Marcelle trouva cette maison si déplaisante, qu'elle résolut de n'y pas demeurer. Elle déclara qu'elle ne voulait pas causer le moindre dérangement à ses hôtes, et qu'elle chercherait dans le hameau quelque maison de paysan où elle pût prendre gîte, à moins qu'il n'y eût dans le vieux château quelque chambre habitable. Cette dernière idée parut causer quelque souci à M*"" BricoUn , et elle n'épargna rien pour en détourner son hôtesse.

« Il est bien vrai, dit-elle, qu'il y a toujours au vieux château ce qu'on appelle la chambre du maître. Lorsque monsieur le baron, votre défunt mari, nous faisait l'honneur de passer par ici, comme il nous écrivait toujours d'avance pour nous prévenir de son arrivée, nous avions soin de tout nettoyer, afin qu'il ne s'y trouvât pas trop mal. Mais ce malheureux château est si triste, si délabré... les rats et les oiseaux de nuit font là dedans un vacarme si épouvantable, et, d'ailleurs, les toitures sont en si mauvais état, et les murs si branlants, qu'il n'y a vraiment pas de sûreté à y dormir. Je ne conçois pas le goût que monsieur le baron avait pour cette chambre. 11 n'en voulait pas accepter chez nous, et on aurait dit qu'il se serait cru dégradé s'il eût passé une nuit ici ailleurs que sous le toit de son vieux château.

— J'irai voir cette chambre , dit Marcelle, et pour

peu qu'on y puisse. dormir à couvert, c'est tout ce qu'il me faut. En attendant, je vous supplie de ue rien déranger chez vous. Je ne veux en aucune façon vous être à charge. »

Rose exprima le désir qu'elle aurait, au contraire, à céder son appartement à M-" de Blanchemont, daus des termes si aimables et avec une physionomie si prévenante, que Marcelle lui prit doucement la main pour la remercier, mais sans changer de résolution. L'aspect du château neuf, joint à une répugnance instinctive pour M*^^ Bricolin, lui firent refuser obstinément l'hospitalité qu'elle avait fini par accepter de grand cœur au moulin.

Elle se débattait encore contre les cérémonieuses importunités de la fermière , lorsque M. Bricolin arriva.

Page 1