‹ [ŒuvresChapitre 8 sur 64 · PREMIER BILLET · texte numérisé non relu

PREMIER BILLET

Harcelle, baronne de Blanchemonl , à la comtesse de Blanchemont, sa belle-mère,

« Chère maman ,

« Je m'adresse à vous comme à la plus courageuse « des femmes et à la meilleure tête de la famille , ce pour vous annoncer et vous charger d'annoncer au o respectable comte et à nos autres chers parents , « une nouvelle qui vous affectera, j'en suis sûre, plus a que moi. Vous m'avez souvent fait part de vos aptt préhensions, et nous avons trop cause du sujet qui « m'occupe en ce moment pour que vous ne m'ena tendiez pas à demi-mot. // n'y a plus rien (mais « rien) de la fortune d'^Édotuird.De la mienne, il reste <K 250,000 ou 500,000 francs. Je ne connais encore a ma situation que par un homme qui serait intéressé « à exagérer le désastre, si la chose était possible , « mais qui a trop de bon sens pour tenter de me « tromper , puisque demain , après-demain , je puis « m'instruire par moi-même. Je vous renvoie le bon « Lapierre , et n'ai pas besoin de vous engager à le <x reprendre chez vous. Vous me l'aviez donné pour « qu'il mit un peu d'ordre et d'économie dans les « dépenses de la maison. Il a fait son possible, mais a qu'était-ce que ces épargnes domestiques , lorsa qu'au dehors la prodigalité était sans contrôle et a sans limites? De petites raisons qu'il vous explia quera lui-même me forcentà brusquer sou départ; « voilà pourquoi je vous écris eu courant, et sans « entrer dans des détails que je ne possède pas moi- « même, et qui viendront plus tard. Je tiens à ce « que Lapierre vous voie seule et vous remette ceci, « afin que vous ayez quelques heures ou quelques a jours au besoin pour préparer le comte à cette ré- « vélation. Vous l'adoucirez en lui disant mille fois « tout ce que vous savez de moi , combien je suis « indifférente aux jouissances de la richesse, et com- « bien je suis incapable de maudire qui que ce soit « et quoi que ce soit dans le passé. Comment ne para donnerais-je pas à celui qui a eu le malheur de « ne pas vivre assez pour pouvoir tout réparer ! Chère « maman , que sa mémoire reçoive de votre cœur et « du mien une entière et facile absolution!

LE MEUNIER D'ANGIBAULT

« Maintenant, deux mots sur Edouard et sur moi, « qui ne faisons qu'un dans cette épreuve de la des- « tinée. 11 me restera, je l'espère, de quoi pourvoir « à tous ses besoins et à son éducation. 11 n'est pas « d'âge à s'afDiger de pertes qu'il ignore et qu'il « sera bon de lui laisser ignorer autant que possible « lorsqu'il sera capable de les comprendre. N'est-il « pas heureux pour lui que ce changement dans sa a situation s'opère avant qu'il ait pu se faire un bea soin de vivre dans l'opulence? Si c'est un malheur a d'être réduit au nécessaire (ce n'en est pas un à « mes yeux), il ne le sentira pas, et, habitué désor- « mais à vivre modestement , il se croira assez riche, a Puisqu'il était destiné à tomber dans une condition « médiocre, c'est donc un bienfait de la Providence « de l'y avoir fait descendre dans un âge où la leçon, K loin d'être amère, ne peut que lui être utile. Vous « me direz que d'autres héritages lui sont réservés. « Je suis étrangère à cet avenir, et ne veux, en au- « cune façon, en profiter d'avance. Je refuserais « presque comme un afTront les sacrifices que sa « famille voudrait s'imposer pour me procurer ce « qu'on appelle un genre de vie honorable. Dans « l'appréhension de ce que je viens d'apprendre, a j'avais déjà fait mon plan de conduite. Je viens de « m'y confirmer, et rien au monde ne m'en fera déc( partir. Je suis résolue à m'établir en province , au « fond d'une campagne, où j'habituerai les prea micres années de mon fils à une vie laborieuse et « simple, et où il n'aura pas le spectacle et le contact « de la richesse d'autrui pour détruire le bon effet de a mes exemples et de mes leçons. Je ne perds pas « l'espérance d'aller vous le présenter quelquefois, « et vous verrez avec plaisir un enfant robuste et en- « joué , au lieu de cette frêle et rêveuse créature a pour l'existence de laquelle nous n'avions cessé de « trembler. Je sais les droits que vous avez sur lui, a et le respect que je dois à vos volontés et à vos « conseils;. mais j'espère que vous ne blâmerez pas « mon projet, et que vous me laisserez gouverner cette « enfance durant laquelle les soins assidus d'une mère « et les salutaires inOuences de la campagne seront « plus utiles que les leçons superficielles d'un proie fesseur grassement payé, des exercices de manège « et des promenades en voilure au bois de Boulogne. « Quant à moi, ne vous inquiétez nullement; je n'ai « aucun regret k ma vie nonchalante et à mon en- « tourage d'oisiveté. J'aime la campagne de passion, « et j'occuperai les longues heures que le monde ne « me volera plus à m'instruire pour instruire mon « fils. Vous avez eu j usqu'ici quelque confiance en moi , « voici le moment d'enavoir une entière. J'ose ycomp- « ter, sachant que vous n'avez qu'à interroger votre « âme énergique et votre cœur profondément mater- « nelpour comprendre mesdesseins et mes résolutions.

« Tout cela rencontrera bien quelque opposition

« dans les idées de la famille ; mais quand vous au- « rez prononcé que j'ai raison, tous seront de votre « avis. Je remets donc notre présent et notre avenir « entre vos mains, et je suis avec dévouement, tena dresse et respect, à vous pour la vie,

« Marcelus. »

Suivait un posl-icripîum relatif à Suzette, et la demande d'envoyer l'homme d'affaires de la fomille au Blanc, afin qu'il pût constater la ruine de cette fortune territoriale et s'occuper activement de la liquidation. Quant à ses affaires personnelles, Marcelle voulait et pouvait les liquider elle-même avec l'aide des hommes compétents de la localité.

La seconde lettre était adressée à Henri Lémor.

« Henri, quel bonheur I quelle joie t je suis ruinée. « Vous ne me Reprocherez plus ma richesse, vous ne « ha'irez plus mes chaînes dorées. Je redeviens une « femme que vous pouvez aimer sans remords, et « qui n'a plus de sacrifices à s'imposer pour vous. « Mon fils n'a plus de riche héritage à recueillir, du « moins immédiatement. J'ai le droit désormais de « l'élever comme vous l'entendez , d'en faire un « homme , de vous confier son éducation , de vous « livrer son âme tout entière. Je ne veux pas vous « tromper , nous aurons peut-être une petite lutte à a soutenir contre la famille de son père, dont l'aveu- « gle tendresse et l'orgueil aristocratique voudront a le rendre au monde en l'enrichissant malgré moi. a Mais nous triompherons avec de la douceur, un « peu d'adresse et beaucoup de fermeté. Je me tien- « drai assez loin de leur influence pour la paralyser, a et nous entourerons d'un doux mystère le dévelop- « ment de cette jeune âme. Ce sera l'enfance de « Jupiter au fond des grottes sacrées. Et quand il « sortira de cette divine retraite pour essayer sa puis- « sance, quand la richesse viendra le tenter, nous lui « aurons fait une âme forte contre les séductions du « monde et la corruption de l'or. Henri, je me berce « des plus douces espérances, ne venez pas les dé- « truire avec des doutes cruels et des scrupules que « j'appellerais alors pusillanimes. Vous me devez « votre appui et votre protection, maintenant que je « vais m'isoler d'une famille pleine de sollicitude et « de bonté, mais que je quitte et vais combattre par « la seule raison qu'elle ne partage pas vos principes. « Ce que je vous ai écrit, il y a deux jours , en quit- « tant Paris, est donc pleinement et facilement con- « firme par ce billet. Je ne vous appelle pas auprès « de moi maintenant, je ne le dois pas, et la prudence, a d'ailleurs, exige que je reste assez longtemps sans « vous voir , pour qu'on n'attribue pas à mes senti- « ments pour vous, l'exil que je m'impose. Je ne vous « dis pas le lieu que j'aurai choisi pour ma retraite , « je l'ignore. Mais dans un an, Henri, cher Henri,

LE MEUNIER D'ANGIBAULT

i ptriir du 15 août, vous viendrez më rejoindre où je serai fiiée alors el où je vous appellerai. Jusquelà, si vous ne partagez pas ma conâance en moimême, j'aime mieux que vous ne m'écriviez pas... Mais aurai-je la force de vivre un an sans rien savoir de vous? Non, ni vous non plus! Écrivez donc deux mots, seulement pour dire : J'existe el faime ! et vous adresserez pour moi k mon Gdèle vieux Lapierre à l'hôtel de Blanchemont. Adieu , Henri. Ob! si vous pouviez lire dans mon cœur et voir que je vaux mieux que vous ne pensez I Edouard se porte bien, il ne vous oublie pas. Lui seul désormais me parlera de vous,

Ayant cacheté ces deux lettres, Marcelle qui n'avait plus d'autre vanité au monde que la beauté angélique de son fils, rafraîchit un peu la toilette d*Édouard, et traversa la cour de la ferme. On l'attendait pour dîner, et, pour lui faire honneur, on avait mis le couvert dans le salon, vu qu'on n'avait pas d'autre salle à manger que la cuisine, où l'on ne craignait pas de salir les meubles, et où Mf** Bricolin se trouvait beaucoup plus à portée des mets qu'elle confectionnait elle-même avec l'aide de sa belle-mère et de sa servante; Marcelle s'aperçut bientôt de cette dérogation aux habitudes de la famille. M"'" Bricolin, dont l'empressement était instinctivement empreint de là mauvaisehumeor qui constitue la seule mauvaise éducation en ce genre, eut soin de l'en instruire en lui demandant à tout propos pardon de ce que le service se bisait si mal et déroutait complètement ses servantes. Marcelle demanda et exigea dès lors qu'on reprit le lendemain les habitudes de la maison, assurant avec un sourire enjoué , qu'elle irait dîner au moulin d'Angibault, si on la traitait avec cérémonie.

« Et à proposde moulin, dit N">* Bricolin après quelques phrases de politesse mal tournées, il faut que je fosse une scène k M. Bricolin. Ah ! le voilà justement I Dis donc, M. Bricolin, est-ce que tu as perdu l'esprit, d'inviter ce meunier à diner avec nous , un jour où madame In baronne nous fait l'honneur d'accepter notre repas?

— Ah ! diable ! je n'y avais pas songé, répondit nilvemenl le fermier, ou plutôt... je pensais quand j'ai invité Grand-Louis, que madame ne nous ferait pas cet honneur- là. Monsieur le baron refusait toujours, tu sais bien... ou le servait dans sa chambre, ce qui n'était guère commode par parenthèse... EnÛn, Thihaude, si ça déplaît à madame de manger avec ce garçoD-là, tu le lui diras, toi qui n'as pas ta langue dans ta poche, moi je ne m'en charge pas : j'ai fait la bêtise, ça me coûte de la réparer.

— Et came regarde comme de coutume I dit l'aigre M^ Bricolin, qui, étant l'aînée des filles Thibault, conservait son nom de famille féminisé.

suivant l'ancien usage du pays. Allons, je vais renvoyer ton beau Louis à sa farine. ^

— Ce serait me faire beaucoup de peine , et je crois que je m'en irais moi-même, dit M">* de Blanchemont d'un ton ferme et même un peu sec, qui imposa à la fermière; j'ai déjeuné ce matin avec ce garçon » chez lui, et je l'ai trouvé si obligeant, si poli et si aimable, que ce serait un vrai chagrin pour moi de dîner sans lui ce soir.

^ Vraiment I dit la belle Rose, qui avait écouté Marcelle avec beaucoup d'attention et dont les yeux animés exprimaient une surprise mêlée de plaisir; mais elle les baissa et devint toute rouge en rencontrant le regard scrutateur et menaçant de sa mère.

—11 en sera comme madame voudra,» dit M"»« Bricolin; et elle ajouta tout bas en s'adressant à sa servante qui avait le privilège de ses observations confidentielles quand elle était en colère :

« Ce que c'est que d'être un bel homme l »

La Ghounette (diminutif de Fanchon) sourit d'un air malicieux qui la reudit plus laide que de coutume. Elle trouvait le meunier un fort bel homme, en effet, et lui en voulait de ce qu'il ne lui faisait pas la cour.

« Allons 1 dit M. Bricolin, le meunier dînera donc aveo nous. Madame a raison de ne pas être fière. C'est le moyen de trouver toujours de la bonne volonté chez les autres. Rose, va donc appeler le grand Louis qui est par là dans la cour. Dis-lui que la soupe est sur la table. Ça m'aurait coûté de faire un affront à ce garçon. Savez-vous, madame la baronne, que j'ai raison de tenir à ce meunier-là? C'est le seul qui ne retienne pas double mesure et qui ne change pas le grain. Oui, c'est le seul du pays, le diable me con fonde 1 Ils sont tous plus voleurs les uns que les autres. D'ailleurs, le proverbe du pays le dit : «Tout meunier, tout voleur. » Je les ai tous essayés, et je n'ai encore trouvé que celui-là qui ne fit pas de mauvais comptes et de vilains mélanges. Outre qu'il a toute sorte d'attentions pour nous. 11 ne moudrait jamais mon froment à la meule qui vient de broyer de l'orge et du seigle. 11 sait que cela gâte la farine et lui ôte sa blancheur. 11 met de l'amourpropi'e à me contenter, parce qu'il sait que je tiens à avoir du beau pain sur ma table. C'est ma seule fantaisie, à moi! ^ Je suis humilié quand quelqu'un, venant chez moi, ne me dit pas: » Ah lie beau pain : il n'y a que vous, maître Bricolin, pour faire du pareil blél —Tout blé d'Espagne, mon cher, on s'en flatte!»

— 11 est certain qu'il est magnifique, votre pain! dit Marcelle , pour faire valoir le meunier autant qtie pour satisfaire la vanité de M. Bricolin.

— Ah! mon Dieu! que de soucis pour un œil de plus ou de moins dans le pain, et pour un boisseau de plus ou de moins par semaine! dit M"*« Bricolin. Quand nous avons des meuniers beaucoup plus près,

LH MEUNIER D'ANGIBAULT

et un moulio au bas du terrier , avoir affaire à un homme qui demeure k une lieue d*icil

— Qu'est-ce que ça te fait? dit M. Bricolin, puisqu'il YJent chercher les sacs et qu'il les rapporte sans prendre un grain de blé de plus que la mouture (i)? D'ailleurs, il a un beau et bon moulin, deux graoides roues neuves, un fameux réservoir, et l'eau ne manque jamais chez lui. C'est agréable de ne jamais attendre.

— Et puis, comme il vient de loin, dit la fermière, TOUS vous croyez toujours obligé de l'inviter à dîner ou à goûter ; voilà une économie I »

Le meunier, en arrivant, mit fin à cette discussion conjugale. M. Bricolin se contentait, quand sa femme le grondait , de hausser un peu les épaules et de parler un peu plus vite que de coutume. 11 lui pardonnait son humeur acariâtre parce que l'activité et la parcimonie de sa ménagère lui étaient fort utiles.

<K Allons donc. Rose, s'écria M"'^' Bricolin à sa fille, qui rentrait avec le grand Louis, nous l'attendons pour nous mettre à table. Tu aurais bien pu faire avertir le meunier parla Ghounelte, au lieu d'y courir toi-même.

— Mon père me l'avait commandé, dit Rose.

— £t vous n'y seriez pas venue sans cela, j'ensuis bien sûr, dit le meunier tout bas à la jeune fille.

— C'est pour me remercier d'être grondée à cause de vous que vous me dites cela? » répondit Rose sur le même ton.

Marcelle n'entendit pas ce qu'ils se disaient, mais ces paroles furtives échangées entre eux, la rougeur de Rose, et l'émotion du grand Louis la confirmèrent dans les soupçons que lui avait fait déjà concevoir l'aversion de M*»* Bricolin pour le pauvre farinier : la belle Rose était l'objet des pensées du meunier d'Angihault.

LB oInBR a la FEKMB.

Désireuse de servir les intérêts de cœur de son nouvel ami, et n'y voyant pas de danger pour M^'" BricoUn, puisque son père et sa grand'mère paraissaient favoriser le grand Louis, M'°<' de Blanchemont affecta de lui parler beaucoup durant le repas, et d'amener la conversation sur les sujets où véritablement son instruction et son intelligence le rendaient très-supérieur à toute la famille Bricolin, peut-être à la charmante Rose elle-même. En agriculture , considérée

(1) On ne paye jamais les meuniers dans la Vallfe-Noire : ilsprélèTeot leur pa'rl de grain avec plus ou moins île fidf'lité sur la moulure, et iJa sonl fénéralcuieiit plus lionnilea que ne le prélcod

comme science naturelle plus que comme expérimentation commerciale , en politique , considérée comme recherche du bonheur et de la justice humaine; en religion et en morale, le grand Louis avait des notions élémentaires, mais justes, élevées, marquées au coin du bon sens, de la perspicacité et de la noblesse de l'âme, qui n'avaient jamais été mises en lumière à la ferme. Les Bricolin n'y avaient jamais que des sujets de conversation grossièrement vulgaires, et tout l'esprit qu'on y dépensait était tourné en propos dénigrants et peu charitables contre le prochain. Grand -Louis, n'aimant ni les lieux communs ni les méchancetés, y parlait peu et n'avait jamais fait remarquer sa capacité. M. Bricolin avait décrété qu'il était fort sot comme tous les beaux hommes, et Rose, qui l'avait toujours trouvé amoureux craintif ou mécontent, c'est-^-dire taquin ou timide, ne pouvait l'excuser de son manque d'esprit qu'en vantant son excellent cœur. On fut donc étonné d'abord de voir M™« de Blanchemont causer avec lui avec une sorte de préférence, et quand elle l'eut amené à oublier le trouble que lui causaient la présence de Rose et le mauvais vouloir de sa mère, on fut bien plus étonné encore de l'entendre si bien parler. Cinq ou six fois, M. Bricolin, qui, ne se doutant nullement de son amour pour sa fille, l'écoutait avec bienveillance, fut émerveillé, et s'écria en frappant sur la table :

« Tu sais donc cela, toi ? Où diable as-tu péché tout cela?

— Bah ! dans la rivière I » répondait Grand-Louis avec gaieté.

M'"^ Bricolin tomba peu à peu dans un silence sombre en voyant le succès de son ennemi; elle formait la résolution d'avertir le soir même M. Bricolin de la découverte qu'elle avait faite ou cru (aire des sentiments de ce paysan pour sa demoiseUe,

Quant à la vieille mère Bricolin, elle ne comprenait rien du tout à la conversation; mais elle trouvait que le meunier parlait comme un livre, parce qu'il assemblait plusieurs phrases de suite, sans hésiter et sans se reprendre. Rose n'avait pas l'air d'écouter, mais elle ne perdait î*ien; et involontairement ses yeux s'arrêtaient sur le grand Louis. 11 y avait là un cinquième Bricolin auquel Marcelle fit peu d'attention. C'était le vieux père Bricolin, vêtu en paysan comme sa femme, mangeant bien, ne disant mot, et n'ayant pas l'air d'en penser davantage. Il était presque sourd, presque aveugle, et paraissait complètement idiot. Sa vieille moitié l'avait amené à table en le conduisant comme un enfant.'EUe s'occupait beaucoup de lui, remplissait son assiette et son verre, lui ôtait la mie de son pain, parce que, n'ayant plus de

M. Bricolin. Quand ils ont beaucoup de pratiques, Hn relireol de cette industrie beaucoup plus que leur contonimatioti, cl peuveni se lirrer à un petit commerce de jratns.

LE MEUNIER D'ANGIBAULT

de ou, ses gencives, durcies et insensibles, ne pouvaient broyer que les croûtes les plus dures, et ne lui adressait pas one parole, comme si c'eût été peine perdue. Lorsqu'il s'assit, elle lui fit entendre cependant qu'il fallait ^er son diapeau à cause de M"* de BUnchemont. 11 obéit, mais ne parut pas comprendre pourquoi, et il le remit aussitôt, liberté que, d'après l'usage du pays, M. Bricolin, son fils, se permit également. Le meunier, qui n'y avait pas dérogé le matin an moulin, fourra cependant son bonnet dans sa poche sans qu'on s*en aperçût, partagé entre un nouvel instinct de déférence que Marcelle lui inspirait pour les femmes, et la crainte de paraître jouer au freluquet pour la première fois de sa vie.

Cependant, tout en admirant ce qu'il appelait le beaa ba(fout du grand farinier, M. Bricolin se trouva bientôt d'un autre avis que lui sur toutes choses. £n agriculture, il prétendait qu'il n'y avait rien de neuf à tenter; que les savants n'avaient jamais rien découvert; qu'en voulant innover on se ruinait toujours; que, depuis que le monde est mande jusqu^au jùur kaujùw^hnÊiy on avait toujours fait de même, et qu'on ne ferait jamais mieux*

« Bon! dit le meunier. Et les premiers qui ont fait ce que nous faisons aujourd'hui, ceux qui ont attelé des boeiufs pour ouvrir la terre et pour ensemencer, ils ont fait du neuf cependant, et on aurait po les en empêcher en se persuadant qu'une terre qu'on n'avait jamais cultivée ne deviendrait jamais fertile? C'est comme en politique; dites donc, M. Bricolin, si, il y a cent ans, on vous avait dit que vous ne payeriez plus ni dîmes ni redevances; que les couvents seraient détruits...

«« Bah ! bah I je ne l'aurais peut-être pas cru, c'est vrai ; mais c'est arrivé parce que ça devait arriver^ Tout est pour le mieux au jtmr d^aujourd'hui; tout le monde est libre de faire fortune, et on n'inventera janoais mieux que ça.

— Et les pauvres, les paresseux, les faibles, les béieêy qu'est-ce que tous en faites?

— Je n'en fais rien, puisqu'ils ne sont bons à rien. Tant pis pour eux !

— Et si vous en étiez , M. Bricolin, ce qu'à Dieu nci^iael (vous en êtes bien loin) diriez-vous : « Tant pis pour moi? » Non, non, vous n'avez pas dit ce que vo« pensiez, en répondant : « Tant pis pour eux I » vous avez trop de cœur et de religion pour ça.

«« De la religion, moi? Je m'en moque, de la religion, et toi aussi. Je vois bien que ça essaye de revenir, maïs je ne m'en inquiète guère. Notre curé est m bon vivant, et je ne le contrarie pas. Si c'était un cagot, je l'enverrais joliment promener. Qu'est-ce qui croil à toutes ces bétises-là au jowr d'aujùwrd'hui ?

— Et votre femme, et votre mère, cl votre fille, disent-elles que ce sont des bêtises?

— Ah! ça leur plait, ça les amuse. Les femmes ont besoin de ça, à ce qu'il parait.

<— Et nous autres paysans, nous sommes comme les femmes, nous avons besoin de religion.

— Eh bien , vous en avez une sous la main ; allez à la messe, je ne vous en empêche pas , pourvu que vous ne me forciez pas d'y aller.

— Cela peut arriver cependant , si la religion que nous avons redevient fanatique et persécutante comme elle l'a été si fort et si souvent.

<— Elle ne vaut donc rien? laissez-la tomber. Je m'en passe bien, moi!

— Mais puisqu'il nous en faut une absolument, à nous autres , c'est donc une autre qu'il faudrait avoir?

— Une autre, une autre 1 diable 1 comme tu y vas Fais-en donc une, toi !

— J'en voudrais avoir une qui empêchât les hommes de se haïr, de se craindre et de se nuire.

— Ça serait neuf, en effet 1 J'en voudrais bien une comme ça, qui empêcherait mes métayers de me voler mon blé la nuit, et mes journaliers de mettre trois heures par jour à manger leur soupe.

— Cela serait, si vous aviez une religion qui vous commandât de les rendre aussi heureux que vousmême.

— Grand-Louis, vous avez la vraie religion dans le cœur, dit Marcelle.

— C'est vrai, cela I » dit Rose avec effusion.

M. Bricolin n'oiia répliquer. H tenait beaucoup à gagner la confiance de M*« de Blanchemont et h ne pas lui donner mauvaise opinion de lui. Grand-Louis, qui vit le mouvement de Rose, regarda Marcelle avec un œil plein de feu qui semblait lui dire : Je vous remercie.

Le soleil baissait, et le dtner, qui avait été copieux, touchait à sa fin. M. Bricolin, qui s'appesantissait sur sa chaise, grâce à une large réfection et à des rasades abondantes, eût voulu se livrera son plaisir favori qui était de prendre du café arrosé d'eau-de-vie et entremêlé de liqueurs, pendant deux ou trois heures de la soirée. Mais le grand Louis, sur lequel il avait compté pour lui tenir tête , quitta la table et alla se préparer au départ. M"« de Blanchemont alla recevoir les adieux de ses domestiques et régler leurs comptes. Elle leur remit sa lettre pour sa belle-mère, et prenant le meunier à l'écart , elle lui confia celle qui était adressée à Henri , en le priant de la mettre lui-même à la poste.

« Soyez tranquille, dit-il, comprenant qu'il y avait là un peu de mystère ; cela ne sortira de ma main que pour tomber dans la botte, sans que personne y ait jeté les yeux, pas même vos domestiques, n'est-ce pas?

— Merci , mon brave Louis.

— Merci ? vous me dites merci? quand c'est moi qui devrais vous dire cela k deux genoux ! Allons,

LE MEUNIER IFANGIBAULT.

TOUS ne savez pas ce que je vous doisl Je vas passer chez nous, et dans deux heures la petite Fanchon sera auprès de vous. Elle est plus propre et plus douce que la grosse Ghounelte d'ici. »

Quand Louis et Lapierre furent partis, Marcelle eut un instant de détresse morale en se trouvant seule k la merci de la famille Bricolin. Elle se sentit fort attristée, et prenant Edouard par la main, elle s'éloigna et gagna un petit bois qu'elle voyait de l'autre côté de la prairie. Il faisait encore grand jonr, et le soleil, en s'abaissant derrière le vieux château, projetait au loin l'ombre gigantesque de ses hautes tours. Mais elle n'alla pas loin sans être rejointe par Rose, qui se sentait une grande attraction pour elle, et dont l'aimable figure était le seul objet agréable qui put frapper ses regards en cet instant.

« Je veux vous faire les honneurs de la garenne, dit la jeune fille ; c'est mon endroit favori , et vous l'aimerez, j'en suis sûre.

— ' Quel qu'il soit, votre compagnie me le fera trouver agréable, » répondit Marcelle, en passant familièrement son bras sous celui de Rose.

L'ancien parc seigneurial de Blanchemont , abattu à l'époque de la révolution, était clos désormais par un fossé profond, rempli d'eau courante, et par de grandes haies vives, où Rose laissa un bout de garniture de sa rolie de mousseline, avec la précipitation et l'insouciance d'une fille dont le trousseau est au grdnd complet. Les anciennes souches des vieux chênes s'étaient couvertes de rejets, et la garenne n'était plus qu'un épais taillis sur lequel dominaient quelques iujeU épargnés par la cognée, semblables à de respectables ancêtres étendant leurs bras noueux et robustes sur une nombreuse et fraîche postérité. De jolis sentiers montaient et descendaient par des gradins naturels établis sur le roc, et serpentaient sous un ombrage épais, quoique peu élevé. Ce bois était mystérieux. On y pouvait errer librement, appuyée au bras d'un amant. Marcelle chassa cette pensée qui faisait battre son cœur, et tomba dans la rêverie en écoutant le chant des rossignols, des linottes et des merles qui peuplaient le bocage désert et tranquille.

La seule avenue que le taillis n'eût pas envahie était située à la lisière extrême du bois, et servait de chemin d'exploitation. Marcelle en approchait avec Rose, et son enfant courait en avant. Tout d'un coup il s'arrêta et revint lentement sur ses pas, indécis, sérieux et pâle.

« Qu'est-ce qu'il y a? lui demanda sa mère, habituée à deviner toutes ses impressions, en voyant qu'il était combattu entre la crainte et la curiosité.

— Il y a une vilaine femme là-bas, répondit Edouard.

— On peut être vilain et bon, répondit Marcelle. Lapierre est bien bon, et il n'est pas beau. .

— Ohl Lapierre n'est pas laid! dit Edouard, qui,

comme tous les enfants, admirait les objets de son affection.

— Donne-moi la main , reprit Marcelle , et allons voir cette vilaine femme.

. — Non, non, n'y allez pas, c'est inutile, dît Rose d'un air triste et embarrassé, sans pourtant manifes^ter aucune crainte. Je ne pensais pas qu'elle était là.

— Je veux habituer Edouard à vaincre la peur, » lui répondit Marcelle à demi-voix.

Et Rose n'osant la retenir, elle doubla le pas. Mais lorsqu'elle fut au milieu de l'avenue, elle s'arrêta frappée d'une sorte de terreur à l'aspect de l'être bizarre qui venait lentement à sa rencontre.

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