CHAPITRE PREMIER
Des Changemens survenus dans l'art de la guerre depuis 1700 jusqu'en 1815.
M. le général Valazé a fait insérer , dans la xxxix*" livraison du Spectateur militaire ^ un article intitulé des Places fortes et du Sf sterne de guerre actuel. Dans cet article, il a développé Topinion que « depuis 1792, on n'avait » point fait la guerre autrement qu'en 1700 et » 1740, et que, par conséquent, le système de » guerre actuel n'était pas dilierent de celui qu'on » suivait au commencement du siècle dernier. » Il en a conclu qu'il ne fallait adopter aucune modification au système de places fortes de 3a France.
Cette opinion est diamétralement opposée à celle que j'ai émise dans ma Philosophie de la guerre., où l'on ne trouve d'ailleurs point à ce sujet tous les détails et tous les renseignemens que l'on pourrait désirer, le plan de cet ouvrage ne le comportant point ; mais on y trouve som~ mairement l'indication du système de places fortes qu'il faudrait adopter actuellement. En
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réfutant les opinions du général Valazé, je serai conduit tout naturellement aux développemens nécessaires pour justifier les miennes.
Non-seulenient je pense qu'il est survenu des changemcns importans dans Vart de la guerre , depuis 1700 jusqu'en i8i5; mais je pense aussi qu'on ne saurait donner le nom de système à la disposition incohérente des places fortes sur les frontières de la France, et que cette disposition était mauvaise, considérée dans ses rapports avec le système de guerre que Ton suivait pendant la guerre de la succession d'Espagne {ci) , qui fut la seule guerre importante de 1700 à 1740. Si cette disposition était mauvaise alors , elle l'est devenue beaucoup plus encore actuellement, et il est exact de dire de ces places fortes , considérées dans leur ensemble, qu'aujourd'hui elles sont plus nuisibles qu'utiles.
Je ferai voir d'abord que le système de guerre suivi pendant les guerres de la révolution française a été très-différent de celui que l'on suivait pendant la guerre de la succession d'Espagne. J'examinerai ensuite ce que dit le général Valazé du rôle que les places fortes ont joué pendant les campagnes de ces deux époques.
(o) Celle guerre commença en 1701 cl fiiiil en 1713.
MELANGES. 2o5
Commençons par ce qui a rapport à Tarmement , au maniement des armes et aux manœuvres des troupes.
Pendant la guerre de la succession d'Espagne, le maniement des armes de Finfanterie était d'une complication extrême. Jusqu'en 1701 on se servit d'une baïonnette à manche qui se fixait au bout du fusil et qu'il fallait retirer pour faire feu ; la baïonnette à douille , inventée en France , ne fut généralement adoptée qu'en 1704. L'on se servait encore de baguettes de bois.
Le bataillon était l'unité tactique dans l'infanterie comme de nos jours ; cette infanterie se formait et marchait à rangs ouverts ; sur quatre rangs au commencement de la campagne , sur trois lorsque les bataillons étaient trop réduits.
On ne connaissait point le feu à volonté , ou de deux rangs , qui est presque le seul que l'on emploie maintenant. Les feux ne s'exécutaient que par rangs; ils étaient lents et peu meurtriers.
Le pas cadencé était inconnu ; l'adoption de ce pas a donné naissance à plusieurs manoeuvres très-utiles et a permis d'apporter aux anciennes d'importantes améliorations. Auparavant , l'infanterie ne savait que rompre en colonne en avant de sa ligne de bataille ; elle perdait im
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teins infini dans les chanjjernens de direction en colonne , et ces chanj^emens ne s^exécutaient presque jamais sans désordre; les rangs se confondaient au pivot j on perdait les distances.
L'escadron était Tunité tactique dans la cavalerie comme de nos jours ; cette cavalerie lourde et peu maniable se formait sur trois rangs ; les escadrons laissaient entre eux des intervalles ordinairement égaux à leur front. La principale action de la cavalerie consistait dans son feu; elle ne chargeait jamais en ligne qu^au trot , mais elle chargeait quelquefois au galop en fourrageurs. Elle ignorait qu^elle pût produire ces ouragans décisifs [procella equestris) dont Frédéric II a le premier donné Texemple.
Le matériel de rartillerie était lourd et mal entendu ; il n^ avait qu\m petit nombre de bouches à feu en comparaison de ce qu^on en a eu depuis ; leur feu était lent et mal dirigé; on ne traînait point, ou presque point d'obusiers (a), arme si nécessaire contre la cavalerie et pour Fattaque des villages et des retranchemens. L'artillerie à cheval , compagne indispensable de la
(a) Les Hollandais employèrent pour la première fois des obuslers à la balaille do Norwinde , en 1693; les Allemands les imilèrenl. Les Fraiieais en employèrent, pour la première lois, pendant la guerre de Sept ans ; le premier obusicr français fui coulé à Pouai , eu 1741».
cavalerie, et si utile pour diriger rapidement de Tartillerie sur les points où elle devient nécessaire, n'existait pas.
L'organisation des armées, leurs marches, leurs manœuvres ; les méthodes de guerre suivies par les troupes ; le système de guerre suivi par les généraux, présentent aussi de très-grandes différences à ces deux époques.
Pendant la première époque , Tinfanterie ainsi que la cavalerie étaient divisées en brigades; c'était la seule subdivision.
Les lieutenans-généraux et les maréchaux de camp roulaient entre eux pour le service journalier : d'où il résultait qu'ils ne connaissaient point les troupes dont on leur confiait le commandement et n'en étaient point connus ; qu'ils n'étaient point au courant du service , et que rarement ils avaient le tems d'étudier le terrain qu'occupaient leurs troupes. On conçoit quelle lenteur , quels embarras et quel désordre résultaient de cet état de choses pour la transmission des ordres et pour le commandement des troupes.
L'artillerie de ligne était divisée en brigades de dix bouches à feu chacune ; elle marchait et campait toujours réunie •, on envoyait de l'artillerie aux lieux où elle était nécessaire , et lors-
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qu'on devait en venir aux mains , on désignait à chaque chef de brigade les troupes près desquelles il devait se porter et dont il devait suivre les mouveniens pendant la bataille : il en résultait que ces troupes sVngageaient ordinairement long-tems avant Farrivée de Tarlillerie , et que le sort d'une affaire était souvent décidé sans que Tartillerie y eût pris part.
L'armée était appesantie par un grand nombre de chevaux de bat qui transportaient les tentes dont se servaient les troupes , par les chevaux des officiers d'infanterie, par une grande quantité de voitures de vivres , par un grand nombre de voitures de luxe , de bagages , etc. , et par une foule de non-combattans.
Les mouveniens des troupes et les opérations militaires étaient subordonnés aux approvisionnemens de vivres et à la possibilité d'en faire des distributions régulières , il en résultait des obstacles continuels à l'exécution des projets des généraux.
Les déploiemens n'étant point connus, l'armée marchait toujours réunie , par lignes ou par portion de lignes , dans la crainte de trop s'écarter de l'ordre de hataUle : cet ordre de bataille était une espèce de patron qu'on appliquait indifféremment dans tous les cas ; on était dans la
nécessité de s''ouvrir des chemins ; on faisait une lieue en quatorze heures ^ et Tennemi était toujours averti.
Aux difficultés que Ton éprouvait pour alimenter Tarmée , se joignaient donc les difficultés non moins grandes que Ton éprouvait d^ailleurs pour la faire mouvoir. Ainsi s^expliquent ces faits rapportés par les historiens de cette époque , que tel général a présenté la bataille , mais que son adversaire Ta refusée , et cela sans que cet adversaire se fût retiré; et ce qu^ils racontent de plusieurs batailles (Hochstnedt, Ramillies, Malplaquet, etc. ), où un tiers de Tarmée seulement fut mis en action , tandis que le- reste attendait des ordres les bras croisés ; et cette inertie du vainqueur après le gain des batailles, au lieu de poursuivre à outrance Fennemi vaincu. Dans Fimpossibilité de se mouvoir , on faisait des sièges pour faire quelque chose {ci).
On faisait beaucoup plus la guerre aux places , aux camps retranchés , aux positions , si Ton peut s'exprimer ainsi , qu'aux forces organisées.
Dans Texamen auquel je vais me livrer, rela-
(a) L'ouvrage de M. J. Rocquancourt, intitulé : Cours d'his^ toire et d'art militaire , à l'usage des élèves de l'Ecole royale mi~ litaire de Saint-Cyr, m'a été fort utile. Cet auteur a publié, sous un titre modeste, une véritable histoire générale de l'art militaire.
tivement aux chan{^einens survenus dans Part de la guerre, depuis la guerre de la succession d'Espagne jusqu'en 181 5, je m'étendrai plus que je ne viens de le faire, surtout lorsqu'il sera question des guerres de la révolution française : l'intérêt qui s'attache à ce qui est plus rapproché de nous, un sujet neuf encore sous quelques rapports, m'imposent ce devoir.
L'infanterie de ligne européenne ne se formait plus depuis long-tems que sur trois rangs, lorsque dans l'armée prussienne , plusieurs années avant la guerre de Silésie, qui commença le 23 décembre 1740 , on remplaça la baguette de bois par la baguette de fer, et peu après on adopta le pas cadencé (a) : il résulta de ces changemens que le feu de l'infanterie devint plus meurtrier , que l'on perfectionna les anciennes manœuvres et qu'on en adopta de nouvelles. Parmi ces manœuvres , les plus importantes furent le ploiement de l'infanterie en colonnes serrées , et le déploiement de ces mêmes colonnes (b).
(a) Ces changemens, qui furent dus au prince Léopold de Dessau , dalciil de 1730. Bulow : Esprit du système de guerre moderne; Iroisièmc partie, sect. 1*^".
. (6) On trouve dans l'ordonnance du roi pour rc'yler l'exercice de l'infanterie , du i" janvier 1766, une manœuvre pour déployer une colonne d'attaque, composée d'un ou de deux bataillons;
Il ny a point d"'exag:ération à dire que Tadoption du pas cadencé ayant permis de faire occuper à Tinfanterie le moins d^espace possible, ayant donné naissance à de nouvelles manœuvres et fourni les moyens d^apporter à Texécu-
cette manœuvre est celle qui se pratique encore aujourd'hui pour déployer un bataillon ployé en colonnes serrées par pelotons ou par divisions. Mais aucun ouvrage de lactique, dit Guibert, dans son Essai général de tactique, publié en 1772 (1) , n'avait encore donné, avant le sien , le moyen de ployer un bataillon en colonne serrée autrement que par des conversions.
Je ne saurais indiquer l'époque précise à laquelle ces manœuvres avaient été introduites dans l'armée prussienne ; mais on sait qu'elles ne furent employées à la guerre , pour la première fois , d'une manière méthodique , que pendant les guerres de la révolution française. Guibert se trompe lorsqu'il dit que le grand Frédéric employait habituellement ces manœuvres pendant la guerre de Sept ans. Voici comment Jomini s'exprime à ce sujet dans son Traite' des grandes opérations militaires (2). « Guibert a prouvé, » dans l'éloge du roi de Prusse , que sa tactique était ignorée en «Europe: mais la connaît-il mieux lui-même lorsqu'il consacre » une plume , digne d'un plus grand sujet , à nous enseigner des
» déploiemens que ce grand capitaine ne fit jamais à la guerre
» En jetant un coup-d'œil sur les ordres de marche de l'armée prus- » sienne aux batailles de Kollin , de Rosbach et de Leulhen , on » verra qu'elle marchait en colonne par le flanc, chaque ligne for- » mant une colonne ; qu'elle passait à cet ordre en rompant à » droite ou à gauche par pelotons , et qu'elle reprenait l'ordre de » bataille au moyen de la même conversion par pelotons, sans » déploiemens. » Des marches d'armées telles que celles que vient de citer Jomini ne peuvent, d'ailleurs, s'exécuter avec succès, c'està-dire avec ordre, précision, et une promptitude suffisante, que sur un terrain facile et découvert.
(i) Tome I, Tactique de l'infanterie , cliap. 5. (2) Tome I, cLap. 5.
tion de la plupart des anciennes un ordre , une précision et une promptitude à laquelle on ne pouvait atteindre auparavant , a causé une révolution dans Tart de la jjuerre.
Peu de tems après les perfectionnemens à la tactique de l'infanterie, dont je viens de parler, et pendant la guerre de Sept ans , Frédéric perfectionna aussi la tactique de la cavalerie ; et reconnaissant que sa principale force consistait dans remploi de l'arme blanche et dans la rapidité de ses charges , il ne lui fit plus employer son feu. Quelques années après cette guerre , en 1766, on supprima le troisième rang de la cavalerie ; les Français furent les premiers à donner cet exemple , que les autres puissances de l'Europe imitèrent bientôt.
L'année précédente , on avait adopté le matériel d'artillerie que Gribauval proposait depuis plus de dix ans , matériel le meilleur sans contredit qui fût alors en Europe («); aussi fut-il bientôt imité généralement , à de légères différences près.
Pendant la longue paix dont avait joui la
(o) Les premicres épreuves du mak^ricl Gribauval furent faites en 175t, et constatèrent ses avantages sur celui de Valière, qui était alors en service ; mais ce ne fut qu'en 1705 que Gribauval pul enfin l'cDaporler sur l'esprit de routine cl de coterie.
France , avant que les guerres de la révolution française éclatassent, on s'était beaucoup occupé de Fart de la guerre ; les discussions sur Tordre mince et sur Tordre profond, les épreuves même qui avaient été faites à Metz et au camp de Bayeux ne semblaient pas devoir donner de résultats positifs , lorsque parut , en 1779 ' ^ouvrage de Guibert, intitulé : Défense du système de guerre moderne. Cet ouvrage fixa les doutes des militaires éclairés.
On reconnut que le feu de Tinfanterie était son principal moyen pour combattre; qu'ainsi un ordre de bataille de peu de profondeur , qui lui permit de faire usage de son feu , devait être son ordre habituel de combat ; que Tordre en colonnes serrées était indispensable dans beaucoup de cas pour résister à la cavalerie ; qu'il était même avantageux de le prendre quelquefois pour attaquer Tinfanterie dans des circonstances particulières. On reconnut que généralement la formation des bataillons en colonnes serrées par divisions était la meilleure pour faire manœuvrer de grandes masses d'infanterie , dans le voisinage ou en présence de l'ennemi , parce qu'avec cette formation , l'infanterie occupait beaucoup moins de terrain et exécutait les grands mouvemens avec beaucoup
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plus d'ordre et de facilité, surtout lorsque le terrain était inéjjal et présentait des obstacles ; parce quVlors elle était toujours en mesure de résister à une charge inopinée de cavalerie , et parce qu'enfin, lorsqu'elle voulait faire usage de son feu , elle pouvait passer rapidement de l'ordre en colonnes serrées à l'ordre en bataille, au moyen des déploiemens. On reconnut enfin que le feu de deux rangs était le seul que l'on pût employer habituellement à la guerre (a). Je suis d'ailleurs loin de me faire l'apologiste de tout ce que propose Guibert dans ses deux ouvrages ; par exemple , de ses ordres de marches d'armées. Comment cet homme de génie ne se serait-il pas trompé quelquefois, n'ayant pu être éclairé par l'expérience ?
Les innoA'-ations et les perfectionnemens dont je viens de parler furent enfin consacrés par le règlement concernant l'exercice et les manœuvres de V infanterie du i" août 1791 ; règlement bien fait, quoique toutes les manœuvres de l'infanterie n'y soient pas portées à leur perfection, qu'il en contienne quelques-unes d'inutiles à la
[a] Le feu (le deux rangs , Ici qu'il s'exécute aujourd'hui , fut prescrit pour la première fois dans l'ordonnance de 1766 , et Guibert, dans sou Essai général de tactique , tome i, page 51 , dit que ce feu est le seul qui doive avoir lieu daus un combat de mousqucleric.
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guerre , et qu'il en laisse à désirer quelques autres ; mais qui ne fut pas moins on ne peut plus utile pour Finstruction de ces nombreux bataillons , levés par la France pendant cette longue guerre qui s'alluma Tannée suivante (20 avril 1792 ). Ce fut quelques mois avant cette époque que Ton commença à organiser de Tartillerie à cheval , à l'imitation des Prussiens.
Dans le mouvement qui portait les esprits des militaires vers le perfectionnement de leur art , la cavalerie n'était pas restée stationnaire. Le règlement de 1788 consacra les améliorations successives apportées à l'exercice et aux manœuvres de cette arme ; l'expérience a prouvé qu'il avait un vrai mérite relativement à l'instruction de détail, mais aussi qu'il laissait beaucoup à désirer en ce qui concerne les évolutions de ligne; c'est d'après les principes de ce règlement que la cavalerie française a combattu pendant les guerres de la révolution.
L'art de l'ingénieur n'avait , pour ainsi dire , fait aucun progrès depuis Vauban ; si ce n'est que , dans la fortification de campagne , on employa presque toujours un système de redoutes ou de lunettes , au lieu des lignes continues qui étaient en usage sous Louis XIV.
Tel était, lorsque les guerres de la révolution-
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française éclalorent, Télat de perfectionnement qu'avaient atteint en Europe les trois armes dont se composent les armées; elles y avaient alors, pour ainsi dire, les mêmes armes, la même formation et les mêmes manœuvres (a) , excepté toutefois chez les Turcs et chez les Polonais.
Depuis celte époque jusquW la paix de Paris en i8i4, on ne remarque d^innovation importante dans les manœuvres que la formation de rinfanterie sur deux ranjjs. Les Anglais donnèrent les premiers Texemple de cette formation dans une partie de leurs régimens , pendant la guerre d^Espagne qui éclata en 1808 , et toute leur infanterie la prit en 1810, par suite d''un ordre du duc d^York.
Napoléon fît former son infanterie sur deux rangs avant la bataille de Leipsick , et elle continua à combattre ainsi jusqu^à la fin de la guerre. On trouvera tous les développemens relatifs à cette formation dans le mémoire sur Vinfanterie de nos jours , qui est réimprimé dans ce tome v.
Quelque importans que fussent les changemens survenus dans Parmement, le maniement
(a) On remarquait pourtant les petites diiïérences suivantes : les Français n'avaient point de lanciers, ils n'en ont eu qu'on 1808; la cavalerie aulrieliienne se formait encore sur trois rangs, elle n'a adopté la foroiation sur deux rangs qu'en 1806.
des armes et les manœuvres des troupes , ainsi que dans leurs méthodes de guerre ; ceux qu^éprouvèrent l'organisation, les marches et les manœuvres des armées , le furent beaucoup plus encore.
De tels changemens se préparent ou se méditent pendant la paix ; mais c'est la guerre qui les sanctionne. Les premiers de ces changemens, ayant quelque importance, furent exécutés par le grand Frédéric pendant la guerre de Sept ans; son armée , par suite du perfectionnement des manœuvres , exécuta ses marches avec plus d'ordre et de rapidité; il la fit bivouaquer plusieurs fois pour s'affranchir de l'embarras des tentes ; et plusieurs fois aussi il fît nourrir ses troupes par l'habitant, pour que la nécessité de leur distribuer des vivres n'arrêtât point leurs marches. Ce fut en employant ce moyen qu'il put, aussitôt après avoir vaincu à Rosbacli , se rendre en Silésie avec une rapidité qui étonna ses adversaires , et vaincre de nouveau à Leuthen. Pendant cette guerre, le feu de l'infanterie , ainsi que je l'ai déjà dit , acquit plus d'importance, et la cavalerie, cessant de faire usage du sien , exécuta des charges plus rapides.
Ces perfectionnemens donnèrent quelque supériorité aux troupes prussiennes sur les trou-
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pes contre lesquelles elles combattaient; mais cet avanta(je aurait été insuffisant pour que Frédéric , dont Tarmée ne se recrutait que sur environ cinq millions d^habitans , pût lutter, avec le seul secours de F Angleterre , contre la France, la Russie , la Suède, l'Autriche et T Allemagne. Il fallut qu'il appliquât à la guerre toutes les ressources de son pays en hommes , en chevaux et en argent. Aussi lorsque la Russie , après la mort d'Elisabeth , se détacha de la coalition , la Prusse était-elle entièrement épuisée , et ses finances étaient tombées dans une telle détresse, malgré les subsides de l'Angleterre , que Frédéric avait été réduit à altérer les monnaies. La mort inopinée d'Elisabeth le sauva ; mais il eût succombé nécessairement , et bien avant cet événement, si un défaut absolu d'ensemble n'eût pas régné presque toujours dans la conduite des généraux qui lui furent opposés , et s'ils n'eussent pas été pour la plupart ineptes ou très -médiocres.
Si ce grand roi ne continua pas à faire bivouaquer son armée , et à la faire vivre chez l'habitant ; s'il ne fit point de campagnes d'hiver , ainsi que cela s'est j)ratiqué depuis (a) ,
(a) Jnmiui lui a adressé ces reproches dans son Traité des grandes opérations militaires, parliculiëremcnt tome m, p. 121.
quoiqu'il dut être convaincu qu'il se serait d'abord procuré ainsi de grands avantages, il est probable que ce fut parce qu'il pensait qu'en définitive ces innovations lui deviendraient funestes. En effet, il en serait résulté que celles de ses provinces, qui étaient ordinairement le théâtre de la guerre , auraient été horriblement dévastées , et ne lui auraient plus offert les mêmes ressources ; que pourtant ses pertes en hommes, en chevaux, en matériel de guerre, auraient été singulièrement augmentées ; que la guerre aurait pris une grande activité et que les événemens se seraient précipités ; que ses ennemis auraient enfin adopté le même système de guerre , et tout serait alors devenu égal de part et d'autre. Mais ce n'était qu'avec une peine infinie , que ce monarque , épuisé à la fin de chaque campagne , se remettait en mesure de soutenir une nouvelle lutte la campagne suivante , lutte tellement inégale, que peu de jours après avoir obtenu les succès les plus éclatans , il se trouvait dans une situation aussi critique qu'auparavant. Aucun succès ne pouvait lui être plus favorable et lui donner plus de chances de salut que la suspension des hostilités , pour prendre des quartiers d'hiver.
Il serait d'ailleurs injuste de juger le guerrier,
dans de telles conjonctures , sans examiner quels étaient les intérêts politiques du monarque ; et son plus grand intérêt était de gagner du tems, puisqu'il devait espérer qu'une coalition aussi absurde, sous le rapport politique, que celle contre laquelle il combattait , se dissoudrait enfin. C'est ce qui serait indubitablement arrivé bien avant la mort d'Elisabeth , s'il n'eût, en quelque sorte, cimenté, par ses sarcasmes et par ses satires , l'union tacite de ces trois méchaîitcs femmes {a) qui le poursuivaient de leur haine.
Depuis la guerre de Sept ans, qui fut terminée en 1763, jusqu'aux guerres de la révolution française qui commencèrent en 1792 , il n'y eut d'autres guerres continentales , entre les grandes puissances de l'Europe , que celle de la succession de Bavière qui se réduisit à des démonstrations ; et celles de la Russie et de l'Autriche contre la Turquie, qui n'étaient pas de nature à fliire faire des progrès à l'art.
Pendant les guerres de la révolution française, l'art militaire éprouva de notables changemens ; ils furent introduits d'abord dans les armées françaises et adoptés successivement
(a) Plaisanterie du grand Frédéric en parlant des deux impératrices et de madame de Pompadour,
dans celles des autres puissances de TEurope (a).
La France se trouva alors dans une position favorable à l'introduction de ces changemens ; elle venait d'éprouver , dans son gouvernement et dans son organisation sociale , une révolution telle que Thistoire ne nous a transmis le souvenir de rien de pareil. Non-seulement toutes les supériorités sociales furent détruites , et la société fut nivelée , mais les hommes qui s'emparèrent du pouvoir entreprirent de détruire aussi la religion, les mœurs et les usaaes de la nation française. On conçoit qu'ils ne l'auraient pu s'ils ne l'eussent frappée de terreur , et s'ils n'eussent exercé un pouvoir violent , et plus absolu peutêtre que ne l'avait jamais été celui d'aucun despote; car le pouvoir d'un despote est ordinairement limité , de fait , par la religion, les mœurs, les usages et les prérogatives de quelques grands corps.
Le gouvernement révolutionnaire de France pouvait donc briser, changer, innover, sans craindre d'éprouver ces sortes de résistances ; et sans craindre que personne n'élevât la voix pour défendre ce qui s'était pratiqué jusqu'alors. A l'exemple du grand Frédéric, ils appliquèrent à la guerre toutes les ressources de la France ,
(a) Toujours la Turquie exceptée.
et ils s^en procurèrent d'immenses par rémission d'un papier-monnaie j par les réquisitions , les confiscations et les spoliations ; par la vente des biens des éniij^rés, du clergé et des condamnés ; niais les dilapidations et le désordre de Tadministration anéantirent une partie de ces ressources.
Le recrutement s'exerça sur tous les Français indistinctement , et ils furent obligés de servir en personne ; il fallut dès-lors , pour embrasser la carrière militaire, débuter par être soldat (a), excepté pourtant dans les corps de Tartillerie et du génie, oii des élèves sortis d'écoles militaires partageaient les emplois avec les sous-officiers.
Napoléon, lorsqu'il se fut emparé du pouvoir, permit les remplacemens ; il en serait résulté qu'il n'y aurait plus eu qu'un petit nombre de personnes aisées, ou appartenant aux classes élevées de la société , qui auraient embrassé la carrière des armes , s'il n'eût créé , pour l'infanterie et pour la cavalerie, des écoles militaires, desquelles les élèves sortaient sous-lieutenans. 11 se proposait sans doule aussi , en introduisant dans l'armée des hommes intéressés par leur for-
(fl) n y cul une exception lors de l'organisation des bataillons de volonlairos , iinisquc de simples citoyens y obtinrent alors presque tous les emplois d'oflicicrs; mais cela n'arriva plus depuis.
tune et par leur situation sociale à la chose publique, de rattacher les intérêts de Tarmée à ceux des citoyens.
Ce ne fut pas, ainsi qu^on Ta tant écrit et répété, par suite de Fanarchie à laquelle la France fut en proie en lygS, que la république française put déployer ces forces militaires avec lesquelles elle triompha de ses ennemis ; ce fut en investissant d^un pouvoir immense des comités dont Faction fut constante et ferme. Ainsi, elle triompha malgré Fanarchie , et non pas avec le secours de Fanarchie ; elle triompha malgré Finfluence désastreuse des terroristes, qui introduisaient le désordre et Findiscipline dans les troupes, et non pas avec le secours de cette influence («) : ceux qui ont énoncé une opinion contraire ont confondu Feffet du mal avec celui du remède.
Il est d^ailleurs incontestable qu'en 1793, depuis la fuite de Dumourier jusqu"'à Fépoque où les Anglais marchèrent sur Dunkerque et principalement après la prise de Valenciennes , les armées des coalisés pouvaient marcher sur Paiis , s'en emparer , et terminer la guerre , car la ré-
(a) On trouve dans les Mémoires sur les campagnes des arme'es du Rhin et de Rhin et Moselle, par Gouvion Sainl-Cyr , parliculièrement tome i, page 84 et suivantes, et pages 110, 137, 207 et 208, des détails qui viennent à l'appui de cette opinion.
publique était hors d'état de les en empêcher. Le défaut d'un chef unique, la différence des intérêts et Tincapacité des généraux de la coalition, sauvèrent la république. Après avoir résisté à ses ennemis, et repris partout Toffensive, elle les chassa de son territoire , envahit le leur et les vainquit dans de nombreux combats. Napoléon , qui renversa la république et s'empara du pouvoir, obtint des succès plus brillans encore, fit des conquêtes beaucoup plus étendues.
On a vu comment la république se procura de nombreuses armées et y excita Témulation : ce fut tout à la fois une des causes de ses succès et une condition sans laquelle elle ne pouvait en obtenir. Il serait sans doute fort intéressant de faire connaître la part qu'eut sa politique aux résultats de ces mémorables guerres ; mais je ne le pourrais sans sortir de mon sujet , et je crains de m'en être déjà trop écarté.
Les principales causes des succès de la république furent, sans contredit, les changemens qu'éprouvèrent alors les manœuvres et les méthodes de guerre de ses troupes , ainsi que l'organisation , les marches et les manœuvres des armées franraises. Une partie de ces changemens ne commença à s'efiéctuer et leur influence ne se fit bien sentir qu'au commencement de Tan-
née 1794 ; auparavant , le désordre et Tindisci^ pline qui s'étaient introduits dans les corps, par suite de Tétat d'anarchie de la France, l'usage de faire combattre beaucoup trop souvent l'infanterie en tirailleurs, donnèrent aux troupes françaises de l'infériorité dans les combats importans et dans les batailles; mais à dater de 1794 , ce fut tout le contraire. Je citerai à ce sujet plusieurs passages de l'ouvrage de Gouvion Saint-Cyr , intitulé : Mémoires sur les campagnes des armées du Rhin et de Rlun-et- Mo selle.
Tome H, page 155 : « On avait fait avec succès, en 1793, une guerre de tirailleurs {a); la nouveauté de cette manière d'opérer , la surprise qu'elle causa d'abord , la firent réussir au delà de ce qu'on avait dû en attendre : mais nos ennemis s'apercevant bientôt de la faiblesse et des vices de ce système, il fallut y remédier en diminuant beaucoup son emploi et en le combinant avec des masses plus solides prises dans les différentes armes , et en les employant , soit dans l'ordre profond ou l'ordre déployé, selon les circonstances. »