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AD DIRECTOIRE EXÉCUTIF

Au quarlier-géoéral , à Vérone , i'"' pluviôse an V (20 janTÏer ï797).

« Quant à des généraux de division , à moins que ce ne

» soient des officiers distingués , je vous prie de ne point m'en en- » voyer ; car notre manière de faire la guerre est si différente des «autres, que je ne veux pas confier une division sans avoir » éprouvé, par deux ou trois affaires, le général qui doit la com-

» mander Il est essentiel , pour l'armée et pour la république ,

» de m'envoyer ici des jeunes gens qui apprennent à faire la » guerre de mouvement et de manoeuvres : c'est celle qui nous a » fait obtenir de grands succès dans cette armée.

» Signé Buonapartk. »

des Russes, je répondrais que cela tint à des circonstances extraordinaires , et que ce sont de ces exceptions qui confirment la règle. En effet, rimmensité de Tempire, qu"'attaquait ce conquérant , permettait à son adversaire d'éviter ime bataille ; aussi rarniée russe avait-elle déjà exécuté plus de deux cents lieues de retraite, lorsque Koutousof combattit volontairement à Borodino, non pas pour le salut de la Russie qu'il compromettait, mais pour celui de Moskou ; par les mêmes raisons, il était difficile de couper les corps détachés.

Les troupes russes étaient d'ailleurs alors celles sur le moral desquelles les succès et les revers exerçaient le moins d'influence; la désertion à l'intérieur leur était en quelque sorte inconnue, parce que les soldats servant vingt-cinq ans , ne revoyant presque jamais leurs foyers , ne connaissaient que leurs drapeaux. Néanmoins, l'armée russe fit des pertes sensibles, par la désertion qui se manifesta parmi les soldats d'origine polonaise, lorsqu'une partie des pro\inces polonaises que possédait la Russie, eurent été envahies.

Napoléon ne pouvait pas , sans faire des pertes énormes , parcourir rapidement ces pays peu peuplés et dénués de ressources , comme il avait

fait l'Allemagne, Tltalie et TEspagne. Aussi ce ne fut pas le fer ennemi qui détruisit son armée , mais les fatigues qu''occasionaient aux troupes des bivouacs continuels et des marches rapides et prolongées , les privations excessives qu'elles éprouvèrent, Tinsuffisance et le mauvais état des hôpitaux. Napoléon outra le nouveau système de guerre dans un pays où il n'aurait dû l'appliquer qu'en y apportant de nombreuses modifications. Toutefois , l'on doit convenir que le sforces dont il disposait, et l'étendue de ses ressources pécuniaires, lui permettaient défaire d'énormes sacrifices ; et que , si la bataille de la Moskvva eût été décisive , il contraignait la Russie à subir sa loi.

Gouvion Saint-Cyr exprime, tome iv , page 46 des Mémoires précédemment cités , son opinion sur le genre de guerre nouveau que Buonaparte avait introduit pendant la campagne de 4796. Je le citerai textuellement.

" On peut dire que Buonaparte introduisit un genre de guerre nouveau bien adapté à son caractère et qui consistait à tirer des hommes tout le parti possible , soit dans les marches ou dans les combats. En moins de deux mois, il faisait exécuter à son armée autant de travaux que d'autres dans une campagne entière : aussi chaque série d'opérations qu'il tentait et qui se composait de marches forcées, de combats ou

de batailles sanglantes , il la proclamait une campagne. En doublant les marches des soldats pour les faire combaltic le matin sur un point, à midi ou le soir sur un autre , il réussissait à se donner partout la supériorité du nombre , avec des forces en général inférieures à celles de ses adversaires. Mais aussi la perte que le feu de l'ennemi faisait éprouver à ses troupes, était eii raison de la quantité d'alïaires où il les avait prodiguées ; elle devait être aussi grande pour son armée , en deux mois , que pour d'autres en six. Quant à la consonnnalion d'hommes, résultant des privations et des fatigues, elle devait croître dans une proportion beaucoup plus grande ; car la fatigue extraordinaire est ce qui détruit, avec le plus de rapidité, les hommes, les chevaux et le matériel des armées. Aussi un pareil système , quelques avantages qu'on voulût lui supposer, ne conviendrait qu'à un état qui pourrait renouveler ses armées tous les trois mois, comme Buonaparte renouvelait les siennes lorsqu'il disposait de toutes les forces de la France et d'une partie de celles de l'Europe (a).

» La campagne de 1796 fut encore celle où îl le mit en pratique avec plus de modération (b)\ et je lui ai

(a) Les réflexions du maréchal Gouvion-Sainl-Cyr , sur le syslènif (le guerre qu'employait Buonaparle , ne me paraissent justes que dans le cas particulier où les pertes du général qui emploierait ce système seraient beaucoup plus fortes que celles de ses adversaires, ainsi par exemple qu'il arriva à Napoléon en 1812, pendant l'expédition de Russie. Qu'importent, en effet, les perles, si l'on obtient des succès , et que celles de vos adversafres soient encore plus fortes?

(6) « Il parvint bien à attirer successivement sur ses champs de

ouï dire, iong-tems après , qu'il la regardait comme sa plus belle. Ce serait donc celle qu'il faudrait choisir de préférence pour apprécier convenablement les avantages et les inconvéniens de ce système. La manière si différente de faire la guerre aux armées d'Allemagne et d'Italie fournirait une ample matière aux comparaisons -, elle ferait connaître les bonnes ou les mauvaises méthodes qui s'étaient introduites dans nos armées , et qui agissaient sur elles autant que le caractère des généraux qui les commandaient. Bien entendu que , pour prononcer définitivement sur la valeur de tel ou tel système de guerre, il fondrait avoir égard aux circonstances et au degré d'habileté des chefs. Ce travail demanderait im militaire éclairé, impartial, étranger même aux opérations des armées qu'il s'agirait de comparer. »

Tome IV, page 162 : « Mais il (Buonaparle) ne pouvait se plaindre du Directoire qui n'imposait pas tout le fardeau de la guerre à son armée, qui aurait eu plus de garanties du succès dans le concours des autres , et qui lui fournissait des troupes , non pas autant peutêtre qu'il l'aurait désiré , mais certainement autant qu'il le pouvait : car ce gouvernement n'avait pas à sa disposition le nombre de soldais que Buonapartc a pu se procurer dans la suite , et qui cependant n'a jamais

» bataille , en Italie, pour réparer ses pertes , l'armée des Alpes , » ensuite celle de l'Ouest et presque tout ce qui était resté dans l'in- » lérieur, plus une partie de celles de Rhin-et-Moselle et de Sam- » bre-el-Meuse, mais toutes ces ressources étaient bien faibles pour » lui en comparaison de celles que lui fournissait plus tard un sé- » natus-consulte. »

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sufiî à l'immense consommation qu'entraînait son système de guerre. »

Le baron de Muflinjj, dans la préface de l'ouvraçe intitulé : Betrachtangen uhcr die grossen opcrationcn und scidachten der feldz'ùgen von i8i3 und i8i4, ^'on C. von W. («), parle aussi d'un nouveau système de guerre substitué à Tancien.

<■ Les généraux, dit-il, qui commandaient les armées en 1813 et en 1814 n'eurent point ces facilités , (la facilité de tout voir par eux-mêmes avant que de prendre une détermination), le tems et la nécessité entraînaient tout. Les entreprises gigantesques de Napoléon avaient réduit les peuples à la terrible alternative de subir son joug ou de se présenter au combat avec des moyens qui exigeaient des sacrifices au dessus de leurs forces. Ces efforts ne pouvant être de longue durée d'après leur nature , on substitua à l'ancien système de guerre , trop lent et trop méthodique pour la circonstance , un système plus rapide et plus décisif. »

En mettant sous les yeux de mes lecteurs les divers changemens survenus dans Tart de la guerre, depuis 1700 jusqu'en i8i5, je me suis surtout attaché a faire ressortir la difterence

(a) Considérations si/r Ifs yrancïcs opérations et les batailles des campagnes de 18!3 et 1814, par C. de W. Quoique ces iriiliales C. de W. ne soicnl pas celles du nom du général Mulling, on sait que ccl ouvrage est de lui ; c'esl ainsi qu'il a signé tous les ouvrages qu'il a publiés.

MÉLANGES. ^^i

entre la manière dont se faisait la guerre au commencement du dix-septième siècle, c'est-àdire pendant la guerre de la succession d'Espagne , et pendant les guerres de la révolutionfrançaise , particulièrement sous Fempire. On a vu combien Tart de la guerre était différent à ces deux époques, et Ton a dii se convaincre qu'à la seconde, on suivait un système de guerre nouveau comparativement à celui que Ton suivait à la première.

C'est d'une comparaison entre les campagnes de la guerre delà succession d'Espagne et celles des guerres de la révolution française , mais incomplète et superficielle, que M. le général Valazé a conclu que le système de guerre n'était pas changé depuis 1700 ; il s'exprime ainsi à ce sujet :

« Cependant, depuis 1700, nos soldats sont armés de fusils à baïonnette, de sabres el de pistolets , qui n'ont changé ni de forme ni de portée ; les canons ne sont ni plus gros ni plus forts , et ce qui étonnera peut-être , aucune de nos armées n'a été plus nombreuse dans les guerres de la révolution et de l'empire qu'elles ne l'étaient dans les tems antérieurs.

» Après nos désastres de Hochstœdt et de Ramillies, le duc de Bourgogne essaya, en 1708, à la tête de cent vingt mille combattans , de faire lever le siège de Lille que ÎMarlborough et Eugène avaient entrepris. Aprè^

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la perte de celte place et de Tournai , la victoire ftlt disputée daus les plaines de Malplaquet par trois cent mille combatlans; c'est ce que disent les relations allemandes. Les bulletins oflîciels autrichiens et français prouvent cju'il n'y avait pas trois cent mille combattans dans les plaines de Wagram. Il s'en faut que l'on en comptât deux cent mille à FIcurus, à Walignies, à Rivoli, à Marengo, à Ilohenliuden , à Austerlitz, à léoa, à Friedland, et même à la Moskwa , où nous étions moins nombreux qu'à Fontenoi.

» Coninicni donc , en y réfléchissant, admettre que depuis 1792 on a fait la guerre autrement qu'en 1700 et 17Z;0 , et que par conséquent le système de guerre actuel soit différent de celui qu'on suivait au commencement du siècle dernier ? »

M. le général Valazé évalue la force des armées, pendant la guerre de la Succession et pendant celles de la révolution française , par le nombre des combattans réunis sur les champs de bataille; il tombe dans une étrange erreur : et d''abord ce ne fut pas avec cent vingt mille combattans , mais avec quatre-vingt-seize mille seulement, que le duc de Bourgogne tenta de faire lever le siège de Lille ; les armées qui combattirent à Malplaquet ne comptaient pas trois cent mille hommes , mais environ deux cent mille ; et Tarmée française de Fontenoi était beaucoup moins nombreuse que celle de la

Moskwa {a). En supposant même que les citations de M. le général Valazé fussent exactes , la conclusion qu'il en tire relativement à la force des armées n'en serait pas moins fausse, puisque les armées de ces derniers tems, faisant des pertes énormes autrement que par le fer de Fennemi, avaient déjà éprouvé de grandes diminutions (è), avant que de livrer une bataille, à moins que ce ne fût au début d'une campagne. Ce fut particulièrement sous l'empire que les armées devinrent très-nombreuses; mais on commettrait une grande erreur si on les évaluait par le nombre des combattans qui parurent sur les champs de bataille. Ainsi, par exemple. Napoléon attaqua la Russie , le 24 juin 1812 , avec quatre cent soixante-dix-sept mille combattans ; pendant six mois que ce conquérant occupa une partie des, provinces russes , il pénétra dans ces provinces six cent dix mille combattans, et si

(a) A Malplaquet, l'armée française comptait environ 80,000 hommes , et l'armée ennemie 120,000. A Fontenoi , l'armée française était d'environ 70,000 hommes , dont 46,000 qui furent engagés et 24,000 qui étaient échelonnés depuis la place de Tournai , située à une lieue et demie de Fontenoi , jusqu'au champ de bataille.

(6) Le lieutenant-général Rogniat, dans l'ouvrage intitulé : Réponse aux notes critiques de Napoléon, pag. 145, prétend que « les soldats de Louis XIV lui duraient dix ans, terme moyen, j> même au sein de la guerre ; au lieu que ceux de Napoléon , dans » ses dernières campagnes, lui duraient à peine deux ans. »

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Ton évalue à trente-sept mille le nombre des absens, déduction faite de ceux qui rejoignirent, on voit que l'effectif des corps qui pénétrèrent sur le territoire russe fut de six cent quarantesept mille combattans.

L'armée française de la Moskwa comptait environ cent vingt mille combattans , et quoiqu'il ne se fût écoulé que deux mois et demi depuis le commencement des hostilités , quoiqu'une partie des corps qui la composaient n'eussent point encore été engagés , cette même armée avait compté plus du double de ce nombre de combattans au commencement des hostilités (a).

Il y avait d'ailleurs à cette époque, indépendamment de cette armée principale , qui combattit à la MoslvAva , un corps d'armée sur la Duina , un autre en Wolhinie, un autre corps d'armée de réserve qui pénétrait en Russie , un second corps d'armée de réserve en Allemagne, et enfin , on organisait en France une armée de réserve. Dans le même tems, Napoléon entretenait en Espagne une nombreuse armée (Z»), qui faisait dans ce pays une guerre très-animée.

(a) Ces rcnsoigncmcns sont lires de mon Histoire de l'expédition de Russie.

[b) Il y avaii alors on Espagne cinq corps d'armée, dont un seul cooiplail 40,000 hommes.

Ainsi , lors même que les Français auraient été plus nombreux sur le champ de bataille de Fontenoi que sur celui de la Moskwa , on n'en pourrait rien conclure sur la force respective des armées françaises à ces deux époques. Mais c''est surtout de ce que «depuis 1700 nos sol- )) dats sont armés de fusils à baïonnette , de sa- )) bres et de pistolets , qui nVnt changé ni de )> forme ni de portée , et de ce que les canons » ne sont ni plus gros ni plus forts actuellement )) qu'alors » , que M. le général Valazé conclut que le s^^stème de guerre n'est pas changé.

Depuis 1700, il est vrai, les troupes sont armées de sabres, de pistolets, et depuis 1708, de fusils à baïonnette , et les canons n'ont pas augmenté de calibre ; mais on a vu que l'armement avait éprouvé depuis cette époque quelques modifications importantes : le remplacement de la baguette de bois par la baguette de fer, l'emploi des obusiers en campagne , l'augmentation de l'artillerie et le perfectionnement de son matériel. Je citerai l'invention du tir à ricochet, quoiqu'elle date du siège de Philisbourg en 1688 , invention qui donna une si grande supériorité à l'attaque sur la défense , pour faire voir que la même arme peut produire des effets bien différens selon la manière de s'en servir.

En supposant même que Tarmement fut tel actuellement qu'il était pendant la guerre de la Succession , comment pourrait-on en conclure que le système de guerre n'est pas changé, lorsque l'emploi des armes , la formation , l'organisation, les manœuvres et les méthodes de guerre des troupes ; lorsque l'organisation , les marches et les manasuvres des armées ; lorsque toutes ces choses ont éprouvé, ainsi qu'on l'a vu, de si grands changemens.

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