CHAPITRE II
Du Rôle que les places fortes ont joué depuis 1700 jusqu'en 1815.
Après les batailles de Ramillies (23 mai 1706), d'Oudenarde (11 juin 1708), de Malplaquet (1 1 septembre 1709), les généraux Marlborough et Eugène ne poursuivirent , pour ainsi dire , point les Français, et se bornèrent à faire des sièges (a). M. le général Valazé en conclut, sans
(n) A Ramillies, l'armt'c Je Villeroy calait un peu plus nombreuse que celle de Marlborough; après celte bataille, le général français reçut des renforts, et s'il avait réuni à son armée une partie des ç;arnisons des places voisines , elle serait devenue beaucoup plus nombreuse que celle de son adversaire. Il lit tout le con-
en donner d^autres preuves, que ce furent les places fortes qui les arrêtèrent. Mais après Hochstaedt (i3 août 1704), bataille beaucoup plus désastreuse pour les armes françaises , que celles que je viens de citer, ces généraux n'avaient pas même sui^i Tarmée française ; ils restèrent campés six jours sur le champ de bataille, et ils n"'atteignirent le Rhin à Philisbourg que 1^ 6 septembre ; cependant aucune place forte ne leur opposait d'obstacle.
Non , ce ne furent point les places fortes qui empêchèrent des généraux , tels que Eugène et Marlborough, de profiter du gain des batailles; ce furent , avant tout , les causes que j'ai développées précédemment ; aussi ces causes ayant cessé d'exister pendant les guerres de la révolution française, une partie des batailles eurent d'immenses résultats.
Villars lui-même , auquel on ne contestera point d'avoir été entreprenant et plein de résolution ; Villars , qui disait qu'on périt par la défensive, était lié par les mêmes entraves. Quels résultats n'aurait-il pas obtenus , sans cela , de
traire ; il dissémina ses troupes en postes et en garnisons , et renonça ainsi à tenir la campagne. Marlborough n'en profita que pour faire des sièges ; il prit treize places qui ne lui coûtèrent que cinquante jours de tranchée et ne lui firent essuyer que de faibles pertes.
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celte affaire de Denain , qui , dit le maréchal de Saxe (r/), « lit une différence de plus de cent ba- 1) taillons sur les deux armées ; carie prince Eu- » {jène fut obli{}é de jeter du monde dans toutes )» les j)laces voisines. Le maréchal de Villars, )) voyant que les alliés ne pouvaient plus faire de » siège , tous leurs magasins étant pris , tira des » garnisons voisines plus de cinquantebataillons, )) qui grossirent tellement son armée, que le )» prince Eujjène, n^osant plus tenir la campa- » gne , fut obligé de jeter tout son canon dans le )> Quesnoy, qui y fut pris. »
Je ferai observer, à cette occasion, qu'ion ne devrait jamais comparer les généraux de deux époques différentes , sans tenir compte de Tétat de l^art de la guerre à chacune de ces deux époques. Il serait absurde de reprocher à des généraux qui n'avaient à leur disposition que des moyens si différens de ceux dont disposaient les généraux de ces derniers tems, de n'avoir pas obtenu d'aussi grands résultats.
Mais puisque M. le général Valazé cite des faits historiques à l'appui de son opinion sur les places fortes , qu'il fasse donc connaître à quoi servirent trente-trois places fortes que les Fran-
(a) Maurice, comle de Saxe , Rêveries , liv. ii , chap. 4.
çais possédaient en Italie avant la mémorable campagne de 1706.
Eugène, très-inférieur en forces aux Français, mais secouant en partie les routines du tems , part du Véronnais , passe FAdige et le Pô , malgré Tarmée de Vendôme , remonte le Pô par sa rive droite , sans s'inquiéter des places fortes qu'occupaient les Français (a) , et vient opérer sa jonction avec Victor Amédée II à Villa-Stellon. Il repasse ensuite le Pô , franchit la Doire , en quelque sorte sous les yeux des Français, et, malgré l'infériorité de ses forces, les attaque et les bat dans leurs lignes devant Turin.
Cette victoire eut des résultats immenses : l'armée battue rentra en France , une partie des places fortes tomba au pouvoir d'Eugène; et Louis XIV s'estima heureux de conclure un arrangement par suite duquel il rendait toutes les autres , à cette seule condition , que les garnisons rentreraient en France.
Si l'on examine quelle fut l'influence des places fortes considérées dans leur ensemble , aux époques mémorables de la guerre de la Succession,
(a) Eugène passa entre Torlone et Alexandrie , places fortes occupées par les Français et situées à une petite journée l'une de l'autre; il se trouvait alors aussi à quelques lieues seulement de Yalence.
dont je viens de parler, on voit que peu de jours avant la bataille d'JiochslcTdt, Télecteur de Bavière , effrayé de Tarrivée des armées d'Eugène et de Marlborough sur son territoire, dispersa aussitôt dans ses places plus de soixante mille Jiommes, presque tous Bavarois ; il ne resta avec Varmée française que cinq bataillons et trentetrois escadrons de cette nation. Le sort delà Bavière n^en fut pas moins décidé dans les champs dHochst.xdt, les places tombèrent successivement au pouvoir du vainqueur; Télecteur fut dépouillé de ses états pendant dix ans.
Si , au contraire , Tarmée bavaroise se fût réunie à Tarmée française, au lieu de se disperser dans les places ; ces deux armées auraient acquis, par leur réunion, une telle supériorité de forces sur celles des ennemis , qu Eugène et Marlborough auraient été réduits à rester sur la défensive; et que s^ils avaient osé en venir aux mains, toutes les chances de succès que Ton peut souhaiter à la guerre , auraient été en faveur de l'armée française.
A Vépoque des batailles de Ramillies , d'Oudenarde, de Malplaquet, Tarmée française était sur la défensive , et elle avait des garnisons dans un grand nombre de places ; mais , si une partie seulement de ces garnisons eût été réunie aux
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armées qui livrèrent ces batailles , toutes les probabilités portent à croire que les Français auraient été vainqueurs , et que le sort de la g^uerre eût été changé.
En Italie , si les Français , au lieu de conserver trente-trois places fortes, dans lesquelles ils avaient des garnisons , n'avaient conservé de ces places que celles qui leur étaient d'une uti-t lité incontestable pour leur servir de dépôts, pour occuper des points importans , pour main-» tenir ou intercepter des communications essentielles , pour s'assurer des passages sur les prin-» cipales rivières , et qu'ils eussent fait raser toutes les autres; l'armée de Vendôme eût été telle-» ment supérieure en force à celle d'Eugène, que ce dernier n'aurait pu entreprendre cette marche audacieuse , qu'il exécuta avec tant de talent et de bonheur, sans s'exposer, pour ainsi dire, à une perte certaine (a).
Toutefois il faut bien se garder d'attribuer aux places fortes les désastres occasionés par les sottises que les généraux auraient faites à leur
(c) Les troupes françaises qui étaient alors en Italie étaient excellentes , et elles le prouvèrent bien à Crémone (1" février 1702), à Casliglione (8 septembre 1706) : toutes les fois enfin qu'elles ne furent point accablées par le nombre , ainsi que cela arriva à la bataille de Turin , où toute l'armée d'Eugène attaqua la gauche des Français , qui ne put être secourue.
occasion. Je n''hésite pourtant point à affirmer qu^il est nuisible à un {jrand état d^en avoir un trop grand nombre sur ses frontières, surtout lorsque ces places sont trop rapprochées les imes des autres ; et celles du nord de la France présentaient alors cet inconvénient. Elles avaient d\iilleurs été construites à différentes époques et par diverses puissances , aussi aucune pensée d'ensemble n^avait présidé au choix de leur emplacement ; et c'est ternir la mémoire de A''auban que de donner à leur assemblage incohérent le nom de système de Vauhan.
On sait que ce fut Louvois qui engagea Louis XIV à faire construire un aussi grand nombre de places fortes ; et que Vauban ne craignit point de dire qu'on lui faisait fortifier beaucoup de points inutiles. Il écrivait à Catinat en avril 1687.
« Vous avez raison de dire que ce trop de places, en France, est un inconvénient dont on ne s'apercevra point tant qu'on sera autant en état d'attaquer que de se défendre ; j'en conviens fort avec vous. Mais , s'il arrivail une grosse guerre, il serait fort à craindre qu'il ne parût dès la première campagne. Je pars encore de chez moi dans sept ou huit jours, pour aller faire le projet d'une nouvelle place, chose qui n'est point encore de mon invention ni de mon goût, quoique la situation en soit assez considérable. »
Vauban composa depuis deux Mémoires , l'un en novembre 1705, Fautre en février 1706, dans lesquels il émet une opinion entièrement opposée à celle que je viens de rapporter. Je conviens que cette dernière opinion a plus de poids , puisque Vauban avait plus d'expérience à la deuxième époque qu'à la première; mais indépendamment de ce que chaque profession est animée d'un esprit particulier et a des préjugés dont il est bien difficile , même aux hommes les plus remarquables , de se dépouiller entièrement , l'art de la guerre a éprouvé de tels changemens depuis Vauban , qu'il est probable qu'actuellement ce grand homme penserait tout différemment sur ces matières.
M. le général Valazé passe de la guerre de la succession d'Espagne aux guerres de la révolution française , sans s'occuper de la guerre de Sept ans qui fut si intéressante par les progrès qu'elle fît faire à l'art. Cette guerre est d'ailleurs celle de l'époque qu'il a examinée , pendant laquelle les places fortes ont joué le rôle le plus important ; ce fut avec leur appui que le grand Frédéric, réduit à un si petit territoire et entouré d'ennemis , parvint à leur résister. Son matériel de guerre et ses approvisionnemens de vivres étaient disséminés dans ses places qui ,
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pour la plupart , pouvaient fournir son armée de matériel de guerre et de vivres pendant un tems sulHsant : il pouvait ainsi changer de base et de lijjne d'opération lorsqu'il le jugeait utile. Mais les armées qui lui furent opposées se montrèrent encore plus lentes , plus lourdes et moins manœuvrières que ne l'avaient été les armées du tems de la guerre de la Succession. Il n''eût pu de nos jours tirer le même parti de ces places ; il aurait été contraint , après avoir perdu une bataille , de les abandonner à leurs propres forces , ou d'y renfermer son armée , et elles seraient tombées successivement au pouvoir du vainqueur.
« Au début de notre guerre de la révolulion, dit M. le général Valazé , nos revers furent presque constans. Si cependant nos ennemis se sont attachés à faire des sièges , c'est que , malgré leurs succès , ils nous trouvaient toujours autour d'eux avec des armées respectables par leur force , à tel point qu'elles ont pu les battre , et que , grâce à nos places, Duniourier, Kellerman, Houcliard, Jourdan, etc., se trouvaient vis-à-vis des confédérés dans la même situation que Vendôme , Boulllois el Villars devant Eugène et Marlborough.
» Du rôle que les places ont joué dans tant de guerres , on est en droit de conclure , je pense , que rien n'étant changé dans les armes ni dans la force des armées, nos places doivent nous rendre les mêmes services qu'autrefois.
» Mais poursuivons , car c'est dans nos conquêtes depuis 1792, que l'on puise surtout des argumens pour soutenir qu'il existe actuellement un système de guerre contre lequel la multiplicité des places ne présente plus les mêmes avantages. »
M. le général Valazé cite ensuite plusieurs des campagnes de la révolution française , à Tappui de son opinion sur les places fortes et sur ce que le système de guerre n'est pas changé.
Si un général victorieux s'arrête, et que celui qui a éprouvé des revers possède des places fortes sur le théâtre de la guerre , M. le général Valazé attribue aussitôt à l'influence de ces places fortes cette inaction du vainqueur. Si , au contraire , se contentant de masquer ou de bloquer les places , il continue à pousser l'armée vaincue, M. le général Valazé prétend que c'est parce que cette dernière armée , au lieu de se retirer , aurait dû prendre position au milieu de ces places fortes ; et enfin , si le vainqueur envahit un pays dénué de places , il prétend qu'il ne l'aurait pu s'il y en avait eu. Il se résume ainsi qu'il suit :
o En résumé, nos armes n'ont pas changé de nature et de forme depuis 1700 , et jamais , dans les guerres dernières, nous n'avons eu sur les champs de bataille plus de combattans que dans la guerre de la Succession et celles qui l'ont suivie.
» Toutes les fois que les armées vaincues ont pris position auprès des places qui leur appartenaient, les armées viiloiieuses ont été obligées de faire des sièges.
» Si , dans les dernières guerres , des conquêtes ont été faites sans enti"eprendrc de sièges , ce n'est point par relfet d'un système de guerre nouveau , c'est tout simplement parce que les armées victorieuses devaient retrouver leurs ennemis sur un théâtre où il n'y avait point de places fortes; ou bien, s'il y en avait, elles n'étaient point au pouvoir des vaincus.
» Il n'y a point de raisons pour que nos généraux soient moins habiles et nos soldats moins bons qu'ils n'ont été dans d'autres tems ; d'où il résulte que les armées qui attaqueraient actuellement la France trouveraient les nôtres sur les frontières , au milieu de nos places, et seraient obligées, quels que fussent leurs succès, à faire autant de sièges qu'autrefois.
» Par conséquent, si on réduisait le nombre de nos forteresses, et que nous fussions malheureux dans une guerre, nos ennemis auraient moins de sièges à faire qu'autrefois, avant que de pénétrer au cœur du royaume , et moins de difficultés pour arriver à nous dicter des lois. D'après celte conclusion , il me paraît impossible de regarder comme amis de leur pays , les Français qui proposeraient de réduire le nombre de nos forteresses. »
En ce qui concerne le système de gfuerre suivi pendant la guerre de la Succession , et pendant les {juerres de la révolution française, je ne pourrais rien ajouter aux détails que j^ai déjà
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donnés à cet égard , et Ton se convaincra de leur exactitude si Ton veut étudier à fond ces guerres. Relativement au rôle que M. le général Valazé prétend que les places fortes ont joué , j^avouerai que je suis presque toujours d^une opinion opposée à la sienne. Néanmoins, ne voulant point entamer une polémique trop étendue à cet égard , et la croyant peu utile , après ce qui a été dit précédemment, je me contenterai d'une réfutation succincte.
Quant à ce que dit M. le général Valazé, « quMl lui parait impossible de regarder comme » amis de leur pays , les Français qui propose- » raient deréduire le nombre de nos forteresses», cela ne peut être considéré , pour ainsi dire , que comme un lapsus calami, car ce sont ces mêmes sentimens d'attachement à la patrie , qui lui font désirer que Ton conserve le système actuel de places fortes et que Ton entretienne toutes les places fortes existantes, qui portent d'autres militaires à désirer tout le contraire.
Si les armées des coalisés n'envahirent point la France au commencement des guerres de la révolution française, on ne saurait en attribuer le principal mérite aux places fortes. Elles n'empêchèrent point, en 1792 , les Prussiens de pénétrer en France , et il ne parait point qu'el-
les aient exercé de riiifluence sur les motifs de
leur retraite.
En 1793, après la prise de Valenciennes et de Condé, Tarmée des coalisés avait une telle supériorité sur Tarinée presque désorganisée de la république, que si les généraux de la coalition Teussent concentrée pour marcher sur Paris , rien ne pouvait empêcher cette capitale de tomber en leur pouvoir , et par conséquent ils auraient renversé la république. Mais les généraux de Tarniée coalisée suivaient alors un système de cordon qui consistait à étaler leur armée sur la frontière pour tout couvrir ; système absurde , car , en voulant tout couvrir , on ne couvre rien , et Ton ne peut se livrer ou donner de la suite à aucune entreprise vigoureuse. Néanmoins leur grande supériorité leur avait permis de réunir une masse bien supérieure à celle des républicains sur cette partie du théâtre de la guerre ; ils les chassèrent du camp de César, poussèrent des partis jusqu^aux portes de Cambrai et de Saint-Quentin, et firent trembler la convention et la société des Jacobins. Mais, par des motifs politiques, ils se divisèrent encore davantage pour entreprendre les sièges de Dunkerque et du Quesnoy.
La république, faisant alors des efforts inouis^
augfmenta extraordinairement ses armées , acquit bientôt la supériorité du nombre , et ses opérations étant d'ailleurs mieux dirigées , dans leur ensemble, que celles de ses adversaires, elle obtint de grands succès.
Jomini porte le jugement suivant sur la conduite des généraux des armées de la coalition , à cette époque («) :
« Après la prise de Valenciennes , de Condé et de Mayence, on était autorisé à croire que, possédant une base d'opérations convenable , les vainqueurs poursuivraient sans relâche les restes de l'armée française. Les alliés ne comptaient pas moins de deux cent quatre-vingt mille combattans de Baie à Lille , forces respectables , qui , bien employées , leur donnaient droit d'attendre les plus grands succès. L'emploi le plus heureux qu'ils semblassent pouvoir en faire , dans la position où elles se trouvaient alors placées , était de s'avancer rapidement en deux grosses masses , de Yalenciennes sur Soissons d'un côté , et de Mayence par Luxembourg, sur Rheims, de l'autre. En laissant même sur chaque flanc une réserve de quarante à cinquante mille hommes , pour couvrir les communications et masquer les places , on pouvait conduire , en quinze marches , cent quatre-vingt mille hommes sous Paris , afin d'en chasser la convention. Ce but essentiel de la guerre une fois atteint, il importait alors de traiter
(a) Jomini , Histoire des guerres de la révolution , tom. iv , pag. 24.
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avec la nation , sur des principes convenables à son repos, i» sa dignité , et à l'intérêt général de l'Europe; non dans l'intérêt de l'Angleterre , sa seule ennemie constante et irréconciliable. Mais, pour obtenir de semblables résultats, il fallait d'autres ministres que les Thugut cl les Bischofswcrder, d'autres généraux que ceux de la coalition.
" Aux motifs politiques qui commandaient d'en agir ainsi , se réunissaient toutes les convenances militaires. Quand on combat une nation belliqueuse comme les Français, il importe surtout de mettre le tems à profit dans les succès: leur laisser le loisir de se reconnaître, c'était oublier totalement le but de la guerre. Les quatre mois les plus décisifs venaient de s'écouler dans une inaction blâmable; cependant, il était peut-être encore tems d'y remédier. La ligne immense de ces frontières était gardée par des camps défensifs isolés , dont les troupes découragées n'avaient d'ailleurs, pour l'instant, aucune direction centrale qui put combiner leur cnq)loi d'une manière avantageuse et conforme aux principes de l'art. Si tout se préparait en France pour leur donner bientôt cette direction, il n'en est pas moins vrai que rien n'était encore disposé à la fin de juillet. »
M. le général Valazé dit « que, après la victoire de Fleurus, en 1794, les Français, poursuivant le cours de leurs succès sans que leurs ennemis s'arrêtassent pour combaltre , firent , dans k-s mois de janvier cl de fc'vricr 171).i, cl sans entreprendre un siège, la con- (piêle (le toute la IloIIaiule , que ses places avaient toujours préservée d'un envahissement ; mais que c'é-
tait au tems où l'on prenait des vaisseaux de guerre avec des charges de cavalerie ; et que les glaces rendaient les remparts en terre de la Hollande au moins aussi abordables que les coques des vaisseaux. »
M. le général Valazé a oublié de dire que les Français , avant de porter leurs armes victorieuses en Hollande , avaient repris cette partie de la France qui avait été envahie , et avaient conquis les Pays-Bas autrichiens 5 cela malgré les places fortes qui ne les arrêtèrent point et qui tombèrent bientôt en leur pouvoir.
Je conviendrai que la congellation des eaux était nuisible à la défense de plusieurs des places de la Hollande , et a pu contribuer à les faire tomber plus promptement au pouvoir des Français. Mais en 1672 , pendant Tété , Louis XIV s'empara aussi promptement de toutes ces places. Les Hollandais y avaient enfoui les trois quarts de leur armée , ce qui rendit Louis maître de la campagne ; ce monarque aurait achevé la conquête de la Hollande , s'il n'eût mis dans sa marche sur Amsterdam une lenteur qui donna le tems aux Hollandais de couvrir leur capitale par une inondation.
Louis ayant rendu aux Hollandais vingt-cinq mille prisonniers , en échange d'une modique rançon, malgré l'avis de Turenne et de Condéj
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ayant conservé toutes les places fortes dont il venait de s'emparer , quoique les mêmes généraux Teussent engagé à les démanteler à Fexception de celles que Ton jugeait indispensable de conserver pour servir de dépôts et assurer les communications ; Tarmée hollandaise s'accrut tandis que Tarmée française éprouva une grande diminution , à cause des nombreuses garnisons qu'elle dut fournir. Aussi dès Tannée suivante (1673) les Hollandais prirent-ils FofFensive , et Louis, devant faire face à de nouveaux ennemis, ne voulant pas s'exposer à perdre un matériel considérable et de nombreuses garnisons, prit le sage parti de ne conserver de toutes ces places que Grave et Maastricht. Il ne resta que le souvenir de cette conquête et l'inscription fastueuse qu'on lit encore sur la porte Saint-Denis. On voit que les places fortes de la Hollande ne jouèrent pas un beaucoup plus beau rôle en 1672 et 1673, qu'en 1796; il en fut encore de même en 1814.
• Le traité conclu avec le roi de Sardaigne en 1796 , dit M. le généial Valazé, pcTmil au général français de serrer de près k-s Autrichiens, qu'il mena battant jusque derrière l'Adige , où ils s'arrêtèrent; mais , comme ils avaient laissé une garnison dans Manloue, le vainqueur de Lodi se vil forcé d'entreprendre le siège de cette place , et l'empereur d'Autriche ayant envoyé de»
armées pour empêcher le siège , le général Buonaparte fil comme Mariborough et Eugène devantLille et Douai, il marcha sur ses ennemis ; moins heureux que ses devanciers, il fut obligé de livrer les batailles de Castiglione, de Roveredo, d' Aréole, de Rivoli, etc., etc., et de rester huit mois autour de Mantoue avant que d'y entrer.
» Après la reddition de cette place, l'armée française , fière de ses succès et confiante dans les talens de son chef, arriva tout d'un trait jusqu'à Léoben pour y imposer la paix à l'empire d'Allemagne , etc. , etc. »
Ainsi donc, selon M. le général Valazé, ce fut Mantoue qui arrêta le cours des succès du général Buonaparte I Et moi, je ne crains pas de dire qu'il aurait été heureux alors pour F Autriche que cette placen'existàtpas, surtout parce qu'elle fut Eoccasion de fautes énormes de la part de ses généraux.
Mantoue avait de Eimportance parce qu'elle était le dépôt du matériel de guerre de EAutriche pour porter la guerre dans le midi ou dans le nord de Eltalie ; elle donnait un passage sur le Mincie , mais à quelques journées de la direction que suivait naturellement une armée qui marchait contre EAutriche par le nord de Eltalie. Elle était en mauvais état , beaucoup moins forte d'ailleurs qu'on ne le croyait alors, et point susceptible d'une longue défense contre une at-
taque régulière entreprise avec des moyens suffisans. Cette place n^était accessible que sur peu de points , ce qui permettait de la bloquer avec des forces bien inférieures à celles de sa garnison, en établissant quelques redoutes sur ces points ; sa situation au milieu des eaux et des marais en rendait le séjour très-malsain.
Beaulieu aurait dû ne composer la garnison de jNIantoue que de ses plus mauvaises troupes j il y entassa ses meilleures. L'essentiel n'est pas la qualité des troupes qui composent la garnison d'une place ; mais le choix d'un bon commandant : un mauvais commandant se défendra mal avec de bonnes troupes ; un bon commandant se défendra bien avec de mauvaises ; il les rendra bonnes.
Mantoue était en dehors des communications de l'armée française; elle fut toujours bloquée par moins de monde qu'elle n'en contenait ; elle ne contribua donc absolument en rien à arrêter Buonaparte. 11 s'arrêta parce qu'il n'avait pas assez de forces pour pousser au delà de l'Adige , et qu'il aurait compromis le sort de son armée , ainsi que la suite des événemens le prouva , s'il eût entrepris une telle opération tant qu'il pouvait craindre de voir déboucher une armée autrichienne en Itahe, par le Tyrol.
Il était alors si peu en mesure de prendre TofFensive , que ce furent les Autrichiens , sous Wurmser et Alvinzi, qui Fattaquèrent avec une grande supériorité de forces , une vigueur extraordinaire , et que le plus beau titre de gloire de toute la carrière militaire de Napoléon est peut-être de les avoir battus dans ces conjonctures. On conviendra toutefois que le général français fut admirablement secondé par les entreprises des généraux autrichiens pour débloquer et ravitailler Mantoue : ces généraux commirent des fautes incroyables et perdirent des batailles d'où dépendait le sort de l'Italie , pour avoir voulu atteindre ce but.
Wurmser, ayant consommé ses vivres, capitula enfin; treize mille hommes valides, un grand nombre de malades, cinq cents bouches à feu, de siège et de bataille, un équipage de ponts, furent les trophées du vainqueur.
Buonaparte , renforcé par les troupes qui avaient été employées au blocus de Mantoue , ne crut pas encore pouvoir entreprendre une offensive vigoureuse et prolongée ; ce ne fut qu'après avoir été joint par trente-deux mille hommes (a)
{à) Celle évaluation est celle de Gouvion Saint-Cyr dans les Mémoires précédemenl cilés, lom, iv, pag. 139 et 147. Napoléon dit dans ses Mémoires, lom. iv, pag. 29, « que ce délachement
crexcellentes troupes tirées des armées de Rhinet-Moselle , et de Sambre-et-Meuse, qu'il se décida à pénétrer dans les états héréditaires de Tenipereur, et qu'ail porta les armes victorieuses des Français jusquVi Léoben, où le monarque autrichien eilrajé signa les préliminaires de la paix,
Mantoue ne fut pas plus utile aux Français pendant la campagne de 1799, qu'elle ne Tavait été aux Autrichiens pendant celle de 1796; ou, pour m'exprimer d'une manière plus précise , ne leur fut guère moins nuisible. Les Français ayant perdu la bataille de Vérone (5 avril 1799)1 et s'étant retirés sur le Piémont , Mantoue fut d'abord bloquée, puis assiégée , et elle capitula après avoir essuyé quatorze jours de tranchée. Le corps d'armée qui en avait fait le siège , rejoignit l'armée des alliés avant la bataille de Novi , qui fut si vivement disputée ; il coopéra si activement au gain de cette bataille , qu'on ne saurait contester que les alliés l'auraient perdue, s'il n'y eût pas pris part. Les Français, par suite de la possession de Mantoue, perdirent donc un matériel de guerre considérable qui fut trèsutile aux Austro-Russes; et une garnison qui ,
» éiail évalué à 30,000 hommes, mais qu'il o'élail effccUvement >» que de 19,000. n
si elle eût combattu dans leurs rangs à Novi , leur eût probablement procuré la victoire.
Mais que parlé-je de Mantoue ! les Français ne perdirent-ils pas, pendant cette seule campagne, ritalie entière, où ils possédaient une si grande quantité de places fortes , qui toutes tombèrent successivement entre les mains de leurs ennemis ?
« Lorsqu'on 1805 , dit M. le général Valazé , Napoléon fit partir ses armées du camp de Boulogne et de Hanovre pour aller dicter des lois au bivouac d'Austerlitz , il ne rencontra pas une garnison ennemie;; comment aurait-il fait pour entreprendre un siège?
» Un an après , il quitta les bords de la Saale pour aller attaquer les Prussiens dans les champs d'Iéna. Si, après la victoire , les gouverneurs des places de l'Elbe et de l'Oder abaissèrent leurs ponts-levis sans brûler une amorce , la flétrissure de leurs noms prouve assez que les Français n'ont pas eu besoin d'un système de guerre particulier pour ne pas faire de sièges en 1806.
» Napoléon n'ayant pas imposé la paix à ses ennemis, après la bataille d'Eylau, rencontra une autre Mantoue à l'embouchure de la Vistule , il lui fallut trois mois pour la réduire , etc. >>
Napoléon ne rencontra pas une garnison enrnemie en i8o5! Qu'était-ce donc que «ette armée entière quMl fit prisonnière dans les places d'Ulm et de Memmingen ? Mack qui commandait Tarmée autrichienne avait voulu , ainsi que le
conseille M. le général Valazé, prendre position au milieu de ces places ; il éprouva le sort qui est réservé actuellement à un général qui, ayant été vaincu ou qui, commandant une armée trop fail>lc, voudra tenir au milieu de ses places , au lieu de battre en retraite. Mack aurait dû se retirer jusqu*'à ce qu^il eût été joint par Tarmée Russe.
Napoléon s''exprime ainsi qu'il suit, relativement au peu de protection que les places peuvent procurer à un général qui a été vaincu (a) : « Donnez-vous toutes les chances de succès lors- » que vous projetez de livrer une grande bataille, )) surtout si vous avez affaire à un grand capi- » taine ; car si vous êtes battu , fussiez-vous au )> milieu de vos magasins , près de vos places , » malheur au vaincu. »
Depuis Ulm et Memmingen jusquW Austerlitz , Napoléon ne trouva que Braunau , Vienne et Briinn , places que les Autrichiens abandonnèrent parce qu'ils nVvaient pas eu le tems de les armer et approvisionner. S'il se fût trouvé d'autres places en état de se défendre , sur la
(a) Mémoires de IS'apole'on , loin. 11 , pag. 197. Il est évident qu'il est question d;ins ce passat;c des batailles de ces derniers lems , piiisf|iie Napoléon cite immi'diatement auparavant les avantages qu'il relira du gain des batailles de Marengo et d'Iéna.
route de Tarmée française, sa marche victorieuse n'en eût pas été ralentie un seul instant , parce que des places n'arrêtent point une armée qui ■vient de remporter une victoire décisive; il en fût seulement résulté une diminution dans la force des deux armées; dans Farmée autrichienne, parce qu'elle aurait dû laisser des garnisons dans ces places ; dans l'armée française , parce qu'elle aurait détaché des troupes pour les bloquer. Selon les probabilités , l'armée française aurait éprouvé la diminution la moins forte , et au bout de quelques mois , les places fortes ayant capitulé, les troupes de blocus seraient venues les renforcer.
Passons actuellement à la campagne de Prusse en 1806 et en 1807. Comment peut-on attribuer l'envahissement de la Prusse à la reddition prématurée de quelques places fortes ? Ce royaume fut envahi parce que les batailles d'Iéna et d'Auerstœdt, livrées le même jour, furent décisives, et qu'actuellement, entre une bataille perdue et une bataille gagnée, il y a des empires. Après ces deux batailles , Napoléon poursuivit l'armée prussienne à outrance et acheva ainsi sa destruction.
Les places fortes de FElbe, de l'Oder, et de la Vistule, ne l'an^êtèrent pas un instant, parce
qu^il faut une armée pour arrêter une armée, et
que la Prusse n'en avait plus.
Les succès de Napoléon furent plus éclatans encore que ceux quMl venait d'obtenir contre TAutriche , parce que le revers d'Iéna et d'Auerstaîdt fut plus grand pour la Prusse que ne Tavait été celui d'Ulm pour TAutriche.
La guerre avait éclaté si brusquement, que la Prusse n'avait pas eu le tems de faire approvisionner et armer ses places fortes. Cette circonstance ne saurait pourtant excuser la conduite de plusieurs des commandans de ces places, puisqu'il y en eut qui se rendirent à des généraux qui commandaient des forces bien inférieures à celles de leurs garnisons , et quelquesuns à la première sommation. Mais lors même qu'il en aurait été autrement , la plus grande partie de la Prusse n'en aurait pas moins été envahie, puisque le jour où les Français entrèrent à Berlin , il n'y avait encore que la seule place d'Erfurt qui eût capitulé.
Spandau capitula le jour où les Français entrèrent à Berlin; Stettin et Custrin, places situées sur l'Oder , quelques jours après ; Magdebourg , la plus importante de ces places lorsque les Français avaient déjà dépassé Posen ; et enfin Hameln et Nienbourg, places du Ha-
novrè , lorsqu'ils avaient déjà passé la Vistule.
Les commandans de Colberg et de Dantzick, places situées sur la Baltique; de Graudenz, sur îa Vistule ; de Glogaw et de Breslaw, sur TOder, et de toutes les places de la Silésie firent leur devoir. Napoléon destina un corps à faire les sièges des places de Silésie, en commençant par Glogaw ; elles tombèrent toutes successivement en son pouvoir en peu de tems , et lui procurèrent un matériel fort considérable.
Napoléon avait d'*ailleurs manifesté la résolution de marcher à la rencontre des Russes, lorsqu'il n^ avait encore que la seule place d'Erfurt qui fût tombée en son pouvoir ; puisqu'il dit , dans sa proclamation datée de Potsdam , le 26 octobre 1806, c'est-à-dire le lendemain de l'entrée des Français à Berlin : « Soldats, les » Russes se vantaient de venir à nous. Nous » marcherons à leur rencontre ; nous leur épar- » gnerons la moitié du chemin : ils trouveront )) Austerlitz au milieu de la Prusse. »
Le désastre de l'armée prussienne avait été tel, que les corps français qui pénétrèrent en Pologne' marchèrent depuis la Saale jusqu'à ce qu'ils eussent rencontré les Russes au delà de la Vistule, sans éprouver d'obstacles , comme s'ils avaient fait ce trajet en pays ami.
Les places d"'Erfurt , de Spandau , de Stettin , de Custrin , de Magdebourg , de Hameln et de Nienbourg auraient pu sans doute tenir plus lon(|-lenis , quoiqu'elles n'eussent été ni armées ni approvisionnées. Napoléon se serait probablement alors arrêté à la Vistule, au lieu de porter de suite ses armes victorieuses au delà de ce fleuve , ainsi qu'il le fit ; mais la rigueur de la saison l'ayant contraint de prendre des quartiers d'hiver, une plus longue résistance de ces places aurait été peu avantageuse pour la Prusse, parce qu'elles auraient probablement capitulé avant la reprise des hostilités. Les faits authentiques que je viens de rapporter prouvent que la reddition prématurée de quelques places , loin d'être la cause des revers inouis qui accablèrent la Prusse , y contribua fort peu , et que ces revers furent la conséquence de la perte des batailles d'Iéna et d'Auerstœdt.
Quant à la comparaison de Dantzick avec Mantoue, je ne la trouve juste sous aucun rapport. Dantzick était une place d'une grande dimension, susceptible d'être secourue par mer, et les ennemis de Napoléon étaient maîtres de la mer ; ces circonstances donnaient une grande importance à cette place. Il fallait employer pour la bloquer des forces beaucoup plus consi-
dérables que celles de sa garnison. Ces forces étaient assez nombreuses pour qu'on pût en entreprendre le siège ; celles qui restaient à Napoléon étaient insuffisantes pour qu'il pût prendre TofFensive avec vigueur; il assiégea donc et prit Danlzick, avant que de reprendre FofFensive, et fit bien.
M. le général Valazé porte le jugement suivant surVinfluence des places fortes pendant les campagnes de 1812 , i8i3, i8i4 et i8i5.
« En 1812 , les aigles françaises furent plantées sur le palais du Kremlin sans l'avoir été sur les remparts d'aucune place : cela n'est pas étonnant , il n'y en avait point dans les vastes plaines qui séparent le Niémen do Moskou , et si , après les malheurs par lesquels se termina cette campagne , nos armées refoulées sur l'Elbe et sur le Rhin , n'ont eu que deux batailles à livrer pour arriver au cœur de la Silésie et dans les sables de Potsdam , c'est que toutes les places de Saxe étaient à notre disposition , et que nous avions garnison dans toutes celles du Weser, de l'Elbe et de l'Oder.
» Voyons actuellement ce qui s'est passé dans les invasions de 1814 et de 1815.
» Après les funestes journées de Leipsick , les armées françaises ne furent ni réunies ni reformées sur les frontières de la France; cependant, par instinct autant que par raisonnement, c'était là qu'il fallait rassembler les forces destinées à défendre le sol de la patrie. C'était ainsi qu'en avaient agi, dans d'autres temsmalhcu-
reux , Villcroi lui-même , lierwic, Vendôme, Villars,
Dumoiiriez , Ilouchard , Jourdan , etc.
» Ce fui derrière la Manie qu'en 1814 on rassembla les forces de l'empire français ; car on ne pouvait pas dire qu'il y eût des armées sur les frontières, parce qu'on y avait laissé des maréchaux de France et des généraux, en chef. Le maréchal Macdonald, par exemple, qui commandait sur le Rhin, depuis l'embouchure de la Moselle jusqu'à l'île de Bommel , c'est-à-dire sur une étendue de plus de chiquante lieues , n'avait à sa droite que quatre mille cinq cents combattans sous les ordres du général Sébastiani, et sur sa gauche son corps d'armée qui ne lui aurait pas fourni trois mille hommes pour tenir la campagne.
» Aussi , les corps de Saint-Priest et de Winzingerode s'aperçurent-ils à peine, en passant le Rhin, qu'il y eût des Français devant eux. Ce fut près de Brienne , au delà du pays où sont nos forteresses , que les alliés rencontrèrent l'armée française ; et nos places ne pouvaient évidemment nous procurer aucune route de secours , puisqu'on ne devait en attendre aucun du pays occupé par l'ennemi ; elles ne pouvaient non plus nous assurer une retraite en cas de malheurs, puisqu'une victoire seule nous aurait ramenés de leur côté.
» Si donc nos places n'ont pas fourni à nos armées , lors(iu'elles ont été jointes par l'ennemi, les secours et l'appui que nous y avions trouvés dans les tems antériems , c'est que , par des motifs qu'il est inutile d'exai^iuer ici , nous avons agi coutiairement à ce que prescrivent la raison et l'expérience, en plaçant nos forces de manière à ne pouvoir tirer de nos forteresses le même parti qu'autrefois.
» Les alliés , arrivés sur la Marne , se sont trouvés devant notre armée qui, comme la leur, n'avait que ses propres forces pour protéger ses routes de secours et de retraite j ils étaient trois fois plus forts que nous, pourquoi donc auraient-ils, avant de nous attaquer, assiégé des places qui n'amélioraient en rien la position où nous devions combattre ?
» Villars livra la bataille de Hochstaedt sans avoir assiégé les places du Brisgaw^ qui étaient entre lui et la France, et il comptait arriver jusqu'à Vienne sans avoir attaqué les places de Franconie.
» Moreau , arrivé sur l'Inn , n'assiégea point non plus les places d'Ingolstadt , d'Ulm et de Philisbourg, avec lesquelles ses ennemis n'avaient plus de relations.
» Les alliés, en nous combattant sans s'être occupés de nos places qu'ils avaient derrière eux , n'ont donc point suivi un système de guerre nouveau.
» Après la bataille de la Rothière (près de Brienne) qui ne fut pas heureuse pour nos armes. Napoléon, par des manœuvres qu'on a justement admirées, battit l'un après l'autre les corps qu'il attaqua ; mais celui qui avait été obligé de reculer, regagnait, et bien au delà, pendant que nous battions un autre corps, le terrain qu'il avait perdu. C'est ainsi que Paris finit par tomber aux mains de nos ennemis.
» Certainement, en reculant quand ils étaient battus et en se retournant quand ils n'étaient pas suivis en forces, ils n'ont pas employé un système de guerre nouveau , et nos places sont bien innocentes de ce qui nous est arrivé de malheureux dans une autre contrée que celle où elles se trouvent.
» L'invasion de 1815 n'offre pas plus d'argumens que celle de 1816 en faveur de l'opinion que je combats. En effet , elles présentent tontes deux des circonstances analogues dans la conduite des Français et de leurs ennemis.
• Après la bataille de Waterloo, les armées reçurent l'ordre de se réunir et de s'arrêter dans les environs de Soissons, au lieu de fixer le rendez-vous sur la droite ou sur la gauche du champ de bataille , comme on avait fait dans toutes les guerres de Flandres, et particulièrement en 1706 , malgré la déroute et la désertion qui furent les suites de la bataille de Ramillies. En 1815, notre armée, arrivant en désordre dans un pays ouvert, ne put s'y reformer avant d'être jointe par l'ennemi, et elle fut rejetée sous Paris , où tout se termina par des négociations. »
Ce fut un g^rand bonheur pour la Russie de nWoir point eu de places fortes sur la frontière par laquelle Napoléon Tattaqua en 1812 ; ce conquérant disposant, au début des hostilités , de forces presque doubles de celles des Russes , put pénétrer sur leur territoire par quatre points à la fois, et avoir partout une telle supériorité de forces qu^il ne resta aux Russes, dans ce premier moment, d'autre moyen de salut que de se retirer sur tous les points à marches forcées.
Si cette frontière eût été garnie de places , comme par exemple celle du nord de la France, Farmée russe se fût dispersée dans ces places
MELANGES. i^^
pour en former les garnisons ; les corps qui furent exposés à être coupés et qui s^échappèrent par des circuits , en forçant de marche , se seraient réfugiés dans les places ; la Russie n'aurait plus eu d'armée capable de tenir la campagne, tandis que Napoléon disposait d'assez de forces, et pour bloquer les places, et pour pénétrer en Russie avec une nombreuse armée.
Une partie de ces places dénuées de tout, parce qu'il aurait été impossible de les approvisionner toutes , seraient bientôt tombées au pouvoir de Napoléon, et les autres successivement. La Russie eût été asservie ; elle dut son salut à ses armées , à l'immensité de son territoire, au peu de ressources qu'il offrait.
La Russie ne possédait , dans les gouvernemens qui furent le théâtre de la guerre , que deux places fortes, Riga et Bobruisk, très-éloignées l'une de l'autre ; car Dunabourg , ébauchée seulement , n'était pas même en état de résister à une attaque de vive force ; ces places étaient situées à plusieurs journées de marche de la frontière, elles offraient des avantages incontestables et furent fort utiles aux Russes. Riga était un vaste dépôt , donnait un passage sur la Dwina , pouvait être secourue et ravitaillée par mer. Napoléon fut donc contraint à faire obser-
ver cette place par des forces beaucoup plus considérables que celles de sa garnison.
Bobruisk, située au milieu de la vaste forêt de Minsk , au nœud des routes qui la traversent, donnait à un corps d'armée russe la possibilité de traverser cette forêt, empêchait, au contraire, un corps d'armée français d'exécuter cette même entreprise; ce fut ce qui sauva l'armée de Bagration. Cette place était d'ailleurs trèsdifficile à bloquer ou à assiéger , à cause de la difliculté de nourrir les troupes qui auraient été employées à cette opération, et d'amener le matériel de guerre nécessaire pour en entrepcendre le siège.
J'ai dit qu'il fut heureux pour la Russie de n'avoir point eu de places fortes sur cette frontière par laquelle Napoléon pénétra sur son territoire; mais l'invasion delà Russie, en 1812 , par des forces si considérables , est un événement tellement extraordinaire, qu'il ne doit pas même en être tenu compte pour l'établissement d'un système de places fortes. Je pense donc qu'il aurait été utile à la Russie, dans tout autre guerre que celle qu'elle soutint alors , d'avoir quelques places sur cette frontière, mais en bien petit nombre ; car plus un état est vaste et plus ses places doivent , généralement parlant , être
éloignées les unes des autres. Un état immense comme la Russie jouit de grands avantages pour se défendre , surtout lorsque la guerre se fait dans des provinces pauvres , peu peuplées , et qui présentent peu de ressources.
Après les revers inouis qui accablèrent Napoléon, Tarmée russe ayant elle-même essuyé des pertes énormes , exposée à une destruction certaine , si elle continuait ses opérations par des froids devenus insupportables, fut contrainte de s'arrêter : mais aussitôt que Fadoucissement du tems le permit , elle reprit le cours de ses opérations offensives, et franchit la Vistule, TOder et TElbe , sans que les places fortes lui causassent le moindre retard.
Napoléon reparut enfin à la tête d'une armée nouvelle , reprit partout Foffensive , fut vainqueur dans les champs de Lutzen (2 mai i8i3); la victoire fut d'ailleurs si vivement disputée , qu'il est permis de douter que Wittgenstein, qui commandait l'armée ennemie , eût été vaincu s'il n'eût pas laissé dans l'inaction une partie de sa nombreuse cavalerie.
Le gain de la bataille de Lutzen ne conduisit pas les Français à Potsdam, où ils ne reparurent plus , ni en Silésie , puisque Napoléon ne put pénétrer dans cette province qu'après avoir
28o MÉLANGES.
vaincu de nouveau à Bautzen. Les places fortes, qu'il possédait sur TElbe , eurent bien peu de part aux succès qu^il obtint alors , puisqu'aucune de ces places n'était située sur cette partie du fleuve où passa Parmée française ; il fallut , pour (jumelle ellectuàt ce passajje , jeter un pont à PriesnitA , une demi-lieue au dessous de Dresde, et réparer ceux de Dresde et de Meissen.
Napoléon aurait dû abandonner les places qu'il possédait en Pologne et sur TOder; elles lui avaient été utiles comme dépôts , pour lui assurer des passages sur la Vistule et sur FOder, et pour maintenir la Prusse dans Tobéissance ; elles lui devenaient nuisibles, s"*il les conservait dans la situation nouvelle où ses revers Pavaient placé, puisqu'il y laissait des garnisons et un matériel de guerre qui devaient nécessairement tomber au pouvoir de ses ennemis (a).
La fortune avait jusqu'alors si bien traité ce conquérant, qu'il lui arrivait souvent de se former un état des choses selon ses désirs et de se repaître d'illusions extraordinaires dans un honune de son génie. Il put donc croire que la Prusse et l'Autriche, dont il avait si fort diminué la puissance , et qu'il avait tant humiliées
(a) Avant la bataille de Lutzcn , Thorn , Crenlochau et Spandau élaienl déjà tombés au pouvoir des Prusso-Russes.
par ses discours et par ses écrits , ne saisiraient pas l'occasion qui se présentait , non-seulement de recouvrer ce qu'elles avaient perdu , mais de devenir plus puissantes qu'elles ne l'avaient jamais été.
La conduite politique des monarques qui gouvernaient ces deux états ayant été quelquefois entièrement contraire à ce que leur prescrivaient leurs intérêts , Napoléon espérait sans doute qu'ils retomberaient dans de semblables fautes. Mais tout était changé , depuis que les désastres qu'il avait éprouvés en Russie , et les revers qu'avaient essuyés ses armes en Espagne, avaient , en quelque sorte , détruit le prestige qui s'attachait au succès de ses entreprises militaires. Toutefois, contre toutes les probabilités, ses espérances furent près de se réaliser, relativement à l'Autriche.
Lorsque Napoléon , par suite des revers de seslieutenans et de l'infériorité de ses forces, eut été obligé d'abandonner la Saxe, et qu'il eut été vaincu à Leipsick (18 octobre 181 3), les armées des coalisés ne furent pas arrêtées un seul instant par les places fortes qu'il possédait sur l'Elbe et en Allemagne. Les chefs de ces armées bornèrent volontairement leur fortune en s'arrêtant sur les bords du Rhin ; s'ils avaient fran-
chi ce fleuve et marché sur Paris , ils y seraient
arrivés dans le tems nécessaire pour y conduire
leurs armées ; et cela , malgré la zone de places
fortes qui enceififnait la France du côté où ils
pénétrèrent.
Après deux mois d^inaction , les coalisés se décidèrent enfin à franchir le Rhin ( 1" janvier i8l4) pour pénétrer en France; les forces insuffisantes qui leur furent opposées ne les arrêtèrent point , et les places fortes pas plus que si elles n\'ivaient point existé. Ils en bloquèrent quelques-unes , se contentèrent de masquer les autres, et, se dirigeant sur Paris , pénétrèrent jusqu'en Champagne où Napoléon vint à leur rencontre avec Tarmée quMl avait eu tant de peine à créer. Ils le vainquirent dans les champs delaRothière (1'' février i8i4), et, s*'ils avaient profité de ce succès , ils pouvaient pousser jusqu'à Paris, s'en emparer, et terminer la guerre.
Leurs forces furent toujours tellement supérieures à celles de Napoléon, pendant cette campagne, que s^ils les eussent concentrées et qu'ils eussent marché résolument à sa rencontre , bien décidés à le contraindre de leur abandonner sa capitale sans combattre, ou de recevoir une bataille qu'il ne pouvait gagner, ce qui les aurait conduits au même résultat , ils terminaient la
guerre. Napoléon profita admirablement de la dispersion de ses ennemis , de Tincohérence qui régnait dans leurs opérations , et succomba pourtant : la partie était trop inégale.
M. le général Valazé prétend que, par intérêt autant que par raisonnenient , c^était sur les frontières de la France qu'il fallait reformer et réunir les armées françaises , et non pas derrière la Marne ; il ajoute que si nos places n'ont pas fourni à nos armées , lorsqu'elles ont été jointes par Tennemi, les secours et Tappui qu'elles j avaient trouvés dans les tems antérieurs , c'est que Napoléon agit contrairement à ce que prescrivaient la raison et l'expérience , en plaçant ses forces de manière à ne pouvoir tirer des forteresses le même parti qu'autrefois.
Il serait bien extraordinaire qu'un général tel que Napoléon , auquel on pourrait peut-être reprocher d'avoir péché par trop de résolution et d'audace, eût commis une faute aussi grossière. Mais non ; il plia sous la dure loi de la nécessité ; c'est ce dont se serait convaincu M. le général Valazé , s'il avait examiné plus attentivement la situation dans laquelle se trouvait Napoléon, lorsqu'il repassa le Rhin. Son armée, affaiblie par les garnisons qu'il avait laissées dans les places , et par les désastres qu'il venait
d'éprouver , ne présentait plus que de faibles débris qu'il dispersa derrière ce fleuve ; et il aurait fallu des années pour en défendre le passage.
Les fleuves ne sont d\iilleurs plus qu'une bien faible barrière depuis que les armées les passent avec une si (jrande facilité. îNapoléon se flatta en vain que les généraux ennemis, se conformant aux anciennes routines , prendraient des quartiers d'biver; ce conquérant leur avait donné de trop rudes leçons; ils ne remplirent qu'en partie son attente.
Pendant les deux mois de repos dont ils le laissèrent jouir , il déploya une activité sans égale. De nombreuses recrues furent dirigées sur Mayence ; mais une maladie épidémique , occasionée par Tencombrement des hôpitaux, en moissonna le plus grand nombre ; il renforça l'armée d'Italie et organisa celle avec laquelle il combattit à la Rothière. Loin de lui reprocher de ne s'être pas trouvé sur le Rhin avec cette armée, ce qui lui fut impossible, il fallait le louer de l'avoir créée en aussi peu de tems ; car il ne suffisait ()as, comme en 181 3, de réunir des bataillons et des escadrons pour en former des corps d'armée , il fallait créer la plupart de ces bataillons et de ces escadrons. Ainsi, cette invasion
que M. le général Valazé signale comme la conséquence d^une faute de PSapoléon, fut, au contraire, la conséquence des circonstances où il se trouva placé ; et ces circonstances elles-mêmes furent une conséquence des avantages immenses ou des revers accablans qui résultent actuellement du gain ou de la perte des batailles.
Les places fortes agglomérées sur la frontière de France ne causèrent aucun embarras et n'*apportèrent aucun obstacle aux opérations des armées envahissantes ; elles furent nuisibles à Napoléon par les garnisons qu^il fallut y laisser et par le matériel de guerre qu^elles contenaient et dont il fut privé.
Je conviendrai, avec M. le général Valazé, « que nos places furent bien innocentes de ce » qui arriva de malheureux dans une autre )> contrée que celle où elles se trouvaient. » Mais je soutiendrai en même tems que les généraux ennemis auraient été aussi par trop ineptes , si , après avoir reçu tant de vigoureuses leçons , ils avaient employé leur tems , leurs troupes et leurs munitions, à assiéger des places qui n'apportaient point d''obstacles à leurs opérations. Je soutiendrai aussi que si quelquesunes de ces places, au lieu d'être agglomérées sur les frontières , se fussent trouvées convena-
blement placées dans le pays qui était devenu le théâtre de la (juerre , elles auraient été utiles à Napoléon, nuisibles à ses ennemis.
La campagne de 181 5 fournit un exemple plus mémorable encore de l'inutilité des places fortes pour arrêter une armée victorieuse ; mais, dit M. le général Valazé, il ne fallait pas se retirer sur Paris ; il fallait se retirer sur la droite ou sur la gauche du champ de bataille , au milieu des places de cette frontière. Je répondrai que Tarmée française ayant eu toutes ses réserves engagées, et ayant perdu complètement la bataille de Waterloo , cela nWrait été possible que si Farmée ennemie , comme au tems de la guerre de la Succession , fût restée plusieurs jours sur le champ de bataille, ou se fût contentée de faire suivre lentement Tarmée française par un petit corps de cavalerie. Les généraux ennemis, au contraire , imitant la conduite que Napoléon avait tenue dans de telles conjonctures , poursuivirent Tarmée française à outrance, et cela dès la nuit même qui suivit la bataille. Cette armée ne put se rallier à Soissons, ainsi qu'elle en avait reçu Tordre ; comment auraitelle pu le faire sur la frontière, à peu de distance du champ de bataille ?
L'armée française , pour prendre position au
milieu des places de cette frontière par laquelle elle rentrait en France , aurait d^ailleurs dû exécuter un changement presque à angle droit dans la direction de sa retraite : mais alors prévenue par l'ennemi qui aurait pu marcher directement sur le point où elle se serait dirigée, coupée de la France , poursuivie à outrance , elle aurait été réduite , après avoir essuyé de grandes pertes , à se renfermer dans une ou dans plusieurs places ; car c'est en définitive le sort qui attend actuellement une armée vaincue qui voudra prendre position au milieu de ses places. Paris n'en aurait pas moins succombé ; mais il n'y aurait plus eu d'armée pour tenir la campagne , c'està-dire que l'on aurait été à la discrétion de l'ennemi.
M. le général Valazé cite , comme une autorité imposante, l'opinion de la commission, créée en 1818 par le ministre de la guerre, pour examiner quelles étaient les places qu'il fallait détruire , et pour indiquer où il fallait en construire. « Cette commission , dit-il , après un » travail de deux ans, conclut à ce qu'il fallait » conserver toutes les places existantes , moins » deux ou trois , et en créer bon nombre de )> nouvelles. »
Je n'aurais point parlé de l'opinion de cette
o8H MÉLANGES.
commission («), puisque M. le général Valazé
ne rapporte point les motifs de ses conclusions
(a) Depuis la rcsiauralion , il a clé créé par les divers minisires (le la guerre qui se soiil succédé une élonnanle quantité de commissions, toutes composées d'officiers-généraux. Je ne crains pas de dire que, généralement parlant, les choix ont été beaucoup plus le résultat de la faveur que du mérite , et cela se conçoit; ces emplois étaient fort recliercliés parce qu'ils fixaient à Paris, et avec la sol<le d'activité , ceux qui les obtenaient. Par la môme raison , la plupart de ces commissions ne marcbaicnt qu'à pas de lorlue.
Des commissions bien choisies peuvent sans doute exécuter des travaux préparatoires très-utiles; mais il faudrait que l'impulsion fût donnée par un ministre instruit, rempli de vues élevées, qui eût beaucoup d'autorité et qui restât assez long-tems au timon des affaires pour mettre à exécution ses projets. Il ne devrait d'ailleurs y avoir dans chaque commission aucun officier du grade du président qui serait un lieutenant-général ou un maréchal de camp ; et l'on devrait, recherchant le mérite et le savoir plus que le grade , n'exclure de ces fonctions que les seuls lieutenans. L'usage absurde de ne placer que des généraux dans les commissions, qui tend à devenir un privilège , est particulier à la France.
Les généraux ont ordinairement des idées arrêtées sur toutes les questions importantes qui concernent leur arme; mais il y en a bien peu qui n'aient perdu de vue les détails et qui ne soient ennemis des innovations , parce qu'elles les obligent à apprendre et à oublier , ce qui déplaît et est pénible à un certain âge. Les officiers de grades moins élevés sont plus au courant des détails, puisqu'ils les pratiquent journellement, et rien ne peut suppléer des connaissances spéciales sur les matières mises en discussion. Ainsi , par exemple, s'il est question du service intérieur dis corps, personne ne pourra mieux en traiter qu'un colonel commandant de régiment, connu par sa capacité et son zèle; s'il est question de leur administration intérieure , il faut s'adjoindre un major ou un trésorier: si l'on veut retoucher le Code pénal militaire, personne ne peut être plus utile dans une commission chargée de préparer un
et que je les ignore , n'ayant point lu son rapport, si je ne voulais faire observer que les officiers d'artillerie et du génie y étaient en majorité.
On tombe d'accord des connaissances spéciales que possèdent ces officiers, relativement à l'attaque et à la défense des places ; mais on convient aussi qu'elles ont peu de rapport avec celles qui sont nécessaires pour déterminer le système de places fortes qui doit dériver du système de guerre que l'on suit actuellement. Si donc ils possèdent ces dernières connaissances , c'est indépendamment des premières ; et , comme il est bien rare que les hommes , même les plus remarquables , puissent se dépouiller entièrement de ces préjugés de corps qui d'ailleurs exercent souvent une si heureuse influence, je pense que les officiers de l'artillerie et du génie devraient être en minorité , dans une commission chargée d'examiner la question qui fut soumise à la commission créée en 18 18.
tel travail qu'un officier ayant rempli avec distinction les fonctions de rapporteur d'un conseil de guerre. Yoilà de ces vérités qui n'ont pas besoin de démonstration et qu'on relègue pourtant dans les théories pour suivre une tout autre pratique.