DEUXIEME OBSERVATION
Sur la signiticalion que Lloyd, le général Jomini el moi, avons donnée à l'expression philosophie de la guerre.
Je citerai trois passages : le premier, du général Jomini; le second, de Lloyd, et le troisième , de la préface de ma Philosophie dé là Guerre , pour prouver que nous avons traité, sous le même titre, des sujets difFérens , surtout Lloyd et moi , quoique le général Jomini prétende , ainsi qu'on va le voir , que j'ai traité le même sujet que cet auteur.
Jomini. Page 38 (cî). — Section ii du chapitre i , intitulée : De la politique militaire ou de la pJiilosopIiie de la guerre. — « Nous avoiis déjà exprimé ce que nous entendons sous cette dénomination. Ce sont toutes les combinaisons morales qui se rattachent aux opérations des armées. Si les combinaisons politiques dont nous venons de parler sont aussi des causes morales qui influent sur la conduite de la guerre , il en est d'autres qui , sans tenir à la diplomatie, ne sont pas non plus des combinaisons de stratégie ou de tactique. On ne saurait donc leur donner une dénomination plus propre
[a) Tome i , page 91 de l'édition de 1838.
que celle de politique militaire ou de philosophie <le la guerre (1).
» Nous nous arrêterons à la première , car bien que la véritable acception du mot de philosophie puisse s'appliquer à la guerre aussi bien qu'aux spéculations de la métaphysique , on a donné une étendue si vague à cette acception que nous éprouvons une sorte d'embarras à réunir ces deux mots. On se rappellera donc que la politique de la guerre s'entend de tous les rapports de la diplomatie avec la guerre , tandis que la politique militaire ne désigne que les combinaisons militaires d'un état ou d'un général.
» La politique militaire peut embrasser toutes les combinaisons d'un projet de guerre , autres que celles de la politique diplomatique et de la stratégie.
» On peut ranger dans cette catégorie les passions des peuples contre lesquels on va combattre , leur système militaire , leurs moyens de première ligne et de réserve, les ressources de leurs finances , l'attachement qu'ils portent à leurs gouvernemens et à leurs institutions. Outre cela, le caractère du chef de l'état, celui des chefs de l'armée et leurs talens militaires, l'influence que le cabinet ou les conseils de guerre exerce sur les opérations du fond de la capitale ; le système de guerre
« (1) Lloyd a bien traité ce sujet dans les deuxième et troisième parties de ses Mémoires; ses cliapitres du Général et des Passions sont remarquables : la quatrième partie offre aussi de l'intérêt; mais il s'en faut qu'elle soit complète et que ses points de vue soient toujours justes. Le marquis de Chambray a aussi traité ce sujet et ne l'a pas fait sans quelque succès, bien qu'il ait éprouvé des contradicteurs. »
qui domino dans l'ëlal-major enncnii , la différence dans la force consiilulive des armées cl dans leur armomenl , la géographie cl la siaiisliquc mililaire du pays où l'on doil pénéUcr ; enfin , les lessources cl les obstacles de loule nature que l'on peut y rencontrer , sont aulant de points imporlans à considérer, et qui ne sont néanmoins ni de la diplomatie , ni de la stratégie. »
Lloyd. Seconde partie des Mémoires politiques et militaires, inlilulée : Philosophie de la guerre. Commencement du chapitre i, intitulé : Du général: « On considère ordinairement une armée comme une machine propre à exécuter louies les opérations de la guerre; chacun essaie d'établii' les méthodes qui semblent les plus propres à perfectionner ses mouvemens. Une armée cependant diffère essentiellement d'une machine purement mécanique. Dans les mécaniques , l'effet est toujoursenraisondelaforce, il ne s'agit que d'appliquer un moteur ; mais, dans une armée, chaque individu qui fait partie de l'ensemble porte en lui-même son principe d'action dont il est absolument maître ; d'où il suit que quelque bon arrangement qu'aient les parties , c'est-à-dire, quelque bonne que soit la formation de vos hommes, le tout restera sans mouvement , si le chef qui a la direction de leurs forces ne peut leur offrir des motifs qui les engagent à agir , et de la manière dont il le désire : il ne peut créer dans chacun un principe de mouvement, il ne peut forcer chacun à agir ; tout ce qu'il peut, c'est persuader et diriger : et voilà en quoi Vautoriié, qui est la puissance morale , diffère de la force qui est la puissance physique. Ses ordres restent
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sans effet au monienl que l'ai niée ou la plus grande partie de l'armée refusera d'obéii-. La supériorité du rang n'a plus lieu contre la supériorité des forces , et l'autorite née de l'opinion disparaît avec elle ; il n'est donc pas sûr de s'y confier sans réserve. Dans les cas ordinaires et sur le pied où sont nos aimées modernes, le commandement seul donne assez d'autorité ; niais, dans bien des occasions, et surtout dans des circonstances extraordinaires, il devient bien insuflîsant pour quiconque n'a pas le talent de persuader; et cet art de ranimer le courage du soldat quand il est abaiiu, ou de le calmer et de l'enchaîner par la parole quand il devient tumultueux et insolent, de manière à se rendre maître absolu des esprits, et à disposer des forces de tous avec une autorité illimitée , voilà ce que j'appelle la philosophie de hi guerre , et ce que je regarde conime la partie de l'art la plus difficile, la plus sublinie, et telle, enfin, qu'aucune profession, aucun art n'en offre de pareille : elle suppose une profonde connaissance du cœur humain , et c'est la source d'où un général doit prendre ses argumens pour persuader ou dissuader. »
Je citerai encore la fin de ce chapitre, parce que Vauteur y fait connaître quel sujet il y a traité, et que c"'est le seul dont le titre soit le même que celui de l'un de mes chapitres, quoique ces deux chapitres n'aient d'ailleurs pour ainsi dire aucun rapport entre eux.
« Le lecteur me pardonnera , j'espère, ce long discours où j'ai essayé de tracer, quoique imparfaitement, |§ ç^ri\çlèrç ^'lin piiçj-al; ççs cjualilés, biç4î çHiplQyées,
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le mettront en ëlat d'exécuter ce qu'il y a de plus difficile ; en plusieurs occasions, elles peuvent suppléer le talent , et réparer les fautes qui échappent à la faiblesse humaine , au lieu que les talens les plus sublimes , dépourvus de ces qualités essentielles , ne pourront fiiire réussir des entreprises auxquelles l'armée entière ne se portera pas de cœur et d'affectioa. » Après avoir établi quelques-unes des qualités morales qu'un chef doit posséder , il nous reste à expliquer les ressorts du cœur humain, à montrer dans quelles sources le général doit puiser ses raisons et ses motifs pour engager les hommes à développer et exalter même leurs facultés; car ce n'est pas assez qu'on sache exécuter telle ou telle opération , il faut qu'on veuille s'y porter de tout son pouvoir et au delà : c'est à quoi tient tout le succès. »
La seconde partie des Mémoires politiques et militaires de Llofdcouiie.ui\es>chdi^iivess\xiydins'. Chapitre I. Du Général. — II. Des Passions. — III. De la Crainte machinale. — IV. De r Honneur et de la Honte. — V. De l'Amour des richesses. — VI. De la Liberté. — VII. De la Religion. — VIII. Des Femmes f et de leur influence sur le cœur de Vhomme. — IX. De la Musique.
La troisième partie est intitulée : De la Liaison qui se trouve entre les différentes espèces de gouvememens et les opérations de la guerre, pile a été réimprimée avec la seconde partie ^ sous
MELANGES. i^Si
le titre commun de Philosophie de là Ùuerre) j'ignore si c^est du consentement de Tauteur, mais il n'en est pas moins vrai que les deux pai'r lies réunies et imprimées à part portent ce titre. Cette troisième partie contient les chapitres suivans : Chapitre I. Des Rapports entre la politique et la guerre. — IL Du Gouvernement despotique. — III. Du Gouç^er/ieme/it moTiarchiqué. — IV. Du Gouvernement républicain. — V. De V Aristocratie . — . VI De la Guerre civile.
Chambrât. Préface de la Philosophie de la Guerre: « Le mot Philosophie ayant plusieurs acceptions, je crois devoir faire connaître celle que je lui ai donnée dans le litre de cet ouvrage.
» On trouve quatre degrés dans ce qui concerne l'exercice de rintelligence humaine : 1° métier, 2° art, d" science , k° philosophie. Le métier est une routine ou une capacité acquise par la pratique sans connaissance des principes et des règles j l'art est soumis à des règles ou à des principes ; la science est un système de connaissances sur un objet utile ; la philosophie est le fond, le positif, l'essence ou même les généralités d'une science. ' .
» C'est dans cette acception que j'ai employé le mot philosophie: Linnée (a), Voltaire (<5'), Fourcroy (c) ,
(a) Philosophia hotanka.
(b) Dans les premièreâ éditions, l'introduction de VEssai sut les mœurs et l'esprit des nations est intitulé Philosophiç de l'Ms^ toire. Ti>- ;çf" •■--•■•»'■•>. [17^ V;
(c) Philosophie chimique^
Geoffroy Saiiil-IIilaiie (a) el plusieurs autres auteurs
l'ont l'uiployé dans celte même acception
Je traite dans cet ouvrage des parties élevées et
des parties importantes de l'art de la guerre ; j'y donne dos notions su(tcinctes sur los troupes et sur les armées des principaux p<'nples qui ont acquis de la célébrité par les armes, et je fais connaître dans quelle situation se trouva l'art militaire après ces mémorables guerres européennes qui furent l'une des conséquences de la révolution française. »
Ma Philosophie âe la Guerre est divisée en onze cliapilres dont voici les titres : Chapitre I. Des Troupes et des Armées. — II. Suite du précédent. - — III. Quelques Réflexions sur V organisation des armées. — IV. Des Moyens d^ enflammer le courage des troupes. — V. Du Général. — VI. Du Commandement des armées. — VII. Des Places fortes , particulière^ ment dans Vétat actuel de Part de la guerre.
— VIII. De trois Chapitres de /'Esprit des Lois.
— IX. De la Constitution de la guerre. — ^. Des Institutions militaires dans leurs rapports avec les institutions politiques et avec les institutions civiles. — XI. De la Difficulté d'écrire r histoire militaire avec exactitude ^ particulièrement en ce qui concerrie les batailles.
On voit, par Tacception dans laquelle nous
(a) Philosophie analomique.
avons pris, Lloyd et moi, Texpression philosophie de la guerre et par hi comparaison des titres de nos chapitres, que nos deux ouvrages sont complètement dissemblables; Tasserlion que j'ai traité le même sujet que cet auteur ne saurait donc se soutenir. Mon chapitre v, il est vrai , est intitulé : du Général , comme le chapitre i de Lloyd; mais il n'a d'ailleurs, pour ainsi dire, aucun rapport avec ce chapitre; il me suffira, pour le prouver, de reproduire rargunuL'nt qui précède ce chapitre v.
Argument. — Les qualités nécessaires à un général diffèrent en raison dès ciix'onstances du commandement. Quelles sont les qualités qui devraient être communes à tous les généraux? Le mérile nécessaire à nu général est d'un genre tout particulier, et ne se connaît qu'à l'épreuve. La résolution est la première qualité dans un général. Les fondions du conimaiidcmeni se divisent en deux parties bien distinctes, lelra>ail du cabinet et les ordres donnés sur le terraiu : détails à ce sujet. Cause des succès des généraux de la république française. Dillicullé de juger du mérilo inu insèque d'un général et du mérite relatif de deux généraux. Presque tous les généraux auxquels on confie le commandement des armées dans les tems ordinaires sont mauvais ou médiocres. Situation particulière dans laquelle se trouvent les princes qui conmiandenl des armées. Qualités qui sont nécessaires aux chefs de parti. Comparaison entre les chefs do parti et les généraux des armées résulières.