TROISIEME OBSERVATION
Sur ce que l'aulcar appelle le Principe fondamental de la guerre.
L'ouvra{^e du {général Jomini contient (pajje 63) (a) un article intitulé : Du Principe Jondamental de la guerre / il est ainsi conçu :
« Le but essentiel de cet ouvrage est de de'montrer qu'il existe un principe fondamental de toutes les opérations de la guerre , principe qui doit présider à toutes les combinaisons pour qu'elles soient bonnes. Il consiste : 1° à porter la majeure partie des forces disponibles d'une armée sur le point décisif , soit du théâtre de la guerre, soit d'un champ de bataille ; 2° à opérer de manière à ce que cette masse de forces- ne soit pas seulement présente au point décisif, mais à ce qu'elle y soit habilement mise en action.
» Nous allons d'abord appliquer ce principe incontestable aux différentes combinaisons de la stratégie et de la tactique , puis prouver, par l'histoire de vingt campagnes, que tous les succès ou les revers, furent le résultat de l'application ou de l'oubli qu'on en fit. »
Le principe que le {général Jomini donne comme fdndame?ital de taules les opérations de la guerre, n'est applicable quVi Toffensive; on
(a) Tome I , page 157 de l'édition de 1838.
ne pourrait donc, lors même que ce principe serait vrai, Y appeler /ondamental. Quoi qu'il en soit, pour le mettre à exécution, il faut nécessairement que le général Jomini donne le mojen de trouver les points décisifs ; aussi consacre-t-il un article spécial à traiter ce sujet. Cet article ne fait d'ailleurs pas suite au paragraphe dans lequel il traite du principe fondamental de la guerre , ainsi qu'on devait s'y attendre; il en est séparé par des articles sur le théâtre des opérations j les hases d'opérations j les points objectifs, les fronts d'opérations et les lignes d'opérations.
Puisque le but essentiel de l'ou^Tage du général Jomini est de démontrer qu'il existe un principe fondamental de toutes les opérations de la guerre, et que pour l'appliquer il faut , d'après sa définition , déterminer les points décisifs, il est indispensable que je reproduise, avant que de réfuter cet auteur, l'article où il traite des points décisifs.
Page 88 (a) , article vi , intitulé : Des Points décisifs dun théâtre de guerre ou d'un champ de bataille. « Les points décisifs d'un théâtre de guerre sont de deux espèces : les premiers sont les points géographiques , dont l'importance est permanente et dérive de la con
(a) Tome 1 , page 191 de rédition de 1838;
45é MKLANGI'S.
figunulon même de cet ccUiquier : prenons, par exemple , kviliéàlrc de la guerre des Français en Belgique ; il (>st tout simple que ('clui des deux partis qui sera maître du cours do la M(;use sera maître du pays; car son adversaii-e , débordé et enferujé entre la Meuse et la mer du Nord , ne pourrait recevoir bataille paralh"'len)rnt à celle mer, sans courir risque d'une perte totale.
(«) •• Les seconds sont les points décisifs de manœuvres qui sont relatifs, et résultent de remplacement des troupes des deux partis ; par cxenqjlc, jMack se trouvant concentré en 1805 vers Ulm et attendant l'armée lusse par la IMoravie, le point d(!'cisif pour l'attaquer était Donawerth ou le Das-Lech ; car, en le gagnant avant lui , on coupait sa ligne de retraite sur l'Autriche et sur l'armée destinée à le seconder. Au contraire, en 1800, Kray, se trouvant dans la même position d'UIm , n'attendait le concours d'aucune armée du côté de la Bohême , mais bien du lyrol et de l'armée victorieuse de Mêlas en Italie ; dès lors, le point décisif pour l'atla(pu.'r n'était plus Donawerth , mais bien du côté op- Y^osé , c'est-à-dire par SchalTouse , puisque c'était le moyen de prendre à revers son front d'opérations, de le coiq)er de sa retraite et de l'isoler de l'armée secon- (l;Urc, aussi bien que de sa base , en le rejetant sur le Mein.
» On peut poser connue principe général que les points décisifs, en stratégie, sont sur celles des extrémit(''s de l'emiemi où l'on pourrait le séparer plus faci-
(a) Tome I , pago 196 dei;^4^^i(^p a?4^8. ^ ^ . .„.,„, ^„^
]emeiu de sa base el de ses armées secondaires , sans s'exposer soi-même à courir ce risque.
>. On doit toujours préférer l'extrémité opposée à la mer, parce qu'il est aussi avantageux de refouler l'ennemi sur la mer que dangereux de s'exposer à pareille chance.
» Si rai'mée ennemie est morcelée, ou sur une ligne très-longue , alors le point décisif est le centre ; car en y pénétrant on augmente la division des forces ennemies, c'est-à-dire on double leur faiblesse, et ces troupes, accablées isolément, doivent être perdues.
» Le point décisif d'un champ de bataille se détermine 1° par la configuration du terrain ; 2" par la combinaison des localités avec le but stratégique que se propose une armée ; 3" par l'emplacement des forces respectives.
(a) •> Donnons quelques exemples : Lorsqu'une aile ennemie appuie sur des hauteurs d'où l'on battrait sa ligne dans tout son prolongement , l'occupation de ces hauteurs semble le point tactique le plus avantageux ; mais il peut se faire néainiioins que ces hauteurs soient d'un accès très-difficile et situées précisément au point le moins important relativenjent aux vues stratégiques. A la bataille de Baulzen, la gauche des alliés appuyait aux montagnes escarpées de la Bohème (alors plutôt neutre qu'ennemie) ; il semblait donc qu'en tactique le versant de ces montagnes dût être le point décisif à emporter, et c'était tout l'opposé : 1° parce que le terrain était très-favorable à la défense ; 2° parce que l'armée alliée n'avait qu'une seule ligne de retraite
(a) Tome II , page 22 de l'édition de 1838.
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sur Rcîchcnbacli et Gorlitz , et que les Français , en forçant la droite. dans la plaine , s'emparaient de cette ligne et rejelaicnt l'armôe alliée dans les montagnes, où elle eût perdu son matériel et une grande partie de son personnel. Ce parti offrait donc plus de facilités de terrain , de plus immenses résultats, moins d'obstacles à vaincre.
» Il résulte de tout ce que nous venons de dire les vérités suivantes : 1" La clef topographique d'un champ de bataille n'en est pas toujours la clef tactique; 2° le point décisif d'un champ de bataille est incontestablement celui qui réunit l'avantage stratégique avec les localités les plus favorables; 3° dans le cas où il n'y a pas de difficultés de terrain trop redoutables sur le point stratégique de ce champ de bataille , ce point en est ordinairement le plus important ; W toutefois , il peut arriver aussi que la détermination de ce point dépende surtout de l'emplacement des forces respectives î ainsi , dans les lignes de bataille trop étendues et morcelées , le centre sera toujours le plus essentiel à attaquer; 5" dans les lignes serrées, ce point sera, au contraire, toujours sur une des extrémités ; 6° avec une grande supériorité de forces , on peut attaquer les doux extrémii('S en mémo tems , mais non à forces égales ou inférieures ; 7" on voit donc que toutes les combinaisons d'une bataille consistent à employer ses forces de manière h ce qu'elles obtiennent le plus d'action possible sur relui des trois points qui offre davantage de chances, point qu'il sera facile de déterminer en le soumettant à l'analyse que nous venons d'exposer. n ., .. j,
MELANGES; m
Ma première observation sur le passage que je viens de citer sera relative à Femploi du mot décisif; ce mot signifie qui décide , qui amène une décisio?i , et si je résume ce que Tauteur dit des points décisifs , je vois qu^il donne ce nom aux points et même aux positions ( quoiqu'une position ne soit pas un point ) qu'un général a intérêt à occuper , ou dont il a intérêt de s'em-» parer. Mais, à la guerre, Tétat des choses étant excessivement variable , ces points changent en même tems que cet état de choses. Ainsi , par exemple , un général qui a TofFensive peut , par 3uite des changemens résultant des manœuvres et des engagemens des troupes, avoir porté son principal eflPort d'abord sur une aile, puis sur un ou sur plusieurs autres points d'une même position occupée par l'armée ennemie, soit le même jour, si c'est pendant une bataille, soit à des intervalles d'un ou de plusieurs jours , s'il s'agit d'une position fort étendue dont l'attaque donne lieu à plusieurs attaques partielles. Il peut arriver aussi que la possession d'un point , jugée d'abord fort importante , devienne ensuite insignifiante ou même nuisible.
Une partie de ces réflexions s'applique également aux points et aux positions auxquelles l'auteur donne le nom de points décisifs géogra-
4^ ftlKLANGES.
phiques , et qu'il p?*étend avoir une importance permanente. En ellet , quoique Timportance de ces points, lorsqu'*iIs se trouvent sur le théâtre de la guerre , résulte presque toujours de leur position lopofjraphique, il uen est pas moins vrai qu'elle augmente, diminue ou s'anéantit , selon la situation respective des armées belligérantes. L'épitlîète de ^ém^ne convient donc pas aux points et aux positions dont parle l'auteur.
Actuellement , il n'y a de décisif à la guerre que les batailles perdues ou gagnées complètement ; aussi , quelle que soit la position qu'occupe un général , possédàt-il tous les points auxquels le général Jomini donne le nom de décisifs , il sera contraint de les abandonner, et n'en essuiera pas moins des pertes énormes s'il perd complètement une bataille. Quoi qu'il en soit , on voit que le général Jomini divise les points décisifs en points décisifs géographiques ^ points décisifs de manœuvre qu'il appelle aussi points décisifs en stratégie, et points décisifs des champs de bataille.
L'auteur ne donne aucun moyen de reconnaitre les points décisifs géographiques , il dit seulement (pie leur iniporlance est permanente et dérive de la configuration du théâtre de la guerre. 11 donne pour exemple la Belgique
comme théâtre de la guerre , et dit a qu'il est » tout simple que celui des deux partis qui sera » maître du cours de la Meuse sera maître du » pays. )) Mais Finfluence qui résulterait de la possession du cours de cette rivière dépendrait principalement de la situation respective des armées , et il ne fait aucune hypothèse à cet égard. D'ailleurs, rien n'est décidé tant qu'il n'y a pas eu de bataille livrée , et si le général qui possède le cours de la Meuse perd complètement une bataille, il faudra bien qu'il l'abandonne brusquement. Quelque importans d'ailleurs que soient les points auxquels M. le général Jomini donne le nom de points décisifs géographiques, je ne crains pas d'affirmer que les généraux sont devenus plus souvent maîtres de ces points par la victoire, qu'ils ne sont devenus victorieux par leur possession. L'auteur, après avoir dit que les points décisifs de manœuvre « sont relatifs et » résultent de l'emplacement des troupes des » deux partis , » ajoute :
« Qu'on peut poser comme principe général que les points décisifs en stratégie sont sur celles des extrémités de l'ennemi , où l'on pourrait le séparer plus facilement de sa base et de ses armées secondaires, sans s'exposer soi -même à courir ce risque , et que si l'armée ennemie est morcelée ou sur une ligne très^ Ipngue , alors le point décisif est le centre, v
Un général qui prend l^ofFensive peut attaquer Tarmée qui lui est opposée de trois manières bien distinctes : d'abord , de front sur toute la ligne , en engageant ses troupes aussitôt qu'elles pourront aborder celles de son adversaire ; 2° en attaquant une des ailes ou les deux ailes , et en évitant de s'engager sur les autres points de la ligne , ou en n'y faisant que de fausses attaques ; il peut enfin attaquer sur l'un des points de la ligne situés entre les deux ailes , en évitant de s'engager sur les autres points ou en n'y faisant que de fausses attaques. Ces désignations sont d'ailleurs bien vagues à cause de l'excessive variété que présentent dans la pratique ces diverses opérations.
La première manière nVxige aucune espèce de combinaisons ; il n'en est pas ainsi des deux autres : aussi est-ce pour ces deux cas que le général Jomini pose son principe général^ mais en supposant même que ce principe fût vrai j il est si vague qu'il ne pourrait être d'aucune utilité dans la pratique. Et d'abord on ne peut donner le nom de centre ^ dans l'usage habituel de ce mot , qu'au point d'une position qui se trouve sensiblement à égale distance des deux extrémités , et ce serait une circonstance extraordinaire si ce point était tout justement celui sur
lequel il est le plus important de diriger son principal effort ; il faut d'ailleurs que les localités le permettent. Il y aura donc ordinairement plusieurs points entre les deux ailes susceptibles d'être attaqués et entre lesquels on aurait à choisir.
Je conviens qu'un général se place dans une situation très-favorable, s'il parvient à porter son principal effort sur l'une des ailes de l'armée ennemie , de manière à s'emparer des communications de son adversaire en cas de succès et à conserver les siennes s'il est repoussé ; mais , par des raisons contraires , son adversaire a intérêt h éviter de se trouver dans une telle situation» Ainsi donc , pour qu'on puisse attaquer une armée avec de tels avantages , il faut non -seulement que les circonstances et les localités s'y prêtent , mais encore il faut ordinairement que le général qui la commande commette des fautes énormes. H y a d'ailleurs plusieurs manières d'attaquer l'aile d'une armée ; on peut l'attaquer de front, de flanc ou à revers ; on peut aussi l'attaquer de deux de ces manières ou de toutes lejs trois à la fois.
Comment donc l'auteur peut-il proclamer comme points décisifs des points qui , indépen-, d^mment des difficultés quelquefois insurmonta-
4G4 MRLANGHS,
blés que présentent les localités , ne peuvent offrir les avantages quMl indique qu\'»vec un concours de circonstances qu^on ne peut apprécier que sur les lieux mêmes , et dont il est toujours difficile et souvent impossible de reconnaître Texistence?
Les observations que je viens de faire sur les points décisifs de manœuvre s^appliquent aux points décisifs des champs de bataille 5 j**)' ajouterai quelques réflexions sur les sept vérités qui terminent ce que Fauteur dit des points décisifs des cbamps de bataille.
Je ne ferai aucune réflexion sur la première vérité, Tauteur n'ayant pas fait connaître ce qu'il entend par de ftopographiqae et clef tactique.
Quoique je ne comprenne pas bien la seconde et la troisième vérités , il me semble que la troisième n'est que le développement de la seconde, et que la pensée de fauteur est celle que je vais expiimer.
Lorsque des armées sont en présence , il y a ordinairement, dans la position de celle qui est sur la défensive, un point dont l'occupation offre au ffénéral qui a l'offensive le plus de cbances pour obtenir la victoire; c'est , je crois , ce point (jup l'auteur appelle clef tactique ; ordinairement
aussi il y iu-iicoreunautiepoinl dont Toccupal ion ne présenterait pas à ce général aulant de chances pour obtenir la victoire , mais qui , s^il était vainqueur, le conduirait à de plus grands résultats ; c'est, je crois, cet autre point que Tauleur appelle le point stratégique , et il me semble que cVst aussi celui qu'il a appelé le point décisif. Un général qui a Tofténsive aurait donc ordinairement à choisir entre ces deux points pour v porter son principal effort; car si le point dont Toccupation présente le plus de ch;inces j)Our obtenir la victoire est en morne tems celui dont la possession conduit à de plus brilJans résultats, il n'y a plus d'alternative. Ces faits sont incontestables, mais la difliculté est tout euticVe dans raj)plication, c'est-à-dire dans la détermination de ces points , et je ferai voir que le général Jomini ne donne et ne peut donner aucun moven pour cela. Ce qu'il dit à ce sujet me paraît d'ailleurs fort obscur.
La quatrième vérité nous apprend que , dans les lignes trop étendues et morcelées , le centre sera toujours le plus essentiel à attaquer. Je répéterai ce que j\u déjà dit précédemment , que le mot centre ne peut désigner que le point situé à peu près à égale distance des deux ailçs ^\\w<t position} que, dans une position çlendue çt
morcelée, on pourra ordinairement attaquer plusieurs points , situés entre les deux ailes autres que le centre ; que ce seront les localités et les dispositions topographiques du pays qui devront décider un {général à attaquer de préférence Tune des ailes ou Tun des points situés entre les deux ailes. La quatrième vérité ne saurait donc en être une pour moi.
La cinquième -ym^i? nous apprend que , dans les h'g'nes serrées ^ le point décisif sera toujours sur Vune des extrémités. Je conviens que dans cette circonstance il sera ordinairement plus avantageux de diriger son principal effort sur Tune des ailes, mais pas toujours ^ cela saute aux yeux et nV besoin d'être prouvé ni par des exemples , ni par des raisonnemens.
La sixième vérité me parait incontestable. Dans la septième , Fauteur , résumant ce qu'ail a dit sur les points décisifs des champs de bataille , réduit toutes les combinaisons d'une bataille « à employer ses forces de manière à ce j) qu^ elles obtiennent le plus d'action possible )> sur celui des trois points (le centre ou l'une des » deujo ailes) qui offrent davantage de chances, » point qu'il sera , dit-il , facile de déterminer , )) en le soumettant à T analyse qu'il vient d'ex-' » poser. »
Je ne partage point ropinion que le géné^rai Jomini émet dans ce résumé, d'abord sur les trois points que Ton devra attaquer de préférence ; car il pourra y en avoir, ainsi que je Tai fait voir , un plus grand nombre parmi lesquels on aura à choisir , pour peu que la position soit étendue ; encore moins sur la facilité avec laquelle on pourra, dit-il , déterminer ce point en le soumettant à l'analyse qu'il vient d'exposer. Non-seulement je ne trouve rien , dans ce qu'a exposé cet auteur, qui puisse aider à déterminer ce point, mais je prétends qu!on ne peut donner aucun enseignement théorique à ce sujet : d'abord, parce qu'il est souvent impossible de se déterminer, même lorsque l'on est sur les lieux, à attaquer un point plutôt qu'un autre autrement qu'en ayant égard aux données les plus incertaines ; ensuite parce que la possibilité de cette détermination dépend de tant de circonstances variables de leur nature , que le général le plus habile se trompe souvent, sans qu'il y ait de sa faute dans le choix qu'il fait du point sur lequel il dirige son principal effort. En effet , il arrive presque toujours qu'un général arrête ses dispositions d'attaque avant que d'avoir eu le tems d'étudier suffisamment la position de son adversaire , ou qu'il n'a pu la reconnaître que très-
.\m MELANGES.
imparfaitement , ou qu'il a été dans Timpossibilité absolue de le faire. J'entrerai dans quelques détails à ce sujet, et je préviens mes lecteurs que tout ce qui va suivre , aussi bien que ce qui précède, est principalement relatif au commandement des {grandes armées , telles qu'on en a employé dans ces derniers tems.
Lorsqu'un général ne peut parcourir une position et qu'il veut la reconnaître de celle qu'il occupe , ce qui est le cas ordinaire, les accidens du terrain , des obstacles tels que des bois , des baies, des villages , peuvent la masquer de manière à empêcher qu'on ne puisse la reconnaître, ou simplement de manière à empêcher qu'on ne j)uisse voir des marais , des bois et beaucoup de circonstances intéressantes du terrain. II ne peut d'ailleurs ordinairement reconnaître celte position que s'il trouve à s'abriter, car, dans les endroits découverts, les sentinelles avancées de l'ennemi le forcent à se tenir hors de la portée du fusil. Il est possible , à la vérité , qu'il puisse s'aider d'une carte, si elle est construite sur une assez, grande échelle, et qu'il puisse obtenir quelques renseignemens des habitans ; mais pourtant il n'acquerra ordinairement ainsi qu'une connaissance superhcielle de la position, et quelquefois même il s'en foi'niçr{\ une Ut?»-fausse
MÉLANGliS. 469
idée. Généralement parlant , il faut parcourir une position pour la bien connaître; il n'est pas moins utile de s'en procurer un lever à vue; on ne doit jamais y manquer quand on le peut.
Il arrive souvent aussi qu\m général n'a et ne peut avoir aucune connaissance de la position de son adversaire, par exemple, si le brouillard, la pluie ou la neige l'ont empêché de faire une reconnaissance; s'il engage ses troupes successivement en débouchant d'un défilé; s'il est arrivé pendant la nuit, ainsi que ses troupes, en présence de l'ennemi , et qu'il l'attaque au point du jour.
Mais, en supposant même qu'un général connaisse parfaitement le terrain occupé par son adversaire , parce qu'il a pu l'étudier d'avance , il ne peut s'instruire exactement , ni presque jamais suffisamment , de la manière dont les troupes y sont disposées. Un général voit peu de chose par ses yeux à la distance qui le sépare de l'ennemi, et il lui faudrait beaucoup plus de tems qu'il n'en a à sa disposition pour que le rapport des prisonniers et des espions pût l'éclairer à ce sujet , si toutefois cette ressource , toujours insuffisante, ne lui manquait pas. Il faudrait d'ailleurs, pour que cela fût possible, que les troupes de son adversaire restassent constamment dans la position où il les a placées d'abord ;
tandis, qu''aii contraire, il arrive ordinairement que , la veille d^une bataille ou dans la nuit qui la précède , il se fait de grands mouvemens de troupes. CVst même alors seulement qu^un général doit exécuter ses dernières dispositions , afin d'en dérober la connaissance à son adversaire. Il est donc presque toujours impossible à un général de déterminer ce que le général Jomini appelle le point décisif, et il faut la plupart du tems qu^il improvise ses dispositions d^attaque sans autre guide que les probabilités les plus éventuelles.
Indépendamment de la difficulté que l'on éprouve à reconnaître une position et la manière dont elle est occupée par les troupes ennemies, il y a encore d'autres circonstances variables dont un général doit s'instruire, et qu'il ne peut étudier que sur les lieux mêmes; c'est l'état des cbemins et des différentes parties du terrain. Les hommes, les chevaux , et même les voitures peuvent, pendant de fortes gelées et pendant les sécheresses, passer en beaucoup d'endroits qui deviennent impraticables pendant les pluies et les dégels. Un changement de tems peut donc opérer de tels changemens dans une position (juc le point décisif de la veille ne soit plus celai du lendemain .
Ce n'est pas tout ; il arrive souvent qu'un général se trompe dans le choix qu'il fait du point le plus important à attaquer , ce qui ne tient pas toujours à sa négligence ou à son incapacité ; mais à ce que le tems lui a manqué ou à ce qu'il s'est trouvé dans l'impossibilité de bien reconnaître la position de son adversaire , et de savoir comment elle est occupée par ses troupes. Ainsi, par exemple, ce général sera repoussé parce qu'il trouve , sur le point où il avait cru avantatageux de diriger son principal effort , des troupes d'élite et beaucoup plus de forces qu'il ne l'avait présumé ; ou bien il parvient à se rendre maître de ce point , mais l'ennemi lui échappe et l'arrête tout court , parce qu'en arrière, il se trouve des obstacles imprévus, tels que marais , bois impénétrables , ruisseau grossi par quelque orage, et que l'ennemi tenant la seule route qui sert de communication sur ce point, ne peut y être forcé. L'histoire est pleine de semblables faits, quoique l'amour-propre cherche souvent à les faire oublier ou à les dénaturer. Il faut bien alors qu'un général se décide brusquement à attaquer un autre point décisif. Je le demande ! A quoi sentent les théories dans de telles conjectures , et peut-on prendre un parti autrement que soudainement et
i-j'î MKLANGES.
qu'en (lyant cgard à des circonstances dont
une partie est variable de sa nature ?
Enfin, en supposant même qu'un général connaisse parfaitement la position occupée par son adversaire et la manière dont ses troupes y sont disposées, il pourra prendre, pour l'attaquer, des dispositions plus ou moins hasardeuses par Timportance des résultats, en cas de réus- *site, et par les dang^ers auxquels il pourrait être exjjosé dans le cas où il échouerait , selon le caractère de son adversaire , la qualité et la situation morale des troupes qu'il commande et de celles qui lui sont opposées.
Je conclurai des développemens qui précèdent qu'on ne saurait rigoureusement donner aux points qu'il est le plus important d'occuper ou d'attaquer, lenom dey;o?>?/^f/('r/,y//i/que les enseignemens donnés par M. le général Jomini , les principes qu'il pose, les vérités qu'il énonce, ne seraient, en quelque sorte, d'aucune utilité pour aider à reconnaître les points qu'il appelle décisifs , lors même qu'une partie de ces principes et de ces vérités ne seraient pas contestables; qu'enfin le petit nombre de principes généraux incontestables qui existent sur les hautes parties de la guerre ne saurait servir de guide aux généraux, parce que ce sont des vérités triviales qui
offrent une variété infinie dans leur application. On peut déterminer facilement les points décisifs après Vévénement, lorsqu'on s'est procuré tous les renscignemens ; mais aidant Vé^'énement presque jamais. A Nordlingen , Condé se porte à sa droite , attaque Tenneini et est repoussé; il se rend aussitôt au centre, attaque de nouveau et est encore repoussé ; enfin il tente encore la fortune avec sa gauche et est vainqueur. Voilà comment on gagne une bataille! Condé avait-il déterminé le point décisif?
Je trouve dans les ouvrages de deux grands capitaines des passages qui me paraissent s\ippliquer parfaitement à la question que je viens de traiter; par cette raison, je les reproduirai textuellement.
Le maréchal de Saxe dit dans Tavant-propos
de ses Rêveries :
« Toutes les sciences ont des principes et des règles (1) ; la guerre seule n'en a point. Les grands capitaines qui en ont écrit ne nous en donnent point. Il faut être consommé pour les entendre , et il est impossible de se former le jugement sur les historiens qui ne parlent de la guerre que selon qu'elle se peint à leur imagination. »
« (1) La guerre a des règles dans les parties de délai! , mais elle n'en a point dans les sublimes. »
Napoléon s^exprime , ainsi qu''il suit , dans ses Mémoires :
Tome II , page 51 cl page 11. « Les généraux en chef sont guidés par leur propre expérience ou par leur génie. La lactique, les évolutions, la science de l'ingénieur cl de l'artilleur , peuvent s'apprendre dans les traités , à peu près comme la géométrie ; mais la connaissance des hautes parties de la guerre ne s'acquiert que par l'expérience et par l'étude de l'histoire des guerres et des batailles des grands capitaines. Apprend-on dans la grammaire à composer un chant d^ l'Iliade, une tragédie de Corneille?
» Les principes de la guerre sont ceux qui ont
dirigé les grands capitaines dont l'histoire nous a transmis les hauts faits , Alexandre , Annibal , César," Gustave-Adolphe , Turcnne , le prince Eugène , Frédéric-le-Grand.
» Alexandre a fait huit campagnes pendant lesquelles il a conquis l'Asie et une partie des Indes ; Annibal en a fait dix-sept , une en Espagne , quinze en Italie , une en Afrique ; César en a fait treize , huit contre les Gaulois , cinq contre les légions de Pompée ; Gustave-Adolphe en a fiiil trois, une en Livonie contre les Russes , deux en Allemagne contre la maison d'Autriche ; Turenne en a fait dix-huit , neuf en France , neuf en Allemagne j le prince Eugène de Savoie eu a fait treize , deux contre les Turcs , cinq eu Italie contre la France , six sur le Rhin ou en Flandre ; Frédéric en a fait onze en Silésie , en Bohême et sur les rives de l'Elbe. L'histoirede ces quatre-vingt-quatre campagnes, faite avec soin , serait un traité complet de l'art de la
guerre ; les principes que l'on doit suivre dans la guerre défensive et offensive en découleraient comme de source. »
Tome II , page 179 et page 195. « Voulez-vous savoir comment se donnent les batailles ? Lisez , méditez les relations des cent cinquante batailles de ces grands capitaines.
» Faites la guerre offensive comme Alexandre, Annibal, César, Gustave-Adolphe, Turenne, le prince Eugène et Frédéric ; lisez , relisez l'histoire de leurs quatre-vingt-huit campagnes , modelez-vous sur eux ; c'est le seul moyen de devenir grand capitaine et de surprendre les secrets de l'art. Votre génie ainsi éclairé vous fera rejeter des maximes opposées à celles de ces grands hommes. »
Tome v , page 76. « Achille était le fils d'une déesses et d'un mortel : c'est l'image du génie de la guerre ; la partie divine , c'est tout ce qui dérive des considérations morales, du caractère, du talent, de l'intérêt de votre adversaire, de l'opinion, de l'esprit du soldat, qui est fort ou vainqueur, faible ou battu , selon qu'il croit l'être ; la partie terrestre , c'est les armes , les retranchemens , les positions, les ordres de bataille , tout ce qui tient à la combinaison des choses matérielles. »
On voit que Napoléon ne réduisait pas la guerre aux combinaisons des choses matérielles. Je terminerai ces citations , par rapporter la comparaison que Napoléon fait entre un général commandant en chef une armée navale, et un général commandant en chef une armée de terre.
Tome II (f/is) , page 189. « Un général commandant en chef une armée navale et un général commandant en chef une armée de terre , sont des hommes qui ont besoin de qualités différentes. On naît avec les qualités propres pour commander une armée de terre, tandis que les qualités nécessaires pour commander une armée navale ne s'acquièrent que par expérience.
- Alexandre , Condé , ont pu commander dès leur plus jeune âge ; l'art de la guerre de terre est un art de génie , d'inspiration ; mais ni Alexandre, ni Condé , à l'âge de vingt-deux ans , n'eussent commandé une armée navale. Dans celle-ci , rien n'est génie , ni inspiration, tout y est positif et expérience. Le général de mer n'a besoin que d'une science , celle de la navigation. Celui de terre a besoin de toutes ou d'un talent qui équivaut à toutes, celui de profiter de toutes les expériences et de toutes les connaissances. Un général de mer n'a rien à deviner; il sait où est son ennemi , il connaît sa force ; un général de terre ne sait jamais rien certainement, il ne voit jamais bien son ennemi, ne sait jamais positivement où il est. Lorsque les armées sont en présence , le moindre accident d(; terrain , le moindre bois cache une partie de l'armée ; l'œil le plus exercé ne peut pas dire s'il voit toute l'armée ennemie ou seulement les trois quarts. C'est par les yeux de l'esprit, par l'ensemble de tout le raisonnement, par une espèce d'inspiration, que le général de terre voit, connaît et juge. Le général de mer n'a besoin que d'un coup-d'œil exercé , rien des forces ennemies ne lui est caché.
* Ce qui rend difficile le métier de général de terre,
c'est la nécessité de nourrir tant d'hommes et d'animaux j s'il se laisse guider par les administrateurs, il ne bougera plus , et ses expéditions échoueront. Celui de mer n'est jamais gêné ; il poile tout avec lui. Un général de mer n'a point de reconnaissance à faire, ni de terrain à examiner, ni de champ de bataille à étudier : mer des Indes, mer d'Amérique, Manche, c'est toujours une plaine liquide. Le plus habile n'aura d'avantage sur le moins habile que par la connaissance des vents qui régnent dans tels ou tels parages, par la prévoyance de ceux qui doivent régner ou par les signes de l'atmosphère ; qualités qui s'acquièrent par l'expérience, et par l'expérience seulement.
» Le général de terre ne connaît jamais le champ de bataille où il doit opérer ; son coup-d'œil est celui de l'inspiration; il n'a aucun renseignement positif. Les données pour arriver à la connaissance du local sont si éventuelles, que l'on n'apprend presque rien par expérience. C'est une facilité de saisir tout d'abord les rapports qu'ont les terrains selon la nature des contrées; c'est enfin un don que l'on appelle coup-d'œil militaire , et que les grands généraux ont reçu de la nature. Cependant , les observations que l'on peut faire sur des cartes topographiques, la facilité que donnent l'éducation et l'habitude de lire sur les caries, peuvent être de quelque secours. >>
Cette comparaison est remarquable , sans doute; mais elle pèche par Toubli de la différence importante , qui existe entre les qualités nécessaires à un gépérql commandant en chff
une armée navale, et à un général commandant en chef une grande armée de terre , telle par exemple que celles qu'a commandées Napoléon. Dans une bataille, le général de mer est ordinairement riîomme le plus exposé de son armée, puisqu'il est au milieu des combattans, et qu'il occupe, sur son vaisseau, une place déterminée. Le général de terre, au contraire, est ordinairement l'un des moins exposés, il peut même ne l'être pas du tout ; c'est une conséquence nécessaire de ce qu'il doit se tenir derrière les combattans, et des devoirs qu'il a à remplir. La qualité la plus importante dans le premier, celle sans laquelle il ne peut jamais être qu'un mauvais général, c'est donc la bravoure ; car un lâche pourrait éviter de combattre, quand il le faudrait, ou ordonner la retraite intempestivement , pendant le combat, ou enfin perdre la tête. Pour le second , le travail du cabinet est le plus important {a) , et puisqu'il ne se trouve sérieuseinènt exposé que par rares exceptions , la bravoure n'est en quelque sorte , pour lui , qu'une qualité accessoire. Un poltron peut être un fort bon général d'une grande armée de terre, et un brave, un fort mauvais général.
(a) On pcul voir ce que j'ai dit du travail du cabinet dans le chapitre y do mft Philosophie de la Guerre.
Je terminerai ces réflexions, sur ce que le général Joinini appelle le principe fondamental de la guerre , par contester « que tous les suc- )) ces ou les revers , furent le résultat de Vapplii> cation ou de V oubli qu'on en fit. » Si l'application d'un principe pouvait ainsi donner la victoire avec certitude , il faudrait qu'il n'y eût pas de différence dans la constitution des troupes des différens états , que leur valeur fût égale , et restât toujours égale , tandis qu'il en est tout autrement, puisqu'elles sont soumises à des influences physiques et morales; il faudrait que la disposition des lieux fût toujours la même , tandis qu'elle offre une très-grande variété ; il faudrait, enfin, que cette influence incontestable de la fortune sur les événemens de la guerre n'existât point.
Un général , en se donnant la supériorité du nombre, pour attaquer des positions ou des points qui sont les plus importans à attaquer , met seulement les chances de son côté, en faisant toutefois abstraction de l'influence que peuvent exercer la force des positions et la différence entre les qualités des troupes; mais, pour qu'il parvienne à déterminer ces positions et ces points, il ne suffit pas qu'il ait la capacité nécessaire ; car une/oule de circonstances, ainsi que je Tai
48o WliLANGlvS.
fait voir , peuvent riiiduire eu erreur ou s^'oppo-
ser à ce que cela soit possible.
On ne manque pas d'exemples de généraux qui, ayant pris de bonnes dispositions, tant avant que pendant une bataille, ont cependant été battus par des adversaires qui en avaient pris de mauvaises : c\'st que la valeur des troupes et même la fortune ont souvent j)lus d'influence que les bonnes dispositions. Un général croit une bataille perdue et songe à se retirer, lorsqu'il apprend qu'elle est gagnée par suite des succès de l'un de ses lieutenans; ou, il la croyait gagnée et il apj)rend qu'elle est perdue.
J'appuierai les opinions que je viens d'émettre par deux exemples remarquables , tirés du commencement des campagnes de i8o5 et de i8oG, et j'en raj)porterai les opérations d'après l'ouvrage intitulé '.fie politique et militaire de Napoléon , racontée par lui-même au tribunal d'Alexandre f de César et de Frédéric ; ouvrage du général Jomini, dont le litre n'est qu'une fiction.
Le premier exemple a été cité, ainsi qu'on l'a vu, par le général Jomini lui-même; il a dit « que Mack se trouvant concentré en i8o5 vers » yim et attendant l'armée russe par la Mora- )» vitj, le poii)t décisif nour l'atta(|»ier était Do-
MÉLANGKS. iiï
» naAvert ou le Bas-Leck ; car, en le gag-nant )) avant lui, on conpait sa ligne de retraite sur » TAutriche et sur Tarmée destinée à le se- » conder. »
Il est évident que, si un général parvient à s'établir avec son armée sur les communications de son adversaire, ce dernier se verra contraint, pour rétablir ses communications, de livrei- une bataille, et que, s'il Ta j)erd , les suites en seront très-désastreuses. Mais un général ne peut s'établir ainsi sur les communications de Tannée qui lui est opposée qu'en la tournant , et pendant qu'il exécute les marches nécessaires pour atteindre ce but , son adversaire peut l'attaquer avant qu'elles soient terminées; souvent même aussi il peut le couper de ses communications avant que d'avoir perdu les siennes , et les deux armées se trouvent alors dans une situation également critique.
On voit que dans de telles conjonctures les deux généraux sont exposés à de terribles chances et placés dans l'alternative de grands succès ou de grands revers, selon qu'ils seront victorieux ou vaincus. Un général ne doit donc entreprendre une opération si hasardeuse que lorsqu'il se croit certain de vaincre ou qu'il compte sur l'ineptie de son adversaire.
482 MÉANLGES.
Cétait précisément le cas dans lequel se trouvait Napoléon ; son armée était plus nombreuse que celle de Mack ; les troupes étaient plus aguerries et plus manœuvrières ; elles avaient le sentiment de leur supériorité; elles étaient remplies de confiance dans leur chef. Avec de telles troupes il n'y a pas d'entreprises, si hasardeuses qu'elles soient, dont on ne puisse se promettre la réussite ; on peut échouer dans une attaque et éprouver quelques pertes, on ne peut essuyer de grands revers ; les troupes résistent , quelle que soit leur infériorité numérique ; elles se retirent avec ordre et ne se débandent point ; le général a le tems d'amener de nouvelles troupes à leur secours , il reprend l'offensive , bat son adversaire , et change un revers insignifiant en un succès éclatant.
Mack était en position sur le Danube depuis Ulm jusqu'à Donawert. Son armée était moins nombreuse que celle de Napoléon (a), ses troupes étaient moins aguerries et moins manœuvrières; meurtries encore de ces derniers désastres qui avaient contraint l'Autriche de subir la loi du consul français, elles avaient le sentiment
(a) Les forces militaires de Napoléon étaient de 180,000 hommes, et celles de Mack de &4,000, d'après l'ouvrage du général Jomini, précédemment cité.
de leur infériorité, et, ce qui est plus fâcheux encore , de Finfériorilé de leur général. Avec de telles troupes, il n^y a pas dVntreprises, si bien combinées qu'elles soient, dont on puisse se promettre le succès ; elles attaquent mollement , quelle que soit leur supériorité numérique , et n'obtiennent qu'un succès momentané. Si elles éprouvent le moindre échec , elles se retirent en désordre, se débandent bientôt ou mettent bas les armes, même devant des forces qui leur sont inférieures en nombre.
Napoléon , par suite de cet état de choses , avait une telle certitude de vaincre, s'il en venait aux mains , que non-seulement il n'hésita pas à tenter de s'établir sur les communications de l'armée autrichienne, en tournant complètement cette armée par son aile droite; mais il avait un tel sentiment de sa supériorité, qu'il dirigea une partie de son armée (a) sur Munich, quoique , en lui faisant prendre cette direction , elle ne pût se trouver en mesure de le joindre assez tôt s'il était inopinément attaqué pendant l'exécution de son mouvement pour tourner l'armée autrichienne , ou s'il se donnait une bataille dans les environs d'Ulm.
(a) Le premier corps elle corps bavarois sous le commandement de Bernadotte , et le corps commandé par Davoiit.
4d4 MIilLANGES.
Mack, dans dételles conjonctures, ne pouvait, au contraire, quVssuyer des revers s'il en venait aux Miains ; il devait donc se retirer jusqu'à ce (juM eût opéré sa jonction avec Tarmée russe qm" s'avançait au secours de TAutriche, et il devait préparer cette opération , ou même la commencer, avant que d'y avoir été contraint par la présence de l'armée française. Il devait surtout employer tous ses soins pour être instruit de la marche des dilTérens corps de celte armée , ce qui était facile , car ils traversèrent le llhin, depuis Strasbourg jusqu'il Mayence, pour marcher sur la Bavière , sur Donawert et sur le Bas-Leck, en quelque sorte sous ses yeux ; il fut au conliaire , à cet égard, dans une telle ignojance , (jue lorsqu'il eut connaissance de ce grand mouvement, il ne pouvait déjà plus, sans combattre, effectuer sa retraite que sur le Tyrol ])ar Memmingen. Mais Napoléon ayant commis la faute de ne laisser devant Ulm , sur la rive gauche du Danube, que la seule division Dupont , forte de 7,000 hommes, dont trois régimens de cavalerie , Mack se décida à attaquer celle division (pii était à Haslach ; il réunit pour cette attaque ^5,000 hommes et l'exécuta le 1 I octobre. Dupont , malgré l'infériorité de ses forces, se maintint jusqu'à ]? nuit, et se retira
( AU I K DKS K.WIRO.NS D'I l,M l/l 1)1 ( OIKS 1)1 M:( Il K.\ ItMKy.
aussitôt après sur Albeck; le lendemain il continua sa retraite dans la direction de Gunlzbourg. Mack fît occuper Albeck et alt.'iquer le pont d'Elclîingen sur le Danube, qui nY»Jait défendu que par un seul régiment du corps de Ney ; ce régiment se retira sur la rive droite et coupa une arche du pont; mais Ney étant arrivé avec du renfort, les Autrichiens coupèrent aussi le pont de leur côté : Mack aurait pu emplo} cr les journées du 1 2 et du i3 octobre à se retirer sur la Bohême et n'en fit rien.
Napoléon, instruit de ces circonstances, se rendit sur les lieux; il fit rétablir le pont par Ney qui passa sur la rive gauche , enleva la position d'Elchingen et repoussa les Autrichiens ; le corps de Lannes et la cavalerie de Murât passèrent ensuite. Le lendemain, les Autrichiens furent contraints de rentrer dans Ulm, à Texception de Werneck , celui des lieutenans de Mack qui était opposé à Dupont, el qui se retira avec 10,000 hommes sur Nordlingen ; mais bientôt cerné, près de Nordlingen, par la cavalerie de Murât, il mit bas les armes. La retraite de Werneck, après la défaite des Autrichiens à Elchingen, le i4, prouve que Mack pouvait le 12 et le i3 octobre, après avoir repoussé Dupont, effectuer sa retraite sur la Bohême ; il put aussi,
jusqu'au 1 1 octobre, faire retirer la garnison de Meniniingen sur le Tyrol : mais n'en ayant rien fait , les Français s'emparèrent le i3 octobre de cette ville et de sa garnison, et deux jours après Mack , avec les débris de son armée , était entièrement cerné dans Ulm.
Les succès de Napoléon furent prodigieux. Après avoir battu , pris , ou dispersé tous les corps de Farmée de Mack, à l'exception de celui de Kienmayer qui, étant à Donawert, parvint à se retirer sur l'Autriche ; après avoir contraint les débris de ces corps à se renfermer dans Ulm , il devint bientôt possesseur de cette ville , que Mack lui rendit sans coup férir, et dont la garnison , forte de 3o,ooo hommes , fut faite prisonnière. L'armée de Mack fut presque anéantie ; il ne s'en échappa que le corps de Kienmayer et qu'un corps de cavalerie qui, sous le commandement de l'archiduc Ferdinand , parvint après le combat d'Elchingen à gagner la Bohême. L'armée française éprouva d'ailleurs une trèsforte diminution, du moins momentanément , j)ar suite des marches forcées, des bivouacs, de la continuité et de la violence des pluies. Nous pouvons actuellement apprécier les raisonnemcns qui vont suivre.
Le géncrid Jomini indique les positions deDor
nawert ou du Bas-Leck comme les points décisifs que Napoléon devait attaquer et faire occuper. Effectivement , s'il parvenait à faire occuper ces positions par son armée, il cernait Tarmée autrichienne et la mettait dans une situation désespérée, puisque cette armée, inférieure en nombre de moitié à Tarmée française, lui était plus inférieure encore par la qualité des troupes. Mais pour que Fauteur pût donner une telle manœuvre comme une application du principe général qu'il avait posé, il aurait fallu qu'elle offrît les probabilités de réussite que doivent présenter les opérations qu'on entreprend à la guerre , et c'était précisément tout le contraire. En effet, la réussite de cette opération reposait sur la possibilité de cacher au général autrichien les marches qu'il fallait faire exécuter à l'armée française pour attaquer les positions de Donawert et du Bas-Leck, et l'on cite comme un fait inoui que ce général n'ait pas pris les mesures nécessaires pour en être instruit. S'il eût pris ces mesures , il aurait indubitablement effectué sa retraite assez tôt pour pouvoir opérer sa jonction avec l'armée russe avant que d'être obligé d''en venir aux mains avec l'armée française.
Que si l'on suppose actuellement une armée autrichienne qui eût pu combattre avec des
chances égales de succès contre Tarniée française, cl qui eût été commandée par un général habile, la manœuvre de Napoléon pour s'emparer des positions que le général Jomini indique comme points décisifs , et le détachement qu^'l ht du corps de Bernadotte , eussent causé la luine de Tannée française; car alors le général autrichien Teût attaquée avec la totalité de ses forces, pendant quelle était en marche pour le tourner, et il aurait indubitablement obtenu un succès éclatant.
La conclusion que Ton tire de Texemple cité par le général Jomini, à Tappui de son principe fondamental , c'est qu'un général doit tâcher de s'établir sur les communications de l'armée qui lui est opposée lorsqu'elle est totalement inférieure à la sienne par le nombre et par la qualité des troupes; el, en vérité, cela est tellement évident qu'il paraissait inutile de le dire.
Le commencement de cette campagne de i 806 , si remarquable par le désastre que les Prussiens éprouvèrent le 1 4 octobre i8o6 dans les champs d'Iéna et d'Auerstedt, servira encore mieux qtie l'exemple que je viens de rapporter à faire apprécier si le principe fondamental du général Jomini est viai et peut être de quelque utilité.
L\irmée française, queNapolcoii commandait immédiatement , était cantonnée dans Télectorat de Wui tzbourg et dans cette partie de la Bavière qui touche à la Saxe; elle était composée des corps de Bernadotte, Davout , Soult , Ney, Lannes et Augereau , de la garde impériale et de la cavalerie de Murât; elle était forte de 180,000 hommes; quelques jours avant le commencement des hostilités, Napoléon la concentra dans les environs de Bamberg etdeCobourg.
L\nrmée saxo-prussienne était divisée en trois corps : Tun de 5o,ooo hommes , commandé par le roi en personne qui commandait aussi toute Tarmée, mais il avait sous ses ordres le duc de Brunswick, qui était le commandant de fait; le second de 5o,ooo hommes , commandé par le prince Hohenlohe; le troisième de 20,000 hommes , commandé par le général Ruchel : en tout 120,000 hommes. Elle s^étendait depuis Eisenach, où se trouvait sa droite, jusquW la Bohème, où s\ippuyaitsa gauche, commandée par Hohenlohe ; ses principales forces se trouvaient aux environs d'Erfurt et de Weimar. Le duc de Brunswick commença peu de jours avant les hostilités à les concentrer dans les environs de Weimar (a) ; il n'avait laissé que des divi-
(a) Le général Jornini, dans l'ouvrage où je puise le récit de ces
sions détachées sur la frontière , en présence de Tarmée française.
Uarmée de Napoléon avait sur celle du duc de Brunswick tous les {jeiires de supériorité qu^elle avait eus sur celle de Mack ; et les troupes françaises avaient sur les troupes prussiennes la supériorité qu^ont des troupes aguerries sur celles qui n'ont pas fait la guerre depuis douze ans. Il faut ajouter que le général en chef de Tarmée prussienne et une bonne partie des généraux et des officiers supérieurs étaient des vieillards, c'est-à-dire des hommes hors d'état de supporter les fatigues excessives qu'imposait le genre de guerre que faisait Napoléon: cette dernière circonstance seule suffisait pour attirer sur l'armée prussienne les plus grands désastres.
Napoléon , ayant donc la certitude de vaincre s'il en venait aux mains , ne songeait qu'à contraindre son adversaire à recevoir une bataille , et le moyen était de tenter de s'établir sur les
opérations, dit, tome ii , page 280, en parlant de la concentration de l'armée prussienne dans les environs de Weiniar : « Cette con- » centralion était sage ; mais c'était sur la gauche de Hof qu'il fal- » lail la faire, au lieu d'attirer celle aile gauche au corps de ba- » taille, et de laisser à découvert le chemin même qui conduisait à >) mon but. » Cila s'appelle juger après l'événement ; car si l'armée prussienne se fut conccnlrée sur la gauche de Ilof , petite ville qui D'est située qu'à quelques lieues de la Bohème , Napoléon aurait pu la tourner par sa droite , avec encore plus de facilité qu'il n'en trouva îx la tourner par sa gauche.
communications de Tarmée prussienne, ainsi qu^il Tavait fait précédemment avec tant de succès en attaquant Tarmée de Mack. Dans de telles conjectures , il ne restait d^autres voies de salut à Farmée prussienne que de se retirer pour opérer sa jonction avec Varmée russe qui arrivait à son secours; mais alors il fallait abandonner, sans combattre , une partie du royaume et probablement la capitale. Le roi et le duc de Brunswick ne prirent point cette résolution , soit parce qu'ils n'en reconnurent point la nécessité , soit parce qu'en se retirant ainsi ils auraient blessé l'orgueil national de l'armée prussienne , dans laquelle on était convaincu qu'on pouvait lutter contre l'armée française ; mais ils résolurent de garder la défensive et de recevoir une bataille. C'était dès lors une bonne disposition d'établir l'armée prussienne à quelques marches en arrière des avant-postes ; car le duc pouvait alors prendre , en tems utile , les mesures nécessaires pour s'opposer à ce que Napoléon ne s'établît sur ses communications; mais, pour cela, il fallait qu'il employât tous ses soins à être instruit des mouvemens de l'armée française , et que l'armée prussienne fût toujours prête à exécuter à tout moment des marches forcées , de jour comme de nuit.
Napolron entreprit de sVîtablir sur les communications de son adversaire en le tournant par sa gauche. Les hostilités commencèrent le 8 octobre; des corps d'observation que les Prussiens avaient à Schleitz et à Saaifeld furent culbutés, et le i3 octobre au soir, les corps de Tarmée française occupaient les positions suivantes : Davout et Bernadotte venaient d'arriver à Naumbourg; ils s'y étaient emparés de magasins considérables appartenant à l'armée prussienne ; Murât les suivait de près. Lannes,Soult et la garde impériale étaient à léna ou dans les environs; Augereau à Kahla, Ney à Roda. Napoléon était de sa personne à léna.
Pendant que Napoléon exécutait avec lanl de rapidité le grand mouvement que je viens d'indiquer, le duc de Brunswick achevait la concentration de son armée dans les environs de Weimar; ce général était dans une telle ignorance des mouvemens de son adversaire , malgré l'échec des deux détachemens qui étaient en observation à Schleitz et à Saaifeld, que ce ne fut que le 12 obtobre seulement qu'Hohenlohe eut achevé son mouvement par sa droite pour se rapprocher de Weimar , laissant le passage pour ainsi dire entièrement libre aux corps d'armée de Napoléon ; et ce mouvement, le duc
CAKTE DKS KAMllO.XS DlEKV KT D'Al KIISTKI) 1 i:.\ 18()().
l'avait ordonné malgré l'avis d'Hohenlohe , qui rengageait au contraire à concentrer Tannée prussienne sur sa gauche. Le 12, Tannée était en position depuis Erfurt jusqu'à léna.
Le j3 , le duc, accompagné du roi , et avec les corps que ce monarque commandait immédiatement , vint s'établira Suiza et à Auerstedt: au lieu d'attendre Napoléon pour lui livrer bataille, ainsi qu'il en avait formé d'abord la résolution , il songeait à se repioyer sur TElbe par Naumbourget Freybourg. Hohenlohe avait pris position sur les hauteurs qui dominent léna; Ruchel était à Weimar; ces deux généraux devaient suivre le mouvement du corps d'armée du roi. Le duc soupçonnait si peu la position critique dans laquelle il se trouvait que la reine accompagna le roi jusqu'à Auerstedt, d'où elle retourna à Weimar. L'on trouvait à Auerstedt deux chemins qui conduisaient directement sur TElbe , l'un par Naumbourg , l'autre par Freybourg; le duc savait que les Français venaient d'entrer dans la première de ces deux villes, mais il pensait qu'ils n'y avaient qu'un corps de partisans; il n'en devait pas moins, ainsi que cela lui était si facile , faire occuper le soir même le défilé de Kôsen, et le pont en pierre sur la Saale qui se trouvait en cet endroit , et il n'en fit rien,
Cependant Napoléon ayant fait repousser Tavant-gardc de Tarmée prussienne , dans la soirée du i3, jusque sur le plateau qui domine la ville d'Iéna , et étant persuadé que la totalité de cette îirmée était en sa présence , vint établir son quartier-général sur ce plateau, au bivouac, au milieu de ses troupes ; et il employa la nuit entière à diriger vers ce point tous les corps d^armée qui se trouvaient dans le voisinage d'Iéna. Une partiede ces corps arriva dans la nuit même ; Vautre partie ne devait arriver que dans la matinée du lendemain. Pendant que ces mouvemens s^exécutaient en quelque sorte sous ses yeux , présumant que Tarmée prussienne étendait sa gauche dans la direction d^Apolda , il ordonna à Davout de se diriger sur ce bourg par la rive gauche de la Saale , à Bernadotte de se diriger sur le même point en suivant la rive droite jusqu^à Dornbourg , et à Murât de rétrograder sur léna.
Davout, plus prévoyant que le duc de Brunswick, envoya pendant la nuit, aussitôt qu'il eut reçu de Napoléon l'ordre de marcher sur Apolda , par la rive gauche de la Saale , Tune de ses trois divisions occuper le défilé de Kôsen, ce qu'elle n'aurait pu faire si le duc l'avait prévenu. Cette circonstance exerça la plus funeste
influence sur le sort de Tarmée prussienne et apporta de très-grands changemens dans la position respective des armées , à Tinsu des généraux en chef. Ainsi , tandis que tout d^un côté , depuis Napoléon jusqu'au dernier soldat , était en mouvement , de Tautre tout était plongé dans le sommeil.
Le 1 8 au matin , après qu'un épais brouillard qui couvrait la terre eut été un peu dissipé , Napoléon , toujours persuadé que toute Tarmée prussienne était en sa présence, attaqua Hohenlohe et le mit en déroute ; Ruchel , qui était venu à son secours , éprouva le même sort. Les troupes prussiennes se retirèrent en partie sur Erfurt par Weimar , dont Napoléon s'empara dans la journée même. Il n'avait fait donner, pour obtenir ce succès éclatant , qu'une partie des forces qu'il avait rassemblées dans les environs d'Iéna ; il s'attendait, lui fait dire le général Jomini , à plus de résistance. Cependant , comment croire que l'armée prussienne , inférieure à l'armée française , sous tous les rapports , pût lutter contre elle , lorsque, au lieu de s'aguerrir dans des combats partiels , elle débutait par livrer une grande bataille , après douze années de paix.
Dans le même tems que Napoléon attaquait
4c)G MKLANGES.
une partie tic Tarnire prussienne dans les champs (riéna,Davou( en venait aux mains avec rarniée que le roi commanclail immédiatement. Le combat s'engagea d'abord entre la division qui avak passé le délilé de Kôsen et la division qui marchait à Tavant-garde de Tannée prussienne ; [)uis, toutes les troupes des deux armées arrivant successivement, Tengageuient devint général. L'armée du roi, deux fois plus nombreuse que le corps d'armée de Davout , pouvait être considérée comme Télite de l'armée prussienne; la garde royale en faisait partie , et elle comptait 10,000 hommes de cavalerie, tandis que Davout nVn avait que i,5oo. Néanmoins, contre les probabilités, si la qualité des troupes eût été sensiblement la même, celte armée fut complètement battue par le corps d'armée français; et le général français, l'ayant repoussée jusqu'au delà du ciiemin d'iéna à Freybourg par Eckartsberg, enleva à l'armée prussienne la seule retraite qui lui restât {a).
(a) On trouve dans l'ouvrage du général Joinini , où je puise le récit des opérulioiis , lonie ii , page^Ui, rclativcnieiil à la halaillc (l'AutTsIrdl : » Davout jui^'oa alors que le moineiil était venu de » frapper le coup détisif : ks hauteurs d'Kckartsberg dominaient » la gauclic de l'eutiemi. S'en euiparrr, c'était gagUi-r à la fois le » point lactique et le point stratégique du clian)pde bataille, puis- » que c'était s'emparer du chemin direct de Freybourg et fermer la
M1ÏLA?ÎGES. 497
L'armée du roi et son chef (fz), ignorant encore le désastre de Vautre partie de Tarmée prussienne, se retiraient sur Weiinar lorsqu'ils aperçurent les bivouacs du corps de Bernadotte qui venait d'arriver îi Apolda et qu'ils rencontrèrent les fuyards d'Iéna ; il en résulta un grand désordre, et il ne leur resta d'autre ressource que de prendre les chemins de traverse qui se trouvent entre W eimar et Naumbourg. Je m'arrête , n'ayant pas besoin de pousser plus loin mon récit, puisque je me propose seulement d'essayer d'appliquer la théorie des points décisifs , au commencement de la campagne de 1806 et aux batailles d'Iéna et d'Auerstedt.
» dernière ligne de relrailc à l'ennemi. » Si, j'ai bien compris ce que le général Jomini entend par point tactique, expression qu'il emploie, je crois, indifféremment avec l'expression clef tactique, et si la signitication de l'expression clef stratégique d'un champ de bataille est telle que j'ai cru la comprendre , je Irouve que col auteur fait, en cet endroit, une fausse application de ses propres principes en indiquant Eckartsbcrg comme point tactique, car ce village n'était pas sur le champ de bataille , et la victoire était décidée depuis long-tems lorsque Davout s'en empara , vers la chute du jour. Ce fut une circonstance très-importante du succès de Davout que d'être parvenu à repousser l'armée qui lui était opposée, après l'avoir battue, jusqu'au delà de la route d'Iéna à Freybourg par Eckarlsberg, puisqu'il enlevait ainsi à l'armée prussienne sa retraite la plus directe , mais voilà tout.
(a) Le duc de Brunswick, ayant été blessé, fut remplacé par Molendorf, qui, ayant été blessé aussi, avait été remplacé par I^îi)HrentU ; trois vieillai'ds.
On a vu que le général Jomini avait dit , en parlant de la campagne de i8o5, « que Mack )» se trouvant concentré en i8o5 vers Ulm et at- » tendant Farmée russe par la Moravie, le point » décisif pour Tattaquer était Donawert ou le » Bas-Leck ; car , en le gagnant avant lui , on h coupait sa ligne de retraite sur TAutriche et » sur Tarmée destinée à le seconder. » Le raisonnement analogue pour la campagne de 1806 est que le duc de Brunswick se trouvant concentré en 1 806 vers TVeimar, et attendant!' armée russe par la Pologne prussienne, le point décisif pour V attaquer était Naumhourg et le cours de laSaale au dessous de cette ville } car, en le gagnant avant lui, on coupait sa ligne de retraite sur la Prusse et sur V armée destinée à le seconder.
Mes observations àce sujet seront absolument de même nature que celles qui m'avaient été suggérées par ce qu'avait dit le général Jomini du point décisif pour attaquer Mack; c'està-dire que Napoléon, ayant sur le duc de Brunswick tous les genres de supériorité qu'il avait eus sur Mack , devait tenter de s'établir sur ses communications pour le contraindre à recevoir une bataille, étant certain de la gagner; et réciproquement, que le général prussien, ne pouvant sauver son armée qu'en évitant de livrer
bataille jusqu''à ce qu'il eût opéré sa jonction avec Tarmée russe , devait se tenir constamment au courant des inouvemens généraux de son adversaire, afin de pouvoir se retirer en tems utile. Il fut au contraire , à cet égard , dans une ignorance aussi extraordinaire que celle dans laquelle s'était trouvé Mack. Les raisonnemens que j'ai faits pour blâmer la dénomination de points décisifs donnés à Donawert ou au Bas- Leck , dans la campagne de i8o5, s'appliquent parfaitement à cette dénomination donnée à Naumbourg ou au cours de la Saale, au dessus de cette ville; je ne les reproduirai donc pas. Passons actuellement à la détermination des points décisifs des champs de bataille.
Comment Napoléon aurait-il pu déterminer le point décisif d'un champ de bataille qu'il ne possédait même pas encore lorsque la bataille commença , et que ses troupes, agglomérées sur le plateau d'Iéna, devaient conquérir en repoussant l'ennemi? Il faut ajouter que lorsqu'il établit son bivouac sur ce plateau , dans la nuit du i3 au i4, il croyait toute l'armée prussienne réunie en sa présence , tandis qu'il n'y en avait pas la moitié , et que la bataille commença pendant un épais brouillard qui ne permettait de voir qu'à une très-petite distance.
5ûo MliLANGES.
Si Napoléon crut qu'il avait toute Tarmée prussienne en sa présence, Hohenlohe, de son côlé,ne se doutait pas qu'ail allait lutter contre la plus {^jrandc partie de Tarmée française commandée par Naj)oléon en personne; ce général ijjnorail la position des troupes qu'il avait de- \anl lui , piMsqu'elles n'étaient en grande partie arrivées que la veille au soir et pendant la nuit. Eiilin le brouillard s'opposa d'abord à ce qu'il put rien voir; comment aurait-il pu déterminer le point décisif?
Le duc de Biunswick ne savait où se trouvait l'armée française, et ne soupçonnait pas qu'elle dût attaquer l'armée prussienne le lendemain; ce général s'engagea avec Davout, croyant n'a\oir allairequ'à un coips de partisans. Quant à Davout, il deboucliait d'un détîlé pendant un épais brouillard, ignorant la disposition des lieux et ne se doutant pas qu'il attaquait l'élite (le l'armée prussienne d'une force double de celle dont il disposait , commandée par le roi en personne et leduc dcBrunsuick. Je le demande, où se liou> aient les points décisifs, et comment c«'s généraux auraient-ils pu les déterniincr !
Si les observations que je viens de faire sur le principe fondamental de la guerre du général Jomini sont fondées, aiusi que j'en ai la COUviC"
MÉLANGES. 5ot
Hon , elles ne seront peut-être point sans importance. En effet, beaucoup déjeunes officiers ou même des officiers-fjénéraux n'ayant jamais fait la {ju erre et ayant pourtant la chance de commander en chef des armées, tels par exemple que des princes du san{j, peuvent se persuader, aprcs avoir lu le général Jomini, quMls n'ont j)as besoin de conseils parce qu'ils se sentent très-capables de déterminer le point décisif. Et pendant que ces généraux perdraient im tems si précieux, la veille d'une bataille, à vouloir déterminer ce qui ne serait pas détcrminahie, il pourrait leur arriver comme à cet astrologue qui tomba dans un puits pendant qu'il examinait les astres. Mais, dira-t-on :
La crilique est aisée, el l'art est difficile (a).
Sortez donc de votre rôle de critique pour nous tracer des principes généraux sur la conduite que doivent tenir des commandans d'armée en présence de l'ennemi. Volontiers, et ce sera en peu de mots, car sur cette partie du commandement des armées que le maréchal de Saxe appelle les parties sublimes de la guerre (b) , tt Napoléon, la partie diçine du génie de la
(a) Deslouches , le Glorieux.
(b) Réverie$ du maréchal de Saxe , avant -propos.
5o2 MÉLANGES.
guerre (a) , on ne peut que poser cette maxime, les généraux en chef doivent saisir ^occasion et la faire naître; et encore, à quoi bon! tout le mérite est dans Tapplication. Le seul enseignement théorique que Ton puisse recevoir sur ces matières , consiste à étudier les campagnes et les batailles des grands capitaines. Mais en ce qui concerne cette partie du commandement des armées qui peut s^apprendre , parce qu'elle repose sur des bases constantes et qu''elle est indépendante des circonstances particulières à chaque campagne, j'ai énoncé mon opinion dogmati-quement dans le chapitre vi de ma Philosophie de la Guerre.